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^ SEP 26 1911 *l
Divisiott T)Q_4-«:Di
Sôvtion
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HISTOIRE DE GENÈVE
TOME TROISIEME
Le présent volume a été publié
[lar les soins de
M. Alfred Cartier
HISTOIRE
l* SEP 26 19]
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^CAL
DE
G EN EVE
DES ORIGINES A L'ANNÉE 1691
PAR
JEAN-ANTOINE GAUTIER
SECRÉTAIRE D'ÉTAT
TOME TROISIÈME
De l'année 1538 à l'année 1556
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GENÈVE
REY ET MALAVALLON IMPRIMEURS
1898
LIVRE SIXIÈME
1538-1544
ES remontrances que firent les syndics au peuj>Ie
^^ pour le porter à l'union et à l'amour de l'ordre,
dans le Conseil Général dont nous avons parlé
ffijè sur la fin du livre précédent, calmèrent les esprits
^^^ pour le cou|), comme nous l'avons remarqué,
mais elles ne firent pas revenir les citoyens séditieux et turbulens
des dispositions (pi'ils avaient à mener une vie licencieuse et à
troubler, par leurs discours et leurs mauvaises pratiques, le i-epos
de la république. Ils étaient surtout animés contre les ministres
qui s'opposaient avec vigueur à ces désordres <■! (pii, pour les
réprimer, employaient au|)rès du magistrat, avec tout le zèle ima-
ginable, et leurs prières et leurs remontrances. Mais le mal ayant
gagné plusieurs même de ceux qui étaient membres des C-onseils,
ce qu'ils disaient de plus pressant là-dessus ne faisait pas un grand
effet; l'on se roidissait même contre leurs exhorlalions et on les
regardait comme des censeurs trop importuns et trop incommodes.
Ces conducteurs de l'église en firent, au commencement de celte
2 DISSENSIONS INTESTINES DANS LA VII.LK. iHiiS
année i538, la lâcheuse exjK'rieiice : Farol, (laKiii-cl ( '.oiiiaull
eurent audience du (îonseil ordinaire, le 3 |an\ieii)ù, a|)r(''s avoir'
l'ail une vive peinlure du lilierlinage (jui allail lous les jours en
aui'inenlaiil et des divisions (|ue coiitiiuiaienl de fouienter dans la
ré|)ubli«jue des esprits inquiels et factieux, ils direni ([n'entre les
moyens qu'on pourrait employer pour les ramener à leur devoir,
l'un des pins efficaces serait de les éloigner de la coniiiuniiori, (pii
ne devait être distribuée qu'à ceux (pu aimaicnl la paix el la
concorde. Le Petit Conseil ne prit aucun parti sur leui- rcprésen-
talion : il renvoya la décision de cette affaire à celui des Deux
C^ents, qui fut d'avis que les minisires ne devaient refuser la sainle
Gène à personne ' .
Les mauvais es|)rils, remarquant que les exiiorlalions des
ministres n'étaient pas fort écoutées dans les Conseils, en deviurcnl
plus hardis. Le temps de l'élection des syndics a|)|)roclianl, |>lu-
sienrs tenaient par la ville des discours des plus séditieux. Ouel-
qncs-nns disaient qu'il faudi'ait aller en armes dans le Conseil
Général qui se devait tenir pour celte élection, d'aulres, (pu' l'on y
pourrai! Iiien faire des tètes routes. On punil, à la v(''ril(', de la
prison ceux (jui fureni convaincus de s'être (Muporh'-s de celle
manière, mais ils n'y restèrent que peu de jours, et entre ceux
qui furent choisis pour syndics, .lean Philippe dont la conduite
avait été l'année précédente autant s(''dilieuse que nous l'avons
remarqué', eut le bonheur d'en être im, ayant ét('' non seulement
élu par le peuple, mais aussi nounné auparavant par le Petit et le
Grand Conseil. Je trouve nu'me dans floset' (pie les trois autres
étaient aussi de la même faction libertine et (pie, contre l'ordinaire,
des f|ualre syndics qui fureni élus, il n'y en avait qu'un (pii fut
membre du Petit Conseil, choix qui manpiait d'une manière claire
combien les esprits brouillons et factieux prévalaient dans tous les
corps de l'Etal.
Mais si, à cet égard, il y avait du mal |)armi les citoyens, l'on
peut dire que dans les Conseils, la haine (pi'on avait pour ceux ipii
' R. G., vol. 31. fo 146. ' Chi-oniques. Genève. 189'(. in-8. liv.
2 Voy. t. II. p. o42. IV. chap. U), p. âiS.
ir)38 MESURES CONTRE LES PARTISANS DE l'aNCIEN REGIME. 3
s'étaient opposés, soit à la réformai ion, soil, au rélablissenieiit de
la liberté de la Ville et pour ceux aussi (|ui, sans se joindre à ses
ennemis, l'avaient pourtant ahandonin'e au besoin, ne diminuait
point. Cela parut lorsqu'il Fut question d'c'iire, quebpies jours
après l'élection des syndics, sept conseillers du Petit Conseil pour
remplacer le nombre de sept autres de l'année précédente, qm
furent déposés, s'il en faut croire Roset', poni' avoir man|ui'' de la
partialité en faveur des ministres.
L'on convint en Grand Conseil de ne point jeter les yeux sur
ceux (]ui étaient soupçonnés d'avoir eu la moindre habitude avec
ceux (|u'on appelait traîtres et leurs adhérens et, pour cet efîel, on
chargea les syndics de revoir les procès de ces gens-là et de faire
une liste de tous ceux (pii s'y trouveraient accusés afin de ne les
jamais présenter pour remplir la charge de conseiller du Petit
Conseil ; on prit- aussi la même précaution à l'égard de celle de
conseiller des Deux Cents". Pour ceux qui n'avaient pas été du
nombre des condamnés mais qui, manque de courage ou par quel-
que autre raison, avaient abandonné la ville du temps de la guerre,
on leur marquait l'indignation que l'on avait de leur mauvaise
conduite en ne leur accordant de rentrer dans Genève qu'à des
conditions assez dures : on leur faisait racheter leur bourgeoisie à
un prix quatre ou cinq fois plus haut qu'elle ne coûtait dans ce
temps-là et on en appliquait l'argent aux fortifications, auxquelles
on continua, cette année, de faire travailler avec beaucoup de dili-
gence.
Nous avons vu, dans le livre précédent, de quelle manière la
Ville s'accommoda avec François de Bonivard au sujet du prieun'-
de Saint-\'ictor et comment elle le dédommagea'. Il se repentit de
l'accord qu'il avait fait et, pour en revenir et s'en ménager un (pii
lui fût plus avantageux, il se retira à Berne vers le milieu de l'année
i537 et, (juoique il fût bourgeois de Genève, il chercha contre
cette ville la protection de ce canton. Il se |>laignit d'avoir été
dépouillé de son prieuré et de n'avoir eu en dé-dommagemenl
' Oiivr. c-ité, liv. IV, rhap. 14, p. 248. » Voy. t. Il, p. oi:$.
2 R. C.,vol.29,fos3vo, 4, 5; vol. 31,
fo 183 vo (4 févr.).
4 NOUVELLE CONVENTION ENTRE BOMVARD ET LA VILLE. l5!i8
(|iriiiip très petite pension annuelle, nullement proportionni'-e aux
revenus que les Genevois retiraient de la terre de Saint-Vielor. Les
seij>neurs de Berne éerivireni là-dessus une lettre en sa taveui' et
les députés qu'ils envoyèrent au mois de novembre suivant à
Genève eurent cliarge de recommander vivement son affaire, ce
qu'il est aisé de recueillir de ce que nous avons dit sur la fin du
dernier livre'. Les Conseils, indignés d'une conduite si irrégulière,
ne cachèrent pas à ces députés leur irritation contre Bonivard,
lequel, de son côté, se sentant aussi puissammeni protégé, fit un
mandement à tous les sujets du prieuré de Saint-\ ictor de ne
payer aucun revenu de cette terre à personne autre (ju'à lui ou
par son ordre. Ce mandement était daté du 2 décembre de l'année
1537'. Au commencement de l'année suivante, les Bernois inti-
mèrent la marche aux Genevois, à l'instance de Bonivard, pour
contester avec lui devant des juges'. Elle fut assignée à Lausanne.
Bonivard y demanda la restitution de son prieuré de Saint-^"ictor
avec les revenus, et les députés de (îenève qui, selon leurs ordres,
rejetèrent avec fermeté une semblable proposition, offrirent à
Bonivard, pour sortir d'affaire avec lui, la somme de sept cents
écus et , sur l'espérance que les parties pourraient s'accommoder,
la marche fut sursise. Les Genevois envoyèrent Claude Pertemps et
Ami Peri'in à Berne avec ordre de s'en remettre, sur cette affaire,
à ce que trouveraient à propos les seigneurs de ce canton*. L'ac-
commodement fut fait aux conditions suivantes : (pion |)ayerait
pour- une fois huit cents écus à François de Bonivard pour acquit-
ter ses dettes, que la ville de Genève lui ferait une pension
annuelle de cent quarante écus et qu'elle lui laisserait habiter |)en-
dant sa vie la maison qui lui avait été assignée'. Le Conseil ayant
ouï le rapport des députés, ratifia ce traité le i5 février', et la \'ille
demeura de cette manière dans la paisible possession de la sei-
gneurie de Saint-Victor.
' Voy. (. II. p. .^37. " R. C, vol. 31, f» 174 i» (26 janv.).
» R. C, vol. 31, f»124 1-0. » Arcliives. P.H., ii» 1185. Le texte
' Lettre de Berne du 2 janvier 1538 de cet accord, en allemand et daté du 8 fé-
aux Arcliives de (tenève, P. H., no 1185. vrier. a été publié dans les M.D.G., t. IV,
publiée dans les M.D.G., t. IV, p. 277. p. 274. {Note des éditeurs.)
(Note des éditeurs.) ' R. C, vol. 29, f» 17.
l538 DÉPUTATION Al ROI DE FRANCE. 5
Dans ce même temps, on résolut d'envoyer deux députés au
roi de France pour prier ce prince de défendre à ses officiers du
voisinage du mandement de Thiez d'inquiéter la seigneurie de
Genève dans la possession où elle était de ce territoire et l'on
nonuna, pour s'acquitter de cette commission, (llaude Savoye et
Etienne de Cliapeaurouge'. Les Bernois, (jui depuis la proposition
que le sieur de Verey avait faite à la seigneurie l'année i536, crai-
gnaient (ju'on ne la lui fît une seconde fois, ce (jui les tenait à cet
égard dans quel(]ue défiance, prirent ombrage de cette députalion.
Ils le témoii>nèrent même au Conseil par des envoyés de leur part
qui étaient venus à Genève pour d'autres affaires, mais on les ras-
sura en les informant du sujet de la déjjutation. Savoye et Cha-
peauroug-e partirent. Leur voyage n'aboutit à rien, puis(jue les
officiers du roi et de la dame de Nemours continuèrent leurs vexa-
tions, comme nous le verrons dans la suite.
Le syndic Jean Philippe profita du séjour que ces députés
firent à Paris pour tirer son fils d'un mauvais pas où il se rencon-
tra. Etre accusé de luthéranisme et être coupable d'un grand
crime était alors en France la même chose. Le fils de Jean Philippe
avait eu le malheur d'être reconnu pour luthérien et, en cette qua-
lité, il avait été mis en prison. Le père informa le Conseil de cette
affaire et le pria d'intercéder pour son fils par le moyen des dépu-
tés qui étaient à Paris. Le Conseil, non seulement lui accorda sa
demande, mais il trouva qu'il était à propos de joindre une inter-
cession encore plus efficace à la sienne. 11 députa incessamment à
Berne le syndic Jean Luilin pour obtenir de ce canton un envoyé à
la cour de Fi-ance qui parlât en faveur du fils de Jean Philippe, ce
que les seigneurs de Berne ayant accordé, Jean de Diesbach partit
au plus vite pour Paris et obtint de sa Majesté l'élargissement du
prisonnier'.
Les Bernois avaient (pielque raison de craindre tjue la France
ne fît faire des propositions aux Genevois, de la même nature que
celles qui avaient été faites de sa part l'année i536. Le sieur de
R. C, vol. 29, fo 18 V". 2 Roset, ouvr. cité, liv. IV.chap. 15,
p. 249.
6 MENÉES UIJ SIEUR DK MONTCllENf. l538
Montchenu, genlillioiiiiui' Français', passaiil par Genève dans le
mois de février, avait visité la plus i^rande partie des fortificalions,
il s'était informé curieusement de l'élal de la i^■arde de la ville et
il avait surtout sondé des pêelieurs pour savoir si elle se faisait
avec quelque exactitude du côte'' du lac.
Le Conseil ayant été informé des dé'niarclies de ce gentil-
homme, (pu se faisaient d'ailleurs dans un temps assez suspect
|)iiis(pie le Ijruit courait dans le monde (pi'il se tramait (juelque
entreprise importante contre Genève, résolut d'en faire la garde et
de faire lei'iner les portes de la ville, la nuit, avec plus de soin (|u'à
l'ordinaire. Les seigneurs de Berne ayant ap|)ris ce (pii se passait
et juênie ayant eu avis (|ue Montchenu n'était venu (jue pour
renou\eler les propositions dont nous av(ms parlé, envoyèrent à
Genève, au commencement de mars, deux députés de leur part cpii
avaient cliarge de demander audience dans tous les Conseils'. Ils
y représentèrent (pi(> leurs supérieurs avaient appris que le sieur
de Montchenu (Hait venu dans le voisinage de la ville, qu'il avait
visité le passage d'Etremhières et les autres avenues, que s'étanl
ensuite approché de Genève, il y était entre'' de nuit, accompagné
de vingt cavaliers, après que les portes lurent fermées, (pie le len-
demain, il avait visité les fortifications, l'artillerie et l'entrée de la
ville par le lac et (|u'ensuite il s'était adressé au premier syndic
au([uel il avait dit sans détour (|ue le roi ayant su que les seigneurs
de Berne ne voyaient pas de bon œil que les Genevois travaillas-
sent à fortifier leur ville et qu'ils pensaient même à s'en rendre
maîtres et à dé|)ouiller absolument le peuple' de ses libertés, sa
Majesté lui avait ordonné de dire (|ue si la Ville voulait se ranger
sous son obéissance, il la défendrait contre ses ennemis, il conser-
verait au peuple toutes ses anciennes franchises et il unirait si bien
la Ville à la couronne de France, qu'elle pourrait être sûre de ne se
voir jamais aliénée. Ils ajoutèrent (pie Montchenu s'était adressé à
d'autres des principaux du Conseil ipion lui avait dit être dans les
intérêts du roi et qu'il leur avait promis d'être amplement récom-
pensés s'ils pouvaient amener cette affaire à la fin qu'il projrosait.
' Voy. t. 11, |). 524. ' R. C, vol. 29, fo* 40 et suiv.
l538 SHITK DE CETTE AFKAIRE. 7
Les envoyés, a|n-ès avoli- fait ces plaintes, ajoutèrent (|u'ils
étaient bien persuadés que les Genevois avaient tio|) d'amour pour
leur liberté poiu- |)rèter l'oreille à des insiinialions de celle nature
et (pie la niéuioire des maux tprils avaient endurés pendant tani
d'années et des guern-s cruelles (pi'ils avaieril essuyées à ce sujet
élail liop l'iaîclie ])Our ne leur pas Faire rejeter avec indignation
des propositions si odieuses, mais que leurs supérieurs étaient vive-
menl loncln's qu'on leur attribuât des sentimens si contraires à leur
candem- cl à l<'ur bonne Foi accoutunu'cs et (ju'ils avaient charge
expresse d'assurer les Conseils de leur pari (pi'ils étaient dans la
ferme résolulion de Icuir religicusemenl lous les engagemens où
ils étaieni envers la N'illc, lanl par les alliances que [)ar les autres
Irailés. Knsuile, ils diienl (prencoie (pie leurs supérieurs Fussent
assurés (pie la seigneurie de Genève n'avail jias oublié ses vérita-
bles inl(''rèts au point de se laisser éblouir par les propositions
que la F^^rance lui Faisait Faire, cependant ils seraient bien aises d'en
avoir des assurances li'ès expresses |)ar écrit et scellées du sceau
de la N'illc cl (pi'ils les denLandaient de leur pari.
L'avis (|ue les seigneurs de Berne avaient eu des proposi-
tions du sieur de Monicheim n'élail |)oinl faux. Pendant que leurs
envoyés étaient à Genève, et le jour même (pi'ils eurent audience
dans le Conseil des Deux Cents, ce genlilliomme envoya un exprès
de sa pari (pii, non seulement avail des letlres pour le premier
syndic Claude Uicliardel, pour Claude Savoye et Michel Sept,
mais aussi pour le Conseil même, avec des instructions dans les-
(pielles ('-lail rcnfei-mé toul le détail des propositions avec une
exhortai ion de se déterminer au plus \dl là-dessus, |)arce que si
un (rait('' de paix, (pii se ménai^eail alors entre l'Enqiereur et le roi
de France, avait lieu, la \'ille courrait risque de se voir abandonnée
à tout le resseulinu'ut du duc de Savoie. Le Conseil des Deux
Onts ordonna de i(''pon( Ire à Montchemi (pie la France ne gagne-
rait rien à Faire des pioposilions si souvent rejetées, qu'on le
priait de n'en plus parler, et que, puisque Dieu avait Fait la grâce
à la ville de Genève de se tirer du dur esclavage où elle avait été
depuis si longtemps, la liberté qu'elle avait acquise au prix de tant
de soullVances et du sang de tant de citoyens était ])Our elle un
8 INTERVENTION DES BERNOIS. 1 538
bien inesliiiialilf ri donl elle ne se déjîoiiillerail |Hiiiais pour se
soumettre à (|ui (|ue ce tut, pour tous les avaulagcs du uionde.
Le ( louseil Général qui fut assemblé ee jour même pour don-
ner audience aux einoyés de Berne et dans ieipiel ou lut toutes
les lettres de Montchcnu et la réponse donl je viens de parler,
l'approuva unanimement'.
Les Conseils remercièrent les envoyés de Berne de la conti-
nuation de l'aftection confédérale de ce canton et des marques qu'il
en donnait tous les jours; on leur fil voir toutes les lettres écrites
par le sieur de Montchenu et la réponse qu'on y avait faite, on leur
accorda volontiers et avec plaisir les assurances qu'ils deman-
daient, en la meilleui'e i'ornie (|u'il se pourrait, et on les pria, en
même temps, de pioeurer à la seigneurie des lettres scellées de
leurs supérieurs par lesquelles ils confirmassent les précédens
traités, à quoi ils s'eiii^ai'èreni '. Ils tinrent |)arole : sur la fin du
même mois de mars, les Bernois envoyèrent, par d'autres députés,
à Genève la confirmation de l'alliance avec ordre d'offrir le secours
au cas que cette ville craignît que des troupes françaises qui étaient
dans les environs ne fissent quelque entreprise contre elle, offre
dont on les remercia sur l'avis (pi'on eut <pie ces troupes se reti-
raient.
Au reste, h; pt-uple témoigna de rindiyualiou contre les |)arti-
culiers auxquels le sieur de Montchenu s'était adressé et ils furent
fort soupçonnés d'avoir entretenu avec lui, depuis longtemps, des
intelligences secrètes au préjudice de l'Etat et de lui avoir même
donné des assurances qu'ils travailleraient à faire réussir ce qu'il
leur avait propos<\ Ce fpii donna lieu à ces soupçons, c'est qu'il y
avait des pi-ésomptions assez fortes qu'ils avaient reçu auparavant
d'autres lettres de Montchenu et (pi'ils n'en avaient j)oint donné
avis au magistral, ce (pii porta un grand nombre de citoyens à se
présenter en Conseil, le i i mars', et à demander par provision la
suspension de ces gens-là des Conseils, jusqu'à ce (pi'ou eût connu
j)lus particulièrement de cette affaire, qui contribua beaucoup à la
' R.C.,vol.29,f<'s4:{rc,4i vo (3iiiars). bliées par Turrettini et Grivel, Archivesde
' Ces lettres se retrouvent en effet aux Genève, p. 192. (Note des éditeurs.)
Archives, P. H., n" H88; elles ont été pu- = R. C, vol. 32, f» :{.
l538 BANNISSEMENT DE FAREL ET CALVIN. y
perle de (Claude Savoje, lequel Fut dét^i'Hdé au comniencemenl de
l'année suivante de tous honneurs et de (ouïes charges, comme
nous le dirons dans la suite.
Dans ces temps-là, commencèrent les brouilleries cpii abouti-
tirentau bannissement des deux grands réformateurs tie l'Eglise
de Genève, Farel et Calvin. Comme c'est un point considérable de
l'histoire de cette ville et en même temps de celle de ces deux
grands honnnes, il est très important de le trailer avec toute l'exac-
titude et tonte l'impartialité possible et j'eslime (|ue le meilleur
moyen d'y réussir et de mettre le lecteur en chemin de porter sur
ce qui se passa de part et d'autre un jugement droit, est de rappor-
ter, d'un côté ce qu'en dit Théodore de Bèze dans la vie de Calvin ',
et de l'autre, de raconter les circonstances de cette affaire, telles
qu'elles paraissent par les registres publics.
Théodore de Bèze s'en exprime donc à peu près de cette
manière, snr l'année dont nous décrivons l'histoire. La Ville, dit-il,
en abjurant le papisme, n'avait pas renoncé aux vices honteux
dans lesquels elle avait été entraînée par l'exenqjle du clergé et des
chanoines, (|ui se plongeaient sans scrupule dans les débauches les
|)lus (iulr(''es et les plus scandaleuses, et, l'on voyait ri'gner, parmi
quel(|ues-nnes des l'amilles qui tenaient le premier rang-, de violen-
tes haines (pii étaient nées et qui avaient été fomentées pendant la
guerre de Savoie. Pour remédier à ces maux, Farel, (Calvin et
Courault leur collègue employèrent, au commencement, de douces
remontrances, ils usi-rent ensuite de (|uel(|ues censures envers ceux
ipii n'avaient pas fait de cas de leurs exhortations, mais enfin, les
voyanl tout à fait méprisées et le mal porté à un point ([ue toute la
ville était |)artagée, par la cabale de quelques particuliers, en diver-
ses factions, très animées les unes contre les autres, ces serviteurs
de Dieu se crurent obligés de prendre le parti de déclarer |)ubli-
quement qu'ils ne pouvaient point célébrer la sainte Cène sans la
profaner, pendant qu'on verrait régner dans Genève de si funestes
divisions et cjue les citoyens témoigneraient une aversion autant
invincible (ju'ils faisaient paraître pour toute discipline ecclésias-
' Joannis Cahùni vila, tians Calvini opéra, éd. lAeuss, l. XXI, pp. 127 et suiv.
lO
KKCn lîE THKDIJOllK DE BKZE. l538
(i(|iic. Tn Miilic iii;il, ajoiile le lutMiie auteur', se joi^iiil ;i celiii-
li'i, c'est (|iie rKglise de Berne ne convenait |ias a\ec celle de
Genève siii- la |)i"ati([ne de certaines ct'réiuoiiies, car les (ieiie-
vois se servaient de pain conininn dans rh]iicliaiislie, ils avaient
condaniué l'usage des Fonts baptismaux pouf administrer le Ijap-
tènie et ils ne lelaieni (pie le seul jour du dimanclie. Un synode que
les seii^neiirs de IJeiiii' a\aient l'aLl assend)ler à Lausanne a\ait
déterminf' le contraire et dc'cidé, en parliculiei-, (pie le pain de la
Cène devait èli'e du pain non \('\r, sans (pie les iuinisli-es de
rjenève v eiissenl ('h' ouïs, ipioupiils se plaii^iiissenl ipi'il (''lait
contre l'iMpiité d'a\()ir condainiK' leur senlimeiil sans les enlendre,
et (pie sur leurs plaintes, on eTil iii(li(|U('' un autre synode à Zurich.
Dans ce (einps, dis-jc, el sans alleiidre ce (piaiirHil d(''l('rinini'' celte
(lerni('re assemlih'c, les s\iidics de celle aniu'c (pii se Iroin ('■renl
être des esprits t'actieux cl propres à l'aire soulever le |)eiiple,
l'cMiiurenl elTeclivenienl coiilre ces i-i'-l'orinateiirs. Ils le Hreril
asseinl)ler el poiiss('renl les choses à un poiul (pi'encorc (pie (laKin
et ses collèg'ues oftrisseut de rendre raison de leurs seulimens et de
leur coiiduile, le plus :^rand iiomlire cepeudaiil , ipii se Iroina
surpasser celui des gens de bien, les C(indaiima à s(_irlir de la \ ille
dans deux jours, |)arce (pi'ils asaicul refusi' de c(''l(''lirer la sainle
('-('lie. (lalvin re(;ul cel ordre avec une rermelé digne d'un si yrand
liomine. Si j'a\ais, dil-il, siM'vi les homuies, j'en serais bien mal
récompensé, mais je me suis \(iue à un i;ran(l mafli'c (|ui sait
récoin|)enser de la manii're du monde la plus ample el la plus
niagniti(pie ceux ipii se sont atlacliés à son ser\ ice.
(le ri'cil esl assez abr(''gt''. .le vais rapportera |irésenl le détail
de toute celte affaire, tel (pu^ je le trouverai, soit dans Roset, soit
dans les registres publics. Les divisions el les partialités, selon
le premier auteur', élaienl fort grandes dans la ville et le biuit eu
("lait \emi jus(pi'à Berne, ce (pii porta les seigneurs de ce canlon à
exhorler leurs alliés de Genève à la paix el à la concorde par des
députés (ju'ils envoyèrent en cette ville |)our d'autres affaires el
(pii eurent audience du Conseil le ij février'. Il send)le, |)ar le regis-
■ Uuvr. i;ité, liv. iV. cluip. 10 et suiv. ^ B. C, \ol. 29, f» 8 vo.
l538 PLAINTES UE KAIIEL ET CALVIN. II
tre, fiiron Ipiir \()iiliil tairo seiilir ([\ie les tlnisioiis doiil ils pai-
lai(Mil avaient i'\r di' peu (l'im|)i)i'laiict', (iiTclIfs ii'a\ai('iil ahoiili
(|ii'à (|iiel(|ues procès entre des |)arliciili('rs (|ui finiraienl bienlôl
|)ar la décision des (rihiinaiix devaiil lçs((iiels élaienl les parlies
|)laidantes, que l'on nieltrait d'accord par la bonne justice qu'on
leur rendrait.
Cependant les désordres des jeux cl de la dc'liauclic conli-
nuaienl et de jour el de niiil dans la ville, les cliaiisons désiionnèles
retentissaient à tout inonient dans les rues et l'on ne voyait de tous
côtés (|u'excès scandaleux. F'arel e( Calvin renou\elèrent là-dessus
leurs remontrances au niai'islrat, le 12 lévrier, el le portèrent à
faire publier des défenses contre ces désordres '. Cependant le mal
ne laissait pas de conliimer el (rani^nicntiM- m("'ine. 11 n'y axait (|ue
procès d'éclat : les manislrats des années précédentes étaient accu-
sés de malversation par i-eux qui leur avaient succédé. < *n leur
reprochait de s'être enrichis dans la dernière guerre aux dépi'iis du
])ublic en s'ap|>ropriant les dépouilles des églises et ce qu'on avait
pris sur rennemi'. Ces reproches étaient suivis de ipierelles et
d'injures, de sorte ipie, dans ce malheureux temps, Genève était
une ville de hdulile el de confusion.
Les remontrances des ministres au Conseil n'ayant été suivies
d'aucun heureux succès, ils prirent le parti, non seulement de crier
dans les chaires contre les désordres dont nous avons parlé, mais
de blâmer même dans des termes extrêmement vifs la conduite du
magistral ipii ne les réprimait |)as comme il aurait dû faire et, en
général, de se récrier contre toute sa conduite. Ce qui porta plu-
sieurs particuliers à se présenter en (Conseil pour s'en plaindre
et pour le prier d'ordonner aux ministres de ne se point mêler des
affaires du gouvernement, mais de se contenter de ])rêcher l'Evan-
gile, ce que le Conseil fil'. Ciependanl le ministre Courault, (pii était
aveugle, se mocpia des défenses; il continua de crier en chaire
contre la manière dont la justice était administrée et, ]>our mar-
quer ce qu'il pensait du gouvernement, il se servit de termes fort
> R. C, vol. 29. f» 14 vo. » R C, vol. 32. f» 31 v».
' Roset, liv. IV.cliaii. 13, p. 249.
12 EMPRISONNEMENT DE COLRAULT. I 538
injurieux : il dit que l'état de Genèvp ressemblait au royaume des
grenouilles cl (|ue les Genevois vivaient comme les rats parmi la
paille, ajoutani pliisn-urs autres expressions peu convenables à la
dignité de la chaire el (pii ne pouvaient <pi'ins])irer au peuple
du mépris pour les conducteuis de la république. Là-dessus le
Conseil, irrid' des t'réipienles récidives du ministre Courault, lui fit
iulerthre la chaire el, sur le relus ([u'il fit de se soumettre à cet
ordre, étant même monté en chaire d'abord après la défense (jue le
Conseil lui en avait l'ait Faire par le sautier, il fut envoyé en prison'.
Ceci se passa le i() avril. Roset dit ([ue ce qui avait donné
lieu aux em|)ortemens de (îourault étaient les insultes continuelles
que les libertins faisaient aux ministres. Ils allaient, dit-il, en
trou|)e et arnn's, de nuit, |)ar la ville, ils s'arrêtaient devant les
maisons des minisi les où ils déchari'eaient leurs arcpiebuses pour
les épouvanter, ils les menaçaient ensuile de les jeter au Hliône
s'ils ne voulaient pas admettre dans l'église les cérémonies prati-
qu(''es dans celle de Berne, et ces excès, tout publii's cpa'ils étaient,
demeuraient impunis '.
L'em|)risoiiiiemeM( detiouraull Ml un grand bruit dans la ville.
Le lendemain, divers particuliers, Michel Se|)t, (llaiide Savoye,
< ilaude Perteni|)s, Jean Lambert, ( llaude et Louis Bernard, Uoinaine
d'Arlod, Jean Chaiilemps, \'arro. Ami l'errin, J.-Ami Curtel, .la-
(|ues Des Arts, f|ui étaient dans les sentimens de F'arel et de (Calvin
sur les cérémonies, se présentèrent avec eux en Conseil où ces deux
ministres se plaignirent avec la dernière vivacité de ce qui s'était
passé. Ils traiti'rent le procétli' du Ca)nseil de très méchant et de
très injuste. Ceux (pii les accompagnaient s'emportèrent e.xtrême-
meiit, Michel Sept, enire autres, dit (pie ( Iourault prêcherai) malgré
le magistrat, les uns et les autres demandant d'avoir audience dans
le Conseil des Deux Cents.
Les syndics justifièrent la conduite du Conseil et dirent qu'il
avait interdit la chaire à Couraull |)ar<'e que, contre les défenses qui
lui avaient été faites, il avait continué, en prêchant, de parler du
magistrat d'une manière injurieuse et cpi'ils l'avaient fait mettre en
' K. C, vol. :{2, f" 32. ■' Ouvi.cité, liv. IV, diap. 17, p.2.3l.
r538
SYNODE DE LAUSANNE. i3
prison pour rive iiioiilr en cliairc après qu'elle lui jivail ('■lé inter-
dite'.
Jusqu'à cette année, l'Église de Genève s'était conduite sui-
vant les senfiniens de .ses réformateurs. Pour s'éloigner le plus
qu'il était possible de foutes les pratiques usitées dans l'Ki-lise
romaine, ils avaient baum', ainsi (pie nous l'avons dit, les cérémo-
nies et les usages (pii étaient en eux-mêmes les plus indillérenls
et dans la pratiipie des<piels il n'y avait rien de mauvais, et l'Égli.se
de Berne les avait retenus. Il y a beaucoup d'apparence (pi'on
aurait continué de vivre, dans Genève, sur le même pied et d'avoir
pour Calvin et Farel la même déférence s'ils ne s'étaient pas oppo-
sés avec autant de force qu'ils firent aux désordres qui régnaient
dans la ville et s'ils s'étaient mieux ménagés avec le magisli'at.
Mais ceux (pii étaient mécontens d'eux profitèrent de cette occasion
pour les chagriner et, sous le prétexte de faire plaisir aux Bernois
en se conformant aux cérémonies pratiquées dans leur église, ils
témoignèrent hautement (|u'il fallait les introduire dans celle de
Genève. Farel et Calvin persistèrent dans leur sentiment; sur le
bruit que la chose commençait à faire dans le monde, les Bernois
indupièrent un synode à Lausanne, pour le commencement d'avril
et ils y invitèrent les deux réformateurs de Genève, lescpiels v
allèrent avec le conseiller Jean l'lulij)pin, que le Conseil trouva à
propos (Vy envoyer avec enx\ Le registre ne parle point de la pro-
cédure ijiii fut terme dans ce synode'. Je trouve dans Hoset ' que
Farel et Calvin dcinaiidèirnl d'abord (|ue la ipiestion cpii faisait le
sujet de la convocation de l'assemblée fût examinée d'.me manier.-
régulière, en écoutant ce qu'il y avait à dire de part .-t d'autre sur
chacun des points contestés, mais ((u'on ne voulut pas les entendre;
que le synode ayant conllrmé la pratirpie de l'Église d.> Berne, ils
prièrent qu'on en tint ini autre dans lequel ils pussent alléi-iier les
raisons sur les(pielles ils appuyaient leur sentiment, ce .pron l.-ur
accorda, et le synode fui assii-né à Zmich pour êlre tenu après
Pâques.
' R. C, vol. 32, |û :i:i. Suùse, éd. Vullieiuiii. I. IV. |,|,. 152 et
' ''"■rf-. f" 14 r». suiv. (Note des éditeurs.}
' Voy. au sujet île cette asseiiitilée. " Uuvr. cité, liv. IV, chap. 10. p. 250.
Ruchat. Histoire de la Réformatmn de la
l4 FAREL ET CALVIN REFISENT DE DISTIUlil I:K I.A CÈNE. 1.^)38
Ce que dit Rosot ost, cnfiForiiK» à ce (|iii paraît par la Icllrn
(|ir(''('riviiTiil les seigneurs de Berne à ceux de Genève, le 20 mars,
par laipicllc il les priaient d'envoyer au synode Farel et Calvin,
car cette letlie portait rpie ces deux ministres ne seiaieni \nn\\\
admis à conierer avec les leurs, (|u'ils ne fussent convenus d'aduiet-
lic les cérémonies, qu'ainsi le mai'islrat les devait auparavant
pot 1er à les approuver, ajonlatit (pie celle conformilc'- dans le cidie
à la(|uelle ils exliorlaienl leurs alli(''s, contribuerait beaucoup à
l'union des Eglises et ôterait aux voisins l'occasion de blâmer la
religion rpie les deux états professaient'.
l4ependanl les liernois, sans attendre ipie le temps du synode
de Zurich fut venu, écrivirent au magistral de Genève des lettres
qui lui lurenl rendues le iq avi'il, par lesfpielles ils lui a|)prenaienl
ce qui a\ail ('■!('' i'(''Solu dans le synode de Lausanne loucliani les cé-
r(''ni(inies cl l'exliortaienl fortement à les accepter et à porter Farel
et Galviii à s'y soumettre". Le Gonseil approuva les résolutions
du synode et cepeudani il fil Miir ces lettres à Farel et à GaKin,
les conjurant de se coidornu'i- à celle d(''cisii)u |(our le bien el Tiim-
l'ormili' de l'Eglise, (les uiiuislres prièreul le ( lonseil de sus|)eudre
le cliauiîcnu'ul (pi il èlail dans le dessein de faire au ser\ice (li\in
jusqu'à la lèle de Pentecôte, après la tenue du synode de Zurich.
Mais le (lonseil ne trouva pas à |)ropos de fléférer à lein-s prières,
au conirairc!, le jour même, il leur lit intimer, par le saulier, de
donner les mains à la praliipie des cért'monies bernoises, ce ([u'ils
rei'iisi'icnl absdiiimeiil de fain^ Le leiideiiiaiii, (pii (Mait le samedi
a\aiil l';i(pies, le ( lonseil les exhorta encore d'adimmslrer la com-
munion avec du pain sans levain, ccjnforménient à la résolution du
svnode de Lausanne, mais ils |>ersistèrenl dans leur refus, ce (|iii
porta le magistral à leur défendre de monter en chaire le jour de
Pâques \
Cepeiidaiil Farel el (lal\iu, se mellanl au-dessus de celle
' Celte li'llie a iHé i-ppnxliiittMl.ins les et dans les Cnirini npevn, t. X. 11" 1116.
Galrini upeia. t X, M" 101, il'apiès la I^a lettre est ihlée du 13 avril, (jt. K. C.
miiinte des .Archives de Berne. {Note des vol. ."îâ, f" 'M v». (Note des éditeurs.)
éditeurs.) ' R. C, vul. .'ÎS. t» .T3.
^ .Arctiives de Genève, P. H., ii" 120t.
l538 ILS OriTTE.NT LA VILLE. I f)
défense, ne laissèrent pas de |)rèrher cliacnn deux l'ois, le |)reniit'i-
à Saint-Gervais et le second à Saint-Pierre. Je tronve dans Flosel '
qu'ils ne disirihuèrent point la sainte Cène et qu'ils prirent poui-
prétexte les divisions qu'il y avait parmi les citovens et les débau-
clies outrées dans lesquelles la plupart étaient plonijés. Leurs ser-
mons mêmes ne roulèrent ([ue là-dessus. Ils re|)r('senlèn'iil ([u'ils
seraient des pn'varicaleurs et des profanateurs du saini sacremenl
s'ils en faisaient part à des gens autant enfoncés dans les vices les
plus honteux que l'était le peuple de Genève. Des re|)ioclies de
cette nature el exprimés sans doute en des termes d'aulant plus
vifs que ces ministres étaient piqués de voir qu'un peuj)le (|ui leur
élait redevable de l'i-tablissement du pur Evangile, faisait si peu
de cas de leuis rciiiiniIrHuces, ces reproches, dis-je, causèrent
dans l'un et dans l'aulre lemple des troubles effroyables. Il veut
plusieurs épées dégaini'es el ce ne fut que par im es|)èce de mira-
cle (pi'il n'y eut point de sang répandu.
Le Conseil ordinaire s'assendila le même jour, après les ser-
mons, et résolu I lie (•()nv(>(pier |)our le lendemain celui des Deux
Cents el ensuilc le (^inseil Général du peuple |i(iur voir ce (lu'il
y aurait à faire, soit touchant les cérémonies, soil |iar rap|KM'l à la
(h'sohéissauce de Farel el de Calvin '.
Le (Conseil des DeiLx Cents n'-solut, selon le sentiment du
Pelil Conseil, de se conformer à tous les articles du svnode de
Lausanne el, ;i ("('i^aril des niiiuslri's, il \' eut des avis qui les
condamnalenl à l;i juison |)our avoir méprisé les ordres du magis-
trat, mais la plnralilt' des suffrages alla à leur donner leur congé.
Le lendemain, a^i avril, le Conseil Général, fpii fut assemblé à ce
sujel, confirma la résolution du Grand Conseil dans tous ses arti-
cles et ordonna à Farel el à (lai vin de sortir de la ville dans trois
jours'.
Ils répondiriMil au saulier (pii leur alla signifier l'arrêt de
leur bannissemeni, de la manière que nous ravoiis déjà dil ci-des-
sus el que le raconte Tliéodni-e de Bèze ', el ils |iarlirenl au jour
' Oinr. rilé, li\ . IV. L'hap. is, p. :2.jl. ^ ^j;^; _ ,-„s 34 vo et lia.
* R. C, vol. 32. fû 34 i» i21 aviili. * Voy. plustiaul. p. tO.
iC) FARKL ET CALVIN SU JUSTIFIENT AUPRES DES lîER.VOIS. 1 538
iMHi(|ii<''. Leur collèi^uc (JoiiihuII les siii\ il de pri-s, on le tira de
|)fis()ii |)oni' le f'airf scjrlir' de (îonève. Il no survéciil |)as loni'loinps
à celle disgrâce, puisqu'il paraît par une des lettres de Calvin qu'il
mourut peu de temps après, extrêmement regretté de ce grand
lioumie.
Les ministres exilés, Farel et (.alvin, s'en allèrent à Berne
|)our justifier leui' conduite. Ils y donnèrent un mémoire' par lequel
ils exposaient (pu% sin- de Faux rapports qui avaient été faits sur
le ministre Courault, le magistrat de Genève lui avait interdit la
chaire. Une Courault n'ayant pas cru deA'oir déférer à un ordre de
cette nature et en ayant appelé au (îonseil des Deux (/cnts et pro-
lesté qu'il prêcherait en attendant que son appel fût vidé, on l'avait
mis dans une étroite prison, parce que, .selon les protestations qu'il
avait faites, il avait continué de monter en chaire; qu'en usant encore
avec ce ministre avec la dernière dureté, le magistrat ne l'avait pas
voulu élargir des ])risous, sous quelque caution que l'on eût pré-
seul(''e. One, par rapport, à eux, on leur avait prononcé qu'on les
bannissait, parce cpi'ils avaient désol)éi au magistrat et qu'ils
avaient refusé la conformité des cérémonies avec l'Eglise de Berne,
ce ipii n'élait point \t'rilaltle, |)uis(pi'ils avaient fait ce (pii ('lait en
leur pouvoir pour obéir au magistrat et qu'ils n'avaient pas dit
(|u'ils ne se voulussenl point conformer aux cérémonies. Ces deux
causes de leur bannissemeni n'étaient qu'un pur prétexte, puis-
(ju'on leur avait fait connaître (|u'on était prêt d'attendre que l'arti-
cle des cérémonies fût décidé jusqu'a[)rès le synode tle Zurich,
s'ils voulaient consenlir (pie la prédication lût interdite à leur
collègue tlourault, mais que, ne l'ayant pas voulu faire contre la
dé'fense expresse de la sainte Ecriture, on les avait pressés tous les
jours davantage. .V l'égai'd du refus qu'ils avaient fait d'admi-
nistrer la communion à Pâques, ils avaient protesté publique-
ment, que ce n'élait point à cause du pain, dont l'usage était en
lui-même inditlV-rent, mais uni(pu»ment de crainte de profaner le
sacrement en le distribuant à des gens autani déréglés et vicieux
' Arcliives de (jeiièvf. PU., n" 1201, pnlil. ilaiis les Calfini upern. t. X, ii" HO.
(Noie lies édite II !•$}
1538 INTERVENTION DES BERNOIS. 1 7
(jue l'était le peuple de Genève, parmi lequel les blasphèmes les
plus exécrables et les dérisions les plus scandaleuses de Dieu et, de
son Evangile étaient si familières et si publiques que rien plus, de
même que les troubles, les mouvemens séditieux et choses de cette
nature, sans que de si grands excès fussent réprimés par aucun
châtiment.
Qu'encore que le magistrat de Genève pût donner quelque
couleur de justice à son procédé, cependant il ne pourrait jamais
excuser le refus qu'il avait fait de les entendre et d'avoir soulevé
contre eux le Conseil des Deux Cents et le peuple, en les chargeant
de choses qui ne se trouveraient jamais véritables, ni devant Dieu
ni devant les hommes.
Qu'il paraissait, par une conduite si violente, qu'il y avait
(piehpie complot secret et tramé de longue main contre la religion,
et que ce (jui confirmait cetle conjecture, c'est que le bruit en avait
couru fortement, il y avait peu de temps, à Lyon et en d'autres
villes de France, jusque-là que quelques marchands même avaient
vendu des marchandises pour une somme considérable à les payer,
([uand eux, Farel et Calvin, seraient chassés de Genève.
Telle était la manière dont ces deux ministres se justifiaient
dans le mémoire (ju'ils produisirent à Berne. 11 fit Tetret qu'ils
s'étaient sans doute proposé. Les Bernois écrivirent aussitôt au
magistrat de Genève une lettre par laquelle ils paraissaient extrê-
mement surpris de la conduite qu'on avait tenue à l'égard de ces
deux réformateurs et que si elle était telle que l'avaient représentée
Farel et Calvin, elle ne pouvait que tourner à la honte de la religion
et que scandaliser et affliger infiniment les gens de bien, qu'ils le
priaient donc et l'exhortaient de réparer ce scandale en élargissant
Courault et lui redonnant la chaire, afin que l'Eglise ne fût pas sans
pasteur et en révoquant aussi l'arrêt rendu contre Farel et Calvin ;
que ce qu'ils avaient écrit sur l'introduction de leurs cérémonies
n'était pas pour contraindre l'Eglise de Genève à les recevoir,
puisque c'était des choses indifférentes en elles-mêmes et qu'ils
étaient très fâchés qu'à cette occasion, elle en eût usé d'une manière
si dure et si cruelle envers ses pasteurs, ce qui ne manquerait pas
de causer une joie infinie aux ennemis de la religion. Ils envoyè-
i
l8 RÉPONSE DU CONSEIL. l538
rent, dans la même lettre, une copie du mémoire, demandant une
prompte réponse ' .
Il était trop important au matçistrat de lever au plus tôt des
préjugés autant sinistres pour ne le pas faire incessanmient. C'est
aussi ce qu'il fit surr-le-champ même. La lettre (pii fut écrite à ce
sujet' portait qu'on était dans la dernière surprise que Farel et
Calvin eussent informé Leurs Excellences de Berne de la manière
qu'ils avaient fait, puisque deux de leurs envoyés, qui avaient été,
il n'y avait pas long-temps, à Genève, avaient été témoins com-
ment le magistrat avait prié ces ministres, à diverses fois, de célé-
brer la Cène selon les cérémonies de Berne et leur en avait même
fait parler par le sieur de Diesbach, liiri de ces envoyés, ce qu'ils
avaient constamment refusé. Que l'excuse qu'ils avaient prise pour
ne le pas faire, tirée des divisions qu'il y avait entre les particu-
liers, était des plus frivoles, puisque l'on avait célébré la sainte
Cène depuis que Farel et Calvin étaient hors de la ville avec du
pain sans levain, tout le peuple paraissant être dans une parfaite
intellig-ence, et qu'à l'égard de Courault, il avait été n)is hors des
prisons il y avait plusieurs jours. Qu'au reste, on était scandalisé
de la manière dont ils avaient parlé, dans Berne, de l'Eglise de
Genève et qu'on enverrait à Leurs Excellences des députés pour
les informer d'une manière plus particulière et pour justiher si
bien la conduite du magistrat, qu'il ne leur resterait là-dessus,
aucun scrupule dans l'esprit.
Il y eut, dans toute cette affaire, beaucoup de fautes de part et
d'autre. Le magistrat marqua peu d'égards pour les deux réfor-
mateurs en n'attendant pas la décision du synode de Zurich. Et les
ministres, l'esprit trop rempli de l'obligation (pie leur avait l'église
de Genève de l'avoir délivrée des superstitions du papisme, se
croyaient en droit de faire tout ce qu'ils trouvaient à propos et
. ne pensaient pas que le premier fondement de toutes les soci('"tés
était la subordination et l'obéissance, laquelle les pasteurs doivent
au magistrat, comme tous les autres particuliers. On ne saurait
' Arctiives de Genève, P. H., n» 1201 ^ Ibid. (30 avril). Cnlcini opéra.
(27 avril), publ. dans les Cnlvini o/ieni, t. X, n" 113.
I. X, no 109. (Note des éditeurs.)
lb38 LES NOUVEAUX MINISTRES. ig
non plus assez les blâmer de la roideur qu'ils firent ])araître à
s'opposer à la pratique de quelques cérémonies qui sont de la der-
nière indifférence et qu'ils reconnaissaient eux-mêmes être de cette
nature, comme Théodore de Bèze le dit dans la vie de Calvin'.
Enfin, exposer l'Eglise à un aussi grand scandale qu'est celui de se
voir privée de la communion le jour de Pâques pour un sujet aussi
lég'er — car la raison de la corruption qui régnait dans Genève
était un pur prétexte, comme nous l'avons déjà dit, de même que
ce qu'ils dirent à Berne pour se justifier — était une conduite peu
digne de ces grands hommes. Mais telle est la situation de toutes
les choses du monde ; il n'y a jamais rien de si parfait qu'on n'y
découvre quelque défaut et les plus grands esprits ont leur faible
qui marque qu'ils sont hommes comme les autres'.
Après le départ des trois ministres, on fut fort embarrassé
dans Genève de quelle manière on remplirait leur place. On fit
venir Henri De la Mare, ministre de Jussy, prêcher en ville, et l'on
chargea du même soin Jacques Bernard, qui était le même qui avait
été le gardien du couvent des Gordeliers'. Mais il n'était pas possi-
ble qu'ils portassent eux seuls tout le fardeau. Aussi, le Gonseil
pria les seigneurs de Berne d'accorder à Genève, du moins pour
quelque temps, deux de leurs ministres de Lausanne, Marcourt et
Morand', mais on ne put les avoir que quelques mois après le
départ de Calvin. En attendant, De la Mare et Bernard conduisirent
l'Eglise du mieux qu'ils purent, mais il s'en fallut beaucoup que le
peuple de Genève eût pour eux la considération et le respect
nécessaires. Plusieurs se moquaient d'eux et, au sortir des ser-
mons qu'ils faisaient, ils se voyaient bien souvent exposés aux
reproches et à la critique de leurs auditeurs. C'est ce qui arriva à
Jacques Bernard plus d'une fois, un particulier lui ayant soutenu
|uil)liquement que ce qu'il avait prêché était contraire à l'Écriture
' Calvini opéra, f. XXI. p. 129. » R. C, vol. 32, fo 48 v». — Sur
* On peut consulter sur cette afTaire Jacques Bernard, voy. t. II, p. 446. {Note
le mémoire de Mr. C.-A. Cornélius. Die des éditeurs.)
Verbannung Cnlriiis au$ Genf im Jahr * \\. C... vol. 32, f^ 43 r».
1538, Munich, I8H6, hr. in-4. (Note des
éditeurs.)
20 SYNODE DE ZURICH. l538
saillie. Ce particulier ayant accus»' Bernard mal à propos, le
majo-istrat le condamna à lui demander pardon et, à se rétracter'.
Le magistral, fil relever, dans les églises, les pierres (jui ser-
vaient pour baptiser les petits enfans et il fil publier par la ville, à
son de trompe, que chacun eût à se conformer à ce qui avait été
arrêté par le synode de Lausanne, à célébrer les (|nalie ()rincipales
fêtes de l'année et à se sei'vir, à la communion, d'azymes.
Cependant le jour assigné pour le synode de Zurich é'tant
venu, Farel et Calvin, qui s'étaient rendus dans celle ville eu (juit-
tanl Genève après avoir passé par Berne, y comparurent'. Ils infor-
mèrent l'assemblée de ce qui s'était passé à Genè\ e à leur égard et
ils déclarèrent qu'ils étaient résolus de ne point contester sur les
points de la religion, qui rouleraient sur des matières indifférentes,
et même qu'ils voulaient bien accepter les cérémonies bernoises'.
Ils prévinrent alors par leurs condescendances les esprits en leur
faveur. Les députés des églises de Zurich, Bàle, Schalflionse, (jlia-
ris, Sainl-Gall et Strasbourg, (|ui composaient, avec ceux de Berne,
le synode, voulaient intercéder pour eux auprès des Genevois et ils
chargèrent les Bernois, (jui leur firent entendre (pi'ils obtiendraient
facilement le ra])pel des ministres exilés, de le demander en leur
nom. C'est aussi ce que firent les seigneurs de Berne par des dépu-
tés de leur part, (jni arrivèrent à Genève le 22 mai'. Ils étaient
accompagnés d'un ministre de Berne et du réfoi'mateiu' Pierre
Virel. Il paraît, par les instructions qui leur avaient rir flonnées,
que leurs supé-rieurs les avaient chargés de représenter dans tous
les Conseils, s'il était nécessaire, (|ue le sentiment unanime des
députés des cantons qui s'étaient rencontrés à Zurich avait été
qu'il était juste que l'on pernn'l à Farel, Calvin et Cdurault de
revenir, du moins pour quelque temps, dans Genève pour se justi-
fier et pour faire voir leur innocence. Que si ce ([u'ils disaient à cet
égard était écouté, ils devraient aller plus avant et représentoi- (jue
Farel et Calvin, ayant déclaré au Conseil de Berne qu'ils étaient
' R. C, vol. 32, fo 52 r». ' Roset, ouvr. cité. liv. IV, chap.âl),
' Voy. sur ce synode, Rucliat, ouvr. p. 2S4.
cité, t. V., pp. 84 et suiv. (Note des édi- ' R. C, vol. :{2, fo 60.
leurs.)
IÔ38 CONSEIL GÉNÉRAL DU sG MAI.
2 I
préls à observer les cérémonies de leur éi-lise el à se conformer
en toul à leur rétbrmation, la cause i[ui a\ ail opéré leur exil ces-
saut, ou uc pouvait pas, sans injustice, leur refuser d'être rétablis
dans leurs emplois el qu'on leur devait celte marque de reconnais-
sance, surtout à Farel, pour les soins infinis qu'il s'était donnés
pour réformer cette Église. Enfin, qu'il fallait ôter aux ennemis de
la pure foi le sujet de joie (jue leur donnerait le bannissement de
ces serviteurs de Dieu, s'il était sans retour '.
Les députés s'adressèrent d'abord au (lonseil ordinaire, (|ui
leur répondit (|ue le bannissement de Farel el Calvin ayant été
ordonné par le Grand Conseil el par l'assemblée générale du peu-
|)le, il ne pouvait faire aucune réponse sans avoir auparavant
consulté ces Conseils. Ils demandèrent donc d'avoir audience dans
le Conseil des Deux Cents, mais ils n'y obtinrent rien'. Ils ne réus-
sirent pas mieux dans le Conseil Général, où ils furent entendus le
dimanche 2O mai'. Après la représentation (|u'ils y firent, le pre-
mier syndic ayant demandé le sentiment du peuple, par l'élévation
des mains, sur le rétablissement de Farel, Calvin et Courault dans
leurs emplois, il ne parut qu'Ami Perrin el deux ou trois autres
qui marquèrent par ce signe qu'ils le souhaitaient. Il en fut de
même quand le premier syndic demanda au peuple s'il ne voulait
pas du moins permettre que ces ministres revinssent pour (juelque
temps dans Genève afin de se justifier. Rosel même rapporte' que
la fureur était si grande contre eux, que ceux qui avaient levé la
main en leur faveur n'eurent plus grande hâte que de s'enfuir, les
autres les regardant d'un œil furieux et criant même : « Tue !
tue! » , de sorte que, par une voix presque unanime, leur bannis-
sement fut confirmé dans tous les Conseils.
Lorsque la ])révenlion se saisit de l'esprit de tout un peuple,
c'est un torrent ipie rieu ne peut arrêter et qui devient même plus
impétueux plus on lui veut apporter de résistance. C'est ce que
produisit, à l'égard des réformateurs, l'intercession des ég'lises
protestantes de Suisse en leur faveur. Elle fil paraître avec plus de
' H. C, vol. :i2. annexe du fo (j;}. s /^j^^^ fo (j3.
' Ibid., fo 62 (24 mal). ♦ Uuvr. cité, liv. IV, chap. 20, p. 254.
22 DÉSORDRES DANS LA VILLE. l538
force l'aversion que le peuple de Genève avail. conçue contre eux.
Plusieurs même, au rapport de Roset', la témoignèrent d'une
manière bien indij;ne : ils portaient par la ville, dans des poêles à
frire, des lampes allumées, cpi'on appelle en savoyard des /b/'É"/»,
criant en même temps qu'ils avaient fricassé F'arel. Ces sortes de
divisions se faisaient en troupe et aboutissaient, à l'ordinaire, à
quelques débauches. Aussi n'entendait-on parler que de jeux, de
mascarades, de galanteries et d'excès de vin et de bonne chère ; il
est vrai que, de temps en temps, le magistrat faisait faire (juelque
publication pour réprimer ces désordres, mais on en faisait peu
de cas et le magistrat même avait beaucoup relâché de la sévérité
des lois contre ceux qui tondraient dans quelque faute scandaleuse.
L'adultère, par exemple, auparavant puni d'une manière si rigou-
reuse, comme nous l'avons vu sur la fin du livre précédent', ne
l'était plus que de quelques jours de prison et de lég'ères censures.
La ville même n'«''tait pas encore absolument purgée du papisme.
Quelques prêtres vagabonds se mêlaient, dans certaines maisons
qu'ils fréquentaient, d'exhorter le monde à ne pas abandonner
absolument la religion romaine, et il y avait des particuliers qui
allaient encore de temps en temps à la messe. Il est vrai qu'aussi-
tôt que le magistrat s'apercevait de ces contraventions aux édits,
il y mettait ordre et faisait sortir de la ville et les prêtres et leurs
adhérens.
Le bruit s'étant répandu dans Berne qu'il y avait à Genève
des fauteurs de la messe et qu'on l'y célébrait encore clandestine-
ment, le mag'istrat, sur les nouvelles qu'il en eut, et qu'il y avait des
g'cns qui rendaient à cet égard de mauvais offices à la Ville auprès
des Cantons, par les discours calomnieux qu'ils tenaient, et que l'on
soupçonnait même que les ministres exilés en étaient les premiers
auteurs, le mag'istrat, dis-je, pour se disculper, envoya à Berne,
au mois de septembre, deux des nouveaux pasteurs, Morand et
Marcourt, lesquels eurent une longue audience et du Conseil el du
Consistoire, dans laquelle ils détruisirent entièrement les préjugés
qu'on avait élevés, à cet égard, contre Genève'. Et, dans la même
' Ouvr. cité, liv.IV,chap.22,p. 25o. ' R. C, vol, 32, fos 149 et 166 vo
« T. il, p. 325. (7 ocA.).
l5.'i8 I.ETTKE UK O.VI.VIN ALIX FIDÈLICS Oli; (iKNKVE. 28
assemblée, la qiiostion des côrémonios ayari), encore été mise sur le
tapis, elle y furent de nouveau approuvées et l'on y décida (|ue
ceux ([ui s'opposaient à leur prari(pie devraient être regardés
connue des esprit dangereux (pi'il ('lail à propos de ne |»oint
soutVrii' dans les sociétés, ce qui élail inie apprnhalioii lacile du
bannissement de Farel et de Calvin.
(les deux réformateiu's, lorsfpi'ils vireni, après le synode de
Zurich, qu'il n'y avait plus poiu- eux d'espérance de rentrer dans
Genève, se retirèrent, le premier à Neuchàtel, dont il avait fondé
l'église, et Calvin se rendit d'abord à Bàle el, peu de temps après,
à Strasbourg-. Il y fut reçu avec tout l'accueil (pi'il pouvait souhai-
ter. Le magistrat de cette ville lui donna aussitôt la charge de
professeur en théologie avec des appointeniens fort honnêtes,
laquelle il exerça avec un applaudissement universel. Il avait pour
collègues Bucer, Capiton, Hedion, qui eurent pour lui toute la
considération possible. Le magistrat fil plus en sa l'aveui' : il lui
permit d'i'Mablir une église française à Strasbourg, dont il fut le
ministre et où il introduisit la discipline ecclésiastique, telle (ju'il
croyait qu'elle devait être exercée. Il n'oublia pas, au milieu des
grandes occupations qu'il avait en cette ville, son ancienne église
de Genève. Farel s'était d'abord chargé d'écrire à cette église, de
temps en temps, en son nom et en celui de Calvin, mais celui-ci, ne
pouvant plus garder le silence, lui écrivit enfin, le i" octobre de
cette année, une longue lettre qui était adressée : « A ses bien
aimés frères qui sont les restes de la dissipation de l'Eglise de
Genève '. » Comme on voit par cette lettre ce que pensait Calvin
de ceux qui s'étaient opposés dans Genève à ses desseins et qui
avaient été cause de son bannissement et de celui de ses collègues,
j'ai cru que je ferais plaisir aux lecteurs d'en rapporter ici le
précis :
11 commence par protester d'avoir travaillé à conserver la
paix et l'union dans l'église de Genève et qu'il se conduirait dans
la suite comme il avait fait jusqu'alors, d'une manière à ne donner
occasion à aucun trouble ni à aucune division, sinon à ceux qui
' Calinni opéra, t. X, n» 143.
24 SIHTK DR CRTTK I.KTTRE. 1538
s'élèveraienl, contre .Irsiis-Clirisl cl. sa doctrine. Il allriltuc ensnile
au Diable la cause des maux (ju'avaieni fails à la uièuie Église, et
(|iie lui faisaieni, encore Ions les jours, ceux (|ui la IrouMaienI el qui
l'affligeaienl, ce père de l,(''nM)i-es s'élanl servi, disail-il, de leur
malice pour venir à honl de sou dessein. A|)rès quoi, il exhorte
ceux à (|ui il ('cril de ne pas s'opposer aux enireprises de ces per-
turbateurs |)ar un esprit de vengeance <'l d'animosité particulière,
mais par un pur zèle pour la gloire de Dieu, leur faisant sentir que
Dieu avait voulu punir, par le mallieur de leur église, leur peu
d'all.acliement à son service. I\evenant ensuite à ce qui le reg-ar-
dait et ses collègues exilés, il dit fjne, s'il était (juestion de se
défendre contre ceux qui les avaieni noircis avec tant d'injustice,
le témoignage de leur conscience leiu- serait plus que suffisant
devant Dieu. Et, par rapport aux hommes, l'offre qu'ils avaient
faite et qu'on n'avait |)as voulu écouter, fie se venir justifier devant
leurs plus grands ennemis, sur tout ce qu'on pourrait leur inq)u-
ter, les mettait absolument à couvert des traits rpie leurs calom-
niateurs avaient lancés conire eux de tous côtés avec tant de
fureur. Qu'en un mot^ ils <"t.aieut parfaitement assun'vs ipie Dieu
ferait paraître leur innocence comme l'aurore, el leur justice
comme le .soleil en plein midi, et que c'était cette confiance qui les
soutenait dans leurs afflictions. Il finit, apr^s cela, sa lettre en
exhortant ceux à qui il écrit à se soutenir aussi et à se consoler
dans l'espérance que les maux qui les affligeaient finiraient bientôt
et que ceux qui avaient causé de si g-rands troubles et qui croyaient
être arrivés au port se préparaient, par la conduite violente qu'ils
contimiaient de tenir, une funeste catastrophe et qu'ils seraient
eux-mêmes les artisans de leur ruine.
Ceux qui avaient été les principaux auteurs du bannissement
de Farel et de Calvin n'ayant pas tard('' de périr dans la suite, de la
manière que nous le dirons en son lieu, Roset, cpii regardait ce
que Calvin dit d'eux dans cette lettre comme une espèce de pré-
diction de ce ([ui leur arriva dans l'année i54o, en a transcrit dans
ses Chroniques une partie ' .
' Liv. IV, chap. 22, p. 250.
i538
MESUKIÎS CONCEKNANT l'orGA.MSATION DE l'ÉglISK.
J'ai cru (iii'en taisniil \c pivcis do loiil, son contonii, je doiiiio-
rais une idée plus juste de la manière doni Cîdvin envisai^cail celle
affaire. II s'exprime, selon Ih conlimie de ce lemps-là, en des ter-
mes exlrèmemenl vils el (|iii innr(piaienl .pi'ij riait |)ersua(lé (jne
l'éi'lise de Genève en avail usé envers lin' el envers ses collèi^ues
iVnne manière 1res injnsle. Il |)arail assez qu'il regardait comme
ennemis de Dieu et de Jésus-Christ, ceux qui leur avaient éh'
contraires. Il avait raison s'il avait égard à leurs mœurs déréglées
et à leur amour pour le libertinage el l'indépenrlance, mais il se
(rompait assurément s'il les regardait counn(^ lels pour avoir
voulu conserver les quatre fêtes principales et introduire .lans la
Cène l'usage des azymes, pralirjues qui n'avaient en elles-mêmes
rien de mauvais et de contraire à la jiarole de Dieu.
Cependant, les ministres de Genève, Henri De la Mare et Jac-
ques Bernard, (pii en faisaient déjà les fonctions avant que Farel
et Calvin en eussent élé chassés, et Jean Morand et Antoine de
Marcourt que les Bernois avaient accordés aux Genevois depuis le
départ des premiers, s'appliquaient du mieux qu'ils pouvaient à la
C(jnduile de l'Église. Ils représentèrent au Conseil, au mois d'août,
la nécessité qu'il y avait de pourvoir les églises de la campagne
d'un plus grand nombre de pasteurs et de leur assigner des pen-
sions suffisantes pour leur subsistance. Ils le prièrent aussi d'avi-
ser aux moyens d'enq^echer la profanation du dimanche eu défen-
dant, sous de sévères peines, les jeux qui se faisaient pendant les
sermons et d'y faire rencontrer régulièrement les enfans du col-
lège. Le Conseil pourvut à leurs demandes '.Au commencement de
décembre, ils prièrent aussi le magistrat de régler ce qui regardait
la manière et le temps de célébrer la sainte Cène de Noël. Le
Petit et le Grand Conseil résolurent de faire cette dévotion le jour
même de la Nativité de Notre Seigneur, conformément aux arti-
cles du synode de Lausanne, qui avaient été reçus dans tous les
Conseils, et comme il était nécessaire que, pendant la distribution
du sacrement, on lût la parole de Dieu dans l'église, on établit
deux diacres pour s'ac(iuitter de cet emploi, lesquels seraient char-
' R. C, vol. 32, fo 144.
OPPOSrilON DES HKliKNS DU r.01.l,EGE.
1538
nV's d'aider les inliiislrcs ilans la visilc des malades e.\ autres fonc-
lions paslc^i'ales '.
(Ininmc on avait besoin de (|iiel(|iies personnes pour aider aux
niinislics à dislrihuer la sainte (lène, on trouva à pro|)Os (piiUes
régens (\\\ coWès;*', Saulnier, (Jlordier, Vindocin' et Vaulier s'ae(piit-
tassenl (le relie fonriion, mais eonniie ils ('-laienl dans h-s senli-
mens de (lahin, ils refusèrent de le l'aii'e el, ils ne comunniièrenl
point le jour de Noël, f^eur proeédé d(''plul, au Conseil (pii lem-
ordonna, |)our les |)unir de leur désobéissance, de sortir de la
ville dans trois jom's. A|)rès fpioi, le Conseil ordinaire informa le
Grand Conseil de cetle affaire, où Anioine Saulnier eut audience el
où il excusa ses collègues et lui de ce (pi'ils n'avaient ni communié
ni aidé à distribuer la sainte Cène, parce (|ue leur conscience ne leur
permettait pas de le faire, regardant la distribution du même œil
(pie la conmiunion m('''tne. Il se [ilaignit aussi de l'ordre que le
C^onseil lein- avait. dontK'- de (piitlei- la ville dans trois jours. Il
réclama là-dessus, par rapport à lui, sa (pialité de bourgeois, il
représenta (pic le coll(''ge, dont l'institution l'Iait si nécessaire, allait
périr |)ar leur bannissement, piiis(pril n'y avait personne pour
remplir lein- place, et (|ue le t(MMne de trois joui's (ju'on leur avait,
donné n'était pas suffisant, |)onr mettre ordre à leurs affaires, étant,
cliargés, connue ils étaient, de plusieurs jeunes pensionnaires de
qualité, dont la plus grande j)arlie étaient des meillein-es familles
de Berne. Le Conseil des Deux CiCnts, maigri' ces remontrances,
ne laissa |)as de confirmer la résolution du Petit Conseil, accordant
seulement aux régens le t(Mnie de (juinze jours au lieu de celui de
trois pour se retirer'.
Le Conseil des Deux Cents ne s'en tint pas là : plusieurs réfu-
giés de France qui ne voulaient point, communier furent aussi
condanmés à sortir de la ville dans dix jours, (^e Conseil en usa
plus doucement à r(''gard des autres, mend^res de son corps, et des
autres bourgeois (jui n'avaient pas non plus voulu se conformer
aux ordonnances. 11 leur pardonna le scandale (pi'ils avaient causé
' R. C, vol. 32, fûs 224 et suiv. iiiiiijard, Coït, des réf., t. VI, p. 306, n. 7.
* Sur Jérôme Viiutocin, voir Her- {Note des éditeurs.)
•' ti. C, vol, :!2, f"^231 yo, 253.
l538 DÉMISSION DES MINISTRES. 27
en s'abstenant de la communion le jour de Noël, à condition qu'ils
promissent de s'accommoder, dans la suite, aux pratiques et aux
cérémonies (jui avaient été approuvées dans le synode de Lau-
sanne, à quoi ils s'engagèrent ' .
Le prétexte dont se servaient ceux qui causaient ces divisions
dans l'Eglise, sur des matières autant indifférentes, était que ces cé-
rémonies avaient trop de rapport à celles qui étaient pratiquées dans
l'Eglise romaine et qu'il était à craindre qu'en les admettant, on ne
devînt trop facile à en recevoir d'autres de la même Eglise, d'une
conséquence plus dangereuse et que le papisme ne s'introduisît
peu à peu, de cette manière, de nouveau dans la ville. Et comme
les ministres, surtout ceux (jui étaient venus de Lausanne, exhor-
taient le peuple à se conformer à ces usages, soit qu'ils les crussent
meilleurs, soit qu'ils jugeassent qu'il ne fallait pas, pour des cho-
ses de si petite inqiortance, causer des divisions dans l'Eglise et
rompre son union, ils s'attirèrent à dos ceux qui étaient dans
d'autres sentimens, qui les faisaient passer pour fauteurs du
papisme, et qui les rendaient d'autant plus odieux à quelques-uns
du peuple, qu'ils lui faisaient croire que le dessein des ministres
était de ramener adroitement, et par des voies détournées, les su-
perstitions et le faux culte de l'Eglise romaine.
Ces bruits, qui se répandaient tous les jours davantage, dégoû-
tèrent ces ministres du service de l'Eglise de Genève et les portè-
rent à demander au Conseil leur congé, le 3i décembre de cette
année, par une requête qu'ils lui présentèrent signée de tous les
quatre', par laquelle ils représentaient qu'encore qu'ils eussent
servi l'Eglise avec tout le zèle imaginable et qu'ils eussent fait
leurs efforts pour porter le peuple à l'union et à la concorde, ils
avaient eu cependant le malheur de ne pas réussir et de rencontrer
dans la plupart, des inclinations non seulement contraires à l'esprit
de l'Evangile, mais aussi à la conservation et au bien de l'Etat.
Qu'eux, en particulier, faisaient la fâcheuse expérience des maniè-
' R. G., vol. 32j fos 251, 233 et suiv. Jacques Bernard, Henri de la Mare, et a
* L'original de cette requête a été in- été pulilié dans les Calvini opéra, t. X,
séré au R. C, vol. 32, fo 239; il est signé n» 135. iNote des éditeurs.)
Jehan Morand, Antlioine de .Marcourt,
aH ACCORD AVEC L. DE DIESBACH TOUCHANT LA PECHE. 1 538
res dures et injustes et du peu de reconnaissance qu'avait une
grande partie des citoyens des soins qu'ils s'étaient donnés, par les
calomnies cpi'on répandait sur eux tous les jours, non seulement
en jiarliculier, mais même en présence du magistrat. Qu'ainsi leur
mimslère n'étant d'aucun fruit pour des gens autant prévenus, la
Ville ne [jouvanl (pi'étre en très gi"and danger parmi les partialités
(|ui la divisaient et leurs personnes ne se trouvant point en sûreté
au milieu de tant, d'ennemis ([u'ils y avalent, ils n'avaient d'autre
parti à prendre que celui de se retirer, ce qu'ils ne feraient pour-
tant (pra|)rès (|ue l'on se serait pourvu d'autres ministres en leur
place.
Le Conseil ne voulut |)as leur accorder le congé qu'ils deman-
daienl, leur- faisant espérer (pi'il réprimerait si bien la pétulance de
ceux (pii criaient contre eux, qu'ils seraient parfaitement à couvert
de leurs insultes. EfFectivement, les choses s'adoucirent dans la
suite : ceux qui avaient été (contraires à l'usage des azymes dans la
sainte Gène, s'y conformèrent à la persuasion même de Calvin t[ui,
ayant appris que plusieurs personnes s'en étaient abstenues à Noël,
ce qui causait grand bruit dans la ville, leur écrivit cju'ils feraient
bien de ne pas faire schisme pour une affaire d'aussi petite impor-
tance.
Au commencement de cette année, Louis de Diesbach, gentil-
lionune bernois, avait intenté im procès à la seigneurie de Genève
au sujet de la pêche du lac, sur laquelle l'évêque lui avait autrefois
remis certains droits. L'affaire devait être jugée dans une journée
de marche, mais les Genevois cherchèrent à la finir à l'amiable et,
par un traité fait à Berne, au commencement du mois de mai', ils
accoRlèrent avec lui pour la somme de douze cents écus, par le
paiement de laquelle la ville de Genève racheta de ce seigneur tous
les droits qu'il pouvait avoir sur la pêche et en fut, après cela, en
paisible possession.
Les limites qui marquaient l'étendue des terres de la souve-
raineté de Genève autoin- de la ville avaient été réglées en l'année
' L'acte de vente est du 26 août; il a été reproduit dans les Archives de Genève,
[iul)l. par Turrettini et Grivel, p. 205. {Note des éditeurs.)
l538 NOUVELLES MESURES CONTRE LES BANNIS. 20
i53(), comme nous l'avons dit dans le livre précédent ', mais les
officiers de Berne les passant fort souvent et enfreiernant ainsi la
juridiction, les Genevois s'en plaig-nirent à leurs supérieurs qui,
pour rendre l'acte qui avait été passé là-dessus, deux ans aupara-
vant, plus authentique, le confirmèrent par un autre, daté à Berne,
le 23 mai i538'.
Les baillis du voisinage inquiétaient aussi les seigneurs de
Genève par divers attentats, soit sur les terres de la souveraineté,
soit sur celles de Saint-\'ictor et Chapitre. On s'en plaignit à leurs
supérieurs, pendant cetle année, à diverses fois, mais ces plaintes
aboutirent à peu de chose. Les Bernois faisaient aussi de la peine
aux Genevois par un autre endroit : ils accordaient fort souvent
aux bannis des lettres de recommandation ef , sous prétexte qu'ils
étaient devenus leurs sujets, il les prenaient sous leur protection
et prétendaient cpi'ils devaient avoir la liberté d'aller et venir dans
Genève. On se faisait de la peine de refuser les seig-neurs de Berne,
et cependant on était toujours dans les mêmes sentimens à l'égard
de ces condamnés. Pour prévenir les demandes que pourraient
faire dans la suite les Bernois en faveur de ces gens-là, le Conseil
des Deux Cents résolut, au mois de novembre, de n'admettre
jamais, sous quelque prétexte que ce put être, aucune requête de
leur part à être lue en Conseil, et que leurs noms devaient être écrits
en gros caractères, sur des piliers de pierre, aux avenues de la ville',
soit pour un monument de l'indignation que l'on conservait contre
eux, soit afin qu'étant connus de tout le monde, chacun pût les
empêcher d'entrer, au cas (|u'on les vit se présenter aux portes
pour le faire.
Je trouve dans Rosel' qu'un citoyen de Genève, nommé
Lambert, fut fait prisonnier à Cliambéry, au mois de décembre de
cette année, pour avoir mangé de la viande le vendredi et avoir
tenu quelques discours contre la religion romaine. 11 fut condamné
par le Sénat, après six mois de prison, comme hérétique et héréti-
' ^'o> • *• ". PP- 519-520. t. IV, 1 c. p. 973. {Note des éditenr.i.)
'Original aux Arcliives, P. H., ' R.C., vol. 32, f« 201 ro(.ï novembre).
no 1192 ; il a été publié dans les Archives * Onvr. rite, liv. IV chap 2.Ï p 259
de Genève, p. 197. Cf. Eidg. Ahschiede,
3o PROCÈS DE CLAUDE SAVOYE. I SSg
que opiniâtre, A être brûlé et cette cruelle sentence fut exécutée,
malgT('' les mouvemens que les Genevois se donnèrent pour l'empê-
cher.
Au commencement de l'année suivante, iSSg, il y eut un
jugement rendu ])ar le Petit et le Grand Conseil contre un des
principaux mat^istrats ([ui avait été em|)lojé, les années précé-
dentes, dans les affaires les plus épineuses et dans diverses dépu-
lalions à Berne. Je veux parler de Claude Savoye, qui fut premier
syndic de l'année i536 et le premier maître de la monnaie, comme
nous l'avons dit en son lieu'. Nous avons vu qu'il fut envové en
France, au mois de mars i538, au sujet des affaires de Thiez, et
ce fut la <lerni<'re marque de considération et de confiance que le
Conseil lui donna. 11 courut même, déjà avant son départ, des bruits
qui lui étaient désavantageux sur la manière dont il s'était acfjuitté
de l'inspection qu'il avait sur la monnaie. Mais à son retour, ces
bruits se fortifièrent et il y ont inénie un particulier qui l'accusa
d'en avoir fait de la fausse. 11 y eut aussi de violens soupçons
contre lui d'en avoir fait battre sans garde et sans essayeur et sans
aucun profit pour la seigneurie, ce qui lui fil ùter son emploi de
maître de la monnaie. Mais à ces accusations, il s'en joignit de
plus graves et de plus importantes encore. On lui attribua d'avoir
eu des intelligences avec le sieur de Montchenu, ce qui porta le
Conseil à le faire mettre en prison, où il entra au mois de septem-
bre'. Le Conseil des Deux Cents prit connaissance de son affaire,
qui traîna dans une grande longueur.
Les Bernois ayant appris qu'on impliquait Claude Savoye
dans l'affaire de Montchenu pour laquelle nous avons vu combien
ils s'étaient intéressés', envoyèrent à la sollicitation même des
parens et des amis du prévenu, des députés à Genève avec ordre
de représenter que, comme l'enlreprise de Montchenu intéressait
bien avant leurs supérieurs, il était juste qu'ils en fussent exacte-
ment informés et que, puisque l'on tenait un des prévenus, on ne
pouvait pas leui- refuser, à eux députés, d'être présens à son
' Voy. t. 11, p. 471. » Voy. plus iL-jut, pp. (i et sniv.
* H. C., vol. :^2. fo 141 vo (6 sept.).
l53g SUITE DE CETTE AFFAIRE. 3l
interrogatoire. On leur répondit que leur demande était absolu-
ment contraire aux lois fondamentales de l'Etat et aux droits des
Conseils, mais que, par égard et |)ar déférence pour leurs supé-
rieurs, on leur ferait voir les réponses de Claude Savoye et qu'on
leur donnerait même une copie du procès '.
Il était accusé d'avoir eu des conférences secrètes avec le
sieur de Montchenu, la nuit que celui-ci passa dans Genève, mais il
le nia constamment. On ne voit pas, par les registres, d'une ma-
nière bien claire le détail de son procès, mais il paraît seulement
que l'on fut embarrassé sur la manière de le juger, puisqu'on le
fit consulter par divers avocats, qui se trouvaient être de différens
avis, les uns voulant qu'on l'appliquât à la torture, les autres ne
trouvant pas qu'il y eut lieu de le faire'. Enfin, après plusieurs
délais, le Grand Conseil s'assembla le i4 janvier lôBç) pour pro-
céder à son jugement. Comme on ne put pas le convaincre claire-
ment des faits dont il était accusé et qu'il n'y eut contre lui (pie des
soupçons et des présomptions, aussi y eut-il divers avis sur ce qu'il
y avait à faire à son égard : les uns voulaient que la procédure fût
poussée plus avant, l'aflaire n'étant pas encore prête à être jugée,
les autres, qu'on le mît hors des prisons, d'autres, qu'on lui cassât
sa bourgeoisie, d'autres, qu'on le privât simplement de tous offices
et charges, d'autres, qu'ayant égard aux bons services qu'il avait
rendus à la Ville, on se contentât de lui ôter l'emploi de général de
la monnaie, mais il fut enfin résolu, par la plus grande voix, de
le faire venir devant le Grand Conseil où on lui prononcerait :
qu'ayant négligé, contre le serment qu'il avait fait à l'Etat, de
révéler ce qu'il pouvait savoir de contraire à ses intérêts et à ceux
des seigneurs de Berne, qu'ayant aussi^ contre son devoir de
citoyen et de magistrat, demandé qu'il y eût un commissaire de la
part de ce canton qui fût présent à l'instruction de son procès et
aussi, eu égard à sa longue détention, on le condamnait à être cassé
de tous ses emplois, lui donnant la ville pour prison et le mettant
sous serment de se représenter toutes fois et quantes, au cas qu'on
■ R. C. vol. ni. fo 1.54 (26 sept.). ' Ihid.. fo â.jS v" (27 déc).
32 CLAUDE SAVOYE SE RETIRE A BERNE. ' ^89
vînt à (iôoouvrir quelque chose de nouveau, toucliaiiL la conspiration
pour laquelle il avait été mis en prison '.
Celle sentence ayant ('té prononcée à Claude Savoye, il fut
élargi des prisons. Il paraîl assez, par les nnotifs sur lesquels elle
était appuyée, ([u'elle fut extrêmement douce et nullement propor-
tionnée au crime dont le prévenu s'était rendu coupable, puisque
c'en est un des plus capitaux à un sujet d'un état et plus encore à
un mag-islrat, d'cnqiloyer la protection d'un état élranj^^er et de
vouloir faire fouler aux pieds les lois les plus inviolables, car il
avait fait solliciter l'intercession des Bernois en sa faveur et il avait
obtenu d'eux qu'ils demandassent qu'un commissaire de leur part
assistât à l'instruction de son procès, et il y a beaucoup d'appa-
rence que sans les égards el, les grands ménaqemens qu'on avait à
garder avec ce canton, un procédé de cette nature lui aurait attiré
une condamnation beaucou|) plus rigoureuse.
A l'égard de la conspiration, (jui ne peut être autre chose que
l'affaire de Montchenu, il paraît par les registres (pie plusieurs, et
et des principaux même de la ville, étaient soupçonnés d'y avoir
trempé, ou du moins de l'avoir sue, sans l'avoir révélée, comme
nous l'avons dit ailleurs'. El il n'est pas impossible que le nombre
et la qualité de ceux qui pouvaient y être im|)liqués fie fît passer
légèrement les juges sur cette atfaire.
Au reste, Claude Savoye, au lieu de ne point sortir de Genève -
el de se prc'senler toutes fois et quanles, se retira à Berne, d'où il
écrivit une lettre par laquelle il manpiait qu'il renonçait à la bour-
geoisie, priant le Conseil de le dégager du serment qu'il avait fait à
la Ville \ On ne voulut point écouter sa demande, ce qui augmenta
l'irritation où il était. Il se fit passer bourgeois de Berne et se
servit de la protection de ce canton' pour se faire accorder un sauf-
conduit pour venir faire ses affaires dans Genève, y poursuivre
en personne un procès qu'il avait contre un particulier et se mo-
quer ainsi du jugement rendu contre lui, auquel il s'était soumis. Il
' R. G., vol. 32. fo 27."i. Cf. Procès * Elle ne tui aurait certaineraeut pas
criminels, n» :H9. été accordée, s'il avait été coupable dans
2 Voy. plus haut, p. 8. l'affaire du sr de Montchenu. {Note des
^ Archives, P. H., n» 1212 (24 avril). éditeurs.)
l53g AFFAIRE DE JEAiN GOILAZ . 33
est vrai que, s'il en faut croire un mémoire manuscrit qui est dans
les Archives' et qui traite de la source des troubles de l'année i54o,
il y avait eu beaucoup de passion dans toute l'affaire de Claude
Savoje, auquel on n'avait attribué l'intelligence qu'il était accusé
d'avoir eue avec Montchenu qu'en haine de ce qu'il soutenait Farel
et Calvin, et qu'il en fut ensuite pleinement justifié à Berne par le
sieur de Montchenu lui-même, en présence des députés de Genève
qui y étaient alors'. Je trouve dans Roset ' que ce fut au mois de
novembre de cette année que la chose arriva et (jue ceux qui
avaient été accusés de cette conspiration furent trouvés innocens.
Quoi qu'il en soit, le jugement rendu contre lui ne le supposait
nullement convaincu du crime qu'on lui imposait, puisqu'en ce
cas, il n'aurait pu éviter d'être condamné à mort et la sentence
aurait été très juste, par les raisons que nous avons déjà dites.
Claude Savoye n'était pas le seul qui cherchât la protection
des Bernois. Plusieurs qui étaient mal dans leurs affaires ou qui
avaient commis quelque faute dont ils appréhendaient la punition,
prenaient aussi le même parti, pour éviter par là, s'il leur était
possible, les peines qu'ils méritaient. Un nommé Jean Goulaz, qui
devait au public et à divers particuliers, fit une déclaration, au
mois de mars, dans le Conseil des Deux Cents, qu'il renonçait à la
bourgeoisie parce qu'il était devenu sujet de Berne, priant le
magistrat d'agréer la résignation qu'il lui en faisait et de le tenir
quitte du serment de bourgeois '.
Pendant que le Conseil opinait sur sa demande, au lieu d'at-
tendre la réponse, il s'enfuit, mais il ne put le faire aussi vite qu'il
aurait fallu pour que le magistrat, averti de son évasion, n'eût pas
eu le temps d'envoyer courir après lui. On l'atteignit sur le pont
d'Arve et on le conduisit en prison où, après être resté quelques
mois, il fut condamné par le Grand Conseil, après avoir fait répa-
ration de sa faute, à jurer de nouveau la bourgeoisie de Genève et
à s'engager à ne jamais faire aucun chagrin, ni à l'État, ni aux par-
ticuliers ' .
' Il forme les pp. 26:{ à 27i du w^ 67. ' Oiivr oité. liv. IV, L-hap. 14, p. 248.
(Note des éditeurs.) * R. C, vol. 33, f" 33 r». 34 (o mars).
' Cf. Eidg. Abschiede, f. IV, i c, ^ IbuL, fo 176 (23 juin). Cf. Procès
p. 1148 (10-26 nov.). crim.. no 322.
34 LETTRE DU CARDINAL SADOLET AUX GENEVOIS. iS^Q
Les ministres (|ui servaienl l'Eglise do Genève de|Hiis le haii-
nissemenf, de Farel et de Calvin n'étant pas, à beaucoup près, du
mérite de ces grands hommes, ceux qui avaient à coeur les intérêts
de l'Eglise romaine et qui voyaient avec une extrême peine qu'une
ville comme Genève eût secoué le joug de cette église, crurent que
l'occasion serait favorable |)our y introduir-ede nouveau le papisme.
Les pasteurs qui conduisaient alors l'église de Genève n'étaient ni
en assez g-rande autorité pour détourner le peuple de renoncer à
la religion protestante, au cas qu'il eût été fortement sollicité de le
faire, ni assez habiles pour repousser les traits fju'on aurait pu
porter à cette religion, d'une manière à ne laisser aucun doute dans
l'esprit. Sadolet, évêque de (^arpentras, se chargea du soin de faire
réussir cette affaire. C'était un homme qui avait beaucoup d'esprit
et d'éloquence et qui avait été élevé, par son mérite, au cardinalat.
Ce prélat écrivit, au mois de mars, une lettre adressée au mag-is-
tral et au peuple de Genève. Elle était conçue en des termes fort
honnêtes et il s'y prenait d'une manière si insinuante pour rame-
ner les Genevois au giron de l'Eglise romaine (pi'il y aurait eu lieu
de craindre, si elle n'eût été écrite, comme elle le fut, en une langue
étrangère, qu'elle eût ébranlé bien des esprits, surtout n'y ayant
personne alors dans Genève en état de la réfuter. Le (Conseil fit une
réponse honnête à cette lettre, sans entrer dans aucun détail des
articles qu'elle contenait, faisant espérer au cardinal qu'on en ferait
une plus ample dans la suite'. C'est ce que fît Calvin, à qui elle fut"
envoyée à Strasbourg-. Ce réformateur l'ayant lue, ne larda pas à
répondre et il le fit avec tant d'habileté et de force qu'il rendit
absolument inutiles l'artifice et les tours séducteurs tjue le cardinal -
avait mis en œuvre dans sa lettre, de sorte que les espérances qu'il
avait conçues, de faire abandonner aux Genevois la réformation
qu'ils avaient embrassée, furent bientôt évanouies".
Ce ne fut pas dans celte occasion, seule que Calvin fil voir à
' R. C, vol. :f3, f» SI V» (27 mars). - Voy. |ioiii- la biblioj.'ra|.ihie de ces
— Le Conseil chargea en effet, ail mois de deux célèbres lettres, Catvini op., t. V,
janv. 1540, le pasteur Morand de répondre pp. xi.iv et suiv., et pour le texte, ibid..
à Sadolet {ihid., vol. M, f" 13), mais ce pro- pp. 3ti9 et sni v. ( Note des éditeurs. )
jet n'eut pas de suite. (Note dfs éditeurs.)
l539 NOUVELLE LETTRE DE CALVIN A l'ÉGLISE DE GENEVE. 35
son ancienne éi;lise (jii'il ne l'avait pas oiil)liée. Le peuple de Ge-
nève n'avait pas, comme nous venons de le dire, pour les pasteurs
qui avaient succédé aux deux réformateurs exilés, la considération
et les égards sans lesquels le ministère ne saurait faire de fruit.
Les représentations qu'ils faisaient sur la nécessité de réprimer
la licence et les débauches et sur celle ([u'il y avait d'avoir un
plus grand nombre de pasteurs pour pourvoir avec abondance
aux besoins d'une église autant nombreuse, leurs représentations,
dis-je, étaient peu écoutées et l'on ne remédiait à aucun des maux
dont ils se plaig-naienl au magistral. Ce qui porta Calvin à écrire
une longue lettre à l'ég-lise de Genève, datée de Strasbourg-, le
25 juin, par laquelle il montre quelle est la considération que le
peuple doit avoir pour ses pasteurs, quelles que soient d'ailleurs
leurs qualités personnelles et combien la grandeui- du maître-, au
nom du([uel ils annoncent les vérités de la relig-ion, rend leur
caractère à tous égards respectable. Il leur faisait sentir ensuite
que quelques petits défauts qu'il y pourrait avoir, soit dans leur
manière d'enseii^ner, soit dans leur manière de vivre, ne devaient
point faire diminuer les égards qui leur étaient dvis, pourvu ([u'on
reconnût en eux une profonde vénération pour la di\inité, une
crainte véritable de lui déplaire et un amour sincère pour la vérité,
f|u'en un mol, on ne pouvait douter que ceux-là ne fussent les
véritables ministres de Christ, qui enseignent les points princi-
paux de la religion chrétienne et ceux dont la connaissance est
nécessaire au salut, qui joignaient à la prédication de l'Evangile
l'administration des sacremens et que, par conséquent, l'on ne
pouvait pas leur refuser la déférence et le respect (pi'uii troupeau
est obligé d'avoir pour ses conducteurs, sans offenser la divinité. Il
ajoutait divers autres motifs à l'union et à la concorde, exprimés
avec toute la force et l'éloquence qui étaient si naturelles à ce
grand homme, lesquels il n'est pas nécessaire de rapporter ici et
qu'on peut voir dans la lettre même, qui est la deuxième de celles
qui sont imprimées sous son nom ' .
Les ministres s'étaient rendus odieux, en pai-lie pour soutenir
' Elle se trouve dans les Calvini op., t. X. n" 17.Ï.
36 DEBUT DE l'affaire DES ARTICULAIS I^^Q
la confession tlo Coi (jui avail été juréo dans le temple de Saint-
Pierre, l'an i536', dont plusieurs articles n'accommodaient pas
l'humeur libertine de quantité de citoyens. Crest ce cpii en porta
un grand nombre à se présenter en Conseil, le 28 mars', où ils
firent des protestations contre ces articles, qu'ils prétendaient être
contraires aux: libertés de la Ville , demandant que l'original de
cette confession, qui était entre les mains de Claude Roset, aupa-
ravant secrétaire, lui fût ôté pour être ensuite biffé et (ju'ils fus-
sent, après cela, relevés dans les formes, du serment qu'ils avaient
fait de s'y soumettre. Nous avons vu dans le livre précédent, sous
l'année i53y, les grandes oppositions qu'apportèrent plusieurs à
l'établissement de cette confession '.
Dans ce même temps, commença une affaire qui causa de
grands troubles dans la ville et qui la brouilla avec ses meilleurs
amis, les seigneurs de Berne, d'une manière que les suites en pou-
vaient être très funestes, je veux parler de l'affaire des Artichauts,
qui produisit l'année suivante, i54o, une très dangereuse sédition,
laquelle fut cause que les Bernois s'emparèrent des terres de Saint-
Victor et Chapitre, dont les Genevois demeurèrent dépouillés jus-
qu'au départ de Baie, fait en i544) que If's choses furent à peu près
rétablies dans leur étal précédent, ce (jui causa à la Ville, pendant
tout cet espace de temps, des inquiétudes et des peines infinies.
Pour avoir une idée plus juste de toute celte affaire et de ses
suites, il est nécessaire de remonter au trailé qui fut fait entre"
Berne et Genève, le 7 août de l'année i536, dutjuel nous avons rap-
porté les principaux articles dans le livre précédent'. Par ce traité,
les Bernois abandonnaient à leurs combourgeois de Genève tout ce
qui ap|)artenait au Chapitre de Saint-Pierre et à la seigneurie et
prieuré de Saint- Victor avec tous ses revenus, se réservant toute-
fois les appels, la remise des criminels condamnés au dernier sup-
plice, le devoir d'hommes et les maléfices, de la manière que la chose
avait été pratiquée de tout temps sous les comtes et ducs de Savoie.
C'est à peu près de cette façon que s'en exprime le traité, sans
' Voy. plus haut, t. II, p. 528. ' Voy. t. II, p. Wi.
« R. G., vol. 33, fo 59 ro. * Ibid.. pp. "il? olK.
l53y ORIGINES UE CETTE AFFAIRE. J'y
entrer dans une plus ample explication. Quoiqu'elle soit g-éncrale,
elle n'est cependant nullement équivoque ou, si elle se trouvait
avoir besoin, dans certains cas, d'éclaircissemens, il n'était pas
difficile de se les procurer en faisant conster de la praticpie ([ui
avait eu lieu dans tous les temps et en remontant aux traités faits
entre les anciens comtes de Genevois et les prieurs de Saint- Victor
et entre les mêmes comtes et le Chapitre, traités dont nous avons
rapporté les principaux articles dans le premier livre de cette his-
toire, sous les années i2y5 et i3o2 '.
Si les Bernois avaient eu dessein d'exécuter ponctuellement
les articles du traité fait eu i53G, qui regardaient ces terres, il
était aisé de s'entendre sur tous les cas qui se jiouvaient présenter.
Mais comme ils avaient eu des vues sur la souveraineté de Genève,
lesquelles ils n'avaient abandonnées (\ue forcés qu'ils y furent, en
quehjue manière, par le refus ferme et constant que leur tirent les
Genevois et par la crainte peut-être que ceux-ci, réduits au déses-
poir, ne se jetassent entre les bras de la PVance, comme nous
l'avons dit dans le livre précédent', les Bernois, dis-je, qui
voyaient avec quelque jalousie (pi'une ville (pii leur paraissait, par
les concpiêtes qu'ils avaient faites et qu'ils environnaient de tous
côtés, si fort à leur bienséance, leur eût échappé, n'étaient pas
disposés à la laisser jouir trancpiillement des droits considérables
qu'elle avait sur les terres de Saint-N'ictor et (Miapitre enclavées
dans leurs bailliages de Ternier et de Gaillard. Aussi, de|)uis le
traité, les officiers bernois de ces bailliages ne cessèrent de commet-
Ire divers attentats conlic la juridiction de ces terres. Nous avons
vu, sur la Un du livre précédent", connnent les Genevois s'en plai-
gnirent en diverses députations (|u'ils envoyèrent à Berne pendant
l'année iSSy, ce qui d(uma lieu aux Bernois de s'expliquer sur
leuis pr(''lentious par rapport à ces terres et aux devoirs des sujets
de Saint- Victor et Gha|)itre. Je ne répéterai pas ce que les envoyés
de Berne à Genève, au mois de juin de cette même anm'-e, dirent
là-dessus et (piej'ai rapporté en son lieu'; je me contenterai de
■ Voy. I. I, pp. 17:! et I7.S. » Ibid., p. .^31.
'T. il, p. 5:21 * Ibid., i>. tm.
38 TKAiri': l'ASSlî AVEC BERNE PAK LES AUTICULANS. '53(J
faire souv(Mii[' les hîcleurs que lout ce qui l'ut dit de pail cl d'aulfe
n'ahoulil, à rien et ([ue des députés de Genève, ([ni l'ui-ent envoyés
à Berne à ce sujet, sur la fin d(^ l'année, s'en revitn'cnt sans rien
conclure.
Les baillis du voisinage continuèrent, Tannée suivante, i5i58,
à troubler les Genevois dans la possession de leurs droits dans ces
mêmes terres, comme nous l'avons aussi remarqué ci-devant. On
s'en plaignit par des députés qui furent envoyés à Berne au com-
mencement de novembre, mais ils n'en ra|)portèrent aucune ré-
ponse salisfaisante et l'on vit avec chagrin les Bernois s'affermir
tous les jours davantage dans leurs prétentions. Au mois de mars
suivant, on fil une seconde députation à Berne |)our obtenir, par
de nouvelles sollicitalions, ce (jue les supérieurs de ce canton
avaient jusque-là conslannnent refusé. Rosel remanpie ' (pie les
députés (pii la conqjosaienl et (pii étaient au nombre de trois, ('taient
les principaux auteurs des affaires ([ui furent suscilées aux réfor-
mateurs Farel et (lalvin ; il tlit aussi (pi'ils étaient les plus accré-
dités du Conseil". E\\ effet, ils étaient tellement soutenus dans
Genève, soit par leurs parens, soit par leurs amis, (pTils se crurent
en état de tout entreprendre sans que qui (pie ce soil y trouvât à
redire. C'est ce qu'ils firent voir par la manière dont ils s'ac(put-
tèrent de la députation qui leur avait été confiée. Au lieu de iie rien
accorder (pie ce cpii ne dérogeait point au trailé fait entre les deux
Etats en ifj^O et de ne céder que ce ([u'ils auraient eu un ordre,
exprès d'abandonner, ils accordèrent des articles qui dépouillaient
les Genevois des plus beaux droits ([u'ils avaient sur les terres de
Saint-Victor et Chapitre.
S'ils se conduisirent de cette manière, ou de propos délibéré,
ou par inadvertance et par surprise, c'est ce <[ue je ne déciderai pas
et dont je laisserai le jugement entier au lecteur; je dirai seulement
(ju'il paraît, par le procès (]ui leur fut fait dans la suite, qu'ils
furent accusés de s'être munis d'instructions supposées et minutées
par l'un d'eux, afin (pie, si on leur demandait à Berne en vertu de
({uels ordres ils accordaient si libéralement ce que l'on souhaitait
' Liv. IV, chai). 29, p. 263. Jean Luilin et Jean Gabriel Monallion.
M"élaieiit Ami tle fjiapeauronge. (Noie des éditeurs.}
l53() PRINCII'AUX ARTICLES DE CE TRAITÉ. 3(J
d'eux, ils ])iissenl produire un acle (|ui les autorisât suFfisam-
ment.
Ayant donc été admis à l'audience du Conseil de Berne, ils y
déclarèrent qu'ils avaient été envoyés à leurs Excellences pour
passer au nom des seigneurs de Genève un traité, soit à l'égard de
certaines cures, soit à l'égard des terres de Saint-Victor et Chapitre,
qui terminât toutes les difficultés fjue les deux états avaient
ensemble. Le Conseil ayant nonnné des commissaires de sa part
pour convenir avec les députés de Genève, le traité fui bicnlùl
dressé. Il contenait vingt et un articles dont la plupart étaient
honteux aux Genevois et les dépouillaient des plus beaux droits
fpi'ils avaieni sur ces terres. Je ne les rapporterai pas tous, je ne
m'arrêterai (ju'aux plus essentiels e( (pii mar([uent d'une manière
plus sensible, ou la prévarication, ou l'inadvertance et la négli-
gence la plus stupide que l'on puisse imaginer de ceux qui les
passèrent ' .
Ils convinrent donc, par le premier article, qu'encore (pie le
traité de i536 parût accorder aux Genevois diverses prérog-atives
au delà des censés, rentes, dîmes, revenus et autres jouissances
et choses de cette nature qui peuvent appartenir à une juridiction
subalterne, cependant, nonobstant cela, il devait être arrêté que la
souveraineté ou haute seigneurie sur les hommes et les biens de
Chapitre, de même que sur les hommes et les biens de Saint-
Victor, la suite en g-uerre, les devoirs d'hommes, les appellations,
maléfices, confiscations et autres clioses propres et essentielles à
la souveraineté' appartiendraient absolument et sans parLage aux
seigneurs de Berne, lesquels devraient aussi être les maîtres de
tout ce qui reg'ardait le spirituel ou la religion dans lesdites terres
et pourraient faire là-dessus tels règlements et donner tels ordres
qu'ils trouveraient à propos et qu'à eux seuls appartiendrait le
droit de les faire publier.
Par le même article, il était encore convenu que les chàte-
' Le texte français, daté du ;_il) mars, se trouve aiiv Archives de Genève, P. H.,
n" 1209. Il a été publié dans les Arcliivcs de Genèce, pp. 'iik et suiv. L'exemplaire
allemand existe aux Archives de Berne; cf. Eidy. Ahschiede, t. IV, t e, p. 1081. (Note
lies éditeurs.)
4o SUITE DE CES ARTICLES. ^^Sg
lains de Genève n'auraient que le tiers des amendes et que les deux
autres tiers appartiendraient aux seigneurs de Berne, ([ui se réser-
vaient, non seulement le droit de faire grâce aux criminels con-
damnés par le juge de (ienève au dernier supjjlice, mais aussi de
diminuer et même de quitter entièrement les autres peines, de
quelque nature qu'elles fussent, au-dessous la mort, selon l'exigence
des cas et qu'ils le trouveraient à propos.
Un autre article portail que dans les contraventions aux juge-
mens et ordonnances touchant le s|iirituel, les châtelains n'auraient
le droit que de foire les premières informations contre les préve-
nus, sans leur pouvoir infliger aucune peine, ces sortes de cas de-
vant d'abord être portés devant les baillis.
Par le douzième article, les parties demeuraient d'accord que
les châtelains de Genève et autres officiers de cette ville dans lesdi-
tes terres feraient serment, avant que d'entrer dans l'exercice de
leurs charges, entre les mains des baillis, de maintenir l'honneur
et l'avantage des seigneurs de Berne et de leur être soumis et
obéissans, pendant qu'ils seraient dans l'emploi.
Par le dix-septième, on convenait que les protocoles et regis-
tres des notaires décédés devraient être remis aux seigneurs de
Berne, comme souverains de Saint- Victor et Chapitre.
Par le dix-huitième, il était dit que les Genevois qui auraient
quelque procès ensemble pour des biens situés rière l'état de
Berne ne pourraient point poursuivre leur droit à Genève, mais ,
dans les lieux où ces biens seraient situés, ce qui était contre
divers articles des Franchises de cette ville et par conséquent
contre l'alliance avec Berne, qui réserve les Franchises.
L'article suivant était un des plus honteux pour Genève : sur
ce que les officiers de cette ville avaient saisi un larron du lieu de
Troinex et (|u'ils l'avaient banni sans le su et la permission des
Bernois, leurs alliés de Genève priaient les seigneurs de Berne de
leur j)ardonner cet attentat, reconnaissant que ce procédé avait été
très mauvais et très irz'égulier et s'engageant à ne jamais rien faire
de semblable à l'avenir. Enfin, les trois députés étaient convenus
par le huitième article, de remettre aux seigneurs de Berne la sou-
veraineté du village de Neydens, quoiqu'il fût incontestablement
i539 msTRucTiONS données aux articulans. 4i
de la dépendance de Peney et qu'ainsi les Genevois en fussent les
seuls souverains.
Pour bien comprendre toute l'énormité de la conduite de ces
députés, je rapporterai en peu de mots le précis des instructions et
des ordres qui leur furent donnés'. Ils avaient ordre de prier les
seigneurs de Berne de laisser jouir la ^ ille de Genève de la souve-
raineté dont elle était en possession et (pii lui appartenait incontes-
tablement sur les villages de Malvaz, de Neydens et la Couldre de
Gélignj, comme étant des dépendances de Peney, l'un des Mande-
mens de l'Église. De demander la même chose à l'égard de la cure
de Russin, qui avait toujours été de la collation et de la présenta-
tion de l'évêque et de celle de Moëns, que l'on pouvait faire voir par
de bons titres appartenir à Genève en toute souveraineté. De faire
ensuite une relation exacte des vexations continuelles que faisaient
les baillis voisins, au sujet de Saint- Victor et Chapitre et de solli-
citer vivement les seigneurs de Berne de faire cesser ces vexations,
comme encore de laisser les choses dans l'état qu'elles avaient été
de tout temps, par rapport à ces terres, sur lesquelles la ville de
Genève avait une juridiction entière, à la réserve des appellations
et des devoirs d'hommes, selon le traité de i536. Qu'ainsi, les châ-
telains de Genève ne fussent point troublés dans l'exercice de la
justice contre les criminels. Que les notaires aussi et les conmiis-
saires de la même ville pussent exercer leurs emplois dans lesdites
terres sans être obligés d'en demander la permission aux baillis de
Berne. Enfin, les députés avaient un ordre exprès de demander la
restitution du prieuré de Draillans, dépendant de la seigneurie de
Saint-Victor, dont les baillis de Thonon avaient injustement dé-
pouillé la ville de Genève.
Telles étaient les instructions (pii furent données à ces dépu-
tés, auxquelles on ajouta cette réserve expresse que les seigneurs
de Genève accepteraient et ratifieraient tout ce dont ils auraient
convenu, conformément auxdites instructions, en tant que les arti-
cles qui seraient arrêtés ne contreviendraient point à ceux du
' Roget, ouvr. cité, t. I, p. 18;i, uote 2, donne le le.xle de ces instructions, datées
du 18 mars 13.39, d'après I original des Arctiives, P. H., n» ItM . (i\„te des éditeurs.)
42 RETOUR DES ARTICULANS A GENEVE. ' 53(J
traité perpétuel, fait en i5.'3(j, enlre leurs Excellences de Berne et
les seigneurs de Genève, à la combourgeoisie faite la même année
et aux Franchises et libertés de la ville.
Il n'y a ([u'à comparer ces instructions avec les articles pour
voir ({ue la plupart de ceux-ci sont diamétralement contraires aux
instructions et à l'ordre général dont je viens de parler, de ne rien
passer de contraire aux traités et aux Franchises ; que les députés
n'avaient aucun ordre sur les autres, tels (pi'étaient les ordonnances
sur la religion, les piotocoles des notaires décédés, la défense de
plaider sinon dans les lieux où les bien contestés par les parties
sont situés et sur la réparation au sujet du jugement rendu contre
le larron de Troinex. Ils n'avaient non |>lus aucun ordre sur la
plupart des autres articles (pi'ils passèrent et que je n'ai pas rap-
portés pour abréger et parce qu'ils ne sont pas autant considérables
que ceux donl j'ai parlé. Enfin, toute l'oblifjuité de leur procédé et
toute l'étendue de leur désobéissance et de leur mépris pour leur
magistrat paraissent bien clairement par le silence quils gardèrent
à l'égard de plusieurs des articles sur lesquels ils avaient une
charge expresse d'insister, tels qu'étaient la restitution du prieuré
de Draillans et la déclaration de la souveraineté de la Gouldre de
Céligny, dont ils ne firent aucune mention, procédé d'autant plus
criminel que ces articles étaient d'une très grande importance.
Les trois députés qui étaient partis pour Berne le 19 mars, en
furent de retour le 3 avril. Comme ils s'étaient moqués des ordres .
qui leur avaient été donnés, ils craignirent que quelque accrédités
qu'ils fussent, ils ne se perdissent entièrement dans l'esprit du peu-
ple s'ils rendaient d'abord un compte exact et circonstancié de leur
gestion. Ils crurent donc qu'il fallait cacher cette affaire dans les
commencemens, se flattant de lui pouvoir donner dans la suite des
couleurs qui en feraient dis|>araitre une partie de l'énormité, ou que
peut-être le temps, ipii fait tout oublier, ferait passer l'éponge sur
ce que leur conduite avait de criminel.
Quoi (|u'il en soit, lorsqu'ils informèrent le Conseil de ce
(pi'ils avaient fait, ils ue dirent autre chose sinon qu'ils s'étaient
acquittés de leur mieux de la commission qui leur avait été donnée,
dont le détail était contenu dans un traité qu'ils avaient passé avec
l53tj LKS i;O.NSEILS HKiaSli.NT UE RATIFIER LE TRAITÉ. !\'.i
les seig-neurs de Berne, lequel ils n'avaieiil |)as a|n»()rté avec eux
mais qu'ils devaient recevoir au premier jour ' .
Comme ces trois députés avaient beaucoup de parens et d(>
gens dans leur dépendance dans le (lonseil, on les en crut sur leur
parole et on ne les pressa point, tii d'informer de bouche le Conseil
du détail du traité, ni de faire venir ce traité de Berne, de sorte
(pi'il demeura inconnu à Genève jus(ju'à la (in du mois de juin.
Enfin, les baillis du voisinage faisant plusieurs innovations des-
fpielles, ([uand on se plai^^nail à eux, ils ré|)ondaieul cpi'ils agis-
saient en vertu du droit (jui était ac(pjis à leurs sup(''ripurs par le
nouveau traité, on eut de la curiosité et de l'impatience de le
connaître. L'on témoig'na aux députés de la surprise de ce qu'il ne
paraissait point, on les pressa de le faire venir incessamment de
Berne et de le produire au Conseil. C'est ce (pic til rim d'eux (pii,
ayant été député à ce canton, au mois de juin, au sujet des atfaires
du mandement de Tliiez dont nous parlerons bientôt, en apporta
enfin le traité, ihupiel la lecture ayant ét(' faite en Conseil ordinaire,
le 27 juin, elle ne surprit pas peu ceux qui l'entendirent et le
Conseil prit le parti de ne le point accepter'. Les députés se défen-
dirent fort mal sur leur conduite : ils se contentèrent de dire (pie le
traité, tel qu'on l'avait reçu, n'était point le même ipie celui qui
avait été arrêté et qu'il avait été chani^é clans la plupart des articles.
On se paya de ces défaites, bien loin de faire aucune procé-
dure contre ceux dont il l'-iait l'ouvrage; il ne paraît seulement pas,
|)ar les registres, (pi'on les en censurai alors cl ils coulinuèrent de
se rencontrer dans le Conseil, comme auparavant. L'on résolut
seulement, le (j juillet, de désavouer le traité d'une manière solen-
nelle et d'envoyer pour cet effet à Berne les mêmes députés qu'
l'avaient conclu, qui s'y rendirent avec quelcjues autres, lesquels
n'y allaient cjue |)our être témoins de ce qui se passerait à cet
égard'. L'un de ces dé|)utés, lescjuels nous nommerons désormais
Articulans ou Artichauts, comme ils furent appelés pour avoir
passé taiil d'articles de leur clief et contre leurs instructions, ne
' R. C. vol. :«, fû 69 vo (3 avril). » Ibid., fo 11)7 v».
- Ibid., fo 180 r".
44 EMPIÉTEMENTS DES UAILLIS BERNOIS. I^Sq
voulut point aller chanter la palinodie à Berne et il entassez de cré-
dit pour se faire dispenser, sous de légers prétextes, de ce voyag-e.
Cependant cette affaire commençant à faire grand bruit dans
Genève, le Conseil ordinaire en informa celui des Deux Cents,
le(juel approuva la dépulation des Artichauts à Berne pour le dés-
aveu du traité, joignant à eux le syndic Du Molard, Pierre Vandel
et Jean Landjert. Le Conseil fit aussi des protestations contre celui
des trois Artichauts (jui avait refusé d'aller à Berne, de toutes les
suites fâcheuses (jue pourrait avoir le traitée
Ces députés furent de retour de Berne au cuumicncemeiit du
mois d'aoùtj où les deux Artichauts qui s'y rencontrèrent déclarè-
rent (|u'ils n'avaient point entendu la j)lupart des articles de la
manière qu'ils étaient couchés dans le traité. Comme il ne fut pas
difficile aux Bernois de les convaicre du contraire, aussi furent-
ils fermes à leur refuser leur demande, l'avoyer leur ayant pro-
noncé que si leurs combourgeois de Genève persistaient à désa-
vouer ce traité et refusaient de le signer et sceller, ils les feraient
citer à la marche pour se voir condamnés à le faire.
Les Genevois ne s'alarmèrent point, des menaces des Bernois
et, malgré le bruit (|ue ceux-ci firent, ils s'afïermirent tous les
jours davantage dans la résolution de ne ratifier, pour (pioi ([ue ce
fût an monde, ce traité. Les Bernois cependant redoul)laient leurs
sollicitations et les baillis faisaient tous les jours de nouveaux
attentats. Ils n'exécutaient aucune des sentences rendues par les ■
châtelains contre les criminels, mais aj)rès (|ue ceux-ci étaient
remis aux ofHciers de Berne, ils les jugeaient de nouveau. Ils
d(''fenilaient la chasse aux sujets de Saint-Victor et faisaient tous
les jours mille avanies aux Genevois, mais ceux-ci furent toujours
les mêmes. Ils prièrent seulement les seigneurs de Berne de ne
voidoir pouil (Milrer en |iro<'ès ave(' eux, de se déporter de leui's
(Icnuindcs (|iie la \ die ne se pouNail pas n'sondre à leur accorder,
et de tinir à l'amiable les difli(ull(''s (|ui s'étaient élevées au sujet
des terres de Saint- Vicloi' et Chapitre entre les deux Etats.
Nous verrons, dans l'année suivante, cpielles fïu-ent les suites
' l\. C, vol. 33, f" Sl.j v'o (:2i juillet). — Ci' fut Jean Lulliu, le principal auteur du
traité, i|ui refusa île retournera Berne. (Nute des éditeurs.)
iSSq traité entre les bernois et FRANÇOIS I«^ ^5
de cette affaire. CependanI il s'en passait une autre qui fut des
plus malheureuses et qui priva la république de Genève d'un des
territoires les plus considérables de sa dépendance : je veux parler
de la spoliation du mandement de Thiez. Nous avons vu ci-devant
([u'elle avait souvent été inquiétée dans la possession de ce terri-
toire, soit par les officiers du roi de France, soit par ceux de la
dame de Nemours. Cependant elle s'y était toujours maintenue et
en avait retiré les revenus. Mais enfin, au mois de juin de cette
année i539, le sieur d'Aui^erant', ambassadeur du roi aux Suisses,
fit un traité au nom de sa Majesté avec le canton de Berne, par
lequel la France abandonnait aux Bernois tous les biens ecclé-
siastiques qui étaient enclavés dans les pays qu'ils avaient conquis
sur le duc de Savoie et qui appartenaient au roi, parce qu'ils étaient
annexés à d'autres, situés rière les conquêtes de sa Majesté; en
échange, les Bernois laissaient à la France les biens ecclésiastiques
qui étaient situés dans les pays de l'obéissance du roi, mais qui
leur appartenaient parce qu'ils dépendaient d'autres, situés dans
les bailliag-es de Gex, Ternier, Gaillard et Thonon\ Ce traité, dis-
je, ayant été conclu, le roi, en entrant en possession des biens
d'église qui lui étaient acquis par là, s'empara en même temps de
toutes les terres de la dépendance de Genève qui étaient renfer-
mées dans ses états. L'évêqiie Pierre de la Baume et les chanoines
résidant à Annecy avaient fortement agi auprès de ce prince pour
le porter à dépouiller les Genevois de ces biens-là, dans l'espérance
d'en recouvrer, par ce moyen, eux-mêmes la possession.
Aussitôt (pie le traité fait entre la France et Berne fut conclu,
le sieur d'Ang-erant écrivit là-dessu.s une lettre aux seigneurs de
Genève ' par laquelle il leur en donnait avis et leur marquait en
même temps que le roi serait disposé à faire avec Genève un traité
semblable à celui qu'il avait fait avec Berne, qu'ainsi il abandon-
nerait aux Genevois les bénéfices qui pourraient lui appartenir et
qui se trouveraient enclavés dans leurs terres, en même temps que
• Louis Danserant, sieur de Boisri- de ce traité, le(iuei est daté du il juin 1S39.
Sault. {Note dex éditeurs.) Il a été transcrit par Gautier dans ses Piè-
* Les .Arcliives de Genève (P. H., ces jiistiticalives, (iVoJe des éditeurs.)
n» 1217) [lossédent ileux copies léualisees ^ Archives. P. H,, ii° 121.^.
46 ORDRE DU ROI DE s'eMPARER DE THIEZ. l539
sa Majesté entrerait en possession de ceux des Genevois qui se
rencontreraient dans les siennes. Cette nouvelle ne causa pas peu
de surprise à Genève. Monalhon fut envoyé à Berne pour en infor-
mer le canton allié \ j)our lui faire voir l'injustice de la prétention
de la France, puisque sa Majesté n'avait aucune terre ni biens
ecclésiastiques enclavés dans le terriloire de Genève, qu'elle pût
donner à cette ville en éclian§-e de Tliiez et de Vétraz, dont ce
prince voulait s'emparer, et pour prier les Bernois d'accorder à
leurs alliés, dans une occasion si iniporlante, tous les bons offices
qui pouvaient dé|)endre d'eux.
Les Bernois, tjui dans ce temps-là n'étaient pas fort contens
des Genevois, parce (jue ceux-ci refusaient de sceller le traité du
mois de mars, ne prii-ent pas leur cause fort à cœui'. Ils se conten-
tèrent d'offrii' aux Genevois d'être arbitres entre le roi et eux
sur cette atfaire, si sa Majesté voulait bien les accepter pour tels,
mais la France n'ai tendit pas qu'on lui en fît l'ouverture. Peu
de jours après que le sieur d'Angerant eul écrit la lettre dont nous
avons parlé, le Conseil en reçut une du loi lui-même, par lafjuelle
ce prince marquait ([u'il avait accordé aux chanoines d'Annecy les
biens d'ég-lise qui étaient rière ses étals et qu'ainsi la ville de
Genève devait se disposer à les leur abandonner de bonne grâce.
L'exprès ' qui apporta cette lettre pressa en même temps extrême-
ment qu'on lui donnât une réponse précise \ On ne la voulut pas
faire sur-le-champ et l'on pria le roi, par la lettre (|u'on lui écrivit',
de vouloir bien donner encore quelque temps à la Ville pour se
déterminer sur une affaire aussi importante, et cependant on se
maintint dans la possession, ce qui porta ce prince à donner des
ordres précis à ses officiers de s'emparer de ces terres. L'ordre qui
en fut donné est daté du l\ juillet i53y '. Il contenait en substance
' R. (1., vol. :î:î, fos IfiS V". 186 ru à Paris, se trouve au\ Archives, P. ft..
(16 et 27 juin). Cf. Eiâç). Abschie.de. I. IV. ii» 1216 : elle a été puliliée dans les Ar-
1 c, p. 1108. fhiees de Genève, \).'i'î9. [Note des éditeurs.)
' (Tétait le héraut Guyenne. {Note des * R. C., vol. 33, f» 188 ro (28 juin).
éditeurs.) ^ ha, copie de ces lettres royaux, si-
* R. G., vol. 33. fos 183 v°, 184 r'i. gnées Pellisson. a été in.sérée au R. C,
18.T v» (2'i et 23 juin). — L'oriijinal de vol. 33, anne.\e du f. 196. Cf. Archives de
la lettre de Fraiirois I'''', datée du 6 juin, Genève, p. 3IS. (Noie des éditeurs.)
l53q INJUSTICE DE CE PROCÉDÉ. 4?
que sa Majesté ayant été informée que les chanoines et le chapi-
tre de Saint-Pierre et divers autres ecclésiastif|ues avaient été
contraints de sortir do Genève pour n'avoir pas voulu abandonner
la sainte foi catholique et qu'ils s'étaient retirés dans le Genevois et
le Faucignj, teri-es de son obéissance, qu'ayanl aussi appris (pie
depuis le traité fait avec les Bernois, jiar letjuel les terres enclavées
dans les états de sa Majesté lui étaient cédées, les Genevois ne
laissaient pas d'entrer en armes sur h^sdits pays du roi et retiraient
les revenus des biens ecclésiasti([ues dont ils étaient en possession,
situés dans ses terres, sans avoir aucun ég-ard, ni au traité que sa
Majesté avait fait avec les Bernois, ni aux lettres qu'Elle avait écri-
tes à la ville de Genève, et même qu'ils tâchaient de détourner de
son obéissance les peuples de ces pays dépendant de l'ég-lise et en-
clavés dans ses états et de les porter à abandonner la foi catholique,
ce qui déplaisait infiniment à sa Majesté, Elle avait résolu, pour en
empêcher les suites, d'y remédier d'une façon efficace. Que pour
cet effet, elle ordonnait au sieur de Menthon, grand bailli de Gene-
vois ' , sous peine d'être déclaré rebelle et réfractaire à ses ordres,
de se saisir, au nom de sa Majesté, de tous les biens ecclésiastiques
situés dans le Faucigny et dans le Genevois et possédés par la ville
de Genève, pour être restitués ensuite à qui il appartiendrait, dé-
fendant à ladite ville de jouir davantage de ces biens-là et, en cas
de résistance de la part des Genevois, de les contraindre à aban-
donner ces terres, soit en emprisonnant ceux qui voudraient s'y
maintenir, soit par toutes autres voies efficaces, de sorte qu'elles
passassent absolument sous la domination de sa Majesté.
Quand un prince se veut mettre, contre toute sorte de droit,
en possession d'un pays qui ne lui appartient pas et qu'il veut
pourtant donner quelque couleur à son entreprise, il n'est pas pos-
sible qu'il n'en apporte des raisons dont le peu de poids est sensi-
ble à tout le monde : c'est aussi ce qui paraît dans les lettres dont
nous venons de rapporter le précis.
Les Genevois n'étaient entxés pour rien dans le traité fait
' Pierre de Menthon, qnalifié dans la lettre du roi, de seigneur de Marest. membre
du r.ouspil (le Madame de Xemours el irraïul liailli de Genevois. {Nntc des rdileurs.)
48 LES OFFICIERS DU ROI s'eMPARENT DE THIEZ. I^Sg
entre le roi de France et le canton de Berne, et d'ailleurs, les raisons
pour lesquelles ce prince se mettait en possession des biens ecclé-
siastiques auparavant appartenant aux Bernois et enclavés dans
ses états, ne pouvaient avoir lieu par rapport à ceux qui étaient de
la dépendance de Genève, puisque cette ville était dans l'impos-
sibilité de se dédommager par aucun équivalent, comme nous
l'avons déjà dit. Enfin, le prétexte pris du peu d'égards que les
Genevois avaient eu pour les lettres de sa Majesté — on veut par-
ler en cet endroit sans doute des propositions du sieur d'Ang-erant
— est le plus frivole et le plus injuste, comme s'il n'était pas très
naturel à un Etat de se maintenir dans sa possession et s'il n'était
pas en droit de ne pas accepter des propositions qui lui sont désa-
vantag'euses ' .
Les ordres que le roi avait donnés ne tardèrent pas à être
exécutés. Le 9 juillet, les officiers de France se rendirent dans le
mandement de Thiez, où ils firent une publication de la part de sa
Majesté, que personne n'eût à obéir, dans la suite, aux officiers de
Genève, ni à payer aucunes censés ni revenus sinon au sieur de
Menthon, grand bailli de Genevois, ou à ceux qui auraient ordre
de lui.
Sur l'avis qu'on eut à Genève de cette affaire, on envoya
incessamment à Thiez le châtelain du lieu, accompagné de quel-
ques cavaliers, pour prendre information du fait, avec ordre de se
maintenir ensuite dans la possession et, si l'on voulait le troubler
et l'oblig-er à se retirer, de représenter aux officiers du roi que le
mandement de Thiez n'avait jamais appartenu ni aux comtes de
Genevois, ni aux ducs de Savoie, desquels sa Majesté tirait son
droit, mais à l'évêque, et que l'on ne dépossédait jamais personne
sans connaissance de cause, mais que, si toutes les remontrances
honnêtes qu'il pourrait faire n'aboutissaient à rien et qu'il se vît
obligé de céder à la force, il devait protester de nullité contre tout
' Le roi aurait proliahlement agi d'une manière moins brutale si les Genevois ne
lui avaient fourni un prétexte d'intervention, en envoyant à Thiez des ministres pour
convertir les habitants, alors qne ceux-ci n'avaient fait hommage à la Ville que sur la
promesse de pouvoir continuer k pratiquer librement la religion catholique. A ce sujet,
voy. plus haut. I. Il, p. .Slî ). (Nulc dex éditeiiix.)
l53f) DÉMARCHES DES GENEVOIS AU SUJET DE THIEZ. 49
ce qui serait fait'. Il n'y eut, pour le rhàtelain, d'autre parti à
prendre que ce dernier. II fut obligé de s'en revenir comme il v
était allé, après avoir pourtant apporté avec lui les reconnaissan-
ces et les droits du mandement de Tliiez \ Peu de jours après, le
sieur de Mentlion, pour achever ce qu'il avait commencé, fit ôter
les armes de Genève dans les divers endroits de ce territoire où
elles étaient et élever celles du roi en leur place. Il en fit faire
autant à Vétraz, terre enclavée dans le Faucigny et de la dépen-
dance du Chapitre.
Ces nouvelles firent prendre le parti au Conseil d'informer les
seig-neurs de Berne de ce qui se passait et de les prier de faire une
députation au roi en faveur de la seig-neurie de Genève, pour lui
représenter ses droits. C'est ce qu'eurent ordre de faire les députés
qui y avaient été envoyés pour le désaveu du traité du mois de mars.
Les Bernois promirent d'interposer leurs offices pour leurs com-
bourgeois de Genève auprès de sa Majesté, en lui écrivant une
lettre en leur faveur, mais ils ne trouvèrent pas à propos de lui
envoyer une députation'. Les Genevois écrivirent en même temps
au prince d'une manière fort respectueuse', lui représentant par
leur lettre qu'encore qu'il les eût laissés jusqu'alors dans la paisi-
ble possession du mandement de Thiez, qui n'était point annexé
aux terres du Chapitre mais dépendait uniquement de la princi-
pauté de Genève — comme les rois de France et, entre autres, Char-
les VII l'avaient reconnu en l'année i455, ce qui paraissait par les
lettres de ce prince, jointes à celles qu'on écrivait — cependant les
officiers de sa Majesté avaient dépossédé par la violence ceux de
Genève et avaient fait élever les armes de France dans les endroits
où étaient auparavant celles de la République ; que l'on espérait de
la bonté et de la justice de sa Majesté, par l'ordre de laquelle on ne
pouvait pas se persuader que cette spoliation eût été faite, qu'Elle
ferait rétablir les choses, à l'ég-ard de la terre de Thiez, dans leur
' R. C, vol. 33, fû 197 (9 juillet) et * Ibid., f» 239 (minute originale en
annexe en date du 10. date du 12 août). Cf. Roget, ouvr. cité,
» Ibid., fo 199 ro. t. I, p. 200. (Note des éditeurs.)
' Ibid., fn 223.
50 LES DROITS DE LA VILLE A FRIBOURG. ' •'^"^g
élaf prrrédeiil et qn'Elle se contciilerait de la saisie (|iii avait été
faite des biens ecclésiastiques de la dépendance des chanoines.
Cette lettre et la recommandation des Bernois ne produisirent
aucun effet. Le roi répondit que le mandement de Thiez apparte-
nait à Pierre de la Baume, comme évêque de Genève, et qu'il le lui
avait accordé pour en tirer les revenus ; en même temps, ce prélat
ayant pris possession de ce château, fit travailler à le réparer.
L'on fit de secondes instances auprès de sa Majesté, mais
elles n'eurent pas un plus heureux succès. On ne réussit pas mieux
auprès des Bernois, lesquels, ayant été priés de faire encore quel-
ques démarches auprès du roi de France, d'autant plus que le bruit
courait que ses officiers voulaient s'emparer de Jussy comme ils
avaient fait de Thiez, répondirent qu'Us ne trouvaient pas le temps
favorable, se contentant d'assurer la seigneurie que si les Français
voulaient s'emparer du territoire de Jussy, qui était enclavé dans
leur duché de Chablais, ils s'y opposeraient de toutes leurs forces ',
ce qui fit revenir les Genevois de l'appréhension où ils avaient été
de perdre ce mandement. L'ambassadeur du roi en Suisse les ras-
sura aussi là-dessus, leur ayant fait déclarer par les seigneurs de
Berne que l'intention du roi son maître n'était point qu'on les trou-
blât en aucune manière en leur possession et jouissance des terres
dépendant de Jussy'.
La seigneurie ne fut pas plus heureuse dans une autre affaire
qui se passa dans le même temps. Les droits de Genève les plus
considérables et desquels, dans la situation où la Ville était, elle
avait besoin tous les jours, étaient à Fribourg- dej)uis la journée de
Payerne. L'on avait sollicité, de temps en temps, les seigneurs de ce
canton de les restituer, mais ils avaient renvoyé de le. faire sous
divers prétextes. Cette année, les députés qui avaient été envoyés
à Berne pour désavouer le traité eurent ordre de passer, à leur
retour, à Fribourg et de demander la restitution de ces droits. Ils
furent reçus dans celte ville avec beaucoup d'accueil, mais on leur
' Les Bernois envoyèrent cependant tre Jiissy; cf. R. C, vol. S'i. f" 2.i7 r».
un héraut à François I«i" pour l'informer (Note des éditeurs.)
qu'ils s'opposeraient à toute agression con- ' R. C, vol. 3:!, f» 271 v» (i> sept.).
l53g LES ARTICLES DU 1 1\ NOVEMBRE. 5l
refusa leur demande, sous prétexte que l'évéque Pierre de la
Baume les avait fait saisir. Les envoyés répliquèrent que les droits
qu'ils demandaient appartenaient à la ville de Genève et que
Pierre de la Baume, dont l'office était mort par le changement qui
était arrivé, n'avait plus rien à y voir et n'avait aucun droit de les
faire saisir. Ces raisons ne frappèrent pas les Fribourgeois : ils
répondirent aux députés qu'ils ne pouvaient rien faire sans avoir
fait savoir leur demande à Pierre de la Baume, auquel ils écriraient
sur cette affaire ' .
La situation oii était la ville de Genève, le peu d'attachement
qu'avaient pour son honneur et pour ses intérêts plusieurs de ses
citoyens, ce qui avait surtout paru dans le traité fait à Berne, au
mois de mars, et la protection que divers particuliers avaient
recherchée et recherchaient tous les jours chez des puissances
étrangères contre la seigneurie, firent penser aux Conseils à faire
des lois pour réprimer de si grands désordres : c'est ce qui porta le
Conseil des Deux Cents à approuver ces trois articles, qui lui
furent proposés le 1 4 novembre ' :
1° Que tous citoyens, bourgeois ou habitans de Genève qui
seraient accusés d'avoir travaillé ouvertement ou secrètement, en
quelque manière que ce fût, à faire passer en d'autres mains la
principauté ou seigneurie de Genève pourraient être saisis par qui
que ce fût, de son autorité particulière, sans en avoir aucun ordre
du magistrat et, lorsqu'ils seraient convaincus d'être coupables de
ce crime, qu'ils seraient condamnés à avoir la tête tranchée à la
place du Molard, leur corps mis en quatre quartiers et leurs biens
confisqués à la seigneurie, sans qu'il pût y avoir jamais lieu à la
grâce.
2° Qu'aucun citoyen, bourgeois ou habitant ne dût jamais
rechercher la protection d'aucun état étranger pour intenter aucun
procès, ni à la communauté, ni aux particuliers, sous peine de
perdition de corps et de biens.
3" Qu'il ne fût permis à aucun citoyen de la ville de citer un
autre citoyen, bourgeois ou habitant devant un tribunal étran-
' R. C, vol 33, fo 2â6 {fl août). ^ Jbid., i» 342.
52 MESURES CONTRE LE PAPISME. ' 53g
ger, mais fjue tous fiissenl obligés de porter leurs plaïules et de
former leurs demandes dans la ville, sous peine d'être cassés de leur
bourgeoisie, du bannissement et de la confiscation des biens qu'ils
auraient dans Genève.
Ces articles furent portés au Conseil Général le dimanche sui-
vant, jour de l'élection du lieutenant et des auditeurs, et ils y furent
approuvés. Ils furent même tellement du goût du peuple, qu'il y
en eut plusieurs qui dirent tout haut que s'ils avaient été faits il j
a long-temps, il y aurait eu plusieurs citoyens qui auraient eu la tête
ôtée de dessus les épaules ' .
Il y avait encore plusieurs personnes, soit dans la ville, soit
dans la campagne, dont les sentimens étaient équivoques sur la
religion ou |)lutôt ([ui professaient encore en secret le papisme, il
y avait surtout un grand nombre d'anciens prêtres qui fréquen-
taient dans diverses maisons et dont la conduite était fort suspecte.
On résolut de les faire expliquer, les uns et les autres, d'une ma-
nière nette et précise, sur leurs sentimens, pour congédier ensuite
ceux qui se déclareraient pa])istes, la tranquillité de l'Etat et sa
sûreté ne permettant pas d'y souffrir d'autre religion que celle qui
avait été établie par la réformation évangélique. Tous ceux donc
qui se trouvèrent dans le cas furent appelés en Conseil, les uns
après les autres, dans le mois de décembre'. Sur la demande (pi'on
leur fit s'ils approuvaient la messe ou s'ils la condamnaient, la plu-
part répondirent qu'ils la trouvaient mauvaise. Il y a lieu de croire
qu'entre ceux-ci, plusieurs dirent ce fju'ils j)ensaient en effet, mais
il est aussi vraisemblable que d'autres qui n'étaient pas encore
bien revenus des préjug-és de leur naissance, déguisaient leurs
sentimens pour s'accommoder au temps. Mais tous ne- témoignè-
rent pas, dans leurs réponses, qu'ils désapprouvassent la messe.
Ouelques-uns l'épondirent qu'ils ne la trouvaient ni bonne ni mau-
vaise, d'autres, qu'ils n'avaient pas assez de savoir pour rien décider
là-dessus, surtout les savans étant autant partagés (ju'ils l'étaient
sur cette question. D'autres, que si le magistrat trouvait la messe
bonne, ils la jug-eaient bonne aussi, s'il la trouvait mauvaise, ils la
• R. (',.. vol. .3.3, fo 344 v° (16 nov.). ' Ihid.. f° 381 v» (10 déc).
l53() DÉCLARATION DE JEAN BALARD. 53
condamnaient de même. D'autres enfin, du nombre de ceux qui
avaient été ecclésiastiques, dirent qu'ils avaient fait voir, en se
mariant comme ils avaient fait, qu'ils étaient persuadés que la
messe était mauvaise ' .
Mais de tous ceux ({ui furent appelés pour rendre raison de
leur foi, il n'v en eut auciui qui marquât plus de franchise que
le conseiller Jean Balard. Nous avons vu ailleurs les résistances
(|u'il avait apportées à la réformation'. Quoique dès lors il se fût
contenu, il ne laissait pourtant pas de marquer par sa conduite
que la religion réformée n'était pas de son goût. Réduit à la néces-
sité de s'expliquer là-dessus au Conseil, d'une manière positive,
voici la réponse (ju'il donna par écrit et qui mérite d'avoir place
dans cette Histoire :
<( Maa;nific(}ues seigneurs, si moy Jehan Balard savoye certai-
nement que la messe fusse bonne ou mauvayse, je le diroye incon-
tinent, et pour ce que je ne le say pas certaynement, je ne dois pas
juger temerayrement ny aussi ne le me debvez pas conseiller.
Pourquoy je m'arrette du tout a croyre tous les articles de nostre
foy ainsi que toute la cité croyt, et veulx que mon corps soit unis
avec le corps de la cité, ainsi que ung- loyal citoyen doit estre. »
(c Si la messe est bonne ou mauvayse, je respons que je croys
au sainct esprit, la saincte église universelle et ainsi que iceulx le
croient et je la croys. r Signé :) J. Balard ^ »
Cette réponse ne satisfit point le Conseil, qui lui fit dire par le
sautier que puisqu'il ne voulait pas désapprouver la messe d'une
manière |)ositive, il n'avait qu'à sortir de la ville dans dix jours.
Balard trouvant cet ari'êt bien rude, pria le Conseil de l'adoucir.
Il dit qu'il avait cru s'être expliqué suffisamment, mais qu'il était
prêt à tenir un langage qui plairait davantage; que, puisque le
Petit et le Grand Conseil voulaient qu'il dît que la messe était
mauvaise, il le disait, mais qu'il demandait, en même temps,
pardon à Dieu de ce qu'il jugeait témérairement des choses qu'il
ne connaissait pas '.
' R. C. vol. :î:!, f" 389 et suiv. » R. C, vol. 33, fo 401.
■' T. II, [). o08. ' Ibid., (0 402.
54 INQUIÉTUDES TOUCHAiNT LA SITUATION EXTERIEURE. l53g
Cette, seconde réponse n'était pas plus satisfaisante que la
première. Mais comme rien n'est plus éloigné de l'esprit du chris-
tianisme que la contrainte et qu'il paraissait dans cet homme-là
beaucoup de bonne foi et de franchise et même une grande crainte
d'offenser la divinité par un jugement téméraire, ce qui marquait
un fond de piété et un cœur droit et qui rendait celui en qui se
trouvaient ces belles qualités, digne de quelques égards, on ne le
voulut pas presser davantage et l'on révoqua, non seulement le
bannissement qui lui avait été prononcé, mais le Conseil lui dit
(pi'il pouvait reprendre sa place et ses fonctions de conseiller, dont
il avait été comme suspendu depuis quelques jours'.
Pendant toute cette année i539,on eut dans Genève, de temps
en temps, diverses inquiétudes et appréhensions de voir rentrer le
duc de Savoie dans ses états et qu'il ne fût par là à portée de faire
quelque entreprise funeste à la République. La trêve pour dix ans
qui s'était conclue à Nice, l'année précédente, entre l'empereur et
le roi de France, par l'entremise du pape, donnait lieu à cela et
l'on craignait même que le duc, qui était aussi entré dans ce traité,
ne fût soutenu par ces princes et qu'il n'eût obtenu d'eux qu'ils
l'aideraient à se rendre maître de Genève. Ces craintes étaient sans
fondement : l'empereur et la France n'étaient point dans le des-
sein de favoriser le duc, à qui il ne restait alors de tous ses états
que le seul comté de Nice, ses provinces de deçà les monts étant
toujours occupées par la France et par le canton de Berne, et les.
places de Piémont l'étant, partie par les troupes impériales et par-
lie par celles du roi.
Cependant, il courait de temps en temps des bruits que le duc
serait bientôt remis en possession de ses états de Savoie, qu'on
voyait filer quelquefois des troupes impériales dans la Franche-
Comté et qu'il venait des troupes françaises en Savoie et dans
d'autres provinces du voisinage, ce qui alarmait même les Bernois,
qui avertissaient avec soin leurs alliés de Genève de ce qu'ils appre-
naient, afin qu'ils se tinssent sur leurs gardes. Le Conseil fut donc
occupé pendant toute cette année à faire travailler aux fortifica-
' R. C, vol. 33, fo 403 vo.
l54o LES BERNOIS MAINTIENNENT LE TRAITE DES ARTICULANS. 55
lions; ou réjjara ce (jui avait besoin de réparation dans les murail-
les et l'on en fit de nouvelles dans les endroits où il était nécessaire ;
on éleva un parapet de terre dans l'endroit où est la muraille qui
va depuis le Rhône au boulevard de l'Oie et l'on faisait faire le
guet la nuit, soit dedans, soit dehors la ville. Enfin l'on augmenta
l'artillerie de ciiuj gros canons qui furent fondus au mois de
décembre ' .
Tel fut l'état de Genève pendant l'année iSSg. La suivante vit
les malheureuses suites de la prévarication des trois Artichauts, les
démêlés (jue la Ville eut avec le canton de Berne à cette occasion,
la condamnation de ceux qui les avaient causés, une sédition terri-
ble excitée par leurs adhérens, laquelle ayant fini à leur désavan-
tage et celui qui en était le chef ayant été puni du dernier supplice,
leur parti se vit entièrement dissipé dans Genève. Les troubles que
les trois Articulans f[ui, par leur fuite, échappèrent au dernier
supplice auquel ils avaient été condamnés et ceux qui, avec eux,
se déclarèrent ennemis de leur patrie, les troubles, dis-je, qu'ils
excitèrent dans le voisinage par les injures et les avanies qu'ils
faisaient à tous leurs conqjatriotes qu'ils rencontraient à la cam-
pagne, sans épargner même les députés de la République, dont le
caractère est sacré, la protection que ces gens-là trouvèrent chez
les voisins, en un mot, toutes les circonstances de cette grande
affaire occupèrent presque seules l'histoire de cette année et, racon-
tées dans le détail qu'elles méritent, elles ne sauraient manquer de
la rendre curieuse et intéressante.
Au mois de janvier, les Bernois écrivirent à Genève qu'ayant
de leur côté un acte authentique et en bonne forme, sig-né par des
députés de l'Etat, ils n'en reviendraient jamais, à moins qu'ils n'y
fussent condamnés par les juges qui, selon le traité de l'alliance,
devaient connaître des difficultés qui pouvaient survenir entre les
deux villes, qu'ils intimaient donc à leurs alliés de Genève la mar-
che, laquelle ils assignaient à Lausanne, au 25 du même mois'. Le
' R. C. vol. 33. f" 373 i-». Li' registre la lettre, datée du 31 déc. 1339, a été pu-
mentioune oiiK] pièces sur roues et une sur liiiée par Turrettini et Grivel, ouvr. cite,
chevalet. {Note des éditeurs.) p. 248. (Note des éditeurs.)
^ Arcliivesde Genève, P. H., n» 1243;
56 DÉCISIONS DES CONSEILS A I.'ÉGARD DU TRAITE. 1 5^0
Petit Conseil ayant informé le Deux Cents de cette affaire, on y
résolut de plus fort de ne jamais accepter le traité du mois de mars
iSSt), quoi(|u'il en pût arriver, et de continuer de prier les sei-
gneurs de Berne de ne pas mettre la république dans la nécessité
d'entrer en procès avec eux, mais de vouloir bien que le différend
fût vidé à l'amiable ' .
La lettre Cju'on leur écrivit là-dessus ne produisit aucun effet.
Ils intimèrent une seconde fois la marche", ce qui porta le Conseil
ordinaire à faire assembler celui des Deux Cents pour opiner sur ce
qu'il y avait à faire. Ce Conseil, après avoir fait lire les traités faits
avec Berne, l'année i536, et le dernier traité, s'affermit plus que
jamais dans ses résolutions précédentes' et, pour s'autoriser encore
davantage, toute cette affaire fut portée au Conseil Général le
dimanche 25 janvier '.
Le peuple fut informé exactement de tout ce qui s'était passé.
Le traité fait à Berne par les Artichauts y fut lu et il fut rejeté
comme contraire aux libertés de la Ville et aux traités qu'on avait
avec leurs Excellences de Berne.
On y résolut pourtant d'envoyer à Lausanne des députés, non
point pour accepter et tenir la marche, mais avec ordre de déclarer
aux députés de Berne qui s'y rencontreraient, que la ville de Ge-
nève n'avait pas, depuis vingt-cinq ans, autant combattu qu'elle
avait fait contre les disgrâces et les extrémités les plus fâcheuses,
dans la seule vue de maintenir ses libertés, pour se résoudre à
accepter un traité de cette nature et qu'elle était tellement affermie
dans sa résolution qu'elle souffrirait plutôt de se voir embrasée —
ce furent les termes dont ils eurent ordre de se servir et qu'on voit
dans leurs instructions ' — que de prendre le parti de le recevoir
jamais. Mais que, comme les seigneurs de Berne avaient juste sujet
de se plaindre d'avoii' été abusés par ceux qui, contre leurs or-
dres, avaient passé le traité, ils pouvaient les poursuivre et intenter
contre eux telle action qu'ils jugeraient à propos, les priant instam-
' R. C, vol. 34, fos S, 7 et 8 (6 et ' R. C. vol. 34, fo 37 r" (19 janv.).
7 janv.). ' Ibid., fo 48 bis et suiv.
* Archives, loc. cit. Cf. Turreltini et ' Ibid., (" 57.
Grivel, p. 250. [Note des éditeurs.)
l54o ARRESTATION DES TROIS ARTICUL^UNS. 5']
ment de n'entrer point en procès avec la seigneurie, puisque
n'ayant rien plus à cœur que de se maintenir dans la bienveillance
de leurs Excellences, elle serait très tachée d'avoir aucun démêlé
avec elles.
Antoine Gerbel, syndic, et Girardin de la Rive, ancien syndic,
partirent incessamment avec ces ordres pour Lausanne. Pour ren-
dre leurs représentations plus efficaces, on résolut, le 27 janvier,
dans tous les Conseils, sur les avis qu'ils donnèrent par un exprès,
de la disposition où ils avaient trouvé les esprits, on résolut, dis-
je, de s'assurer des personnes des trois Artichauts et l'on manda
aux députés de dire aux envoyés de Berne qu'on avait mis en
prison ceux qui avaient passé les articles du traité, pour répondre
de leur conduite, et que si leurs seig-neurs et supérieurs avaient à
former quelque plainte contre eux, on leur ferait bonne justice'.
L'emprisonnement des trois Articulans ne rendit point les
envoyés de Berne plus faciles. Ils s'affermirent, suivant les ordres
qu'ils en avaient, à vouloir que la marche eût lieu. Les envoyés de
Genève n'ayant point voulu la tenir, ceux de Berne condamnèrent
la ville de Genève par contumace à sceller le traité de i53g et aux
dépens.
Gerbel et de la Rive étant revenus de Lausanne sans avoir
rien pu obtenir, le Grand Conseil résolut, le 3i janvier, d'envoyer
à Berne le conseiller Lambert pour faire les mêmes sollicitations',
mais il en revint, (juelques jours après, sans en rapporter d'autre
réponse sinon que les seigneurs de Berne enverraient au premier
jour des commissaires de leur part à Genève, pour conférer sur
cette affaire ' .
Cependant les Articulans, craignant les suites de leur déten-
tion, s'étaient pourvus au Conseil ordinaire et à celui des Deux
Cents pour obtenir leur élargissement sous soumission, c'est-à-
dire sous promesse de comparaître toutes les fois qu'ils seraient
demandés et, pour assurance de leur promesse, ils offraient même
de donner caution'. Mais comme ils avaient été arrêtés par ordre
' R. C, vol. 34, fo o4-o6. ' Ibid.. t'o 91 r» (i:{ tévr.).
- Ibid.. fo 68. * Ibid., i" 66 vo (.H jaiiv.)
58 CONSEIL GÉNÉRAL DU I ''' FEVRIER. 1 5^0
du Conseil Général, leur demande fut renvoyée au même Conseil,
qui fui assemblé pour cet, efîel, le dimanche i"'' février, et dans
l('(juel ils eurent, assez de crédit pour obtenir ce qu'ils souhaitaient.
Leur faction même (jui, dans ce temps-là, était encore très puis-
sante, vint à bout, dans la même assend^lée, de faire créer Jean
Philippe, l'un des principaux et des plus accrédités du parti, capi-
taine général de la bourgeoisie et, dans l'espérance de passer
l'éponge sur tout ce qui avait été fait et de mettre par là à couvert
les j^rliculans de l'orage dont ils étaient menacés, ils y firent encore
conclure une paix plâtrée', car, (juoiqu'elle eût été publiée aussitôt
au son du landjour par l,oute la ville et que les ministres crussent
la cimenter pai- un jour d'actions de grâces qu'ils proposèrent au
Conseil de faire célébrer et dans lequel le peuple fut invité, par une
publication extraoïdinaire, de se rencontrer, les particuliers qui
étaient dans de différens partis ne laissaient pas d'avoir entre eux
tous les jours des querelles fort vives et fort animées, jusque-là
qu'André Philippe, fds du capitaine g-énéral, tua un particulier avec
lequel il avait eu un démêlé sur les matières qui, dans ce temps-là,
partageaient les citoyens. Nous verrons dans la suite comment ce
crime demeura dans l'impunité'.
Ainsi, les Articulans furent non seulement élargis des arrêts
(jui leur avaient été donnés, mais ils continuèrent de se rencontrer
au (Jonseil ordinaire et d'avoir part à toutes ses délibérations.
Nous allons voir qu'ils ne jouirent pas longtemps de cet avantage
et que l'orage (|ui avait paru devoir fondre incessamment sur leurs
têtes ne fut suspendu pendant quelque temps que pour tomber
ensuite sur eux avec plus d'impétuosité.
Les envoyés de Berne qui avaient fait espérer, au commence-
ment de février, qu'ils arriveraient incessamment à Genève, ne
purent s'y rencontrer qu'après Pâques, et c'est ce qui suspendit la
suite de cette affaire. Etant arrivés, ils eurent audience du Conseil
des Deux (lents, le i6 avriP, où ils représentèrent que leurs supé-
rieurs avaient appris, avec un très grand regret, ce qui avait été
dit à la journée de Lausanne, qu'on était dans la disposition à
' i{. C, vol. .(3, fo 71. ' Ibid., fo 183.
l54o DÉPUTATION BERNOISE A GENEVE. 69
Genève, de laisser ineUre le feu à la ville plutôt que de consentir
jamais à la signature du traité de i53y, que ces paroles manjuaient
une passion d'autant plus condamnable (jue dans la négociation et
dans la conclusion du traité, il ne s'était rien passé que dans l'ordre,
puisque ceux (jui avaient agi au nom de la ville de Genève étaient
des g-ens d'honneur, choisis d'entre les principaux du Conseil ordi-
naire, (jui avaient un caractèi-e légitime pour traiter au nom de la
communauté comme il en constait par leurs lettres de créance.
Qu'ainsi, l'on ne pouvait refuser de ratifier ce qu'ils avaient fait
sans donner une atteinte mortelle à leur réputation et sans flétrir
leur probité, surtout n'y ayant aucun article dans le traité qui fût
contre l'alliance et contre les libertés de la Ville, lesquelles leurs
supérieurs, bien loin de vouloir diminuer ou enfreindre, avaient à
cœur au contraire de maintenir et de les étendre même, s'il était
possible, comme ils l'avaient fait voir d'une manière bien évidente
quand ils avaient envoyé au secours de Genève et pour tirer cette
ville de la servitude où elle était prête de tomber, une puissante
armée au commencement de l'année i536.
Que si un traité comme celui qui avait été fait ne devait pas
avoir son effet, les deux états ne pourraient jamais convenir de
rien entre eux, puisqu'il n'y avait pas moyen de le faire autrement
que par des envoyés munis de lettres de créance. Ils ajoutèrent
ensuite qu'encore que le traité eût été passé en bonne forme, pour
faire voir cependant qu'ils n'avaient pas dessein de surprendre
leurs combourgeois, ils leur avaient offert de remettre toute cette
affaire à la connaissance d'une marche et que les députés de Genève
ne l'avaient point voulu accepter, ce qui était directement contre le
traité de l'alliance, qui portait que les différends qui pourraient
survenir entre les villes alliées devaient être décidés par la voie du
droit, devant une marche établie pour cela.
Que leurs supérieurs, (jui avaient l'honneur de la seigneurie
à cœur, les avaient chargés de dire au Conseil qu'on ferait bien
mieux de donner les mains au traité, sans reculer plus longtemps,
que de s'exposer à entendre dire tout ce qu'ils seraient obligés de
dire au désavantage de Genève, au cas que l'on vînt à plaider, ce
qui serait infaillible, puisque leurs Excellences de Berne étaient
6o RÉPONSE UKK CONSEILS. 1.540
dans la ferme résolution de mettre leur bon droit en évidence
devant une autre marche qu'ils assigneraient. Enfin, qu'ils avaient
appris avec douleur combien on s'aigrissait contre ceux qui avaient
signé le traité au nom de la Ville et que quelques-uns parlaient de
leur taire couper la tète et d'envoyer ensuite leurs têtes salées dans
une halle à Berne; que, sans parler de ce qu'il y avait d'injurieux à
leurs souverains dans cette dernière circonstance — qu'ils avaient
peine à croire et dont ils sauraient bien tirer raison si elle se trou-
vait véritable — quand il n'y aurait autre chose ({ue de regarder les
Articulans comme criminels pour avoir traité avec eux, c'était les
accuser en quelque manière et les rendre comme complices de la
conduite de ces députés.
Tel fut le discours que firent en Deux Cents les envoyés de
Berne. Il était d'autant plus dur aux véritables amateurs de la
liberté et du bien de l'Etat de leur voir faire l'apolog-ie des Articu-
lans et de commencer à prendre hautement leur parti, (ju'ils étaient
tous trois présens dans le Conseil et assis dans leurs sièges et que,
se sentant soutenus par d'aussi puissans avocats, ils prirent la
parole et dirent qu'ils avaient suivi les ordres (|ui leur avaient été
donnés et qu'ils n'avaient passé aucun article qui fût contraire aux
franchises de la Ville, ni au traité de l'alliance, à quoi l'un d'eux
ajouta que ce que les envoyés de Berne avaient dit était véritable,
qu'on avait en eftet parlé en Conseil de leur couper la tête et qu'il
le savait de bonne part. 11 est aisé do juger que ces sortes de dis- .
cours ne |)ur('n1. pas être proférés sans quelque émotion et sans
que ces gens-là ne commissent, d'une manière cruelle, l'honneur
du magistrat.
Cependant, tout ce ijui fut dit par les envoyés de Berne n'ef-
fraya point le Conseil et ne lui fit point changer de résolution.
Après (|u'ils se furent retirés, on convint de leur répondre ([u'il
était vrai que les états ne pouvaient traiter ensemble ({ue par le mi-
nistère de leurs ambassadeurs et que ce que ceux-ci avaient arrêté
devait être ratifié, lorstju'Il se trouvait qu'ils n'avaient rien fait que
de conforme à leurs instructions, mais (jue, quand ils avaient
excédé les ordres qui leur avaient été donnés, leurs supérieurs
étaient en droit de les désavouer et de i-egarder les traités qu'ils
l54o SUITE DE CETTE AFFAIRE. bl
pourraient avoir faits comme nuls et non avenus, que c'était le cas
où se trouvaient les seigneurs de Genève.
Que pour s'en convaincre, il n'y avait cpi'à comparer leurs
instructions' avec le traité qu'ils avaient passé, qu'eux, pour s'ex-
cuser, avaient dit, lorsque ce traité fut apporté à Genève traduit
de l'allemand, que plusieurs des articles qu'il contenait, n'avaient
point été arrêtés de la manière qu'ils étaient couchés et qu'ils
étaient prêts à le maintenir au péril de leur vie. Qu'ainsi, leurs
seigneuries n'avaient qu'à s'en prendre à ces députés, qu'on était
prêt à leur faire bonne justice, s'il était vrai qu'ils eussent commis,
comme on ne doutait pas qu'ils ne l'eussent fait, la bonne foi et la
candeur des seig^neurs de Berne, lesquels on n'avait jamais eu
intention de blâmer en aucune manière et qu'au reste, on en demeu-
rait aux précédentes résolutions. .
Q)ualre jours après, les mêmes envoyés eurent audience du
Conseil Général, qui leur fît la même réponse que leur avait faite
celui des Deux Cents'.
Le lendemain, 21 avril', le Conseil ordinaire les ayant priés
de vouloir examiner les droits et les traités et les instructions don-
nées aux Articulans pour voir par eux-mêmes et dans le détail
nécessaire, pour en bien juger, toute l'irrégularité de la conduite de
ces gens-là, ils se rendirent à la maison de ville pour en entendre
la lecture, assurant en même temps que ce ne serait point pour
entrer en aucune contestation, puisqu'ils n'en avaient point de
charg-e, n'ayant eu ordre que de représenter ce qu'ils avaient dit,
tant en Grand Conseil, qu'en Général. Cette réponse porta le
Conseil à les prier de donner les mains à une conférence qui se
pourrait tenir au plus tôt à Berne, dans laquelle des députés de la
part de Genève produiraient les droits de la Ville et feraient voir
comment les articles passés si mal à propos étaient contraires à
tous les traités, au.x Franchises et aux instructions de ceux qui les
avaient accordés. Ils en convinrent, pourvu que jusqu'alors, tout
' Contrairement à ce que dit M. Du- Genève, P. H., n» 1231. p. 26. (Note des
nant (ouvr. cité, p. 46, n. 1), ces instruc- éditeurs.)
lions existent encore aux Archives de ^ R. C, vol. 34, f" 190 et suiv.
» Tbid., fo 200.
02 FUITE DES ARTICULANS. 1 54o
demeurât en suspens el que l'on ne pressât point, comme il sem-
blait qu'on voulait le faire, les Articulans de rendre raison de leur
conduite.
Le Conseil s'y était pris d'une manière à les convaincre parfai-
tement de leur malversation et à les remplir de confusion devant les
envoyés de Berne, par la production des pièces dont nous venons
de parler, car ils furent présens à la lecture qui en fut faite, et ils
n'osèrent plus nier aux envoyés d'avoir passé les articles de la
manière qu'ils étaient couchés, comme ils avaient constamment
fait jusqu'alors, jusqu'à se condamner on plein Conseil Général à
perdre la vie si on les pouvait convaincre de les avoir accordés.
Leurs adhérens sentirent bien alors qu'ils étaient perdus et
qu'ils ne pourraient pas les g-arantir de la colère du peuple qui
disait ouvertement qu'il fallait de nouveau s'assurer de leurs per-
sonnes. C'est ce qui porta Jean Philippe à leur dire à l'oreille de
sortir sur le champ du Conseil et de chercher à s'évader même, au
plutôt de la ville, d'où ils sortirent dég^uisés. Je trouve dans un
manuscrit qui est aux Archives', qu'ils le firent à la persuasion
même des envoyés de Berne, et ils se retirèrent dans les balliages
voisins, soumis à l'obéissance de cet état.
Le lendemain de leur fuite, le Conseil Général fut assemblé
pour être informé de tout ce qui s'était passé'. Le peuple, justement
indigné de leur conduite, se mit à crier tout d'une voix que l'on fît
au plus tôt le procès de ces traîtres qui avaient excédé leur charge,
et que pour cet effet, ils fussent assignés à comparaître incessam-
ment, suivant leur soumission et le serment qu'ils en avaient fait.
Aussitôt, le lieutenant les étant allé chercher chez eux et ailleurs
et ne les ayant point trouvés, il en vint faire son rapport aq Conseil
Général qui était encore assemblé, et où il fut résolu (ju'on les
proclamerait incessamment par toute la ville, à son de trompe.
Les envoyés de Berne témoignèrent être extrêmement irrités
de cette procédure : ils en firent des reproches très vifs au Petit
Conseil ; ils dirent (pi'ils voyaient bien que c'était en dépit d'eux el
' Voy. plus haut, p. 33, note i. — cité. liv. IV. ctiap. 37, p. 273. (Note des
C'est également ce que dit Roset. oiivr. éditeurs.)
« R. C, vol. 34, f. 202.
l54o DÉPUTATION GENEVOISE A BERNE. 63
pour leur marquer qu'on faisait très peu de cas de leurs personnes,
que l'on avait précipité cette affaire, après avoir prié, comme ils
avaient fait, le Conseil que tout fût suspendu jusqu'après la confé-
rence qui devait être tenue à Berne. Le Conseil leur répondit que
la proclamation ayant été ordonnée par le Conseil Général, le Con-
seil ordinaire ne pouvait pas venir en arrière, et qu'on les priait
de se contenter de cette réponse ' .
Cependant les Articulans furent proclamés à sept différentes
fois, de la part de tous les Conseils et à l'instance du lieutenant et
du procureur général, à comparaître devant le magistrat, suivant
leur soumission et le serment qu'ils avaient fait de se représenter
pour répondre sur les crimes dont ils étaient accusés, à peine
d'avoir le cas pour confessé, d'être déclarés contumaces et
condamnés suivant l'exigence du cas. Le peuple entrait tous les
jours dans une plus grande indignation contre eux. Dans un
Conseil Général', il fut défendu à toutes personnes de leur aller
parler, sous quelque prétexte que ce fût, à peine d'être réputés
leurs fauteurs et leurs adhérens, et quantité de citoyens allèrent de
temps en temps en foule, presser le Conseil d'en faire une prompte
justice.
Pendant le cours de ces procédures, le Grand Conseil trouva à
propos de faire partir incessamment pour Berne les députés que
l'on était convenu avec les envoyés de celte ville d'y mander, et
le Conseil Général approuva cette résolution \ Les députés furent
François Chamois, Jean Coquet, Jean Philippe, Michel Sept, Pierre
Vandel et Claude Roset. Ils eurent ordre de représenter ce qui
avait déjà été dit aux envoyés de Berne à Genève, que les Articulans
avaient passé des articles contraires aux traités précédens et à
leurs instructions. Qu'un traité fait entre deux états n'est censé
fixé et arrêté que lorsqu'il est ratifié par les deux parties, et que les
souverains se réservent toujours d'approuver ou de désapprouver
ce qui a été négocié par leurs ministres. Que les Conseils n'avaient
jamais donné les mains au traité en question, ce qui le devait faire
' R. C. vol. 34, fo2)l r". ' Ibid., P 211 v».
^ Ibid., ^2H V" (28 avnl).
64 INUTILITÉ DE CES DEMARCHES. l5l\0
regarder comme non avenu. Qu'ainsi, l'on priait les seigneurs de
Berne de ne plus insister sur celte affaire ([ui avait déjà causé dans
Genève de grandes ag-itations parmi le peuple, d'avoir ég-ard aux
diverses disg-râces que cette ville avait essuyées, depuis tant
d'années, et de ne vouloir pas ajouter à ses afflictions passées un
sujet autant sensible de mortification (]ue le serait celui de faire
triompher d'aussi malhonnêtes gens que l'étaient ceux qui, par la
conduite la plus audacieuse et la plus criminelle, avaient foulé aux
pieds les ordres de leur magistrat. On chargeait, en même temps,
les députés d'adoucir ce que ce détail pourrait leur faire dire de
fâcheux et de désagréable, par des protestations de l'attachement
inviolable du peuple de Genève au service de leurs Excellences de
Berne et de la parfaite reconnaissance qu'il conservait de tous les
biens qu'il en avait reçus dej)uis si longtemps, par rapport à la
liberté, soit temporelle, soit spirituelle'.
Je suis surpris de voir Jean Phili]>pe au nombre de ces
députés. Lié autant qu'il l'était avec les Articulans, et devant
exciter, dans peu, une sédition en leur faveur, il est également
surprenant, ou qu'il pût dissimuler suffisamment, ou qu'il eût
encore assez d'amis pour se faire donner une commission de cette
nature.
Cette députation n'aboutit à rien. 11 ne paraît autre chose par
les registres publics, si ce n'est que les envoyés de Genève furent
ouïs à Berne, en Petit et Grand Conseil, et qu'on leur témoigna de
la surprise et du mécontentement de ce qu'ils n'apportaient aucune
réponse satisfaisante sur ce que les envoyés de Berne avaient
pressé avec tant d'instance, que l'on cessât les poursuites qui
avaient été commencées contre les Articulans. On ajouta néan-
moins qu'on ne voulait rien faire de contraire aux traités qu'il y
avait entre les deux états'.
Ainsi, les députés s'en revinrent de Berne sans avoir rien
conclu. Ils avaient eu ordre de passer à leur retour par Fribourg,
' Ces instructions, datées des 28 et 31) sont annexées au R. C vol. 34. fos 21.3 et
avril l.^iVO et munies des sceaux de l'État, 21.i. (Note des editeura.)
2 Ibid.. fo 2.33 (15 mai).
l54o LES BERNOIS INTIMENT UNE NOUVELLE MARCHE. 65
pour solliciter ili' iioiivenii Ih restitution des droits de la Ville,
mais on leur lil la même réponse qui avait été laite Tatmée précé-
dente sur une semblable demande'.
Quelques jours après leur retour, on reçut des lettres de
Berne, par lesquelles ce canton intimait la marche à la ville de
Genève sur l'alFaire du traité, et rassii>nait à Lausanne le oo mai'.
L'on avait eu une e.xtrême réput^nance pour ces journées de
marche, comme nous l'avons vu ci-dessus, et cette répug-nance
était allée si loin que les députés de Genève s'étaient laissé
condamner par contumace, dans la même ville de Lausanne, au
mois de janvier, pour n'avoir point voulu accepter la marche,
mais l'on vit bien que les Bernois s'affermissant à suivre cette
route, il ne serait pas possible de reculer davantage, sans engager
l'Etat dans des frais considérables, car l'établissement de ces
marches étant fondé sur le traité de l'alliance, la partie qui les
refusait, quand elles ("taient présentées, était toujours condamnée
aux dépens, comme il était arrivé au mois de janvier. On nomma
donc, selon la coutume (pii s'observait dans ces occasions, deux
juges de la pari de Genève, devant lesquels et les deux (|ui s'y
rencontreraient de la part du canton de Berne, devaient compa-
raître les procureurs de l'un et de l'autre étal, jiour y déduire
leurs droits. Girardin de la Rive et Domaine d'Arlod, conseillers
du Petit Conseil, furent choisis pour juges, et Michel Sept, Claude
Pertemps, Jean-Ami Curtet, Ami Perrin et F'rançois Paquet pour
procureurs', et comme le sujet pour lequel cette marche allait être
tenue avait déjà eng-agé la Ville dans bien des dépenses et qu'elle
lui en causerait, selon toutes les apparences, dans la suite, de bien
plus grandes encore, on résolut que tous les frais qui avaient été
déjà faits et ceux qu'il faudrait encore supporter à l'avenir à cette
' R. C, vol. 34. fo 233 vo. » Ibid., fo 2.50. — Le registre indique
* /è/'(Z., fo 217 v'> (25 mai). Celte lettre, encore parmi les représentants de Genève,
datée dn 21 mai, se trouve aux Archives, Pierre Vandel el Jean-Pliilibert Donzel.
P. H., n» 124f3, et a été publiée par Tur- Les deux procureurs en titre étaient Michel
rettini et Grivel, ouvr. cité. p. 2.58. Voir Sept et Pierre Vandel. les autres avaient
encorej.an sujet de cette marche, le dos- été délégués comme conseillers des pro-
sier P. H.. n" 12'11. (Nnt.e ries (•diU'urs.) cureurs. {Noie des éditeurs.)
66 MARCHE DU 3o MAI A LAUSANNE. 1 5^0
occasion, seraienl pris sui' les biens des Arlicuians (jui avaient
plong-é leur pairie dans de si grandes difficultés.
Les députés étant partis incessamment pour Lausanne, la
première séance y fut tenue le 3i mai. Jean-Rodolphe d'Erlach et
Jean-Rodolphe de GrafFenried, y furent jua;-es de la part du canton
de Rerne, et Jean-Rodolphe de Diesbach, Nicolas de Watteville,
Augustin de Lûlernau, Guillaume Zieli, Jean Thoimann et Jean
Week, procureurs \ Les Bernois étant les demandeurs, leurs pro-
cureurs parurent les premiers et demandèrent fpie les Genevois
fussent condamnés avec dépens à sceller le traité fait par leurs
députés au mois de mars i53(j, puisqu'il avait été fait en bonne
forme, passé par des gens qui avaient une due et légitime charge,
et que Monathon, l'un des députés, l'avait retiré depuis, de la chan-
cellerie de Berne et apporté ensuite à Genève, ce qui était comme
une espèce de confirmation.
Les procureurs des Genevois répondirent tout ce qui avait été
déjà allégué à diverses fois dans les différentes conférences qu'il
y avait eu sur cette matière, soit à Berne, soit à Genève, et qu'il
n'est pas nécessaire de répéter ici. Je remarquerai seulement t|ue
le précis des diverses allégations, répliques et dupliques qui furent
faites de part et d'autre se réduisait à ceci :
Les procureurs de Genève représentaient aux juges que les
seigneurs de Berne ne pouvaient pas ignorer cpie, (piand leurs
supérieurs avaient contracté l'alliance avec leurs Excellences ,-
celle-ci n'avait-été censée consommée qu'après avoir été approu-
vée dans tous les Conseils et qu'elle ne fut scellée qu'ensuite de
cette approbation. Qu'il en devait être de même du Irailé en (jues-.
tion; qu'encore que Monathon l'eût retiré de la chancellerie de
Berne, la ville de Genève n'i'tait point engagée par là à l'accepter,
d'un côté, parce que Monathon fît seul cette affaire et de l'autre, (jue
' Cf. Eidg. Abschiede, t. IV, i c, p. 1207. — Le nom de .lean Week n'y figure pas
parmi les envoyés bernois, mais nous le trouvons dans le procès-verbal de la marche,
dont un exemplaire français subsiste aux Archives de Genève (P. H., n» 1231). Gautier
avait lu Vecii, Roget (t. I, p. 272), plus inexactement encore, Weelz ; la lecture Week
n'est pas douteuse, d'autant plus qu'elle est confirmée par une superbe signature de l'une
des pièces du dossier. (Nute di's éditeurs.)
l54o PLAIDOYER DES REPRESENTANTS DE GENEVE. 67
le trailô qu'il retira et qu'il apporta à Genève était écrit en alle-
mand, lani>ue inconnue dans celte ville, d'où il fut aussitôt renvoyé
à Berne pour être traduit en français. Que quand on en cul la tra-
duction à Genève, les députés qui l'avaient passé soutinrent, sous
peine de la vie s'ils ne disaient pas la vérité, de n'avoii- point
accordé la plupart des articles qu'il contenait, de la manière ((u'ils
étaient exprimés. Qu'ainsi, et par la nature des articles contraires
au.x instructions données aux députés et par le désaveu des mêmes
députés, il paraissait ([u'on avait toujours été à Genève dans la
ferme résolution de ne les jamais accepter, ce que l'on témoigna
d'abord, et par lettres et par députations, à leurs Excellences de
Berne,
Ensuite, pour prouver d'une manière juridique que les députés
avaient excédé leurs pouvoirs et fait le contraire de ce que por-
taient leurs instructions, les procureurs produisirent ces instruc-
tions et, en même temps, les traités faits avec les seigneurs de
Berne en i53(), une copie des Franchises de Genève, une autre de
la sentence de Payerne, et des copies vidimées des anciens actes
passés entre les comtes de Genevois et le prieur de St- Victor et le
Chapitre de St-Pierre, par où les juges pouvaient voir d'une ma-
nière claire et évidente quels étaient les droits de la ville de Genève
sur les terres de St- Victor et Chapitre, d'où ils conclurent que les
députés ayant été expressément charg-és de ne rien passer qui fût
contraire à ces traités, comme cela paraissait par leurs instructions,
s'il fallait que la ville de Genève perdît les droits qui lui étaient
acquis par les traités les plus solennels, parce que ces mêmes dé-
putés avaient évidemment contrevenu à leurs ordres, il n'y aurait
rien sur quoi l'on dût compter d'état à état. Qu'en un mot, ni le
traité perpétuel fait entre les deux villes, ni celui de l'alliance, con-
firmé encore par des lettres des seigneurs de Berne, du mois de
mars i538, lesquelles ils produisirent^ ne pouvaient pas être en-
freints par la prévarication de trois particuliers. Et tju'au reste,
dans tout ce qui s'était passé, les seig-neurs de Genève ne préten-
daient imputer quoi que ce soit à leurs Excellences de Berne, mais
aux seuls députés (pii , poin- tronquer leurs dites Excellences,
68 RÉPONSE DES DÉlÉGUÉS BERNOIS. l5/|0
avaient, fabricjiii'- dr fausses instructions, niiiuitt'es par l'un d'eux,
et desquelles ils jjroduisaient l'original'.
Il était assez difficile aux procureurs de Beine d'opposer rien
de solide à ce que nous venons de rapporter, aussi n'y firent-ils que
des réponses vagues et générales qui n'allaient point au l'ait. Ils
dirent ([ue les députés qui avaient |)assé les articles étaient trop
bien informés des droits de Genève et du conteiui des Iraiti-s d'al-
liance pour avoir, par ig'uorance, rien accordé qui y fut contraire,"
et que les Genevois étaient trop attentifs à leurs intérêts pour les
avoir mis entre les mains de gens capables de prévarication et de
violer leurs ordres. Que les députés avaient eu une entière liberté
de passer les articles dont ils étaient convenus et que l'on n'avait
employé à Berne aucune voie violente pour les y contraindre, mais
qu'il y avait quelque apparence qu'on les avait forcés à Genève de
dire qu'ils n'avaient pas accordé les articles tels qu'ils se trouvaient
couchés dans le traité apporté de Berne. Ou'enfin, on ne pouvait
pas dire que ce traité fut contraire aux traités précédens, mais que
c'était seulement une explication de quelf|ues-uns des articles qui
y étaient contenus.
Il n'y avait qu'à lire les pièces produites |)ar les procineurs de
Genève pour voir le peu de fondement de cette dernière défaite des
Bernois. Aussi les juges de Berne, soit que l'évidence du droit des
Genevois, ([ui était si claire cpi'il n'était pas possible d'y résister,
les eût frappés, soit qu'ils eussent ordre de leurs su])érieurs qui-
voulaient encore garder quelque mesure avec la ville de Genève,
afin de l'engager à ne pas traiter à la rigueur les Articulans ([u'ils
protég'eaient, qu'ils eussent ordre, dis-je, de ne pas [tousser les
choses à l'extrémité, donnèrent les mains à cette résolution (pii
fut prononcée aux parties, du consentement des juges de Genève :
que les juges de la marche les exhortaient à terminer leurs flitfi-
cultés à l'amiable. A quoi les procureurs des uns et des autres
ayant consenti, sous l'agrément de leurs supérieurs, les juges
se réassignèrent à la même ville de Lausanne, au /j juillet, pour
' Archives, P. H., n" 12.31, avec cetlP inscription : « Original des instructions
contrefaictes par Aniyé Cliapeauro^e. » Cf. Roget, t. I. p. 220. {Note des éditeurs.)
l54o CONDAMNATION DES AKTIGL'LANS. 6y
finir enlif'reiiieiit ce procès sur ce pied-là, après (juoi l'on se
sépara ' .
Gependanl les trois Articulans n'ayant point comparu, après
tous les délais des proclamations expirés, l'on commença par
déclarer leurs places de conseillers du Petit Conseil vacantes, le 20
mai, et Pierre \'andel, Claude Roset et Claude Salaz furent élus
pour les remplir'.
L'on continua les jours suivans l'instruction de leur procès, de
sorte (jue tout était pnM |)our donner un jugement définitif, lorsque
le temps marqué pour tenir la marche à Lausanne dont nous avons
parl(''% arriva, ce qui porta le Conseil des Deux Cents à faire sus-
pendre ce jug-ement juscju'après que la marche serait finie. Pen-
dant qu'elle était assemblée, les seigneurs de Berne écrivirent une
lettre au Conseil*, par laquelle ils le priaient de surseoir toute pro-
cédure contre les Articulans, parce qu'ils espéraient que le procès
qui était entre les deux états pourrait se terminer à l'amiable.
Le peuple, ([ui fut informé de celte demande et auquel la
lettre de Berne fut lue, en parut fort chag-rin. Il se fit un grand
tunmlte dans l'assemblée, ce (|ui la fit séparer en désordre. Les
Bernois, qui apprirent la chose, prirent ce qui s'était passé pour
un refus, ils écrivirent une seconde lettre adressée à tous les
Conseils, où ils faisaient de grands reproches du peu d'ég'ard que
]\)\i avait pour leurs prières, lesquelles ils réitéraient de plus fort%
mais le peuple, indigné de la conduite des Articulans, n'y voulut
point donner les mains et quoit|u'ils eussent encore dans le Conseil
nombre de partisans, il y fut pourtant résolu par la plus g-rande
voix, le 5 juin, que les syndics procéderaient incessamment à leur
jug-ement% ce qu'ils firent le jour même. La sentence qui fut rendue
contre eux fui lue de dessus le tribunal j)ai' le syndic Antoine
Gerbel. Elle portait que, paraissant clairement, tant par le procès
' Procès-verbal de la niarclie, pièce * Archives, P. H., n» 1243 (26 mai
citée. IbW).
- R.C., vol. 3i, fo 240 r". ' Ibid. (4 juin). — Ces deux lettres
• C'est-à-dire celle du 30 mai. (Noie ont été publiées par Turrettini et Grivel,
des éditeurs. j ouvr. cite. p. 239. iNote des éditeurs.)
" K. C, \ol. 34, 1» 269 ro.
70 CARACTÈRE DE JEAN PHILIPPE. l54o
(jui avait, été instruit à l'instance du lieutenant et du procureur
général que par leur l'uite et contumace, contre le serinent (ju'ils
avaient fait de se représenter, atteints et convaincus du crime de
fausseté, de rébellion et de désobéissance aux ordres de leurs supé-
rieurs, laquelle était d'autant plus énorme qu'elle plong-eait la Ville
dans des pertes très considéral)les; qu'elle avait causé et qu'il était
à craindre qu'elle ne causât, dans la suite, de g-rands maux à l'Etat,
les syndics et Conseil, juges des causes criminelles, les pronon-
çaient et déclaraient faussaires et rebelles, et pour les punir de
leurs crimes, les condamnaient à avoir la tète tranchée à Cliampel,
conlîscant tous leurs biens au profit de la Ville, pour donner
exemple à ceux qui tel cas voudraient commettre'.
Cette sentence émut extrêmement les adliérens des trois Arti-
culans. Ils étaient encore un grand nombre dans la ville, mais il
s'en fallait de beaucoup qu'ils fussent assez puissans pour être les
plus forts. Aussi y eut-il une grande témérité d'entreprendre,
comme ils firent, d'exciter une sédition pour se rendre les maîtres
et faire révoquer ensuite le jugement qui avait été rendu. Cepen-
dant, c'est à quoi ils se portèrent le lendemain 6 juin, qui était un
dimanche. Il serait difficile de marquer quels moyens ils s'étaient
proposés pour exécuter leur dessein. Il |)aiaîtra, parce que nous
en dirons, qu'ils n'étaient pas des mieux concertés, aussi avaient-ils
à leur tête un homme peu capable de les bien conduire : c'était
Jean Philippe, capitaine général. Bonivard, qui vivait de son temps-
et qui le connaissait, nous a décrit ses mœurs et son caractère dans
un petit traité qu'il a fait et qui est intitulé : De l'ancien et nouveau
gouvernement de Genève et de son origine^. J'emprunterai donc
de lui ce qu'il en dit pour caractériser ce chef de sédition. C'était,
dit cet auteur, un homme riche et en même temps libéral, endroit
propre, plus qu'aucun autre, à s'attirer les cœurs de la multitude et
surtout des jeunes gens qui, dans ce temps-là, étant plongés dans
' Archives, P. H., n» 1229. Le ban- ' Advis et devis de l'ancienne et nou-
nissement à perpétuité ne réunit que quel- velle police de Genève (publ. par Gust.
quesvoix (R. C, vol. 34, fos 267, 26K). Revilliod), Genève, Fick, IStiS, in-8,
Cr. Hogel, ûuvr. cite. t. I, p. 227, noir. p. 47. i Note des édite ur-i.)
(Note des éditeurs.)
l54o ÉMEUTE DU 6 JULV. 7I
la débauche, étaient dévoués absolument à ceux qui leur ouvraient
leur bourse et qui se rencontraient avec eux dans les cabarets.
Il passait pour avoir du courage et c'était encore un moyen
de se faire aimer du peuple, mais il avait peu de prudence et il
était incapable de concerter avec quelque habileté les moyens
de faire réussir ce ipi'il entreprenait. II se laissait facilement
prévenir, et quand une fois il l'était, on ne le ramenait pas faci-
lement, ce qui lui faisait faire de fausses démarches, par où
SOS desseins échouaient à l'ordinaire. Ces qualités n'étaient point
celles qu'il fallait à un chef de parti, qui n'a pas moins besoin
de savoir faire, d'intrig-ue et de souplesse que de fermeté et de
courage. Aussi ne réussit-il pas dans son entreprise, comme nous
Talions voir.
Le dimanche 6 juin, Jean Philippe, avec les principaux de
ceux de son parti, soupa dans un cabaret, et là ils concertèrent
entre eux d'exciter une sédition dans la ville aussitôt qu'il serait
nuit, en attroupant tous ceux sur qui ils pouvaient compter, qui
devaient sortir de leurs maisons, armés et, quand ils se verraient en
assez grand nombre, attaquer les autres qu'ils rencontreraient ou
qui seraient assez hardis pour les venir chercher. Leur quartier
d'assemblée fut marqué à la place de la Fusterie, où était la maison
de Jean Philippe. Celui-ci, impatient d'exécuter son entreprise,
voyant venir en ce lieu-là quelques particuliers qu'il reconnut pour
n'être |)as de son monde et (jui étaient accourus au bruit que la
troupe séditieuse faisait, courut à eux armé d'une hallebarde, les
attaqua, en blessa deux ou trois, entre autres un nommé Jean
d'Abères, qui le fut à mort. En même temps, on vit tirer quelques
coups d'arquebuse de la maison de Jean Philippe sur ceux du parti
opposé, qui arrivaient toujours en plus grand nombre à la place;
l'on jeta aussi sur eux quantité de pierres et à défaut de pierres,
des ustensiles de cuisine, d'une maison voisine sous les fenêtres de
laquelle ils étaient. Il y eut bien des coups donnés, dont quelques
personnes furent tuées, mais les partisans de Jean Philippe n'eu-
rent pas longtemps le dessus. Ceux (jui n'étaient pas de leur cabale,
accourant à tous momensau lieu du tumulte en plus grand nombre,
ce chef de sédition, abandonnant la place, se retira avec ses plus
']2 ARRIVÉE DES BAILLIS BERNOIS DA.NS LA VILLE. l54o
afidés dans sa maison, el toute la troupe séditieuse fut dissipée
dans un moment.
Aussitôt après, le Conseil fut assemblé. Sur le champ même, il
fit prendre des informations de ce qui s'était passé et il donna des
ordres pour la sûreté de la ville, pendant le reste delà miit'. Le
lendemain, le Conseil des Deux Cents se rendit à la maison de ville
à cinq heures du malin et il ordonna que l'on se saisît incessam-
ment de Jean Philippe et des séditieux qui étaient dans sa mai-
son, et afin qu'ils ne pussent pas échapper, qu'on tînt les portes
de la ville fermées. Il fit aussi commander à tous les particuliers
de se tenir prêts p(Mir se rendre au premier ordre devant la maison
de ville, afin de prêter main forte aux magistrats, s'il (Hait néces-
saire '.
Jean Philippe se cacha si bien (ju'on ne le |)ut point trouver
d'abord, c'est ce qui porta le Conseil à le faire proclamer incessam-
ment, de même que ses adhérens, avec ordre à tous ceux qui sau-
raient où ils étaient, de les révéler sous peine de la vie.
Cependant les baillis voisins, qui avaient été avertis de ce qui
se passait par un des séditieux qui était sorti de la ville, le soir pré-
cédent, avant que les portes fussent fermées, et (}ui était allé à Gex
où se trouva le bailli de Ternier avec celui du lieu, vinrent en dili-
g'cnce à Genève, pour soutenir, s'il était nécessaire, ceux de qui ils
n'embrassaient que trop ouvertement les intérêts. Ils se trouvèrent
d'assez bon matin devant la porte de la ville, qu'on avait eu la pré-
caution de ne point ouvrir par les raisons que nous avons dites,
où il leur fallut attendre quelques momens pendant qu'on alla
chercher la clé qui était à la maison de ville. Aussitôt que la porte
leur fut ouverte, ils vinrent au Conseil, où ils témoignèrent beau-
coup de surprise de ce qu'ils l'avaient trouvée fermée, ce qu'ils
attribuèrent à la défiance (jue l'on avait d'eux, demandant avec
hauteur qu'on leur déclarât si l'on regardait leurs supérieurs
comme amis ou comme ennemis de l'Etat.
On tâcha de les apaiser du mieux que l'on j)ul e( de lever le
scandale qu'ils prenaient si mal à propos, en leur disant le sujet
• R. G., vol. 3'l f"s 270-271. ^ Ibid., f'J 275.
l54o ARRESTATION UE JE^V.\ FUILII'PE. ^3
(|ui avait obligi' le niayistral à taire tenir, contre l'ordinaire, les
portes fermées. On les informa de ce qui s'était passé pendant la
nuit et on les assura que le (Conseil n'avait rien autant à cœur que
de se conserver la bienveillance des seigneurs de Berne, envers
lesquels il serait très fâché de niancpier à aucun des devoirs aux-
quels la Ville était ennajj;ée par l'alliance'.
Après qu'ils furent informés de ce qui s'était passé et des
mesures (jue l'on prenait pour s'assurer des auteurs du tumulte, ils
eurent la hardiesse de dire que, ijuand il arrivait dans la ville des
désordres de cette nature, il en fallait aussitôt donner avis à leurs
supérieurs, lesquels nommeraient des commissaires qui viendraient
mettre la paix. On leur répondit (pie le magistrat était préposé
pour réprimer l'insolence de ceux qui troublaient la tranipiillité
publique, qu'on allait continuer avec vigueur et sans relâchement
les procédures (|ui avaient été commencées et que l'on rendrait
ensuite un jugement contre les coupables, qui épouvanterait ceux
qui voudraient faire de semblables entreprises et qui sérail ap-
prouvé de tout le monde.
Il fallut que les baillis se contentassent de cette réponse,
après quoi ils s'en allèrent à leur logis de la Tour Perce', où ils
avaient accoutumé de se rendre quand ils venaient à Genève.
Jean Philippe, qui ne se crut pas en sûreté dans sa maison, s'était
sauvé par dessus les toits dans cette hôtellerie. Bonivard dit ' qu'il
se fit connaître aux baillis et que même ils projetèrent de le faire
sauver de la ville, mais ils furent prévenus par la justice qui,
ayant appris que ce chef de sédition était caché dans la Tour Perce,
l'y fit aussitôt chercher. Les baillis, qui étaient à table, ne furent
pas peu surpris, et même ils ne furent pas sans appréhension par
rapport à leurs personnes, quand ils apprirent qu'une foule prodi-
g-ieuse de peuple, qui attendait devant le log^is, avait accompagné
la justice pour lui faire main forte, mais on les rassura et cepen-
dant, en fouillant dans la maison, l'on trouva Philippe caché dans
l'écurie, sous un tas de foin.
' ti. C, vol. ;{4, 1" 27(5 r". Lulliii, l'un des trois .\rticnlans. {Xote des
* Cette tiôtellerie célèbre était alors éditeurs.)
tenue par François Liilliu, frèiê de Jean ^ Ouvr. cite. p. 30.
^4 LES BERNOIS INTERVIENNENT EN SA FAVEUR. 15^0
On le mena aussitôt aux syndics qui attendaient dans la rue,
lesquels le firent conduire par les valets de ville en prison. Il fut
suivi de ce même peuple qui était devant la Tour Perce et qui était
tellement animé contre Philippe, que les syndics, revêtus des mar-
ques de leur dignité et soutenus par des valets de ville armés de
hallebardes, eurent beaucoup de peine à faire écarter cette popu-
lace et à l'empêcher de se jeter sur le prévenu pour l'immoler sur
le champ même et sans autre forme de procès, à sa fureur. Ce qui
fait voir combien peu doivent compter sur la faveur du peuple
ceux qui en ont été le plus flattés, et comment il passe en un
moment de l'amour, de l'attachement et du dévouement même
qu'il avait pour des particuliers, à des sentimens tout opposés. Sur
quoi, l'auteur que je viens de citer remarque que plusieurs de
ceux qui avaient été le plus attachés à ce chef de sédition, auxquels
il avait donné divers repas et de l'argent sur le marché, firent
paraître plus d'irritation que les autres et se joignirent à ceux qui
demandaient avec le plus d'instance au magistrat qu'il lui fît subir
incessamment la peine qu'il avait méritée.
Aussitôt après son emprisonnement, l'on convint des juges
qui devaient assister en son [procès avec les syndics, en place de
ceux du Conseil ordinaire qui se trouvaient réeusables. Ces juges
s'occupèrent pendant deux jours à faire répondre Philippe et les
autres séditieux qui avaient été pris en même temps, à les confron-
ter et à faire les autres procédures que l'on a accoutumé de faire en.
de semblables occasions, de sorte que le procès du premier fut en
état d'être jugé le lo du même mois de juin. Pendant ces deux
jours, une foule prodigieuse de peuple venait presser à tous
moinens le magistrat de prononcer la sentence et l'on eut beau-
coup de peine à modérer son impatience.
U'un autre côté, les baillis sollicitaient le Conseil de sus-
pendre, ils n'avaient pas manqué de donner avis à Berne de ce qui
se passait à Genève, par un exprès qu'ils firent partir la nuit du 6
au 7, et les seigneurs de ce canton ordonnèrent aussitôt aux sei-
gneurs de Uiesbach et de Gralfenried, qui étaient encore à Lausanne
depuis que la marche s'était séparée, de se rendre incessamment à
Genève pour y agir avec les baillis de Gex et de Ternier, confor-
l54o INSUCCÈS DE LEUKS DEMARCHES. ^5
mcnient à leurs intentions. Ils y arrivèrent le lo au matin. Ils
deniantlèrent, dans le moment même, audience au Conseil, où ils
représentèrent que leurs supérieurs ayant appris ce qui était arrivé
et que les Conseils étaient dans le dessein de procéder incessam-
ment au jugement de ceux qui étaient accusés d'avoir causé le
tumulte, ils les avaient envoyés pour prier le magistrat de ne rien
précipiter et de suspendre toute cette affaire jusqu'après la journée
qui était assig-née à Lausanne au 4 juillet, pour finir à l'amiable
les difficultés ventilantes entre les deux états, dans lacpielle on
pourrait aussi terminer cette dernière affaire d'une manière que
tout le monde aurait sujet d'être content. Qu'ils avaient ordre de
faire avec instance cette prière et de dire que leurs supérieurs
prendraient les égards que l'on y aurait, comme une marque de
la considération que l'on avait pour eu.x'.
Pendant (jue l'on délibérait sur la réponse, l'on apprit que
Jean d'Abères, que Philippe avait blessé à mort, venait d'expirer
et que sa veuve et son fils avaient fait porter son corps devant la
maison de ville pour le faire voir aux juges et les toucher par là
de pitié, et qu'ils demandaient avec de grands cris que l'on fît jus-
tice du meurtrier de leur mari et de leur père'. Ce nouvel événe-
ment tira le Conseil de l'embarras où il était. Les juges trouvèrent
qu'ils ne pouvaient pas, sans prévarication, s'empêcher d'accorder
la justice qu'on leur demandait, puisque la mort avait suivi la bles-
sure, que d'Abères avait accusé Jean Philippe, avant de mourir,
d'avoir fait le coup, ce qui avait d'ailleurs été prouvé par quantité
de témoins, d'une manière juridique, et que l'aveu du coupable qui
avait confessé le cas à la question, mettait le fait hors de toute
contestation. Qu'ainsi, tjuand on ne le considérerait point comme
chef d'une sédition très dang-ereuse, on ne pouvait pas s'empêcher de
le regarder comme un homicide et de le punir en cette qualité, et
c'est ce tpi'on alla dire aux députés de Berne, dans leur logis, de la
part du Conseil. Ce refus ne rebuta pas ces seigneurs : ils voulurent
avoir encore une autre audience où ils firent de nouvelles instances.
Ils dirent que si Jean Philippe était admis à se défendre, il ne lui
' R. C, vol. 34, fo 283. « Ibid., fo 284 ro.
nQ COiXDAMNATION DE JEAN PHILIPPE. l54o
serait pas impossible de faire voir que d'Abères avait été tué |)ar un
autre. Qu'il y en avait plusieurs (|ui étaient dans le même cas que
Philippe et qui pourraient èlre trouvés autant coupables, si on les
pressait de la même manière, mais cpi'ils voyaient bien qu'on en
voulait à cet homme-là et que c'était plutôt la haine particulière
(jue l'on avait contre lui, (pie l'amour de la justice (jui faisait agir
ses jug'es. Qu'on devait faire attention à la manière dont leurs supé-
rieurs prendraient ce refus, qu'ils en seraient vivement piqués et
(jue l'on se repentirait, lors([u'il n'en serait plus temps, de ne leur
avoir pas donné la satisfaction qu'ils demandaient. Qu'au fond, le
tunmlte et tout ce ipu l'avait suivi ayant été causé à l'occasion du
traité fait par les Articulans et le procès (pii était là-dessus entre
leurs supérieurs et la Ville n'élant point encore décidé, rien n'était
plus naturel et plus raisoiuiable que de suspendi'e ce jugement jus-
qu'après la lin du procès ' .
Il n'est pas besoin de beaucoup d'attention pour sentir le peu
de solidité, poui- ne pas dire l'injustice, qu'il y avait dans toutes
ces raisons, aussi ne firent-elles aucune impression. Cependant les
juges, pour s'autoriser davantage, portèrent la demande des com-
missaires de Berne dans le Grand Conseil, qui ap|)rouva le refus'.
On le fit donc à ces seigneurs, une seconde fois, le plus hon-
nêtement qu'il fut possible. On leur dit que ce n'était qu'avec une
extrême |)eiue (pi'on ne pouvait pas leur agréer, mais que le cas
était si énorme (pie le magistrat se voyait nécessairement obligé à .
punir le coupable et à le faire incessamment. Bonivard dit ' que,
pour leur fermer la bouche, on leur demanda ce (pi'ils auraient fait
à Bei'ue s'ils s'étaient trouvés en de semblables circonstances et
s'ils auraient hésité le moins du monde à laisser faire à la justice
son cours, et ([u'ils ne surent (pie répondre à cette question.
Les juges s'étant rassemblés incontinent après que le Grand
Conseil se fut séparé, procédèrent sans délai au jugement de Jean
Philippe et ils le condamnèrent, comme séditieux et comme liomi-
cide, à avoir la tête tranchée et son corps à être pendu au gibet de
' R. G., vol. 3'i, f" 284. " Ouvr. cité, p. :i'2.
■> Ihid., fo "286.
l54o TEXTE DE CETTE SENTENCE. 7 y
(lliainpel. Cette sentence fut prononcée et exécutée le jour même.
Cependant le Conseil des Deux Onts accorda, à la requête fie
.ses parens, son corps pour être enterré dans le cimetière ordi-
naire ' .
Pour mieux ju^er de celte art'aire, il ne sera pas inutile de
joindre à ce que j'en ai dit, l'extrait du procès de .Jean l'Iiilippe et
sa sentence, tels que je les ai trouvés parmi les [irocédures crimi-
nelles de l'année i54o ' :
« Le proceps faict et t'ornu'- a l'instance et proseipuition de
Mons' le lieutenant par devant Mess'^* les sindicques et conseilz de
ceste cité jug-es des causes criminelles,
contre
Johan fdz de feu Claude Phillipe citoyen et marchand en
ceste cité.
Et premièrement a spontaneemeul confessé que dimenche
dernièrement passé, sixiesme de Juing-, ledict Johan Phillipe, sor-
lissant de la maison et liostellerie de l'Ange après soupjier et de
icelle estant sorti, a desgayné son espee et allant contre le pont du
Rliosne il trouva auprès des bancs de hon. Berthollomier Fauzon
ung- jeune homme appelle .Johan Bronge citoyen de ceste cité qui
solojt pourter ung' bonet bleuz et icelluy frappa de son espee de
ung- copt d'estoc par devant, près de l'estomac, luy appellant
traistre, sans ayant lieubt alors aulcunes paroUes ny débat nj
aussi que led. Johan Brong-e heusse desgayné son espee et ayant
faict le dicl copt alla au près de la porte du pont du Rhosne et
estant arrivé frappa egre^e George Gallois et aussi Gonin Hugon
mercier, sans ce qui heulit aulcung différent avec eulx et sulicessi-
vement alla quérir ung allebard en la place de son habitacion et
après manda et alla querre certains compaignons a Sainct Gervais
tout en pourpoint pourtant sond. allebard et ce a effaict de mectre
en exequution son vouUoir. Et iceulx estre appelles, s'en retorna
et alla furieusement contre et en la place de la Fusterie la ou il
frappa Johan Menans dict Daberes garde de la tour de Sainct Legier
deux copt de son allebard dont dud. frappement est ensuyvir la
' R. C. vol. :î't. fo 288. ' Arcliives. P. H., iio HM.
78 SUITE DE CETTE SENTENCE. 1 54o
mort (liiil. Johan Daberes, causant quoy c'est faicl grand tumeulte
gênerai, duquel sont ensuyvir plusieurs homicides et blessemenl
de plusieurs personnes. Et aultrement comme plus amplement est
cnntenuz en son proce|)s. »
« Nous sindicques et juges des causes criminelleade ceste cité
de Genève avoyer viseuz le prosses fayct et formé à l'instance et
proscquution de Mous' le lieutenant esdictes causes, instant contre
toy .Johaii IMiilippe et les responces spontanées en nous maiens
fayctes et par plusieurs foys réitérées par lesquelles nous consle et
apparl que dymenche prochaiennement passé fyt assemblée de
gens et emovyl grand tumulte, duquel est procedy multres et plu-
sieurs blessures par luy fayct et perpétrées méritant griefve pugni-
cion corporelle. Az ceste cause, ayant heuz bonne participation de
conseyl avecque nous citoyens et bourgeois selon nous anciennes
coustumes, seans pour tribunal aut lieu de nous majeurs, ayans
Uieu et ses sainctes escriplures devant nous yeulx, disant aut nom
du Père, du Fils et du S'-Esprit amen, par iceste noslre diffinitive
sentence laquelle donnons icy par escript, toy Johan Philippe
condampnons az estre mené aut lieu de Gliampel et laz avoyer
Irenché laz teste de dessus les espaules jusques a ce que l'ame soyl
séparée de ton corps et leditz corps debvoyer estre ataché aut
gibet et laz teste de dessus et aiiisy fineras tes jours pour donner
exemple aux aultres que tel cas vouldroyent comecstre.
Et az vous Mons'' le lieutenant mandons et commandons nostre
présente sentence fere mecslre en exequution.
Le dixième du moy de Juingl i54o, a estee ladicte sentence
donnée et |)roferue par noble Estienne Ghappeaurouge premier
sindicque, et dempuis commandé icelle faire mectre en exequution
a Mons' le lieutenant
(Signé) Béguin ' . »
Ainsi périt Jean Philippe, capitaine général, après avoir
exercé plus d'une fois les premières charges de l'Etat, car il avait
été trois fois syndic, et après s'être concilié l'amour de ses conci-
' .Seciélaii'e du Conseil.
l54o RÉFLEXIONS SUR LA MORT DE JEAN PHILIPPE. Tq
toyens, non seulement par les endroits que nous avons marqués
ci-devant, mais encore pour avoir été l'un de ceux qui avaient le
plus contribué à l'alliance (jui fut faite entre Berne et Fribour^)', en
l'année 1626, ayant été du nombre de ceux qui, avec Besançon
Hug-ues, s'étaient retirés de Genève l'année précédente pour éviter
la persécution du duc de Savoie, et qui s'étaient rendus par des
chemins écartés et difficiles dans ces deux villes, comme nous
l'avons vu au long- dans le livre quatrième de cette Histoire'. C'est
ainsi que ceux qui se sont le plus sig-nalés dans les états par leurs
services, ternissent quelquefois dans la suite, [)ar leur mauvaise
conduite, toute la gloire qu'ils se sont acquise, et qu'ils perdent
tout le mérite de leurs actions précédentes. C'est ainsi que ceux qui
ont travaillé pour rendre aux peuples la liberté qu'ils avaient per-
due s'attirent quelquefois par là un si grand crédit dans la Répu-
blique, qu'ils se croient tout permis et qu'il n'y a rien qu'ils n'osent
entreprendre pour satisfaire leur ambition, conduite qui leur est
tôt ou tard funeste et par laquelle ils se plongent eux-mêmes dans
les derniers malheurs.
Roset fait une autre réflexion' par rapport à Jean Philippe et à
ses trois collègues au syndicat en l'année i538. Le bannissement
de Farel et de Calvin avait été l'ouvrage des quatre syndics de cette
année, mais ils ne portèrent pas loin, dit-il, la peine d'un arrêt
Si injuste et l'on remarcpia en cela un jug-ement visible de la
Providence contre eux : deux ans après, ils devinrent l'horreur du
peuple parmi lequel ils étaient tout puissans en i538 et firent une
fin très malheureuse. Deux d'entre eux furent du nombre des trois
Articulans, Jean Philippe périt comme nous venons de le dire, et
Claude Richardet, qui était le premier des quatre, qui avait dit par
dérision à Calvin que les portes de la ville étaient assez larges pour
en sortir et qui était entré fort avant dans cette sédition, eut aussi
une fin funeste. Pour éviter le châtiment qu'il appréhendait, il prit
le parti de s'i'vader quelques jours après l'exécution de Jean Phi-
lippe, mais il ne sortit pas par la porte de la ville qu'il avait faite
si large à Calvin, de peur d'être reconnu: afin d'échapper sûrement,
' Voy. t. II. p. 206. « Oiivr. cité, liv, IV.(-lia|). H, p. 277.
8() NOUVEAUX ATTENTATS DES BAILLIS BERNOIS. 1 54o
il se fit. dévalor par une fenêtre (]ui était à la muraille de la ville,
mais coinuie il était fort gros, la corde rouipit et cette chute lui
causa une coiilusiou qui le fit tomber dans une lang-ueur dont il
mourut peu de temps après '.
L'irritation du peuple étant apaisée par la mort de Jean Phi-
lippe, le Conseil ne se pressa pas de juq-er les autres prisonniers.
Cependant les baillis du voisinage conliiuiaient d'en user fort mal
avec Genève, non seulement en faisant tous les jours de nouveaux
attentats à la juridiction, mais aussi en recevaiil ceux qui, pour
avoir eu part à la sédition et avoir été de la cabale des Articulans,
étaient contraints de quitter la ville, et ils leur faisaient mille
accueils. On en écrivit à Berne pour s'en plaindre et pour prier les
seigneurs de ce canton de défendre à leurs baillis de recevoir et de
protéger les ennemis de la Ville', mais ces plaintes ne produisirent
aucun effet. Ils continuèrent leurs attentats sur les terres de
Genève. Le bailli deTernier fil ordonner aux habitans du village de
Neydens de se trouver aux montres sous le capitaine de son bail-
liage, sous |)eine de confiscation de corps et de biens, quoique ce
villag-e fut de la dépendance du mandement de Peney et appartînt
ainsi à la seigneurie de Genève en toute souveraineté. L'on s'en
plaignit vivement à ce bailli et on lui dit que l'on s'ojiposerait
vigoureusement à l'exécution de l'ordre injuste qu'il avait donné,
ce qui fit que cette affaire n'eut pas de suite pour lors '.
Au commencement de juillet, on renqilit trois places vacantes
dans le Conseil, riine par la mort de Jean Pluli|)pe, les deux
autres par la désertion de Claude Richardet dont nous avons parlé
ci-devant, et celle de François Rosset cpii s'était aussi retiré sur
les terres de Berne. Ceux qui furent élus en leur place furent Jean
Ami Curtet, Ami Perrin et Louis Chabod '.
Quoique l'on fût extrêmement aigri à Berne contre Genève, à
cause du jugement rendu par rapport aux Articulans et de celui
de Jean Philippe, cependant la journée de Lausanne, qui avait été
' Au sujet de cet incident, cf. Roget. ' Ibid., f" .307 r'>.
(juvr. cité, 1. 1. p. 255. {Note des éditeurs.) * Ihid.. f» 31H.
' Miniile orisinalp an R. C . vot 34.
f" 294 (14 juin).
l54o MARCHE DU l\ JUILLET A LAUSANNE. 8l
réassig-née au 4,jui"fl, 'ic laissa pas de se passer à la satisfaction
des Genevois'. Les ju§-es et les commissaires établis de part et
d'autre s'y rendirent dans le temps manjué. Quand ils furent
assemblés, les députés de Berne déclarèrent qu'ils avaient ordre de
leurs supérieurs de dire que leur intention n'ayant point été de sur-
prendre leurs alliés de Genève lorsque le traité du mois de mars
1539 fut passé et ne voulant pas non plus les contraindre à l'ac-
cepter, ils consentaient, pour le bien de paix, (pie ce traité fût
regardé comme non avenu et que les parties fussent remises dans
les mêmes droits qu'elles étaient avant qu'il eût été fait, mais qu'ils
croyaient aussi que les seigneurs de Genève devaient de leur côté
révoquer la sentence qu'ils avaient rendue contre les trois députés
avec qui le traité fut nég-ocié et les rétablir dans leurs honneurs et
leurs charges. Après quoi, les deux états pourraient s'entendre à
l'amiable sur toutes les difficultés qui depuis longtemps avaient été
sur le tapis e( trouver des tempéramens qui accomoderaient tout,
ce qui ramènerait la paix et la bonne intelligence.
Les députés de Genève remercièrent ceux de Berne de ce que
leurs supérieurs avaient donné les mains à l'anéantissement du
traité, ajoutant que l'on n'avait jamais eu la pensée de les blâmer
à cette occasion, mais que l'on en avait toujours rejeté la faute sur
les Articulans qui avaient excédé leurs ordres. A l'égard de la
demande qu'ils faisaient en faveur de ces gens-là, ils répondirent
(pi'ils n'avaient là-dessus aucune charg-e, mais qu'ils espéraient
que, quand les seig-neurs de Berne réfléchiraient sur toute l'atrocité
de leur procédé qui ne saurait demeurer impuni dans tout état
bien policé et qu'ils penseraient qu'une des lois fondamentales de
la République est qu'il n'y a point d'appel ni de révocation dans
Genève des sentences criminelles prononcées par les syndics, ils
cesseraient d'insister là-dessus. Enfin, qu'à l'ég-ard de la proposition
qu'ils faisaient de régler les différends cpi'il y avait entre les deux
états, ils en allaient écrire incessamment à Genève pour avoir sur
ce sujet les ordres de leur magistrat auquel ils donneraient en
' On peut consulter sur cette marche, Eidg. Ahschiede. I. IV. t e. p. 122.'} et au\
.\rcllives de Genève, le dossier P. H., n" 12:!1. {Note des éditeurx )
Sa SUITK DE CETTE AFFAIRE. l54o
même temps avis de la demande que les seig'neurs de Berne fai-
saient en faveur des trois Articulans condamnés.
Les députés de Genève ayant aussitôt envoyé un exprès à
leurs supérieurs', en reçurent la réponse le 7 juillet', sur quoi les
commissaires de l'un et de l'autre état s'étant rassemblés, ceux de
Genève dirent que leurs seigneurs donneraient avec plaisir les
mains à quelque convention amiable sur les articles qui pourraient
se trouver sujets à quelque difficulté, qu'ils préféreraient cette voie
à celle du droit, ne se pouvant porter qu'avec la dernière répug-nance
à plaider contre leurs Excellences de Berne. Qu'à l'égard de la
demande (jui avait été faite en faveur des Articulans, ils n'avaient
autre chose à répondre (jue ce qu'ils avaient déjà dit auparavant;
qu'ainsi ils les priaient instamment de ne plus presser cet article et
de considérer que les seigneurs de Berne s'étant engagés par l'al-
liance à maintenir l'honneur et l'avantage de la ville de Genève,
cet honneur leur devait être plus cher que celui de trois particu-
culiers et qu'il recevrait une atteinte mortelle si ces particuliers
venaient à bout de faire révoquer la sentence rendue contre eux.
Cette réponse ne satisfit point les commissaires de Berne.
Comme cet article leur tenait plus au cœur qu'aucun autre, ils le
poussèrent encore vivement. Ils dirent que si ce que les trois Arti-
culans avaient fait était mauvais, ce qu'il y aurait eu de blâmable et
de condamnable dans leur procédé rejaillirait sur leurs supérieurs
qui avaient traité avec eux, et que si les Genevois étaient jaloux de"
leur honneur et ne voulaient rien faire qui put être honteux à leur
ville, les seigneurs de Berne étaient encore plus jaloux du leur;
que les mag-istrats étaient toujours en droit, selon les occasions qui
se pouvaient présenter, d'adoucir et même de révoquer les peines
qu'ils avaient infligées et qu'ainsi, s'ils avaient (juelque complai-
sance pour leurs supérieurs, l'on ne larderait pas davantage à leur
donner l'agrément qu'ils souhaitaient.
Ces secondes instances n'ébranlèrent pas les députés de Ge-
nève qui avaient leurs ordres, lesquels ils n'avaient garde de
' R. G., vol. 34, fo 324 ro (.5jnillel). Rogel, ouvr. cité, t. I, p. 2G1. (Noie des
' Au sujet des deux Conseils gêné- éditeurs.)
raiix tenus à cet égard le 6 juillet, voy.
l54o DÉPUTATION GENEVOISE A BERNE. 83
passer. Ainsi finit cette conférence de Lausanne. Nous allons voir
quelles furent les suites du refus que l'on fit de révoquer la sen-
tence rendue contre les Articulans ' .
Quelques jours après le retour des députés à Lausanne, on dé-
puta à Berne, Jean Ami Gurtet et Claude Pertemps' pour se plaindre
des continuels attentats du bailli de Ternier^ et pour prier les sei-
gneurs de ce canton de leur donner une lettre de recommandation
auprès des Fribourgeois, pour se faire restituer les droits de la
ville de Genève qu'on leur avait déjà si souvent demandés, sans
avoir pu les obtenir. C'était prendre assez mal son temps pour
avoir des grâces des Bernois. Aussi les députés ([ui furent à Berne
en revinrent fort mal satisfaits et très mortifiés. Dans l'audience
qu'ils eurent, on les voulut obliger à faire leur représentation en
allemand, ce qu'on ne relâcha que parce qu'ils dirent qu'ils étaient
dans l'impossibilité de le faire, cette langue leur étant inconnue.
Ensuite, sur les plaintes qu'ils firent contre le bailli de Ternier,
l'avojer leur dit les dernières duretés. 11 leur répondit que cet offi-
cier ne faisait rien que par les ordres de ses supérieurs, qu'il ne
maltraitait pas les Genevois autant qu'ils le méritaient, que les
Genevois étaient des gens fiers qui n'avaient rien voulu faire pour
les seigneurs de Berne, mais que ceux-ci sauraient les rendre
souples en déployant leurs forces contre eux, s'ils ne devenaient
pas plus traitables ; qu'ils avaient mauvaise grâce à leur demander
une lettre de recommandation, n'ayant rien voulu faire à la consi-
dération de leurs Excellences, et qu'au reste, les choses n'allaient
pas tout à fait comme ils le disaient, par rapport à la révocation
du traité.
Ils eurent encore le chagrin de voir dans Berne plusieurs de
la faction des Artichauts qui s'étaient retirés rière les terres de
ce canton, lesquels leur firent diverses insultes. Ils apprirent aussi
que ces fugitifs avaient présenté une requête au Conseil de Berne,
' Roget pense que ces démarches in- ' R. C, vol. 34, f» 331 r".
stantes et répétées en faveur (les Articulants ' Ibid., i" 327 \o, 328 et passtm. —
montrent que les Bernois ne se sentaient Cf. Roget, ouvr. cité, t. I. |i. 262. (Note
pas sans reproclies à leur égard ; voy. ouvr. des éditeurs.)
cité, t. I, p. 221. (Note des éditeurs.)
84 LES BAILLIS CONTINUENT LEURS EMPIETEMENTS. l54o
duquel ils avaient été très bien reçus, et qu'on leur taisait dans
cette ville beaucoup d'accueil ' .
Les mêmes députés allèrent à Fribourg-, selon les ordres qu'ils
en avaient, mais tout ce qui se passa dans cette ville par rapport à
eux se borna à des honnêtetés et à des offres de service. On leur
refusa constamment de rendre les droits qu'ils demandaient, sous
le prétexte, dit-on, qu'étant des droits impériaux, ils n'étaient pas
assez autorisés pour les restituer sans en avoir l'aveu de tout le
Corps helvétique, auquel on pourrait proposer la chose à la pre-
mière assemblée qui s'en tiendrait'.
Les fugitifs qui étaient dans le voisinage de Genève ne ces-
saient de maltraiter les particuliers de cette ville qu'ils rencon-
traient et de parler injurieusement et avec le dernier mépris de
ceux qui la gouvernaient. Les baillis de Gex et de Ternier se
rendirent maîtres des terres de St- Victor, sur la fin du mois de
juillet, faisant apposer les armes de Berne dans tous les lieux de la
dépendance de cette seigneurie, se saisissant des dîmes et des
registres de la cour du châtelain, et défendant à tous les officiers de
Genève de se plus mêler de ce qui regardait l'administration de la
justice'. Ils ôtèrent même aux sergeus la livrée de la Ville et s'em-
parèrent de tous les revenus qui appartenaient à Genève. L'on en
fit de même, peu de temps après, à l'égard des terres de Chapitre.
Ainsi les Bernois, se repentant d'être revenus en arrière du traité,
et ne pouvant plus, par ce traité, s'assujettir les terres de St- Victor -
et Chapitre, prirent un parti plus abrégé et plus sur, (jui fui celui
de se mettre en possession par la force. Il est vrai qu'à l'égard du
revenu de ces terres, les baillis n'avaient point eu ordre de les
saisir, et l'ayant fait par un motif de leur avidité et de leur haine
contre Genève, les Bernois les firent restituer aussitôt. Pour faire
encore plus de dépit aux Genevois, les officiers de Gaillard firent
des attentats contre la juridiction de Jussy en faisant faire îles
publications dans ce mandement, le territoire de Neydens fut aussi
violé par les officiers de Ternier, les armes de Berne furent mises
à Malval, quoique tous ces villages ne fussent ni de St-Victor, ni de
' R. C. vol. 34, fo 346-347 r». = Ibid.. fo 331 v».
' Ibid.
lî)f\0 DÉCISION TOUCHANT LE SECRET DU CONSEIL. 85
Cliapiire, mais appartinssent aux seigneurs de Genève en pleine
souveraineté.
Cependant il restait encore à juger quelques-uns de ceux qui
étaient prisonniers à cause de la sédition de Jean Philippe. La plu-
part furent élarg-is sous la soumission de se représenter. Il n'y en
eut (pi'un seul, nommé (^laude Palru, qui était des plus coupables,
lequel fut jugé digne de mort et fut condamné à avoir la tète tran-
chée ' .
Entre les fugitifs, il y en avait du premier rang, entre autres
un syndic do celte année, nommé Etienne Dadaz, le même qui,
au mois de février i53G, avait eu l'imprudence de se charger
à la cour de France de certaines propositions odieuses et honteuses
à la llépuljli(jue et qui était des plus attaché aux Articulans. Il
avait quitté la ville dans le temps qu'ils furent condamnés et s'était
retiré dans le canton de Berne. L'on attendit très long-temps avant
que remplir la place, mais enfin, voyant qu'il ne revenait point,
qu'il prenait des mesures pour retirer son bien de Genève et qu'il
s'était hautement déclaré pour les mécontens fug-itifs, sa place fut
déclarée vacante et on lui substitua un autre syndic'.
Comme on avait eu le malheur de voir dans le Conseil ordi-
naire divers sujets indignes d'en être membres et qui étaient
même devenus ennemis de leur patrie, il était important de s'assu-
rei- de la fidélité de ceux (jui le composaient par des moyens effi-
caces, et le secret étant l'àme des délibérations qui se prenaient dans
des temps autant épineux et difficiles que l'étaient ceux dont nous
parlons, tous les seigneurs du Conseil se lièrent par un arrêt solennel,
souscrit par tous les membres de ce corps, à ne révéler les secrets
du Conseil en quelque manière que ce fût, sous peine de la vie '.
On chercha cette année les moyensderecouvrer le mandement
• R. C, vol. :i4, f<>S44r'>. la Rive; il refusa simplement quelques
* Ibid., fo 39:! ro, 403 r». jours après, ainsi que le trésorier J. Si-
' Ibid., fo 370 v'J (6 août). — « Qu'il mou, de reconfirmer ce serment. « az cause
(loyije perdre la vie, » ilit le regi>lre. Cette des maulvex rapports. » De son côté, le
décision est suivie de la signature de tous Conseil "des Deux Cents condamnait ceux
les syndics et membres du Conseil pré- qui trahiraient le secret de ses délibéra-
sents. On y remarque, contrairement à ce lions à avoir la langue percée. Cf. R. C,
que ilit Roget (T, 2()6), celle de Girardin de vol. 34, fo 379 r». (Note des éditeurs.)
86 MARCHE DU 3 OCTOBRE A LAUSANNE. 1 54o
de Thiez, mais sans aucun succès. Le Président de Ghambéry',
qui témoignait quelque bonne Aolonté pour la République, devant
aller à Paris, on lui envoya Pierre Vandel, au mois de septembre,
pour le prier d'informer la cour des droits de Genève sur ce terri-
toire et pour lui faire voir comment cette ville en avait été dé-
pouillée injustement et sans connaissance de cause'. On écrivit
même au roi pour ce sujet et l'on promit à ce président que la Ville
lui ferait une récompense fort honnête si la chose pouvait réussir
par ses soins'.
Les Bernois, pour justifier leur conduite sur la spoliation des
terres de St- Victor et Chapitre, dont nous avons parlé ci-dessus,
prirent le parti de se plaindre des Genevois et de leur attribuer
divers attentats contre la souveraineté de ces terres, la([uelle les
Genevois ne disconvenaient pas appartenir aux Bernois et de leur
en demander la réparation. Ils convinrent donc ceux-ci et ils leur
intimèrent la marche, laquelle ils assignèrent à Lausanne au 3 oc-
tobre'. Le jour marqué, les envoyés de l'un et de l'autre état s'y
rencontrèrent. Les juges furent Jean Rodolphe d'Erlach et Jean
Rodolphe de GrafTenried, conseillers, de la part de Berne, et Girardin
de la Rive et Jean Ami Gurtct, conseillers, de la part de Genève.
Claude Pertemps, Claude Roset, Jean Lambert, Richard Vellut,
Louis Dufour, François Béguin et Jaques Des Arts furent les procu-
reurs de la même ville.
Les procureurs des Bernois, qui étaient les demandeurs,
représentèrent aux juges :
1° Qu'encore que leurs supérieurs fussent princes souverains
du prieuré de St-Viclor comme étaient autrefois les ducs de Savoie,
et que par le traité fait entre eux et Genève, le 7 août i536, ils
eussent cédé ce prieuré aux seigneurs de cette ville pour l'entretien
de leur hôpital et de leurs ministres, en se retenant toutefois les
appels, devoirs d'hommes et maléfices, comme la chose s'était pra-
tiquée de tout temps, cependant ceux de Genève s'étaient opposés,
' Raymond Pellisson, président du p. 1247, la correspondance du Conseil
Sénat de Savoie. avec ses délégués à Lausanne, Archives de
» R. C, vol. 34, fo 449 r». Genève, P. H., no 1238 et le no 1248 de la
' Ibid., fo 434 ro. même série. {Note des éditeurs.)
* Cf. Eid(j. Abschiede, t. IV, 1 c,
l54o PLAIDOYER DES DEPUTES BERNOIS. 87
autant qu'ils avaient pu, au cours des dits appels. Qu'ainsi, un habi-
tant de Troinex ayant appelé au bailli de Ternier d'une sentence
rendue contre lui par le châtelain de St-Victor, il fut saisi dans
Troinex par le dit châtelain et mené à Genève par les terres de
Berne, y ayant été détenu prisonnier jusqu'à ce qu'il eût renoncé à
son appel et payé sa partie.
2" Que les Genevois s'étaient saisis des reg'istres des notaires
décédés, rière St-Viclor, et inèino cpi'ils avaient créé de nouveaux
notaires sans les présenter aux officiers de Berne pour faire ser-
ment entre leurs mains, ce qui était un attentat manifeste contre la
souveraineté des soigneurs de Berne.
3" Que Jean Co([uet, conseiller de Genève, fermier de St-V^ic-
tor, avait affecté de publier que les seigneurs de Genève étaient
hauts princes et souverains du dit lieu, menaçant les paysans qui
osaient dire le contraire, et même qu'il avait, de son autorité, établi
ou voulu établir de nouvelles mesures, différentes des anciennes,
dans la dite terre.
4" Que ceux de Genève avaient fait faire aux sujets de St-Vic-
tor, par leur châtelain, de grandes défenses de ne s'adresser à
aucune autre justice qu'à la leur, ce qui est vouloir s'attribuer la
souveraineté du dit lieu.
5° Que lorsque les seigneurs de Berne ordonnèrent la visite
et montres de leurs sujets de St-Victor, le curial' du dit lieu, envoyé
à Laconnex par ceux de Genève, s'y opposa de leur part, ce qui
était directement contraire à la réserve mise au traité de i536.
6" Que les Genevois ayant fait saisir dans Troinex, par leur
châtelain de St-Victor, un larron, l'avaient condamné au bannisse-
ment et même, quelque temps après, l'avaient fait mourir. Que de
même, ils avaient condamné dans le même lieu une femme, pour
un crime d'hérésie, à être bannie, sans remettre ces criminels,
après les avoir jugés, au châtelain de Ternier, selon l'ancienne
coutume. D'où les procureurs de Berne concluaient que, paraissant
évidemment par tout ce (ju'ils avaient dit, (|ue ceux de Genève
avaient voulu usurper la souveraineté de St-Victor, nonobstant les
' Greffier du juge de St-Victor. (Note des éditeurs.)
88 RÉPONSE DES dÉpUïÉS GENEVOIS. 1 5/|0
exhortations qui leur avaient souvent élé Faites |)ar leurs seigneurs
et les g'rands bienfaits qu'ils en avaient reeus, les seigneurs de
Berne avaient été bien fondés à les dt'pouiller de ce prieuré, priant
les juges de déclarer par leur sentence la dite confiscation devoir
tenir, et de condamner ceux de Genève à tous les dépens.
Les procureurs de Genève, après avoir témoigne'' le (h'-plaisir
qu'avaient leurs seigneurs d'avoir des dilïicnltés avec l'étal pour
lecjuel ils avaient le plus de considération et d'attachement, répon-
dirent ([ue les procureurs de Berne avouant ijue leurs supérieurs
avaient dépouillé les Genevois des terres de St-Victor et Chapitre,
sans aucune forme de justice, ce qui était directement contraire au
traité d'alliance de i536, les seigneurs de Genève devaient, avant
toutes choses, être rétablis dans leur précédente possession et les
seigneurs de Berne condamnés aux dépens. Après ipioi, ils remirent
aux juges trois actes sur (juoi ils demandaient d'être jugés, savoir
le traité de l'alliance du 7 août i53G, les transactions des juridic-
tions de St-Victor et Chapitre avec des informations des dites
juridictions dûment signées et scellées, et le départ de Lausanne
du mois de juin de l'année courante i54o.
Après diverses contestations sur la manière de procéder, les
procureurs de Genève demandant avec instance qu'on leur dît droit
sur la spoliation, et ceux de Berne les sommant toujours de
répondre articulément à leurs demandes, enfin ceux de Genève
furent obligés d'y satisfaire et même ils furent condamnés à dix
écus d'or de dépens, pour le retardement qu'ils avaient causé par
ces contestations.
Les députés de Genève, pour conmiencer à répondre, prièrent
les juges de se souvenir des travaux et des guerres que leur ville
avait soufferts depuis vingt-deux ans et des frais extraordinaires
qu'il lui avait fallu soutenir, du traité (|ui fut fait en i53() entre
les deux villes, par lequel toutes leurs affaires et prétentions rf'ci-
proques avaient été réglées, de la marche tenue à Lausanne au
commencement de juin, par laquelle, en révoquant le traité fait en
i53q, il avait été dit que les deux parties demeureraient au même
étal qu'elles étaient auparavant. Oue lors de la dite maiche, les
seigneurs de Genève jouissaient des terres de St-Victor et Chapitre
l^ik^ SUITE UE CETTE AFFAIRE. 8()
I (|iic iioaiiiiluilis les officiers de iierne les en avaient dé])()iiiilés;
|iie les seignenrs défendeurs s'en étant |tlaints, les seii^nenrs
leniandeurs, \>;u- nnc lellre du 17 juillet, h-ur avaient fait une
demande et, (>our l'ohlenir, les avaient fail appeler à la présente
niarelie où ils se plaignaient de certaines prétendues infractions à
leur souveraineté de St-V'ictor et Chapitre, retpiérant (jue la confis-
(•alion de ces terres fût déclarée avoir été par eux dùnienl faite. A
quoi eux, procureurs de Genève, avaient répondu et répondaient
encore que cette spoliation était tout à fait contraire aux traités
dont ils a\aienl parlé, et (pie si les seigneurs de Berne avaient
quelque demande à faire, ils devaient y procéder par les voies de
justice, sans se faire raison eux-mêmes.
Ils dirent ensuite, sur le premier article de la demande des
seigneurs de Berne, tju'ils n'avaient jamais eu la pensée de toucher
à leur souveraineté, qu'ils la reconnaîtraient toujours conformé-
ment au traité de i53G, avec les réserves qui y étaient contenues et
selon les anciennes coutumes. Que ces anciennes coutumes dont ils
demandaient l'observation se voyaient par les transactions qu'ils
produisaient, faites entre les anciens comtes de Genevois et les
prieurs de St- Victor, par divers procès et par plusieurs informa-
tions qu'ils y avaient jointes. Que les appels n'allaient point du
châtelain à ces seig-nenrs, mais qu'ils étaient auparavant portés
devant le juge de St-Victor qui était établi par le prieur ou son
fermier, d'où ensuite, pour la sentence souveraine, on pouvait se
pourvoir au prince, qu'aussi les seig-neurs de Genève n'a^•aient
point contrevenu à tout cela. Que pour ce qui regardait l'Iiabitant
du villag-e de Troinex dont il avait été parlé, ils ajoutaient (jue les
seig-neurs de Berne avaient été mal informés par les Savoyards
qui rendaient auprès d'eux aux seigneurs de Genève tous les
mauvais offices qu'ils pouvaient, ([ue cet homme-là n'avait point
été pris ni conduit sur les terres de Berne, mais qu'un jour étant
venu, lui et sa partie, à Genève, devant le juge ordinaire de la
Ville, ils s'étaient fait partie l'un à l'autre et s'étaient rendus en
prison, d'où ils étaient sortis (juelque temps après par accommode-
ment, ayant renoncé à leur appel, comme il paraissait par le traité
de cet accommodement, lequel on produisit.
go SUITE DE CETTE AFFAIRE. l5t\0
Sur le second, que les protocoles ou registres des notaires,
de tout temps avaient été laissés à la seigneurie de St-Victor pour
les inventoriser et conserver, comme il paraissait par les titres pro-
duits, et (jue leurs seigneurs possédant cette seigneurie selon
l'ancienne coutume, ils avaient droit de retirer ces registres. Que
pour de nouveaux notaires, ils n'en avaient créé aucun et qu'ils
avaient seulement étalili des curiaux, ou secrétaires, pour leurs
juges, sans les présenter à d'autres, conformément aux anciens
usages, si ce n'est une seule fois, pour plaire au bailli de Ternier,
priant d'être rétablis et maintenus dans leurs droits.
Sur le troisième, que le sieur Coquet n'avait eu aucun ordre
de se servir des paroles dont il était accusé ; ([ue cependant, ayant
été interrogé sm- cela, il avait |)rolest('' cpi'il n'avait point dit ce
qu'on lui imputait, n'ayant dit autre chose sinon que les seigneurs
de St-Victor avaient omnimode juridiction, excepté le dernier sup-
plice, et que les seigneurs de Berne avaient la souveraineté de cette
terre conformément au traité de i536 et selon les anciennes cou-
tumes, ajoutant ([u'il ne s'était servi d'autres mesures que des
anciennes qui étaient marquées par les prieurs de St-Victor.
Sur le quatrième, que le châtelain de St-Victor n'avait jamais
eu d'ordre de faire les tlites défenses et que les seigneurs de Genève
n'avaient point prétendu diminuer la souveraineté des seigneurs de
Berne, laquelle ils reconnaîtraient toujours comme elle était du
temps des anciens prieurs.
Sur le cinquième, qui concernait la visite et montre des sujets
de St- Victor, qu'ils priaient les juges d'ouïr ceux qui en avaient
été châtelains ; que ni les uns ni les autres n'avaient jamais rien
fait contre les anciennes coutumes et qu'ils étaient prêts à s'en
venir justifier, si on le trouvait à propos. Que la vérité était que,
de tout temps, les châtelains menaient leurs gens faire montre
dans un lieu particulier, appelé la Feuillée à Ternier, comme il
avait été pratiqué encore depuis peu, en présence des envoyés de
Berne. Enfin, qu'ils priaient les juges de commettre qui il leur plai-
rait pour aller sur les lieux s'informer des plus anciens habitans,
de la manière dont ces montres s'étaient faites par le passé, pour
s'y conformer à l'avenir.
l54o AUTRES DEMANDES DES BERNOIS. QI
Sur le sixième, ils répondirent que les seigneurs de Genève
avaient omnimode juridiction, mère et mixte empire sur St-Victor,
excepté le dernier supplice qui appartenait aux seigneurs de
Berne, souverains ihi pays; (jue leurs châtelains pouvaient, par
conséquent, exercer toute sorte de juridiction jus([u(>-];i, que le ban-
nissement n'était pas le dernier supplice, qu'il n'y avait que la
mort qui fût telle, et que pour le larron qu'on disait avoir été
condamné à mort, quand on leur aurait donné le nom et le surnom,
ils pourraient répondre sur cela, ne sachant ce que c'était.
D'où les députés de Genève concluaient qu'ils n'avaient rien
fait que conform(''ment aux traités et transactions rpii avaient été
allégués; qu'ils devaient, par conséquent, être rétablis et maintenus
dans la possession de St-Victor et les seigneurs de Berne condam-
nés aux dépens.
Après quelques répliques de part et d'autre, les députés des
deux parties, par l'ordre de leurs supérieurs, soumirent encore à
la connaissance des juges les autres demandes des seigneurs de
Berne touchant les terres de Chapitre et les biens des anciens
bannis de Genève.
Les députés de Berne représentèrent donc qu'encore que les
ducs de Savoie eussent été reconnus de tout temps, souverains des
terres du Chapitre de Genève que les appels allassent du juge de
ces terres, à eux ou à leur Conseil, à Chambéry ou à Turin, et que
les habitans leur eussent toujours été soumis, particulièrement en
cas de guerre, les uns se rangeant sous la bannière de Ternier et
les autres sous celle de Gaillard lorsqu'ils étaient commandés,
cependant ceux de Genève, depuis quelques années, avaient fait
tous leurs efforts pour dépouiller les seigneurs de Berne, qui repré-
sentaient les ducs de Savoie, de cette souveraineté et pour se l'ap-
proprier, et pour preuve de cela, qu'ils avaient fait défendre par
leurs officiers aux habitans de Chapitre de se trouver aux montres
ordonnées par les seigneurs de Berne; qu'ils avaient de leur propre
autorité établi un notaire ou curial dans les dites terres ; (pi'en
i53g, ils avaient envoyé saisir par leur châtelain à Valleiry trois
hommes qu'ils conduisirent à Onex dans l'église, lacpielle ils firent
servir de prison, ce qui était un attentat contre la souveraineté des
(J2 RÉPLIQUE DES GENEVOIS. 1 54o
seigneurs de Berne à qui cette église appartenait absolument.
Qu'encore (jue par le traité de i536, les biens des premiers bannis^
situés dans les pays conquis par les seigneurs de Berne, dussent
appai'teuir à ces seigneurs, néanmoins les seigneurs de Genève
avaient usurpé une vig^ne des biens du nommé Déporta, l'un de
ces bannis. U'où les députés de Berne concluaient ijue celte vig-ne
avec les fruits devait être restituée à leurs supérieurs. Et pour le
reste, comme ils avaient fait touchant St- Victor.
Les dé[)ulés de Genève répondirent qu'ils avouaient (pie les
ducs de Savoie avaient été souverains des terres et des liabitans
de Glia|)itre, en laissant les seigneurs du Ghapitre dans leurs pri-
vilèges et coutumes, comme il paraissait par les transactions faites
entre eux. Oue les appels allaient devant les ducs, mais après que le
jug^e de Ghaj)itre, qui était supérieur au châtelain, avait rendu sa
sentence. Que les liabitans de Ghapitre, en cas d'armes ou de
guerre, devaient obéir aux seigneurs de Berne suivant les an-
ciennes coutumes ipii se pouvaient voir dans divers actes qu'ils
produisirent, et auxquelles les châtelains s'étaient toujours confor-
més suivant les ordres que leur avaient donnés leurs supérieurs,
lesquels ils n'avaient jamais violés. Que les seigneurs de Genève
n'avaient créé aucuns nouveaux notaires. Qu'ils n'avaient rien fait
contre la souveraineté des seigneurs de Berne dans l'affaire des
prisonniers de Valleiry, puisque Onex était de Ghapitre, de même
que l'église où avaient été mis les prisonniers. Enfin, que si la
vigne que les seigneurs de Berne demandaient qu'on leur restituât
se trouvait être des biens de Déporta, on leur eu ferait raison. Gon-
cluant, au reste, comme ils avaient fait dans l'affaire de .St-Victor.
Il y eut ensuite diverses répliques et dupliques de part et
d'autre, mais les juges ne terminèrent [)oin( le procès pour lors;
ils renvoyèrent, vu l'importance de la matière, à rendre leur sen-
tence au i4 novemlire, au même lieu '.
Les juges et les députés de Genève furent de retour le i8 oc-
tobre. Les baillis de Lausanne, de Morges et de Nyon les accom-
pagnèrent, dans leur route jus(|u'à Genève, chacun dans son bail-
' R. C, vol. 34, l'o 48:i vo.
lÔ^O LES JUGES DE LA .MARCHE DESIGNENT UN SURARBITRE. ()3
lai^e, pour les i^arantir des insultes des fui>itlfs qui (MaienI répan-
dus dans le pays de Vaud ' . Ils avaient prié les envoyés de Berne de
leur accorder cette sûreté, |)arce qu'à leur entrée dans Lausanne, ils
avaient été maltraités el injuriés par cjuelques-uns de ces §ens-là,
et entre autres par l'un des Articulans, qui leur avaient dit qu'eux
et tous ceux de Genève étaient des traîtres, des injustes et des
voleurs qui leur avaient ravi leurs biens. Ils s'étaient plaints de ces
insultes, mais ils n'en avaient eu aucune satisfaction. C'est ce qui
porta le Conseil à en faire des plaintes fort vives aux seigneurs de
Berne par une lettre qui fut écrite après le retour des députés,
dans laquelle, après avoir fait un délail circonstancié de toutes les
avanies qui leur furent faites, on leur marquait (ju'on ne croyait
pas que jamais aucun état souverain eût été traité d'une manière
si indigne. On se plaignait aussi des insultes que les citoyens et
bourgeois de Genève qui voyageaient dans le canton de Berne es-
suyaient tous les jours de la part des mêmes fugitifs, et on les
priait instamment de faire cesser de semblables désordres qui étaient
directement contre le traité d'alliance et contre le droit des gens '.
Les mêmes juges qui avaient été assemblés de la part des
deux états à Lausanne, au mois d'octobre, s'y rendirent au jour
assigné, i4 novembre, pour décider sur les articles contestés'. Ils
le firent après avoir prêté serment de juger en conscience. Ceux
de Berne condamnèrent les seigneurs de Genève dans tous les
articles et accordèrent aux seigneurs de Berne leurs conclusions,
et ceux de Genève condamnèrent aussi les seigneurs de Berne en
toutes leurs demandes et allouèrent aux députés de Genève leurs
conclusions, ce qui obligea les deux parties d'en appeler à un sur-
arbitre qui fut nommé par les députés de Berne, conformément
au traité de lâSO, savoir Bernard Meyer, conseiller de la ville de
Bàle, devant lequel ils promirent de comparaître le i5 du mois de
décembre suivant'.
Le Conseil députa à Bàle Claude Rosel et Baudichon de la
Maisonneuve pour informer amplement les seigneurs de ce canton,
' R. C. vol. 34. fo 't83 V. » Cf Eidg. Abschii-di' . I IV. 1 c,
* Ibid., f" 488 (minute originale). p. 1270.
' K. C, vul. 34. {« .530.
94 LETTRE DE CHARLES-QUINT. 1 54o
et en particulier le surarbitre, des droits de la Ville et des diffi-
cultés qui formaient le sujet du procès ' ; ensuite on y envoya Ami
Perrin et François Paquet, mais le s"^ Meyer, se voyant embarrassé
de quelle manière se déterminer, renvoya la décision de ce diffé-
rend, exhortant fortement les parties à le terminer à l'amiable.
Les difficultés qu'il y avait eu entre les deux villes alliées
avaient fait beaucoup de bruit, jusque là que l'empereur en avait été
informé et les choses étaient même allées si avant qu'on ne doutait
point, à la cour de ce prince, que les Bernois ne voulussent se
rendre maîtres de Genève et c'est ce que l'empereur ne voyait pas
de bon œil. Je trouve dans Roset' qu'il écrivit là-dessus aux syndics
et Conseil de Genève une lettre datée du 8 août, par laquelle il
leur marquait qu'il avait ouï dire que les Bernois les sollicitaient à
s'assujettir à eux mais (|u'il ne pouvait pas se persuader qu'ils
voulussent le faire, qu'il espérait au contraire qu'ils rejetteraient
une semblable proposition avec indii^nation, qu'ils se souvien-
draient de l'honneur qu'avait leur ville d'être impériale et qu'ils ne
feraient rien qui fût indigne d'une qualité si glorieuse ; qu'il leur
défendait, comme chef de l'Empire, sous peine d'encourir son indi-
gnation, de donner les mains à la demande des Bernois et qu'il ne
doutait pas que ceux-ci, à f[ui il avait aussi écrit son intention,
n'abandonnassent leur dessein. Afin que le lecteur juge par lui-
même du contenu de cette lettre, je l'insérerai ici telle qu'elle fut
écrite et que je l'ai trouvée parmi les mémoires de Monsieur-
Godefroy, qui sont dans les archives'.
Suscriptiou : Honorabilibus nostris et Imperii sacri fidelibus
DiLECTis N. Syndicis. Consulibus ac Civibus Imperialis
ClVITATIS NOSTR/E GeBENNENSIS.
Carolus divina favente clementia Romanonim Imperator Augustus etc.
Honorabiles, fidèles, dilecti. Relatum nobis est, vos serio soUicitari ad
praestandum honorabilibus nostris et Imperii sacri fidelibus dilectis. N. Scul-
' R. G., vol. .34, fo 531 v». se Irouveaujourd'iiiii sousie noP.H.,1236.
' Oiivr. tilé, liv. IV, chap. 44, p. 282. Le texte en a été déjà publié par Turret-
' En écrivant ces lignes, notre auteur tini et Gnvel, ouvr. cité, p. 242. {Note des
ignorait sans doute que l'original de la lettre éditeurs.)
de l'empereur existait aux Archives, où il
l54o SUITE DE CETTE AFFAIRE. q5
leto et Coiisulibus civitatis Bernensis fidelitatem et liomaginra. El quamvis
non possimus adduci, ut credamus vos ad eam inobedientiam delapsiiros, ut
in praejudicium nostrum et sacri Romani Imperii, cuiquara alteri fidelitatem
prœstare velitis. niiiilominus lamen ea de re seorsim vos monere voiuimus,
vos serio reijuirentes, et sub paena gravissimre indignationis nostne man-
dantes, ut a praîstando dicto juramento lidelitatis omnino abstinealis, neque
in diversam sententiam ullo modo eatis, aul vos adduci sinatis: qiiiii potius
in nostraac sacri Imperii fide, et obedientia débita perseveretis. {)iiod etsi
nobis persuademus vos factures, et huic jussui iiostro parituros, ut par est,
nihilominus tamen à vobis petimus ut animi ve.stri voiuntalem nobis literis
vestris significetis, ut ea cognita providere possimus quemadmodum pro
exigentiarei expedirejudicaverimus. Scribimus etiam pra'fatis Bernensibus,
ut et ipsi pro sua parte ab eo consiiio velint abstineie. neque dubilamus
quin etiam voluntati nostra?, morem sint gesturi. Ouf'J vobis ob id signifi-
candum duximus, ut in bac re vos ita geratis ne vobis ulbi culpa possit
iraputari. facturi in eo voiuntalem nostram expressam.
Datum apud Hagam Comitis Comitatus nostri Holiandiae, die viii
mensis Augusti, anno Domini MDXL Imperii nostri xx et Regnorum nos-
Irorum xxv.
Carolus.
Ad mandalum Cœsareœ et Catiiolicae Majestatis
proprium.
Obernburger '
Il paraît par les registres que cette lettre ne fut reçue à Genève
que dans le mois de décembre' et que là-dessus on députa à Berne
Jean Ami Gurtet et Amhlard Corne, tant pour informer les sei-
g-neurs de ce canton des intentions de l'empereur, que pour confé-
rer avec eux sur la proposition qu'avait faite'ie surarbitre de termi-
ner les difficultés à l'amiable'. Cette proposition ne fut point goûtée
à Berne, ce qui porta les Genevois, qui d'ailleurs avaient tous les
jours de nouveaux sujets de plainte contre les Bernois — lesquels
prenaient sous leur protection les fugitifs d'une manière toujours
plus ouverte, jusqu'à leur accorder la marche contre la ville de
Genève et à leur donner des emplois publics dans leur canton — à
leur demander raison de tant de mépris et d'injustices et à leur
' On trouvera dans Roget, ouvr. cité. ' R. C. vol. 34. !" S77.
t. I, p. 270, la traduction de cette lettre. ^ /j^^j _ fo 379 yo.
{Note des éditeurs. )
g6 LES MINISTRES MORAND ET MARCOURT SE RETIRENT. 1540
inlimer à cet effet la marche à Lausanne, laquelle fut assig-née au
3 janvier de l'année suivante 1 54 1 ' .
Pendant tout le cours de l'année i54o, l'on continua à tra-
vailler aux fortifications en fermant le lac de pieux et faisant divers
autres ouvrages' ; l'on emprunta même quatre mille écus du canton
de Bàle pour fournir aux frais (ju'il fallait faire pour cela, et l'on
établit une petite g'arnison de cinquante hommes à la solde de la
Ville, la(pielle élail sous les ordres d'Ami Bandière qui avait été
établi capitaine g-énéral en place de Jean Philippe.
Le bannissement des réformateurs de Genève ayant été en
grande partie l'ouvrag-e de ceux qui depuis passèrent les articles
à Berne, et de leur faction — car il paraît par Roset que ces gens-là
faisaient tout ce cpi'ils voulaient dans Genève — cette faction ne
fut |)as plus tôt anéantie par la condamnation des Articulans et par
l'exécution à mort de Jean Philippe, que l'on pensa à rappeler
Calvin et même à remettre les choses dans l'éfat qu'elles étaient
avant son exil '. 11 en fut déjà |)arlé dans un Conseil Général tenu
le 17 juin", mais ce qui y fit penser sérieusement, ce fut le peu
d'estime (jue le peuple avait pour les ministres qui avaient succédé
à Calvin, desquels la prédication ne faisait aucun fruit.
Ces ministres s'étaient ])laints vivement au Conseil, au mois
de juillet, que l'on manquait d'égards et de considération pour eux,
en même temps qu'ils firent des remontrances sur les moyens de
remédier à l'indévotion qu'on voyait régner dans la ville. L'un
d'eux — c'était le ministre Morand — dégoûté de son emploi, quitta
Genève au mois d'août, sans cong-é*, et Marcourt menaça d'en faire
autant si l'on ne réprimait pas la licence de plusieurs, ce qu'il fit.
un mois après'. Henri de la Mare, qui resta, fut exposé à bien des
désagri'mens. Un calomniateur l'accusa d'adultère, mais la faus-
seté de cette accusation ayant'paru évidemment aux yeux des juges,
' I^ 1;., vol. 3i, 1" 544 V». .Ï88 v». * R. C, vol. 34. f» 300 v".
^ IbiiL, {" 498 vo. 5 ;h,y _ f„ liy-j ^.o.
^ Sur le rappel de Calvin, on peut ' Ibid., f° 376 v et 452. — Sur Jean
consulter le mémoire de M. Cornélius, Die Morand et Antoine de Marcourt, voir Ro-
Riirkkelir Cahin's narh Genf. III. Muuirli, i,'pt, I. 113. et Ilerininjard. IV, 335 n. {Note
18-19, in-4. (Noie des éditeurs.) des éditeurs.)
l54o LES CONSEILS DECIDENT DE RAPPELER CALVIN. ()7
le calomniateur fut coiidainnt' à Faire amende honorable. Le peu
d'uniformité qu'il y avait dans la manière de prêcher de ces minis-
tres leur attirait aussi du mépris. De la Mare avait dit dans un ser-
mon qu'il y avait un péché orig-inel et un péché actuel, péché de com-
mission et péché d'omission, ce qui était directement contraire à ce
([n'avait enseigné Ghampereau qui avait été fait ministre de Genève
en place de Morand, lecjuel avait dit qu'on ne trouvait point dans
l'Ecriture ces distinctions de péché originel et de péché actuel,
termes, disait-il, forg-és à plaisir par les papistes et qui devaient
par conséquent être bannis des discours sur les matières de reli-
gion. On reprochait aussi à Henri De la Mare d'avoir dit en prêchant
(jue Jésus-Ghrist alla à la mort aussi joyeusement cjue jamais
homme alla à noces, comparaison peu convenable et qui n'était
pas d'ailleurs conforme à l'histoire de l'Evangile, qui porte cpie
Jésus-Christ dit : Père, que celte coupe passe, s'il est possible,
arrière de moi, etc. '
Toutes ces raisons firent prendre la résolution aux Gonseils de
mettre tout en œuvre pour obtenir de Galvin qu'il voulut bien reve-
nir à Genève. On lui députa Ami Perrin qui s'en alla à Strasbourg
pour cet effet', mais il ne le rencontra pas. Galvin était parti pour
la diète de Worms qui était prête à se tenir. Le sénat de Stras-
bourg, auquel Perrin avait aussi ordre de demander ce ministre,
lui fit une réponse fort honnête qu'il accompagna d'une lettre obli-
geante au magistrat de Genève% par laquelle il marquait que quand
Galvin serait de retour, il lui ferait savoir la demande que l'on
avait faite et ([ue, lorstjue les seigneurs de Strasbourg auraient
appris sa pensée là-dessus, ils enverraient aussitôt une réponse
précise à Genève.
Les ministres de l'église de Strasbourg écrivirent dans le
même temps à l'église de Genève sur le même sujet. Leur lettre,
qui se voit parmi celles de Galvin qui sont imprimées ' et qui était
signée par Bucer et ses collègues, était dans le même sens que celle
du magistrat. Après avoir loué le dessin qu'avait l'église de Genève
R. C, vol. :!4, fo 437 vo. 4.39, 461. " Calvini op., t. XI. p. 102.
Ibid., fo 487 V» (21 oct.). * Ibid.. p. 97.
gS MARCHE DU 3 JANVIER A LAUSANNE. 1 54 1
de rappeler un ministre qui lui élaif autant nécessaire que (lalvin,
ils marquaient qu'ils ne pouvaient rien répondre de précis là-dessus
avant la fin de la diète de Wornis, où la [irésence de ces ministres
était d'une absolue nécessité pour le bien de la religion.
Calvin cependant, ayant appris ce que l'église de Genève
souhaitait de lui, ne donna d'abord là-dessus aucune réponse posi-
tive. Il écrivit' ([u'en attendant (ju'il t'ùl de retour de la diète de
Worms, elle ferait bien de demander aux seigneurs de Berne, pour
quelque temps, Pierre Viret, ministre de Lausanne, afin de réparer
le vide que laissaient les ministres qui s'en étaient allés, ce que les
seigneurs de ce canton accordèrent au mois de décembre, aux ins-
tantes prières qui leur en furent faites par des députés que leur
avaient envoyés leurs alliés de Genève.
Cependant, le temps martjué pour tenir la marche assig;née à
Lausanne étant arrivé, les députés de l'un et de l'autre état alliés y
comparurent au jour assigné, 3 janvier i54i '. Les juges de la part
de Berne furent Jean Rodolphe d'Erlach et Jean Rodolphe deGraf-
fenried, et Girardin de la Rive et Jean Ami Curtet, de la part de
Genève. Les uns et les autres étaient les mêmes qui avaient été
juges en la dernière marche tenue dans la même ville, au mois
d'octobre précédent.
Les députés de Genève, qui étaient les demaiuleurs, produi-
sirent les premiers devant les jug'es leur représentation. Elle était
contenue en ving-t-neuf articles, desquels il est nécessaire, poui-
avoir une idée juste de ce qui se passa dans cette marche et de ce
qui arriva depuis, de rapporter ici le précis.
Ils posaient premièrement, coinme ils avaient fail dans la
marche précédente, pour un principe fondamental et pour une loi
qui devait être inviolable et sacrée chez les deux états,' que l'ob-
servation du traité fait en i53(> et de l'alliance jurée dans le même
temps devait être regardée comme la base de leur union et de la
tranquillité |)ul)li([ue.
2° Ils firent voir que les officiers des seigneurs de Berne en
' Calvini op., t. XI, p. 95. Abschiede, t. IV. I d. |i. \. {Note des èdi-
' Le dossier de cette marche se trouve leurs.)
aux Archives, P. H., n» 1248. Cf. Eidg.
l54l DEMANDES DES GENEVOIS. 99
avaient, en une infinité d'occasions, violé les principaux articles.
En premier lieu, ([uoique par le traité, la ville de Berne eût aban-
donné à celle de Genève les terres de Chapitre, sans se réserver
autre chose que les appellations s'il se trouvait qu'auparavant elles
eussent été portées devant le duc ou son Conseil, et que les anciens
seigneurs de ces terres eussent une entière juridiction, mère et mixte
empire sur les hommes, sujets et terres de Chapitre, et que même il
fût certain qu'en matière de crimes, aucun autre seigneur qu'eux
n'en prenait point connaissance, cependant le bailli de Ternier,
qui ne pouvait pas ignorer quels étaient les droits de Genève, avait
fait prendre par ses officiers, au mois de décembre i53G, dans le
village d'Evordesqui est de la dépendance de Chapitre, un nommé
Pierre Duvillard, sujet du dit Chapitre, et l'avait fait conduire à
Saconnex où la question lui fut donnée par son ordre, d'une
manière si cruelle qu'il en mourut, sans que le châtelain de Cha-
pitre eût été jamais appelé à cette procédure, attentat dont les sei-
gneurs de Genève demandaient une réparation proportionnée à son
atrocité, et que les juges leur adjugeassent un homme en place du
dit Uuvillard et quelque dédommagement et subvention pour les
enfants qu'il avait laissés.
3° Que le même bailli de Ternier, au mépris des égards que
les souverains se doivent les uns aux autres, et foulant même aux
pieds le droit des gens, en avait très mal usé avec Jean Goulaz qui
lui avait été envoyé au sujet de certaines affaires, au mois de jan-
vier 1537, de la part des seigneurs de Genève, ne l'ayant pas dai-
gné entendre et lui ayant même fait saisir l'original de sa commis-
sion dont il ne lui remit qu'une simple copie, cas qui méritait aussi
une digne réparation.
4" Que le 6 février de la même année, Claude Bernard, citoyen
de Genève, étant allé en la cour du bailli de Ternier pour les
affaires qu'y avait un autre particulier, le liailli entreprit sans rai-
son de le frapper et le fit conduire prisonnier au château de Sa-
cor\nex.
5" Qu'au mois de décembre de l'année i538, quelques officiers
de Ternier étaient venus faire des exécutions dans le village de
Neydens, quoique ce village fût de la dépendance de Peney, man-
lOO DEMANDES DES GENEVOIS. l54l
dément dont les seigneurs de Berne avaient abandonné la souve-
raineté, de même que celle de toutes les autres terres de l'évêché,
aux seig-neurs de Genève.
G" Qu'en continuant de se moquer des traités, les mêmes offi-
ciers étaient allés à Neydens au mois de juin i54o, ordonner aux
habitans de ce lieu d'aller à la revue à Ternier, sous peine de
confiscation de corps et de biens.
7" Que deux mois après, ils étaient allés assigner des sujets
de ce même village, indépendant à tous égards des seigneurs de
Berne, à comparaître devant le bailli de Ternier, à peine de vingt-
cinq florins.
8" Qu'encore que les Genevois dussent avoir, par les traités, un
libre et assuré passage sur les terres de Berne et que le demandeur
dût convenir le défendeur devant le juge naturel de celui-ci, cepen-
dant le bailli de Ternier, accompagné de celui de (îex, avait traité
avec la dernière indignité, sur le chemin de Tlionon, au mois de
février lOSg, un nommé Ami Pontet, bourgeois de Genève, lui
ayant fait mettre pied à terre, l'ayant ensuite chargé de coups et
fait lier comme s'il eût été criminel, à la honte de Genève et au
mépris des traités les plus solennels.
9° Qu'au mois d'août de la même année, le bailli de Ternier
avait fait conduire et transmarcher par ses officiers un prisonnier
lié de cordes, non seulement sur les terres de Genève, mais à tra-
vers la ville même, sans en avoir demandé aucune permission aux
syndics et au Conseil, ce qui était un attentat contre la liberté et la
souveraineté de Genève.
10° Que le même bailli avait fait faire des exécutions, au mois
d'octobre de cette année i53(), sur des fonds situés dans les limites
de la souveraineté de Genève; que celui de Gex en avait fait autant
sur d'autres fonds de la même nature, ce qui, de même que le pré-
cédent article, demandait une réparation authentique et une décla-
ration de la part de ces baillis, de s'être à tous égards extrêmement
oubliés.
1 1" Qu'en janvier i54o, (pielques sujets du mandement de Ter-
nier avaient enlevé une prisonnière d'entre les mains d'un officier
de Genève, qu'il avait prise dans Plainpalais et qu'il menait en ville.
iS^I DEMANDES DES GENEVOIS. lOI
12" nu'aii mois de février suivant, les sujets de Berne, et
rnire autres le sieur de Machilly, avaient affecté de publier partout
(juc les seigneurs de Berne avaient dessein de s'emparer de la sou-
veraineté de Genève, ce qui avait causé de grands troubles parmi
le |)euple.
i'6° Que poiM- [lousser jus(|u'au bout l'insulte et la témérité,
Claude ( loppounay, officier du bailli de Ternier, avait eu la hardiesse
de venir dans (îenève remettre à un officier de la Ville une copie
d'exploit par le([uel il assignait devant le dit bailli, à l'instance du
sieur de Vanzy, les seigneurs syndics et Conseil de Genève, cas (pii
méritait, de la [)art du dit officier, une reconnaissance authentique
et pai' écrit d'avoir offensé cruellement cette ville, en même temps
(pi'il lui en demanderait pardon, et de celle des seig-neurs de Berne
des lettres en bonne forme et dûment scellées, (|u'à l'avenir jamais
rien de semblable n'arriverait.
i4" Qu'encore que les sujets de Chapitre ne fussent obligés
d'aller aux montres, comme il en constait par leurs anciennes
coutumes, que sous le châtelain du dit Chapitre, néanmoins en
juillet i54o, le sieur Roussillon, se disant cai)itaine des seigneurs
de Berne, avait ordonné de leur part et de celle du bailli de Ternier
à |)lusieurs pai'ticuliers de Sierne, Vandœuvres et autres villages,
de se trouver à la revue sous le dit bailli, sous peine d'être pillés
et fourrages.
i5° Que dans le même temps, les officiers de la justice de
Versoix avaient arrêté Claude Pertemps, envoyé de Genève, comme
il revenait de Berne, ce qui était non seulement contre les traités
qui sont entre les deux états, mais aussi contre le droit des gens
et les premiers principes de l'équité.
i6° Qu'au même mois de juillet de l'année i54o, Copponnay,
officier de Ternier, qui s'était déjà rendu célèbre par deux atten-
tats, avait maltraité, battu et emprisonné Vachat , curial de
St-Victor, sans aucune raison, et après lui avoir fait faire bien des
frais, il lui avait ôté encore tout l'argent qu'il avait sur lui.
1 7° Que dans le même temps, le bailli de Ternier, pour ne
laisser échapper aucune occasion de marquer l'esprit de colère
dont il était animé contre Genève, Thomas Genod lui ayant été
I02 DEMANDES DES GENEVOIS. l54l
envoyé de la part de celte ville à l'occasion d'un procès contre le
sieur de Vanzy, ce bailli étant sur son siège, le maltraita extra-
ordinairement jusqu'à porter la main sur son épée, le chassa de
sa présence en lui défendant de jamais y revenir et ne lui voulut
point rendre de justice, ajoutant de plus qu'on voulait dire que les
trois qui étaient sortis de Genève étaient des traîtres, mais qu'ils ne
l'étaient point et que c'était bien plutôt Messieurs de Genève (jui
étaient des traîtres.
i8° Que toutes ces avanies n'étaient que des préludes d'autres
entreprises, et plus injustes et d'une plus grande importance, puis-
que, au mois de juillet et d'août de la même année, quoique les sei-
gneurs de Genève possédassent les terres de St-Victor et Chapitre
sur la foi des traités et sur les titres les plus incontestables, cepen-
dant les seigneurs de Berne les en avaient dépouillés sans connais-
sance de cause ni aucune forme de justice et s'en étaient mis entiè-
rement en possession par leurs officiers de Gex et de Ternier,
défendant à ceux de Genève d'y faire à l'avenir aucune fonction
et de porter la livrée de celte ville, sous de grandes peines, et
faisant mettre les armoiries de Berne sur les terres de Genève,
comme dans le village de Moens où les seigneurs de Berne
n'avaient rien, ainsi qu'il paraissait par d'anciens actes des plus
authentiques.
nf Que par une suite de cette spoliation, les seigneurs de
Berne avaient fait prêter serment entre les mains de leurs officiers, •
aux gens de justice de Si- Victor et Chapitre.
20° Que contre les traités, le bailli de Ternier avait fait citer
devant son châtelain un citoyen de Genève.
2 1° Qu'au mois d'août i54o, les officiers de Gaillard avaient
donné un ajournement personnel devant eux au châtelain de Jussy
et fait divers actes attentatoires contre la juridiction de Genève.
22" Que dans le même temps, le bailli de Ternier avait violé le
territoire de Peney en mettant un particulier en possession d'une
pièce dépendante de ce mandement.
23° Que, non contents de violer la juridiction de Jussy et de
Peney, les officiers do Gaillard avaient porté leurs attentats jusque
sur les terres qui étaient de la juridiction immédiate de la Ville, en
15^1 DExMA.NDKS DES GENEVOIS. I o3
filant les g-ardes des vignes de Colog'ny, village renfermé dans
les limites de Genève, à comparaître devant le châtelain de Gail-
lard pour taire serment entre ses mains.
24" Qu'encore qu'il fût certain, et par les limites de la terre
de Peney et par le traité fait le 6 juillet i537 avec les commissaires
des seigneurs de Berne, que le village de Malval était une dépen-
dance de l'évèché et ([ue les seigneurs de Berne n'y eussent qu'une
seule maison, cependant le bailli de Gex s'était mis en possession
de la cure du dit lieu, sans connaissance de cause, et y avait fait
apposer les armes de Berne.
25° Ou'au mois de septembre i54o, Copponnay, officier de
Ternier, était venu citer sur le territoire même de Genève, le valet
du nommi'' Duvillard, bourgeois de Genève, pour comparaître à
Ternier.
26" Que, dans le même temps, le nommé Chabod ayant été
envoyé dans le mandement de Ternier par les seigneurs de Genève
pour leurs affaires, il fut maltraité, battu et blessé dangereusement
[)ar le nommé Pinochet sans qu'on en eût pu avoir de justice.
27" Qu'au même mois, le dit Chabod étant à Cholex, un des
officiers de Ternier lui montrant les armes des seig'neurs de Berne
lui avait dit avec insulte : « Voici qui sera ton prince, en dépit que
vous en ayez », ce qui pouvait être d'une très fâcheuse conséquence.
28° Qu'au mois d'octobre suivant, les officiers de Ternier
avaient saisi dans le village de Crète deux sujets de Chapitre et,
après les avoir faits prisonniers, les avaient transférés par dessus
les terres de Genève.
29° Enfin les députés de Genève représentèrent qu'encore que
|)ar le traité de iSSfi, les seigneurs de Berne eussent abandonné
aux seig'neurs de Genève tous les biens du Chapitre, de St- Victor
et de l'évèché, avec les églises, monastères et autres dépendances,
néanmoins les seigneurs de Berne avaient retenu jusqu'alors les
églises et les cures suivantes, quoi(pi'elles dépendissent incontes-
tablement des dits biens, savoir,
de l'Evêché : la cure de Malval, comme étant dans la terre de
Peney, celles d'Avully, de Neydens, dépendant de Peney, de Ver-
nier, de Tlioiry;
I04 DEMANDES DES GENEVOIS. l54l
de Chapitre : les cures de Moens, Bernex, Chevrj', Tougin,
Mategnin, Peron, Saconnex-le-Grand, Versonnex, Ging-ins, Onex,
Valleiry, Chenex, Malagny, Bossey, Veirier, Machilly, Brens, Gor-
sier, Ballaison, Laconnex;
de St-Victor : le prieuré de Draillans, Anières, Foncenex,
Cartigny, Ghancy, Troinex, St-Jean-de Gonville, Russin, Tliônex %
une chapelle à Ghallex.
Les députés de Genève demandaient la restitution de toutes
ces cures de même que celles de plusieurs autres encore, situées
tant dans la Savoie que dans le pays de Gex et celui de Vaud, que
les Genevois prétendaient leur appartenir. Gelles (ju'ils deman-
daient de la dépendance de l'Evèché étaient les cures de Bossy,
Fernex, Marg'encel, Alling-es, pour la moitié, Gervens, Messery,
Fessy, Bons, Veigy, Archamps, Gollonges, St-Julien, Vesancy
Essertiues, Guisinens, Prang-ins, Promenthoux, Vuillonnex, Lancy,
Versoix. Celles qu'ils prétendaient de la dépendance du Chapitre
étaient St-Pierre de Gex, Pregny, Gompois, Montherod, Allamand,
Burtigny, Longirod, Filly, Begnins, Lullier', et àe St-Victor :
Avusy. En général ils conclurent que, puisqu'il paraissait par tout
ce qu'ils avaient représenté que les seigneurs de Genève avaient
été dépouillés sans raison par ceux de Berne, des seigneuries de
St-Victor et Ghapitre, qu'ils avaient été privés de la possession de
diverses églises qui leur appartenaient de droit et qu'ils avaient
été vexés en mille manières et par divers attentats par leurs baillis, -
ils en demandaient une juste et légitime réparation avec tous
dépens, dommages et intérêts.
Quoique entre les faits que je viens de rapporter, il y en ait
quelques-uns dont j'aie eu l'occasion de faire mention ci-devant,
cependant, comme il y en a plusieurs autres dont je n'ai jamais
' Dans le pays de Gex ; la cure de nève (Archives, P. H., n" 1248). L'erreur
Chevrier en Vuache dépeadait de l'Évêché. de Gautier provient de ce que le rédacteur
(Note des éditeurs.) de ce catalogue a mêlé Thônex dans la
' La cure de Thônex dépendait du liste des cures relevant de St-Viclor. {Note
prévôt du Chapitre et non du prieur de des éditeurs.)
St-Victor; c'est ce que constate expressé- ' Il s'agit de Lullier delà d'Arve; la
sèment le catalogue des cures remis aux cure de Lully en Chablais dépendait de
juges de la marche par les tléputés de Ge- l'Évèclié. (Note des éditeurs.)
l54l RÉPONSE DES BERNOIS. I OO
parlé, j'ai cru que pour ne pas inlerroni|>re la suite du récit de
toutes ces vexations et j)our donner une idée |)Ius complète de ce
procès, il était nécessaire de n'en laisser aucini en arrière, d'autant
plus que pour bien conqirendre même l'histoire des années sui-
vantes, il était important d'entrer dans tout ce détail.
Après que les députés de Genève eurent fait lecture des arti-
cles ci-dessus et de leurs demandes, les juges ordonnèrent qu'elles
seraient communiquées aux dé|)utés de Berne, pour y répondre
dans deux jours. Ce qui ayant été fait, les mêmes juges se rassem-
blèrent le mercredi 5 juillet pour entendre la réponse de ces dépu-
tés, lesquels déclarèrent d'abord (pie leurs supérieurs ne voulaient
donner aucune atteinte aux traités qui étaient entre les deux états,
mais les laisser dans toute leur force et vigueur. Après quoi ils
répondirent à chacun des articles en particulier. Ils dirent sur le
second que les ditférens à l'égard de St- Victor et Chapitre, lou-
chant la juridiction, avaient été renvoyés par la marche précédente
à un surarbitre et que, pour l'affaire particulière du nommé Du-
villard, leurs officiers n'avaient point eu d'ordre de le traiter
comme ils avaient fait. Sur le 3", que dans l'atïaire de Jean Goulaz,
le bailli de Ternier n'avait eu aucun dessin d'offenser les seigneurs
de Genève, mais qu'y ayant eu quelque différend entre les deux
villes touchant quelques églises, cet officier crut que par le moyen
des instructions du dit Goulaz, il pourrait donner des éclaircisse-
mens aux seigneurs de Genève et ainsi, après en avoir pris copie,
il en rendit l'original.
Sur les 4, 5, 6, 7 et 8, qu'il ne paraissait point que les choses
dont se plaignaient les députés de Genève eussent été faites par les
ordres des seigneurs de Berne et qu'ainsi ils n'étaient pas obligés
d'en répondre, qu'on ne devait pas leur imputer toutes les fautes
et les violences que pouvaient faire leurs officiers, dont ils avaient
du déplaisir et que, quand les seigneurs de Genève leur |)orteraient
quelque plainte contre ces officiers, ils leur rendraient bonne jus-
tice, en réservant toujours ce qui pouvait être de leurs droits. Sur
le 9*, qu'ils ne croyaient pas que les seigneurs de Genève se fussent
formalisés du transmarchement d'un prisonnier par leur ville,
puisque par le traité de i536, elle devait leur être ouverte en tout
I06 RÉPONSE DES BERNOIS. 1 54 I
temps do paix et de guerre ; (juc cependant, si cela leur faisait tant
de peine, la chose n'arriverait plus à l'avenir. Sur les articles lo,
II, 12 et i3, (jue ce n'était point aux seigneurs de Berne à ré-
pondre de ces attentats qui ne s'étaient point faits par leurs
ordres, mais aux officiers et aux particuliers desquels les Genevois
se ])laigiiaient, dont on leur ferait bonne justice aussitôt qu'ils
trouveraient à propos de les convenir par les voies ordinaires.
Qu'il répondaient la même chose sur les deux articles suivans et
que les officiers de Versoix qui arrêtèrent pour délies le sieur
Claude Fertemps ignoraient son caractère. Sur le 16*^, que la vio-
lence dont on se plaignait avait été faite à l'insu du bailli de Ter-
nier. Sur le 1 7% que le démêlé dont cet article faisait mention
était venu de ce que Thomas Genod avait pulilié que ceux qui pro-
tégeaient les trois Arliculans (|ui avaient été condamnés dans
Genève étaient des traîtres aussi bien qu'eux, ce qui leur avait
donné occasion de dire entre eux diverses choses avec aigreur et
menaces, que cela ne pouvait être considéré que comme une que-
relle particulière et dont le bailli tout au plus devrait répondre.
Sur le 18'' et le 19", que les parties étaient en procès pour la spolia-
tion des terres de St- Victor et Chapitre et qu'il n'y avait qu'à
attendre là-dessus la sentence du surarbitre. Que sur les plaintes
dont faisaient mention les articles 20, 21, 22 et 28, c'était aux offi-
ciers qui y avaient donné lieu à en répondre. Sur le 24", que les
seigneurs de Genève n'ayant pas voulu accepter le traité du mois -
de mars i53(), les seigneurs de Berne s'étaient emparés avec jus-
tice de ce qu'ils possédaient auparavant, et entre autres de la cure
de Malval, outre que l'on ferait voir que ce village n'était point de
la juridiction de Peney.
Sur le 25", que le bailli de Ternier déclarait (jue la citation
dont ou se |)laignait ne s'était point faite par ses ordres et (|u'on
ferait lionne justice aux seigneurs de Genève, de l'officier Cop-
potmay, l()i's([u'ils le conviendraient. Sur le 2()", que pour le trai-
tement fait à Girard Chabod |)ar des gens qui sortaient du château
(le Sacounex, il s'était fait sans aucun ordre, ([ue les seigneurs
de Berne en étaient très fâchés et que si les seigneurs de Genève
n'étaient pas satisfaits de cette déclaration, ils leur rendraient
l54l RÉPLIQUES ET DUPLIQUES. IO7
justice contre les coupables, les priant pourtant de ne leur intenter
pas incessamment procès pour des querelles particulières fpii de-
vaient être réglées autrement, selon le traité d'alliance. Sur le 27*,
(pic les seigneurs de Berne n'étaient point oblig-és de répondre des
paroles inconsidérées que pouvaient avoir tenues leurs officiers.
Sur le 28'-, que si la ville de Genève leur devait être ouverte en
tout temps, à plus forte raison les chemins et passages le devaient-
ils être. Enfin, sur le dernier article qui concernait les cures, les
députés de Berne répondirent ([ue les seigneurs de Genève ne pou-
vaient pas ig-norer qu'elles appartenaient à leurs supérieurs par
droit de conquête, ([uand même elles seraient des dépendances de
St- Victor et Chapitre et que pour les dites deux seig^neuries, ils
avaient déjà dit plus d'une fois cpie les deux villes étaient en pro-
cès devant le surarbitre.
Par toutes ces raisons, ils conclurent ipie les seigneurs de
Berne devaient être libérés des demandes des seigneurs de Genève,
et ceux-ci condamnés aux dépens.
Je n'entrerai pas dans le détail des répliques que les procu-
reurs de Genève firent ensuite à tous les articles. Je remarquerai
seulement qu'ils soutinrent à l'égard des attentats commis par les
baillis et leurs officiers, que ceux-ci avaient toujours agi au nom
des seigneurs de Berne et qu'ainsi l'on ne pouvait s'adresser qu'à
ces seigneurs pour avoir justice de ces attentats ; qu'ils produisi-
rent les pièces justificatives des faits qui leur avaient été contestes;
que sur le 9", ils dirent que le traité d'alliance portant que la ville
de Genève serait ouverte aux seigneurs de Berne en cas de néces-
sité, il fallait auparavant faire apparoir de la nécessité et demander
par conséquent le passage. Sur la spoliation des terres de St- Victor
et Chapitre, ipi'il était juste ipie les seigneurs de Genève fussent,
avant toutes choses, rétablis dans leur possession, après quoi on
pourrait les convenir si l'on avait quelque chose à demander. Que
les cures dont ils avaient parlé ne pouvaient être détachées de
l'évèché et des terres de St-Victor et Chapitre. Enfin, que la plu-
part des réponses des procureurs de Berne n'étant point précises
ni satisfaisantes, ils protestaient de pouvoir r(''pli(pier plus avant et
faire de plus anq)les demandes quand ils le trouveraient à propos.
I08 INSULTES FAITES AUX dÉPUTÉS GENEVOIS. 1 54 1
Los procureurs de Berne dupliquèrent ensuite sans alléguer
rien de nouveau, après quoi ceux de Genève ayant encore ajouté
quelque chose, les juges prirent d'abord le parti de ne rien décider,
mais d'exhorter les parties à s'accommoder et de ne pas les réduire
à juger de tant d'articles ditl'érens à la rigueur du droit. Cette pro-
position fut d'abord acceptée par les procureurs de Genève, mais
ceux de Berne ny voulurent |ioint consentir et prièrent les juges
de |)rononcer en cette qualiti' sur tous les articles du |)rocès.
Alors les juges prêtèrent le serinent, selon la coutume, de
juger en bonne conscience, mais après avoir bien réfléchi sur l'im-
portance de la matière et sur la multitude des (juestions sur les-
quelles il leur fallait décider, ils ne voulurent pas le faire pour lors,
mais ils prirent un mois de terme pour se déterminer avec plus de
connaissance de cause et se réassignèrent pour le 6 février, au
même lieu, afin de porter un jugement définitif.
Les juges et les |)rocureurs de Genève vinrent ensuite faire le
rapport à leurs su|)érieurs de ce (jui s'était passé à Lausanne et en
même temps, ils les informèrent des emportemens et de la fureur
brutale (ju'un des trois Articulans cpii était dans cette ville avait
fait paraître contre eux et contre la ville de Genève, en présence
des juges de la marche, disant que tous les Genevois étaient des
malhonnêtes gens et des injustes qui avaient fait le procès à des
innocens, soutenant qu'il était plus homme de bien (pi'aucun parti-
culier de cette ville '.
Quoique les Bernois ne fussent nullement disposés à faire
raison de ces sortes d'insultes, le Conseil cependant trouva à pro-
pos de leur en écrire. Cette lettre n'ayant abouti à rien, comme l'on
s'y attendait bien, et le même homme ayant continué dans ses
emportemens contre les Genevois, même devant la cour du juge
de Gaillard, où un Genevois s'étant rencontré, il le chargea d'in-
jures, lui (lit (jue tous ses compatriotes n'étaient que des traîtres et
des scélérats comme il l'avait reproché en face aux députés à la
marche de Lausanne, l'on prit le [larti d'en informer le surarbitre
' Le te\le de la sentence se trouve ticutant en (|uestiiin était Ami île Chapeau-
aux Aicliives, P. H., n» 1248. rouge. (Noie des éditeurs.)
■' [\. C, vol. 3S, f" 5 et 8 vo. LAr-
\^)/\l LKS JLGES DK LA MARCHE PRONONCENT LEUR SENTENCE. lOQ
de Bàlc et surtout de lui faire savoir de quelle manière les Bernois
protég-eaienl cet honnne-là et ses semblables contre un état sou-
verain et cjui était leur allié. C'est de quoi l'on chargea Claude
Roset et Claude Pertemps qui eurent ordre, sur la fin de janvier,
de se rendre à Bàle, pour solliciter la décision tles difficultés dont
était charité le surarbitre. On leur donna ordre aussi de pressentir
des princi|)aux de ce canton, si l'on ne pourrait point trouver des
moyens de délivrer la seigneurie de l'eni^agement où elle était, par
l'alliance avec Berne, de n'en pouvoir point faire avec aucune autre
puissance, comme encore si elle ne pourrait poiiil entrer dans l'al-
liance générale des ligues '.
Cependant le Conseil ordinaire était occupé à faire divers
règlemens concernant le bien public'. Il fixa les gages des syndics
à cent vingt-cincj florins par an; il établit de semblables appointe-
mens pour le trésorier ; il ordonna que les premières appellations
seraient composées d'un syndic, deux conseillers du Petit Conseil,
et six du Grand, qu'elles se tiendraient tous les premiers mer-
credis et jeudis du mois, et que les dernières ou extrêmes, dont
les juges seraient les seigneurs du Petit Conseil avec douze
atljoins du Grand, seraient tenues quatre fois l'année, les premiers
lundis des mois de mars, de juin, de septembre et de décembre'. Le
Conseil résolut encore ([ue les syndics pussent se faire, quand ils
le trouveraient à propos, un conseil plus abrégé, composé de huit
conseillers du Conseil ordinaire avec eux, auxquels ils communi-
queraient les affaires ijui demanderaient un plus grand secret,
avant que les porter au Conseil ordinaire.
Les jug-es de la marche s'étant rendus à Lausanne le 6 février
qui était le jour assigné, ils commencèrent à procéder au jugement
du procès dont nous avons rapporté les articles. Ceux de l'un et
de l'autre état le firent séparément'. Comme chacun donnait,
presque en tous les points, gain de cause à sa ville, on ne put
' R. C, vol. 35, fo .30. 35 et 41 r». * Le texte de ces sentences se trouve
" Ibid., fo 18. 19 et 31 r». aux Arcliives, dossier cité, P. H, n» 1248.
' Les statuts pour le tribunal des der- Cf. Eidg. Abschiede, t. IV, 1 d, n» 1. {Noie
uiùres appellations se trouvent aux Archi- des éditeurs.)
ves. P. H., no 1253. (Note des éditeurs.)
IIO LES PARTIES EN APPELLENT AU SURARBITRE. 1 54 1
convenir de rien, de sorte que la décision de toutes les difficultés
fut derechef renvoyée devant le surarbitre. Les juges de Genève
ordonnèrent, à l'égard des insultes, attentats et vexations des
officiers de Berne, fjue puisque les députés de cette ville soute-
naient qu'ils n'avaient eu aucun ordre de leurs supérieurs d'en user
de cette manière et qu'ils avaient fait espérer qu'on en aurait bonne
justice aussitôt que les seig'neurs de Genève trouveraient à propos
de les convenir devant leurs juges naturels, les Genevois pourraient
le faire quand il leur semblerait bon. Ils ])rononcèrent sur les 9* et
28" articles, que les seigneurs de Berne devaient contraindre leurs
officiers de faire réparation aux seigneurs de Genève d'avoir fait
passer sans leur permission des prisonniers et dans leur ville et sur
leurs terres. Sur la spoliation des terres de St- Victor et Chapitre,
ils condamnèrent les seigneurs de Berne, ordonnant que ceux de
Genève seraient rétablis avant toutes choses dans la possession ;
que la cure de Malval leur devait aussi être restituée, enfin qu'il
en devait être de même de tous les bénéfices mentionnés dans le
dernier article ; condamnant aux dépens les seig-neurs de Berne.
Les juges de ce canton condamnèrent à leur tour les seigneurs
de Genève presque dans tous les articles, et en particulier ils pro-
noncèrent sur celui du passage des prisonniers par les teries de
cette ville, que les officiers de Berne n'avaient point manqué en
cela, puisqu'ils en avaient le droit par le traité de i53G (jui ne
marquait pas qu'ils fussent obligés de demander permission pour,
ce transit, et que pour le reste des articles, ils n'avaient rien à dire
là-dessus, parce qu'ils étaient actuellement devant le surarbitre,
obligeant seulement les procureurs de Berne à répondre plus par-
ticulièrement, lorsqu'ils en seraient requis, sur la demande que
ceuK de Genève leur avaient faite des cures de la dépendance de
l'évêché, lesquelles les Bernois retenaient à cette ville. Ils libérè-
rent leurs supérieurs de la demande des Genevois et condamnèrent
ceux-ci aux dépens.
Ces deux sentences ayant été lues, les procureurs de Berne
appelèrent de celle des juges de Genève devant le même conseiller
de Bàle, Bernard Meyer, qui avait été nommé surarbitre des diffi-
cultés agitées dans la marche précédente, et les jirocureurs de
l54l MARCHE DE BALE DU l3 FEVRIER. III
Genève a|)|)elèrent aussi, devant le même, de la sentence des jniçes
de Berne, les quatre juges ayant assigné les parties à com|)araître
à ces fins à Bâie, le dimanche i3 du même mois de février.
Elles s'y rendirent en efl'et, mais elles en revinrent sans y
avoir rien fait'. Les Genevois y proposèrent les griefs que leur
faisait la sentence des juges de Berne'. Ils s'arrêtèrent surtout à
l'article du passage des prisonniers par leur ville et par leurs terres.
Ils firent voir, comme ils avaient déjà fait à Lausanne, que le traité
de i536 ne leur donnait nullement ce droit; ipie ce traité portant
(pie le passage serait ouvert aux Bernois toutes les fois qu'il serait
nécessaire, cela supposait qu'il fallait, avant toutes choses, faire
conster de cette nécessité, ce (jui ne se pouvait faire sans demander
le passage, qu'autrement il faudrait laisser toujours les [)oites de
la ville ouvertes afin que les officiers de Berne pussent entrer toutes
les fois (pi'il leur plairait sans demander, ce (pii serait quelque
chose de bien extraordinaire et qui exposerait une ville limitrophe
comme Genève à être à tous momens insultée et à devenir infailli-
blement tôt ou tard la proie de ses ennemis. Qu'il y avait de l'afiec-
lation dans la prétention des Bernois, laquelle ne pouvait être que
très suspecte, puisqu'ils n'avaient nulle nécessité de faire passer
leurs prisonniers dans Genève, tout le pays qui est autour de cette
ville et qui leur est soumis leur étant ouvert pour ce transmar-
chement. Qu'enfin, un acte de cette nature n'appartenait qu'au sou-
verain qui était maître de faire chez lui ce ([ue bon lui semblait,
mais qui ne le pouvait faire chez un autre avant que d'eu avoir
obtenu la permission, sans violer le droit des gens.
Ils se plaignirent aussi beaucoup de ce que cette sentence ne
les pourvoyait point sur la spoliation des terres de Sl-\'ictor et
Chapitre, alléguant ce qu'ils avaient représenté si souvent à Lau-
sanne, que ceux qui ont été dépouillés sans connaissance de cause
doivent, avant toutes choses, être r('lablis dans leur possession. Ils
firent voir aussi comment les juges de Berne avaient été contraires
à eux-mêmes, puisque dans la marche tenue à Lausanne au mois
d'octobre de l'année précédente, où les Bernois étaient deman-
' Eidg. Ahsrhiede, t. IV, l d, n» .5. ^ Archives, P. H., iv 1248.
112 SUITE DE CETTE AFFAIRE. 1 5^ I
deurs, ils avaient refusé de dire droit sur la spoliation dont les
Genevois se plaignaient, parce ({ue ceux-ci n'étaient alors que
défendeurs, les assurant que lors([u'ils conviendrait^nt leur partie
dans les formes sur cet article, on les pourvoirait, engagement dont
ils ne se souvenaient plus, puisque dans la seconde marche, de
l'appel de la(|uelle il était alors question, ils n'avaient rien pro-
noncé là-dessus, quoique les Genevois, qui y étaient les deman-
deurs, eussent intenté dans toutes les formes aux Bernois leur
action sur la spoliation de ces terres.
Enfin ils firent voir combien irrégulière était la même sen-
tence par rapport aux cures de l'évêché, que les Bernois déte-
naient aux Genevois. Les premiers n'ayant point répondu à tout
ce que les procureurs de Genève avaient allégué, leur silence devait
tenir lieu de consentement, selon la maxime : Oui tacet, consentire
videtiir et (jue cependant, les juges de Berne devant condamner
selon les principes du droit et de l'équité leurs supérieurs à cet
égard, les avaient, contre toutes les règles, libérés de la demande
des Genevois.
Je n'entre pas dans le détail des griefs sur d'autres articles
moins importans, de peur d'ennuyer le lecteur. Je remarquerai
seulement que les députés de Genève demandèrent que la sentence
des deux juges de Berne fiit révo(juée par les raisons qu'ils avaient
dites, et celle des juges de Genève confirmée.
Le surarbitre n'était pas homme à décider si vite sur un procès
d'aussi grande importance et composé d'autant d'articles. Aussi
rien ne fut fini alors, comme nous l'avons déjà dit. L'affaire aussi
sur laquelle Roset et Pertemps avaient eu ordre de sonder les es-
prits à Bâle, je veux parler de l'alliance générale des Suisses et de
la liberté d'en pouvoir contracter avec d'autres puissances qu'avec
Berne, n'eut non plus aucune suite. Une négociation de cette na-
ture, dans la situation où se rencontrait alors Genève, était à divers
égaids prématurée et cette ville avait à se démêler de bien d'autres
difficultés avant que pouvoir mettre sur le tapis, avec quelque
succès, des propositions semblables.
Le terme de cinc] ans au bout desquels se devait renouveler,
selon les traités, le serment de l'alliance avec Berne, expirant au
l54l RENOUVELLEMENT DE l' ALLIANCE AVEC BERNE.
I I.
mois de mars de celte année, les Genevois envovèrent en celle ville
le premier syndic Jean Ami Gurtef, Jean Gonlaz, lieutenant,, Hu-
driod Du Mollard et, Richard Vellul, pour recevoii- le serment des
seigneurs de Berne ' .
On leur fil beaucoup d'accueil, et quoique le jour marqué
pour cette solennité fût le second dimanche de mars, cependant les
Bernois ne voulurent pas le faire [)our lors, sons le prétexte qu'ils
n'y avaient pas pensé, ne s'en étant ])as,. disaient-ils, souvenus, et
ils renvoyèrent au 27 du même mois à faire ce serment, déclarant
en même temps qu'une telle prolongation ne |iorterait aucun pré-
judice à l'alliance, de sorte que les députés furent obligés de se
retirer avec cette réponse'. Les Genevois n'étant pas dans une situa-
tion à se formaliser et à se plaindre d'un renvoi de cette nature, ne
dirent mot et renvoyèrent à Berne les mêmes députés pour s'y
trouver au jour marqué. Les seigneurs de Berne envoyèrent de
leur côté à Genève, dans le même temps, Jean Rodolphe de Dies-
bach, Jean Rodolphe d'Erlach, GralFenried et Frisching-, bailli de
Moudon*. Cent cavaliers leur allèrent au devant, l'on tira le canon
à leur entrée, ils furent régalés magnifiquement; en un mot, on
leur fit tous les honneurs qu'ils pouvaient souhaiter'.
Outre le serment de l'alliance qu'ils avaient ordre de faire et
qui fut solennisé selon la coutume, le dimanche 27, dans le
Conseil Général', ils étaient encore chargés de demander l'élargis-
sement d'André Philippe qui était détenu dans les prisons depuis
près d'une année pour homicide, comme nous l'avons vu ci-
devant'. Le bailli de Moudon s'était déjà intéressé vivement pour ce
prisonnier au mois de décembre et le Conseil lui avait fait espérer
en quelque manière que si le prévenu confessait son crime, on
pourrait lui faire grâce de la vie'. Philippe avait satisfait à cette
condition. Plusieurs des |)rincipaux et des plus accrédités de la
ville s'intéressaient aussi pour lui, de sorte que les envoyés de
Berne n'eurent pas de peine à obtenir ce qu'ils demandèrent en sa
' R. C, vol. 3,N. fo 102 I". « R. G . vol. 35, f« 127 ro.
^ Ibid., fo 117 r»; Eidg. Ahuchiede. » Ibid., fo 129 vo.
t. IV, 1 d, iio 7. 6 Voir p|^g ij^yt, p. 58.
» Ibid., 110 8. » R. c, vol. 3'p, fo 552.
J^l^ ANDRÉ PHILIPPE EST GRACIE. l54l
faveur. Pour en venir à boni, ils représentèrent dans le Conseil des
Deux Cents où ils eurent audience sur ce sujet, que leurs supé-
rieurs sauraient gré à la seigneurie de la complaisance que l'on
aurait pour eux en cette occasion, qu'ils espéraient qu'on ne ferait
pas moins à leur considération que ce (jue le roi de France avait
fait, lequel, à leur prière, avait élargi le même André Philippe
lorsqu'il était prisonnier à Paris pour la religion; ipi'il était
d'autant plus juste de déférer à leur désir qu'ils s'étaient em-
ployés auprès du roi pour André Philippe ensuite de la prière
que le Conseil leur en avait faite; que le prévenu avait assez
souffert par sa longue détention et qu'au fond, on ne devait pas
perdre le souvenir de divers services que son père avait rendus à
la Ville ' .
Il n'était pas moins singulier ni moins surprenant de voir
rappeler les services de Jean Philippe qui les avait tous effacés par
les crimes qui l'avaient conduit sur l'échafaud, (pie de mettre de la
comparaison entre le sujet pour lequel on pria les Bernois d'inter-
céder auprès du roi en la faveur d'André Philii)pe et le crime dont
ils demandaient alors la grâce, mais l'on n'était pas dans une situa-
tion à leur refuser de semblables choses et à leur faire sentir ces
différences, de sorte qu'on lui fit grâce de la vie à condition cp.'il
ne quittât point la ville et qu'il ne put porter aucune arme, sous
peine de ciiui mille écus. Celte sentence de grâce fut fue publi(pie-
mentde dessus le tribunal. Elle portait qu'encore (pi'il eût mérité
la mort pour les meurtres (pi'il avait commis et pour d'autres
crimes, le Conseil avait bien voulu lui redonner la vie à la prière
et à la considération des seigneurs .le Berne <pii l'avaient de-
mandée ' . , ^
L'embarras où se trouvait le surarbilre de révoquer l'une ou
l'autre des sentences rendues à Lausanne lui avait fait proposer
aux députés qui étaient allés à Bâle après la marche, de finir ce
procès à l'amiable, mais une difficulté insurmontable arrêta l'effet
de cette proposition : les députés de Berne voulaient bien traiter
de cette manière pourvu que l'affaire des trois Articulans fût jointe
' R. C, vol. 35, fûs i:W va, 131 1". ' Ibid., f» 130 i».
l54l LE SURARBITRE BALOIS VIENT A GENEVE. Il5
à tout le reste, c'est-à-dire que les seigneurs de Genève voulussent
entrer en quelque accoininodement sur leur roniple, et les députés
de celte ville avaient un ordre exprès de rejeter toutes les proposi-
tions qu'on pourrait leur faire sur cet, article, de sorte que l'on en
demeura là pour lors. Au mois d'avril, les seigneurs de Bàle
croyant (|u'ils pourraient persuader aux Genevois de prendre le
parti que leurs députés avaient refusé, envoyèrent à Genève le sur-
arhilre Bernard Meyer lui-même, pour les y porter. Il y arriva le
8 de ce mois. Il représenta au Conseil que ses supérieurs ayant
considéré qu'il serait beaucoup plus à propos de terminer les diffi-
cultés que Genève avait avec Berne par voie d'amitié qu'à la
rigueur du droit, ils l'avaient envoyé pour le proposer an Conseil
de leur part. Il ajouta ensuite qu'en son particulier, il souhaitait
avec d'autant plus de passion que ce parti |)ùt agréer aux parties,
que ce n'était que par un seul motif d'obéissance et avec une répu-
gnance d'autant plus grande qu'il avait accepté la charge de sur-
arbitre, que dans le jugement qu'il rendrait, il ne pouvait prendre
aucun tempérament, mais qu'il lui fallait nécessairement condam-
ner l'une ou l'autre des parties. Il dit encore que ses supérieurs
verraient avec plaisir que ces difficultés pussent s'accommoder sans
en excepter même l'affaire des Articulans et des bannis. Cette der-
nière proposition fit d'abord beaucoup de peine au Conseil ordi-
naire qui déclara qu'il voulait bien traiter de tout à l'amiable, à la
réserve de cet article ' .
Cependant les choses changèrent dans les autres Conseils, et
le Conseil Général résolut, le i3 avril, de traiter à l'amiable, non
seulement des questions ([ui avaient été mises sur le tapis aux deux
dernières marches de Lausanne, mais aussi de toutes les autres qui
pourraient être proposées par l'une ou par l'autre des parties, bien
entendu que tout ce qui serait dit et allégué ne le serait (]ue ad
référendum^ et qu'on ne s'engagerait à rien par les pourparlers
qui seraient tenus'.
Bernard Meyer partit de Genève avec cette réponse, le 1 4 avril,
et il assigna la journée amiable à Bâie, au if) mai suivant. On lui
' R. C, vol. 35, fos 131-132. « /6/(i.,f" 161.
Il6 LETTRE DES BERNOIS AUX ARTICULANS. 1 54 1
fit à son dépai't un prt'seiit de viii^t écus et un de six au \d\v\ de
ville qui l'accompag-nait ' .
Les députés s'étanl rendus dans cette ville au temps marqué,
l'on y traita amplement de tous les articles qui faisaient le sujet du
procès. Les bannis de l'année i54o y envoyèrent des |)rocureurs
pour parler pour eux, auxquels ils donnèrent charg-e d'agir en leur
nom et d'accepter tout ce que les députés des seigneurs de Berne
pourraient régler et convenir par rapport à eux. Je n'ai pas pu
recouvrer les actes de la journée de Bâle'. Il [)arait seulement par
les registres publics' que l'on ne finit point les affaires, (pie rien ne
s'y passa que ad référendum et que le tout fut remis à une autre
journée qui fut assignée par le consentement des parties, à Ge-
nève au 1 7 juillet suivant, comme le seul lieu propre, puis([ue les
arbitres, pour porter un jug'ement sain des difficultés qui roulaient
la plupart sur les terres de St-Victor et Chapitre, ne pouvaient le
faire sans avoir vu auparavant les lieu.x contentieux.
Dans le dessein où étaient les Bernois de continuer de favo-
riser les Arliculans et ceux qui avaient quitté Genève avec eux,
l'avoyer et Conseil de Berne leur écrivirent une lettre, le 28 mai ',
après que les députés des deux villes furent de retour de Bâle,
adressée à leurs chers et féaux, Jean Lullin, Ami de Chapeauroug-e,
Etienne Dadaz et leurs adiiérens, bannis de Genève, par laquelle
ils leur marquaient de quelle manière ils devaient se conduire à la
journée assignée au 17 juillet, ils leur disaient que celte journée
étant destinée, tant à rég'Ier les difficultés qu'il y avait entre les
deux villes que ce qui les concernait, ils leur conseillaient de
nommer deux ou trois procureurs agissant au nom d'eux tous et
avec pleins pouvoirs de répondre à toutes les plaintes, tant géné-
rales que particulières, qui pourraient être faites contre eux et sur
celles que les envoyés de Genève avaient faites à Bàle. Ils leur
' R. C, vol. 3.5. fo 16.3 v. Ln marche surarbitre se trouve aux Archives de Ge-
s'ouvrit en réalité le 9 mai. comme l'in- nève. P. H., n» 1237. (Note des éditeurs.)
dique le recès cité à la uote suivante. (Note ' R. C, vol. 35, f» 222 v».
des éditeurs.) * Archives, P. H., n» 12'i9; publiée
'Ils existent aux Archives canto- par Turrettini et GriviH, ouvr. cité. p. 270.
nales à Bâle et à Lausanne; cf. Eidg. {Note des éditeurs.)
Absrhiede. I. IV, l d. n" 12. L'arn'l rlu
54i AiuuvKK i>i:s Aitiiiiiucs iiALOis A (ii;.\i:\i
/
ordoiiriMiciil en mriiic Iciiips, sous |kmii(' de leur iii(Iii>'n;ili()n cl do
rliiiliiiKMil, de se i-ardci', on allondaril, t\o hiiilc voio do IViil, ol, (U^ loiil,
allcnlal coiilro ceux d(^ Genève. El, alin ([no l'on lïl, plus de consi-
déralion, à la journc'O, de ce (\m pourrail être i(>|)i-ésonlé d(> leur
|i,'ii'l, ils loui' niai'(|iralonl ([u'ils l'oraloiil Itioii dx doinioi' un di'>noni-
ijronionl exacl i\r loiis loues adlii-fons, afin (|no les (Jonoxois ne
pussoni pas leur o|i[i()soi', coiunie Ils avaieni l'ail à lî;)lo, leur polil
nonihi'e.
Il n'est pas surprenant (pu>, dans l'espiil d'aigreur où olaieut
les Bernois contre les Genevois, ils i»ardass(Mil si |>eu de mesure
avec ceux-ci et (pTavec la su|i('rioril('" ([u'ils avaieni sur eux o( les
grands services qu'ils leur avaieni rendus, ils en nsasseni connue
oui acconliiiii('' do faire les |)lns l'orls avec N's pins faibles, (piand
ceux-ci sont à la discrr'lion dos premiers et qu'on peut impn-
uéinont leur faire des injustices. H serait bien étonnant, vu la
manière ordinaire d'agir de presque tous les hommes, en même
temps qu'il serait infiniment beau et satisfaisant (\o voir les Etats
plus puissans n'user do leur supériorité que pour faire plaisir à
louis voisins et pour leur procurer toutes sortes d'avantages, mais
c'est un bonheur qui est plutôt à souhaiter qu'à espérer, les Etats,
de la même manière que la plupart des particuliers, étant bien
plus portés à se faire craindre qu'à se faire aimer et à faire sentir
aux plus petits des effets de leur puissance qu'à se rendre recom-
mandables parmi eux, par leur l)onté et leur générosité.
Cependant on se préparait à Genève à mettre en bon état
tous les droits de la Ville pouvant servir à l'éclaircissement des
faits qui seraient mis sur le tapis à la journée qui se devait bient(M.
tenir'. Pour y mieux réussir, l'on fit même cesser la plupart des
affaires particulières el, comme le sieur Bernard Meyer fui bien
aise d'avoir des collègues dans la fonction de surarbitre, les sei-
gneurs de Baie nommèrent cpielquos conseillers de leurs corps
pour cet effet, lesfjuels se rendirent, au nombre de six, à Genève
au jour marifué, savoir les seigneurs Théodore Brand, haut zunft-
mestrc, Jacques Meyer, ancien bourgmestre, Bernard Meyer,
' R. C, vol. :).=), lo2:i.5 r".
II (S .lOiiRNKK. Dio (;k.m':\fî du iS .Hîii.i.iyr. ift/ii
handci'cl, lîlaisc ScIk")!!!, .Iaci|iii's IViicdi cl, OriiilVc llol/.acli'. ( )ii
leur lit la iiicllleui'e i'('ce|)l,i(>ii (|iril lui possible, l'on lapissa do
di'a|) \'('ii, à l('(ir occasion, la salle du (lonseil el on leur |)i'(''nara,
de niiMiie ([n'aiix (h'piih's de Berne (|mi airnèrcnl dans le iiicnio
leni|is, les logis les [iliis [iropres (|iie l'on |miI Iroiiver. L'on iv'soliil
dans le Grand (^)iiseil d'olisorver, peiidaiil, le S(''ioiir qu'ils l'eraieiil
dans Genève, Loiile la hunisi-anee el (oui, l'ordre (jii'il sérail, pos-
sible, tant, dedans que dehors des Conseils, d'éviter avec soin tonte
([iicrclle el loiile dispute [larliciilièie el de se rendre chacun à son
devoir avec toute r(\\acliliide possible. L'on ordonna que (pialre
conseillers, tant du Petit (jiie du Grand Conseil, leur tiendraient
tdujonrs conipai^nie à leurs repas, ipie douze conseillei'S seraient
noiiiin(''s pour av(jir avec eux toutes les conlV^reiices nécessaires,
et alin (pie les afiaires ordinair(»s ne souffrissent |)as dans le
Conseil |)ar l'absence d'une si grande (pianlih'' de ses membres, on
en substitua un nombre ('-gai de ceux du Grand Conseil pour sié-
ger en leur place pendant la tenue de la journée ■.
Les envoyc's de Bàle et de Berne étant arriv(''s à Genève, la
première contercnce se tint le i8 juillet \ Ceux-là commencèrent à
exhorter les commissaires des deux villes à apporter toutes les
dispositions et les facilités possibles à la paix, à quoi ils s'engag-c-
rent. Ensuite, la première question qui fut mise sur le tapis et par
laf|uelle toutes les autres difficultés auraient été terminées si elle
eût été décidée comme les Genevois le souhaitaient fut celle-ci,-
savoir : que les Bernois voulussent bien traiter avec leurs allié's de la
haute seig'neurie des terres de Saint- Victor et Chapitre, c'est-à-dire
la leur abandonner absolument, sous un dédommagement suffisant .
et qui pourrait être réglé, mais les Bernois n'y ayant jainais voulu
donner les mains, l'on n'en parla pas davantage. L'on avait proposé
un autre moyen d'acconnnodement à Bàle, au mois de mai précé-
dent, mais qui n'eut pas lieu non plus : c'était d'éclianger les terres
de Saint-Victor contre celles de Chapitre, en sorte que chacune
' Nousrétaljli.ssonsrortliograplieexac- ' Archives de Genève, P. H., n" 1266
te de ces noms d'après les Eidg. Abschiede, (double de la marche et de la décision des
t. IV, Id, u» 2'2. {Noie des éditeurs.) arbitres); cf. Eidg. Abschiede, t. I\^ 1 d.
* R. C, \()l. 3."), (■"« 264, 2li7. n" 22 (Nule de.i éditeurs.)
l54l JUGEMENT DES AKllITRES. 1 I ()
(les deux villes possédât en loulc souverainelé et sans que l'autre
y eût rien à voir l'une de ces deux seigneuries, mais cette proposi-
tion n'avait été goûtée ni à Berne, ni à Genève, de sorte que les
arhiires n'y pensèrent |)lus. CJes expédiens ne |)Ouvant donc pas
avoir lieu, les arbitres, pour accommoder les parties, prirent une
autre route : les seigneurs do, Berne et ceux de Genève convenant
(|ue le traité de i53() devait demeurer dans toute sa force et
vigueur, les arbitres le regardèrent aussi comme le fondement de
toules les décisions (|u'ils allaient prendre et comme l'article de ce
traité ([ui concerne les terres de Sl-Victor n'était pas sans ambi-
guïté, ils entreprirent de l'expliquer. Pour juger s'ils le firent avec
succès, il est à propos de rapporter ici les termes même du traité.
Ils sont conçus de cette manière :
Nous, l'avoyer, conseillers et bourgeois de la ville de Berne
laissons aux dits de Genève la querelle et demande quv leur faisions
à cause du prieuré de Si- Victor et seigneurie d'iceluy, soit rente,
censés, revenus et tout ce qui lui appartient, pour la sustentation
des pauvres de leur hôpital et de leurs prédicans, nous retenant
toutesfois les appellations, devoirs d'hommes et maléfices, ainsi
(jue de ancienne coutume a été.
A l'égard des terres de Chapitre, dont un autre article du même
traité fait mention, les Bernois les cèdent de même aux Genevois,
ne se réservant autre chose que les appellations s'il se trouvait
qu'auparavant elles fussent allées devant le duc ou son conseil.
Pour bien juger de ce (jue les Bernois avaient abandonné à
leurs alliés et de ce qu'ils s'étaient réservé, les arbitres examinè-
rent avec beaucoup d'attention tous les anciens titres que l'on
conservait dans les archives, qui avaient rapport à ces terres et des
principaux desquels nous avons rapporté le précis, au premier
livre de cette histoire ' .
Ils considérèrent d'abord les terres de Sl-Victor et de Chapitre
comme étant de la même nature, sans s'arrêter aux petites diffé-
rences qu'il y aurait pu avoir entre elles tant par les actes les plus
anciens que par les termes même du traité de 1 53(3, et ils jugèrent :
' Voir t. I. |i|). 172 et siiiv.
120 ARTICLES DE CE JUGEMENT. 1 54 1
i" Oue la ville de Berne devait avoir la haute seigneurie ou
la souveraineté des terres de St- Victor et Chapitre.
2° Que celle de Genève n'avait que le droit de juger à mort
les criminels, sans avoir celui de faire exécuter la sentence, ni le
pouvoir de leur faire grâce; qu'après que le juge de cette ville
aurait prononcé une sentence de mort, il serait obligé de remettre
le criminel aux seigneurs de Berne ou à leurs officiers pour
l'exécution, lesquels pourraient comme bon leur semblerait, ou
exécuter la sentence, ou la modérer, ou faire la grâce toute
entière, à condition néanmoins qu'il ne leur serait point permis de
prendre de nouvelles informations.
3" Que dans les condamnations à des peines au-dessous de la
mort, qui aboutiraient pourtant à effusion de sang, comme de cou-
per les oreilles ou les doigts et de donner le fouet ou autres châti-
mens corporels de la même nature, les seigneurs de Genève ou
leurs officiers seraient aussi obligés de remettre les criminels aux
officiers de Berne pour exécuter la sentence, les Bernois devant
avoir, comme dans le précédent article, le pouvoir de modérer la
sentence et de faire grâce.
4° Que la ville de Genève pourrait établir dans les terres de
St- Victor et Chapitre, tels juges et tels officiers (ju'elle trouverait
à propos pour administrer la justice en son nom et faire des ordon-
nances et des règlemens sur des matières de cette nature, comme
encore donner tels ordres et faire telles défenses qu'il lui plairait ,
sur les matières de dîmes, censés, rentes et autres revenus de la
même nature, et de connaître de tous les différens qui pourraient
s'élever sur ces sortes de choses.
5° Que la ville de Genève pourrait prendre connaissance et
juger en dernier ressort de toutes injures et cas de désobéissance
aboutissant à des amendes pécuniaires lesquelles lui devaient ap-
partenir, de toutes querelles entre des particuliers qui se seraient
passées sans effusion de sang-, mais que la connaissance des cas
plus griefs, tels que celui de violation de la paix publi([ue, suivis de
blessure, appartiendrait aux seigneurs de Berne, comme aux sou-
verains, après ([ue les seigneurs de Genève en auraient fait prendre
les premières informations.
l54l SUITE DE CES ARTICLES. 121
6" Ouo la ville de Genève serait maîtresse de taire des ordoii-
iiaiices el des règlemens toucliaiil la relii^ioii dans les niènies
terres et de punir ceux qui y contreviendraienl, pourvu (pie les
ordonnances ne fussent pas contraires à l'Evangile et à la religion
chrétienne.
7" Touchant les devoirs d'hommes, s'il arrivait (|ue la ville de
Berne voulût se servir en temps de guerre des liouiines de St-Vic-
tor et Chapitre et qu'il fût besoin de leur faire faire les montres,
la chose se devrait e.xécuter du consentement des deux villes
Berne et Genève ou de leurs officiers et dans le même lieu où l'on
avait accoutumé de les faire autrefois; que la ville de Berne pour-
rait se servir de ces hommes pour sa garde et celle de ses pays,
comme pour celle des deux seigneuries de St-Victor et de Cha-
pitre, pourvu tpie ce ne fut point au préjudice et contre les intérêts
de la ville de Genève. Que de même aussi, celle-ci pourrait em-
ployer les mêmes hommes en temj)s de guerre, soit à sa garde, soit
à celle de son territoire, à condition (pie ce ne fût [loint contre la
ville et pays de Berne ou contre les intérêts du corps helvétique.
8° Pour ce qui regardait les appellations dans les causes
civiles, les Bei-nois prétendaient (jue le premier appel avait toujours
été porté à Ghambéry, d'où ensuite le second et le dernier l'étaient
à Turin devant le duc de Savoie ou son conseil, leà Genevois,
au contraire, soutenant que les prieurs de St-Victor et les sei-
gneurs de Chapitre avaient toujours eu un juge dans la ville de
Genève, devant lequel toutes les premières appellations des juge-
mens rendus par le juge local des dites terres ressortissaient,
lesquelles étaient portées enfin à Turin devant le conseil du duc.
Après avoir amplement ouï les deux parties là-dessus, les arbitres
décidèrent que dans la suite, la première appellation des jugemens
rendus par les juges locaux irait devant un Iribunal qui serait
composé de trois juges, savoir du bailli de Ternier, d'un sei-
gneur du Conseil de la ville de Genève et d'un homme pris d'entre
les sujets de St-Victor el Chapitre et choisi du commun consente-
ment des deux villes ; (pie le lieu où s'assembleraient ces trois
juges serait dans la seigneurie de St-Victor et au gré de l'une et de
l'autre ville ; enfin, que la dernière appellation serait portée aux
122 SUITE DE CES ARTICLES. 1 5^ I
seigneurs de Berne, comme représentans el comme étant les hauts
et souverains seigneurs.
()" Pour régler encore d'une manière plus précise tous les cas
qui se pourraient présenter, les arbitres trouvèrent à propos que
les Bernois, comme hauts seigneurs, pourraient ordonner que les
sujets de Sl-Victor et Chapitre en temj)s de guerre demeurassent
dans leurs maisons pour être prêts à obéir aux ordres qui pour-
raient leur être donnés, pourvu (pic le commandement leur fût fait
du consentement de la ville de Genève.
lo" Qu'en temps de disette, la ville de Berne aurait le droit
de faire des règhîinens sur les blés et les autres denrées, du con-
sentement cependant de la ville de Genève el pourvu que ces
règlemens ne fussent pas au j)réjudice de cette ville et de son
territoire.
1 1" Enfin, (pie les Bernois, comme souverains de ces terres,
seraient maîtres de tous les grands chemins, des bois, de la chasse,
des trésors cachés (jui viendraient à être découverts et de la sauve-
garde.
Après (pie les arbitres eurent ainsi réglé les articles qui regar-
(laienl, tout ce qui appartiendrait, tant à la haute seigneurie (pi'à la
basse, ils convinrent ensuite des cures el bénéfices qui devaient
appartenir à la ville de Genève, les(juelles les seigneurs de Berne
lui retenaient el dont la restitution avait été demandée avec tant
d'instance dans les marches de Lausanne. Les commissaires de -
Genève avaient représenté que toutes les cures dépendantes de
l'Évôché et celles qui étaient de Si- Victor el tiliapitre, dont les
Bernois étaient alors en possession, devaient être remises à leurs
supérieurs pour fournir à l'entretien de leurs ministres et de leur
hôpital, et ce conformément au traité de i536 (pii portait en
ternies formels que ces bénéfices appartiendraient à la ville de
(ienève et qu'ils seraient destinés aux usages dont nous venons de
parler. Les commissaires de Berne, au contraire, avaient repré-
senti' (pie les Genevois pouvant fournir d'ailleurs des appointe-
mens suffisans à leurs miiiislres, ils n'avaient pas besoin des béni'"-
fices qu'ils demandaient, el qu'ils prétendaient que, lors([ue les
seigneurs de Genève auraient choisi un ministre pour desservir
ir»4l SIITIO I)K CES ARTICLES. 12^
iiiip (le CCS (''glises, ils le diisseiil |)r(''S('nler hiix seigneurs do Bcnu'
|)(iiir avoir leur approhalion ia(|iiollc, comim' ils n'en doiil.aieiil
j)as, serait (ou jours acciirdi'e. A ipioi les dé|)ii(,(''s de (leiiève r(''|)li-
fjuèreiil i|iie, dans li- dessein oi'i leni's su|)érieiirs ('•(aieni de ne
Faire jamais ([iie de Ikpiis choix de inmislres pour desser\ ir ces
('l^lises el (|ni liissenl a|i|)n>iiv(''s de loiil le iiioiide, la |in''senla-
lion des nunislres ('-his aux seii;rieurs de Bci'iie u'i-lail d'aueiuie
ulililé.
Sur (|U()i, les arliiires prononeèreiil (|ue la \ille de (ienève
devait èlre maîtresse el disposer des (jualre cures ou li(''U(''(ices de
Saint- Victor, des ciiu| de (Chapitre el de ciu(| autres d(^ la d(''pen-
dance de l'Evêelié, qui faisaient en tout le nomiu'ede quatorze cures
et dans lesquelles ladite ville potu'rait étaitlir des minisires sans
avoir besoin de l'approhation des seigneurs de Jîernc, bien entendu
qu'elle aurait soin de n'en pourvoir que de bous et capables d'édifier
ces églises, de leur donner des appointemens suffisans el de les
loger d'une manière convenable, réservant jtourtant les droits de
patronat sur ces ég-lises à ceux auxquels ils pourraient appartenir,
s'il se trouvait qu'aucuns y en eût, et qu'à la réserve de ces quatorze
cures, les Bernois retiendraient toutes les autres qu'ils possé'daient
dans l'évèché de Genève, sans que les Genevois y pussent pré-
tendre quoi que ce soit et les troubler en aucune manière dans leur
possession.
Ensuite, les arbitres examinèrent l'article du transmarchement
des prisonniers et comme les d<'qiutés de Berne s'engagèrent, au
nom de leurs supérieurs, de ne plus faire conduire à l'avenir leurs
prisonniers par la ville de Genève ni sur son territoire, mais de les
faire passer par d'autres chemins, l'on accepta leurs ott'res à cet
ég'ard et l'on convint que jamais l'un des deux Etats ne ferait
conduire des prisonniers sur les terres de l'autre sans en avoir ob-
tenu de lui la permission. Sur la plainte que ceux de Genève firent
que cet article ainsi réglé limitait le droit que la ville avait eu de
tout temps de faire passer les prisonniers sur les terres de Savoie
sans en demander permission, comme la chose paraissait par des
actes authentiques, ce (pii n'était pas réciproque, le duc de Savoie
n'ayant jamais fait passer ses prisonniers sur les terres de Genève
12/4 SUITK l)K CKS AKTir.LKS.
'\l
sans roiicfssioii de lorriloiic, les arhiiros cepemlanl lomljon'iil
«l'acccjrd que, jiniir ô\or Idiile amhii^iiïl.c'' rie cel arliclc e(. pour
parera Ions les iiironvrnieiis, lorsque l'une des <leii.\ villes aurait
à faii'e passer des |)risouniers sur les terres de l'aulre — c'est-à-dire
les iJeriiois par- la ville t\o Genève ou son territoire, et les Genevois
par le pays sujet de lîernc, des terres de Saint-\ ictor à celles de
Gliapitre on de ces terres dans Cîenèv<' — une seii^iwurie |)i'ierait
l'anlrc de lui en accorder la permission, laquelle ne devrait être
jamais refnst'e.
Les ai"l)ilres, examinant ensuite quelipies autres articles, s'en
tinrent à ce rpii élail vvgW' par le lrair('' d'alliance sur les injures et
les ei'imes (pii devaient être punis dans les lieux où ils avaient été
commis. Us eon\ ini'ent aussi (pie dans les procès rpie les particu-
liers de (ienève poiiiTaienl avoir ensend>le an sujet decpielque pos-
session on lié-ritage situé rière les terres de lîerne, le jirocès se
devait instruire devani les juges de Berne el (pie de même aussi,
si des sujets de Jîerne avaient des difficulh's entre eux à cause de
(pielipie l'onds situe'- dans la seigneurie de Genève, le procès se
devrait aussi vider dans cette ville.
Les Bernois prétendaient, que les Genevois n'avaieni nul droit
de pécher dans l'Arve, d'y élaMir des nasses et faire des cloisons
|)our arrêter le poisson, et même (ju'ils n'avaieni pas un pouce de
terrain au delà de celte rivière, ce que les Genevois niaient con-
stamment, assurant que, de tout temps, ils avaient eu le droit d(^ se
servir de l'Arve pour la pêche et produisant les titres par lesquels
il paraissait que leurs prédécesseurs avaient acheté un mas de terre
au flelà de cette rivière, qui s'étendait encore vingt-cinq toises plus
loin qu'un vieux fossé que l'on voyait alors dans ce lieu-là — c'est
le territoire des Vernets,dont nous avons parlé au livre second, sur
l'année i445 '• — Les arbitres, après avoir amplement entendu là-
dessus les parties, vu et examiné les lieux par deux fois différentes
et ouï un prud'homme fort âgé qui avait témoigné qu'il avait tou-
jours ouï dire que le mas de terre en question appartenait à la ville
de Genève, donnèrent gain de cause à celle-ci à l'égard de la jouis-
' Vuir I. I, p. :5'i7.
l54l SUITE DE CES ARTICLES. 125
sance de l'Arve et du droil. d'y |irchei", l'assurant dans la posses-
sion où elle était d'y faire des nasses à condition ([u'elles n'enipè-
ehassenl pas le poisson de monter et de descendre librement cette
rivière, et par rapport au territoire des Vernets, ils trouvèrent
(|u'il appartenait à la ville de Genève, le limitant à cinq toises
au-delà du vieux fossé.
Les Genevois avaient fait aux Bernois certaines demandes qui
leur parurent fort odieuses et sur les([uelles ils se récrièrent extrê-
mement : ils leur avaient fait proposer de faire hommage à la
République de certaines terres dépendantes de l'évêché, dont ils
étaient en possession et dont les scigfueurs avaient fait autrefois la
fidélité aux évêques. Ils leur avaient aussi fait demander le paie-
ment de certains deniers dont les ducs de Savoie, desquels ils
tenaient la place, étaient débiteurs depuis longtemps à Genève.
A quoi les députés de Berne avaient répondu tjue ceux de Genève
n'étaient pas fondés dans cette demande, puisque leuis supérieurs
([ui étaient maîtres de la plus g-rande partie de l'évêché et qui
l'avaient conquis par leurs armes étaient convenus avec leurs
alliés de Genève, par le traité de i536, de ce qu'ils leur laisse-
raient, de sorte qu'ils ne leur devaient rien au-delà. A l'ég-ard du
paiement des deniers dûs par le duc de Savoie, ils répondirent que
n'étant pas informés, ils n'avaient rien à dire là-dessus.
Sur quoi les arbitres, considérant que les Bernois n'étant pas
les seuls qui fussent en possession des étals du duc de Savoie puis-
que le roi de France en tenait la plus grande partie, ils n'étaient
pas ol)ligés de payer seuls ses dettes, qu'ainsi, pour ne pas altérer
plus longtemps la bonne intelligence qu'il devait y avoir entre les
deux villes, ils trouvaient à propos de ne plus parler pour lors de
ces deux articles, conseillant aux Genevois de s'en déporter et
d'attendre de voir si la composition amiable à laquelle eux arbi-
tres travaillaient aurait lieu, auquel cas tontes les difficultés
seraient terminées, et au cas qu'elle ne fût pas acceptée, ils
seraient dans tous leurs droits à l'ég'ard de ces deux demandes et
ils les pourraient proposer de nouveau.
Les arbitres vinrent ensuite à l'examen d'un autre article de
grande importance pour les Genevois, par le(|uel ils deman-
laG SUITE DE CES ARTICLES. l54l
daient, comme nous l'avons dt'jà dil ci-devant', d'être dégagés de
la dure aslriction où les mettait l'alliance qu'ils avaient avec Berne
de n'en pouvoir contracter avec aucun autre état. Sur quoi les
arhiires déboutèrent les Genevois, vu l'opposition que formaient à
leur demande les députés de Berne et la déclaration (ju'avaient
faite les deux parties de regarder le traité de i53G comme la base
de tout ce qui se négociait alors. Ils ajoutèrent cependant que si la
ville de Genève pouvait obtenir de celle de Berne de se relâcher
sur cet article, ils en seraient très contens et (|u'ils joindraient
même avec plaisir leurs prières à celle des Genevois pour cet
effet.
Les commissaires de Genève ayant prié ceux de Berne de
porter leurs supérieurs à accorder leur intercession au])rès du roi
de France pour- la restitution de la seig-neurie de Thiez, et auprès
des seigneurs de Fribourg pour celle des droits qu'ils retenaient,
appartenant à la ville de Genève, les députés de Berne répondi-
rent (pie leurs supérieurs de Berne avaient déjà fait l'un et l'autre
sans avoir- pu réussir, sur <pioi les arbitres les prièrent d'agir au-
près des seigneurs de Berne pour les prier de faire encore de nou-
veaux efforts envers ces puissances, même par ambassadeurs s'il
était nécessaire, pour obtenir en faveur des Genevois ce qu'elles
avaient refusé jusque-là.
L'article îles trois Articulans condamnés et de ceux r|ui, à leur
occasion, avaient été bannis de Genève se présenta ensuite à-
l'examen des arbitres. Les envoyés de Berne demandèrent, à
l'ég'ard des uns et des autres, qu'il leur fût permis de rentrer dans
Genève, qu'ils y fussent rétablis dans tous leurs honneurs, qu'on
leur rendît leurs biens et qu'on les dédommageât entièrement de
tous les frais auxquels leur bannissement les avait engagés.
Les commissaires de Genève s'opposant à la demande des
envoyés de Berne répondirent que les Articulans ayant été
condamnés très justement et selon les lois à cause de leurs crimes,
leurs supérieurs ne se porteraient jamais à révorpier une sentence
de cette nature, si juste et si nécessaire, par les raisons qui avaient
' V^oir plus haut. p. 109.
l54l ■ SUITE DE CES ARTICLES. I27
déjà <■((' alléî>uées, et dans les marches de Lausanne e( à Berne à
diverses fois ; qu'ainsi ils priaient qu'on ne parlât plus de cet
article, faisant espérer en même temps qu'ils pourraient entrer en
compositi(jn sur les biens des mêmes Articulans, sous le bon plaisir
de leurs supérieurs. A l'égard des autres bannis, les mêmes com-
missaires firent entendre (|ue leur bannissement n'était pas irr(''vo-
cable comme celui des Articulans, qu'ainsi ils ne désespéraient
pas qu'on leur fît la grâce de rentrer dans Genève pourvu (|ue, de
leur côté, ils témoignassent le repentir qu'ils devaient de leur
conduite passée.
Cet article ayant paru d'une grande importance aux arbi-
tres, ils examinèrent avec beaucoup de soin ce qui avait été re|)ré-
senté là-dessus par les parties et après l'avoir pesé mûrement, ils
convinrent enfin : i" Que la sentence rendue contre les trois Arti-
culans demeurerait dans toute sa force et vigueur, étant défendu
aux dits Articulans de mal parler dans la suite, comme ils avaient
fait jusqu'alors, de la ville de Genève. 2» Qu'ils ne pourraient
rentrer dans cette ville et y faire leur résidence qu'au cas que le
magistrat voulut bien le leur permettre. 3° Que la ville de Genève
leur restituerait tous leurs biens. 4° Qu'elle ne serait pourtant
point tenue de les tlédommager, comme ils le demandaient, des
maisons qu'ils avaient dans des faubourgs et (|ui avaient été abat-
tues pour les fortifications, les autres particuliers qui étaient dans
le même cas n'ayant reçu aucun dédommagement pour leurs
maisons abattues, à moins que le magistrat ne trouvât dans la suite
à propos d'indemniser les autres particuliers qui seraient dans une
situation semblable, aucpiel cas il serait obligé d'avoir pour eux
la même douceur. 5° Qu'à l'égard des autres fugitifs, comme ils
étaient dans un cas tout différent de celui des trois condamnés et
(pie la i)liq)art avaient cpiilté la ville plutôt par crainte que pour être
coupables, le magistrat de Genève pourrait les recevoir en grâce
et leur permettre de rentrer dans la ville et de jouir de leurs biens
après (pi'ils lui auraient demandé |)ardon avec la soumission néces-
saire, et (pie s'il trouvait quelques-uns d'eux dignes de ipielque
châtiment, il ne les traiterait pas à la rigueur, mais il les condam-
nerait à des peines lég:ères et supportables. Les arbitres trouvèrent
128 CLAUSES FINALES DU JUGEMENT. ' l54l
encore à propos que quand le magistrat leur aurait une fois par-
donné et qu'ils seraient rentrés dans Genève, les citoyens et bour-
geois ne leur fissent plus aucun reproche des choses passées,
comme eux aussi, de leur côté, devraient vivre avec ceux de la
ville avec toute la douceur et la modestie convenables à des gens
reçus en grâce.
Et pour pourvoir à toutes les difficultés qui se pourraient pré-
senter dans l'exécution de ce ([ue nous venons de dire, les arbitres
convinrent que si, dans la remise (|ui serait faite par la ville de
Genève aux trois condamnés de leurs biens et j)Ossessions, il sur-
venait quelque différend, il serait porté par devant (.rois conseillers
de la ville de Baie pour le régler.
Enfin tous les articles de cette prononciation devaient avoir
lieu aussi longtemps que durerait l'alliance qui était entre les deux
villes, les(juelles les arbitres exhortaient torlement à revêtir toutes
les dispositions possil)les à une véritable réunion, d'oublier pour
cet effet tout ce qui pourrait avoir élé dit de dur et d'injurieux de
part et d'autre, afin de bannir au j)lus tôt par là l'aigreur et la més-
intelligence qui ne pouvaient avoir que des suites fâcheuses pour
les deux étals.
Tel fut le jugement des six arbitres du Conseil de Bâle sur les
difficultés qu'il y avait entre les villes de Berne et de Genève.
Gomme les jiarties, ainsi qu'elles en étaient convenues, avaient eu
la liberté de mettre sur le tapis, non seulement les matières ({iii
avaient été jusque-là en contestation, mais encore toutes les autres
(ju'elles auraient pu juger à propos de régler, comme nous l'avons
dit ci-devant', aussi le jugement des arbitres embrassait-il bien
d'autres questions que celles qui avaient d'abord donné lieu au
|)rocès des deux villes. Au reste, ils ne déclarèrent point leur juge-
ment avant de quitter Genève où ils demeurèrent un mois, s'étant
contentés de dire en partant qu'ils le feraient traduire en français
de l'allemand dans lequel il avait élé couché, et qu'ils l'enverraient
ensuite au plus tôt à Genève'. On ne l'eut dans cette ville qu'au
commencemeni de l'année suivante. Nous verrons, quand nous
' Voir plus liant, p. 115. ' R. C, vol. 35, f" 278 (i:t aoûl).
l54l NOUVELLES DEMARCHES AUPRES UE CALVIN. I2()
serons à ce lemps-là, de quelle manière il y fui re(;ii et (|ueJles
tinenl les suites de cette atlaire.
L'on ne fut ensuite occupé dans Genève que du ia|>|)el de
Calvin, lecpiel l'église avait souhaité avec tau! d'aideiu' de voir
revenir au milieu d'elle depuis l'anéantissement du parli qui lui
avait été contraire et que les ministres Morand et Marcourl
l'avaient abandonnée, comme nous l'avons vu ci-devani '. Calvin
eut d'abord beaucoup de répugnance pour la proposition (jui lui en
lut laite. C'est ce qui paraît par une lettre qu'il écrivit là-dessus à
Farel, au mois d'octobre de l'année i5l\o, et que l'on voit parmi ses
lettres imprimées'. Il marquait en confidence à cet intime ami et
ancien collègue que, lorsfpi'il pensait à ce qu'il avait soufFert étant
à Genève, aux troubles et aux agitations perpétuelles auxquelles
ils y avaient été exposés ensemble, il ne pouvait que craindre beau-
coup d'y revenir. Qu'aussi longtemps que l'église de Genève
l'avait bien voulu pour pasteur, il n'avait point pensé à la quitter,
quelques désagrémens et quelques contradictions qu'il y essuyât,
mais qu'il croyait que jiersonne ne le blâmerait si, après avoir été
tiré par un coup de la Providence d'un lieu qui lui avait été autant
fatal, il n'y revenait pas de lui-même pour se replonger ainsi
volontairement dans de nouveaux malheurs. Qu'il n'y avait aucune
apparence que sa prédication fit du fruit dans cette ville, de l'hu-
meur dont étaient la plupart de ses habitans qui ne pourraient pas
s'accommoder de ses manières, comme lui de son côté n'aurait pas
assez de complaisance pour ne pas s'opposer avec vig-ueur à leur
penchant au vice et au liliertinage. Qu'il s'était accoutumé depuis
(pi'il était à Strasbourg, où il n'avait à faire qu'à un petit troupeau
et à des personnes qui avaient pour lui une confiance entière, à un
genre de vie plus uni et plus trancpiille et (pi'il avait oublié l'art
de conduire la multitude; (ju'il craignait aussi de rencontrer dans
Genève des collègues qui n'eussent pas toutes les dispositions à
vivre dans l'union et la concorde; que ces considérations lui fai-
saient une extrême peine, mais qu'aussi, d'un autre côté, plus il se
sentaitd'éloig-nementpour accepter la vocation (pii lui était offerte,
' Voir plus liant, p. 96. = Oalrini op.. t. XI. n» 243.
9
l3o SUITE DE CETTE AFFAIRE. iB/jI
plus se tléfiait-il de lui-mêine el élait-il disposé à suivre le conseil
que ses amis lui donneraient là-dessus et qu'il lui demandait, à
lui en particulier, son sentiment. Et cependant, à quoi qu'il se
déterminât, ceux qui souhaitaient à Genève son retour ne devaient
pas compter de l'y revoir avant la fin de la diète de Worms' où il
devait se rencontrer incessamment. Dès lors, on ne cessa de faire
solliciter Calvin de se rendre aux prières de l'église de Genève.
Jacques Bernard, le principal des ministres qui y étaient restés,
lui écrivit là-dessus, au mois de février de l'année i54i, une
lettre des plus pressantes'. Il hu marquait que non seulement
l'église, mais les ministres qui la servaient et lui en particulier
souhaitaient son retour avec un extrême empressement ; (pi'il pou-
vait compter que s'il se rendait aux vœux de toute la ville là-des-
sus, il serait reçu de chacun avec une joie infinie et qu'il trouve-
rait les inclinations de tout le peuple entièrement changées ; que le
désir de le revoir étant autant universel qu'il l'était, il devait le
regarder comme une vocation de Dieu à laquelle il ne pouvait
résister plus longtemps sans s'opposer à sa volonté.
Viret, qui était alors à Genève, lui écrivit aussi sur le même
sujet', mais il ne put pas encore se laisser gagner. Calvin lui ré|)on-
dit* comme il avait fait à Farel, que (juand il pensait à tout ce ([ui
lui était arrivé dans Genève, il était effrayé el ne pouvait se ré-
soudre ([u'avec une extrême peine à s'exposer de nouveau à lanl
de contradictions, que cependant, lorsqu'il faisait réflexion au désir
de cette église qui, malgré ce qui s'était passé, ne laissait pas de lui
être infiniment chère et au besoin qu'elle croyait avoir de son
ministère, il sentait bien qu'il ne devait pas lui refuser ses soins ;
que dans cette incertitude, il s'en remettait volontiers à la décision
de ses collègues qui servaient avec lui l'église de Strasbourg, mais
que, comme il se voyait obligé de se trouver avec Bucer à Ratis-
bonne où se tenait la diète de l'empire, il ne pourrait se rendre à
Genève, au cas qu'il prît ce parti-là, que dans quelques mois.
' Elle eut lieu du 28 octobre ISiO an une lettre datée d'Ulm, le l" mars; et.
18 janvier 1.5'tl. (Note des éditeurs.) ihid., p. 165. (Notedes éditeurs.)
^ Cahnni op., t. XI, p. 148. Le ré- » Ibid.. p. 149 (6 février),
fiinnaleur ri''|ioiiilit ;i .lacques Bernard par * Ibid., p. lt)7 (1«'' mars).
l54l KETOIR DE CALVIN A GENEVE. l3l
Pour faire les choses dans les formes et ôler à Calvin loni pré-
texte de refnser la vocation, le Conseil General dn pen[)le, assem-
blé le dimanche i*"" mai, révoqua son bannissement de même (jue
celui de Farel, de Saunier, etc., les déclarant fidèles ministres de
Christ et leur accordant, aux uns et aux autres, la liberti' de reve-
nir à Genève quand il leur plairait ' .
Mais pour achever cet ouvrag-e qui leur tenait si fort au cœur,
les Genevois employèrent encore de nouveaux moyens plus effi-
caces que ceux qui avaient été mis en usage jusqu'alors. Ils se ser-
virent pour cet effet de l'intercession des cantons de Zurich et de
Bâle, et quoique les Strasbourg-eois refusassent constammeni dans
les commencemens ce que l'on demandait d'eux, cependant ils
l'accordèrent à la fin et donnèrent congé à Calvin pour ([uelque
temps, lequel, après l'avoir obtenu, se faisait encore de la peine de
venir à Genève. Mais enfin, Bucer lui-même le détermina au voyage
après leur retour de Ratisbonne, en lui faisant sentir qu'il altirerait
sur lui les jugemens de Dieu s'il résistait plus longtemps à cette
vocation et lui mettant devant les yeux l'exemple de Jonas qui
refusait d'aller prêcher aux Ninivites'.
Pour mieux réussir auprès des magistrats de Strasbourg-, de
Zurich et de Bàle dans ce qu'on souhaitait d'eux, le Conseil avait
écrit aux ministres de ces villes pour les porter à intercéder
auprès de leur magistral en faveur de l'église de Genève.
Il ne sera pas inutile d'insérer ici la lettre circulaire qui leur
fut envoyée, de même que celle qui était adressée à ces républi-
ques. L'on verra par ces lettres combien les idées où l'on était sur
la conduite de Farel et de Calvin, trois ans auparavant, avaient
chang-é. Je les transcrirai ici telles qu'elles furent écrites en latin
et que je les ai trouvées dans les archives " :
Ces lettres produisirent, l'effet qu'on en attendait : Calvin se
mit en chemin et il arriva à Genève au commencement du mois de
septembre de l'année i54i- Quand il y fut, il prc'-senta au ('onseil
' R.C., vol. .35, fo 183 r». ces lettres ipii ont dès lors été publiées
^ Vie (le Calvin par Nie. Colladon, dans les Cnlvini op., t. XI, n"* .313 et
Catvini op., t. XXI, p. 63. 312, et par M. Herminjard, ouvr. cité,
' Nous jugeons inutile de reproduire t. VII, n» 983 et 98(i (Nute Jex éditeur.^.
iSa LES ORDONNANCES ECCLESIASTIQUES. I 34 I
ordinaire des leLIrcs du niagisIraL eL des luiuislres de Slrashouri"'.
Il fit ensuite ses excuses de ce qu'il n'avait pu venir aussitôt qu'on
aurait souhaité qu'il l'eût l'ail'. Il ne s'arrêta point à justifier sa
conduite, non plus que celle de ses collègues qui, avec lui, avaient
été chassés de Genève trois ans et demi auparavant, comme il le
dit dans une de ses lettres", parce que tout le peuple paraissant suf-
fisamment revenu des préjug'és où il ('-tait dans ce leuqjs-là, il n'au-
rait pas pu entrer dans cette justification sans rappeler des idées
désagréables, ce qui n'aurait pas été à propos dans une circons-
tance de celte nature. 11 crut donc qu'il l'erail heancoup mieux de
tourner son discours d'un autre côté en faisant senlir au mag-istral
la nécessité qu'il y avait d'établir, avant toutes choses, une bonne
police ecclésiastique et de faire là-dessus des ordonnances qui
étant approuvées dans tous les Conseils, chacun sût de quelle ma-
nière il vivrait dans la suite à cet égard. Le Conseil approuva la
pensée de Calvin : il nomma (piehpies commissaires de sa part
pour travailler avec lui à la conqiilalion de ces ordonnances et
cependant l'on résolut d'écrire au Conseil de Strasbourg pour
remercier celte république de ce (ju'elle avait bien voulu accorder
Calvin à l'église de Genève et pour le prier en même temps de
laisser ce ministre pour toujours à cette église \ Le sénat de Stras-
bourg eut d'abord beaucoup de peine à faire ce que les Genevois
souhaitaient, cependant il se rendit en conservant à Calvin le droit
de bourgeoisie (pii lui avait été conféré, lequel il accepta. On lui-
olFrit même de lui laisser ses appoinlemens, de quoi il ne voulut
jamais se prévaloir, comme on le voit dans sa vie écrite par Théo-
dore de Bèze ' .
Je trouve que, dans ces commencemens, on lui assigna à
Genève une pension de cinq cents florins par an, douze coupes
de blé et deux tonneaux de vin\ Il était extrêmemenl occupé : il
prêchait de deux semaines l'une toute entière, et faisait des leçons
de théologie trois fois dans huit jours. Le jeudi, il se trouvait au
Consistoire, le vendredi à la congrégation des ministres dans
' R. C, vot. 39, fo 324 r» (13 sept.). ■* Ibid., t. XXI, p. 32.
■' Cahini op., t. XI, n» 3H't. ^ R. C, vol. 35, f« 352 r".
" Ihid.. M" 3."i7.
I->4' l'KINCIPAUX AiniCLIOS IJK CliS OIUJCKN.NA.NCES. I 33
laquelle il oxpliquail e(. rclaircissail divci's |)assai5<'s rie l'Écriluro
sainte'. Telles étaioiU ses fonctions publicjues ordinaires sans par-
ler d'une infinité d'occupations particulières aux(|uelles il fournis-
sait avec une faciliti' si merveilleuse ([u'il n'y avait «[u'un génie
autant supérieur (jue le sien cpii pût y suffire, mais nous aurons
dans la suite occasion de nous étendre encore davanlaJ^e là-dessus.
Les ordonnances ecclésiasti(|ues furent en état d'élre présen-
tées au peuple pour avoir son a|)prol»aliou, le 20 novembre'. Elles
contenaient plusieurs articles dont les principaux étaient :
i" Toucliant la vocation des pasteurs, (pi'ils seraient choisis
premièrement par les ministres, les(|uels s'engageaient à ne jeter
les yeux que sur des gens propres à édifier l'église, et |)ar leurs
mœurs et par leur doctrine. Que l'élection d'un pasteur, faite de
cette manière, serait d'abord portée au magistral pour y être
confirmée et proposée le dimanche suivant au peuple à l'heure du
sermon, en sorte qu'aucun ne lut admis à prêcher sans avoir été
auparavant présenté au peuple pour savoir si son élection serait
approuvée par tout le monde. Que les pasteurs choisis de cette
manière s'engageraient envers la seigneurie par un serment so-
lennel à s'acquitter fidèlement de leur ministère, à observer les
ordonnances ecclésiastiques, à porter le peuple à l'union et à la
paix et à lui inspirer de l'amour pour le gouvernement établi, à
être attachés à leur vocation et à la Ville en tout temps également,
dans celui de l'adversité comme en celui de la prospérité, dans la
paix comme dans la guerre, et de ne la point aliandonner non plus
quand elle serait affligée de la peste, à être soumis aux lois de l'état
et au magistrat, sans que cette soumission dût empêcher les pas-
teurs de prêcher et d'enseigner avec liberté toul ce qui serait con-
forme à la |)arole de Dieu.
2" Les ordomiances portaient encore, à l'égard des pasteurs,
qu'il y aurait chaque semaine un jour fixé dans lequel ils auraient
entre eux une conférence sur l'Écriture sainte et que s'il arrivait
qu'ils ne |)ussent pas couAcnir sur quelque point de doctrine, le
■ Vie (le Calvin, par Th. de Bèze, « p. c., vol. .33, f» 406.
Calvini op., L XXI. p. Xi.
l34 SUITE DE CES ARTICLES. l54l
différend serait porté au magistral, lequel aurait droit d'en juger
aussi bien que des cas où les ministres méritaient d'être censurés
ou même déposés. Elles réglaient ensuite le nombre, les jours et
les heures des sermons, celui des ministres qui devaient être au
nombre de cinq avec trois diacres, celui des professeurs en théo-
logie et des régeiis, desquels l'élection se devait faire par la com-
pagnie des ministres.
3° Touchant l'élection d'un consistoire, les ordonnances mar-
quaient cju'il serait composé de douze anciens, deux du Conseil
ordinaire, quatre de celui des Soixante et six de celui des Deux
Cents, lesfjuels seraient choisis par le Conseil joint aux ministres.
Que les ministres et les anciens, qui ensemble formeraient le corps
du consistoire, s'assembleraient tous les jeudis, que les anciens
seraient préposés sur les divers quartiers de la ville pour avoir
l'œil sur la conduite de chaque particulier et pour rapporter au
consistoire tous les scandales (jui viendraient à leur connaissance.
Que ce corps aurait le droit de censurer les débauchés et les
vicieux, et au cas qu'ils fussent incorrigibles et réfractaires à ses
ordres, il aurait celui de leur défendre la sainte cène, laquelle il ne
leur devrait redonner que lorsqu'il remarquerait qu'ils auraient
changé de vie, rapportant au Conseil les cas plus griefs et qui mé-
riteraient quelque peine corporelle, en sorte que par l'autorité du
consistoire, il ne fût en rien dérogé à celle du magistrat et à la
puissance civile, lacpielle devait demeurer dans son entier.
4" Les ordonnances pourvoyaient ensuite aux pauvres et pour
cet effet elles établissaient des directeurs à l'hôpital qui seraient
chargés de s'informer de tous ceux qui seraient dans la nécessité,
comme les veuves, les orphelins, les malades et autres personnes
de cette nature, et de pourvoir à leurs besoins, comme encore de
faire la charité aux passans qui seraient pauvres et d'empêcher la
mendicité.
5° Que les baptêmes seraient administrés par les pasteurs à
l'heure du sermon et les noms des enfans et pareiis enregistrés, en
donnant avis au magistrat des enfans naturels qui seraient baptisés
afin qu'il pût punir la faute de leurs pères et mères.
6" Que la sainte Cène serait célébrée quatre fois l'année,
1541 LE PEUPLE ACCEPTE LES OKUONNANCES ECCLESIASTIQUES. 1 35
savoir à Noël, Pâques, Penlecùte et le premier dimanche de sep-
tembre en attendant ([u'on eût résolu de l'administrer encore plus
souvent; que les ministres la distribueraient dans les églises avec
les diacres cpii donneraient la coupe, et que les jeunes gens n'y
seraient point admis avant d'avoir fait profession de leur foi.
■j" Que les mariages seraient célébrés dans l'église tous les
jours indifféremment, à la réserve des jours de sainte Gène par
révérence pour le sacrement, et ce après que les bans ou annonces
auraient été publiés dans le temple trois dimanches consécutifs.
8" Oue la connaissance des difficultés qui surviendraient dans
les causes matrimoniales appartiendrait au magistrat, ([ui serait
obligé cependant, avani (jue de se déterminer, de prendre l'avis du
consistoire.
9° Que les morts seraient enterrés dans les lieux marqués
pour cela sans aucune cérémonie superstitieuse, en laissant à la
liberté de chacun d'avoir tel convoi qu'il trouverait à propos.
io° Que l'on établirait dans l'église le chant des psaumes.
1 1° Que les ministres seraient chargés de visiter les malades
et les prisonniers et de les consoler.
12" Qu'il y aurait toutes les années une visite dans chaque
paroisse de la campagne, faite par deux seigneurs du Petit Conseil
et par deux ministres, pour s'informer des gens du lieu si le mi-
nistre faisait son devoir et rapporter ensuite au magistrat.
i3" Enfin que les ministres seraient sujets aux lois et obligés
de répondre devant la justice ordinaire, tant en matières civiles
(ju'en matières criminelles.
Telles furent les ordonnances ecclésiastiques faites sous la
direction de Calvin ' et approuvées par le Conseil Général du peu-
ple, au jour que j'ai marqué ci-devant. Quoiqu'elles eussent passé
par la plus grande voix et de beaucoup, cependant le consentement
' Le texte de ces ontounances de 1541 se trouve en tête du premier volume des
registres de la Vénérable Ijompagnie des Pasteurs ; il n'existe plus aux Archives, qui
possèdent eu revanche, sous le n" P. H.. i:i8'i, la minute originale du projet, avec
nombreuses additions et suppressions. Les ordonnances ecclésiastiques ont été impri-
mées pour la première fois en 1361 à Genève, Artus Chauvin, in-4. Cf. Caloini op.,
I. X, p. X et 17. {Note des éditeurs.)
l'M) DÉBUTS DE l'opposition A CES ORDONNANCES. ^5f^l
ne fut pas si unanime (ju'il n'y eût encore bien des gens à qui elles
ne plaisaient pas et qui s'étaient opposés en secret à leur établisse-
ment. L'article de la défense de la sainte Cène ou de l'excommuni-
cation, sur lequel nous aurons occasion de nous étendre beaucoup
dans la suite, était celui qui révoltait le plus les esprits. Ceux qui ne
le voulaient pas disaient qu'elle n'était pas en usage dans les autres
églises et que vouloir l'inlroduire, c'était ramener sur la scène la
tyrannie du papisme. Il fallut (pie Calvin mît en œuvre toute son
habileté pour venir à bout de l'opposition que voulaient apporter à
cet article des personnes accréditées dans les Conseils et même
quel([ues-uns de ses collègues qui, sous main, travaillaient à le
faire rayer, s'il en faut croire Théodore de Bèze dans la vie de
Calvin'.
C'est ce qui porta ce réformateur à faire tous ses efforts pour
retenir Virel à 'Genève et même pour faire revenir Farel de Neu-
chàtcl, dans l'espérance que, travaillant avec ces deux ministres
avec lesquels il était dans une union très étroite, il viendrait plus
facilement à bout d'affermir le gouvernement ecclésiastique tel
qu'il venait d'être établi et de s'opposer avec succès à ceux qui,
dans la suite, voudraient travailler à le renverser. 11 écrivit pour
cet effet à Farel diverses lettres très fortes dont on en voit une
parmi ses lettres imprimées, dans laquelle il le priait de ne plus se
souvenir, comme il paraissait encore le faire, de leur bannisse-
ment et du tort qu'on leur avait fait, puisque cet arrêt avait élé-
révoqué d'une manière solennelle'. Farel ne se laissa pas gagner,
il s'excusa sur la nécessité de sa présence à Neuchàtel dont il avait
fondé l'église, laquelle ne pouvait pas se passer de ses soins. Cal-
vin ne réussit pas mieux à retenir Viret. Il était dans la pensée
qu'il ne pourrait point venir à bout d'établir un bon ordre dans
l'église de Genève sans son secours et sans être soutenu dans les
occasions par un collègue de ce poids et de cette importance,
comme il le témoignait à Farel dans une de ses lettres'. Il l'avait
demandé premièrement à son église de Lausanne et il y avait
' Texte latin, Calvini op., t. XXI, " Ibid., t. XI, p. :!i9.
p. 133. » Ibid., p. 322,
iS^I FKNAUTÉS CONTRE LKS KKBKl.IJiS AU CONSISTOIRE. I 3y
r('ussi, mais il ne fui pas si heureux auprès des seii>iieurs(le lîcrue,
(|ui ne voulurent raccorder (jue pour (|uelques mois, (juelcjues ins-
tances qui leur eussent été faites à diverses fois et entre autres par
Calvin liii-mé'me qui \ fui envoyé à ce sujet, avec le conseiller
Amblard Corne, au mois de décenibre \
Ce fut au retour de ce voyage que Calvin, passant par Neu-
cliàlel, en ramena Mathurin Cordior qui avait été autrefois son
maître et (jui fut établi régent du collège, emploi dont d s'acquitta
avec beaucoup d'honneur. Il avait déjà exercé la même charge
avec Saimier et il l'avait (piittée sm- la fin de l'année i538, lors-
qu'ils furent obligés de sortir ensemble de la ville, connue nous
l'avons dit ci-devant '. Il fut logé au collège de Rive et le (conseil
lui assigna des appoinicmens de quatre cents florins \
11 était bien difficile ([u'un tribunal nouveau comme le consis-
toire, et qui était destiné à réprimer les vices et les vicieux, s'éta-
blît et acquît le degré d'autorit('' (|ui lui était nécessaire sans bien
des contradictions. Aussi dans les commencemens, plusieurs ne
voulaient point y comparaître, ce qui obligea le magistral à pren-
dre des mesures pour soutenir l'autorité naissante de ce corps en
ordonnant que l'on procéderait contre les réfractaires à ses ordres,
premièrement par la prison et ensuite par de plus grandes peines,
suivant l'exigence du cas *.
La plupart des villes de Suisse ayant été affligées, sur la fin
de cette année, du fléau terrible de la peste, on ordonna à ce sujet
des prières publiques dans lesquelles on priai) en particulier pour
les villes de Zurich, Berne, Bàle et- Strasbourg, où ce mal conta-
gieux faisait beaucoup de ravages ^
La suite des matières que j'ai traitées m'a empêché de rappor-
ter une affaire qui arriva sur la fin du mois de septembre de cette
année et qui était très propre à augmenter la mésintelligence qu'il
y avait entre les deux états de Berne et de Genève. Les Bernois
' R. C, vol. 35, fo 422 yo. Cf. daus tlier. France prot., 2e éd., t. IV, p. 681.
Calvim op., Anuales, l'extrait du fiathsiiia- {Note des éditeurs.)
nuale de Berne, p. 288. (iVo(e des éditeurs.) ^ R. C, vot. :fô, fo 397 v".
» Voir plus liant, p. 26, et sur Cor- ♦ Ibid., fo 442 ro (23 déc).
" Ibid., fo 38o fo.
l38 DIFFÉREND AVEC LE COMTE UE GRUYERE. l54l
installaient un nouveau bailli à Ternier, lequel se rendant à son
bailliag-e, accompagné de quelques cavaliers précédés d'un cornette
et d'un trompette, tout ce monde passa par Genève et étant entré
dans cet équipage par la porte de Gornavin, le peuple en fut extrê-
mement surpris, ce (pii le mit dans quelque espèce d'émotion,
d'autant plus que le bruit courait que ceux qui étaient entrés
n'étaient qu'un détachement de quelques compagnies bernoises
qui étaient fort près de la ville. Le Gonseil en fut aussi fort scanda-
lisé et il regarda ce passage, pris ainsi sans permission, comme
un attentat à la souveraineté de la Ville, contraire directement au
traité de i536. Il fit appeler le bailli et ceux de sa suite pour lui
en demander raison, les(|uels d'abord ne voulurent point répondre,
ce qu'ils firent pourtant ensuite, et étant entrés en Gonseil, ils
représentèrent que, (piand leurs supérieurs installaient quelque
nouveau bailli et que pour le mener dans son bailliage il fallait
passer dans quelque ville étrangère et alliée, ils n'avaient |)as
accoutumé d'en demander permission, que la chose avait toujours
été pratiquée de cette manière entre eux et le canton de Fribourg'
et qu'ils n'avaient eu aucun dessein, en ce qu'ils avaient fait, de
faire de la peine à la Ville' . On se contenta de leurs excuses et celte
atïaire n'eut pour lors aucune suite, Roset remarque cependant'
([ue les Bernois en furent depuis fort fâchés et qu'on aurait bien
voulu à Genève ne l'avoir pas prise avec la chaleur (ju'on avait
fait.
Quelques jours après, on eut une autre alarme : les gens du
comte de Gruyère étant entrés sur les terres de Genève et y ayant
chassé sans permission, on en prit trois prisonniers et l'on saisit
même leurs fdets qui furent ensuite bientôt relâchés à la prière
des seigneurs de Berne. Ge seigneur fut tellement irrité de cette
affaire qu'd fit attacher une citation contre les syndics et Gonseil de
Genève à un pilier qui était aux limites et il faisait menacer les
Genevois de leur faire la guerre; le bruit même courut (ju'il devait
entrer sur les terres de la République et y faire le dégât avec une
armée de deux mille hommes (pi'il levait, ce (|ui tint le Gonseil en
' R. C, vol. 35, f» 34;t-345. * Ouvr. cité, Uv. IV,chap. 33, p. 289.
l542 LE DÉPART DK IJALE EST COALMUNIQUÉ AUX PAHTIES. I 3(1
haloine pendanl quelqiio lomps'. Ces bruits se dissipèrenl, hienlôt
à la vt'rité, mais la inésiiilelligence continua et elle eut nièuie des
suites dont nous aurons occasion de parler ci-après.
L'on continua, pendant tout le cours de l'année 1 54 1 , à travail-
ler aux fortifications avec beaucouj) de vigueur, et pour fournir
aux dépenses considérables à quoi elles engageaient, on enij)runta
en diverses parties de la ville de Bàle la sonnne de trente-huit
mille écus '.
Nous avons dit ci-devant que l'on ne reçut à Genève le dé-
part, ou le jugement des arbitres de Bâle, qu'au commencement de
l'année i542'. Divers contretemps, et entre autres la maladie des
principaux des arbitres, avaient empêché qu'il ne pût être envoyé
plus tôt. Si l'on en examine bien les articles, il paraîtra qu'il n'était
pas désavantageux à la République puisque les termes généraux
du traité de i536, qui n'étaient pas sans équivoque, y sont expli-
qués non seulement d'une manière que les Genevois pouvaient savoir
par là sur quel pied ils en étaient par rapport aux terres de St- Vic-
tor et Chapitre dont la juridiction devenait par cette explication,
certaine de douteuse et d'ambiguë cpi'elle était auparavant, mais
aussi, si l'on fait bien attention aux droits qu'il paraît par les divers
actes dont nous avons rapporté le précis dans leur lieu que les
anciens prieurs de St- Victor et les seigneurs tlu Chapitre avaient
sur ces terres, on verra (ju'il n'y avait pas lieu d'attendre des
arbitres une décision qui fût beaucoup plus favorable. Aussi les
Bernois n'en furent pas contens, comme nous le dirons ci-après.
Cependant cette sentence arbitrale ne fut pas d'abord au gré
des Genevois, soit que quelques articles en parussent obscurs,
soit que d'autres ne fussent pas autant avantageux qu'on les aurait
souhaités. Le Conseil les fît examiner avec beaucoup d'attention
à des commissaires de son corps, auxquels il joignit Calvin que
• R. C, vol. 3o, fo 359 i-o, 368 vo. = r q^ ^qI 35^ p 4.% v" Le texte
Cf. Roset, liv. IV, ctiap. oi, p. 289, et les allemand du départ de Bàle, avec traduc-
lellres de lieme a» sujet de cette affaire. tiim, se trouve aux .Archives de Genève,
Archives, P. H., n» 1274 et 1289. \Nute P. H., iio lâtiT; le texte l'rançais a été
des éditeurs.) transcrit par Gautier dans ses pièces justi-
* Roset, ouvr. cité, liv. IV, chap. Si, lic^itives. (Note des éditeurs.)
p. 287.
l4o LES CONSEILS DISCliTKNT LE DEPART DE BALE. l5!i2
nous verrons dans la suite Hve consulté dans toutes les affaires
importantes, et un docteur nommé Pierre FabrI eu (jui il avait
aussi beaucoup de (confiance*. Calvin et Fabri ne trouvèrent point
que le départ fut désavantageux à la Ville; au contraire, ils
furent d'avis (pTon n'hésitât pas à l'accepter et (jue tout ce (ju'on
pouvait demander aux arbitres se devait réduire à l'explication
de (pielques articles dans les(|uels il pouvait rester de l'ambi-
guïté'.
Leur sentiment ne prévalut pourtant |)as alors dans les
Conseils. Les deux articles dont le départ déboutait les Genevois,
je veux parler des fidélités et de la sounue qu'ils préten(Jaienl leur
être due par les ducs de Savoie, tenant fort à cœur au plus {«-rand
nombre, on résolut, sur la fin de janvier, une députation à Bîtle,
tant pour informer les arbitres des raisons (pi'on avait de ne se pas
déporter de deux avantages autant considéraliles (jue pour deman-
der une traduction plus exacte du déj)art et une explication plus
nette de quelques endroits obscurs. On voit dans le registre du
Conseil le détail de ces raisons dans un écrit dont il ne sera pas
inutile de marquer ici le précis '.
Cet écrit porte qu'il paraît par des titres incontestables et
autlienti([ues que les comtes et ducs de Savoie s'étaient reconnus
liounnes liges et vassaux de l'évêquc et église de Genève, pour
les seigneuries de Gex, de Ternier et de Gaillard. Que Genève étant
et ayant été de tout temps une ville libre, impériale et membre du
Saint-Empire, et ayant reçu du dit Empire tous les titres, droits
et prérogatives dont elle jouissait, elle n'élait |ws maîtresse de se
dépouiller d'aucun de ses droits sans la volonté et l'approljation de
celui de qui elle les tenait. Qu'elle était d'autant plus engagée à les
conserver inviolablement que l'empereur lui-même avait écrit à
cette ville, il n'y avait pas encore deux ans, une lettre très ex])resse
là-dessus, j)ar laquelle ce prince lui défendait, sous |)eine de
son indignation, d'aliéner aucun des droits et prééminences qu'elle
' l\. C, vol. 3.1, fo 462 vo. Voir sur » Ibid., fo 465 v».
Fabri. qui deraenrait alors à Évian, les ' Ibid., f" 479-480.
Notices getiéal. de Galiffe, t. I, p. 317.
(Note des éditeurs.)
l5/|a SUITK DE CETTE AFFAIRE. l4l
tenait, du St-Empire. Que le traité d'alliance avec Berne, bien loin
d'anéantir ces engageniens, les n'servait, de la manière la plus
expresse el la plus précise et qu'en particulier, les Bernois y pro-
mettaient aux Genevois de leur aider à maintenir envers tous et
contre tous les droits de la Ville et de l'Évèclii'. Oue Genève étant
une ville absolument souveraine, ce qui paraissait entre autres par
le ilroit immémorial qu'avaient eu les syndics de juger sur le sang-,
et les fidélités que l'on demandait, fondées, comme nous l'avons
dit, sur des titres desquels l'authenticité ne pouvait pas être révo-
quée en doute, étant une des marques des plus éclatantes de cette
souveraineté, l'on ne devait pas être surpris si elles lui étaient
chères et précieuses et si elle ne se pouvait pas porter à les aban-
donner. Que les Bernois étant venus au secours des Genevois pour
les délivrer de l'oppression sous laquelle ils gémissaient par les
attentats que les ducs de Savoie faisaient à leur souveraineté, bien
loin de leur faire perdre aucuns de leurs droits, ils devaient au
contraire, pour ne pas tenir une conduite semblable à celle qu'ils
reprochaient avec tant de raison au duc de Savoie dans le défi
jeté à ce prince, ils devaient, dis-je, être jaloux de la conservation
de tous les droits d'une ville (pi'ils avaient comme arrachée des
mains de son ennemi et soutenir de cette manière leur grand et
g-lorieux ouvrage.
On concluait ensuite par toutes ces raisons que la demande
que faisaient les Bernois d'être délivrés de l'hommage du à Genève
à cause des terres dont nous avons parlé étant contraire aux liber-
tés de cette ville, à sa souveraineté, à l'obéissance qu'elle devait à
l'Empire, à son honneur et à l'alliance qui était entre les deux
états, elle ne devait point leur être accordée, ce qui d'ailleurs ne
pouvait se faire sans que les arbitres fussent contraires à eux-
mêmes, puis(]u'ils avaient posé comme le premier fondement de
leur prononciation que tous les articles dont ils conviendraient ne
devaient préjudicier ni contrevenir à aucun de ceux du premier
traité et que les parties demeureraient dans l'étal où elles étaient
lorsqu'il fut passé.
A l'égard du paiement de la dette demandé par les Genevois
aux Bernois, laquelle consistait en soixante mille florins d'or prê-
l42 SUITE DE CETTE AFFAIRE. 1 542
tés au duc de Savoie lors de la guerre de Moral en i477) on soute-
nait que comme il constait, par des titres incontestables, de la dite
dette et que les Bernois, qui étaient maîtres du pays, entraient
dans tous les engag-emens du duc puisqu'ils le rej)résentaienl, la
ville de Genève était bien fondée à se prévaloir de ces titres et à no
pas abandonner, comme on voulait qu'elle le fit, un bien qui lui
appartenait si légitimement.
L'on ne se contenta pas d'avancer que les comtes et les ducs
de Savoie avaient fait hommage de certaines terres à l'évéque et à
l'église de Genève, on produisit les actes fjui en faisaient foi, tels
qu'étaient, à l'égard de la baronnie de Gex, celui par lequel Simon
de Joinville, baron de Gex, reconnaît tenir en fief de l'évéque
Henri, le marché du château de Gex et la terre d'Avouson,en 1261,
l'hommage que Guillaume de Joinville fit pour le même sujet en
ii^)i4 à Pierre de Faucigny, celui rpie fil Hugard de Joinville au
même prélat en i34o, avec un autre acte d'hommage du même
Hugard, à Allamand de St-Joire, successeur de Pierre de Faucigny
en i344? actes dont nous avons fait mention en leur lieu'. Par rap-
port à la seigneurie de Ternier, on fit voir l'hommage fait par
Girard de Ternier à Pierre de Faucigny, par le<piel il reconnaissait
tenir de lui le château de la Bâtie Mellier, sur le confluent du Rhône
et de l'Arve, en i3i8, le jugement rendu contre Ihnnbert de Vil-
lars, comte de Genevois, en i3y8, par lequel il fut condamné à res-
tituer à Guillaume de Lornay, évêque de Genève, le château de Ter-
nier pour être tombé dans le cas de félonie, le célèbre hommage
fait dans l'église de St-Pierre de Genève par Amé Vlll, comte de
Savoie, en i4o5 au même évêque, par le([uel il reconnaît tenir de
celui-ci le château et le mandement de Ternier, duquel hommage
nous avons rapporté au long les circonstances remanjuables*.
On produisit encore des actes de fidélité faits par les anciens
comtes de Genevois en i3o5, i3i3, i340, qui prouvaient que ces
seigneurs reconnaissaient tenir des évêques les pa^s qu'ils possé-
daient le long de l'Arve et du Rhône, les châteaux de Ternier,
Balleison, Rumilly, Montfalcon, les Echelles, le marché de Thonon
' Voir l. I, pp. 140, 210, 231, 236. » Md., p|i. 214, 280. 288.
l542 LÉGITIMITÉ DES PRETENTIONS DES GENEVOIS. 1 43
et les dôpciidances du château du Châlillon, le droit de la pêche
dans le Rhône, depuis la petite rivière d'Aire jusqu'à la (Iluse,
promettant de se conduire en bons et fiilèles vassaux '. Enfin l'on
joignit même à tous ces actes celui par lequel Louis de Savoie, sei-
gneur de Vaud, se reconnaissait vassal de l'évêque et promettait de
lui rendre hommage et à ses successeurs en i'àl\'S\
On ne saurait nier que tous ces actes ne fussent bien authen-
tiques et il n'était pas surprenant qu'on ne se portât (ju'avec
peine à abandonner des avantages autant considérables qu'étaient
ceux ([u'ils donnaient à la Ville, et quoique depuis plus d'un demi-
siècle ces hommag-es n'eussent |ioiut ('té renouvelés, ils n'étaient
pourtant pas prescrits. Les évêques n'y avaient jamais renoncé
elle traité de i;)36 n'en dégageait point les Bernois comme ceux-ci
le prétendaient puisque, par ce traité, ils avaient cédé aux Gene-
vois les droits de l'évêché avec ces appartenances. Or, comme les
fidélités dont il était question étaient des dépendances de l'Évêché,
on pouvait soutenir avec raison que ceux qui représentaient l'évê-
que avaient droit de les exiger de ceux qui étaient en la place, soit
des seigneurs de Gex et de Ternier, soit des comtes de Genevois et
des ducs de Savoie. Et quoique par un autre article du même
traité, les Genevois abandonnassent aux Bernois ce qui appartenait
au duc de Savoie hors de leur ville et (jui était en leur pouvoir, on
pouvait fort bien entendre par là les terres qu'ils avaient conquises
sur ce prince, lesquelles ils leur remettaient pour les posséder de
la même manière et sous les mêmes conditions que les tenaient les
princes de cette maison, c'est-à-dire sous les fidélités et hommages
que nous avons rapportés.
Si les Genevois eussent eu à faire à un état qui n'eût pas été
plus puissant qu'eux, il est certain qu'ils auraient pu faire valoir
avec succès toutes ces raisons ou ne céder du moins aux Bernois
les fidélités (jue sous des dédommagemens proportionnés à ce
qu'elles auraient pu être estimées. Je dis la même chose du
paiement de ce que le duc de Savoie devait à la ville de Genève,
mais la jjartie était troj) inégale pour espérer que la question fût
• Cf. t. I. pp. 184, 209 et 237. ^ n^u^ ^ «i^c
l44 AVIS DE CALVIN ET FABRI SUR LE DEPART DE BALE. \5l\2
décidée en faveur de Genève. Il y a même beaucoup d'apparence
(jue nos pères ne se flattaient pas qu'elle le fût, et que peut-être ils
ne la mirent sur le tapis que pour obtenir un jug'ement plus favo-
rable sur les autres articles contestés.
Roset, Pcrtemps et Lambert, députés à Bàle j)Our faire les
représentations que nous venons de rapporter et pour avoir une
traduction plus exacte de la prononciation des arbitres, revinrent
de cette ville sur la fin de février ' . Il est aisé de juger que les arbi-
tres n'y voulurent rien changer, aussi dès lors les Conseils n'eurent
d'autir |)arti à prendre cpie de voir s'ils la voulaient accepter telle
(ju'elle était ou la refuser. Ils furent assemblés à diverses reprises
sur cette matière et l'on consulta plus d'une fois là-dessus Calvin et
le docteur Fabri, lesquels, après y avoir bien pensé, produisirent
enfin leur avis et ils furent entendus même, tant en Petit Conseil
qu'en celui des Soixante'. Nous avons df\jà dit ci-devant quel était
leur sentiment, mais il ne sera pas inutile de rapporter ici sur(piels
uKJtifs il était appuyé.
Ils faisaient d'aljord reinar(|u('r qu'encore tpie le jugement des
arbitres parût être (lé'savanlageux à Genève à l'égard de certains
articles, cependant l'on ne devait pas pour cela refuser de l'accep-
ter, parce que, en ce cas-là, le jugement étant mis à néant, les
arbitres se verraient oliligés de dire droit sur les sentences données
à Lausanne par les juges de Berne et par ceux de Genève, c'est-à-
dire d'approuver l'une et de rejeter l'autre, sans pouvoir prendre
aucun tempérament entre les deux, puisque, selon les traités, ils
étaient oblig-és de procéder de cette manière. Et dans le cas où ils
approuveraient la sentence des juges de Berne — ce cpii était fort à
craindre, |)uis(pi'il y avait beaucoup plus d'apparence qu'ils crain-
draient de déplaire au canton de Berne qu'à la ville de Genève —
alors cette ville serait réduite, non seulement à la nécessité de se
soumettre aux articles de cette prononciation (|ui lui faisaient de
la peine, mais encore à se voir, en conformité de cette même sen-
tence rendue à Lausanne, enlever les terres de St-Victor et Cha-
' R. C, vol. ;!."). fn Ml \'<' cl ;■)!»!) \'\ Conseil, Archives, P. H., n» 1279. [Note
Cf. les lellres des (ié|iutés adressées an des èdileurs )
» Ibid., vol. ;!G, f" y (10 et 11 mai).
l542 SUITE DU SUJET PKÉgÉdENT. 1^5
pilre, coiulamrK'o aux dépens, dommages et inlérêls, les([uels on
ferait monter bien haut, et jjeul-fMrc à voir mettre en eonipromis
le traité de i53(), puisque les ju^es de Berne avaient déclaré (\iu\
les Genevois y avaient contrevenu et (pie les Bernois pourraient
demander qu'il fût rompu à cause de cela^ ce cpii j)long-erait la
Ville dans de très i^rands malheurs. Ils faisaient encore remarquer
que les condamnés et les fugitifs, après cela, ne manipieraient pas
de demander la révocation des jugemens rendus contre eux et
d'être rétablis dans leurs biens et leurs honneurs, que la ville de
Genève serait condamnée à la marche sur cet article par les juges
de Berne et qu'il serait fort à craindre que les arbitres ne confir-
massent leur sentence, lacpielle les Bernois ne nég-ligeraient pas
ensuite de faire mettre en exécution, ce qui serait la chose du monde
la plus honteuse et la plus préjudiciable à la ville de Genève.
Que si l'on faisait bien attention à la nature de tous les arti-
cles dont était composée la prononciation, il paraîtrait que le
nombre de ceux qui étaient avantageux à la Ville et qui par consé-
quent ne pouvaient que déplaire aux Bernois, était beaucoup plus
grand que celui de ceux que l'on croyait lui être contraires; qu'en
général, les Bernois ne pouvaient être que très mécontens de voir
les sentences rendues par leurs jug-es à Lausanne révoquées pres-
que dans tous leurs points et que les Genevois n'avaient rien à
souhaiter dans le fonds de plus avantageux; que les Bernois y
étaient condamnés à leur abandonner la juridiction des terres de
St- Victor et Chapitre, laquelle ils voulaient se retenir toute entière,
et la connaissance du criminel avec l'exécution de toutes les peines
qui n'allaient pas à effusion de sang.
Que cette prononciation attribuait aux Genevois le pouvoir de
faire des règlemens dans ces terres et d'y établir des officiers,
qu'elle leur donnait dans les causes d'appel la même part au jug-e-
ment qu'aux Bernois, que de même elle leur donnait un pouvoir
ég'al avec eux sur les sujets de St-Victor et Chapitre et qu'elle les
rétablissait dans la jouissance de quatorze bénéfices, ce qui n'était
pas peu considérable.
Qu'enfin, Farlicle ({ui regardait les trois condamnés et les au-
tres fugitifs ne |)Ouvait que faire un très grand dépit aux Bernois
'^^' SUITE DU SUJET PRÉCÉDEiNT. 15^2
qui les avaieni jiisq.ic-là protégés avec tant de chaleur, ce (jul
avait rendu ces gens-là fort insolens, et (ju'il devait au contraire
être reg-ardé comme un des plus avantageux aux Genevois, |)uis-
qu'ils étaient assurés par là de n'être jamais contraints à recevoir
dans la ville les plus criminels et que les autres n'y reviendraient
point qu'après avoir expié l(Hirs fautes par des peines proportion-
nées.
Que le désavantage des articles qui pouvaient faire de la peine
n'était point à comparer à l'utilité des autres : que l'article de la
chasse, par exemple, dont on réservait aux Bernois seuls le pouvoir
d'ordonner, celui des grands chemins, dont la propriété leur était
attribuée, et la restitution des biens des bannis et des fugitifs ne
devaient point arrêter les Conseils, puisque le préjudice (ju'ils pou-
vaient causer ne serait que très petit, comme la chose paraissait
assez d'elle-même. Qu'au fond, à quel([ues juges que l'affaire dont
il s'agissait eût été donnée à décider, il n'y aurait pas eu lieu d'es-
pérer un jug-ement plus favorable et qui prit un plus juste milieu,
qu'ainsi il était du bien de l'Etat de l'accepter purement et sim-
plement, ce qui serait de beaucoup meilleure gn-àce que de de-
mander aux seig-neurs arbitres l'explication de certains articles que
l'on prétendait être obscurs, puisque une telle demande jiourrait
passer pour une espèce de refus de la sentence, ce qui ne manque-
rait pas de déplaire aux seigneurs de Bàle, lesquels verraient par
là tous leurs soins et les grandes peines qu'ils avaient prises jus-
qu'alors rendues inutiles, puiscpie demander la révocation de cer-
tains articles ou celle de toute la sentence c'était la même chose,
en ce que les articles qui déplaisaient aux Genevois ayant été ôtés,
les arbitres ne pourraient pas refuser de rayer aussi ceux (pii ne
seraient pas du goût des Bernois. Et après ({ue cette sentence
aurait été ainsi mise à néant et que les surarbitres, se voyant
contraints de recommencer comme ab ovo et de décider non pas
en qualité d'amiables compositeurs, mais déjuges dont le juge-
ment serait ensuite sans retour, il serait fort à craindre que ceux
qui les auraient mis dans cette nécessité désagréable de tout re-
commencer ne fussent pas les plus favorisés. Qu'en un mot, on
voyait les avantages qui revenaient à la Républi(|uede l'acceptation
lÔ^a LES CONSEILS ACCEPTENT LE DEPART DE BALE. J !\'J
de la sentence, qu'ils étaient sûrs, présens et sensibles et (ju'au
contraire l'on ne pouvait attendre d'un autre jui>-ement (pi'une
décision à tous égards moins favorable.
1! ne paraît pas, dans cet avis de Calvin et du docteur Fabri,
(|u'ils regardassent l'article des fidélités et des soixante mille flo-
rins, sur lequel les Genevois avaient été déboutés, comme une
question qui dût arrêter et qu'ils le fissent entrer en aucune manière
dans la balance, puisqu'ils n'en font pas mention. Apparemment
que les Conseils, sentant alors l'impossibilité d'obtenir qu'il fût
décidé de nouveau à l'avantage de la seigneurie, l'avaient aban-
donné. Quoiqu'il en soit, le sentiment de ces docteurs fut suivi
pour la plus grande partie : le Conseil des Soixante, celui des
Deux Cents et enfin le Général approuvèrent le départ, se réser-
vant néanmoins de pouvoir demander aux arbitres une plus ample
explication de quelques points', il y a apparence que ce sont les
articles de la chasse, des grands chemins et des biens des bannis,
dont je viens de parler. Le syndic Claude Pertemps fut nommé
pour porter cette résolution à Bàle el il partit vers le milieu du
mois de mai '.
Les seigneurs de Bàle firent aussitôt savoir aux Bernois par
lettres, le parti qu'avait pris la ville de Genève sur le dépari, les
priant en même temps de les informer aussi de leur résolution.
Les Bernois, qui n'étaient pas encore déterminés sur ce qu'ils
avaient à faire, ne leur répondirent autre chose sinon qu'ils leur
feraient savoir incessamment leur intention, de sorte que Per-
temps, qui avait attendu assez longtemps à Bâle pour l'apprendre,
s'en revint sans avoir la satisfaction qu'il souhaitait, mais quelques
jours après son retour, on reçut à Genève une lettre du Conseil de
Bàle, par laquelle les seigneurs de ce canton marquaient que les
seigneurs de Berne leur avaient écrit qu'ils avaient des raisons très
fortes et très pressantes de ne point accepter le départ'.
Dès que l'on eut appris ces nouvelles à Genève, on fut plus
persuadé qu'on ne l'était auparavant qu'à tout prendre, le départ
' R. G., vol. 36, fo 9 vo, 10 r», 1"2 bis. ' Ibid., f» 55 r».
- Ibid., fo 14 r".
l48 LES BERNOIS REFUSENT LE DEPART. iS/ja
était avantageux à la Ville o\ l'on renvoya aussitôt Claude Per-
lemps à Bâle pour pi'ier ce canton de porter celui de Berne à le
recevoir', ce que les Bâlois ne manquèrent pas de faire. Mais les
Bernois s'étant affermis dans le parti qu'ils avaient pris, les Gene-
vois de leur côté ayant appris ces nouvelles, reconunencèrent à
faire les difficiles et à parler encore des fidélités et du paiement des
sommes dues par les ducs de Savoie. Les seig-neurs de Bâle en
écrivirent à Berne où l'on se raidit |)lus que jamais contre ces
propositions, sur quoi le Conseil écrivit à Pertemps, sur la fin du
mois d'août, de prier les seig'neurs de Bâle de faire savoir aux
Bernois que, s'ils voulaient accepter le départ après que les articles
obscurs auraient été expliqués, la ville de Genève se déporterait
de ces deux demandes si importantes et dans lesquelles elle était
si bien fondée, savoir des fidélités et du paiement de l'argent dû,
pendant le temps seulement que le pays resterait entre les mains
des seigneurs de Berne'.
Cette nouvelle proposition ne fit pas changer aux Bernois leur
résolution de ne point accepter le dé])art, de sorte que Pertemps
fut contraint de revenir de Bâle sans avoir rien avancé'. L'on
parla ensuite encore beaucoup dans les Conseils de ces deux arti-
cles sur lesquels on se trouva derechef assez partagé : le Petit
Conseil voulait qu'on les abandonnât absolument, mais celui des
Soixante ne pouvait pas s'y porter, du moins à l'égard de l'article
des fidélités, et en général on ne se trouvait pas peu embarrassé
sur toute cette affaire, de sorte ([u'elle continua de traîner en lon-
gueur. Au mois de novembre, quel([ues seigneurs de Berne qui
étaient à Genève proposèrent que les deux villes négociassent
entre elles et sans l'entremise d'aucun autre état, un accommode-
ment et que les articles dont elles ne pourraient pas convenir se-
raient portés ensuite devant le surarbitre de Bâle pour y être
décidés souverainement'. Le premier syndic Curtet, qui avait à
faire un voyage à Berne pour ses affaires particulières, fut chargé
de conférer sur cette nouvelle proposition avec les principaux du
' R. C. vol. m, f» fil ro. » Iliid., fo 120 ro.
^ Ibid., fo 108 vo. •* Ibid., fo Ifit 1-0.
l5/(2 PASSACili DE TROUPES SUISSES PAR LA VILLE. 1^9
Conseil, do sonder lein- s«;ntinienl sur cette affaire et de leur pro-
poser (pie, si l'on lonil)ait d'accord de parler d'affaires, la journée
se lînl à (ienève'. Ces pour[)arlers n'ahontirenl à rien pendant le
reste de cette année, les difficultés demeurèrent indécises, les
négociations , qui se reprirent quelques mois après, continuèrent
pendant toute l'année suivante et ce ne fut qu'au commencement
de l'année i544 ^lue cette affaire fut finie de la manière que nous
le verrons dans la suite.
La France, pendant cette annc'o, faisant filer un assez grand
nombre de troupes en Piémont dont elle possédait la plus grande
partie, demanda le passage de ces troupes par Genève. L'on était
sur le pied, dans ce temps-là, de ne pas refuser au roi de sembla-
bles demandes, et d'ailleurs, dans les vues que l'on avait d'obtenir
de ce prince la restitution du mandement de Tliiez, l'on g-ardait
avec lui de grands ménagemens, mais l'on prit en même temps
toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la ville pendant
que les troupes passeraient : le Conseil résolut qu'elles n'entre-
raient que compagnie par compagnie, l'on fit des publications pour
empêcher les désordres (|ui auraient pu se commettre à l'occasion
de leur arrivée et l'on chargea le capitaine général de redoubler sa
vigilance et d'augmenter la garde de la ville pendant la nuit'. Il
passa déjà une assez grande quantité de ces troupes sur la fin du
mois de mai, mais au mois de juin, il en vint un beaucoup plus
grand nombre, jusque-là (pi'il entra d'un seul jour douze de ces
com|)agnies dans Genève, contre ce qui avait été convenu qu'il n'y
en passerait jamais plus d'une à la fois. Ces compagnies même
firent des désordres; il y eut quelque démêlé entre les soldats
d'Appenzel et quelques soldats Grisons, lequel alla si loin (jue
les uns et les autres coururent en armes par la ville, se cherchant
pour se batlre, ce qui causa un grand trouble, le peuple ayant aussi
pris les armes et s'étant mis à courir les rues'. Le principal auteur
de la querelle fut mis en prison avec quelques-uns des plus échauf-
fés et par là l'émeute fut apaisée, chacun s'étanl retiré chez soi
après la publication qui en fut faite de la part du magistrat. Ouel-
' R. C. vol. 36, fo 16.5 ro (10 nov). = Ibid., vol. 36, f» 38 ro (lâjuin).
-' Ibid., vol. 35, fo 537 (27 mars).
l5o LA PESTE ÉCLATE DANS LA VILLE. 1 542
(jues jours après', les prisonniers furent relâchés à la prière des
commandans de ces troupes et après les excuses qu'ils firent au
Conseil du désordre qui était arrivé.
Cependant on résolut, pour éviter les inconvéniens que l'on
avait vus, de prier celles qui devaient les suivre de passer par un
autre lieu que par la ville de Genève ', résolution que l'on ne tint
point, car l'ambassadeur du roi à Soleure ayant écrit au Conseil
pour le prier de continuer à accorder le passage, le Conseil se
laissa g-ag-ner, n'exig-eant autre chose sinon que les troupes ne pas-
sassent qu'une compagnie à la fois'. Le mag-istrat eut lieu de se
repentir de celte facilité : le mal contagieux *rég-nait dans plusieurs
des lieux où ces dernières troupes avaient été levées, comme à Fri-
bourg et en divers cantons, et elles le portèrent malheureusement
dans Genève. Il y eut même quelques-uns de ces soldats qui en
moururent dans la ville, ce qui fit prendre la résolution, mais trop
tard, de n'en plus laisser passer % car le mal alla tous les jours en
augmentant et la peste se faisant sentir dans plusieurs maisons sur
la fin du mois de septembre, on prit les mesures que l'on avait accou-
tumé de prendre dans ces tristes occasions \ L'hôpital pestilentiel
fut ouvert' et pourvu d'officiers pour secourir et soulager les pau-
vres atteints de ce mal, qui y seraient portés; on fit des rég'lemens
sur l'ordre et l'économie qui devaient être observés dans cette mai-
son, surtout le magistrat pensa à la pourvoir d'un ministre pour
consoler les pestiférés : Pierre Blanchet, (jui ne servait l'église de
Genève que depuis trois mois, offrit g-énéreusement ses services,
lesquels furent acceptés et le Conseil lui assigna pour cela des
appointemens extraordinaires'. Il lui donna même des lettres de
notariat afin qu'il put recevoir les testamens des malades qui
' En réalité.dès le lendemain 13juin; ' R. C, vol. 36, f» 1.32 r» (29 sept.),
cf. ibid., fo 38 v«. » Ibid., f» 128 ro.
' R. C, vol. 36, fo 57 vo. ' Il avait été bâti en 1482 au milieu
' Ibid., fo 92 r». — Ce n'est pas par du cimetière actuel de Plainpalais et ne fut
lettre mais verbalement que l'ambassa- démoli qu'en 1777. Cf. dans M. D. G. t. III,
deur, M. de Boisrigault, « eu passant par p. 276, le mémoire de J.-J. Chaponniérp
icy » , dit le registre, fit sa demande au sur VHùpital des pestiférés. (Notf des édi-
Conseil. {Note des éditeurs.) leurs.)
* La peste. (Note des éditeurs.) ' Ibid.. f» I.'jl v",
lÔfy.i NOMINATION I)K OUATRK NOUVEAUX MINISTHKS. 1 5 1
auraient à en faire, lestpiels le magistrat tléelara valides, vu la cir-
constance du temps, pourvu fjiie deux ou trois (émoins tout au i)lus
eussent assisté à leur clôture. L'on confia aussi au même ministre
Blancliet les effets appartenant à ceux qui mourraienl dans l'hôpi-
tal, pour les rendre ensuite aux héritiers, de sorte qu'à tous ég-ards
il rendit de grands services au pauvre peuple affligé de ce fléau'.
Nos pères n'eurent pas moins à cœur les fortifications cette
ann(''o-là (pie les précédentes. Comme ils travaillaient à environner
la ville de i)aslions et de murailles assez fortes pour être terrassées,
un ouvrage de cette importance demandait d'être suivi sans inter-
ru|)tiou et il ne se pou\ail faire sans une dépense considérable.
Pour le continuer avec succès, l'on emprunta à Bàle, pendant tout
le cours de cette année et de la suivante et à diverses fois, de grosses
sommes dont on pavait l'intérêt régulièrement. Les plus riches
marchands de la ville prêtèrent aussi et l'on imposa des tailles
extraordinaires sur tous les sujets, qui allaient même juscju'au
quinze pour cent de tous les biens qu'ils possédaient'.
Calvin était lié d'une manière si étroite avec Farel et ils se
proposaient de prendre des mesures si justes pour le gouvernement
de l'église, qu'il était nécessaire qu'ils eussent de temps en temps
quelque conférence ensenil)le. C'est ce qui porta le premier à prier
le Conseil de demander Farel pour quelque temps à l'église de
Neuchàtel, laquelle l'accorda pour un mois% de sorte que pendant
ce temps-là les trois réformateurs, Farel, Calvin et Viret eurent le
plaisir de se voir, mais il leur fallut bientôt se séparer : l'église de
Lausanne ne pouvant plus se passer de Viret, celle de Genève fut
obligée de le lui rendre aux instantes prières qu'elle lui en fit, ce
qui arriva au commencement de juillet. Après qu'il fut parti, les
ministres demandèrent au Conseil en sa place et en celle de Jaques
Bernard qui, ne se trouvant pas assez goûté dans la ville, souhaita
d'exercer son ministère à la campagne, ce qu'il obtint, l'église de
' R. C,, vol. ;{6, fo 1.36 Vf, 155 vo. conservée aux Archives, P. H . ii" 1278.
^ Cf. Roael. t. It, p. .i9. Elle a été publiée par M. Herminjard, Cor-
' R.C., vol. 35, f» ,ï08 vo (27 févr.). resp. des Réf., I. VII, 110 1097. {Note des
— La lettre du Conseil de Neuchàtel, ac- éditeurs.)
cordant aux Genevois leur demande, est
l52 GENÈVE DEVIENT LA VILLE DU REFUGE. ï5l\2
Satigiiy lui ayant été assignée, les ministres demandèrent, dis-je,
deux autres pasteurs et deux coadjuteurs, ce qui leur fut accordé'.
Les pasteurs qu'ils choisirent furent Philippe Ozias * et Pierre Blaii-
chet dont nous avons déjà parlé, et les coadjuteurs ou diacres,
Mathieu de Geneston' et Louis Treppereau', lesquels le Conseil
agréa. On les logea tous dans des maisons appartenant à la sei-
gneurie et l'on régla les appointemens des deux nouveaux ministres
à deux cent quarante florins par an à chacun, et ceux des diacres
à deux cent florins'.
La religion réformée faisant des progrès dans les états voi-
sins, soit en France, soit en Italie, le fléau de la persécution s'y fai-
sait aussi sentir en même temps, ce qui fit fuir de leur patrie
quantité de gens qui n'y pouvaient pas professer en liberté la re-
ligion de la vérité de laquelle ils étaient persuadés. Aussi cette
année, Genève commença-t-elle à être le refuge de quantité de g"ens
de ce caractère. Gomme il y avait plusieurs Italiens de ce nombre,
on fonda en leur faveur, au mois d'octobre, une ég-Iise où l'on prê-
chait en cette langue; leurs exercices se faisaient au commencement
dans la chapelle du cardinal d'Ostie ' devenue l'auditoire de philo-
sophie, et un nommé Bernardin de Sienne en fut le premier
ministre'.
La ville ne manquait pas dans ce temps-là de g'ens pieux et
charitables. Un marchand allemand entre autres, nommé Jean Kle-
berg:er, qui faisait son séjour une partie de l'année à Genève et
l'autre partie à Lyon, se distingua beaucoup par cet endroit-là '. Il
' R. G., vol. 36, fo 63 v", 70 v». Cf. conseillier les afferes de la ville. » R. G.,.
Calvini op„ t. XI, no 407, et Herminjard, vol. 36, f" 76. {Note des éditeurs.)
t. VIII, u» 1139. (Note des éditeurs.) ° La chapelle des MaL'cliabées bâtie
^ Surnommé De l'Église (De £cc/e«ta); par Jean de Rroguy. cardinal d'Ostie.
il était du diocèse de Vierzon en Berri. Gf. t. I, p. 290. {Note des éditeurs) .
{Note des éditeurs.) ' R. G., vol. 36, f» ISl vo. Il s'agit
' Il était originaire de Geneston, au du célèbre Bernardin Ochino, sur lequel on
diocèse de Nîmes, et mourut en aoflt 1.3'io. peut consulter entre autres le mémoire de
(Note des éditeurs.) M. le professeur Ruffet dans la Revue chré-
* De St- Vincent en Artois. {Note des tienne, 1877. {Note des éditeurs.)
éditeurs,) ' Sur Jean Kleberger, le bon alle-
^ Exactement 140 fl. à Treppereau et mand, voir le mémoire de M. Th. Heyer
2110 à Geneston « voyeant qu'il pourra dans les M. D. G., t. IX, pp. 421 et suiv.
{Note des éditeurs.)
l542 AFFAIRE d'ÉTIENNI!; DE LA MAH S. DE VAJNZY. 153
paraît par les registres qu'il faisait de temps en temps des libéra-
lités très considérables à l'hôpital, tantôt en argent, tantôt en den-
rées, et Iloset remarque', entre les charités (pi'il Ht cette année à
cette maison, un présent de deux cents aunes de drap vert pour
habiller les pauvres, ce (|ui parait aussi par les registres publics'.
C'est le même qui possédait le verger (jui est au quartier de Glian-
tepoulet, le long du Rhône, et (jui porte encore aujourd'hui son
nom.
L'on n'avait pas seulement dans Genève des affaires avec le
canton allié : les particuliers qui croyaient avoir sujet d'être mécon-
tens de la seigneurie lui en suscitaient tous les jours. L'un des pre-
miers condamnés appelés Mammelus — c'était Etienne De la Mar,
sieur de Vanzj, qui avait môme été syndic en l'année iSiy — avait
intenté un ]>rocès à la République devant la marche qu'il lui avait
intimée ; cent quarante tlorins qu'il [prétendait lui être dûs en fai-
saient le sujet. Les Genevois, regardant cet honime-là comme un
ennemi public et déclaré, ne voulaient point lui répondre et trou-
vaient fort mauvais que les Bernois, le considérant comme un de
leurs sujets, lui eussent accordé la marche, l'un des états alliés
étant engagé par le traité d'alliance à ne point donner sa protection
aux ennemis de l'autre, mais les Bernois n'étaient pas sur le pied à
observer cet article à la rigueur, le sieur de Vanzy n'étant pas le
seul des ennemis de Genève auquel ils eussent donné asile et
qu'ils eussent pris sous leur protection. Quoiqu'il en soit, le procès
fut instruit dans toutes les formes et jugé au désavantage des
Genevois, lesquels furent condanmés, tant au principal qu'aux
dépens, dommages et intérêts, à une somme de neuf cent trente-six
écus (ju'ils furent contraints de payer au sieur de Vanzy pour
éviter qu'il ne fît faire des saisies des dîmes et autres revenus
appartenant à la Ville dans les terres de St-Victor et Chapitre
enclavées dans celles de Berne, comme il avait déjà commencé de
faire à Valleiry '.
tk'.s sortes d'événcmens ne conti-ibuaient pas peu à renou-
' Oiivr. cité, liv. IV, chap. (iO, p. 297. ' Roset. ouvr. cité, liv. IV.ctiap. 08,
' R. C, vol. 36, fo 189 ro. p. 296; cf. R. C, vol. 36, fo 84 yo.
l54 PORRAL ET BONIVARD TRAVAILLENT AUX CHRONIQUES. 1542
veller la haine que l'on avait dans Genève contre les anciens Mam-
melus, aussi confirma-t-on à celle occasion un jugement qui avait
déjà été rendu contre eux, que non seulement leurs enfans, mais
leur postérité même jusqu'à la quatrième génération, serait exclue
de tous les honneurs de la l\é|nihlique et considérée à tous égards
comme étrangère ' .
L'histoire de Genève ayant été jusque-là très curieuse et très
intéressante, le devenant même tous les jours davantag'e et la pos-
térité ayant un grand intérêt à la connaître, le Conseil avait exhorté
dès l'année précédente Ami Porral, (jui avait été déjà plus d'une
fois syndic et qui occupait la première place du syndicat de celle-ci,
à travailler à cet ouvrage et on lui avait communiqué les registres
et les autres pièces nécessaires pour s'acquitter avec succès de cette
commission'. Ce premier magistrat y donnait actuellement tous ses
soins lorsque la mort l'enleva au mois de juin de cette année'. Il y a
apparence qu'il aurait réussi dans cet ouvrage, puisque c'était un
homme qui avait beaucoup de lumières et duquel Calvin, qui l'as-
sista à sa mort et qui le connaissait particulièrement, parle avec
éloge dans une de ses lettres imprimées adressée à Farel'. Après la
mort de Porral, le Conseil n'abandonna pas ce dessein; il choisit
François de Bonivard, auparavant prieur de St-Victor, pour faire
ce que Porral n'avait pu exécuter ' et c'est alors que cet auteur
commença à travailler aux Chroni(|ues de Genève qui portent son
nom et que nous avons si souvent citées dans cette histoire '.
Nous avons vu, sur la fin de l'année i54i ', comment, à la per-
suasion de Calvin, l'on fit des ordonnances ecclésiastiques. Il
n'était pas moins important de rédiger en un corps toutes les lois
qui regardaient le gouvernement de l'état et qui avaient été faites
en différens temps et, s'il était nécessaire, d'en ajouter de nou-
' R. C, vol. 36,f» 11 1-0. ' R. C. vol. :î6. fo 158 vo (31 oct.
» Ibid., vol. 33, fo 2-27 v», 291 v». loiâ).
' Ibid., vol. 3t), fo 30 l'o (3 juin 1.542). • Voir sur ces célèbres Clironiques et
Porral fut remplacé au syndicat par Jeiii leur composi (ion, la biographie de Boni-
Ami Curtet. On doit à A. Itoget (Étrennes vardparJ.-J. ChupoiinièredanslesM.D.G.,
genevoises, V, 147). une notice sur ce ma- t. IV, li"« partie, pp. 210 et suiv. (Noie
gistrat patriote. (Noie des èdileurs.) des éditeurs.)
• Calvint op., t. XI, p. 408. ' P. 132.
l543 RÉDACTION DES ÉDITS CIVILS ET POLITIOUES. I.>.)
vf'lles et d'abroger celles qui étaient (lepiiis lonsftomps hors d'usage
et nui ne convenaient point à la situation où se trouvait alors la
République, surtout depuis rétablissement de la rélbrmation. L'on
se proposa pourtant, en travaillant à cet ouvrage, de s'éloigner le
moins qu'il serait possible des coutumes et des usages ipii avaient
eu lieu jusqu'alors et c'est jiour cela que le Conseil remit à ceux qui
y travaillaient des copies des anciennes Franchises composées par
l'ordre de l'évêcpie Ademarus en l'année 138;, de la sentence de
Pajerne et des traités de Berne, afin qu'ils s'y conformassent
autant que la nature du gouvernement présent et l'état des choses
le permettraient. Pour réussir dans cet ouvrage, on choisit les per-
sonnes les plus éclairées et les plus informées des droits de la Ville
et des coutumes anciennes : Calvin, Porral, dont nous venons de
parler, Claude Roset, ipii avait exercé pendant plusieurs années la
charge de secrétaire d'État, eurent d'abord cette commission qui
leur fut donnée au mois de novembre 1 54i ' ■ On leur joignit ensuite
le docteur Fabri dont nous avons déjà parlé plus d'une fois'. Cet
ouvrage les occupa pendant toute l'année suivante et il fut enfin
amené à sa perfection au mois de janvier de l'année i543 '. Il serait
trop long- de faire le détail de son contenu; je me contenterai seu-
lement de rapporter les articles généraux sur lesquels il roulait et
les principales différences qu'il y avait entre ces premiers édits et
ceux qui furent faits vingt-cinq ans après, en l'année i568, sous la
foi desquels on a vécu depuis et qui furent imprimés en l'année
1707*. Les articles qu'il contenait concernaient l'élection annuelle
' R. C, vol. 35, fo 408 r». — Outre ait attendu jiisiiu'au .KVIIIe siècle pour
Calvin, Porral et Roset nommés par Gau- imprimer le texte officiel de nos édits ci-
tier, le registre indique encore Jean Bâtard vils et politiques, alors que dès l'année
au nombre des commissaires. An mois de 1362, ils étaient publiés en anglais, ainsi
septembre précédent, on avait déjà nommé que l'a montré Ch. Le Fort dans les
une commission composée du syndic d'Ar- M. D. G., t. VIII, p. 439. Ce n'est point en
lod, Girardin de la Rive. Cl. Pertemps, tout cas par négligence ou par oubli, mais
Cl. Roset. Jean Balard, P. Vandel et du de propos délibéré, que les édits revisés
lieutenant J. Goulaz ; cf. ibid., f" 341 vo. en 1368 ne furent pas publiés. C'est ce
{Note des éditeurs.) que montre un arr.H du 24 février 1368,
M/j/d.,vol.36, fo 14 V» U.")mai l.b42i. denieuré inédit et qu'à ce titre, nous
' R. C. vol. 36, fo 216 vo (18 janv.), croyons intéressant de publier ici :
* Édits de la République de Genève, « Sur ce qu'a esté parle des editzqne
Genève, 1707, in-4. Il est singulier que l'on plusieurs demandent estre imprimés aftin
l56 PRINCIPAUX ARTICLES DE CES EDlïS. l543
des syndics, du Petit Conseil, de celui des Soixante, de celui des
Deux Cents, du lieutenant et des auditeurs de la justice inférieure,
du trésorier, des secrétaires, soit du Conseil, soit de la justice, du
procureur général, des auditeurs des comptes, du maître d'artil-
lerie, de celui de la monnaie, du contrôleur, du capitaine général,
des capitaines particuliers qui étaient sous ses ordres, des bande-
rets et des dizeniers, du sautier, du geôlier, des hérauts, guets ou
officiers, des gardes des tours et des portes, des notaires et des
gardes sur les poids et mesures, des maçons et des charpentiers.
Les devoirs de chacun de ces officiers y étaient ensuite marcjués,
de même que l'ordre qui devait être observé dans les dift'érens
Conseils et ce (|ui regardait la connaissance des affaires criminelles.
A l'égard des différences cju'il y avait entre ces édits et ceux
(jui furent faits dans la suite, on les peut réduire aux suivantes :
Le jour de l'élection des syndics était fixé, dans ceux dont il s'agit
ici, au premier dimanche de février' . Les syndics nouvellement élus
ne devaient point prêter le serment de leur charge et en être mis en
possession dans l'assemblée générale du peuple, mais à la maison
de ville, entre les mains des anciens syndics. L'élection du procu-
reur général ne se faisait qu'en Petit Conseil et en Deux Cents,
sans être portée au peuple, et celte charge était annuelle, les
Conseils s'étanl pourtant réservé de pouvoir continuer celui (pii en
était pourvu, s'ils l'en jugeaient capable.
LTiie autre différence qu'il y avait enti'c ces premiers édils et
les suivants, c'est que les premiers parlaient de la charge de capi-
taine général et de ses fonctions, office qui fut abrogé dans la suite,
comme nous le dirons ci-après. Le capitaine général avait sous lui
les capitaines particuliers dont les capitaines des compagnies
bourgeoises tiennent aujourd'hui la place. Ces capitaines devaient
être élus par ceux de leur quartier, en présence du capitaine gé-
il'en estre informés, arresté de ne les point en aura besoin » (R. C, vol. 63, f» 9 v").
imprimer mais qu'on eu fasse des donbles Le registre ne dit pas à quels motifs
à qui en voudra, notamment qu'on en est due la décision du Conseil, mais ce
fasse grossoyer deux, l'un [lour la salle sont sans doute des considérations de po-
de là et l'autre pour la banche [tribunal litique extérieure. (Note des éditeurs.)
du lieutenant], affin d'estre veus par (jui ' Au lieu de janvier, depuis 1368.
l543 SUITE DES ARTICLES DES ÉdiTS POUTIOUES. l')!
néi-al el de deux conseillers du Petit Conseil, sous l'approbation du
même Conseil.
Outre le capitaine g-énéral, les mêmes édits ordonnaient (|u'il
y eût un handeret général. Le |)reniier était obligé d'avoir une
attention particulière siu' tout ce ipii regardait la tranquillité inté-
rieure de la ville en empêchant (pi'il se fit aucune assemblée sus-
pecte ni aucune pratique séditieuse. Les capitaines particuliers
devaient avoir la même attention, chacun dans son quartier, et les
uns et les autres étaient chargés d'avertir le Conseil des désordres
(pu viendraient à leur connaissance. Le capitaine général et les
autres devaient être prêts à défendre la ville toutes les fois qu'il
serait nécessaire, sans qu'il leur fut permis néanmoins de mettre
les bourgeois sous les armes sans l'ordre exprès du Conseil, à
moins que la ville ne fût attaquée subitement, auquel cas ils étaient
obligés de courir incessamment au lieu du danger en attendant
que le Conseil y eût pourvu plus complètement.
A l'ég-ard des fonctions des autres charges, les édits dont nous
parlons ordonnaient qu'un des syndics présidât au consistoire, ce
qui fut changé depuis. Par rapport aux jours auxfpiels le Conseil
ordinaire devait être assemblé, ils n'en marquaient que trois dans
la semaine, savoir le lundi, le mardi et le vendredi. Sur le jugement
des procès criminels, il ne paraît pas par ces édits que le lieutenant
y dût être instant, ce que portent expressément les autres. Ils ne
font point mention non |)lus de la grâce que les malfaiteurs peu-
vent demander au Conseil des Deux Cents et ils ne disent mot de
la loi très sage qui est contenue en termes exprès dans les derniers :
que dans le Petit Conseil, la cour du lieutenant et les premières
appellations, le père et le fils, ou gendre, de même que les deux
frères, n'en pourraient être membres en même tenqis. Enfin jiar
les mêmes édits, il n'y devait avoir que quatre auditeurs de la
justice, dont la charge n'était que pour deux ans au lieu de six
auditeurs qui le sont chacun pour trois ans, comme la chose fut
réglée par les édits suivans et comme elle se pratique encore au-
jourd'hui.
Par rapport aux autres articles, ils étaient les mêmes que ceux
des édits politiques imprimés et l'on a même conservé dans ceux-ci
l58 ACCEPTATION DES ÉdITS PAR LES CONSEILS. l543
presque partout les mêmes expressions. Quand ceux qui avaient eu
la commission de les compiler les eurent mis dans l'état qu'ils
s'étaient proposé, ils furent lus dans le Petit Conseil, dans celui des
Soixante, en Deux Cents et en Général où ils furent approuvés'.
Je trouve dans Roset' que lorsqu'on en fit lecture dans le Grand
Conseil, il s'éleva quelques difficultés sur l'élection des syndics,
plusieurs prétendant qu'il serait du bien public de n'en élire que
deux nouveaux toutes les années, pour éviter les trop grands chan-
g-emensqui arrivaioni dans la jirésidence lorsque, selon la coulume,
on en choisissait (juatre et que cet avis l'emporta, mais que le
Conseil Général n'y voulut point donner les mains, que quantité de
jeunes gens s'y opposèrent avec vigueur, se récriant qu'il n'était
pas raisonnable que si peu de personnes eussent part aux premiers
honneurs de la République et qu'il fallait que chacun y parvînt à
son tour. Les registres publics ne font pas mention de ce que je
viens de dire après Roset.
Les édits ne limilant point le nombre des conseillers du Petit
Conseil et n'exigeant autre chose d'eux sinon qu'ils fussent citoyens,
le Conseil des Deux Cents était maître de faire à cet égard, selon les
circonstances, les changemens qu'il trouvait à propos, pourvu qu'ils
ne fussent pas considérables ni contraires à ces mêmes édits. L'an-
née précédente, le Petit Conseil avait été rempli de trente Conseil-
lers et pendant le cours de l'année il en était mort deux ; l'on mil
sur le tapis si l'on remj)lirait leurs places ou si l'on en demeurerait,
au nombre de vingt-huit et ce dernier avis l'emportai Le Deux
Cents trouva aussi à propos que le procureur général fut du Petit
(Conseil. Pierre Vandel, qui avait été choisi pour faire cette fonction
cette année, en était membre ; on lui conserva sa place et son rang-
dans ce corps, avec la liberté même de pouvoir substituer un autre
juge en sa place dans le jugement des causes particulières lorsque
sa charge de procureur général l'appelant ailleurs, il ne pourrait
pas se rencontrer en Conseil *. Enfin, pour autoriser davantage les
syndics et le Conseil ordinaire dans le jugement des procès crimi-
■■ R. G., vol. 36. fo 219 r», 221 r», ' R. C. vol. 37, f» 6 v».
223 1-0. * Ihid.. fo 6 vo.
' Ouvr. cite, liv. IV, chap. 62, p. 299.
ï5l\3 NOUVELLE ÉPIDÉMIE DE PESTE. 169
nels, on linir donna coninie adjoints dans ces sortes de causes six
conseillers du Grand Conseil ' .
La peste qui s'était fait sentir l'année précédente dans Genève
de la manière que nous l'avons dit', ne finit, celle-ci, que dans le mois
de février, mais ce ne fut pas pour longtemps que la ville futdélivrée
de ce fléau qui commença à faire de nouveaux ravages sur la fin du
mois d'avril; c'est ce qui porta le magistrat à renouveler ses soins
pour éloigner une nialatlie aussi terrible, ou du moins pour en
diminuer l'effet. L'on fournit de nouveau l'hôpital pestilentiel de
tous les meubles nécessaires, de vivres et d'un nombre suffisant
d'officiers et de domestiques aux dépens du public. On obligea
ceux qui étaient suspects du mal contagieux de ne point sortir de
leurs maisons à moins que ce ne fût pour sortir de la ville et ceux
qui en étaient infectés de la quitter absolument. L'on obligea aussi
ceux qui guériraient de cette maladie dans l'hôpital pestilentiel de
ne pouvoir revenir dans Genève qu'après avoir fait leur quaran-
taine'. Pierre Blanchet tpii, depuis ([ue la peste avait commencé
l'année précédente jusqu'au mois de février de celle-ci qu'elle avait
cessé, avait toujours demeuré dans l'hôpital pestilentiel, v fut ren-
voyé aussitôt qu'elle reconnnença et y consola les malades avec le
même zèle et la même affection qu'il avait fait auparavant, mais il
ne rendit pas longtemps ses généreux services : l'air infecté qu'il
respirait et auquel il avait résisté jusque-là le saisit d'une telle
manière qu'il ne put résister à la violence du mal. Il mourut au
commencement de juin' d'une manière bien digne d'un ministre
de l'Evangile, en faisant l'œuvre du Seigneur, et la gloire cpi'il
acquit par une conduite si chrétienne fut d'autant plus grande qu'il
y avait très peu de ses collègues ([ui eussent le courag-e d'offrir
leurs services; la plupart au contraire avaient témoigné une
répugnance invincible à s'acquitter d'une fonction aussi dan-
gereuse. 11 vint même aux oreilles du magistrat que quelques-uns
d'entre eux s'étaient servis de termes extrêmement forts et dont
' R. C, vol. 37, fo 14 v. * Ibid., f» HO ro {1er juin). Pierre
^ Voir plus haut, p. 150. Blanchet était originaire du diocèse de
^ R. (1., vol. 37, fo lOo vo, 108 r" Vierzon en Berrl. {Noie des éditeurs.)
(25 et 29 mai).
lOo CONDUITE DES MINISTRES PENDANT LA PESTE. 1 543
ceux qui les avaient entendus avaient été scandalisés, pour mar-
(|uer cette répug-nance ' . Après la mort de Blanchet, le Conseil
ordonna aux ministres de jeter les yeux sur un de leur corps pour
s'acquitter de cette fonction, leur défendant |)ourtant de choisir
Calvin à cause du besoin que l'église avait de ses services', mais ils
ne téinoii^nèrent pas moins d'éloigneinent qu'auparavant à faire ce
qu'on exigeait d'eux, la peste qui se rendait tous les jours plus forte
et ([ui avait emporté plusieurs des officiers de l'hôpital pestilentiel
n'augmentant pas peu leur crainte. Ils se présentèrent même en
Conseil le 5 juin, où ils avouèrent qu'il serait de leur devoir d'aller
consoler les pestiférés, mais qu'aucun n'avait assez de courage
pour le foire et qu'ils priaient le Conseil de les dispenser de cette
fonction, sous ['(jffre qu'ils faisaient de trouver un autre ministre
qu'eux (jui s'en acquitterait à la satisfaction publique. Sur quoi le
Conseil qui excepta encore Calvin, non seulement à cause de la
grande utilité dont il était dans l'église, mais aussi à cause des
conseils qu'il donnait et des services qu'il rendait tous les jours à
l'état, exhorta forlemenl les autres à ne pas persister dans le refus
qu'ils avaient fait, les faisant souvenir des eng-agemens où les met-
tait le serment (pi'ils avaient prêté à la République de la servir
dans l'adversité comme en temps de guerre ou de peste, de même
que dans la prospérité '.
Ces exhortations ne les gagnèrent pas encore : ils continuèrent
d'avouer leur faiblesse, priant le Conseil d'avoir la bonté de la leur
pardonner ; ils diient que Dieu ne leur avait pas encore accordé la
grâce de la vaincre et d'affronter le péril avec l'intrépidité néces-
saire. Il n'y eut que Geneston qui, touché de ce qui leur avait été
représenté, offrit d'aller servir à l'hôpital pestiféré, si le sort tom-
bait sur lui *. L'on ne voit pas par les registres publics si les autres
ministres sul)irenl effectivement le sort avec Geneston. Il paraît
seulement que celui-ci, après avoir fait la fonction de consolateur
dans l'hôpital pendant deux mois, y fut atteint de la peste et que sa
' « Plustout que aller à l'iiospitat ils ^ Ihid.. f» HO r", H2 r°
voiildroj'ent estre aux dialiles. • R. C. vol. ' Ibid.. (•' H7.
:{7, fo 80 r". (Note des éditeurs.) * lOid.
l543 DISETTE DA.NS (;ENÈVE. I () 1
femme mourut de la même maladie'. Au resle il ne paraît, pas que
Galviu se tut offert, comme le dit Roset% pour faire eette fonction
et qu'il eût subi le sort avec Blancliel et Castellion ' (jui était récent
du collège lorsque le premier fut établi ministre de l'hôpital pesti-
lentiel. Il ne paraît point non plus (jue Castellion refusât ses ser-
vices après les avoir offerts, comme l'assure le mrnic Rosel,. Au
contraire les registres portent en termes exprès (jue le (Conseil
renvoya de quelque tenq>s à se prévaloir de ses offres '. Il n'est pas
impossibitî que les démêlés qu'eut Calvin avec Castellion, et dont
nous parlerons dans la suite, n'ayant porté Roset à parler de cet
homme-là moins honorablement comme il a fait \
La peste faisait d'autant plus de ravages qu'il y avait des mal-
heureux qui la comnnini(juaient en graissant et frottant de nuit les
verroux et les marteaux des portes avec un onguent fait avec des
charbons et autres matières pestiférées, dans la vue de s'enrichir
ensuite des dépouilles des familles que la peste qui leur aurait été
donnée par une voie si détestable aurait fait périr. On prit des
mesures pour découvrir ces g-ens-Ià et les attraper sur le fait, s'il
était possible, mais l'on n'y réussit pas pour lors \ Cependant
la peste, malgré les mouvemens que ces scélérats se donnaient
pour la faire continuer, diminua beaucoup et cessa même jn-esque
entièrement sur la (in d'octobre, de sorte que les tribunaux de
justice, qui avaient été fermés aux particuliers depuis le mois
de mai, commencèrent alors à être rouverts et le commerce,
qui avait été jusque-là interrompu, reprit peu à peu son train
ordinaire.
La peste n'était pas le seul fléau qui affligeai la ville de Genève :
une disette extrême et qui allait si loin que le blé valait sept florins
' R. C, vol. 37, fo 1(59 ro (3 aoiU). ' R. C, vol. 37, fo 80 et 82.
' Oavr. cité, liv. IV,chap.6i), p. 298. * Cette réserve en faveur du noble et
' Il suffit (le renvoyer le lecteur, en malheureux adversaire de Calvin témoi-
cequi concerne Castellion, au livre inagis- gne, avec bien d'autres pa.ssages, de l'in-
tral de M. Ferdinand Buisson , Sébastien dépendance de jugement et de la largeur
Castellion, sa vie et son œurre, Paris, de vuesi de Gàul\er. (Note des éditeurs.)
1892, 2 vol. in-8.(iVoie des éditeurs.) « R. C, vol. 37, fo 154 ro (13 juillet).
162 ACHATS DE BLE EN FRANCE. 1 5/l3
la coupe', ce qui était beaucoup pour ce temps-là, achevait de déso-
ler ce pauvre peuple. C'est ce qui porta la seigneurie, qui n'avait
point alors de greniers publics comme elle en a aujourd'hui' rem-
plis de cette denrée si nécessaire, à en faire venir des pays étrangers.
Quehjues particuliers furent choisis pour aller faire ces provisions
et la seigneurie leur fit une avance de deux mille écus sous bonne
caution et sous l'intérêt du cinq pour cent qu'ils en paieraient et à
condition (jue le lAv ipi'ils achèteraient serait tout vendu dans la
ville. Gomme la perte était à leurs périls et risques, aussi le Conseil
ieui' laissait le profit tpi'ils pourraient faire. On exigea d'eux encore
qu'ils n'achetassent point ce l)lé dans le voisinage de Genève, comme
à douze à quinze lieues à la ronde, d'où il se rendait naturellement
en cette ville, mais en des pays plus éloignés'. Ils se proposèrent
donc d'en ail ci- chercher en France et ils demandèrent pour cet
effet des lettres de recommandation auprès du roi |)our obtenir de
ce prince la permission d'acheter du blé et de le faire sortir du
royaume '. Avec ces lettres de recommandation, Pertemps, Des Arts
et Baudichon de la Maisonneuve, qui entreprirent cette affaire,
partirent pour Paris et ayant eu l'honneur de les présenter au roi à
Fontaineblau où il était, ils obtinrent la permission d'acheter des
blés dans l'Auvergne, le Berry et le Bourbonnais et de les faire pas-
ser à Genève. Ils revinrent en cette ville avec ces l)onnes nouvelles
au commencement de décembre'' et les blés qu'ils avaient achetés
ensuite de celte permission ne tardèrent pas à arriver, ce qui ne fut
pas un petit soulagement pour le pauvre peuple, aux besoins
duquel le magistrat pourvut d'ailleurs par une collecte (ju'il or-
' D'après les calculs de M. Th. Heyer 1625 seulement qu'im véritable grenier à
(M. D. G., t. XVII, p. 123) le florin de blé fut établi sur l'emplacement de l'ancien
Genève valait alors environ 10 fr. de notre couvent des Cordeliers de Rive et il fallut
monnaie actuelle. La coupe était une me- le reconstruire en 1769. La Grenette de
sure de capacité pour les grains de la cou- Longemalle datait de 1747. Voir l'arlicle de
tenance de 77 litres à peu près; on en M. A. Gaborn sur le Grenier à blé de Rive
tirait environ 115 livres de pain, lequel dana le Journal de Genève du 9 mai 1897.
coûtait ainsi, en cette année 1543, à peu {Note des éditeurs.)
près 60 cent, la livre. {Note des éditeurs.) '■ R. G., vol. 37, fo 191, 19:!. 196.
" Il avait existé anciennement plu- * Ibid., f» 262 v».
sieurs dépôts de blé dans la ville, notam- ' Ibid., vol. 38, fo 2.
ment aux balles du Molard. mais c'est en
l5/|3 ON CONTINLIE L'oUVK.UiK OKS KniiTIFICATIONS. I (î."»
donna et qui so Faisait toutes les semaines cliez les particuliers les
plus aisés de la ville.
L'ouvra§(; des Fortifications continua d'aller son Irain pendant
celte année, malgré la peste et la disette, deux ([ni en avaient le
soin s'assemblaient réi-ulièrement toutes les semaines poni' déli-
bérer sur ce qu'il y avait à faire à cet égard. Pour l'aire des ou-
vrages construits selon les règles de l'art, ils consultèrent des
experts et commirent quehjues-uns de leur corps pour aller voir
les principales places fortes qu'il y avait dans l'Europe, afin d'être
en état de donner de meilleurs conseils sur la fortification. L'arg'ent
ne manqua point pour fournir à la dépense : le banquier de Bâie
qui avait déjà prêté les années précédentes des sommes très consi-
dérables, voyant que l'intérêt lui était payé rég-ulièrement, en ofîrit
celle-ci de plus grosses encore si l'on en avait besoin, jusqu'à
la concurrence de trente mille écus. On se contenta, pour cette
année, environ du tiers de cette somme', avec quoi l'on acheva
les deux grandes courtines qui vont depuis le Rhône jusqu'à
S'-Léger et le boulevard de l'Oye qui est entre deux' ; l'on acheta
aussi quantité de matière poui- du canon et l'on en fit six nou-
velles pièces.
La ville se vit exposée cette année comme elle l'avait été la
précédente, au passage d'un assez grand nombre de troupes suisses
qui allaient au service du roi de France en Piémont'. Sur le rapport
que fit au Conseil le capitaine général Ami Bandière, que celui qui
les commandait s'était adressé à lui pour savoir si l'on voudrait
accorder le passage par Genève à un corps de douze mille hommes
de cette nation, une si grande quantité épouvanta le magistrat qui
chargea Bandière de répondre (jue la peste qui affligeait la vdie et
la grande cherté des vivres empêchait le Conseil d'agréer an roi
dans toute l'étendue de sa demande et qu'il ne pouvait se résoudre
à accorder le passage qu'à une partie de ce monde qui était com-
posé de Grisons, de Suisses et de Valaisans, à condition qu'il ne
passerait qu'une compagnie à la fois, ce qui fut exécuté de cette
' R. C, vol. 37. fo 137 r. la ville de Genève, 1846, in-8. p. 28. (Note
2 Ibid.Jo 163 i-o. Cf. Massé. Essai sur des éditeurs.)
les diverses enceintes et fortifications de ' Ibid., vol. 3S, t° 10.
l(i4 NOUVELLES DISCUSSIONS SUR LE DROIT d'eXCOMMUNICATION. l^^[[?)
manière, les Grisons n'élant point entrés dans la ville, mais les
seuls Suisses et les Valaisans ' .
Le besoin qu'on avait dans Genève de la faveur du roi pour
l'achat et la sortie des blés dont nous avons parlé ne contribua pas
peu à avoir cette facilité, malgré les incommodités qu'un tel pas-
sage pouvait causer, desquelles on avait fait l'cxjjérience les années
précédentes. L'on prit même cette occasion de prier le trésorier
de ces troupes, homme qui passait pour avoir du crédit à la cour,
de s'employer pour faire réussir la demande qu'on y devait faire à
ce sujet'. L'affaire de la restitution du mandement de Thiez, que
l'on n'abandonnait jamais de vue, contribuait aussi beaucoup aux
égards qu'on avait pour le roi, comme nous l'avons déjà remarqué
ci-devant. Cette affaire tenait si fort à cœur aux Conseils qu'ils
furent à diverses fois sur le point, pendant cette année, d'envoyer
une députation solennelle à Paris là-dessus. Les députés même
avaient déjà été nommés et les actes et les droits par lesquels il
paraissait que cette terre appartenait à Genève avaient été tous
pré[)arés et mis en ordre', mais l'indécision des difficultés de la
seigneurie avec les Bernois fit toujours suspendre l'exécution de
cette résolution jusqu'après qu'elles auraient été entièrement ter-
minées, dans l'espérance que les lettres de recommandation que
l'on aurait alors de ce canton auprès du roi pourraient contribuer
à faire réussir la chose.
Nous avons vu ci-devant' que lorsque les ordonnances ecclé-
siastiques furent approuvées, elles ne le furent pas d'un consente-
ment si unanime que l'article de l'excommunication ne souffrît
beaucoup de contradictions ; il ne laissa pourtant pas d'être reçu,
comme les autres par la plus grande voix. Cependant, de temps en
temps, bien des gens se récriaient vivement contre cette introduc-
tion (jui à leur gré donnait un trop grand pouvoir au C^onsisloire et
privait en même temps le magistral d'un droit qui lui était acquis.
La question, quoique décidée par l'autorité souveraine, revenait
ainsi sur le tapis et il paraît par les registres publics que celte
année, le Conseil des Soixante en ayant délibéré le icj mars, il
' Ibid.. vol. 37, fo 200 v» (23 août). » Ibid., f» 33 vo, 114 v».
» K. C, vol. 37, fo 209 vo. ■> I'. 136.
'■'Î4"^ VOYAGK DE CALVl.N A STUA.SIt(JI lu. . 1 65
(roiiva <|iic le Consistoire ne devait avoir (raiilre pouvoir (|iie celui
d'exhorter les uialveillaiis à rentrer dans leur devoir mais nulle-
ment celui de leur défendre la Cène, et qu'au cas (|u'ils ne délV-ras-
sent pas à letn-s exiiortalions, il pouvait eu infoiiner le Conseil (|ui
les châtierait ensuite selon le degré de tante dans l((|iicl ils se ren-
conti-eraient ' .
La disette dont nous avons parlé porta le niai;;istrat à aug-
menter, pour cette année seulement, les gages des ininislresde la
ville, de quatre coupes de blé. Le ministre d'Armoy prétendit au
niènn- avantage, et comme il y avait longtemps qu'il s'était plaint
de la petitesse de ses appointemens sans que le Conseil y eût fait
beaucoup d'attention, il employa pour obtenir plus facilement sa
demande la recommandation et même les menaces des Bernois,
ce qui produisit l'etfet qu'il s'était proposé. La crainte que l'on eut
(ju'ils n'y pourvussent eux-mêmes, comme ils avaient déjà com-
mencé en faisant des réparations à la cure, et qu'ils ne s'enqiaras-
sent de ce territoire qui était enclavé dans le Chablais, sous prétexte
que les seigneurs de Genève négligeaient de pourvoir à l'entretien
du ministre, fit qu'il obtint ce qu'il souhaitait; ses gages furent
fixés pour toutes choses à deux cent cinquante florins'.
Cette année, Calvin fut obligé de quitter l'église de Genève
pendant deux mois et de faire un voyage à Strasbourg-; voici
quelle en fut l'occasion : Car61i% qui était ministre à Lausanne où il
s'était fait des affaires et où il avait excité des troubles pour y
avoir prêché d'une manière qui n'avait pas paru conforme à la
parole de Dieu, y avait été déposé du ministère. Ensuite ne pou-
vant plus vivre avec honneur dans cette ville, û s'était évadé, mais
ayant été saisi à Bonneville à la prière des Bernois, il y fut con-
damné à faire amende honorable. De là, il alla à Strasbourg- où
il fit une rétractation solemielle et signée de sa main des doctrines
(|u'il avait enseignées, demandant pardon à l'Église de la conduite
t[u'il avait tenue, mais celte réconciliation n'était (pie sinmlée : il ne
tarda pas à reprendre son premier ton et à se déclarer ennemi irré-
' R. C, vol. :!7, fo 37 \o. entre autres France prot., 2e éd., t. III.
• Ibid., fo 2S ro, 243 v». p. 770. (Note des éditeurs.)
' Au sujet lie ce personnage, voir
l66 AFFAIRE DE CAROLI. 1 543
conciliable de Farel et de Calvin. H quitta bientôt Strasbourg- pour
se retirer à Metz où Farel était allé prêcher la réformation en l'an-
née i542.
Les prédications de ce ministre ayant fait beaucoup de fruit
dans cette ville, ce qui avait déplu infiniment à Caroli, son ennemi
mortel, celui-ci leva le mas([ue et prêcha si vivement contre la
réformalion et les réformateurs que les esprits ayant changé dans
Metz, Farel se vit contraint d'abandonner la place. Le principal arti-
fice dont Caroli se servait était de décrier la conduite des ministres
et de répandre mille calomnies sur leur compte et surtout contre
Calvin (|u'il traitait dans les chaires d'hérétique scandaleux. Farel
crut qu'il était de l'honneur de la religion de la justifier avec éclat
du blâme qui avait été jeté sur elle et sur ses ministres d'une ma-
nière si publique dans la ville de Metz. Pour cet effet, il écrivit de
Strasbourg où il était allé depuis qu'il avait quitté cette ville, une
lettre au magistrat de Genève, par laquelle il l'informait de ce qui
s'était passé et lui marquait qu'il serait fort à propos que Calvin
pût aller à Metz pour lever avec lui les impressions sinistres que
Caroli avait répandues contre eux et contre la religion ' . Le Conseil
approuva la pensée de Farel, Calvin aussi y donna les mains fort
agréablement, et afin que ces deux ministres pussent se rendre
sûrement à Metz sans crainte qu'on leur fit aucune mauvaise
affaire, les seigneurs de Genève écrivirent au magistrat de cette
ville et prièrent par lettres les seigneurs de Berne, de Bàle et de ■
Strasbourg d'écrire à Metz pour obtenir que Farel et Calvin pus-
sent y aller se justifier publiquement des calomnies répandues
contre eux'. Ces mesures étant ainsi prises, Calvin se disposa au
voyage et il arriva à Strasbourg sur la fin du mois de juin, ayant
été accompagné jusipi'à Berne par Viret'. Le magistrat de Stras-
bourg, non seulement ne manqua pas d'écrire à Metz, mais il fit
intervenir les autres églises protestantes d'Allemagne ', lesquelles
' Caloini op., t. XI, ii» 476 (31 mai). ' R. C, vol. 37, f" 141 ro; Calvini op.,
^ R. C, vol. 37, fo 130 et 132 (Iti et t. XI, n» 480.
18 juin). La lettre du Conseil au Sénat de * Cf. Calvini op., t. XI, n» 494. (Note
Strasbourg a été publiée dans les Calvini des éditeurs.)
op., l. XI, no 479. {Note des éditeurs.)
'•»^l-^ vtsni: i)i: fauki. a (ii:\Èvi:. i6t
l'crivirenl au iiiag-istrat de Melz |)oui- le prier de permettre à Farel
et à Calvin de se rendre dans cette ville et d'ohlio-er Caroli à entrer
avec eux en lice et à leur soutenir pul)ii(iuemenl ce (pi'il avait
avancé contre eux en leur absence, afin qu'ils pussent lui ré|)ondre
et que l'église devant laejuelle ils avaii-ul (■té accusés el leurs senti-
ments rendus autant odieux pût ju:;-ei- ipii a\;iit lorl, ,\r l'accusa-
teur ou de ceux (ju'il avait hlàmés et don! il avait noirci la couduile
d'une manièi'e si publique.
Farel et Calvin allendirenl deux mois à Slrasbour:^ la r(''nonse
du magistral de Metz, mais enfin cette réponse ne venant point, ils
prirent le parli. do l'avis et par l'agrément du sénat tle Stras-
bourg-, de reprendre le chemin de leurs églises. Le papisme (jui
prévalait de beaucoup à Melz ne s'accommoda pas d'une dispute
où il était fort à craindre ipie (^aroli succombât, et Caroli lui-même,
qui connaissait les forces de ses antagonistes, n'ayant apparenmient
pas voulu accepter le défi.
Quoiqu'il en soit, Calvin partit de Strasbourg pour Genève,
sur la fin du mois d'août, avec Farel (pii retourna à Neuchàtel. Il
apporta une lettre du sénat île Strasbourg aux seigneurs de Genève,
par lacjuelle le sénat les informait de tout ce qui s'était passé et leur
manpiait que s'il apprenait que Caroli changeât de sentiment, il ne
manquerait |)as de le faire savoir à Calvin afin qu'il partît inces-
samment pour Melz pour y soutenir la dispute'. Les choses ne
changèrent point, Calvin resta tranquille dans son église, Caroli
persista dans ses sentimens et mourut dans la suite à Rome dans
un hôpital, réduil à la dernière misère'.
Peu de temps après, Farel vint à Genève où on lui fil beaucoup
d'accueil, le magistrat même le sollicita fortement de s'y arrêter et
d'y servir l'église, mais il ne voulut pas le faire, disant qu'il ne
pouvait pas en conscience abandonner l'église de Neuchàiel qui
avait été confiée à ses soins', quoique avant (pi'il fil le voyage de
Metz, il eût eu dans cette ville de grands désagrémens*.
Les négociations pour finir les difficultés qu'il y avait entre
' Cf. Cabini op., t. XI, n» 49o. {Note » R. G., vol. 37, f» 280 v», 281.
des éditeurs.) ' Ct. Rucliat, Hist. de la Réf., t. V,
^ l\oset, li\ . IV, chap. 6i, |i. :i()l pp. |(ji et suiv. (Note des éditeurs.)
1(38 REFRISK IJES NEGOCIATIONS AVEC BERNE. l543
Berne et Genève se reprirent, comme nous l'avons déjà dit ci-de-
vant. Pertemps et Desfosses furent envoyés à Berne, le premier
janvier, pour pressentir les seigneurs de ce canton s'ils voudraient
que l'on tint de nouvelles conférences sur les différends qui étaient
depuis si loni^temps sur le tapis et pour s'entendre sur les articles
qui faisaient encore de la peine dans le départ de Bâle, que ces
conférences se tinssent à Genève et qu'il y assistât, comme dans les
précédentes, quelques conseillers de Bâle*. Les Bernois, qui n'é-
taient pas contens du départ, ne se souciaient point qu'il y eût des
médiateurs de ce canton et il fallut les prier par une nouvelle dépu-
lalion de consentir qu'il s'y en rencontrât. C'est à quoi les porta
Ami Perrin qui leur fut adressé le ay janvier', de sorte qu'ils
envoyèrent à Bàle prier les seigneurs de cette ville, de leur part,
de nommer, pour se trouver aux conférences, le sieur Bernard
Meyer et le zunftmeistre Brand, ce que fit en même temps Ami
Perrin de la part de la ville de Genève, et ils obtinrent des Bâlois
ce qu'ils demandaient \
Cette première difficulté qu'avaient faite les Bernois surmon-
tée, il en restait une autre qui regardait le lieu où se tiendraient les
conférences. On souhaita d'abord à Genève (jue ce fût dans cette
ville, comme nous l'avons déjà dit, mais ni les Bàlois ni les Bernois
n'y voulaient consentir, les premiers donnant le choix de leur ville,
de celle de Berne ou de Bieime, et les Bernois voulant absolument
que les conférences se tinssent chez eux. L'on consentit à Genève.
que la journée se tînt à Bàle comme en un lieu neutre, mais les
Bernois ne le voulurent point. Ils écrivirent là-dessus au Conseil,
le 2 2 mars, une lettre par laquelle ils marquaient qu'ils étaient sur-
pris que l'on se fit de la peine que la journée fût à Berne, après
(ju'eux avaient bien voulu tenir à Genève celle qui y fut assemblée
en l'année i54i, ajoutant qu'il leur semblait que la ville de Berne
ne devait pas paraître |)lus suspecte aux Genevois que celle de
Genève leur avait paru, à eux Bernois, et qu'ils ne consentiraient
jamais que l'on s'assemblât ailleurs qu'à Berne '.
' l\. C. vol. I5(j, fo 20)! r». Perrin au Conseil en date du S mars, Ar-
' Ibid., fo 224 ro; vol. 37, f" lii v°. cliives, P. H., n» 129.5. (Note des éditeurs.)
'' 7//i(/,,lo29ro, :i4v». CI', la lellre de * R. C, xol. 37, f» 45 v».
l543 CONFÉRENCE DE BERNE. I ()()
On avait à Genève une répugnance invincible à prendre ce
parti ; l'on fil encore des tentatives auprès des Bernois pour obte-
nir d'eux qu'ils agréassent la ville de Bàle, et auprès des Bàlois
pour les porter à y faire condescendre ceux de Berne. Claude Rosel,
(pii fui envoyé pour cela à Bàle, représenta aux seig-neuis de ce
canton que les avanies el les indignités que les Genevois avaient
essuyées de la part des bannis, quand d'autres journées avaient été
tenues sur les terres de Berne, leur donnaient un juste sujet
d'appréhender d'être exposés à de semblables traiteniens '. (>es
raisons ne tirent pas chang-er de résolution aux Bàlois, de sorte que
les Genevois n'eurent d'autre parti à prendre que celui de consentir
que l'assemblée se tint à Berne. Elle fut fixée après quehpies délais
au i5 juillet'. Coquet, premier syndic, Pertemps, Roset, Perrin,
Antoine Gerbel et François Favre, qui furent nommés pour y assis-
ter de la part de Genève, eurent ordre exprès de ne faire autre
chose à la journée que proposer, répondre et répliquer, sans qu'il
leur fût permis de rien conclure et de rien accorder qu'après en
avoir donné avis à la seigneurie et avoir reçu ses ordres \
Ces députés se rendirent à Berne au temps marqué. On y em-
ploya onze jours à contester sur tous les articles du départ de iS/ji
et les arbitres, après avoir ouï les jjarties, demandèrent quatorze
jours pour se déterminer là-dessus, au bout duquel terme ils pro-
mirent d'envoyer leur prononciation aux uns et aux autres pour
l'accepter ou pour la refuser, laquelle pourtant ils ne donneraient
qu'après l'avoir communiquée à leurs seig-neurs et supérieurs et
la leur avoir fait agréer ' .
Les fugitifs avaient pris l'occasion de cette conférence pour
faire du chag-rin à la ville de Genève : ils s'étaient rendus à Berne
dans le dessein d'intenter un procès en forme à leur patrie, ne dou-
tant point de trouver la même protection dans cette ville qu'ils
y avaient eue d'autrefois, mais ils se trompèrent dans leurs espé-
rances; les choses étaient dans une telle situation à leur égard qu'il
' R. G., vol. 37, fo 71 ro (25 avril). 24 juillet; cf. Eidg. Abschiede, t. IV. t d,
Le texte des instructions iloiinées à Roset n" 140. (Note des éditeurs.)
existe aux Arcliives. P. H., n» 1298. ' R. C, vol. .37, fo 98 et 103 r».
■' La niarelie commença en realite le ♦ Ibid., f" 186 r».
170 PRONONCIATION DES ARBITRES GENEVOIS. 1 5^3
leur foavciiail liien mieux de recourir à la clémence de leur mag-is-
trat (ju'à aug-menler son indignation envers eux. Les députés de
Genève ne leur voulurent jamais répondre, soutenant (pie la con-
naissance de leurs crimes n'appartenait qu'à leur magistrat na-
turel, et les Bernois qui commençaient à se lasser d'eux n'appuyè-
rent pas avec beaucoup de chaleur leur demande, de sorte que la
levée de bouclier qu'ils firent alors n'aboutit à rien '.
Les arbitres envoyèrent leur prononciation à Berne et à Genève
dans le temps qu'ils avaient marqué. Le Conseil de Bàle accompa-
gna celle qui fut envoyée à Genève dune lettre' par latpielle il
exhortait fortement les seigneurs de cette ville à l'accepter. Pour
les portera cela, il leur faisait remarquer que ce qui y était décidé ne
l'avait été qu'ensuite de mûres délibérations et une })arfaite connais-
sance de cause, puisque après les marches de Lausanne, dont les
actes contenaient tout ce (pii avait été dit de pari et d'autre, les par-
ties avaient été ouïes contradictoirement, premièrement à Bàle, en-
suite à Genève et enfin à Berne. Que sur tout ce qui avait été dit et
allégué de part et d'autre, les arbitres avaient pris le tempérament
le plus équitable qu'il était possible. Qu'eux, leurs supérieurs,
avaient approuvé le parti qu'ils avaient pris dans tous les articles
comme le plus sage et le plus convenable aux deux états; qu'ainsi
ils exhortaient les seigneurs de Genève à ne pas refuser la paix
lorsipi'elle leur ("lait offerte à des conditions justes et utiles. Qu'ils
devaient faire réflexion qu'une plus longue mésintelligence avec
les seigneurs de Berne ne pouvait que porter à la ville et aux par-
ticuliers un très grand préjudice; qu'il était d'autant plus impor-
tant de se réunir sans retardement avec les Bernois qu'ils étaient
en état de faire aux Genevois ou beaucoup de bien, ou beaucoup
de mal. Que la considération des grands services et des bienfaits
dont la ville de Genève leur était redevable, puisqu'ils lui avaient
procuré et la liberté spirituelle et la temporelle, devait dans cette
occasion les rendre faciles, quand même, dans le grand nombre
d'articles dont la prononciation était composée, il s'en trouverait
' n. C, vol. :J7, fo I8t) vo. et traduction. Cf. li. C, vol. 37, f» 208.
* Archives de Genève, P. H., 11° 1319, (Note des éditeurs.)
original allemand, en date du 23 août 1543,
543
REPONSE DKS CENEVOIS.
quelques-uns qui ne seraieut pasiouf à fait à leur gr»' — pourvu qu'il
lie liuichasseiil pas à l'essentiel — tel que pourrait être celui des trois
condamnés puisque, par cet article, la sentence cpii avait été rendue
contre eux n'étant point révoquée, la juridiction et l'hoiuieiir de la
Ville demeureraient hors de toute atteinte. Qu'ils ne feignaient pas
de dire aussi que la considération d'eux-mêmes qui, depuis si lon"-
temps se donnaient des soins si assidus et si appliqués pour rame-
ner la paix entre les deux états, devait porter les uns et les autres
à ne pas rendre ces soins iimtiles en refusant plus longtemps de
déférer à leurs sentimens. Qu'ils le répétaient encore, ils conseil-
laient avec toute la candeur et la bonne foi dont ils étaient capables
d'accepter le départ tel que les arbitres l'avaient dressé en dernier
lieu et qu'il était couché dans la copie (]u'ils en envovaient.
Cette prononciation fut envoyée en allemand, Bonivard fut
chargé de la traduire'. Quand on en eut la traduction, l'on en exa-
mina avec soin tous les articles et en Petit et en Grand Conseil'.
C'est le même traité qu'on appelle encore aujourd'hui le Départ de
Bâie et qui fut reçu par les deux états au mois de février de l'année
suivante, comme nous le dirons dans la suite; c'est, dis-je, ce
traité-là, à cjuelqiies petits changemens près (jue l'on y fit encore à
la sollicitation des Genevois. On l'ajjprouva donc en gros, sous
certaines réserves qui furent exprimées dans la réponse suivante,
laquelle Calvin fut chargé de composer, par ordre du ConseiP.
' R. C, vol. ;{7, fo 209 ro (31 août). Il était d-ailleurs vivement encouragé dans
La traduction de Bonivard se trouve aux cette voie par Bulliiiser (lettre à Calvin du
Archives de Genève, P. H., n» vm. Le 14 cet. 1343 et réponse du 17 févr 1344
Conseil n'ayant pas été satisfait de ce tra- Opéra, t. XI, n» 507 et 332). L'opinion de
vail. fil exécuter une autre version qui Calvin a certainement exercé une grande
existe aussi djjus le même dossier ; cf. influence sur les Conseils et l'on peut dire
R. C, vol. 37. fo 213 ro. (Note des édi- qu'il a rendu dans cette occasion à Genève
'*"'"*•) "n service signalé. Au cours de .sa corres-
l ^''"^•' f" 21S ro, 222 vo. pondance. il expose à plusieurs reprises
' Ibid-J' 21'.) r". On a déjà vu (pp. 140 sa manière de voir sur cette question qui
et 1 44) que le réformateur s'était nettement le |,réoccupait par suite de l'infransiceanee
prononcé dès le début pour l'acceptation de quelques èchautïés. en particulier dans
du Départ. Il avait compris, avec sa haute ses lettres à Viret, d'août et septembre
raison et son intelligence des choses, que 1.Ï42 et de septembre de tannée suivante
l'alliance de Berne était indispensable au {Cahini op., t. XJ, pp. 430, 448 et 613).
maintien de l'indépendance genevoise et. Voir aussi Roget, ouvr. cité, t. II, p. 89.
par conséquent, a la cause de la Réforme. (Note des éditeurs.)
1/2 TEXTE DE (JETTE REPONSE. 1 54^
Elle était conçue en ces termes ' :
Nous Syndicques etc.
Aiant veu et bien considéré la sentence amiable donnée par forme
d'arbilraige par nobles et saiges seigneurs, le s'' Tlieodore Brant souverain
zufmaistre, et le s' Bernard Mayger banderet de Basle le 24 d'aoust pro-
chainement passé, pour nous appoincter avec magnificiiues puissants et
saiges seigneurs les seigneurs de Berne noz bons comborgeois touchant les
querelles debalues entre nous par cy devant en plusieurs iournees. et der-
nièrement en la ville de Berne au mois de luUiel dernier : suivant les
bonnes et lionestes remonstrances et admonitions lesquelles nous sont là
faictes par lesd. s''* arbitres, avons regardé et taché tant (ju'il nous a esté
possible de condescendre à une acceptation [de] l'appoinclement équitable
selon leur désir: affin de vivre en bonne paix et amitié avec lesd. seigneurs
noz combourgeois estant tous diU'erens qui pourroient nourrir picques entre
les uns et les aultres, ou bien amoindrir l'amitié que nous debvons avoir
ensemble. Comme doncq nous avons par cy devant declairé par effect, que
nous ne desirions rien plus ([ue d'entrer en bon accord : aussi à présent
nous avons mis poine de faire le semblable. Toutefois pource qu'en la sen-
tence il y avoit quelques passaiges obscurs, qui pourroient engendrer à
l'advenir nouvelles controverses et procès, à ceste cause pour obvier à tous
dangiers avons rédigé par escrit cesle re.sponse, pour declairer comment et
à quelles conditions nous avons accepté et acceptons la sentence amiable
susdicte : priant les seigneurs superarbitres de vouloir prendre à la bonne
part nostre response telle que nous l'avons icy couchée.
Nous ne doubtons pas (pie leur intention n'ait esté de nous accorder à la
meilleure sorte qu'ilz le pouvoient faire, et considérons bien les peines, fâ-
cheries et molestes (ju'ilz en ont pris : dont humblement les remercions,-
' Cahiii n'avait pas été seul chargé assez libre de l'original. Calvin personnel-
ile ce travail, le Conseil lui avait adjoint ienient aurait incliné à une acce|)tation
les conseillers Claude Pertemps, Claude pure et simple du Départ, mais, en poli-
Roset et Jean Lambert, mais la minute tique avisé, il comprit qu'il n'obtiendrait
originale de la réponse (Archives de Ge- l'adhésion de principe des Genevois qu'en
nove, P. H , n" 131!)), couverte de cor- abandonnant à l'opposition quelipies points
rections et de ratures, est toute entière de détail. « Ayant été appelé au Conseil,
de la main du réformateur, ce qui donne écrivait-il k Viret au mois de septembre
à ce document un intérêt particulier. Il 1543 {Calvini op., n° SOI), j'ai émis l'opi-
a échat)pé aux éditeurs des Calvini opéra nionque l'on ne devait pas acquiescer sans
et se trouve publié ici pour la première conditions à la sentence, en partie parce
fois. Gautier, ainsi que l'atteste une note que je l'estimais ainsi utile aux intérêts
de sa main au dos de la pièce, en avait de la République, en partie parce que je
déjà reconnu l'auteur, mais il n'a donné, voyais que je ne gagnerais rien à soutenir
suivant son habitude, qu'une paraphrase un avis contraire. • (Note des (ditears.)
,543 TEXTE DE CETTE REPONSE. ' 7>J
nous offrant de le reconijnoisire selon nostre faculté : [.aniiioy nous eussions
volunliers acquiescé franchement à leur prononciation sans aultre déclara-
tion si nous eussions peu. Mais d'aultant t\ne leur désir a esté de nous
mectre en bon et perpétuel accord : nous espérons bien qu'itz ne seront pas
marris (lue nous, regardans à une mesme (in, aions usé du moien qui nous
sembloit advis le plus expédient. Dadvantaige nous espérons pour certain
que aiant leut nostre sentence, ilz congnoistront que nous n'avons pas
voulu reculler de bon accord : mais pour en approcher et y parvenir du tout
nous sommes suhmis à toute bonne raison.
Premièrement en ce qui est dict au prologue, que la sentence est
donnée sur les differens meus touchant les s"-^» de saincl Victoir et Chapitre
situées dans et dehors la ville de Genesve, nous estimons que cela ail
esté mis par inadvertence : veu que iamais n'a esté question du dedans de
la ville en toute [s] les procédures : comme aussi il n'y avoit nulle apparence.
Pourtant nous entendons que ce passaige soit corrigé, tellement que à l'oc-
casion de ce mot il ne soit nul débat. En (juoy toutefois nous pensons qu'il
n'y aura aulcune difficulté : veu qu'il ne peult avoir esté faicl que par inad-
vertence comme dict est. Ce faisant, nous acceptons sans contiedict les dix
premiers articles.
De l'unziesme, nous acceptons comme il est là dict que à cause de la
supériorité souveraine le droict des chemins publicques soit à noz com-
bourgeois de Berne, moiennanl que par cela la lurisdiclion subalterne du
chastellain tant qu'elle se peull estendre ne soit empeschee qu'il ne la puisse
librement exercer par tous les chemins en ce comprins le droict d'en faire
limitations, comme la couslume a tousiours esté. Touchant des haultes foretz
que ce que nous y avons de droict comme seigneurs propriétaires ne soit en
rien diminué, que nous n'en iouissions comme de coustume pour en faire
nostre profict en y constituant forestiers pour les garder. Quant à la chasse,
moiennant que par cela nous ne soions empesches de chasser comme le
droict du seigneur ordinaire du lieu le porte. Avec telle intelligence nous
recevons l'article.
Quant au 12% nous l'acceptons semhlablement avec telle déclaration
sur ce qui est dict que nosd. combourgeois auront toutes les cures situées
en l'evesché de Genesve, excepté les quatorze qui nous la [sic] adjugées ' que
cela s'entende selon qu'il est suffisamment exprimé en la première sentence'
de celles (lui sont assises au pais par eux conquis et desquelles il y pour-
roil avoir différent. Car de celles que nous avons tenues paisibles par cy
devant et tenons encor à présent nous n'entendons pas qu'il y ait rien
changé. Et de faict nous pensons bien (jue l'intelligence des s'* superarbi-
' C'est-à-dire : qu'il (l'articlei nous a » Celle du 20 août 1541 ; voir plus
adjugées. {Note des éditeurs.) liant, p. 1-23. (Note des éditeurs.)
174 TEXTE DE CETTE REPONSE. \i)/^?)
très n'a pas esté aultre et pourtant espérons que cela sera receu sans
contredict.
Touchant du 16', nous le recevons aussi bien : moiennant que ce qui
aura esté faicl par le passé demeure en son estât.
Quant au diKsopliesme^nous l'accordons : moiennant qu'il ne soit rien
derogué au traicté de la combourgeoisie ; auquel les parties totaliement se
sont remises : et aussi les seigneurs ai'bitres se remectent.
Quant au dixliuictiesme', puisque les s''* superarbitres se remectent à
nos tiltres et droictz, protestons de nous y tenir pareillement : nous sommes
toutefois contons d'accepter ce qu'en ont dicl lesd. s'^ superarbitres :
moiennant que au lieu de cincq pas qui sont là nommez, on mecte toises. Et
de faict, nous pensons bien que cela ait esté falot par erreur : veu (]u'en la
première sentence il estoit ainsi que nous requérons qu'il soit mis.
Sur le dixneufiesme, nous sommes bien contens. quant il ne tiendroit
qu'il cela que nous ne fassions en bon accord, de quicter à nosd. combour-
geois la demande que leur avions faict de l'argent : et passer lectres de
jamais ne leur rien quereler.
Quant au droict des recongnoissances de la terre de Gez et de Tergny,
ce qu'allèguent nosd. comborgeois, d'avoir eu l'evesché totaliement entre
leurs mains, nous ne sçavons pas quant ça esté. Car il y a quelques
pièces du Duc de Savoye mesme lesquelles iamais n'ont eues, iusque à ce
(|ue les leur avons relasché par appoinctenient : comme il appert par le
traicté qu'ilz allèguent. Ainsi il faiildroit de rigueur de droict demeurer au
contenu de la transaction : par laquelle l'evesché avec ses appartenances
nous est laissé : excepté ce qui est là dict, où ne sont pas comprises ces
recongnoissances, dont il est question. Toutefois affin que cela n'empesche
l'appoinctement et qu'on congnoisse qu'en tant qu'en nous est, nous ne
cherchons que d'achepter paix et amité : nous ne refusons pas de quicter
' Il s'agit de l'article relatif aux dif- dettes. Roget (II, 107, note) s'est trompé
férends qui pourraient surgir entre des sur l'article visé. Les arbitres, tout en dé-
ressortissants de Genève au sujet de biens clarant qu'ils entendaient respecter le traité»-
situés sur territoire bernois. Les juges dé- avaient décidé que le débiteur^ au lieu d'être
cidèrent que de telles contestations pour- emprisonné, serait astreint sous serment à
raient être vidées à l'amiable par devant se représenter au jour assigné et qu'eu cas
arbitres, à Genève même, mais que s'il de \ iolation de cette promesse, les auto-
y avait lieu à procès, la cause devrait être rites dont relevait le débiteur devraient le
portée devant les tribunaux du lieu où se contraindre à la tenir. Les Genevois de-
trouvaient les biens faisant le sujet du li- mandèrent et obtinrent le maintien pur et
tige. (Note des éditeiirs.) simple des stipulations dn traité de com-
" Touchant les emi)risonnements pour bourgeoisie. {Note des éditeurs.)
dettes. Le traité de combourgeoisie portait ' .Sur la pêche dans l'Arve et sur le
que l'une des deux villes alliées ne pourrait territoire des Vernets ; voir plus haut,
détenir les snjels de l'autre, sinon pour p. I2'i. (Note des éditeurs.)
l543 TEXTE DE CETTE REPONSE. 17."»
libéralement à Messieurs de Berne le droicl que nous pielendons. pour eux
et les leurs, ce pendant qu'ilz tiendront les pièces : et passer iectres de
iamais ne leur en rien demander, les priant toutefois que par bon amour et
non point par forme de récompense, ilz nous vueillent de leur costé relascher
ceste ustriction de ne pouvoir faire alliance à aultres princes ne villes laijuelle
chose est remise par les s" superarbitres en leur bonne discrétion. Et
encor sommes nous contens de limiter ceste relasche, que nous ne lacions
alliance sinon avec leurs alliez.
(,)uant au 20'' où il est traicté des trois condamnez nous sommes
contens, que la sentence estant en son estre, selon que ordonnent les s"
arbitres, que les choses par cy après soient asopies sans en plus parler.
Huant est de la restilulion de leurs biens, nous ne refusons pas de la faire :
et ce par grâce en faveur et pour complaire tant à Messieurs de Berne noz
combourgeois que aux s''" superarbitres, moiennant que cela s'entende de
ce qui sera trouvé iouxte la confection des inventaires, qui en ont esté levez
en forme iuridicque. Et s'il en avenoit quelque controverse, que la congnois.
sance n'en soit sinon à la iustice ordinaire de nostre ville. Ce que nous ne
faisons pas pour quelque défiance que nous aions de la prudence ou preud-
hommie des seigneurs de Basie: mais nous sravons que lesd. trois condam-
nez ne feroient pas conscience de nous molester sans propos par demandes
desraisonables tellement que ce seroit tousiour a recommencer, seconde-
ment pource que si ceste congnoissance venoit aillieurs. ce seroit deroguer
à la vigueur de nostre sentence, de laquelle cela dépend. Touchant des fui-
tifz, qui ont abandonné la ville : nous sommes contens de les traicter humai-
nement, quant ilz se viendront rendre à nous et demander pardon, et ne
refusons pas de leur faire grâce en faveur des seigneurs superarbitres : tel-
lement que iceux s'en contenteront : mais nous reservons que cela soit sans
spécifier la peine (jui leur sera imposée, car les delicts et démérites de tous
ne sont pas semblables. Réservant aussi que la congnoissance n'en aille pas
plus loing : d'aultant (jue ce seroit enfraindre nostre iurisdiction, en la sub-
mectant à d'aultres iuges, ce que nous ne pouvons nullement introduire en
nostre ville. Touchant de leurs biens, nous en respondons comme des
aultres. Avec telle modération nous recevons et passons tout ce qui en est
ordonné en la sentence.
Voila les conditions (pi'il nous a semblé advis bon d'exprimer, pour
esclarcir les passages obscurs ou les modérer. Avec telles conditions nous
avons receu la sentence amiable des s"^^ superarbitres totallement selon sa
teneur, et par ces présentes l'acceptons promectans d'acquiescer a icelle de
poinct en poinct : et nous otîrant comme il est là dict de suivre le droict en
la poursuite de noz (juereles plustot que d'y procéder par violence ou force.
Prians les seigneurs superarbitres comme nous avons desia faict du commen-
cement, de nous exruser de ce que nous avons ainsi conditionné nostre
l-j6 MENÉES DE l'oPPOSITION AU DEPART DE BALE. 1 5^3
response. Car nous l'avons faict pour viiider tellement toute difficulté que
l'accord peultestre nectet certain et par ce moien perpétuel entre noz com-
bourgeois et nous : selon que nous l'avons tousiour désiré, et desirons
encor de présent.
Telle fut la réponse que Calvin, avec quelques commissaires
du Conseil, avait eu ordre de dresser. Il n'était plus question que
de la faire approuver avec la dernière prononciation au Conseil
Général. Il fut assemblé pour cet effet le 1 9 septembre ' . Tout ce (jui
avait été fait en Petit et Grand Conseil fut ratifié unanimement, à la
réserve de l'article des fidélités que plusieurs ne purent se résoudre
d'abandonner, mais ils ne firent pas, ni à beaucoup près, la plus
g'rande voix. Cependant, quoi(|u'ils eussent dû s'y soumettre, ils ne
laissèrent pas de s'y opposer d'une manière violente et séditieuse :
François-Daniel Berihelier, fils du fameux Philibert Beillielier,
courait la ville, cabalait contre la résolution du Conseil Général
sur cet article* et donnait le nom odieux de Oiiitanciera à ceux qui
avaient été d'avis d'abandonner la demande des fidélités, ajoutant
que comme saint Pierre avait renié et quitté Jésus-Christ, eux de
même avaient renié et quitté les droits de la Ville. Il disait encore
(|ue ces gens-là étaient pires (jue les Artichauts et qu'il vaudrait
mieux que la moitié de Genève pérît que de consentir jamais d'aban-
donner lâchement un tlroit si honorable. Pour rendre même cette
délibération plus odieuse, il faisait croire aux citoyens que non
seulement les Bernois devaient faire hommag-e à Genève de la sei-
gneurie de Ternier, mais de plus que cette seig'neurie appartenait
de droit à la Ville puisqu'il y avait des actes (|ui faisaient foi qu'elle
avait été adjugée aux évêques, fait qu'on avançait non seulement
sans preuve, mais qui était absolument contraire à la vérité. Enfin il
disait que ce serait encourir l'indignation de l'Empereur (}ui avait
écrit, il y avait passé trois ans, une lettre à la seig'neurie, par laquelle
' R. C, vol. 37, f» 223 ro. lilii'aire Nicod Du Chesiie, Jean Fontanuaz.
' Il n'était pas le seul; le passage du Martin Fiendaz, Gonin le Mercier et Mer-
registre que nous venons de citer indique met Julliard. C'est dans ce milieu |)rinci-
parmi les opposants avec François-Daniel paiement que va se former le parti opposé
Berthelier : François Paquet, Claude De à Calvin, celui que l'on appellera plus tard
tjestra, Embler le jeune, .lean Cusin, le le parti des Libertins. {Noie des éditeurs.)
l543 MEStmES PRISES CONTRE LES OPPOSANTS. \-j-
il lui (li-feiidail de ccdi'v aux Bernois aucun des droits dont elle
jouissait depuis tant de siècles et. qu'elle tenait de l'Empire. C'est
ainsi (juc IJertlielier travaillait parmi le peuple à renverser la réso-
lulion (In Conseil Général. Il fit plus : le lendemain (juc celle i-éso-
Intion Fut prise, il se présenta en Conseil Ordinaire avec sejil ou
huit autres, où ils déclarèrent qu'ils s'opposaient à cette résolution
|)our eu.v et les leurs jusqu'à cent ans, demandant acte de leur
opposition et priant le Conseil de faire examiner cet article et de leur
permettre d'avoir audience du Conseil des Deux Cents, Bertlie-
lier ayant ajouté qu'il |)erdrait plutôt la tète (pie d'y consentir
jamais '.
Le Conseil Ordinaire, indigné de leur procédé, fit assembler
celui des Deux Cents pour s'en plaindre et prendre des mesures
pour arrêter le cours de leur conduite séditieuse. Le Conseil des
Deux Cents, après les avoir entendus, ordonna qu'ils seraient mis
en prison afin de répondre et d'être punis ensuite suivant l'exigence
du cas-. Quelques jours après, le Grand Conseil s'étant encore
assemblé pour voir ce qu'il y avait à faire à leur égard, trouva
leur cas des plus griefs, non seulement parce qu'ils s'étaient élevés
et avaient cabale conti-e le sentiment général qui devait faire la loi,
mais aussi parce que leur opposition était en elle-même très dérai-
sonnable puisque l'on voyait clairement qu'il était impossible
d'avoir la paix avec les Bernois qu'en abandonnant cet article et
(ju'il était cependant d'une importance infinie pour le bien de
l'Etat que les brouilleries et la mésintelligence qui duraient depuis
si longtemps finissent au plus tôt'.
Les moins coupables furent élargis des prisons après y avoir
demeuré quelques jours, sous soumission de se représenter et après
avoir été censurés de leur conduite qui parut partir plutôt d'un zèle
inconsidéré et mal placé que de quelque dessein formé d'exciter
des troubles dans l'État*, mais Berthelier n'en sortit, qu'au bout (Vuu
' R. C, M>1. :i7, f' 224. l^armi ceux Fiendaz, Xicoil Du Cfiesiu- et P. Giiiblet.
(lui parurent devant le Conseil à cette oc- {Note des éditeurs.)
casion, le registre cite avec Bertlieiier. ^ j^,-^^ iv, ^gg v» (21 .sopl.).
Jean fJusin dit Lamhert. Jean Fonlaniiaz, » Ibid.. fo 229 r".
.\iidri(M- l^liiiliier, Xicdias l\>rral, Martin * /6/rf.. fo 231 r" (28 .sepl).
178 PERTEMPR ET DE FOSSES uÉPUTÉS A BALE. \5ly3
mois eu faisant réparalion publique de sa faute devaut le Conseil
des Deux Cents '.
Cet incident retarda la réponse que le niai^istrat devait faire
sur le départ envoyé de Bâle, de sorte qu'elle n'y put être portée
qu'au commencement d'octobre par Claude Perteuq)s et Pernet
De Fosses ^ Ces envoyés eurent peu de satisfaction de leur voyag-e:
les seigneurs de Bàle leur répondirent (ju'ils n'avaient point douté
qu'après la lettre qu'ils avaient écrite à leurs supérieurs et les teni-
péramens raisonnables que les arbitres avaieni, [)ris, leur pro-
nonciation ne fût acceptée agréablement et que cette affaire, j)0ur
laquelle ils s'étaient donné tant de soins, ne fût entièrement finie,
mais qu'ils étaient très tachés de se voir autant tronq)és qu'ils
l'étaient dans leurs espérances. Que pour eux, ils étaient dans la
ferme résolution de ne pas changer la moindre chose dans la pro-
nonciation ; (pi'ils s'étaient déjà fait des affaires avec les Bernois
qui les accusaient de leiu- avoir fait tort et qu'ils ne voulaient pas
leiu' donner de nouveaux sujets de plainte en ayant la complaisance
de faire ce que l'on exigeait d'eux. Uu'en un mot, ils étaient lassés
de toute cette affaire et qu'ils ne voulaient plus s'en mêler. Ils refu-
sèrent même d'abord de recevoir la réponse que les députés de Ge-
nève leur portaient, mais ceux-ci leur ayant déclaré qu'ils n'avaient
aucun ordre de la reprendre, ils n'insistèrent pas là-dessus'.
Cette réponse ne r(»buta pas nos pères accoutumés à se roidir
contre les plus grandes difficultés. Le Conseil ayant consulté Calvin
sur ce qu'il y avait à faire, celui-ci répondit qu'entre les articles que
les arbitres avaient été priés de changer, celui qu'il jugeait le plus
important et sur lequel il était à propos d'insister encore, était
l'article qui parlait des terres de St-Victor et Chapitre étant dans
la ville, mais que pour les autres, il ne croyait pas qu'ils dussent
arrêter la conclusion du traité'. L'on envoya là-dessus de nouveaux
députés à Bâle, avec ordre de prier les arbitres de faire encore
quelques réflexions sur cet article duquel les seigneurs de Genève
' R.C., vol. 37, fo 2S2 r", 2-5(5 vo et De Fosses (9-10 oct.), Areliivps de Ge-
(23-29 oct.). iiève, P. ht., 11» 1309. {Note des éditeurs.)
' ïbid., fo 231 vo (28 sept.). * R. C, vol. 37, fo 2.S9 v».
^ Ibid., fo 244, et lettres de Peiteiups
i543 .\ouvi:i,i.K i)i':iMT.\ri().\ a iîai.k. i-j;)
ne reviendraient jamais, de vouloir aussi taire allenlioii à la itislice
des autres demandes' et, de proposer aux Bernois de se lelàcher
là-dessus puistju'on leur abandonnait riin|iortant article des fidé-
lités. Jean-Ami Gurtet et Louis Dufour, qui lurciil chargés de cette
négociation' et qui portèrent des lettres de reconnnandation pour la
Répul>li(jue,de Farel et de Calvin au nliuistr(^ Myconius, lerpiel avait
beaucoup de crédit dans Bàle et avec le(juel ces deux réformateurs
étaient dans des liaisons fort étroites % Cnrtet, dis-je, et Dufour
furent plus heureux que Perlemps et De Fosses. Les seigneurs de
Bàle, non seulement les écoutèrent, mais ils envoyèrent aussi Ber-
nard Meyer et Biaise Schôlli à Berne pour persuader aux Bernois
d'accepter le départ sous les conditions que les Genevois souhai-
taient*. Les Bernois convinrent que le mot dedans la vdle par rap-
port aux terres de St-Viclor et Chapitre serait effacf', mais ils ne
voulurent pas accorder ce qu'on leur demandait sur l'article des
emprisonnemens pour dettes et sur celui de l'astriction de ne point
avoir d'alliance qu'avec la ville de Berne '.
Les Conseils furent derechef assemblés pour prendre |iarli
sur cette dernière réponse et l'on convint en Petit Conseil el en
celui des Soixante, le 3i décembre, de l'accepter à la réserve de
l'article des emprisonnemens, sur lequel on résolut d'insister
encoi'e que les Bernois consentissent d'en demeurer à ce qui était
réglé par le traité d'alliance, puisque l'on se soumettait à l'article
de l'astriction, parce qu'il était ainsi arrêté par le même traité \
' Les clauses relatives à l'interdietioii encourageante de Meyer (ibid.. 31 oct.) que
lie pouvoir contracter d'autres alliances que l'on se décida à faire à Bliie une dernière
celles de Berue et au droit de l'emprison- tentative. La lettre de Oalvin à Bernard
nenient pour dettes. {Note des éditeurs.) Meyer ne se trouve pas dans sa correspon-
- R. C, vol 37, fo 270 v° (12 iiov ). dance imprimée. Quant à celle que Gantier
liOuis Dufour remplaça, bien a contre cunir attribue à Farel, nous ne savons d'oii no-
dn reste, Claude Roset, qui avait d'abord tre historien a tiré ce renseignement. {Note
été désigné; cf. ibid., f» 270 V. (Note des des éditexirs.)
éditeurs.) * R. C, vol. 37. f" 283 vo (1er Jéc).
' L'auteur a un peu mêlé ici l'ordre ^ Ibid., vol. 38, f» 7-8 (Iodée). Du-
des faits. C'est avant le départ de la nou- four et Curtel étant de retour, rendent
velle députai ion que Calvin écrivit à l'ar- compte de leur mission. Cf. Eidg. Abs-
bitre Bernard Meyer, sous le couvert de ihiede, t. IV, 1 d, n» 160, 1-3 déc. {Note
Myconius (R. C, vol. 37, fo 2i6 v», 17 des éditeurs.)
oct.), et c'est à la suite de la réponse peu " R. C, vol. 38. f" 20 n" el 21 r».
l8o LE CONSEIL GÉnÉhAL ACCEPTE LE DEPART. l544
Le i'" janvier de rrmn(''e siiivaiili' lo/j/j, le Conseil des Deux
Cents approuva cette résolution, et le lendemain ' le Conseil Général
du peuple y donna aussi les mains '. 11 en fut passé un acte au nom
de tous les Conseils pour ètie |)orté à Berne, lequel était conçu
en ces termes ' :
Nous Scindiques, Petit, Soixante, Grand nommes les deux cenlz, et
gênerai Conseil de Genève, certiffions n ung chescung ()ue ayans entendu le
contenus du despart dacté du '24 d'aougst 1543, ensemble la responce et dé-
claration dernièrement faicte par les magniflicques et trespuissantz Seigneurs
de Berne nous treschiers combourgeoys donne[e] audicl Berne du tier de
décembre procbainement passé, délaissant ce neanraoings ce que a pieu à
nousdictz combourgeoys en leur dicte responce amener de J'Iuistifz et à eulx
dangereulx secours à nous faict. Et semblablement que non sans cause n'est
contenu au Iraicté de la bourgeoysie que ne nous puissions allier aultre
part et que pour emimeration il nous ayt laissé l'evescbee de Genève et
aultres choses etc. car de cella au procès en est desja faict mention tant de
la defflance faicte a illustre Seigneur Charles allors duc de Savoex et non
contre Genève. Et aussi du secours et comment tieneve avant leur descente
avoit (léchasse l'evesque et avions desja l'eveschee entre nous mains
avecque d'aultres choses. Aussi l'on peult bien sçavoierque secours ne porte
pas que l'on ce aye à saisir et retirer les biens de ceulx que l'on va secourir.
Toutesfoys pour donner à cogaoystre à leurs excellences que noslre souve-
rain désir a tousiour esté et est encore de présent de vivre eu lionne ameur
et amictié avecque eulx et que pour les biens du monde l'on ne ce doibl
arrester que bonne paix et amiable voysniance ne soit entretenue, en
conliance aussi que nousdictz treschiers combourgeoys pour l'advenir
auront esgard aux grands costes missions fâcheries perdes et Iravaulx ipie
une ville de Genève de longs temps et continuellement a enduré supporté
et soubslenu, et daventaige voyant que lesdictes deux villes vivent soubz
une mesme religion christienne que admoneste tous (idelles à vivre en
bonne amytié aiant une vraye et charitable fraternité par ensemble. De
nostre bonne et spontanée volenté prenans les choses à la meilleur part à
nous possible, ccjnferissant ensemble ledict despart et dernière responce et
que jouxte icelle responce ce mot dedmis comprins audict despart soit osté
et cancellé. Et semblablement soit escript et inséré en icelluy touchant les
amprisouements poui' debles que ambes parties en demoi-enl jouxte le
contenu du mode de vivre et bourgeoysie comment ainsin toutes deux en
' R. C, vol. 38, fo 21 v». ' AiTlilves(ler,eiiève,P.H.,iiod3i9;
^ Ibid,, fo 23 r". doL-umeiit inédit. {Note îles éditeurs.)
iTl^l ACCKI'I'ATIO.N DKS IJKHNOIS. l8l
respoiidiieiil ;ï Heiiie par cleviiiil, les magnillicqiies el lionnores Seigneurs
ai-liil.ies de Uasle lesqiiieulx aussi ce repoitare[nt| estlictz honrgeoysie et
iiKiile (le vivre elc. Et que les instruments faict jusques au jour de la accor-
dante acceptacion aye[ut] lieu et vigueur el que de la recompence des mai-
sons des condampnés el liumpnis soil escripl autlict desparl. jouxte le,
contenus de ladicte dernière responce de Berne, liberallenient avons
accepté comment par ces présentes acceptons la reste du predict desparl.
l'romectanl le contenu d'iceulx fidellement oljserver sans il contrevenir. En
foy de quoy avons concédées ces présentes souliz nostre seaulx ce me-
credy second de janvier l'an de nostre Seigneur mil cinci| centz quarante
quallre.
J.esdictz Seigneurs Scindicques Petit Soixante Crand et tieiieral Conseil.
Il [);iiait par celle réponse (juc si les Bernois parlaiciil avec
liaiilciir aux (ïenevois (^l leur re|)i'ochaienl les services (|u'ils leur
avaieul rendus, les Genevois ne denieuraienl pas sans répartie el
osaient leur dire sans défour et d'une manière fort naturelle, ce
(pTil y avait à leur répondre là-dessus.
Le premier syndic Jean Goquet, Claude Perlemps et François
Favre furent nommés pour porter à Berne cette réponse ', el au cas
que les Bernois accordassent l'article cont<Milieux de la manière
qu'on le souhaitait, ils avaient ordre d'aller à Bàle pour remercier
les sei£»neurs de ce canton, leur déclarer qu'on était d'accord sur
l(5us les articles el prier les arbitres de signer le départ el de leur
en expédier une copie.
Les Bernois firent encore les difficiles sur cet article des
emprisonnemens; Pertcnq^s rev^inl à Genève pour avertir ses supé-
rieurs, laissant cependant ses deux collègues à Berne'. La (juestion
fut de nouveau examinée dans tous les Conseils, qui s'affermirent
à ne (Miinl passer cet article que conformément au traité d'alliance
et Perlemps repartit incessamment pour Berne avec cette dernière
réponse. Les Bernois se rendirent à la fin et l'article fut couché
de la manière cpie le souhaitaient les Genevois'. Les députés s'en
allèrent à Bàle avec des députés de Berne pour prier les arbitres,
' R. C, vol. -.iH, fo 26 yo. Genève, P. H., n» 1317, ta lettre aux trois
' Ibid., l» 35(20janv.). députés à Berue eti date ilu 29 janvier-
' Ibid., fo 38 v°. Cf. aux Arcliives de (Noies des éditeurs.)
l82 MODIFICATIONS ALI DKPAHT DE I 54 I ■ I •'^44
de la |)art, de l'un et de l'auLre élal, de signer le départ, ce que les
arbitres firent; après (|uoi Coquet, Pertemps et Favre partirent
pour Genève, apportant avec eux cet acte qui fut enfin le fruit d'un
travail non interrompu de près de quatre années'.
Aussitôt (pi'il lui Iraduit en français, on le lut dans tous les
Conseils et on l'approuva de nouveau, et le Conseil Général du
peuple le ratifia le i g février '. Le Petit et le Grand Conseil de Berne
le ratifièrent aussi de leur côté. Il n'est pas nécessaire de donner ici
le précis de tous les articles qu'il contenait, après l'extrait que nous
avons fait ci-dessus de celui (pii fut dressé en l'année i54i ' et avec
leipiel celui-ci convenait dans la plupart des articles. 11 suffira donc
d'en inarcjuer les diflerences de la manière la plus abrégée qu'il
nous sera possible :
Je remarquerai d'aijord qu'à l'égard des terres de St-Victor et
Chapitre, qui avaient fait le principal sujet du procès, les Genevois
se contentèrent presque à l'égard de tous les articles de ce qui
avait été décidé par le dé[iart de i54i. Il n'y en eut que deux ou
trois sur lesquels les arbitres, à la prière des députés de Genève,
donnèrent une explication plus favorable pour cette ville, celui qui
concernait les ronipures de gardes ou sûretés ' et celui de la chasse.
A l'égard du premier, au lieu que le départ de i54i n'attribuait
aux Genevois que le pouvoir de faire des informations sur ces
sortes de cas% les arbitres leur donnèrent celui de former le procès
complet et de condamner les prévenus comme ils le jugeraienlà
propos, mais sans avoir le droit d'aller plus loin, toute la procé-
dure devant être remise aux officiers de Berne aussitôt après la
sentence prononcée. Et par rapport à la chasse, en demeurant à
• R. G., vol. 38, fo 74 (15 févr.). — lion du Départ a été iiisérée par Gautier
L'uu des originaux du Départ de Bâle, du dans ses pièces justificatives. (Note des édi-
3 février 1544, se trouve aux Archives de leurs.)
Genève, P. H., n» t:îl9. Il est sur parctie- * R. C, vol. 38, f" 81 vo.
min, muni de six sceaux sur lacs de soie, * Voir plus haut, pp. 120 et suiv.
savoir ceux de Berne, de Genève el des * C'est ainsi que le traducteur du
quatre arbitres : Conrad Meier, Théodore Conseil a rendu le mot Friedhruch (viola-
Brand, Blasius Scholli et Jacob Riedi. tion de la paix publique) qui se trouve
Les Archives de Bâle et de Berne en possè- dans le texte allemand du départ. (Note
dent aussi chacune un exemplaire. Cf. Eidg. des éditeurs.)
Abschiede, t. IV, 1 d, n» lG(j. La tradnc- '' Voy. plus haut, p. 120, art. o.
l-)44 MODIFICATIO.NS Al. Olil'AHÏ \)K ift/ll. l83
ce qui avail, •■U' rég-lé aii|)aravaiil ', les aritiircs ajoiili'rciil quo
lorsque la ville de Genève souhaiferail de iaire chasser dans les
Forèls ou eanq)aynes des seigneuries de St-Victor el (iliapiire, elle
en devrait |)rier la ville de Berne ou ses officiers, el (|ue la per-
mission ne lui en pùl jamais être refusée.
Les arbitres ajoutèrent aussi un article concernaul l'élection
d'un secrétaire des premières appellations des terres de St-Victor
et (Chapitre, dont il n'était point fait de mention au départ de ir»4i,
et ils réglèrent que les deux villes établiraient alternativemeni un
secrétaire de ces appellations, c'est-à-dire que cet officier serait
choisi une aimée par les Bernois et l'année suivante par les (iene-
vois.
h]nfin, à l'égard des cures que les Bernois devaient remettre à
leurs alliés', elles furent spécifiées dans ce dernier dépari d'une
manière [)lus particulière savoir : (juatre de St-Victor : Chani-y,
(Jartigny, Laconnex et Troinex; ciiuj de (ihapilre, savoii' : Valleiry,
Onex, Lancy, Bossey avec sa filleule, etMoens; deux de Peney,
Malval et Russin, Armoy et Draillans, Neydens et Foncenex, avec
cette expresse réserve rpic si les Bernois avaient vendu ou aliéné
quelques déj>endances de ces cures, comme jardins, maisons ou
choses semblables, ils seraient obligés de restituer la valeur aux
Genevois.
Il est à projios de i-emarquer que les ciu-es ici mentionnées
étaient celles dont les Bernois avaient dépouillé les Genevois. Il y
en avait d'autres, tant de St-Victor que de Chapitre, qui ne leur
avaient jamais été ôtées et que les Genevois avaient toujours pos-
sédées tranquillement, desquelles il n'était point question.
Sur tout le reste, il n'y eut de changement qu'à l'égard de
l'article des emprisonnemens pour dettes qui fut décidé, comme
nous l'avons vu ci-devant', d'une manière conforme à ce que por-
tait le traité d'alliance, de celui des Vernets delà de l'Arve, dont
l'étendue fut réglée à cinq pas au delà du vieux fossé au lieu de
cinq toises, malgré la demande des Genevois à cet ég-ard ', et de
Voy. plus haut, p. 122, art. 11. = P. 181.
^f- P- ^-■^- * Voy. plus haut, p. 174.
l84 MOIJIFICATIONS AU Dlil'AHT DE I 54 1 . l'''>44
celui (les fugitifs à l'occasion de la condamnation des trois Aiticu-
lans, par rapport aux(juels l'article qui portait qu'ils ne devraient
<"tre condamnés qu'à des peines lég'ères et supportables, termes
trop vagues et peu prc'cis, fut explicjué de cette manière : que les
peines (jui pourraient leur être imposées ne devraient point être
corpor'elles, moins encore s'étendre jusqu'à leur honneur ou à leur
vie, mais tout au plus [)écuniaires, sans être pourtant excessives,
auquel cas la connaissance en serait remise aux arbitres. Il fut dit
enfin qu'après que les mêmes fugitifs auraient demandé pardon au
magisti'at de Genève comme ils y étaient oblig-és, et qu'ils seraient
rentrés en grâce, il leur serait permis de s'établir ailleurs s'ils le
souhaitaient et d'aller ensuite et venir librement et sûrement pour
leurs affaires et quand il leur plairait dans Genève.
De cette sorte, tout ce qui avait jusqu'alors altéré l'union et la
bonne intelligence entre les deux villes alliées parut réglé d'une
manière (ju'il y avait lieu de se promettre qu'à l'avenir l'on ne ver-
rait plus naître entre elles aucune nouvelle difficulté et que Genève,
dégagée de toute inquiétude au dehors et délivrée de la crainte de
voir son repos troublé au dedans par des esprits factieux et turbu-
lens, commencerait enfin de jouir à tous égards, après les peines
et les travaux qu'elle avait essuyés pendant une si longue suite
d'années, d'une paix profonde et assurée ' .
' Les événements considérables qui contestabjes des historiens favorables ou
forment la matière dn présent livre ont été hostiles au réformateur. On trouvera éga-
étudiés (le nouveau en détail par Amédée lement dans les Étrennes genevoises du
Ros;et dans son Histoire du peuple de Ge- même auteur des renseignements intéres-
néce, niais on ne voit pas que ses conclu- sants sur quelques points spéciau\. Il a
sions s'écartent sensiblement de celles de consacré en particulier dans ce recueif
Gautier. Roget a simplement développé (année 1877, p. 99 et suiv.) une notice à
l'examen des questions relatives au rôle Mnthurin Cordier, dont il a été question
joué par Calvin dans les premières années de plus haulj p. 137. Mous avons déjà cité
.son établissement à Genève et a la situation les travaux de M. Cornélius sur les débuts
nouvelle créée dans le domaine politique de Galviu a Genève, son exil et son rap-
et religieux par l'introduction de la ré- pel, et le mémoire de M. Emile Dunant sur
forme dans cette ville. Il s'est préoccupé les Relations politiques de Genève avec
surtout de contrôler à la lumière des faits Berne et les Suisses de 1536 à 1564. [Note
les assertions trop souvent hasardées et des éditeurs.)
LIA RE SEPTIÈME
a544:-1550)
ES dit'ticiillôs que les doux villes alliées avaieni
eues depuis si longleiniis euseiuble ayant été
réglées de la manière que nous l'avons vu sur la
'è fin du livre précédent, il n'était plus question que
d'exécuter de part et d'autre ce dont on était con-
venu. Pour cet effet, les Bernois envoyèrent une députalion à
Genève, composée de Jean-Francois Nœgeli, ancien avoyer',
Michel Augsljiirger, boursier et Jean Huber, conseiller du Grand
Conseil. Sur l'avis que l'on eut à Genève du départ de ces en-
voyés, on résolut de leur faire le meilleur accueil et la réception
la plus honorable (pi'il serait possible, pour leur marquer par là
cond)ien on était content de voir heureusement terminées toutes les
' Et non Jean-lîodolplie. son li-ère, l'acte passé le 7 mars loii (Arcliives de
cuMinie l'indique par errenr le registre du Genève, P. H., n» 1321), à ta suite des
Conseil, vol. 38, fo 86 r». Jean-l'"ran(;ois négociations poursuivies avec les commis-
.Naegeli, le conquérant du pays de Vaud, saires bernois. (Note des éditeurs.)
est en effet expressément nomme dans
l86 .VnCOHl) AVEC berne E.\ application du IJKl'AKT. 1 544
(lifficulLés (jui avaient jusque-là si (orL altéré la bonne inlelliyence.
Le capitaine général et les trois députés (|ui avaient été depuis peu
à Berne pour uiettre la dernière main au traité, huir allèrent au-
devant jusqu'aux limites du territoire de la ville, accompagnés de
(piel<|ues cavaliers ; ils arrivèrent à Genève le 25 février'. Après les
civilités et les complimens réciproques, l'on commença à |)arlcr
d'allaires. Les envoyés demandèrent au Conseil ([u'il leur remit la
quittance des hommages et fidélités et de l'argent dû par les ducs
de Savoie, dans laquelle la somme de la dette et la désig-nation de
l'instrument seraient exprimés, et les hommages avec les actes ([ui
en faisaient foi, spécifiés suivant l'article du traité par lecjuel les
seigneurs de Genève se dé|)ortaient en faveur des seigneurs de
Berne du droit qui leur était ac(|uis d'exiger d'eux et ces hommages
et le |)aiement de la dette, ce ipii fut exéculi'. Les commissaires de
Berne avaient demandé (pi'outre la (piitlance pure et simple, les
actes mêmes en ipiestion leui- fussent remis et (pi'on insérât une
clause dans la (|uittance cpii portât cassation et abolition entière de
ces actes % prétention insoutenable et très injuste : les Genevois
n'ajanl cédé par ce traité les hommages et la dette qu'aux Bernois
pendant i[u'ils seraient maîtres du pays, ces actes demeuraient
dans toute leur force par rapport au duc de Savoie. Ainsi, les
envoyés de Berne n'avaient aucun droit de demander qu'ils leur
fussent remis, et moins encore qu'ils fussent annulés. Aussi leurs
commissaires n'insistèrent-ils pas à une demande si mal fondée.
Cet article étant fini, les envoyés de Berne demandèrent
l'exécution de celui (jui regardait les Articulans et ceux qui, à leur
occasion et pour avoir embrassé leur |)arti, s'étaient depuis plu-
sieurs années exilés de leur pairie. A l'égard des derniers dont le
retour dans Genève avait été arrêté par le traité, à condition
cependant que le magistrat pourrait leur imposer telles peines
|)écuniaires qu'il jugerait à propos, le Conseil ne voulut pas user
de tout son droit et, à la |M-ière des envoyés de Berne, il les dis-
pensa tous de payer aucune amende, pourvu qu'ils vinssent en
' R. C, vol 38, fo 84-86. Outre Nae- fonctions de secrétaire. (Note des éditeurs.)
geli, Augsburger et Huber, le registre inen- * Ibid., f» 89 r".
tionne encore Jean Laiulo, qui remplit les
lâ^/| I.KS Alt IICI I.ANS KT II (.mis OBTIENNK.NT I.KI It (iKACK. 1S7
personiR' pirsentoi- leurs r('({ii('(cs dans lesquelles ils couFessassent
leurs l'ailles et en il('iiiaii(lasseiil iiardon. C'est ce ijui l'ut exéeiité à
réij;ard de la plupart d'entre eux, le atj février, le sautier les étant
allé quérir au pont d'Arvc, par ordre du Conseil, et les ayant con-
duits jusipi'à la maison de ville pour les i^aranlir d'èlre insultés'.
Avant qu'ils se [)résentasseiit devant le l'élit et le Grand
Conseil où se devait faire la cérémonie de leur retour en i^ràcc, on
voulut lire leurs requéles, pour voir si elles étaient courues de
la manière (ju'elles le devaient être, el l'on trouva que les mots de
g-ràce et de pardon ne s'y rencontraient point. Les commissaires de
Berne, à (pii l'on s'en plaignit, répondirent qu'ils leur avaient eux-
mêmes marqué la manière dans la(|uelle elles devraient être cou-
chées, mais qu'ils les feraient réformer conformément au traité et
à l'intention du Conseil, ce qui ayant été fait, les fugitifs coin|iaru-
rent en Deux Cents, où leurs recjuêtes ayant été lues et ayant
demandé de bouche pardon à la seigneurie à genoux, leur paix fut
entièrement faite. Après quoi, ils remercièrent les commissaires de
Berne des bons offices que les seigneurs de ce canton leur avaient
rendus'.
André et Claude Philippe, odieux à la Républi(|ue, tant pour
être fils de Jean Philippe, chef de sédition, exécuté à mort l'an
i54o, que pour être entrés eux-mêmes fort avant dans les desseins
de leur père, obtinrent aussi leur grâce en même temps, à la solli-
citation des envoyés de Berne, quoique André Philippe, coupable
de meurtre, comme nous l'avons dit dans le livre précédent', eût
rompu les arrêts qui lui avaient été donnés lorsque le magistrat
lui fit grâce de la vie. La somme même de cinq mille ('-eus, à
laquelle il avait été condamné, au cas qu'il quittât la ville, comme
il fit, fut réduite à celle de cinq cents écus applicables aux fortifi-
cations, et à quarante écus pour le fisc.
Par le traité, les seigneurs de Genève étaient laissés dans leur
entière liberté de permettre aux Articulans de riMilrer dans la ville ou
de les en bannir pour jamais. Comme ils avaient fait des maux in-
R. C. \<j\. .38, fo 90 V, 9i ro. » Voir plus liant, pp. 38 el 113.
Ibid., fo 9a.
hSiS suite du sujkt pkéckdknt. i544
liais à Iciii' |);ili'i(_', il scial>le (juils n'auraicuL pas du suiiliailni' d'y
revenir, [)iiis(|ii'ils no pouvaient être, après tout ce qui s'élail passé,
(|u'un objet d'hurri'ur pour tous les hoinièlesg'ens. Cependant l'incli-
nation naturelle que l'on a pcjur le lieu de sa naissance et l'ennui de
l'exil les portèrent à faire de nouveaux efforts pour obtenir leur
g-râce. L'un des trois était mort depuis peu de temps ; les deux autres,
lorscju'ils virent que le traité entre les deux états (Hait prêt à être
conclu, commencèrent à s'humilier et à prier les députés de Genève,
Coquet, Pertemps et Favre, (jui étaient à Jii'rne pour donner la der-
nière réponse de leurs supérieurs, d'intercédei- en leur Faveur auprès
du magistrat. Les députés, étant de retour, rapportèrent au Conseil
la prière que les deux Articulans leur avaient faite, avec une
requête de leur part, mais dans la disposition d'es|)rit où l'on était
dans Genève à l'égard de ces gens-là, il n'y avait aucunes apparence
(pi'ils pussent rien obtenir du Grand Conseil au(piel leur requête
devait être ensuite présentée, ce qui porta le Conseil ordinaire à
arrêter (ju'elle ne serait pas même produite à celui des Deux Cents ' .
Ce peu de succès ne rebuta pourtant ])as les deux Articulans,
qui comptaient de faire réussir leur demande par la voie des com-
missaires de Berne. Effectivement, (juand ces commissaires furent
arrivés à Genève, les iVrticulans firent présenter une nouvelle
requête au Conseil, par laquelle ils le priaient de leur faire restituer
leurs biens et de leur permettre de revenir dans Genève sans de-
mander aucun pardon de ce qui s'était passé. Le Conseil ordinaire -
n'iiésita pas à leur refuser leur re([uète par rapport à la permission
de rentrer dans la ville, se tenant à ce qui était arrêté à leur égard
par le départ de Bàle, savoir (ju'ou leur rendrait leurs biens \ Celui
des Deux Cents, où leur demande fut ensuite portée, confirma la
résolution du Petit Conseil, ce (jue l'on fit même, quoi([ue les
envoyés de Berne eussent appuyé la demande des Articulans par
les recommandations les plus pressantes; mais ces seigneurs étant
venus à la recharge, ils obtinrent enfin des Conseils que les Arti-
culans rentreraient dans la ville, à condition (ju'ils abandonneraient
à la seigneurie les prises qu'elle avait retirées des fonds (|ui leur
' R. C. vol. 38, f" 76 1-0. 2 ibid., f» 96 v».
l544 RÈGLEMENT DES APPELLATIONS DE s'-VICTOR. lS()
a|>|)ai(cii;ii('iil cl (|iit' cliaciin d'piLx donnerai! dcMix conis ériis pour
les Ibrlifications, ju^^cnicnl dont les envoyés de Berne reniercièrent
le niHi-islial '. Le jour (|ui siiivil cchii où ce jugement fut rendu, les
deux Arliculans présentèrent au (lonseil des Deux Ceiils une
re(juête soumise, par lafpielle ils demandaient pardon des ofFenses
(|u'ds avaient eoiiunises contre la seigneurie, ce qu'ils HrenI aussi
de bouche et en mellant les deiLx genoux en terre, priant le Conseil
de les recevoir en grâce et de les vouloir dis|)enser de payer les
deux cents écus auxquels ils avaient été condamnés. Mais ni leius
|)ri(M'es, ni l'intercession des envoyés de Berne, (ju'ils enq)loyèrent
pour obtenir cette dispense, ne tirent changer aux Conseils leur
n^solution '.
Les seigneurs de Berne ayant soutenu les intérêts des Arti-
culans avec autant de chaleur et autant de succès qu'ils avaient
lail, il ('lait naturel que ceux-ci fussent portés à leur en témoigner
leur reconnaissance. C'est aussi le parti qu'ils prirent après en
avoir obtenu la permission de leur magistrat : deux jours après
qu'ils furent rentrés dans Genève, ils en partirent pour aller à
Berne remercier les seigneurs de ce canlonde ce ([u'ils avaient fait
en leur faveur'.
Pour exécuter l'article du départ de Baie (pii concernait les
appellations de St-Victor et Chapitre, l'on convint avec les com-
missaires de Berne qu'elles se tiendraient tous les trois mois au
village de Troinex; qu'une année, le bailli de Ternier présiderait
et scellerait, et l'année suivante le conseiller de Genève ferait ces
fonctions; que celui qui présiderait introduirait les causes; que
(juand le bailli présiderait, la ville de Genève nommerait le secré-
taire, et réciproquement ; que l'assesseur serait choisi du consente-
ment des deux villes et que son office serait pour trois ans; enfin,
que les suprêmes appellations allant à Berne s'introduiraient |)ar-
devant le bailli de Ternier'.
Le prinri|)al article du traité qui restait à exécuter était le
rélabllssenient des seigneurs de Genève dans la possession des
R. G., Viil. :?«. fo 1(18. 3 ji,;^^ ,-,) |,y ^o_
Ibid., fn \\\ V". * lb,d., f" 89 V el P. Il,, 11" \:m.
igO REPOURVUE DES CURES RENDUES A GENEVE. 1 544
terres de Sl-Viclor el ChapiLre; aussi les commissaires de Berne
ordonnèi'ent au bailli de Ternier de leur rendre ces terres avec tous
leurs fruits et revenus, depuis le jour de l'acceptation du traité,
savoir les cures de Ghancy, Carli^iiy, Laconnex, Troine.x, Valleiry,
Onex, Lancy, Bossey, avec Evordes sa fdleule, Malval, Moens,
Draillans, Neydens, Foncenex el Russin, la valeur des aliénations
faites par les seigneurs de Berne de quelques portions de ces cures,
pendant qu'ils en avaient été les maîtres, ayant été fixée à neuf
cent et quarante écus d'or au soleil, lesquels les seigneurs de Berne
s'engageaient à payer dans peu aux seigneurs de Genève, soit en
argent conqîlant, soit autrement, de la manière dont on pourrait
convenir entre les deux états.
Le 28 mars, le bailli de Ternier, en suite des ordres que les
commissaires de Berne lui avaient donnés, réintégra la seigneurie
de Genève dans les terres de St-Victor et Chapitre au village de
Gartigny el à celui de Vandœuvres; après quoi, la seigneurie mit en
possession les châtelains qu'elle avait nommés pour exercer en
son nom la justice dans ces terres, auxquels le Conseil ordonna de
suivre le même ordre et les mêmes procédures que suivaient les
officiers de Berne du voisinage \
Le Conseil pourvut aussi de ministres les cures nouvellement
recouvrées, et voici de quelle manière : il ordonna que toutes les
églises de la campagne, tant de la souveraineté de Genève que des
terres de St-Victor et Chapitre, seraient desservies. Il établit un
ministre à Armoy, un autre à Draillans, un autre à Moens et Gen-
thod, lequel pourrait ])rêcher aussi à Collex, dépendance de Berne,
si les seigneurs de ce canton l'agréaient ; un à Troinex, qui servi-
rail Bossey, Evordes, Sierne, Vessy, Landecy et Onex; un à
Neydens, qui |)ourrait aussi servir quelque autre église voisine
dépendante de Berne, auquel cas ce canton contribuerait à ses
appointemens ; un à Valleiry, à Chenex, terre de Berne ; un autre
à Gartigny, Ghancy et l^aconnex, un à Vandœuvres et à Gologny,
un à Malval, Russin et Dardagny; un à Peney, un à Jussy (pii ser-
virai! à Poncenex et lui à (^éligny ".
' 1^ C, vol. -M, (0 i;!9 r". » Ibid., i» Ilil v".
l544 DEMANDES DES GENEVOIS A BERNE. I() I
Avant que los commissaires rie Berne partissent de Genève, on
les pria de convenir de certaines choses (jui n'étaient pas encore
bien rég'lées entre les deux états et qui pouvaient donner lien dans
la suite à des difficultés (pi'il leur était important de prévenir : le
principal article concernait les bornes des mandemens de Jussy et
de Peney et celles de Céligny et de Genthod, qui n'avaient point
encore été fixées, et sur lequel les officiers de l'un et de l'autre état
avaient tous les jours des démêlés. Mais les conimissaires ayant dit
que leurs supérieurs ne les avaient point cliarg-és de rien négocier
là-dessus, le Conseil résolut d'envoyer à Berne Jean Coquet, ancien
syndic, et Claude Roset, secrétaire d'Etat, pour apprendre les
intentions des seigneurs de ce canton sur cet article ' .
Ils avaient ordre en même tem|)s de savoir leur volonté sur la
prétention des gentilshommes seigneurs du voisinage, qui vou-
laient que leurs sujets taillables qui venaient habiter dans Genève
ne fussent point affranchis, quelque long- espace de temps qu'ils
eussent demeuré dans cette ville sans avoir été réclamés par leurs
seigneurs, les seigneurs de Genève prétendant, au contraire, qu'à
forme de leurs franchises et de la coutume ancienne, tout parti-
culier taillable qui se serait venu établir dans Genève, s'il n'était
demandé par son seigneur dans l'an et jour, fût absolument libre,
ses biens, en cas (pi'il vînt à mourir sans enfants ou sans faire de
testament, devant revenir à ses plus proches parents, et non point
au seigneur duquel il était né taillable.
Ils devaient ensuite prier les seigneurs de Berne de ne pins
donner à l'avenir asile aux particuliers de Genève qui avaient
commis quelque crime dans la ville ou contre la Mlle; que les
citations, affichées auparavant aux piliers plantés aux francliises,
contre les particuliers de Genève, ne se fissent plus de cette ma-
nière, mais par des lettres réquisitoires; qu'il plût aux seigneurs
de Berne de porter les gentilshommes de leur dépendance qui sont
obligés à faire hommage à la ville de Genève et qui font difticullé
de le rendre, à s'acquitter de leur devoir; qu'il leur plût de mé-
nager un accommodement entre le comte de Gruyère et la Ville, afin
' R. C vol. 38, f» 171 vo.
iga RÉPONSE DES UERNOIS. l5/l4
qu'il cessât de molester les particuliers de Genève qui avaient af-
faire dans ses terres; qu'il leur plût d'approuver que pour la com-
modité des sujets des deux états, les églises de leur dépendance,
voisines de certaines de St- Victor et Chapitre, fussent desservies
par les mêmes ministres de la manière que nous l'avons marqué
ci-dessus ; qu'ils voulussent accorder à l'église de Genève le mi-
nistre Viret, en donnant un autre en sa place à l'église de Lau-
sanne; enfin, (ju'il leur plùl tl'ordonner à leur bailli de Ternier, cpii
commençait déjà à violer le départ de Bâle par rapport à la ma-
nière de donner des ordres aux sujets de St-Victor et Chapitre, de
se conformer au dit départ, et pour cet effel qu'il ne donnât aucun
ordre aux sujets de ces terres immédiatement par lui-même,
connne il avait prétendu faire à l'occasion de certaines défenses
([ue les seig'ueurs de Berne avaient fail faire à tous leurs sujets de
s'enrôler pour le service d'aucun prince étranger, en ayant voulu
obliger les habitans de St-Victor et Chapitre à se rendre à St-.lulien
et à Gaillard pour être présents à la publication qui devait en êiré
faite, les j)riant que le départ de Bàle fût observé religieusement à
l'égard de cet article, comme à l'égard des autres, savoir (pie les
puitlications dans les terres de St-Victor et Chapitre étant ordon-
nées de concert par les deux villes, le bailli de Ternier donnât aux
châtelains de ces terres une copie de ces publications, lesquelles les
châtelains feraient faire ensuite sous leur autorité ' .
Tels furent les principaux ordres dont les députés Coquet el
Roset furent chargés. Ils partirent pour Berne sur la Hn d'avril et
furent de retour à Genève le 6 mai " ; ils firent le lendemain le rap-
port de leur gestion au Conseil, où ils produisirent le départ qui
leur avait été remis de la part des seigneurs de Berne, contenant
les réponses aux demandes qu'ils avaient faites \ A l'égard de l'ar-
ticle concernant les taillables, on leur répondit qu'il n'était pas
juste que les Franchises de Genève pussent porter aucun prc'judice
aux droits d'un tiers, tels (pie les seigneurs de Berne el leurs vas-
saux et feudataires étaient. Eirectivemeut, à (-onsuller les idées
■ R. C, vol. :i8, f'i {{% 136. 137, 139. celle réponse porte Ni ilale du 3 iii.ii. (Noie
' Ibid., fo 189 v". de.i fditciiis.)
' .\ri-lilves (le (leiiéve. I'. Il . ii" 1319;
Io44 RÉPONSE DES nEKNOIS. 11)3
naturelles, l'on ne saurait disconvenir que les Bernois n'eussent
raison, un étal pouvant donner, à la vérité, à ses sujets tous les
privilèges qu'il lui plaît, pourvu que ces privilèges ne privent per-
sonne, et surtout des étrangers, de ce qui leur appai-tiont légitime-
uieut. A nioius donc que les Genevois n'eusseul |mi [H'ouver d'une
manière claire et incontestable (juils avaient reçu des euq)rreurs
ce droit d'affranchissement, dans le temps que l'autorité de ces
princes était encore reconnue dans toute son étendue, et dans
Genève et dans les pays voisins, ce qu'ils n'alléguaient pas et que
je n'ai pas appris jusqu'ici qu'ils pussent appuyer sous aucun
titre, il est certain qu'ils n'avaient rien à répondre de solide aux
raisons que les Bernois pouvaient opposer à leur demande.
Sur la prière faite aux Bernois de ne point donner asile aux
particuliers de Genève rebelles à leur magistrat, ils réj^ondirent
qu'ils étaient prêts à cet égard d'observer ce qui était réglé par le
traité de i536.
Sur les citations affichées aux piliers des limites, ils convin-
rent d'en changer l'usage, conformément à la proposition faite par
les Genevois.
Ils s'engageaient aussi à obliger les gentilshommes et tous
ceux qui avaient quelque devoir à la ville de Genève de le lui
rendre. Ils promettaient de même d'agir puissamment auprès du
comte de Gruyère pour le porter à s'accommoder avec les Genevois,
et en effet ils y réussirent : peu de temps après, ce seigneur signa
l'accord ménagé par les Bernois, par lequel la ville de Genève pro-
mettait de lui rendre les filets qui lui avaient été pris lors(}u'il
avait chassé sans permission dans le mandement de Penej ' et cinq
cents florins pour le dédommager de divers frais qu'il avait sup-
portés, conditions auxquelles les seigneurs de Genève consentirent
pour le bien de la paix et pour ne pas voir davantage enlever les
biens et les effets appartenant à leurs citoyens qui avaient des
affaires dans le comté de Gruyère, comme la chose était arrivée à
diverses fois depuis plus de deux ans, à quoi le comte s'engagea
solennellement ' .
' Vuii |.liis haut. p. IIW. ^ R. C, vol. :î8. f" 203 r". 213 v".
13
104 LES BERNOIS ENVOIENT DE NOUVEAUX COMMISSAIUES. 1 5/|4
Sur la proposilion de faire desservir par les iiiêines ministres
certaines églises voisines de la dépendance des deux états, les Ber-
nois répondirent: qu'ils trouvaient j)lus à propos que leurs sujets et
ceux de Genève eussent de difFérens ministres, tant à cause de la
diversité des cérémonies des deux églises que pour éviter tout ce
pourrait donner lieu à l'altération de la bonne intelligence.
Ils accordèrent le ministre Virel pour six mois seulement et
aux conditions marquées ci-dessus, ce qui n'eut pas lieu, les Ber-
nois ayant révoqué la permission qu'ils avaient donnée à Viret, sur
l'opposition que fît l'église de Lausanne \
Sur la manière de faire les publications dans les terres de
St-Victor et Chapitre, ils répondirent qu'ils entendaient qu'après
que leur bailli de Ternier aurait informé les seigneurs de Genève
des ordres qu'il aurait à faire publier de la |iart de ses seigneurs,
les officiers de Genève pourraient ordonner aux sujets de ces
terres de se rendre aux lieux qu'ils trouveraient à propos pour
entendre la publication, laquelle, pourtant, devrait être faite en
présence du bailli.
Enfin, ils répondirent, .sur ce qui regardait la fixation des
bornes de Jussy et de Peney, que comme la chose ne se pouvait
bien exécuter que sur les lieux mêmes, ils renverraient à en con-
venir à Genève, où ils enverraient leurs députés sur la fin du mois.
Ces députés y arrivèrent en effet le 22 mai ' ; le Conseil nomma
aussitôt des conseillei's de son corps pour aller avec eux examiner
les limites. Il y eut aussi des commissaires d'extentes% nommés de
la part de l'un et de l'autre état. L'on fit d'abord la revue des
bornes du mandement de Peney, sur quoi il y eut de gi'andes con-
testations, quoique les bornes qui se trouvèrent plantées ne renfer-
' Viret ne fit effectivement que des a plusieurs sens, entre autres celui d'exper-
séjours d'assez courte durée à Genève, tise, évaluation. Dans les îles de Jersey et
dans le courant de Tannée 1344. Cf. R. C, Guernesey, ainsi que dans la Suisse ro-
vol. 38, fû 247 vo (13 juin) et 3tifi r» mande, extente désignait un état des reve-
(9 sept.). (JVoJe des éditeurs.) nus du domaine public et autres droits
" Ibid., f» 209 r» Les commissaires appartenant au souverain (cf. Godefroy,
bernois étaient Jean-François Niegeli et Dictionnaire). Il y a eu à Genève jusque
Jean-Rodolptie de Diesbacli. {Note des èdi- dans le XYIII^ siècle des commissaires
teurs.) d'extentes.ou commissaires à terriers, pour
' Extente ou estende, mot ancien qui la rénovation des fiefs. {Note des éditeurs.)
l54/l DISCUSSION SUR LES BORNES DE l'RNEY ET JI'SSY. I ()5
massenl jiiicuii Iciiildiic (|iii ne juin'il, pat' les anciennes recon-
naissances, être de la dépendance de ce mandement; cependani les
envoyés de Berne n'en voulaient point convenir, et ils piélendaient
en retrancher une grande étendue de terrain. L'on revint une
seconde fois et une troisième fois sur l(>s lieux faire le même
examen sans pouvoir rien ohlenir d'eux : (piand ou leur produisait
les actes qui faisaient foi des véritables limites, ils se mettaient en
colère et disaient (jue l'on faisait de ces actes comme des « nez de
cire », menaçant de s'en retourner'.
L'on alla ensuite faire le même examen du colr de Jussy et de
Corsinge, mais l'on ne put convenir de rien sur les lieux. Quand on
fut de retour à Genève, les envoyés de Berne se présentèrent eu
Conseil, où ils dirent qu'encore que les officiers de Genève eussent
prouvé qu'ils avaient fait des actes de juridiction dans les endroits
contestés de Jussy, ce|iehdant, comme il était certain (jue leurs
supérieurs en étaient alors en possession, c'était aux Genevois, qui
les eu voulaient déposséder, à faire voir leurs titres et à être
acteurs. Qu'ainsi, si le Conseil ne voulait pas s'en tenir à ce qu'ils
avaient dit, il avait les voies de se pourvoir devant la marche,
sur quoi ils demandaient réponse. Que pour ce qui regardait
Peney, ils étaient assez informés des bornes de ce territoire, où ils
avaient été plusieurs fois, et qu'ils avaient piouvé que les lieux
contestés appartenaient à Berne; qu'ils souhaitaient aussi avoir
là-dessus une réponse positive du Conseil pour la poiter incessam-
ment à leurs supérieurs \
Le Conseil les {>ria de vouloir bien que les droits de part et
d'autre fussent encore examinés pour ce qui regardait Jussy et, par
rapport à Peney, d'acquiescer à ce qui leur avait été clairement
démontré, à quoi ils répondirent (ju'il était inutile d'examiner
davantage les droits et les titres; qu'ils ne le pouvaient ni ne le vou-
laient, qu'ils priaient le Conseil de leur donner sa réponse par écrit
pour la porter à Berne, persistant à dire, par rapport au mande-
ment de Peney, que c'étaient eux (jui avaient fait voir clairement le
droit de leurs supérieurs'.
' R. C, vol. :î8. f" 21(1 Vf, -21-2 ro, 2 /jjy ^ fo 220 vo (29 mai).
^Iti ^■o- ' Ibid., fo 221 rû.
196 REGLEMENT DE CETTE CONTESTATION. l544
iVinsi l'on ne put. convenir de rien avec les envoyés de Berne.
Le Conseil des Deux Cents, auquel celte atlaire fut portée, trouva
que venant de sortir d'un si grand procès avec les Bernois (jue
l'était celui qui avait fini par le départ de Bàle, il fallait faire tout
ce que l'on pourrait |)our éviter d'entrer dans un autre avec eux,
comme les envoyés de Berne avaient insinm'' qu'on pourrait le
faire en intimant la marche à leurs supérieurs ; qu'ainsi il fallait les
prier de laisser la ville de Genève maîtresse de ce qui avait été
prouvé clairement lui appartenir et de traiter à l'amiable de ce i|ui
était douteux, c'est-à-dire de ce sur quoi les commissaires de |)art
et d'autre n'avaient pas pu s'entendre '.
Les envoyés de Berne ne voulurent point acquiescer à cette
proposition, de laquelle ils se chargèrent seulement pour la rap-
porter à leurs supérieurs. Cette affaire demeura ensuite pendant
longtemps indécise ; l'on pressait de temps en temps les Bernois de
se rendre à ce qui leur avait été montré sur les lieux, et eux, à leur
tour, sollicitaient les Genevois à acquiescer à ce qu'il prétendaient.
Les Bernois ne voulant rien retrancher de leurs prétentions, on
chercha dans Genève plusieurs expédiens pour accommoder les
uns et les autres: on leur proposa de laisser à cette ville le territoire
de Peney tel que ses commissaires l'avaient limité et de fixer celui
de Jussy de la manière que l'avaient marqué les commissaires de
Berne, mais l'on ne put rien finir là-dessus pendant toute cette
année. Ce ne fut qu'au mois de mars de l'année suivante ([ue les
seigneurs de Berne, ayant envoyé de nouveaux députés à Genève
pour visiter une seconde fois les limites de ces deux territoires, les
affaires furent enfin réglées en cédant aux Bernois un chemin de
Jussy (}ui avait été disputé de part et d'autre pendant tout le cours
de cette contestation avec une chaleur extraordinaire \
nuoic|uc les Bernois eussent répondu d'une manière à faire
connaître aux Genevois qu'ils n'abandonneraient jamais le droit
qu'eux ou leurs vassaux avaient sur leurs sujets taillables qui se
feraient bourgeois de Genève ou sur les fonds de la même (jualité
qui seraient achetés par des particuliers de cette ville, ce qui
■ W. C, vol :W, fo iU r». 2 Ibid., vol. 39. f" 55 et 61 r».
•544 AFFAIKE OE LA CHOIX DE MOENS. I O'T
était, coiiiiDC nous avons vu ci-dessus, conforme à la justice, les
seigneurs de Genève ne laissèrent pas de continuer à solliciter
leurs alliés de Berne d'avoir cet égard pour leurs Franchises que
de consentir (pie des fonds taillables possédés par des Genevois et
des gens qui avaient cette ancienne marque de servitude en fussent
affranchis s'ils n'étaient réclamés par leurs seigneurs un an et un
jour après avoir acquis la ijourgeoisie de Genève. Mais les Bernois
s'en tinrent à leur première réponse et ils écrivirent au Conseil une
lettre le g août', par laquelle ds marquaient que rien au monde ne
serait plus aisé aux Genevois que d'éviter les inconvéniens que
pourrait causer, soit an public, soit aux particuliers, la condition
laiilable des biens ou des personnes, en ne recevant bourgeois
aucun qui Fût de cette qualité et en faisant avertir tous les particu-
liers de n'acheter aucun fonds tadlable.
Au mois de juin de cette année l'on trouva une petite cioix
d'argent dans le villag-e de Moens, terre de Chapitre. Aussitôt que
les Bernois l'eurent appris, ils écrivirent à Genève qu'ils préten-
daient que ct>lte croix leur fût remise, comme leur appartenant par
le départ de Bàle, qui porte en termes exprès qu'ils auront droit
sur tous les trésors cachés qui viendront à être découverts, ce
([u'ils faisaient, non pas pour profiter de la valeur de cette croix,
qui était peu considérable, mais pour ne pas laisser perdre un droit
(|iii hnir était acquis par un traité authentique, auquel ils ne souf-
friraient jamais que l'on donnât aucune atteinte '. On leur répondit
que cette croix ne pouvait pas être mise au nombre des trésors
trouvés qui leur étaient réservés, mais que comme elle était de la
dépendance de l'église du lieu où elle avait été trouvée, il était juste
qu'elle fût employée à l'usage de cette ég-lise, et qu'ainsi on les
priait de trouver bon qu'on la vendît pour fournir aux frais de la
réparation du temple'. Les Bernois, après avoir résisté pendant
quelque temjjs à cette proposition, y acquiescèrent à la fin, en pro-
lestant que le don qu'ils faisaient de cette croix à l'église de Afoens
' R. G., vol. .'ÎS, fo 322 vo. L'original cette lettre est datée du 21 juin. Voir aussi
de celte lettre se trouve aux Archives de au n» 1339 une lettre d'Ambroise ImhofT,
Genève, P. H . no 134l . (Note des éditeurs. ) bailli de Gex. à ce sujet. (Note des éditeurs.]
' ArcllivesdeGenève, P.H.,nol341; » R. C, vol. 38, f» 266 vo. 288 r».
I()8 ON KKCJLAMK A FRIBOUKG LES DROITS DK LA VILLE. 1 544
ne préjudiciàt poini au droit (jui leur était acquis par le départ de
Bâle sur les trésors trouvés ' .
Quoirpie les Bernois déclarassent qu'ils voulaient observer les
traités religieusement, cependant leurs officiers du voisinage les
violaient tous les jours sans scrupule, non seulement en faisant des
actes de juridiction sur les terres de St- Victor et Chapitre, mais
même sur celles ipii appartenaient en toute souveraineté à la ville
de Genève, juscju'à arborer les armes de Berne sur le territoire de
Genthod'. Ces sortes d'attentats étaient à la vérité réparés lorsque
les Genevois s'en plaignaient, mais il n'en était pas moins vrai
qu'ils causaient de l'inquiétude et qu'ils ne pouvaient qu'éloigner
le retour de la bonne intelligence entre les deux états.
Pierre de La Baume étant mort en Bourgogne au mois d'avriP,
l'on crut la circonstance favorable poui- obtenir des Fribourgeois
la restitution des droits qu'ils retenaient à la ville de Genève à
l'instance de ce prélal. L'on envoya pour cet effet des députés à
Fribouig' qui eurent audience du Petit et du Grand Conseil, mais
sur l'opposition que fit à leur demande le procureur d'Auberive ' que
le pape avait nommé pour successeur à Pierre de La Baume, l'on
ne voulut point remettre aux députés de Genève les principaux
droits, leur abandonnant seulement certains procès et autres pa-
piers de moindre importance, ce qu'ils ne voulurent pas accepter".
Le procureur d'Auberive soutint que les droits que demandaient
les envoyés de Genève appartenaient à l'évêque et non pas au.x
Genevois cjui avaient renoncé à la religion catholique, et les députés
priaient les seigneurs de Fribourg, comme ils avaient déjà fait à
diverses fois, que ces droits leur ayant été z'emis de bonne foi par
la ville de Genève, ils lui fussent restitués de même. Mais l'intérêt
de la religion les empêcha d'être sensibles à tout ce que les députés
purent dire de nouveau là-dessus de plus pressant : ils persistèrent
à leur refuser leur demande et à leur dire qu'ils ne se dessaisiraient
'• R. C, vol. 38, fo 299 r". successeur de Pierre de La Baume au titre
' Ihid.. fo 195 V. d'évêque de Genève. Voir Muirnier, Les ('«('-
' IbicL, fo 186 vo. ijues de Genève-Annecy, Paris, 1888, in-8,
■* Archives de Genève, P. H., no 1333 p. 16. (Note des éditeurs.)
et 1336. (Note des éditeurs.) ^ R. G, vol. 39, fo 40 v».
' Il s'agit de Louis de Rye, neveu et
ir)4/| PRÉSENTS ni'KKUTS MX MACilSTKATS lîAl.ors. !()()
point (les (Ifoils (|iii ('■iHicril en i'a\('iii-(le r<''\(''(|ue jiisfjirà ce (luc le
procès qu'il y avait ciUrc ce prélat et la ville de Genève fût terminé.
Sur la Mouvolle (|u"apportèrenf à Genève de ce refus les dé-
putés qui avaient été envoyés à Fribourg-, l'on fut dans une grande
irritation contre les Friltourgeois et l'on parlait de les tirer en
cause devant une journée générale des Ligues', mais les circons-
tances n'ayant pas paru favorables et le succès de cette atlaire ayant
été jug-é en liii-niénie li-ès douteux, on ne la poussa pas davantage,
et elle demeura en suspens pendant une longue suite d'années.
La ville de Bàle s'étant employée avec autant de zèle et d'af-
fection qu'elle avait fait à terminer les difficultés que les Genevois
avaient eues avec les Bernois, il était naturel de lui en témoigner
de la reconnaissance, de même qu'aux magistrats de cette ville qui
s'étaient le plus mêlés de celte affaire. L'on avait d'abord pensé à
leur faire des récompenses en argent monnayé, mais sur l'avis que
l'on eut que des présens de vaisselle d'arg-ent ag-réeraient davan-
tage, l'on en fil fabriquer diverses pièces sur lesquelles l'on fit
graver les armoiries de Genève, et l'on distribua cette vaisselle de
la manière suivante : l'on en donna à la seigneurie pour la somme
de deux cents écus, à chacun des six arbitres une tasse du poids de
deux marcs, et à d'autres particuliers (|ui avaient aussi rendu ser-
vice d'autres petites pièces de vaisselle d'une moindre valeur. 11
n'y eut que le secrétaire de Bâie, qui s'était donné de très grands
soins, soit pour rédiger par écrit le traité, soit pour faire un grand
nombre d'autres écritures, auquel, sans s'attacher à lui faire une
récompense plus honorable qu'utile et proportionnée à ses peines,
l'on fit un présent d'une somme de quarante écus, semblable à celle
que l'on apprit que les Bernois lui avaient donnée. Ces présens,
soit faute d'argent, soit qu'il fallut du temps pour préparer autant
de pièces de vaisselle, ne purent être oflerts qu'au mois de mars de
l'année suivante'.
De toutes les affaires f[ui occupèrent les Genevois pendant
l'année i544, il n'y en eut |)oint (jui les intrigua davantag-e et qui
tuf suivie avec plus d'assiduité que celle du recouvrement du man-
' R- C., vol. 39, fo 5o. 2 /6id., vol38,fo3l8v<',vol.39,fo90.
200 ijé.makchks en fhan(;e pour la restitution de thiez. 1544
dément de Thiez. Des personnes (jui croyaient connaître la cour de
France persuadèrent au ( lonseil que la circonstance du temps était
ravoral)le ()oui' y réussir; d'ailleurs, les difficultés avec les Bernois
(|ui avaient teim en haleine les conducteurs de la République pen-
dant les années pi'écédentes étant finies, rien n'empêchait (ju'ils ne
pussent travailler à cette affaire, de laquelle il y aurait moins de
lieu d'espérer un lieureux succès plus on s'éloignerait du temps
([ue ce territoire avait été enlevé à la Ville, la longue possession
devant naturellement rendre la cause de l'évèque plus favo-
rable.
D'ailleurs, si la paix générale, dont on parla beaucoup pendant
cette année, eût été une fois faite et que le duc de Savoie se fût vu
par là rétabli dans ses états, toutes les espérances de recouvrer la
terre de Thiez se seraient évanouies, et il paraissait être de la pru-
dence, pour prévenir le coup, de profiter du temps que la Savoie
était encore entre les mains de la France, circonstance qui pouvait
changer tout d'un couj) et lorsqu'on y penserait le moins. L'on
députa donc au roi de France Jean-Ami Curtet et Ami Perrin pour
demander à ce prince la restitution de ce petit pays ' . Ces envoyés
eurent ordre de passer par Chambéry, d'y voir Reymond Pellisson,
président au sénat, magistrat avec qui le Conseil était en quelque
relation, et de lui demander des lettres de recommandation auprès
du roi.
Ils partirent de Genève le i"'' avril et, s'étant acquittés de
leur commission quand ils furent arrivés à Chambéry, le président,
qui les reçut avec beaucoup d'honnêteté, leur fit pourtant connaître
qu'il n'y avait pas bien de l'apparence qu'ils réussissent dans leur
commission; il ne laissa pas de leur accorder les lettres qu'ils lui
avaient demandées, par lesquelles il marquait au roi son maître
que messieurs les syndics et Conseil de Genève envoyaient leurs
députés vers sa Majesté pour demander d'être réintégrés dans la
seigneurie de Thiez, dépendante de l'évêclié de Genève, de laquelle
ils avaient joui depuis le commencement de la g'uerre, pendant
l'espace de trois ans, et dont ils avaient été dépossédés depuis, tant
' R. C, vol. 3«, f» 132 i-o.
i544 ciiiTKT i:r im:kisi,\ dkittks au iioi. 201
parce (m'olle esl cnclavro dans le Faucii^iiy, pays de l'ohéissauce du
roi, que parce que les seigneurs de Genève |)rofcssaient, une reli-
gion contraire à celle (jui avait fait donner à sa Majesté le glorieux
titre de roi très chrétien; mais (jue comme cette seigneurie leur
avait été ôtée pour être remise à l'évèque, qui était Fort avant dans
les intérêts de l'empereur, ennemi de la France, et que les Gene-
vois, au contraire, étaient fort attachés à son service, il avait ("ru
qu'il ne devait j)as leur refuser les lettres (ju'ils lui avaient deman-
dées et qu'il était obligé de rendre témoignage, comme il avait déjà
fait plusieurs fois auparavant, à leur zèle et à leur dévouement
envers sa Majesté, lesquels ils portaient à un si haut point qu'il pou-
vait dire, sans outrer les choses, que les propres sujets du roi n'en
avaient pas davantage, puisqu'ils lui donnaient avis de tout ce
qu'ils pouvaient apprendre de contraire au service de sa Majesté.
De sorte qu'il était persuadé que si le roi en avait affaire, ils s'em-
ploiraient avec |)laisir et empressement à faire tout ce (ju'il pour-
rait exiger d'eux ; que cependant, il avait fait sentir aux dits députés
les difficultés qu'ils pourraient rencontrer à obtenir ce qu'ils de-
mandaient, quoicjue sa Majesté fût très portée à leur faire plaisir
en ce qu'elle pourrait leur accorder sans blesser les lois de la jus-
tice ' .
Curtet et Perrin partirent de Chambéry avec ces lettres après
en avoir envoyé à Genève une copie au Conseil, qui approuva
qu'ils les présentassent au roi. Ils se rendirent à la cour, laquelle
ils trouvèrent peu disposée à les écouter, occupée qu'elle était dans
ce temps-là à repousser les troupes impériales et les Anglais, qui
avaient pénétré à la fois dans le royaume et qui le mirent à deux
doigts de sa perte, ce qui obligea le roi à signer le traité de Crespy
au mois de septembre suivant'. Aussi la suivirent-ils pendant plu-
sieurs semaines, de ville en ville, en Normandie, où elle était alors,
sans rien avancer. A peine leurs lettres de créance purent-elles
parvenir jusqu'au prince, et le ministre, qui était le comte de
' La copie de cette lettre, datée du de l'ellisson au Conseil. (^'Voiêdei edifeM/*.)
4 avril, se trouve aux Arctiives de Ge- ' Mezeray, Histoire de France, Paris,
nève, P. H., n° 1337, avec quelques lettres 1683, 3 vol. info, t. II. p. 1032. j
202 ItKSULTAÏ DlC LEURS DKMAKCHKS. 1^44
Saiiit-Pol ', le({ael leur fil quelque accueil el qui passait pour n'être
pas mal intentionné envers les Genevois, ayant été absent pendant
plusieurs jours de la cour, ils furent près de deux mois sans avoir
aucune réponse \ Le nonce du pape et le cardinal deTournon s'étaut
mrnic aperçu du sujet de leur députalion, firent ce ([u'ils purent
pour la traverser. Quelques Savoyards de considération, et entre
autres des conseillers de Clianihéry et d'Annecy, ayant appris aussi
ce (jui se passait, s'en allèrent en cour j)our faire échouer cette
affaire. Ils représentèrent que Pierre de La Baume étant mort,
prélal dont la conduite pouvait déplaire au roi par son attachement
aux intérêts de l'empereur, la seule raison qui aurait pu porter
sa Majesté à favoriser les Genevois ne subsistait plus, puisqu'on
ponri-ait donner à cet évèque un successeur d'un tout autre carac-
tère, au préjudice des droits duquel l'on ne saurait sans injustice
rétablir les Genevois, ennemis irréconciliables de la religion, dans
la possession d'un bien qui leur avait été si légitimement ôté et
dont ils n'avaient jamais été les maîtres que par pure usurpation.
Il n'était jjas possible que les pauvres envoyés de Genève,
gens ([ui connaissaient très mal le manège et les intrigues de la
cour et qui n'y avaient aucune protection, pussent tenir contre de
si puissans ennemis el (|ue la cour eut assez de facilité pour fran-
chir en leur faveur un obstacle aussi grand qu'est celui de la reli-
g-ion; aussi ne purent-ils obtenir à la fin aulre chose que des lettres
par lesquelles le roi accordait, à la vérité, aux Genevois la posses-
sion du mandement de Thiez, à condition qu'ils n'y fissent aucune
innovation par rapport à la religion, mais sous l'expresse réserve
du droit du tiers ; elles étaient conçues en ces termes' :
François par la grâce de Dieu roy de France duc de Savoye. A noz amez
' François de Bourbon, i-omle de ums imprévoyant, iiautain el fort jaloux
St-Pol, né en 1491, mort eu 1.^4i, lits puiné de son autorité. Membre du (Conseil du roi
de François de Bourbon, comte de Van- dès l.jl'.)^ il en fit partie jusqu'à sa mort,
dôme, et de Marie de Luxembourg, béri- malgré la défaveur passagère qui l'atteignit
tière du coujté de St-Pol et de la seigueurie en 1343. — Communication de M. le pro-
d'Enghien en Hainaut. Le comte deSt Fol fesseur F. De Crue. {Note des éditeurs.)
exerça des commandements militaires dans ' Lettre de Perrin et Curtet au Con-
ta plupart des guerres de François 1er, sait , du 16 mai, Archives de Genève,
mais il se montra capitaine assez médiocre. P. H., n» 1.324. (Note des éditeurs.)
C'était un caractère franc et généreux, ' Arcbives de Genève, P. H., ni>1326.
ir)44 I.KITHKS l'ATE.NTES Dli FRANÇOIS l'^''. aoii
et feaulx les président et conseilliers lenant nostro Court ele parlement de
Savoye séant à Chambery. salut et dilection. Noz treschers et bons amys les
scindiqs et conseil de la ville citté et commiinaulté de Genesve nous ont
faict dire et remonstrer par leurs depputez qu'ilz ont envoyez devers nous,
que ces jours passez vous avez saisy. mis et reduict en nostre main la terre
et seigneurie de Tbiez ses appartenances et membres deppendans située à
deux lieues près dud. Oenesve à eulx appartenant, mesmement encores
depuis la réduction du pais de Savoye en noz mains et obéissance ilz ont
joy et usé comme de leur propre chose et vray domayne en tout droyct de
souveraineté, au moyen de quoy ne peusvent bonnement sçavoir ne entendre
les causes et raisons qui vous ont esté motifves de faire led. saisissement et
les déposséder en leur 1res grant interest et dommaige. nous suppliant et
requérant surce leur voulloir pourveoir et impartir noz grâces et remèdes
convenables ayant esgard à la bonne volunté et singulière affection qu'ilz
ont tousjours eue et portée envers nous, noz affaires et service. Pour ce est
il que nous ce considéré inclinant liberallement à leur supplication et re-
(]ueste et ne vouUant souffrir ne permettre aucune cbose préjudiciable ne
dommaigeable leur estre faicte ne inférée de nostre part en ce que leur
toucbe et appartient, mais au contraire leur subvenir, ayder et favoriser en
tout ce que nous sera possible, vous mandons, commectons et enjoignons
par ces présentes que si ainsy est que depuis lad. réduction en noz mains
dud. pays de Savoye ilz ayenl tenu et possédé lad. terre et seigneurye de
Tbiez comme à eulx appartenante, estant de leur dict domayne tellement que
lors dud. saisissement ilz en fussent vraiz possesseurs, vous en ce cas les
mainmise, saisissement et tout autre empeschement sur ce mis et apposé de
vostre auctorité preallablement levez et ostez, et lesquelz nous voulons
estre par vous incontinant levez et ostez, levons et ostons à pur et à
plain.faictes souffrez restituez réintégrez et laissez lesd. scindiqs et commu-
naulté de Genesve en leur dicte possession, joir et user plainement et paisi-
blement dicelle terre et seigneurye de Thiez droictz prouffictz revenuz et
emolumens y appartenans sans surce plus les troubler ne empescher en
quelque manière que ce soit sauf toutesfois le droict de quil appartiendra
quant à la propriété de lad. terre et à la charge aussy qu'ilz ne innoveront
ne introduiront et ne souffriront estre faict, innové et introduict en icelle
aucune chose touchant le faict de la religion. Car tel est nostre plaisir.
Donné à S' Germain en Laie le xxiu* jour de may l'an de grâce rail cinq
cens quarante quatre et de nostre legne le trentiesme.
[Signé] De Laubespi.ne.
Par le Roy vous le S' de Chemans garde des sceaulx présent'.
' Pièce sur paiTliemin, scellée du grand sceau de cire jaune sur queue de parche-
min. lA'ciJe des éditeurs.}
2o4 l'ERKIN ET ROSKT DKPUTÉS A CHAMBERY. 1^44
Ami Perrin revint à Genève avec ces lettres, Curtet ayant eu
ordre de rester en France pour solliciter deux autres articles,
savoir la restitution des revenus de l'église de Genève, soit du
Chapitre, soit autres, situés dans les lieux enclavés dans les terres
de l'obéissance du roi, et l'exemption des droits de sortie du
royaume des marchandises appartenant aux Genevois'.
Perrin fut de retour à Genève le lO juin, apportant les lettres
dont je viens de parler'. Claude Roset et lui furent envoyés aussitôt
à Chambéry pour les produire au sénat où elles devaient être enté-
rinées, et en demander l'exécution. Le sénat ordonna d'abord
qu'elles seraient conmiuniquées aux gens du roi pour donner leurs
conclusions sur l'intérêt que pouvait avoir ce prince dans cette
affaire, selon lesquelles le sénat ayant ordonné que les députés de
Genève prouvassent, comme les lettres du roi le portaient expressé-
ment, que leurs supérieurs avaient possédé la seigneurie de Thicz
et qu'ils en avaient été spoliés, donnant quinze jours de terme pour
faire cette preuve. Le Conseil de Genève, sur l'avis (pi'il eut de cet
arrêt, écrivit à Perrin et à Roset de demander au sénat un com-
missaire devant lequel la preuve fût faite, tant par l'audition des
témoins que par la production de quantité d'actes qui faisaient foi
de la manière la plus claire de la vérité du fait, leur mandant ex-
pressément en même temps de n'entrer en aucune contestation sur
les droits de la seigneurie de Genève sur ce territoire, mais de se
tenir sinq^lement à la question du fait du possessoire et de la spo-:
liation, selon le mandement du roi \
Le tiers dont le droit était réservé par ces lettres était i'évê-
que. Comme Pierre de la Baume était mort depuis le mois d'avril,
ainsi que nous l'avons vu ci-devant', et que sa place n'avait pas en-
core été remplie, les chanoines résidant à Annecy et administrateurs
des droits de l'Evêché pendant la vacance du siège formèrent une
opposition à l'exécution de ce jugement du sénat', et c'est sur
' R. C, vol. 38, fo 2oO vo. ♦ p. 198.
'' La relation de Perrin au Conseil est ' Une copie tin texte de cette oppo-
transcrile dans le registre, ibid., i° 2oi. sition.en date du i juillet 1344, se trouve
{Note des cdileurs.) aux Archives de Genève, P. H., n" 1326.
" Ibid., (•' 200 r", 274 r»-. (Note des éditeurs.)
l544 I-E SÉNAT DE CHAMBÉrY REFUSE l'eNTÉRINEMENT. ao5
celte opposition, dont les députés de Genève donnèrent, avis à lenrs
supérieurs, iju'iis leur ordonnèrent de nouveau, selon l'avis de Cal-
vin et de Geneston son collèi^iie, de n'entrer dans aucune contes-
tation par rapport au droit de la seigneurie sur le mandement de
Thiez ' . Ainsi Perrin et Roset ayant toujours rel"us<'' de répondre aux
chanoines, le sénat ne décida rien sur la question qu'ils faisaient
naître. Il procéda même, nonol)Stant cette opposition en exé(Hition
de son arrêt, à l'audition de quantité de témoins et à l'examen de
divers actes qui faisaient foi de la possession et de la spoliation en
question, ce qui se faisait plutôt |)our la forme et pour exécuter à
la lettre les ordres du roi qui obligeaient les Genevois à la preuve,
que pour aucune nécessité qu'il y eût à le faire, le fait étant trop
récent pour n'être pas d'une notoriété publique. L'enquête «'tant
finie et lorsqu'il n'était plus question que de procéder à l'exécution
en revêtissant les seigneurs de Genève du territoire dont ils avaient
été spoliés, les chanoines obtinrent par leurs sollicitations qu'elle
lut suspendue, et le président du sénat ayant fait connaître aux
députés que ce corps ne passerait pas plus avant de lui-même et
qu'il attendrait d'avoir des ordres de la cour par lesquels il lui fût
mandé de procéder nonobstant l'opposition des chanoines, ils virent
qu'ils n'avaient d'autre parti à prendre que celui de s'en revenir'.
Cependant l'ancien syndic Curt(U, qui était resté à Paris, comme
nous avons dit, pour solliciter la restitution des revenus des églises
enclavées dans les états du roi, comme à Vétraz, Desing-y, etc., et
l'exemption des droits de sortie des marchandises, revint après
s'être longtemps fatigué inutilement à attendre là-dessus une ré-
ponse favorable de la cour. Il s'était flatté pendant quelque temps
d'y pouvoir réussir parce que le roi, à qui l'on en avait parlé, avait
donné quelque espérance d'accorder ce qu'il demandait. Curtet,
ayant appris que ce prince disait qu'il ne se souvenait pas de la
parole qu'il avait donnée là-dessus, avait promis un présent de
cent écus au seigneur de Montchenu, qui en avait été le témoin,
s'il pouvait en faire souvenir le roi. Il avait même plusieurs fois
écrit à ses supérieurs qu'il croyait qu'il était nécessaire de faire
' R. C. vol. 38, fo 286 vo. 2 Ibid., f» 308 v".
20fi SECOND VOYAGE DE CURTET EN FRANCE. 1^44
(juolques présenls aux principaux soigneurs de la cour, [)Our faci-
liter le succès de sa négociation, mais soil que l'on négligeât à
Genève de se servir de ces petits secours, soit (pu:" la chose elle-
même souffrît de g-randes difficultés, Curtet vit qu'il n'avait d'autre
parti que celui de se retirer. Des personnes de la cour qui parais-
saient bien intentionnées pour la ville de Genève et même pour la
religion, lui avaient dit qu'elles ne croyaient pas que le roi se portât
jamais à accorder à cette ville les revenus des ég-lises, parce que
par là il se rendrait odieux aux catholiques et se ferait des affaires
avec le pa[)e, de (|ui il ménageait alors beaucoup l'amitié, et qu'il
n'y avait non plus aucune apparence qu'il pût rien obtenir sur
l'exemption des droits de sortie des marchandises, puis([ue les sei-
gneurs de Berne avaient été i-efusés sur une semblable demande
qu'ils avaient faite à la cour, en faveur de leurs sujets des pays
qu'ils avaient conquis sur le duc de Savoie. Effectivement, après
avoir attendu pendant assez longtemps, le chancelier lui répondit
(jue le roi ne lui pouvait accorder sa demande, ni à l'un ni à l'autre
('gard. Il arriva à Genève sur la fin du mois de juillet et, dans le
rapport qu'il fit de sa députation, il n'oublia pas l'accueil favorable
et les civilités que lui fit Marguerite de Valois, reine de Navarre et
sn?ur du roi François I*", princesse d'un grand mérite qui connais-
sait très bien les abus de l'église romaine et qui lui témoigna beau-
coup de bonne volonté pour la Répul)lique'.
Le sénat de Chambéry ne voulant pas mettre les Genevois en-
possession de la seigneurie de Thiez sans de nouveaux ordres du
roi, comme nous l'avons dit ci-dessus, l'on résolut de renvoyer
Jean-Ami Curtet en France pour obtenir des lettres qui mandassent
au sénat de Chambéry de procéder à réintégrer les Genevois,
nonobstant ro])position des chanoines'. Calvin ayant appris que le
roi avait exigé, par les lettres de réintégrande qu'il avait accor-
dées, que l'on laissât subsister la religion l'omaine dans le mande-
ment de Thiez telle <]u'elle y était établie, fit là-dessus une forte
remontrance au Conseil pour le porter à ne s'engager à rien à cet
U. C, vol. 38, fo 29« vû, 299 r». « Ibid., fo 3U8 v" (1er aoflt).
l544 RÉSULTAT DE SES DEMARQUES. 20"]
égard, puisqu'on ne pourrait le faire sans contrevenir aux ordon-
nances pcclésiasli(|uc's et au devoir le plus essentiel fie la reliî-ion,
([ui doit porter les mai>istrats à faire tout ce ([ui dépend d'eux |)our
que la divinité soit servie de la manière la plus pure et la plus
digne d'elle. Mais le Conseil fil sentir à Calvin (pi'il irdjiil pas à
propos de parler là-dessus de la manière qu'il faisait, puis(|ue par
là on ne manquerait pas de faire échouer la chose ; (|ue la conser-
vation de la reliejion dans Genève dépendant beaucouj) de celle de
l'état, tout ce qui pouvait contribuer à la prospérité de la I\é])u-
blique, à augmenter ses forces et ses revenus, tendait par là même
au bien de la religion ; qu'ainsi il fallait bien prendre garde de ne
pas lui porter de préjudice par un zèle malentendu ; ([u'au fond, il
y avait lieu d'espérer que la véritable religion qui faisait tous les
jours de nouveaux progrès en France, venant à y être reçue, elle
ne tarderait pas non plus à s'établir en même temps sans peine et
comme d'elle-même dans tout le voisinage et, par conséquent,
dans le mandement de Thiez, auquel cas la difficulté (ju'il formait
n'aurait plus de lieu. Qu'en un mot, il était de la prudence pour le
bien de l'État de suspendre de quelque temps de s'expliquer de
cette aftaire aussi ouvertement qu'il le faisait '.
Curtet partit donc pour la cour vers le milieu d'aoùl avec des
lettres de reconmiandation du Conseil pour la reine de Navarre, le
cardinal du Bellay, le comte de Saint-Pol et antres seigneurs'. Il
trouva le roi en Champagne, à l'audience duquel il fut introduit à
Avancy, près de Châlons'. Ce prince ne lui répondit rien de posi-
tif, s'éLant contenté de lui dire que l'atïaire serait examinée en son
conseil. Comme la cour avait alors de très importantes affaires sur
les bras, étant actuellement occupée à négocier le traité de Crespy
avec l'empereur, il la suivit fort longtemps sans rien avancer.
Enfin, il obtint des lettres adressées au président de Chambéry,
' R. C. vol. 38, fu :Uo vo. nouz journées que sommes arrivez hier
'' Ibid., fo 315 ro. en caste ville de Epernay qu'est près de
'C'est ce que dit Curtet lui-nn'ine Challon en Champagnie de quattres lieues.
dans une de ses lettres au Conseil, datée Et aujourduys soiiiines allés à Avantcy où
d'Éperiiay, 31 août 1344 (Archives de Ge- estoit le Roy. » (Note des éditeurs.)
nève, P. H., n" 1324) : « Avons faictz par
2o8 TROISIÈME VOYAGE DE CURTET Ë.\ FRANCE. l544
par lesquelles le roi ordonnait de nouveau la réintég'rande deman-
dée'. Ces lettres étaient des lettres de cachet du roi; elles furent
écrites en celtQ forme et non en forme de patentes avec les sceaux,
parce que le sieur de Ghemans, garde des sceaux', était mortel
que le roi n'avait donné encore les sceaux à personne. Par ces
leltres, le roi ordonnait (jue nonobstant toutes les oppositions, la
réintégrande demandée fût exécutée.
Curtet les apporta avec bien de la joie dans Genève, sur la fin
de septembre % ne doutant pas qu'aussitôt qu'elles seraient pré-
sentées au sénat de Ghainbéry, elles ne fussent entérinées et que
l'exécution ne suivît incontinent. Il fut chargé de les porter lui-
même, mais il fui fort surpris quand il vit le président refuser
d'exécuter les ordres qu'elles contenaient, sous le prétexte que
c'étaient des lettres de cachet et que, pour un cas de cette nature,
il fallait des lettres patentes', sur ([uoi le Conseil se vit obligé de
renvoyer le même Curtet pour la troisième fois au roi, afin d'obte-
nir des leltres qui fussent dans la forme que le président et le
sénat de Chambéry exigeaient'. Il partit donc pour la cour de
France, qui était ambulante encore, comme elle l'avait été depuis
le commencement de l'année. Il eut de terribles difficultés à sur-
monter, le nonce du pape et les autres ambassadeurs des princes
catholiques ayant travaillé sur l'esprit des ministres pour faire
échouer sa négociation. On lui dit d'abord que, comme il se plai-
g'nail du président de Chamb<'>ry de ce qu'il n'avait pas voulu
exécuter les ordres du roi, l'on pouvait reg-arder ce magistrat
comme sa partie et ([u'il n'était pas de l'ordre de le condamner sans
l'entendre; qu'ainsi, avant (jue rien décider, il fallait attendre
d'avoir la réponse du président. Dans une autre conférence où se
' Une copie de cette pièce, datée du appelé à siéger au Coi»seil des Finances el
14 sept. 1544, signée : François, et con- d'Élat, et en 1.544, succéda à Montliolon
tresignée : Boclietel, se trouve aux Arclii- comme garde des sceaux, mais il mourut
ves de Genève, P. H., no i:{26. {Noie des dans la même année. — Conimunicalion
éditeurs.) de M. le professeur F. De Crue. (Note des
^ François Errault, s^ de Chemans, éditeurs.)
président au Parlement, fut mis en évi- ' R. C, vol. 38, !' 393 v».
dence lors de la crise gouverneinenlali' qui * Ibid.. (" 401 r" (7 oct.),
suivit l'année l.VtO. Eu février iSï.i, il fut ' Ibid., vol. 39, f" 14 r» (20 oct.).
Io4A NOUVELLES LETTRES PATENTES DE KKANKOIS l'"'. 200
trouvèrent les cardinaux du J3ollaj et de Tournon, il eut à essuyer
tout ce (jue celui-ci voulut dire de dur contre la relii^ion réformée
et à soutenir les fortes oppositions ({u'il apporta à la demande
comme contraire aux intérêts de la relig-ion romaine. Cependant,
après bien des délais, on lui accorda les patentes qu'il avait deman-
dées '. Il ne sera pas inutile d'eu rap|)orter les propres termes, tels
que je les ai lires de l'original qui est dans les archives' :
François par la grâce de Dieu Roy de France. A noz amez et feaulx les
président et conseillers tenant nostre court de parlement de Savoye séant à
Chamhery, salut et dillection. Noz trescherz et lions amys les scindic et
conseil de la ville cité et communaulté de Genefve Vous ont faict dire et
remonstrer que vous faictes difficultés de procéder à l'entérinement des
lectres patentes que leur avons faict expédier des le moys de may dernier à
vous adressantes cy attachées souljz le contreseel de nostre chancellerie, et
de les remectre suivant icelles en la possession et joyssance de la terre et
seigneurie de Thyez saisie et mise en nostre main par vostre ordonnance
soubz ambre que aucuns n'ayans droict en lad. terre se sont opposez aud.
entérinement, les(]uelz taschent par le moyen de leurs oppositions empes-
cher et retarder ausd. scindic et conseil de Genefve l'effect de nosd. lectres
et tenir la chose en longueur et involucion de procès à leur grant interest
préjudice et dommaige si ne leur est sur ce pourveu. Nous à ces causes
voullans subvenir ausd. scindic et conseil en cest endroict ainsi que les
bons, grans et agréables services qu'ilz nous ont faictz et la grande affection
qu'ilz nous portent le méritent, vous mandons commandons et enjoignons
que vous ayez à vuyder et décider lesd. opposicions, et sur la mainlevée
possession et joyssance de lad. terre et seigneurie deThiez leur faire droict
en la meilleure et plus briefve expedicion de justice que faire se pourra et
ainsi que verrez estre à faire par raison, le tout selon la forme et teneur de
nosd. lectres patentes. Car tel est nostre plaisir. Donné à Fontainebleau le
xviij^ jour de décembre, l'an de grâce mil cinq cens quarante quatre et de
nostre règne le trenteiesme.
Par le Roy en son conseil
[Sifpié] De Laubespine '.
Telle était la teneur de ces patentes. Quand Curtet fut de
retour à Genève, il fut envoyé aussitôt à Chambéry pour les porter
R. C, vol. 39, fo 94. grand sceau de cire jauue .sur queue de
» Archives de Genève, P. H., no 1326: parchemin et rénnie aux lettres patentes
document inédit. {Note des éditeurs.) du 23 mai par un sceau plus petit. {Note
^ Pièce sur parchemin, scellée du des édileitrs.)
210 NOUVEAU REFUS DU SENAT DE CIIAMUÉRY. i544
au prt'sident', mais co magistrat, quelque prière que fît Curlet et
({uel(jue espérance qu'il lui donnât que la République ne serait pas
ingrate de la facilité qu'il voudrait bien apporter à l'exécution de
la réintégrande demandée, ne lui voulut rien accorder. Il lui dit
que si cette affaire était examinée devant tout tribunal de justice,
la ville de Genève serait condamnée à cause de la religion ; ensuite
le député de Genève le pressant d'exécuter simplement les ordres
du roi, le président, cherchant de nouveaux subterfug'es, lui ré-
pondit que la j)atente n'était pas encore conçue dans la forme
qu'elle le devait être et que si l'on en pouvait obtenir une par
laquelle le roi lui ordonnât de n'apporter aucun empêchement au
rétablissement de la ville de Genève dans la possession du mande-
ment de Thiez, qu'il obéirait, ou que ces lettres continssent un
ordre par lequel sa Majesté mandât que les Genevois ayant été
dépouillés /)«/■ effet, ils fussent rétablis yoar effet, il s'engagerait de
l'exécuter à la lettre ' .
Cette r(''sistance du pr(''sident de Ghambéry à se conformer
aux ordres de la cour a (juelque chose de surprenant et me fait
conjecturer qu'il en avait de secrets qui leur étaient tout contraires,
y ayant beaucoup d'apparence que la cour de France n'avait
accordé les lettres dont Curtet avait été le porteur que pour amu-
ser les Genevois, le motif qui avait porté le roi à les dépouiller de
la seigneurie de Thiez, tiré de l'intérêt des ecclésiastiques et de la
relig'ion catholique, subsistant toujours. D'ailleurs, il y a lieu de -
croire que quehjue intérêt particulier se mêlait dans cette affaire :
du moins je trouve dans les registres publics que (juelques
conseillers de Ghambéry que Curtet en avait informés amplement
et qui lui avaient dit que sur les lettres du roi, la réintégrande
devait être exécutf'e sans difficulté, lui avaient en même temps
fait ententlre (|ue le refus du président ne venait que de ce que ce
magistrat ayant part aux revenus de Thiez, il les lui faudrait aus-
sitôt abandonner en cas de restitution '.
' R. C, vol. .39, f» 98 V" (12 janvier dit le registre, « la cognoissaiice de Dieu »,
1S45). étaient MM. de Boysoné (le célèbre .leaii
' llnd., fo 110 v». de Boyssonné), de Sève et du Vars. {Note
' Ibid. — (les conseillers, iiui avaient, des éditeurs.)
l544 RÉFLEXIONS SUR CETTK AFFAIRE. 211
Quoiqu'il en soit, les sei^^neuis de Genève voyant bien que
le succès de cette affaire était désespéré ne la suivirent pas plus
avant pour lors. 11 n'est point surprenant, au reste, (pi'elle échouât
comme elle fit, la Républi(iue n'étant élé soutenue de la recom-
mandation d'aucune puissance, pas même de celle des seigneurs de
Berne, ses alliés, envers lescfuels il ne paraît point par les rej^is-
tres que l'on fit aucune démarche pour obtenir d'eux leur interces-
sion anprès du roi, ce que, sans doute, l'on n'entj-eprit point parce
que l'expérience du passé fil juger que l'on aurait été refusé, les
Bernois n'ayant voulu se donner aucun mouvement en faveur de la
ville et république de Genève lorsqu'elle fut dépouillée de ce
mandement. D'ailleurs, dans la situation d'esprit où ils étaient en-
vers cette ville, bien plus portés à resserrer qu'à étendre les bornes
de son territoire, il n'était pas difficile de comprendre qu'ils ne
donneraient jamais les mains à rien qui pût lui donner un nouveau
lustre ou augmenter le moins du monde ses forces et ses revenus.
L'on sera peut-être surpris (pie je me sois étendu autant que
je viens de le faire à rapporter les circonstances d'une affaire qui
n'eut aucune suite et qui dès lors, presque, a été regardée sans
retour, quoiqu'on se soit donné de temps en temps divers mouve-
mens pour la remettre sur le tapis ; mais j'ai cru qu'il était impor-
tant de ne les pas laisser en arrière, afin que l'on vît avec quels
soins, quelle assiduité, quelles fatigues nos pères ont travaillé pour
transmettre à leur postérité un territoire plus étendu que celui
qu'ils lui ont laissé ; qu'aucun obstacle ne les a arrêtés et qu'ils ont
franchi avec une fermeté à toute épreuve — dirai-je avec une opi-
nijîlreté — digne d'admiration, les difficultés cpii naturellement de-
vaient abattre leur courage et les rebuter absolument. De semblables
exemples ne pouvant être que d'un grand usage dans l'histoire
d'une ville sujette par sa petitesse à se voir dans tous les temps
inquiétée dans la possession de ce qui lui appartient ou occupée à
poursuivre la restitution de ce qui lui a ét(- enlevé, de semblables
exemples, dis-je, sont très propres à animer le courag-e, la cons-
tance et la fermeté dont ceux qui gouvernent la République ont
besoin dans de semblables occasions.
Quoiqu'il y eût beaucoup moins d'apparence de réussir dans
212 DKMARCHES POtlH LA KKSTITUTION UES REVENLiS DES l'xiLISES. 1.^44
ce que le (lépiitf' (lui'Iel avait demandé, touchant les revenus des
ég-lises, ([ue dans le rétablissement du possessoire de Thiez, [puis-
que le chancelier lui avait déjà refusé sans détour la chose, comme
nous avons vu ci-devant', cependant le député ne se rebuta pas :
comme le roi avait un grand besoin des troupes suisses, il en
ménag'eait les officiers auxquels il accordait un libre accès auprès
de sa personne; c'est ce qui fit espérer à Curtet qu'il pourrait, par
ce moyen, obtenir quelque g'ràce de ce prince. Pour cet effet, il
tâcha, pendant tout le temps qu'il fut à la cour, de g'agner leur
amitié et de les engager à rendre service à Genève ; il en trouva
plusieurs disposés à le faire et, entre autres, un nommé Wilhelm
Gheseaulx, de Fribourg-". Ces capitaines en nommèrent six d'entre
eux, lesquels, au nom de tous les autres, vinrent à la cour faire la
demande ([u'ils s'étaient chargés de faire en faveur des Genevois.
La cour leur donna (pielqnes bonnes paroles, ce (pii leur fît croire
qu'il y avait quelque espérance de succès ; les lettres même, par
lesfpielles le roi accordait aux Genevois leur demande touchant le
reveiui des églises, étaient déjà dressées et il n'était plus (Question
que de les sceller. Cette affaire se |iassa au second voyage (|ue fit
Gurtet à Paris, mais les choses changèrent absolument de face au
troisième : les mêmes officiers suisses ayant voulu presser de nou-
veau la même demande, ils furent absolument refusés ' et dès lors,
la restitution des revenus des églises fut l'egardée comme une
affaire désespérée '.
Toutes les fois que l'on parlait de la paix générale, autant de
fois prenait-on dans Genève des mesures et redoublait-on de dili-
gence pour se garantir des suites fâcheuses qu'elle pouvait avoir
pour la ville. Il semblait qu'elle ne serait pas plus tôt arrivée que
l'on aurait le duc de Savoie aux portes, puisque l'on ne doutait pas
que son pays ne lui fût alors rendu; c'est ce qui fit que durant toute
' P. 206. déboires du paiivie envoyé de Genève au
^ R. C, vol. 158, f» IÎ94 r". cours de ses trois missions successives.
' Ibid., vol. 39, fo 40 r». Ces lettres sont conservées aux Archives
* Ou trouvera dans la correspondance, de Genève, P. H., n" 1324. lîoget en a
que nous avons déjà citée, de Jean-Ami donné quelques extraits dans son Histoire
Gurtet, dit Bothellier, avec le Conseil, de du peuple de Genève, t. II, pasxim. (Note
curieux détails sur les démarches et les dex éditeurs.)
iJî^lA I.VOIIKTIDES l'OI.ITIUlES. 2l3
collo jiiiiK'i', Ton Fui dans une grande attcnlion à loul ce (|ui se
passait entre les |)riMces à ce sujet. Curtet, pendant (m'il fut à la
cour de France, eut soin d'inForuier le Conseil de ce (|u'il put ap-
prendre à cel égard. Les inquiétudes redoublèrent lorscfue l'on
appritque le traitéde paix de (^respy était signé <'ntre renipcit iir et
le roi de France; l'on aurait souhaité, au cas (jue les Suis.ses eus-
sent été compris dans ce traité, que la ville de Genève eût eu le
même avantage, et l'on était sur le point de prier les seiijiieurs de
Berne de ne pas onhiier à cet égard ses intérêts, lorsque rmi apprit
ijn'il ir(''tait point i|iieslioa encore, dans le traité de (^rcspy, de la
paix générale.
Les mêmes raisons qui rendaient les Genevois attentifs à ce
qui se passait dans l'Europe leui- tirent prendre diveises mesures
pour la sûreté et la garde de la ville, au cas que le duc de Savoie,
venant à être rétabli dans ses états, voulût entreprendre ([uelque
chose contre elle. L'on fondit, pour cet effet, douze nouvelles pièces
de canon et l'on travailla aux fortifications avec une diligence ex-
traordinaire : l'on obligea les particuliers les |ilns aisés à fournir
des ouvriei-s pour ce travail à leurs dépens et les autres à mettre la
main à l'œuvre eux-mêmes; l'on ordonna à tous les particuliers
d'avoir chez eux nue j)rovision suffisante de blé et de denrées et
l'on résolut de ne recevoir aucun à la bourgeoisie f{u'il n'en eût pour
le moins six coupes ; enfin l'on fit une revue exacte des dizaines et
des armes des particuliers; l'on congédia les bouches inutiles et les
étrangers qui pouvaient être suspects, et l'on obligea tous les
autres à faire un serment exprès à la seigneurie de défendre la ville
en cas de nécessité ' .
Lorsque les affaires du dehors donnent bien de l'occupation à
un état, il ne peut pas beaucoup tourner son attention à celles du
dedans; aussi, pendant tout le cours de cette année, se passa-t-il
très j)cu de choses à cel égard qui méritent d'être remarquées. L'on
fit pourtant, sur les remontrances des ministres, un règlement
coulri' les usures approuvé dans tous les Conseils, par lequel les
intérêts étaient réglés pour le plus haut au cimi pour cent par an '.
' R. C, vol. ;J8, fo 178 vo. 2o0 r°. « Ibid., f» 79 vo, 81 r».
2n9, 261 vo.
2l4 ÉVÉNEMENTS SECONDAIRES DE l'aNNÉE. 1^44
L'expérience ayant fait voir que les affaires publiques de quelque
importance avaient besoin, avant d'être portées au Conseil ordi-
naire, d'être digérées dans un conseil moins nombreux afin que
l'on pût prendre de meilleures résolutions, l'on en établit un, com-
posé de six conseillers du Conseil ordinaire, de ceux (jui avaient le
plus de lumières et de connaissances des affaires, auquel on donna
le pouvoir de délibérer en premier lieu de toutes les choses qui
souffraient quelques difficultés et qui demandaient le secret'.
Les particuliers ayant tous les jours des difficultés les uns avec
les autres au sujet des censés el autres revenus liypothéc[ués sur les
maisons des faubourgs qui avaient été abattues l'année loSO, d'où
naissaient quantité de procès intentés par ceux qui avaient des
hypothèques contre les propriétaires des maisons abattues, l'on
commit, à la prière du seigneur lieutenant, devant lequel roulaient
la plupart de ces procès, (juatre des principaux membres du Conseil
j)Our faire un règlement là-dessus'.
Claude Pcrtenq^s, capitaine général, étant mort cette année,
Ami Bandière fut élu en sa] place % lequel jouit peu de temps de
cette dignité, étant venu à mourir quelques semaines après qu'il en
fut revêtu. Ami Perrin lui succéda', lequel, abusant du crédit que
lui donnait son emploi au point (jue nous le verrons dans la suite
de cette histoire et d'une manière (pii lui fut funeste, donna lieu
aux Conseils de supprimer pour toujours cette charge.
De nouvelles troupes suisses devant aller en France au service .
du roi et ayant demandé permission de passer par Genève, on la
leur accorda agréablement dans la vue que l'on avait d'obtenir la
restitution du mandement de Thiez ; elles y passèrent au mois de
juillet'. Deux mois auparavant, l'on avait, dans les mêmes vues,
reçu avec beaucoup d'humanité un grand nombre de Français et de
Suisses qui avaient été blessés à la bataille de Cerisolles en Pié-
mont, qui fut donnée entre les troupes de l'Empereur et celles du
roi de France, laquelle celles-ci gagnèrent. Ces blessés qui pas-
' R. G., vol. 39, fo 70 v°, 72 r». * Ibid., f» 280 v», 281 vo (8-9 juillet)
* Ibid., fo 13 ro. ^ Ibid., f» 289 ro.
» Ibid., vol. 38, f» 240 r» (6 juin).
l5/|4 DÉMKI.KS DE CALVIN AVEC SEBASTIEN CIIATILLON. 2l5
saionl |)ar licnève en retoiiniaiil clioz eux t'iirciil recueillis dans
riiùpilal, où ils furent pansés aux dépens de la Ville'.
Les traîtres de Peney avaienl Fail à Ii'ur jmlrie une yiiern' si
cruelle tju'il n'y avait aucun pardon pour eux, le temps et les
années n'eftagant point dans l'esprit des bons ciloyens l'idée de
leurs crimes. Aussi, (piand on en pouvait saisir <piel(pu's-uns, le
Conseil ne leur faisait aucune yràce : c'est ce (pré|)rouva cette
année un nommé François Dupra, lecjuel ayant été convaincu, laiit
par des témoins que [)ar sa propre confession, d'avoir abandonné
la ville du temps de la g'uerre pour se joindre aux traîtres de Peney
et à ses autres ennemis et de s'être trouvé avec ceux qui vinrent
pour la surprendre au mois de juillet i53/i et en d'autres occasions,
fut condamné à avoir la tète tranchée au Molard et son corps mis
en quatre quartiers, la tête devant être clouée aux murailles de la
ville et les quartiers attachés à des pieux en (piatre endroits diffé-
rents du territoire. Cette sentence fut prononcée de dessus le tri-
bunal et exécutée le 28 juin '.
Cette année, les ministres eurent des démêlés considérables
avec Sébastien Chàtillon, natif de près de Nautua en Bugey, mi-
nistre et régent du collège, lesquels méritent d'avoir |)lace dans
cette histoire'. Cet homme avait quelques sentimens particuliers
sur le Cantique des Cantiques de Salomon, qui lui paraissait ne
devoir point être mis au nombre des livres canonicfues, son auteur,
selon lui, ayant l'esprit plein de pensées mondaines et n'étant rien
moins qu'inspiré de l'Esprit de Dieu lorsipi'il le composa. Chà-
tillon n'expliquait point aussi la descente de Jésus-Christ aux
enfers à la manière des autres ministres. Sur le bruit que ces sen-
timens commençaient à faire par la ville, Calvin pria le Conseil de
lui permettre d'entrer en lice avec lui pour le convaincre qu'il se
trompait et le ramener de ses erreurs, et afin de désabuser en
" R. C, vol. 38, fo 172 1-0, 178 r» » R. C, vol. :î8. f» 266 v», 268 v".
(24-29 avril). — Le registre parle de ces ' Nous avons déjà signalé plus haut,
fuyards blessés, uon pas comme étant des p. 161, le grand ouvrage de M. Ferdinand
Français et des Suisses, mais au contraire Buisson sur Sébastien Castellion. {Note des
des lansquenets impériaux. {Note des édi- éditeurs.)
teurs. I
2l6 SUITE DE CETTE AFFAIRE. l'^A4
même temps ceux (jiii auraient ]>u être imbus de ses opinions, il
demanda tjue la dispute fùl publique. Le Conseil, qui sentait
(ju'une dispute sur des matières de cette nature pourrait plutôt faire
naître des doutes dans l'esprit du peuple (juc l'éclairer, ne voulut
point qu'elle se fît en public et ne la permit qu'à condition qu'elle
fût renfermée dans la Compagnie des Ministres'.
Le Conseil avait bien eu raison d'en user de cette manière :
la dispute ayant été ouverte et suivie pendant quelque temps, les
tcnians ne |iureut convenir de rien. (Jliâtillon persista dans ses pen-
sées, et la contradiction produisit des aigreurs et des animosités
qui allèrent si avant, que Calvin expliquant un jour, le 3i mai, en
la Compagnie un passage de saint Paul, Cliâtillon, ijui n'approu-
vait pas l'explication que ce ministre donnait, le contredit, sur quoi
la dispute s'étant échauffée, Cliâtillon se mit à invectiver d'une
manière cruelle les ministres et, les opposant à saint Paul, il leur
dit (|u'au lieu d'imiter ce g'rand apôtre dans leur conduite, ils fai-
saient tout le contraire de ce qu'il pratiquait : que saint Paul était
humble et que les ministres étaient fiers ; que saint Paul était sobre,
mais tjue les ministres n'aimaient que la bonne chère ; que saint
Paul était chaste, mais qu'ils étaient débauchés ; enfin, que cet
apôtre était persécuté, mais que les ministres persécutaient les
autres'.
Quoique Calvin fût le principal tenant de cette dispute et l'an-
tag-oniste le plus redoutable de Châtillon, il est cependant très cer-
tain que les reproches de débauche ne s'adressaient nullement à
lui ; la simplicité de sa vie, sa frugalité, son éloignenient des plai-
sirs, son attachement infatigable au travail le plus appliqué et le
plus suivi étaient des qualités qui brillaient en lui d'une manière
trop éclatante et trop connue à tout le monde pour que' ses plus
grands ennemis eussent eu assez peu de pudeur pour oser l'ac-
cuser des défauts opposés, mais il est certain, en même temps,
qu'il y avait des ministres dans Genève qui donnaient lieu, par leur
vie mondaine et peu digne de leur caractère, à avoir de leur con-
' R. C-, vol. 38, fo 4Svo. ^ Ibid., fo 231 r».
l5/|4 CIIATILI.ON EST DKl'OSK. 21 y
duito une idt'c si odieuse; c'est ce ([ui païail par les registres pu-
blics de celle année et par ceux des suivantes ' .
Calvin se plaii^nit vivement en Conseil du procédé de Chàl il Ion
et le pria de n'-pr-iuier pai- son aulorih' un scandale aussi public que
celui (pi'il avait donné, taisant sentir que la relin-ion ne pouvait
l'Ire (pie méprisée si l'on pouvait impunément insulter ceux (pii la
prècliaienl. Le Conseil, |)our porter un jugement plus droit, résolu!
d'entendre contradicloirenient les parties un autre jour, et cepen-
dant il ordomia cpi'à l'avenir il se trouvât toujours un syndic, un
conseiller et un des secrétaires du (Conseil à la congrégation, afin
de prévenir |jar leur présence de semblables désordres et, au cas
qu'ils ne les pussent |)as empêcher, de les rapporter au mai'is-
Irat'.
Quelques jours après, les ministres d'un côté et Chàtillou de
l'autre ayant été ouïs amplement en Conseil, celui-ci leur fit pre-
mièrement de fortes exhortations aux uns et aux autres à oul)lier
toutes les aigreurs et les animosités qu'il y avait eu entre eux et à se
pardonner réciproquement pour vivre dans la suite en bonne intel-
ligence, sous peine de procéder contre eux plus avant s'ils ne défé-
raient à ces ordres. Ensuite, pour ce qui regardait Chàtillon, le
Conseil déclara (]u'il trouvait sa conduite fort blâmable et son pro-
cédé très mauvais, les ministres s'y devant prendre d'une toute
autre manière qu'il n'avait fait lorsqu'ils se faisaient des censures
les uns aux autres, outre qu'il n'avait point prouvé ce qu'il avait
avancé contre ses collègues; qu'ainsi il lui interdisait le ministère,
puisqu'il en faisait un si mauvais usage, et le déposait de sa charge
de régent. Cet arrêt lui ayant été prononcé en présence de ses par-
ties, (Chàtillon demanda d'être ouï dans ses répliques, mais, sur
l'opposition des ministres, le Conseil demeura à sa première réso-
lution'. Un mois après, il quitta Genève' et se retira à Bàle, où il
continua de soutenir divers sentimens contraires à ceux qui étaient
' Gautier fait allusion ici aux iniuis- i/i e» 189, et les Cahini op., Annates,
très Moreau. de la (lluse. Chaiiipereau. pp. 3o0 et 447. {Note des éditeurs.)
Mégrel et Ferrou, au sujet desquels on peut * R. C, vol. 38, f» 237 v».
consulter Roget, ouvr. cité, t. II, pp. 173, ' Ibid., f» 246 V».
* Ibid., fo288 vo (14 juillet).
21
8 LA FEMME DE PIERRE AMEAUX. 1 544
reçus de la plupart des docteurs réformés sur la prédestination, le
franc arbitre et l'impunité des hérétiques.
Une autre affaire bien sing-ulière et que je ne saurais passer
sous silence, fit beaucoup de bruit cette année dans Genève, (tétait
une hérésie d'un genre bien différent de celles que l'on pouvait
imputer à Sébastien Chàtillon et qui était soutenue par une femme
dont les opinions fanatiques ne sont peut-être pas sans exemple de
nos jours : c'était une nommée Benoîte, femme d'un conseiller du
Petit Conseil qu'on appelait Pierre Ameaux. Elle était dans la
pensée (jue tous les hommes étaient ses maris par rapport à ce qui
fait le fondement de l'union conjugale, ce qui lui faisait soutenir
les maximes suivantes : qu'il lui était permis de faire part de son
corps, du moins à tous les fidèles, et qu'en cela consistait la com-
munion des saints dont parle le symbole des apôtres, autant qu'à
leur faire |)art de ses biens, cette communion ne pouvant pas être
parfaite que toutes choses ne fussent communes entre eux, biens,
maisons, possessions et corps, et que les fidèles n'avaient atteint le
plus haut point de la charité que lorsqu'ils en étaient venus là ; que
cette communion ne devait être interdite à personne, pas même à
ceux qui sont unis entre eux par les liens du sang- les plus intimes ;
que, quoicjue cette union de corps fût surtout innocente et sainte
quand elle était entre les fidèles, c'est-à-dire entre des personnes
qui professaient la religion réformée, cependant elle le pourrait
être quand l'un des deux ne la professerait pas, la partie fidèle,
comme le dit saint Paul, sanctifiant celle qui ne l'était pas; que
quand un homme ou une femme souhaitaient l'un de l'autre cette
union, la chose ne pouvait jamais être refusée sans crime, puisque
le premier commandement (jue Dieu donna aux hommes fut
celui-ci : « Croissez, multipliez et remplissez la terre )> ; enfin,
qu'elle pouvait s'abandonner à son penchant avec d'autant moins
de scrupule que les enfants de Dieu, du nombre desquels le Saint-
Esprit l'assurait qu'elle était, étaient dans l'impossibilité de pécher.
Ces maximes n'étai<Mit pas chez cette dame des princi])es de
pure spéculation : elle était jeune et d'un tempérament à les mettre
souvent en pratique; elle cherchait les hommes sans pudeur aucune
et elle tomba à diverses fois dans le crime de l'adultère. Aussi sa
1044 **ES OPINIONS SINGULIÈRES. 2 I <)
vie scaiidalouse til un si t;r;m(l liruil (|ue le magistrat la (it iiioUre
en prison, où, ayant été interrog-ée, elle ne nia point d'avoir débité
des maximes si extraordinaires ; elle se contenta de dire qu'elle ne
se souvenait pas de l'avoir fait ou cpie, si elle était tombée dans de
si g-rands désordres d'imagination, elle l'avait appanîinmenl fait
n'étant pas dans son bon sens, mais pour les faits dont elle était
accusée, elle les nia tous constamment. Elle fut assez heureuse
cette fois pour que le Conseil regardât toutes les propositions
qu'elle pouvait avoir avancées comme l'effet du dérèglement de son
cerveau et qu'il passât légèrement sur les faits dont elle était accu-
sée. Sans entrer donc dans un examen plus exact de sa conduite,
il la fit élargir des prisons et exhorta son mari, qui ne la voulait
plus, à la reprendre, ce (}ui fut contre l'avis de Calvin, qui croyait
qu'il y avait lieu au divorce ' .
Cette première scène se passa au mois d'avril ; son mari la
reprit et fit bien des efforts sur lui-même pour la su|)porter dans
ses faiblesses pendant le reste de l'année. Enfin, cette femme lui
étant devenue insupportable, soit |)ar la conduite infâme qu'elle
continua d'avoir, soit parce qu'elle dissipait le bien de la maison
— car elle croyait en conscience ne pouvoir pas refuser de son bien,
et juscju'au dernier sou même, à quiconque lui en demandait —
étant ainsi également libérale et de son corps et de sa bourse,
Pierre Ameaux ne pouvant plus souffrir une conduite si déréglée,
se plaignit au Consistoire de la vie libertine de sa fenmie et de-
manda d'être séparé d'elle. Cette femme ayant été citée au Consis-
toire le 22 décembre", elle avoua tous les faits dont elle était
accusée; elle dit qu'il était vrai qu'elle avait poussé la débauche
avec plusieurs hommes jusqu'aux dernières extrémités et qu'elle
ne croyait point avoir fait en cela aucun mal ; qu'il n'y devait avoir
entre les fidèles aucune nécessité, c'est-à-dire qu'aussitôt qu'on
' R. C, vol. 38, f» 172 v, 180. elle, mais ce mémoire porte la date du
' Le dossier du procès criminel de 20 déc. 1543 et non du 22 déc. 1544,
Benoîte Anieaiix (Archives de Genève. comme le dit Gautier. Ce n'est d'ailleurs
n» 385) contient en elt'et un mémoire du que la copie du procès-verbal de la séance
Consistoire au Conseil, dans lequel sont du Consistoire, registre de 1543. fo 149.
relatées les propositions soutenues par (Note des éditeurs.)
2 20 SON PROCÈS. 1 544
savait (|irils souhaitaient, ([uelque chose, la cliarité devait obliger
les vrais chrétiens à satisfoire, autant qu'ils le |)Ouvaieut, les désirs
de leurs frères et (|u'il n'y avait pas moins de dureté et de crime à
rebuter ceux pour les(juels on l'accusait d'avoir trop de complai-
sance qu'à refuser à un pauvre le boire et le maiii^er ; fpie l'homme
et la femme, comme dit l'Ecriture, n'étant (|u'une chair, ils ne sont
pas inoms nécessaires l'un à l'autre que la nourriture l'est au
corps ; (pie loutes les filles qui, étant parvenues à l'âge de dix-huit
ans, ne se marient point et les veuves qui ne se li(înl pas au |)lus tôt
à un second époux commettent \in péclii' horrible, e1 (ju'on peut
dire qu'elles tombent dans le véritable crime de luxure. Elle ajouta
à toutes ces propositions celles qu'elle avait été accusée de soutenir
au mois d'avril précédent et cpie nous avons déjà rapportées, et
étant pressée d'alléguer les raisons sur lesquelles elle fondait une
morale si monstrueuse, elle répondit plusiems fois que c'était
l'esprit de Dieu qui les lui avait r(''vi''l(''es, aux inspirations duquel
ceu.x qui avaient, comme elle, atteint le plus haut degré de la vertu
n'avaient qu'à s'abandonner absolument, assurés qu'ils devaient
être que cet esprit s'étant rendu le maître de leurs affections, tous
les mouvemens qui s'exciteraient dans leur cœui- ne pou\ aient être
que légitimes ' .
Le Consistoire fit ce qu'il put pour la faire revenir de ses éga-
remens, mais tout ce qui lui fut dit là-dessus, et par Oalvin et par les
autres ministres, ne fit aucun effet. Le cas étant des plus atroces,et
de ceux, par conséquent, (pii ne peuvent pas être expiés par une
simple censure ecclésiastique, mais (pii doivent être renvoyés au
magistrat pour infliger au prévenu des peines proportionnées, le
Consistoire en donna connaissance au Conseil. Cette femme fut
mise en prison et soutint dans les interrogatoires qu'elle subit tout
ce qu'elle avait annoncé devant le Consistoire. Quand son procès fut
instruit, autant qu'il le devait être, le Conseil le fit consulter par un
avocat', comme l'on avait accoutumé défaire dans ces temps-là,
surtout dans des cas singuliers et extraordinaires comme celui-ci,
pour savoir ce qu'il pensait sur la peine dont était digne la dame
' R. C, vol. 39, fo 76 v. ■•' Ibid., f" 106 v°.
l545 SENTENCE PORTEE CONTRE ELLE. 22 1
Ameatix. L'avocat donna son senlinionl par érril, qui poi'Iail (|ii'il
t'tait fàclieux ([ue l'on n'oùl pas accoutumé de punii- l'adiillrrc
d'une manière plus sévère (piedu fouetet dubannissemenl, |)iiis(pie
c't'lait un crime capital de rompre l'union conjugale, et (pi'il sei'ait
nécessaire de Faire une loi là-dessus plus propre à en détourner (jue
celle (pii avait eu lieu jusfpi'alors ; que cependani, (|uoique la loi ne
fût pas encore faite, il estimait que cette femme ayant aggravé son
crime par la longue continuation, l'ayant connnis avec jjlusieurs
et, ce qui était pire encore, persévérant dans son mauvais train
— ayant même tenté de séduire des hommes dans la prison, comme
le g-eôlier, dont la femme était en couches — et dans ses maximes
détestables, sans espérance d'amendement, soutenant (pi'une telle
conduite n'était point mauvaise, elle était digne d'un très sévère
châtiment corporel puisque des sentimens si indignes tendaient à
bannir toute sorte d'honnêteté parmi les honnnes et à introduire
une confusion brutale et énorme. Qu'ainsi ces deux crimes, l'adul-
tère qualifié de persévérance et d'obstination désespérées et ces sen-
timens horribles qui n'allaient pas à moins qu'à renverser toutes
les lois divines et humaines, méritaient un tout autre châtiment
que le fouet et le bannissement, peine qui, bien loin de lever le
scandale, ne ferait que l'augmenter.
Le Conseil, après avoir lu cet avis et délibéré fort longtemps
sur le parti qu'il devait prendre, condamna enfin la femme Ameaux
à la peine portée par la sentence dont je vais transcrire le contenu :
« Nous scindiques et juges des causes criminelles de ceste cité de
Genève ayans vheu le presses formé par devant nous à l'instance du s"' lieu-
tenant contre toy Benoyte femme de Pierre Ameaulx et tes responces spon-
tanées par plussieurs foys reilet-ees par lesquelles nous appert avoyer per-
pétrer cas abliominable que pourroyt tomber en grand scandalle entre les
vrays cristiens méritant pugnicion et separacion des tidelles, à cest ell'ect
toy Benoyte condampnons à debvoyer ta vie durant estre estroictement
constitue[e] prisoniere enchaenne[e] à une, chaenne de fert et c'est pour
donner exemple aux aultres que tel cas voulderoient comecstre. »
« Et à vous seig"' lieutenant commandons nostre présente sentence fere
mecstre en exequucion '. »
' Arrliives de Genève, Procès criiii.. ii» 38.o.
222 BANNISSEMENT d'uN ANABAPTISTE. 1 545
Celle sentence fut prononcée le 24 janvier i545 entre les deux
portes de la salle du Conseil par le syndic Tissot; il est au reste
remarqué dans le registre que cette femme ne fut pas condamnée à
une plus grande peine parce qu'on la soupçonnait être dans quelque
aliénation d'esprit'. Il n'est pas surprenant, en effet, que l'on jugeât
que des sentimens aussi dér(^glés partaient d'un cerveau qui n'était
pas tout à fait sain, quoiqu'il fût d'ailleurs très possible et qu'il
y eût beaucoup d'apparence que ces sentimens étaient bien volon-
taires, du moins je vois peu d'excès et de crimes dont on ne pût
diminuer l'atrocité en supposant qu'ils sont mêlés d'un peu de
folie.
(Quelques jours après, cette femme continuant dans ses senti-
mens extravagants, la sentence rendue contre elle fut de nouveau
confirmée et l'on permit à son mari de prendre une autre femme \
Cependant ses parens s'étant, dans la suite, vivement intéressés
pour elle, ils eurent le bonheur d'obtenir du Conseil de lui faire
grâce des prisons [)erpétuelles en lui défendant de retomber dans
les vices pour lesquels elle avait été châtiée, sous peine de la vie.
Le Conseil des Deux Cents, où elle fut aussi regardée comme fana-
tique, confirma la même grâce le 2 ■y juillet '.
11 y avait dans ce temps-ci dans Genève des fanatiques de
plus d'un genre ; ils étaient alors connus sous le nom d'anabap-
tistes. Au mois de janvier de celte année, l'on en saisit un ([ui avait
été banni depuis peu de la ville, sous peine du fouet, parce qu'il
refusait de prêter serment devant le magistrat et qu'il répandait
par la ville même, par des écrits, un sentiment si dangereux; il lui
condamné à avoir le fouet dans la prison, à être banni, sous peine
de la vie, et ses livres à être brûlés* .
Voici de quelle manière Calvin en parle dans une de ses let-
tres imprimées, adressée à Farel ^ :
' R. C, vol. 39, fo 103 ro. daté du 21 janvier 1546 (Oalvini op.,
* Ihid., vol. 40, fo llSb yo. t. Xll, n" 732). tandis que les registres du
^ Ibid., f» 169 vo et 196 r». Conseil prouvent que l'atlaire de Bellot a
* Ibid.. r» 109 r" ; le registre appelle en lieu en janvier l.')4.^; il y a eu sans
ce personnage Tyvent Bellot. (Note des edi- doute erreur de plume de la part du réfor-
teurs.) njafeur. (Note des éditeurs.)
^ L'oriainal latin de cette leltre est
l545 LETTRE DE CALVIN A CE SUJET 22.3
« Un anahaplistc, dit-il, ayant exposé ses livres en vente, fut
pris à ma jiersuasion. Vous savez [lar expérience ([uelle sorte de
gens sont les anabaptistes; je renianpiai dans celui-ci une férocité
que je n'avais encore vue en aucun autre. Gomme je l'invilais avec
autant de douceur qu'il m'i-lait possible, selon ma coutume, à
parler, il ne daigna non plus entrer en conversation avec moi que
s'il eut eu alYaire avec un animal destitué de raison. Etant amené
au Conseil, il voulut se seoir auprès du premier syndic, d'où ayant
été écarté, il répondait quand il lui plaisait, en trois mots, aux
questions qu'on lui faisait; le plus souvent il ne disait pas seule-
ment une [larole et, contrefaisant l'inspiré et affectant des airs de
pro|)hète, il roulait les yeux et tournait la tête d'une manière ridi-
cule. Ensuite, je le mis sur la matière du serment et, comme je lui
demandais si la loi de Dieu nous enseignait le chemin cpi'il faut
suivre pour parvenir à la vie éternelle, il proféra cette proposition
exécrable : que l'Ancien Testament était aboli. Alors je lui citai
cet endroit de saint Paul à Timolhée : que la parole de Dieu était
utile pour rendre l'homme parfait en toute bonne œuvre, et quoique
je le pressasse de répondre à ce passag-e, je n'en pus pas tirer une
seule parole. Ensuite, je donnai une explication de la pensée de
saint Paul, si naturelle et si aisée que tout le Conseil fut convaincu
de l'ignorance opiniâtrée de cet liomme et qu'il fut surpris de son
impudence. »
« Se voyant pressé de la sorte, il changea de discours et, selon
l'ordinaire de ceux de cette secte, il se mit à blâmer la conduite des
ministres et à dire qu'il n'y avait personne qui vécût plus agréable-
ment et avec plus d'aise qu'eux. Je répondis en peu de mots, non
pas tant pour prendre en main la défense de notre cause que pour
réprimer la pétulance de cette bête féroce; ensuite il m'accusa
d'avarice, ce qui fit rire tous les magistrats, qui savaient que j'avais
refusé des présens considérables qu'ils m'avaient voulu faire pendant
le cours de l'année, et je l'avais fait d'une manière si sérieuse que
je les avais assurés que je ne prêcherais point qu'ils ne cessassent
de me presser là-dessus. Ils n'ignoraient pas que non seulement je
n'avais pas voulu recevoir une libéralité extraordinaire, mais ([ue
même j'avais cédé une partie de mes g'ag'es, juscpi'à la somme de
224 REMONTRANCES DE CALVIN SUR LES MAUVAISES MŒURS. l545
vingt écus, de sorte qu'il s'attira la juste indignation de tout le
Conseil. Je ine contentai de répondre doucement que s'il était en
ma place, il aurait du bien, et que ce n'était pas une marque d'ava-
rice que d'être pauvre quand on avait tous les moyens en mains
d'être riche comme je les avais. Ensuite j'ajoutai que j'aurais une
belle occasion de l'accuser de larcin, puisque je pouvais le con-
vaincre par des preuves sans réplique qu'il avait vendu de ses livres
à un prix (pii montait sept fois au-delà de leur valeur, et qu'il n'avait
pas tenu à lui de les vendre davantage. Je le pressai fortement de
défendre son innocence s'il se sentait en état de le faire. Comme il
ne disait mot, selon sa coutume, je commençai à le mettre sur le
sujet de la prétendue perfection des auabaptistes, mais comme il
avait fait voir d'une manière assez claire et assez convaincante son
obstination, le Conseil prononça contre lui une sentence de bannis-
sement. Cet homme-là ne l'ayant point exécutée, mais ayant été
trouvé dans la ville deux jours après, il fut condamné au fouet, ses
livres furent l)rùlés en sa présence et il fui, banni sous peine de la
vie. C'est un homme ou plutôt une bête brute d'une malice
désespérée. »
J'ai cru que Calvin, entrant dans cette affaire dans un plus
grand détail que les registres publics et le récit de cette scène pou-
vant servir à faire connaître le caractère des anabaptistes, desquels
nous avons eu occasion de parler quelquefois, je ne ferais pas mal
de joindre à ce que j'avais dit de celui-ci ce que Calvin en rapporte..
Le vice de la luxure était aussi très commun, et il n'est pas sur-
prenant qu'une ville autant plongée dans la débauche que l'était
Genève avant (pie la religion eût été épurée des superstitions du
papisme n'eût pas pu être sitôt purgée de ce vice et qu'on apportât
une aussi grande résistance à la réformation des mœurs à cet
égard tpie Fou le fit cette année et les suivantes. Calvin, ne pouvant
plus souffrir une vie si licencieuse, fit de fortes remontrances au
magistrat pour le j)rlei' de faire de nouvelles ordonnances plus
sévères que les précédentes contre les paillardises et les adultères,
qui se multipliaient tous les jours davantage de la manière du
monde la plus scandaleuse, jusque-là qu'il y avait des ministres
qui étaient dans la réputation de pousser la débauche aussi loin
ï^ll^ AFFAIRE DE TROI.I.IET. 225
que les séculiers, fVécjueulanl les cabarets et, se halt'iiaiit dans les
bains publics avec des feiniues, ce qui Faisait tomber leur ministère
dans le dernier mépris. Le Conseil, sur ces remontrances, donna
charge aux (juatre syndics et à Calvin de faire des lois pi-opres
à réprimer de si grands désordres, les({uelles (lexraient ensuite
être examinées dans tous les Conseils'. Mais (|uel(iue zèle qu'eût
Calvin pour l^ire avancer cet ouvrage, l'on n'y travailla (|u'avec
une e.xtrême lenteur', et je ne trouve là-dessus, j)endant toute cette
année, (|u'uu arrêt du Conseil des Deux Cents contre ceux qui
seraient convaincus de paillardise, lequel portait (pi'ils seraient
condamnés à six jours de prison, au pain et à l'eau, au lieu de trois
jours, qui était la peine ordinaire, et à une amende de soixante
sols, après quoi les prévenus seraient renvoyés au Consistoire
pour y subir les censures ecclésiastiques '.
Calvin avait eu le malheur d'avoir jusqu'alors peu de collè-
g-ues qui eussent à cœur comme lui la réformation des mœurs et
l'observation d'une bonne discipline ecclésiastique et même (|ui
eussent le fond de savoir nécessaire j)Our prêcher d'une manière à
édifier le peuple et à s'attirer son estime ; c'est aussi ce qui le fai-
sait être fort circonspect dans la réception des pasteurs que l'on
voulait donner à l'Église. Un nommé Trolliet, citoyen de Genève,
(pii jusqu'alors avait été hermite en Bourgogne, s'étant retiré dans
sa patrie pour la religion, eut assez de crédit pour obtenir d'abord
du Conseil le brevet pour la première place vacante au ministère
sans aucun examen de sa capacité'. Calvin, qui connaissait cet
homme pour n'avoir point les talens essentiels à un ministre de
l'Evangile, un savoir au-dessus du commun et une vie sans re-
proche, s'opposa avec vigueur à sa réception. Cependant le Conseil
ne laissa pas de demeurer à sa première résolution, se contentant
d'exhorter Trolliet à acquérir la capacité nécessaire en s'appliquant
' R. C, vol. 40, fo â02 vo C! aoilt) ; Cette décision est donc antérieure aux re-
cf. ibid., fo 283 (5 iiov.). présentations de Calvin en date du :) août,
^ Ces retards soulèvent les [ilaintes au lieu d'eu être la conséquence, comme le
de Calvin dans une de ses lettres à Farel, donne à entendre notre historien. Seul, le
du commencement de novembre ; cf. Opéra, renvoi au Consistoire fut décidé postérieure-
1. .\il. no 722 (Note dex éditeurs.} iwni. Mille l.i octobre. {Note den éditeurs.)
' l\. C, vol. 40, fo 193 (27 juillet). * Ibid., fo 37 v».
226 AFFAIRE DU MINISTRE CHAMPEREAU. i545
lous les jours à l'élude avec plus d'assiduilé ' . (Calvin, nonobstant la
confirmation de cet arrêt, continua d'en presser la révocation, et je
trouve dans Roset qu'il vint enfin à bout de ce qu'il souhaitait,
Trolliel ayant quitté de lui-même le ministère et demandé d'être
pourvu de quel(|ue emploi séculier, après avoir été convaincu par
Calvin d'avoir corrompu deux conseillers de ses juges par des pré-
sens, à l'un desquels il avait donné un saphir et à l'autre un rubis,
pour se les rendre favorables dans la demande qu'il fit d'être
pourvu d'une place de ministre'. Nous verrons dans la suite les
démêlés qu'eut ce même Trolliet avec Calvin.
11 y avait des ministres qui étaient si peu goûtés que, lorsqu'on
les voyait monter en chaire, on sortait aussitôt du temple, ce qui
causait un grand scandale. C'est ce qui arriva à un ministre qui
prêchait à St-Gervais, du peu de capacité duquel ses auditeurs
ayant fait des plaintes au Conseil, on ordonna, pour ôter aux habi-
lans de ce quartier tout sujet de plainte, cpie les ministres des
autres temples iraient prêcher de temps en temps à St-(jervais, et
ceux de St-Gervais faire la charge des premiers dans les autres
temples'.
Champereau, ministre débauché et convaincu de manger son
bien dans les cabarets, sans avoir soin de sa famille, fut déposé de
sa charge de ministre de la ville, qu'il exerçait depuis sept ans, et
envoyé dans une église de la campagne, tempérament qui fut pris
dans l'espérance qu'il serait porté par là à changer de conduite,,
quoiqu'il ne fût pas plus digne d'exercer son ministère à la cam-
pagne qu'à la ville'. Champereau, au lieu de profiter comme il
' R. C, vol. 40, f» 140 v", 165 v. qui ne tarda pas à le nommer notaire.
'^ Ouvr. cité, iiv. V, chap. 2, p. 313. (JVo(e des éditeurs.)
— Le registre du Conseil, qui relate le ° R. C, vol. 40, f» 222 r°. Il s'agit
désistement de Trolliet (fo 249) . ne dit du ministre Pierre Ninaull ; le Conseil
mot de cette accusation de corruption de décida, quelques jours plus tard, qu'il se
magistrats et la correspondance de Calvin rait transféré à la campagne, tandis que
n'en parle pas davantage. Il convient de Raymond Cliauvet était nommé en ville à
n'accueillir qu'avec prudence les assertions la place de Mathieu de Geneston qui ve-
de Roset lorsqu'il s'agit des tiommes qui nait d'être emporté par la peste; cf. ibid.,
n'appartenaient pas sans réserve au parti f» 227 vo. (Note des éditeurs.)
du réformateur et au sien propre. Trolliet * La lettre, citée plus loin, des minis-
conserva du reste la faveur du Conseil, nistres de Genève à ceux de Renie précise
154') attaoi:es contre cai.vin. 227
devait de cette légère punition, crut (ju'il y allait de son honneur
de s'y soumettre et prit pour une marque d'un mé|)ris signalé et
injuste ce qui en était plutùl une de support et d'indulgence : il
demanda son congé', se plaignant vivement (prou ('tint prévenu à
son désavantage et (pie la |)assion se mêlait dans le procédé (pToii
tenait envers lui, comme elle s'était mêlée dans la manière dont on
en avait usé avec Cliàtillon et dont on en usait actuellement avec
TroUiet. II alla chercher ensuite de l'emploi dans le canton de
Berne, mais n'en ayant point pu obtenir qu'il n'eût un témoignage
de l'église qu'il avait servie, il revint à Genève en demander un au
Conseil, par lequel celui-ci déclarât qu'il n'avait point prévariqué
dans son ministère et qu'il n'avait été renvoyé à la camjiagne que
pour n'avoir pas eu assez d'habileté pour prêcher en ville'. Le Con-
seil, après avoir consulté là-dessus les ministres, refusa à Cliara-
pereau le témoignage qu'il demandait et résolut d'écrire aux
seigneurs de Berne, sans aucun déguisement, sur la conduite qu'il
avait tenue, conformément à la manière dont les ministres en écri-
raient aux pasteurs de l'église de Berne % auxquels Calvin et ses
collègues mandèrent que les causes de sa déposition étaient si pres-
santes que, suivant l'ordre de l'ancienne église, il ne devait être
reçu à exercer son ministère nulle part' ; c'est de celte manière que
les registres publics racontent la chose.
Calvin, en se mettant à la brèche comme il faisait pour répri-
mer le vice et les vicieux, ne pouvait pas manquer de se faire des
affaires avec bien des gens, surtout étant d'un caractère à garder
peu de ménagemens et à suivre avec une roideur inflexible ce qu'il
avait une fois entrepris; aussi ses ennemis publiaient-ils par la
ville qu'il avait un esprit de domination insupportable et qu'il se
les causes du déptacement de Gtiampereau. tion, mais ne tarda pas àse raviser; R.C.,
Eu fobligeant à quitter la ville, ses collègues vol. 40, f» 178 v°, 219 et 233 r». (Note
voulaient surtout l'éloigner des mauvaises des éditeurs.)
compagnies qu'il hantait et dont t'exempte * Ibid., (« 268 v».
exerçait une influence déploratde sur ses ' Ibid,, f» 272 v°.
mœurs. La cure attrit)uée à Champereau ' La lettre des ministres de Genève à
était celle de Draitlans près Tlionon ; ibid.. ceux de Berne se trouve dans tes Calvini
t'o 165 vo, 177 y». (Note des éditeurs.} op., t. XII, n» 717. (Note des éditeurs.)
' Il avait d'abord accepté sa uoraiua-
228 FAREL SOLLICITÉ DE VENIK A GENEVE. iB^S
vantait, de même que Geneston et de Saules' , ses collègues, pour les-
quels le Conseil avait quelque estime, d'être consulté par les mag-is-
tratsdans toutes les affaires importantes'. Ils ajoutaient que par son
crédit il avait fait condamner à tort Châtillon, Trolliet et Cliampe-
reau. Il était même exposé quelquefois à l'insulte de la canaille,
jusque-là qu'une femme de la lie du peuple eut un jour l'insolence
de le charger d'injures en pleine place publitjue, le traitant de
méchant hommes, offense dont le magistrat, (]ui la fit mettre en
prison, l'aurait punie avec sévérité, si Calvin lui-même n'eûl inter-
cédé en faveur de cette femme et obtenu son élargissement des pri-
sons \
Depuis que Calvin était rentré au service de l'église de Ge-
nève, il avait souhaité plusieurs fois d'avoir pour collègues ou
Farel ou Viret. L'église de Lausanne s'étant opposée à la demande
que les Genevois avaient faite de celui-ci l'année précédente, comme
nous l'avons vu ci-devant ', Calvin jiensa celle-ci à attirer Farel à
Genève. Il pria le Conseil d'écrire pour cet effet et à Farel et à
l'église de Neuchâtel, de laquelle il dépendait, ce que le Conseil lui
accorda, mais Farel se fit un scrupule de quitter son église et
répondit qu'il était fâché de ne pouvoir pas faire pour lors ce que
celle de Genève souhaitait de lui^
Quoique Calvin se fît des affaires avec bien des gens, comme
nous l'avons dit, il ne laissait pas d'être dans une estime dont il
recevait tous les jours des marques bien sensibles et qui devaient .
adoucir les contradictions qu'il rencontrait d'un autre côté. S'étant
' Nicolas Des Gallars, sei!,'neur de donné que ne soyt permis telles dissen-
Saules, né à Paris vers 1320, fut nommé, cions entre aulx, mes soyent reduycs en
le 4 aofit l.iit, pasteur dans- l'église de honne amitié. • Ibid.,f° 8't r°. {Note des
Genève, dont il devint l'un des représen- éditeurs.)
tants les plus distingués. Voir, sur la vie ' Ibid., f» 32S r», 330 v".
de ce célèbre disciple de Calvin, France * P. 194.
prot.. 2e éd., t. V, p. 298. {Note des Mi- * R. C, vol. 40, f» 137 vo (22 juin),
leurs.) 222 r" (24 aofit). Voir à ce sujet la cor-
^ R. C, vol. 40, fo 72 r". L'accusa- respondance de Calvin avec Farel, Opéra,
leur n'était rien moins que le conseiller t. XI, nos (J72 et 676. Malgré les instances
Claude Roset ; une rupture entre deux de Calvin, les Neuchatelois ne voulurent
personnages aussi importants aurait pu jatnais consentir à se priver du chef de
avoir de fâcheuses conséquences, aussi le leur église. {Note des éditeurs.)
Conseil se liàtat-il d'intervenir : < Or-
iT)/};) LKS HIÎFLCjIIKS DI.- CAItlUKHIiS liT .MKIUMJOL. -J'jn
trouvé iiicnmmndé sur la fin de. Télé de cette année, le Conseil,
pour le soulager, lui accorda un secrétaire aux dépens de la sei-
gneurie pour écrire sous lui ses sermons, ses lettres et les autres
ouvrages auxquels il travaillait'.
Ce grand homme avait fait un voyage au mois de mai à
Berne, à Bàle, à Zurich et à Strasbourg, pour prier les magistrats
de ces villes protestantes d'ordonner une collecte pour subvenir à
la misère extrême où étaient réduits les débris des églises réFor-
mées de Gabrières et Mérindol en Provence, qui venaient d'être
désolées par une des plus cruelles persécu(ious cpii où\ peut-être
jamais été faite, et |)oiu' porter les seigneurs de ces villes à envoyer
des ambassadeurs au roi de France pour le prier de domier ordre
que l'on laissât ces malheureux en repos". Calvin avait eu d'abord
avis de cet événement déplorable, et il partit pour le voyage que
nous venons de dire aussitôt qu'il l'eut appris.
Quelques jours a])i-ès son départ, une fiiule de ces pauvres
gens (pii avaient eu le bonheur d'éclia|iper aux barbares supplices
(jue leur faisaient soutTrir leurs persécuteurs arriva à Genève dans
l'état le ])lus triste ; ils a|)prirent aux Genevois (pie les ennemis de
la religion a\ aient fait un carnage horrible de leurs frères, dont
la plujiart avaient été brûlés vifs dans des granges où on les avait
enfermés; d'autres avaient péri par le fer, et la cruauté avait été
portée à un point si affreux à l'égard de (juelques femmes en-
ceintes, que leurs impitoyables boiu-reaux leur avaient fendu le
ventre pour en tirer les enfans qu'elles portaient, lesquels ils mas-
sacraient ensuite incontinent aux yeux de leurs mères mourantes
avec la dernière inhumanité. Ils ajoutèrent que plus de quatre mille
personnes cpii avaient fui avec eux étaient errantes par les mon-
tagnes et ne savaient (piel chemin prendre pour se dérober à la
fureur de leurs persécuteurs.
On les reçut dans Genève avec beaucoup d'humanité, le
Conseil ayant ordonné une collecte pour eux, et pour leur domier le
moyen de gagner leui- vie, on les fit travailler aux fortifications'.
R. C, vol. 40, fo 227 vo (:M août). « Ibid., f» H4 io et 118 ro.
Ibid., fo 102 v<J.
a3o LE(iS DK DAVIIJ DK BUSANTOiN AUX PAUVRES. 1 545 .
Un de leurs ministres, nommé Jean Perrier, se sauva avec eux et
Tut établi dans la même année pasteur de l'église de Neydens'. Le
registre, au reste, ne dit mot du rapport que fît Calvin de son
voyage en Suisse et à Strasbourg-, et je ne trouve là-dessus dans
Roset autre chose, sinon qu'il obtint des cantons protestans, dans
une journée tenue à Aarau, de faire quelques démarches à la cour
de France en faveur de ceux de Gabrières et de Mérindol (pii
avaient échappé, mais que le tout fut sans effel '.
Le même auteur rapporte qu'au mois de juin de celte année, il
moiH'ut à Genève un honnnc |)lein de piété et de charité, nommé
David de Busanton, du llainaut', qui s'y était réfugié à cause
de la religion, lequel donna aux pauvres de Strasbourg mille
écus et une semblable sonune à ceux de Genève qui s'y étaient
retirés pour le même sujet que lui'. 11 dit encore qu'un si Ijel
exemple fut suivi et qu'il donna occasion à l'établissement de la
Bourse publique, qui est aujourd'hui en si bon état et que l'on
appelle la Bourse française, lacjuelie fut d'abord gouvernée par des
diacres et directeurs, pris de chaque province, qui avaient soin de
fournir aux pauvres réfugiés pour la religion les choses dont ils
pouvaient avoir besoin et de leur faire apprendre des métiers pour
gagner leur vie. Roset ajoute que cette Bourse augmenta dans la
suite tous les jours par les sommes considérables que plusieurs
personnes pieuses de France y envoyèrent'.
' R. C, vol. 10, fo 243 !■» ; cf. Cal- ([u'uue lecture inexacte ilu manuscrit des
vini op., t. XII, n» 716. Chroniques de Roset, qui porte : Heunau.
" Ouvr. cité, livr. IV, chap. 72, p. 30fi. C'est très probablement aussi de là que les
Cf. Eidg. Abschiede, t. IV, 1 d, n» 225. frères Haag (Fcawce pro<., t. II, p. 88) ont ■
FrançoisIe''accueillitfortmallesdéinarches indiqué Gémeaux en Bourgogne comme
des cantons protestans: « Les Suisses sont la patrie de Busanton, mais il est constant
très fâchés contre moi, écrivait Calvin à que celui-ci était originaire du Hainaut.
Viret, au mois de septembre, non seule- (Note des éditeurs.)
ment les pensionnaires, mais tous ceux qui ' Ouvr. cité, liv. IV, eliap. 73, p. 309.
n'ont pas d'autre sagesse que celle d'Épi- Cf. R. C, vol. 40, f» 161 r».
cure, parce que, par mon importunité, j'ai ' Ouvr. cité, liv. IV, chap. 74, p. 309.
exposé leur nation au ressentiment du roi; — Notre historien rapporte fidèlement le
Calvini op., t. XII, n» 693. (Note des édi- sens du texte de Roset. Celui-ci ne dit
leurs). autre chose, sinon que David de Busanton
" Gautier a écrit : Gémeau ou Sen- légua mille écus aux pauvres de Genève et
nau, ce dernier mot entre ( ). Il n'y a là autant à ceux de Strasbourg; « cela fut.
l545 l'LAI-NTKS DU TRESORIER CUR.NE. 23 1
Aulaiil que Calvin s'inléressail aux iiiallieurs de l'Eglise,
autant ses prospérilés lui causaient-elles une joie sensible, des-
quelles aussi il souhaitait que l'on témoignât à Dieu d'une manière
pul)li(jM(' la reconnaissance que l'on en avait. C'est ce qu'il Ht
paraître au mois de novendîre de cette année, sur la nouvelle que
l'on eut d'une vicinire remportée en Allemagne parles princes pro-
teslans sur les catholiques : il pria le Conseil d'ordonner un jour
d'actions de g'râces pour remercier Dieu de cette victoire, ce que
le Conseil approuva ' .
Jusqu'ici, le Conseil n'avait jjoinl eu de places distinguées
dans les temples; il trouva que pour donner un bon exemple au
peuple de fré(pienter les sermons, il était à propos qu'il en eût de
marquées, el c'esl dans celte année que les places occupées dans le
temple de Saint-Pierre par les seigneurs du Conseil et Messieurs
de la justice furent disposées de la manière qu'elles le sont encore
aujourd'hui'.
Les affaires de Thiez avaient causé l'année précédente beau-
coup de dépenses à la seigneurie, qui avaient plus qu'épuisé son
trésor, et les deniers publics n'étaient pas administrés avec toute
l'exactitude nécessaire; le trésorier Amblard Corne, mieux informé
(pie les autres de ces désordres, en fit des plaintes fort vives au
Conseil Général qui se tint au mois de février, pour l'élection des
syndics, sans doute afin que, quand on viendrait à les découvrir,
on ne pût rien lui imputer. 11 dit d'abord que ceux qui allaient en
quelque députalion ne rendaient point de conq)te de l'argent qu'ils
avaient dépensé, que l'on ne dosait point les comptes des tréso-
riers et d'autres qui avaient en maniement des deniers publics ; que
ajoute-t-il, des premières occasions que peu crites du XVIII« siècle conservé aux Ar-
de teaips après les estrangiers venus pour chives de Genève {a» 3), passage reproduit
la parole de Dieu establirent ung ordre de dans les Calviiii op.. Annales, p. 3.3o, et
contribution entre eulx pour faire l'au- qui n'est cju'une amplification du texte de
mosne aux pauvres. » Cela ne signifie Roset. {Note des éditeurs.)
point que le legs de Busauton ait constitué ' R. C, vol. iO, f» 283 r". — Il s'agit
le premier fonds de la Bourse française, ni de la victoire du landgrave de ttesse sur le
que ce personnage en ait été le fondateur, duc Henri de Brunswick, qui fut lait pri-
ainsi qu'on l'a souvent prétendu d'après sonmer\ei'ioct. iS'iS. (Note des éditeurs.)
un passage d'un recueil de notes mauus- * Ibid., (° 62 r» (23 mars).
23a SUITK IJE CETTE AFK.VIUE. 15^5
les seigiiours de la Chambre des Comptes étaient Fort négligens
et s'assemblaient rarement ; que l'on ne pouvait (jue difficile-
ment se faire payer des fermiers; que le bien de l'hôpital était aussi
très mal gouverné ; que la Répulilique avait dépensé pendant
l'année précédente trente mille florins, quoi(ju'elle n'en eût en ar-
gent que vingt et deux mille de revenus ; que pour les seules
affaires de Thiez, il était sorti sept cents écus du trésor public ; que
les choses étant dans cet état-là, il ne pouvait exercer que très
désagréablement la charg-e de trésorier, ce qui le portait à prier le
Conseil Général de l'en décharger, offrant de reprendre le même
enqjloi (|uand on aurait remédié aux abus dont il se plaignait '.
Ces plaintes lui attirèrent des contestations avec les auditeurs
(les Comptes et les procureurs de l'hôpital, dont il avait blàraé la
conduite, ce qui causa dans le Conseil Général bien du bruit et bien
du tumulte. Cependant il lui fut ordonné de continuer dans son
emploi et d'achever son terme, mais il n'en voulut rien faire, ayant
prié le lendemain le Conseil des Deux Cents de remplir sa place'.
Ce Conseil trouva fort mauvaise sa désobéissance et le renvoya
par-devant le Petit Conseil pour en être jugé. Le Conseil ordinaire
l'envoya aussitôt en prison et le condamna ensuite, à cause de sa
rébellion, à une amende de trois cents écus et à donner caution
(ju'il ne quitterait pas la ville'. Le Grand Conseil, qui apparemment
trouvait quelque fondement aux plaintes d'Amblard Corne, modéra
de beaucoup cette peine, se contentant de lui imposer celle que l'on,
faisait subir à ceux qui refusaient les emplois et de le condamner à
donner caution qu'il rendrait bon compte des deniers publics dont
il avait eu l'administration, et sans le presser davantage de repren-
dre les fonctions de trésorier, il lui en substitua un autre qui n'ac-
cepta cet enqjloi, peu recherché dans ce temps-là, qu'avec une
extrême répugnance *.
L'on ne vit pas seulement du tunudte au Conseil Général : le
lendemain de l'élection des syndics, il y en eut au Deux Cents que
' H. C, vol. 40, f» 2-4 i-o. * Ibid., i" 34 r». — Ce fut Pernet De
'^ Ibid., f 0 ii v", 25 1". Fosses qui remplaça Corne; cf. ibid.,
' Ibid., fo 33 v". fo 37 vo. {Note des éditeurs.)
I .")/(.") l.K SKH.MK.NT UT I'KHI CO.NSKn,. ti'à'S
l'on (Mil l)i(Mi (le la |ieiiu' ;'i apaiser, (a' CouscmI ('laiil, assi'iiihlé, selon
la coutume, pour l'éleetiou du Conseil ordinaire, on v proposa ([ue,
comme il en avail l'c'lection, il sei'ail, à [iropos (pie eeux (pii seraient
élus ou retenus lissent le sernienl en Grand Conseil. Sur (pioi,
d'autres répondirent qu'une semblable introduction étant nouvelle,
elle ne pouvait point avoir lieu, selon les édits, que premièrement
le Petit Conseil n'en eût délibéré, ensuite celui du Deux Cents et
enfin le Général. L'opposition de ceux-ci fut trouvée raisonnable,
mais en même temps l'on voulut (jue la (jueslion tut mise sur le
tapis'. La difficulté consistait dans l'exécution : il' n'y avait point
alors de Petit Conseil et cependant celui des Deux Cents résolut de
renvoyer l'élection ([u'il était (piestion de faire après (jue tous les
Conseils auraient délibéré de l'incident pro|)osé.
Les syndics, pour exécuter la résolution du Grand Conseil,
prirent le parti de joindre à eux et aux quatre anciens syndics, des
conseillers de l'année précédente et quelques autres citoyens, les-
quels formèrent un Petit Conseil ad actum, dans lequel la question
ayant été proposée, l'on trouva qu'il était à j)ro{)OS de demeurer à
l'usage, c'est-à-dire que les conseillers élus ou retenus devaient
faire le serment en Conseil ordinaire'. Les syndics ayant ensuite
fait assembler le Conseil des Deux Cents et y ayant fait sentir ([ue
l'introduction du serment, de la manière qu'elle avait été proposée,
était une nouveauté dangereuse, l'on se tint à l'usage'. Après quoi,
on procéda à l'élection même, ce qui se fit selon la coutume de ces
' R. (]., vol. 40, fo 5 (9 février). troyct, aux Soixante et leur soyt mis de-
* Ibid., fo 6, 7 fo. vaut aut premier conseyl des deux cens
' Il fallut pour cela deux votes suc- et rapporter aut conseyl gênerai. »
cessifs ; dans le premier, le Deux Cents (Ibid., fo 10 r».) On voit que la majorité
avait décidé que les membres du Petit du Grand Conseil ne cédait qu'à contre-
Conseil prêteraient serment entre les mains cœur et réservait l'avenir, mais le Petit
des syndics, mais en sa présence, puis sur Conseil réussit à enterrer l'affaire : » Sur ce
de nouvelles observations des syndics et que les srs des deux cens avoient mys en
du Petit Conseil provisoire dont parle avant que les sr* du conseyl oi'diuayre
Gautier, il fut résolu « que pour à [iresent lissent le seyrement en leur présence, or-
les srs coiLseillers du conseyl ordinaire donné que pour à présent ne soyt fayct
doibgent fere le seyrement jouxte l'ancien- aultremeucionen conseyl des deux cens. »
neté et coustume, toutesfoys que pour l'ad- /Wd., f» 22 vo (13 févr.). (Noie des édi-
venyr soyt debastu le cas en conseyl es- teurx.)
234 ATTITUDE FACTIEUSE DE MONATIION. 1 545
temps-là, eu nommant, contre les seize conseillers de l'année pré-
cédente, seize autres sujets, et retenant ensuite des trente-deux les
seize qui avaient eu le plus de voix.
Il est bien difficile que ceux qui ont causé des troubles dans
leur patrie et qui ont attiré par là son indignation en redeviennent
jamais bons amis, quelque indulgence que l'on ait pour eux et quoi-
qu'on les ait comblés de bienfaits, au lieu de leur infliger les justes
peines qu'ils avaient méritées. Ils portent avec eux un cœur ulcéré
qui ne les abandonne qu'avec la vie et qui ne peut être amolli par
ce qui ferait impression sur les cœurs même les plus durs. Ce sont
des ennemis secrets du gouvernement, prêts à tout entreprendre
pour le renverser à la première occasion favorable qu'ils rencon-
treront. Quelquefois même, leur |)assion est si forte que quelque
intérêt (pi'ils aient à la cacher, ils ne peuvent s'empêcher de la
laisser paraître. C'est ce dont on fît l'expérience par rapport à Mo-
nathon, l'un des trois Articulans reçus en grâce. Au lieu de vivre
dans la dernière retenue et comme l'un des citoyens les plus soumis
au magistrat après la faveur sig-nalée qui lui avait été faite, il se
conduisit d'une manière toute opposée : il parla très mal des sei-
g'neurs du Petit Conseil en diverses occasions, ce qui le fit mettre
en prison qù, après être resté quelques jours, il en fut tiré sous la
promesse qu'il fit de comparaître toutes les fois qu'il serait appelé,
à peine de trois cents écus et après avoir été fortement censuré de
sa mauvaise conduite et menacé de voir procéder contre lui d'une .
manière plus sévère s'il n'en cliang-eait absolument ' .
Cette année, le fléau de la peste fit de cruels ravages dans
Genève. Cette maladie s'était déjà fait sentir sur la fin de l'été de
l'année précédente, mais il fallait qu'elle ne fût pas bien violente
ou (|ue, du moins, elle fut d'une nature bien singulière, puisfju'il
paraît par les registres publics que ceux qui eu étaient atteints ne
laissaient pas d'aller et venir et de faire la plupart des fonctions
que font les personnes qui sont en santé, ce que l'on peut juger par
une défense qui fut faite aux malades atteints de peste, qui étaient
dans l'hôpital pestilentiel, de tirer à l'anjuebuse à la Coulouvre-
' R. C, vol. 40, fo 20 1-0, 3o v".
liî/ll} I.KS SE.MEl KS 1)1-; PESTi;. 2^5
nièiT, de peur d'iiireclcr les aulros lireurs, mais (ralItT taire cet
exercice ailleurs'. Mais celte année lô/fô, elle fut d'une toute autre
nature : au mois d'avril elle élail déjà si violeiilc (|M(' l'on lut con-
traint de fermer les tribunaux de justice'. Elle continua pendant
tout l'été sur le même pied, et ce ne fut (|n'en septembre ([u'elle
commença à diminuer. Par le calcul cpie l'on fit de ceux (pii jx^ri-
rent de cette maladie, il parut (|u'elle enleva environ deux mille
personnes.
Mais ce qu'il y eut de plus déplorable, c'est (pi'elle fut causée
par une troupe de scélérats dont le noir complot ne fui découvert
que lorsque le mal eut fait de si grands progrès (pi'il ne fut pas
possible de l'arrêter '. Nous avons vu, sur la fin du (piatritMne livre
de cette histoire*, qu'en l'année i53o, un nommé Michel C^addoz
avait comnuiniqué la peste par la ville et qu'il avait séduit rhô|)i-
talier de l'hôpital pestilentiel et sa femme, lesquels, à sa persua-
sion et par l'appât du gain, se portèrent à commettre avec lui le
même crime détestable. Quoi(iue la mémoire des terribles su|)-
plices que ces malheureux subirent dût être encore fraîche et
épouvanter tous ceux qu'un gain infâme aui-ait pu porter à s'aban-
donner à d'aussi terribles extrémités, cependant ces grands exem-
ples n'eurent pas assez de force pour arrêter les malheureux cpii
voulaient s'enrichir des dépouilles des familles qu'ils se propo-
' Le registre du Conseil (vol. .'{8, lequel en est d'ailleurs bien innocent,
fo 373 vo) parie ici des « infects de ainsi que Roget l'a prouvé. Tout en u'ac-
peste », expression par laquelle on dési- cordant qu'une valeur relative aux aveux
gnait. non les malades eux-uièmes, mais arraches par la torture, il ne parait pas
les personnes qui, ayant été en contact possible de méconnaître l'existence de ces
avec des pestiférés, devaient subir une pratiques criminelles, en présence de i'una-
quarantaine hors de la ville. Il ne s'agit nimité et de la concordance des témoigna-
douc point là, connue l'a cru Gautier, ges et des réponses des accusés. On ne doit
d'une épidémie spéciale, dont la bénignité pas oublier non plus que les employés de
aurait permis aux malades d'aller tirer à l'hôpital pestilentiel et les cureurs s'ap-
l'arquebuse. (Note des éditeurs.) propriaient trop souvent les dépouilles des
» Ibid., vol. 40, fo 89 r». malades décédés ou les objets tron\és par
' Roget manifeste quelques doutes sur eux dans les maisons abandonnées iprils
la réalité des pratii[ues des engraisseurs, étaient chargés de purifier, et tiraient de
comme on les appelait alors (ouvr. cite, ces rapines un large profit, en sorte qu'ils
t. Il, p. 160). Galilïe {Procès de Pierre avaient un intérêt direct à la propagation
Ameaux, p. 106) l'appelle une supersti- du tléau. (Note des éditeurs.)
tion qu'il attribue à l'iulluence de Calvin, ' T. il, |i. 300.
236 l'KATlUUES DES SEMEUKS UE PESTE. 1 545
saienl de taire périr en leur metlaiit, la pesLe. El ce qu'il y a de
surprenant, c'est qu'il se trouvât un aussi grand nombre de ces
monstres et que, par leur projet abominable, ils se fussent proposé,
non seulement d'exterminer par cette maladie tous les habitans de
Genève, mais encore de l'étendre au long- et au large dans tous les
environs.
Pour réussir dans leurs desseins, ils se lièrent de nuit, deux
fois, par un serment exécrable de ne se point accuser les uns les
autres, se donnant corps et âme au diable qu'ils exécuteraient leur
dessein avec toute l'activité et la diligence dont ils étaient capables,
et qu'ils ne discontinueraient point jusqu'à ce que la peste eût tout
enlevé et que Genève pût être nourri avec une seule coupe de blé —
c'est l'expression dont ils se servaient — les dépouilles des familles
dont ils profiteraient devant être cependant partagées également
entre eux tous, (^es malheureux, pour empêcher f[ue ceux ([ui
pourraient les entendre ne comprissent ce (ju'ils disaient, et cepen-
dant, pour pouvoir se donner des nouvelles les uns aux autres de
l'état où étaient les projets qu'ils avaient entrepris, avaient convenu
entre eux d'aijpeler la peste du nom de Liauda, qui est le nom
savoyard répondant à celui de Claude ou Claudine, et quand ils se
rencontraient, ils se demandaient les uns aux autres « Comment se
porte la Clauda? » S'il n'y avait rien de nouveau, ils répondaient :
« Elle ne vaut rien, elle est toute endormie. » Au contraire, si
elle faisait des progrès : « Elle se porte bien, disaient-ils, et fait,
grande. »
Au reste, pour communiquer cette infection, les uns avaient
fait une graisse composée de la chair d'un cadavre puant, mêlée
exactement avec des charbons de peste pris sur des corps morts
de cette maladie, séchés auparavant et pulvérisés. D'autres la
composaient d'arsenic, de réalgar ' et de bubons arrachés à des
cadavres. Ensuite ils se partageaient les divers quartiers de la ville
et chacun, dans celui (jui lui avait été assigné, graissait avec cette
drogue pestilentielle les verroux, les serrures et les marteau.x des
portes et les barrières mises le long des maisons dans les rues qui
' Nom vulgaire du sulfure rouge d'arsenic. {Note des éditeurs.)
l545 PROCÈS DE LENTILLE. •2'^■J
ont dr la pente, coniin»' la chose s'était [)rati(]U(''e du temps de
( laddoz, afin (pie tous ceux qui s'appuieraient dessus ou (pii les
loucheraienl tussent empoisonnés.
La première découverte de cet horrible com{)lot se fil à Tlio-
non, où un nommé Bernard Taillent, d'Allinge, accusé de mettre
la peste, tut emjirisonné |»ar les ordres du liailli. Comme il ne vou-
lut rien avouer, il fut applicjué à la question qui lui tit dire la véiité
et déclarer ses complices, desquels le chef était un nommé Jean
Lentille, habitant de Genève, rpi'il accusa d'avoir séduit les autres
et de leur avoir appris ce qu'il avait su lui-même de Gaddoz, du
temps duquel il était valet dans l'hôpital pestilentiel. Le bailli ne
manqua pas de donner aussitôt avis au magistrat de Genève de
cette découverte et de lui envoyer en même temps une copie du
procès de Bernard Taillent'.
Lentille, qui n'avait aucun soupçon de ce qui se passait, ne
tarda |)as à être pris. On lui fit subir les interrogatoires accou-
tumés, après quoi, ne voulant rien confesser, quoiqu'il eût été mis
plusieurs fois à la question, le Conseil de Genève l'envoya à Tho-
non, sous siire garde, pour être confronté avec son complice, ce
que le bailli permit en aide de justice, mais quoique Taillent lui
soutint constamment ce qu'il avait avancé contre lui, Lentille,
toujours obstiné, nia tous lesfaitsdont l'autre le chargeait'. Ensuite
il fut ramené à Genève, où la torture lui ayant été donnée de nou-
veau plusieurs fois d'une manière foit rude, il commença à avouer
quelques-uns des cas dont il était chargé, (pioiqu'il continuât de
nier les autres. Les tourmens qu'il endura à la question furent si
cruels et si souvent redoublés qu'à la fin il en mourut, trois heures
après y avoir été appli(jué. Je trouve dans les Annales manuscrites
que quelques momens avant sa mort, il dit : « Si vous voulez tout
nettoyer, prenez tous ceux de l'hôpital. » Le Conseil, procédant
ensuite à son jugement, condamna son cadavre à avoir les poing-s
coupés, être traîné par toute la ville sur une claie, puis brùlt' devant
l'hôpital pestilentiel, et sa main droite attachée à un pilier qui était
près de là. Le lendemain de sa mort, son corps fut porlé dans une
' R. C. vol. 39. fo 107 V». « Ibiâ., f» 121 v.
2 38 PROCÈS DE SORCELLERIE. l545
chaise et mis devant le Iribunal, d'où la sentence fui lue par le
premier syndic Gurtet et exécutée ensuite ' .
Une sentence de cette nature aurait dû épouvanter ses com-
plices et les faire fuir incessamment ; cependant, bien loin de le
faire, leur aveuglement fut si grand qu'ils restèrent tous dans la
ville. Roset rapporte même' qu'il y en eut qui suivirent leur dessein
avec une fureur si brutale qu'ils furent surpris sur le fait, en plein
midi, dans le temps que l'on menait au supplice de leurs complices.
Il y en eut plus de trente de pris, tant hommes que femmes, qui
avouèrent fout ce dont ils étaient accusés et dans les mêmes cir-
constances, et au jugement desquels le Conseil fut occupé pendant
les mois de mars, d'avril et de mai. Les hommes étaient condamnés
à être tenaillés et les femmes à avoir la main droite coupée et en-
suite les uns et les autres étaient traînés sur une claie au lieu du
supplice pour y être brûlés vifs^ L'hôpitalier, sa femme, le chi-
rurgien de l'hôpital pestilentiel, l'enterreur et tous les domestiques
de cette maison étaient entrés dans ce dét.estal)le complot et furent
tous condamnés de la manière que nous venons de le dire', à la
réserve de l'hôpitalier qui, étant venu à mourir de la maladie qu'il
se donna à lui-même en la communiquant aux autres, échappa par
là au supplice (pi'il avait mérité. On prit aussi plusieurs de ces
malheureux à Lyon, à Lausanne, à Thonon et à Sion en Valais.
Cette affaire au reste fit gi'and bruit parmi les voisins et leur rendit
la ville de Genève et ses habitans odieux, comme si la plupart eus-
sent été capables de tomber dans un crime si détestable, quoiqu'il
fût certain que la plus grande partie de ces scélérats fussent des
étrangers qui étaient venus s'établir à Genève des bourgs du voi-
sinage '' .
Les boutepestes n'occupèrent pas seuls le magistrat pendant
celte année : ceux que l'on nommait sorciers l'exercèrent aussi.
Les habitans du mandement de Peney étaient surtout suspects à
cet égard. L'un d'entre eux, plus marqué que les autres, qui fut
saisi, avoua d'avoir fait hommage au diable il y avait plus de six
' Archives de Genève, Procès crimi- ' Procès criminels, n°s 39I-39S.
nets, no 388. ^ Ibid., n»s 389, 397, 4')1 et 403.
" Ouvr. cité, iiv. IV, cliap. 71, p. 307. ^ Roset, ubi supra.
,545 AUGMENTATION DU DROIT DES HALLES. 289
ans". Calvin ."lait d'avis (luc l'on fît mourir proniptcnient cet
homme-là'. Cependant, ayant paru au Conseil (in'un (li'rèylenient
d'inuigination était le plus i»Tand vice que l'on pût imputer à ce
inallieureux, et deux avocats, ou plutôt deux jurisconsultes, (pii
avaient été consultés sur son procès, s'élant trouvés de différens
senlimens, l'un le jugeant digne de mort et l'autre ne le jugeant
pas tel, on pencha du côté le plus doux et on lui Ht gnke'.
La ville avait si fort besoin d'augmenter ses revenus pour
fournir aux dépenses, soit ordinaires, soit extraordinaires, (ju'elle
était obligée de faire toutes les années, que le Conseil pensa
à imposer (juclque nouveau droit sur les marchandises étrangères
qui arrivaient aux halles'. H crut qu'il le pourrait faire tant plus
aisément et sans que personne le trouvât mauvais, que les droits
des halles étaient très petits, ce ([ui paraît par le revenu qu'on en
tirail dans ce temps-là chaque année, le([uel allait tout au plus à
deux cent cinquante écus. Cependant on ne tarda pas à entendre
des plaintes là-dessus; l'augmentation, toute petite qu'elle était en
elle-même, faisait monter la ferme des halles au double de ce
qu'elle donnait auparavant. Aussi la dièle de Baden écrivit au mois
de juillet une lettre au Conseil, par laquelle elle le priait de révo-
quer le nouvel impôt qui venait d'être établi, du moins par rapport
aux marchands suisses'.
Là-dessus, on résolut de députer en Suisse pour informer les
Cantons des raisons que l'on avait eues de faire l'augmentation
dont on se plaignait'. La diète étant séparée, il fallut se contenter
d'envoyer les députés à Berne, à Zurich et à Baie, qui étaient les
cantons avec lesquels les Genevois avaient le plus de relations. Ami
Perrin et Claude Roset furent charg'és de cette commission ; ils
avaient ordre, en même temps, de pressentir de ces puissances si
elles seraient dans la disposition de recevoir la ville de Genève
' R. C, vol. 40, fo 29i r». Arctiives de Genève, P. H., n» 1353. {Note
2 /6i(f. fo 293 \o. des éditeurs.)
s /6i(i.', fo 297 v°. ^ Ibid., P. H., no 1337, lettre du
« Cette nouvelle ordonnance sur les 14 juillet. Cf. Eidg. Absrhiede, t. IV, 1 d,
halles fut passée en Petit et Grand Conseil p. 498, kk. (Note des éditeurs.)
au mois de mai ; le texte s'en trouve aux « R. C, vol. 40, fo 183 ro (Iti juillet).
a4o OPPOSITIO^J DES CANTONS SUISSES. 15^5
dans l'alliance générale des Ligues \ Ces députés, après avoir
exécuté les ordres dont ils étaient chargés, rapportèrent au
Conseil qu'on leur avait dit, touchant les nouveaux impôts mis aux
halles, qu'on reconnaissait (pie la seigneurie de Genève étant maî-
tresse chez elle, elle avait bien le droit de les mettre, mais qu'on
lui conseillait pourtant de ne pas le faire, parce qu'il ne serait pas
difficile aux marchands de faire prendre une autre route à leurs
marchandises; qu'à l'égard de l'alliance générale, on leur dit à
Berne que les seigneurs de ce canton étaient seuls assez puissans
|.our défendre la république et qu'il n'était plus temps de parler de
rompre l'engagement où l'alliance mettait les Genevois de n'en
pouvoir contracter aucune autre sans leur agrément', mais ([u'à
Zurich et à Bàle, où ils furent ensuite, ils trouvèrent des disposi-
tions bien différentes, les seigneurs de ces cantons leur ayant paru
souhaiter vivement que la chose réussit, non seulement pour l'inté-
rêt de Genève, mais aussi pour le leur projjre et faisant espérer
(pi'ils feraient ce qui dépendrait d'eux pour amener celte affaire à
une heureuse fin \ Nous verrons dans les années suivantes les efforts
que les Genevois firent jiour venir à bout de ce dessein et comment
Il fut toujours traversé par leurs alliés de Berne.
I^a diète de Baden se devant tenir au mois de novembre ', le
bailli de Baden écrivit au Conseil de Genève pour l'en avertir, afin
qu'il pût envoyer une réponse positive sur l'article du nouvel impôt
des halles. Dans l'intention où l'on était de ménager l'amitié des.
Cantons, l'on résolut de ne pas insister à conserver cet impôt si la
diète témoignait le souhaiter. Le syndic Des Arts et Claude Roset
eurent ordre de partir pour Baden et de représenter aux seigneurs
des Ligues que leurs supérieurs n'avaient fait l'augmentation dont
on se plaignait que pour chercher les moyens de dédommager en
quelque manière le public des dépenses extraordinaires qu'il avait
' Les instructions données à Perrin ' R. C, vol. 40, f» 231 v.
et à Roset, en date du 16 août, se trou- * Elle commença en réalité le 19 or-
vent aux Archives de tienève, P. H., tobre, comme l'indique d'ailleurs le regis-
n» 13S7. (Note des éditeurs.) ' tre du Conseil. Cf. Eidg. Abschiede, t. IV,
" CA. Eidg. Abschiede, t. IV. 1 d, { A. w" 'iïii). (Note des l'diteurs.)
Il" 239, 21 août. (Nule des éditeurs.}
l5/(5 I.KS BERNOIS INTERDISENT I.E COMMERCE DICS \ IVRES.
'|I
été obligé de faire depuis quelques années, mais que si cette nou-
veauté faisait de la peine à la diète, on la révof|uerail avec plaisir,
dans l'espérance que le Corps helvétique pourrait dédommager
complètement à l'avenir la ville de Genève de ce qu'elle perdrait en
abandonnant cette augmentation'. L'on voulait insinuer par là (pie
l'on se flattait que les Cantons pourraient recevoir dans la suite les
Genevois dans l'alliance g-énérale. Je n'ai pas trouvé dans le
registre quelle réponse la diète fit à Des Arts et à Roset, mais il n'y
a pas lieu de douter qu'elle n'acceptât avec plaisir la complaisance
que l'on eut pour elle '.
Pendant que ces choses se passaient, les Bernois, (pii laissaient
échapper peu d'occasions de mortifier Genève, ne manquèrent pas
de profiler de celle que leur donna l'augmentation des droits des
halles dont nous venons de parler. Ils firent faire au commence-
ment de septembre, dans tout le voisinage, des publications qui
portaient que nul sujet de Berne n'eût à exposer en vente du blé, du
vin et autres denrées, antre part que dans les marchés de Gex et
autres lieux accoutumés, situés rière les terres de Berne, comme
encore de n'en débiter à aucuns Genevois qui se présenteraient
dans ces marchés pour en acheter, à moins qu'ils n'apportassent
des attestations qui fissent foi qu'ils étaient de Genève. Aussitôt
que le Conseil eut nouvelle de ces défenses, il envoya un député
aux baillis de Ternier et de Gex pour s'en plaindre et pour leur
faire voir qu'elles étaient contre tous les traités', mais ce député
s'en revint sans avoir rien fait, ces baillis lui ayant répondu qu'ils
' R.r,., vol. 40. fo 264. Le texte des priant, en conséquence, qu'on le laissât
instructions ilonuées à Des Arts et à Roset subsister. A quoi les représentants des
(18 cet.) se trouve aux Archives de Ge- Cantons répondirent qu'ils n'étaient « nul-
nève, P. H., n» 13.37. (Note des éditeurs.) lement contentz de telle respouee. • Les
* Notre historien n'a pas eu connais- députes déclarèrent alors, suivant leurs ins-
sance d'une pièce qui se trouve aux .\rclii- tructious, que puisqu'aiusi était « il plaict
ves (P. H., no 1357) et qui contient la à leurs seigneurs de Genève de mettre has
traduction du recès de la Diète relatif à tel péage,... car où ilz nous pourroient
l'affaire des halles. Roget en a donné un fere servyce, ils le vouldroient fere en
extrait, t. Il, p. 193. Les députés genevois bonne amytié et voisinaige. » Cette réponse
exposèrent d'abord que la situation em- fut reçue avec grands remerciements et
barrassée de la Ville et les charges qui protestations d'amitié réciproque. (Note
pesaient déjà sur les particuliers avaient des éditeurs.)
nécessité l'établissement de ce péage, ' R. G., vol. 40. f» 230 r».
16
242 dÉputaTion a Berne au sujet uë cette interdiction. i545
ne faisaient qu'exécuter les ordres de leurs supérieurs, auxquels ils
ne pouvaient changer (|uoi que ce soit.
Le député ayant fait son raj^port en Conseil, l'on vit bien
qu'il n'y avait d'autre parti à prendre dans cette affaire que celui
d'envoyer des députés à Berne ' . Des Arts et Roset furent choisis
pour s'acquitter de cette fonction. Ils eurent ordre de faire voir
dans le Petit et le Grand Conseil (jue ces défenses étaient contraires
à tous les traités et en particulier à celui de il{5-], par lequel les
Genevois avaient acheté de Louis, duc de Savoie, la libie entrée de
toutes sortes de denrées dans Genève ; que Leurs Excellences
avaient été si fort persuadées elles-mêmes (pie l'on ne pouvait pas
empêcher sans injustice les vivres d'entrer dans celte ville, qu'en
l'année i536, elles avaient déclaré la guerre au duc Charles, en
partie parce ([ue ce prince avait fait de semblables défenses'.
On répondit aux députés de Genève que leurs supérieurs
ne devaient pas prendre en mauvaise part les défenses que les
seig-neurs de Berne avaient fait faire, puisqu'elles ne les regar-
daient pas seuls, mais qu'elles s'étendaient aussi à leurs autres
alliés, que cependant, ils étaient prêts à la révoquer si leurs alliés
de Genève voulaient lever le nouvel impôt qu'ils avaient mis à
leurs alliés, et à condition que l'on prît des mesures pour empêcher
les particuliers de faire des amas et des accaparemens de blé \ Les
députés de Genève, peu contents de cette réponse, firent de nou-
velles instance et dirent qu'il était juste qu'avant que parler de
l'impôt dont on se plaignait, qui n'était contraire à aucun traité et
qu'une ville maîtresse d'elle-même est en droit d'établir quand il
lui plaît, l'on remît les choses sur le pied des traités les plus solen-
nels, par rapport à l'entrée des denrées dans Genève. Après quoi, ils
pouvaient assurer que leurs supérieurs ne se rendraient pas diffi-
ciles à en passer, pour ce qui regardait le nouvel impôt, par où en
ordonnerait la diète générale qui en devait parler dans sa première
' R. C, vol. 40, fo 232 ri^, 235 v». qui était demeuré à Berne, pendant que
' Ibid., i° 235'' r°. Voir aussi aux Des Arts revenait faire son rapport au
Archives de Genève (P. H., n» 1360) le Conseil. (JVole des éditeurs.)
texte des nouvelles instructions données. ' R. tl. vol. 40, f» 244 v» (23 sept.),
en date des 26-28 sept., à Claude Roset
l545 PRÉPARATIFS POUR LA DEFENSE DE LA VlLLF. 2^3
séance, mais les seig-neurs de Berne, quoiqu'on leur put dire, se
tinrent à leur première réponse ' .
Les Genevois ayant déclaré à la diète de Baden (ju'ils voulaient
bien ôter l'impôt des halles, comme nous l'avons vu ci-dessus, les
Bernois levèrent les défenses qu'ils avaient faites de laisser entrer
les denrées dans Genève. Ces défenses avaient duré deux mois
entiers, pendant lesquels les baillis voisins avaient fait mettre des
gardes de tous côtés, qui avaient empêché qu'on n'amenât ni blé,
ni vin dans Genève, mais cette affaire ne fut pas la seule que les
Genevois eurent dans ce temps-ci avec les Bernois qui leur fit de la
peine, comme nous Talions voir tout à l'heure.
Au mois de novemlire, l'on fut à Genève dans de g-randes ap-
préhensions d'avoir la guerre, sur des avis que l'on eut que trois
mille Espagnols, qui étaient en Piémont, avaient ordre de passer
les monts, que leur dessein était de surprendre Genève d'emblée
et que ce dessein se devait exécuter dans trois semaines. Cette nou-
velle imprévue mit dans Genève tout le monde en mouvement.
Pour être occupé sans distraction à tout ce qui regardait la défense
de la ville, le Conseil ordonna que tous les tribunaux de justice
fussent fermés pendant (juinze jours. L'on envoya des espions de
tous côtés; l'on avertit les baillis voisins de la nouvelle qu'on avait
eue ; l'on aug-menta la garde ; l'on fit une revue g'énérale de tous les
étrangers qui étaient dans la ville pour congédier ceux qui pou-
vaient être suspects et les nouveaux venus. On fit provision de
fascines et de gabions. On travailla à mettre les fortifications et
l'artillerie dans le meilleur état que l'on put et, pour cet effet, l'on
occupa toutes les dizaines de la ville à remuer la terre. L'on oblig'ea
aussi tous les fermiers et tous les particuliers qui avaient du blé à
la campagne de l'amener dans la ville'. Tous ces soins redoublèrent
quand on apprit que l'évêque faisait lever des soldats en Franche-
Comté et que la France aussi, de son côté, en faisait ramasser
en Savoie et en Bresse, de sorte que tout le voisinage devait,
dans peu, être couvert de toutes parts de troupes '.
' R. C, vol. 40, fo 252 (5 oct.). Cf. '' R. C„ vol. 40, fo 300-302.
Eidg. Abschiede, t. IV, 1 d, n» 244. ' Ibid.. l» 3Ûa vo.
244 i-ES BERNOIS OFFRENT LE SECOURS. 1 545
Pour travailler aux fortifications, il fallait trouver de l'argent
et le trésor public était épuisé. On mit en délibération dans le
Conseil si l'on ferait une levée de deniers sur tous les particuliers
ou si l'on emprunterait; ce dernier avis prévalut sur l'autre, à cause
de la misère où so trouvait alors le peuple, causée -par les mau-
vaises saisons des années précédentes, et Claude Roset fut envoyé
à Bàle pour y emprunter, s'il était possible, la somme de trois à
quatre mille écus ' .
Les Bernois auraient été fort fâchés que quelqu'une des puis-
sances voisines se fût emparée de Genève. Aussi, dès qu'ils eurent
des nouvelles des mouvemens qui se faisaient dans la Franche-
Comté et en Savoie, ils écrivirent aux Genevois qu'ils se dispo-
saient à venir les secourir en cas de besoin, les exhortant à se ga-
rantir, en attendant, d'une surprise; ils leur marquaient aussi
qu'ils feraient bien de faire mettre sous les armes les sujets de
St-Victor et Chapitre, afin de les avoir prêts à la première néces-
sité'. L'on en fit aussitôt un dénombrement et l'on trouva ([u'il y
avait dans ces terres deux cent dix hommes portant armes, ainsi
on les mit en œuvre, soit pour les fortifications, soit pour la garde
de la ville, quoitjue le bailli de Ternier n'y eût j)oint voulu d'abord
consentir, enfreignant à cet égard l'article du départ de Bâle, qui
porte que les deux états peuvent se servir de ces sujets pour leur
défense, en s'avertissanl, pourvu que ce ne soit pas pour les em-
ployer l'un contre l'autre '.
Les bruits de guerre continuant, les seigneurs de Berne firent
plus : ils envoyèrent deux députés à Genève, les seigneurs Dies-
bach et Augsburger, pour offrir leurs services dans la conjoncture
présente et assurer la ville qu'ils mettraient tout en œuvre pour sa
conservation et pour sa défense, qu'ils étaient dans la disposition
de faire dans ce dessein, non seulement autant qu'ils avaient fait
par le passé, mais plus encore s'ils pouvaient. Ils envoyèrent «pié-
rir les baillis voisins auxquels ils dirent, de la part de leurs supé-
rieurs et en présence du Conseil, la même chose. Ensuite ils firent
■ R. C, vol. 40, fo 308. nève, P. H., n» 1365. lettre du 29 iiov.
' Ibid., f» 312 V". Arctiives de Ge- {Note des éditeurs.)
» R. C, vol. 40, fo 336 v».
l545 .NÉGOCIATIONS A CE SUJET. a/jT)
connaître (|ii'ils avaient des choses à représenter sur les moyens
qu'il serfiil ;'i propos d'employer pour réussir dans ce dessein, qui,
étant d'une Ionique discussion, pourraient être mieux traitées dans
quelques conlerences (pi'ils pourraient avoir avec les seii^neurs
(piil plairait au Conseil de nommer pour cet effet '.
Le Conseil ordonna aussitôt à ceux de son corps tpii étaient
commis sur les affaires secrètes d'avoir des conférences avec les
envoyés de Berne. Ces conférences roulèrent principalement sur le
secours que les seitçneurs de Berne pourraient envoyer à Genève
en cas de nécessité, et sur la manière de l'exécution. Sur (|uoi, ces
messieurs proposèrent leurs avis (pii contenaient en suljstance
qu'ils espéraient que l'on continuerait de travailler aux fortifica-
tions avec toute la diligence possible. Que l'on se pourvoirait de
toutes les munitions nécessaires pour le service de l'artillerie et de
gens propres pour la conduire. Que l'on enverrait exactement des
espions de tous côtés ipiand la nécessité le demanderait, <|ue cepen-
dant l'on ne devrait pas croire légèrement tous les bruits, pour ne
pas faire de grands mouvemens (pii n'aboutissent à rien et sans
sujet. Que les deux états alliés se devaient faire part exacte-
ment l'un à l'autre de tous les avis qu'ils recevraient. Qu'il fallait
prendre garde qu'il n'y eût aucune trahison dans la ville. Qu'ils
souhaiteraient de savoir si Genève était en état de se garder seule,
en attendant que les secours de Berne fussent arrivés. Qu'ils
seraient fort aises qu'elle fût dans cette .situation, mais que si cela
n'était pas, il faudrait penser aux moyens d'y pourvoir. Qu'il
serait à propos de faire construire deu.x grandes barques pour être
prêtes à aller quérir le secours quand il le faudrait. Qu'en cas de
guerre, il serait nécessaire que les sujets de Berne pussent retirer
leurs denrées et leurs effets dans Genève, dont on ferait un inven-
taire exact pour les restituer ensuite à qui il appartiendrait'.
Les commissaires de Genève répondirent à toutes ces proposi-
tions, que l'on continuerait avec vigueur les fortifications et, à ce
sujet, ils se plaignirent de l'opposition qu'avait faite le bailli de
Ternier au dessein que le Conseil avait eu d'y faire travailler les
' R. C, vol. 40, fo 313i>. 1 Ibid., fo 31.30.
2^6 SUITE DE CETTE AFFAIRE. l5ti5
sujets de St-Victor el Chapitre, et ils les prièrent de fournir à la
Ville quelques pierres qui étaient à Gaillard et d'autres des débris
du château de la Bâtie, sous St-Jean. Sur l'artillerie, que l'on
n'avait pas dans Genève autant de munitions que l'on aurait bien
souhaité et qu'on s'en serait pourvu d'une bien plus (('■rande (juan-
tité si l'on avait eu de l'arg-eut. Sur les espions, qu'ils pouvaient
compter que le Conseil ferait son devoir, et qu'on priait les sei-
gneurs de Berne d'ordonner à leurs baillis de faire le leur. Sur la
garde de la ville, qui était le principal et même l'unique sujet de la
députatioii, les commissaires de Genève leur répondirent qu'encore
que la peste eût emporté bien du monde, cependant la ville se sen-
tait en état, par elle-même et sans aucun secours étranger, de se
garantir de surprise. Que cependant, si elle avait besoin de quel-
ques soldats, on priait les seigneurs de Berne d'envoyer des Alle-
mands et non pas des sujets de leur pays conquis. Que le Conseil
pourrait aussi faire venir, en cas de besoin, des sujets de la Répu-
blique pour établir une garnison. Que cette garnison ne serait pas
fort nombreuse parce qu'on n'aurait pas suffisamment de vivres
pour la nourrir; qu'avec deux mille hommes, dont il y en avait
quinze cents dans Genève, propres à porter les armes, l'on serait
en mesure d'éviter une surprise. Que le magistrat serait attentif à
toutes les pratiques et trahisons qui se pourraient former dans la
ville, et que l'on avait grand sujet de se défier des nommés Philippe,
protégés jusqu'alors si fort par les seigneurs de Berne, parce qu'ils-
avaient toujours le cœur ulcéré contre la seigneurie, de laquelle ils
avaient très mal parlé en diverses occasions. Qu'on ferait inces-
samment un dénombrement de tous les hommes portant armes, tant
de la ville que des sujets. Qu'on ferait faire les deux grandes bar-
ques pour aller quérir le secours, et qu'on les priait de faire don-
ner des ordres à tous les baillis des bailliages autour du lac de tenir
aussi des bateaux prêts pour aider à le voiturer. Enfin, qu'on leur
accorderait avec plaisir ce qu'ils avaient demandé, que l'on retirât
dans Genève, en cas de guerre, les blés et les effets de leurs sujets,
aux conditions qu'ils avaient marquées, mais que le Conseil ne
pourrait point s'engager à donner asile à leurs sujets du voisinage,
parce qu'ils avaient le cœur tout savoyard, en exceptant pourtant
lô/|5 SUITE DE CETTE AFFAIKK. 2^7
ceux (jui seraient parfaitement connus pour (Mro g-ens affectionnés
aux deux villes ' .
Les envoyés de Berne répliquèrent à cette réponse (pj'ils
feraient savoir à leurs supérieurs et qu'ils appuieraient auprès
d'eux les raisons que les sei§-neurs de Genève avaient au sujet de
l'usage qu'ils voulaient faire des sujets de St-Victor et Chapitre,
par rapport aux fortifications et à la défense de la ville. Qu'ils
seraient bien aises d'être informés en détail do la quantité d'artdle-
rie et de munitions (pie l'on avait. Touchant les pierres de Gaillard
et de la Bâtie, (pi'ils n'avaient aucun ordre de leurs seigneurs pour
en disposer ; (ju'ils savaient seulement que, dans l'intention où ils
étaient de fortifier Gaillard, ils auraient besoin de ces pierres. Que
leurs supérieurs pourraient envoyer sous peu des capitaines dans
Genève, avec qui l'on pourrait convenir de ce qui regarde la dé-
fense de cette ville. Qu'ils estimaient que si elle avait le malheur
d'être assiégée, elle aurait besoin d'une garnison de deux mille
hommes outre ceux de la ville, ajoutant que quand les seigneurs de
Berne entreprendraient le secours de Genève, ils y viendraient
avec une armée si formidable que le succès serait infaillible. Enfin,
(ju'ils espéraient que les seigneurs de Berne congédieraient tous
les Peneysans qui pouvaient être sur leurs terres et dont on pou-
vait craindre dans Genève les complots et les machinations'.
Les commissaires de Genève n'ayant pas d'ordre de s'expli-
quer plus avant sur tous ces articles, dirent aux envoyés de Berne
qu'ils rapporteraient au Conseil tout ce qui s'était passé entre eux.
L'avant donc informé de tout ce que nous venons de raconter, l'on
charg-ea les mêmes commissaires de dire aux envoyés de Berne
que l'on espérait que leurs supérieurs fourniraient, en cas de
besoin, de leurs sujets pour travailler aux fortifications. Qu'il y
avait dans la ville assez de boulets, que l'on avait environ cent
quintaux de poudre, mais que l'on manquait de salpêtre et de
soufre, qu'il était nécessaire que tous les deux états eussent des
bateaux prêts. Que l'on acceptait la garnison de deux mille hom-
mes qu'ils avaient offerte en cas de nécessité, à condition que les
' R. C, vol. 40, fo 314i-314e. ^ /(,(d^ fo 314e vo-314f.
248 SUITE DE CETTE AFFAIRE. 1 545
officiers qui la coinnianderaienl n'entreprissent quoi que ce fût et
ne donnassent aucun ordre sans le consentement et la volonté du
capitaine général de la Ville et de son Conseil. Qu'en un mot, ils
fussent soumis à la juridiction de la seigneurie. Que par rapport à
la solde de cette garnison, on priait les seigneurs de Berne de faire
réflexion qu'il ne serait pas juste (jue la ville de Genève en fût
chargée, du moins en entier. Que la considération des grandes
dépenses qu'elle avait faites et faisait tous les jours, jointe à celle
que cette garnison étant employée à la défense de Genève, servait
aussi à la dt'feuse des pays de Leurs Excellences, devait les porter
à ne pas refuser de fournir la plus grande partie de cette solde.
Qu'il faudrait aussi convenir de quelle manière seraient payées les
troupes (jui viendraient au secours de Genève. Qu'on leur donne-
rait les noms des Peneysans qui habitaient dans les étals de Berne
et qu'enfin, l'on aurait une attention toute particulière à prévenir et
à empêcher toutes les intelligences et les trahisons qui pourraient
se tramer dans Genève ' .
Les envoyés de Berne répondirent sur ces répliques des sei-
gneurs de Genève qu'ils ne pouvaient rien dire, ni sur la solde des
deux mille hommes de garnison sur laquelle le Conseil devait se
déclarer pour combien d y voulait entrer, ni sur celle du secours,
puis(prils n'avaient aucun ordre là-dessus, mais qu'ils feraient le
rapport à leurs supérieurs de ce qui leur serait proposé à cet égard,
à quoi ils ajoutèrent qu'il fallait que le Conseil s'engageât d'empê-
cher que les vivres ne fussent survendus à leurs gens, l'un des en-
voyés ayant dit, touchant la solde de la garnison, qu'il ne serait pas
raisonnable que leurs supérieurs seuls, ou la ville de Genève seule,
la supportassent toute entière ^
Le Conseil, ayant encore réfléchi sur toute cette affaire, or-
donna aux seigneurs de son corps qui avaient eu les conférences
dont nous venons de parler avec les envoyés de Berne, de leur dire .
que l'on mettrait un si bon ordre à ce qui regardait les vivres qu'ils
ne seraient point survendus à leurs gens. Qu'à l'égard de la solde
des deux mille hommes de garnison, on les priait encore de réflé-
' It C. vol. 40, fo 314g-314i>. ^ Ibid., f» 314*.
l54() NOfVEI.I.ES PUOPOSITIO.NS DKS ItKIt.NOIS. a/(()
cilir sur les prodigiouscs d(''i)enses (|iie la Ville avait faites et (ju'eile
Faisait eiioore tous les jours, soit, pour les ["orlifications, soit pour
rarlilleric et les uuiuilious, etc., qu'il était pourtant juste (pi'elle
entrât pour (piel(|ue ()arlie dans ces frais et (ju'elle offrait de payer
le (piart de la solde, c'est-à-di'c de soudoyer entièrenicul (■iM(|
cents honuiies'. L'on til un journal ou un départ de tout ce (|iii
s'était passé dans ces conférences, dont les seigneurs de Genève
gardèrent une copie et les envoyés de Berne emportèrent l'autre
pour la faire voir à leurs supérieurs".
Au commencement de l'année suivante, les seigneurs de Berne
renvoyèrent six commissaires à Genève, tant pour faire connaître
leur intention d'une manière plus ouverte touchant la garnison de
deux mille hommes, (pie pour visiter les frontières de leur pays
conquis et pour fortifier les passages. Les bruits de guerre qui cou-
raient leur fournissaient un prétexte fort plausible pour travailler
à la garde de ce pays et même pour le remplir de troupes, et les
mêmes raisons les autorisaient aussi à se mettre dans de grands
mouvemens par rappoit à la conservation de Genève. Aussi vinrent-
ils faire de nouvelles instances et d'une manière très forte auprès
du Conseil, pour le porter à accepter les deux mille hommes de
garnison et ils présentèrent la proposition de leurs supérieurs par
écrit, laquelle contenait, entre autres conditions, que le capitaine
général de la ville et les capitaines particuliers et autres officiers
qui étaient sous lui, seraient sous les ordres de celui qui comman-
derait de leur pai-t ces deux mille hommes, et que le prévôt de
Berne aurait la justice criminelle, laissant à la Ville la juridiction
civile.
Des propositions de cette nature déplurent extrêmement aux
Conseils. Le Petit Conseil, où elles furent faites d'abord, les rejeta
comme injurieuses à la souveraineté de la Vaille, à laquelle elles don-
naient une mortelle atteinte, et il déclara aux conunissaires bernois,
après avoir pourtant eu là-dessus l'avis de Calvin, que l'on n'ac-
cepterait jamais des propositions si odieuses et que l'on ne consen-
' R. C, vol. iO, :M4j. Cf. Eidg. Abschiede , t. IV, 1 d, no 266-
^ Arcliives de Genève, P. H., iif 136i. 6-9 déc. (Note des éditeurs )
25o MESURES PRISES PAR LES CONSEILS. 1546
lirait point qu'il y eût dans la ville aaciine juridiction étrang-ère,
liien loin de souffrir jamais que le caj)itaine général de la ville
fût soumis aux ordres du commandant des deux mille hommes.
Cette réponse, faite avec fermeté aux commissaires de Berne,
leur déplut : ils dirent qu'ils ne s'y seraient jamais attendu et qu'ils
ne savaient pas de quelle manière leurs supérieurs, à qui ils feraient
le rapport de ce refus, le jirendraient, et voyant bien qu'ils ne
trouveraient pas mieux leur compte dans les autres Conseils, ils
partirent brusquement, sans pousser plus avant cette affaire '.
Cependant l'on était dans Genève dans d'extrêmes appréhen-
sions : les Bernois continuaient à faire de grands pr('|)aratifs dans
le voisinage pour la garde du pays, et le bruit courait ipi'ils avaient
dessein de faire entrer, de gré ou de force, les deux mille hommes
dans la ville. Les Conseils furent assemblés à diverses fois à ce
sujet. Celui des Soixante approuva non seulement la dernière ré-
ponse que l'on avait faite aux commissaires de Berne, mais il fut
d'avis encore qu'il fallait bien se garder de laisser entrer dans Ge-
nève une trop grande quantité de troupes bernoises, à quehjue
condition que ce fût, de peur d'en être envahis'. Les syndics ayant
exhorté tous ceux qui composaient le Conseil à se revêtir d'un
nouveau zèle et d'un courage à toute épreuve pour la défense de la
patrie et à inspirer les mêmes sentimens à tous les citoyens, afin
que leur valeur suppléant à leur petit nombre, la ville se pût dé-
fendre dans l'occasion par elle-même. Je trouve même que, dans
ce temps-là, l'on exigea un serment de tous les particuliers de la
ville d'être fidèles à la seigneurie et de vivre et de mourir pour la
liberté ' . L'on établit aussi une petite garnison de cent ou cent vingt
hommes, laquelle fut payée par ceux qui, pour cause de maladie,
de vieillesse ou pour d'autres raisons ne pouvaient pas faire le guet
en personne ', mais comme cette garnison était sur les coffres des
' R. C. vol. 40, f" 346'' -.346<= r" ; " Il s'agit da sermeut des compagnies
Instructions et propositions des envoyés bourgeoises prêté à Saint-Pierre le 7 jan-
bernois, P. H., n» 1372. Cf. Eidg. Ab- vier 1S46 Ibid., i» 344 r». et Archives,
schiede. t. IV, 1 d. n° 274, 11-15 janvier. P. H., n» 1371. (Noie des éditeurs.)
(Note des éditeurs.) * R. C, vol. 40. fo 342.
■' R. C, vol. 40. fû 35i?,
l546 KK.NOINKM.EMKNT DE l'aLLI.VNCE AVEC BERNE. 25 1
particuliers, elle ne fut pas conserv<''e longtemps, elle fut peu à peu
diminuée, et l'on ne crut pas plutôt le danger |)assé qu'on la con-
g-édia entièrement.
Le Conseil ordinaire ne se contenta pas d'avoir informé relui
des Soixante de (ont ce que nous avons rapporté. 11 fut bien aise
aussi que, dans un cas de cette importance, les résolutions qu'il
avait prises fussent autorisées par celui des Deux Cents'. C'est
aussi ce (ju'il til, et il y eut une unanimité dans tous les Conseils
sur cette affaire (|ui dut faire comprendre aux Bernois, (piand ils
l'apprirent, ([u'ils ne gagneraient rien à la pousser davantage.
Peut-être aussi que la crainte qu'ils eurent que, s'ils insistaient sur
cet article, les Genevois, poussés à bout, écouteraient peut-être
des propositions que la France leur faisait, comme le bruit en
avait couru à Berne, de se mettre sous sa protection, ne contribua
pas peu à les laisser en repos là-dessus, auquel cas Genève aurait
évité alors le danger de perdre sa liberté, comme elle l'a évité une
infinité de fois par la jalousie des puissances voisines.
Ces sujets de mésintelligence entre les deux états n'empêchè-
rent pas que le temps du renouvellement du serment de l'alliance
approchant, on n'y procédât comme à l'ordinaire. Le 19 février,
les seigneurs de Genève écrivirent à ceux de Berne pour savoir
quand il leur plairait d'envoyer de leurs députés faire et recevoir
ce serment, afin que des députés de Genève partissent en même
temps pour Berne pour le même sujet'. Les Bernois répondirent
que leurs envoyés arriveraient à Genève le 1 3 mars ' . Effectivement,
ils y vinrent dans le temps marqué. On leur alla au-devant avec
cin([uante cavaliers ; le soir de leur arrivée, on les régala à la mai-
son de ville avec les baillis du voisinage et pendant le repas, on
lira le canon '.
Le lendemain, ces envoyés, (jui étaient l'avoyer Nsegeli et le
banderet Tillier, eurent audience du Conseil ordinaire, le matin
avant le sermon, où, après avoir exposé le sujet de leur voyag'e,
' R. C, vol. 40, fo .368 vo. » Archives de Genève, P. H., no 1386 ;
'■ Ibid., vol. 41, fo 18 vo. R. C, vol. 41, f» 32.
♦ Ibid., fo 48 vo,
252 dÉpUTATION a BEKNE l'Ol^Ei RECEVOIR LE SERMENT. 1 546
ils disculpèrent leurs supérieurs du blânit* qui avait t'U''. mis sur eux
au sujet de la garnison de deux mille hommes (pi'ils avaient proposé
d'entretenir dans Genève et que l'on n'avait pas acceptée, leur
ayant imputé de vouloir se rendre maîtres de cette ville, infidélité
dont ils étaient incapables, demandant que l'on prît des informa-
tions contre ceux qui avaient f'ail courir ces bruits, pour en ré-
pondre et en être punis. On leur répondit, comme la prudence et
la bonne politique voulaient qu'on le fît, que l'on n'avait jamais
pensé à les blâmer en aucune manière au sujet de la jiroposition
qu'ils avaient faite, et que le bruit dont ils se plaignaient n'était
point venu d'aucun de la ville. Gomme on les vil se justifier à cet
égard, le Gonseil voulut aussi lever les mauvaises inqiressions
qu'auraient pu faire dans leur esprit les discours (|ui avaient été
tenus que les Genevois étaient dans la disposition de se soumettre
à la France et les prier de ne pas ajouter foi à des bruits si mal
fondés et si éloignés de la vérité. A quoi les envoyés de Berne
répondirent que leurs supérieurs n'avaient jamais pu croire que
ces discours fussent véritables, dans la forte persuasion où ils
étaient que leurs alliés connaissaient trop bien leurs intérêts et
aimaient trop leur liberté et leur religion pour commettre une
semblable lâcheté'. Enfin, après plusieurs discours de part et
d'autre, l'on se sépara Ijons amis pour aller recevoir et faire le
serment de l'alliance dans le Gonseil Général, ajM-ès le sermon, ce
qui se passa à la manière accoutumée, et les envoyés de Berne
s'en retournèrent le lendemain '.
La même solennité s'était faite à Berne, selon la coutume, le
même jour. Le syndic Gorne, le lieutenant Philippin et l'ancien
syndic Gurtet ayant reçu et prêté, au nom de leurs supérieurs, le
serment de l'alliance dans le Grand Gonseil, ils furent exposés à
quelques reproches sur ce que leurs supérieurs n'avaient pas voulu
accepter la garnison des deux mille hommes, et ces reproches allè-
rent si loin qu'on leur dit que si le Gonseil des Deux Cents de Berne
eût été informé en détail de toute cette affaire, il n'y avait point
H. C, vol. 41, fo 49 V0.50. ^ Ibid. ,io^i) vo,— Cï. Eidg.Absehiede,
t. IV, i d, n» 280. (Note des éditeurs.)
l546 AFFAIRE DU SIEUR DE LA (IHAVE. 253
d'apparenco (pi'il oui doniK' la main au renouvellcmenl du serment
de l'alliance '.
La seigneurie de Genève avait (mi des dillicullés, pendani les
deux années |)récédentes, avec le sieur de la Grave, de Lacoiiiiex,
vassal de la République à cause de St-Viclor, au sujcl d'une
dîme. La Grave, étant seigneur parliculier, prétendait n'rire poiiil,
soumis à la juridiction de Genève coninie les autres sujets de Sl-
Viclor, et au lieu de venir débattre sa cause devant ses seig"neurs
naturels, il leur avait intimé la marche. Les Genevois n'avaient
point voulu répondre au principal devant les juges qui la compo-
saient, comme n'étant pas jug-es compétens, et ils ne s'arrêtèrent
qu'à prouver que La Grave étant sujet de Genève, il devait être
renvoyé devant ses juges naturels. Les juges de la marche avaient
été partagés sur cette (piestion, comme la chose arrivait à l'ordi-
naire, chacun prenant un parti conforme à l'intérêt de ses supé-
rieurs, de sorte que la décision de la difficulté avait été renvoyée
devant un surarbitre pris, selon les traités, de la ville de Bàle. Ge
surarbitre, après bien des délais, avait condamné enfin le seig'iieur
de la Grave à se reconnaître soumis à la juridiction de Genève
comme sujet de St- Victor, lui ayant |iaru clairement, par les droits
du prieuré de ce nom, que tous les hommes de cette seigneurie,
sans aucune distinction de gentilshommes ou autres sujets, étaient
ég'alement soumis à celte ville'.
Claude Roset, (pii avait été nommé, sur la fin de l'année pré-
cédente, pour aller emprunter de l'arg'ent à Bàle, fut aussi charg-é
d'en rapporter la sentence du surarbitre. Ce qu'il fit, apportant en
même temps dans Genève cette sentence et six mille écus qu'il
avait empruntés pour avoir de quoi travailler aux fortifications'.
Quoique l'on eût peu d'espérance dans Genève de jamais ren-
trer dans la possession du mandement de Thiez, cependant l'on
n'abandonnait pas absolument cette affaire, laquelle on faisait solli-
citer à la cour de France aussitôt qu'on avait avis qu'on pourrait le
• R. (]., vol. 41, fo 53. Cf. Eidg. « R. C, vol. M. fo 367 v«.
Abschiede, t. IV, 1 il, no 281. {Note des » Ibid., f» 10 vo.
éditeurs.)
254 NOUVELLES DEMARCHES AU SUJEt DE THIEZ. 1 546
faire avec (juelque succès. François Paquet, citoyen de Genève,
qui suivait ordinairement cette cour, ayant écrit au Conseil' qu'il
croyait le temps propre pour venir à bout de ce qu'on avait recher-
ché avec tant d'empressement pendant l'année i544) les esprits
paraissant assez disposés en faveur de la République et le cardinal
de Tournon, qui était fort contraire à ses intérêts, n'étant point à la
cour, l'on écrivit au roi et aux seig"neurs (jui avaient la principale
part au g-ouvernement. L'on priait ce prince d'évoquer cette affaire
à son Conseil et de considérer que le sénat de (^hambéry, qui
était composé pour la plus grande partie de Savoyards, ennemis
naturels des Genevois, ne leur rendrait jamais justice et qu'il trou-
verait toujours des prétextes pour ne pas exécuter les ordres de sa
Majesté, comme ils avaient fait jusqu'alors'.
Paquet, (jui sollicitait la réponse, en reçut une, mais qui
n'était pas satisfaisante. Le chancelier lui dit (ju'il ne devait pas
conqjler que la cour évoquât jamais cette affaire à elle, qu'il était
juste qu'ayant commencé au sénat de Savoie, elle y fût poursuivie
et vidée avant toutes choses, qu'y ayant eu des opposans à la de-
mande que les Genevois avaient faite d'être réintégrés dans Thiez,
il fallait nécessairement que ces opposans fussent ouïs, aucun jug'e
ne pouvant, sans blesser les premiers principes de l'équité natu-
relle, refuser d'entendre les raisons de ceux qui s'opposent à
l'exécution d'un jugement où ils disent d'avoir intérêt. Que cepen-
dant le roi, pour faire voir (ju'il voulait favoriser les Genevois
autant qu'il pouvait, donnerait de nouveaux ordres au parlement
de Ghambéry conformes à ceux qu'il avait donnés en l'année i544
par les lettres patentes que nous avons rapportées ci-dessus', des-
quels nouveaux ordres on lui fit voir une copie, laquelle il envoya
à Genève '. Mais comme elle ne fut pas au gré du Conseil' et que s'il
eût voulu s'en servir, il eût fallu entrer en contestation devant le
sénat de Chambéry, ce que l'on voulait éviter, puisque la chose
1 Archives de Genève, P. H., ii» 1377, ' Voir plus haut, pp. "202 et 209.
14 juin. {Note des éditeurs.) * Archives de Genève, P. H, n" 1377,
' Lettre du Conseil à François 1er, en lettre de Paquet au Conseil, 13 août 1546.
date du 26 juin (original), Archives de (Note des éditeurs.)
Genève, P. H, n» 1376. (Note des éditeurs.)
l54(î DtFFICULTKS AVEC LES BAILLIS BIlKNOIS. aoH
n'aurait abouti à rien d'avantageux cl (ju'il soinhlait qu'il n'était
pas de l'honneur d'un état souverain de plaider devant un lel tri-
bunal, l'on ne produisit point ces lettres et cette affaire ne tut pas
poussée plus loin pour lors.
Comme les Bernois ne s'étaient pas soumis bien volontiers au
départ de Bàle, aussi leurs baillis de Ternier n'en étaient pas fort reli-
gieux observateurs. Celui qui avait dans ce temps-là cette préfecture
ayant re(;u ordre, sur la fin du mois de juin, de ses supérieurs de
faire des défenses à leurs sujets de s'enrôler pour le service d'aucun
prince, il en donna avis aux seigneurs de Genève et en même temps
il Ht connaître aux habitans de St-Victor et Chapitre de se rendre
à St-Julien et à Gaillard pour entendre la publication de ces défen-
ses. Cette entreprise ayant paru au Conseil être une nouveauté
dangereuse, le syndic Lambert fut député au bailli pour lui dire
que, selon le départ de Bàle et un arrêt fait à Berne, les sujets de
ces terres n'étaient point oblig'és d'aller recevoir ces ordres dehors
du territoire, mais que le bailli les devait faire savoir aux châtelains
de St-Victor et Chapitre, lesquels les feraient ensuite publier dans
leur juridiction. Le bailli n'ayant pas voulu se rendre à ces raisons,
on lui députa encore les châtelains de ces mêmes terres pour le
prier de permettre du moins que, selon le départ, les officiers de
Genève publiassent ces défenses dans les terres de St-Victor et
Chapitre en sa présence. Il y a quelque apparence que le bailli
accepta cet expédient, du moins il ne paraît point par les reg-istres
([u'il le refusa * .
Le même bailli fit une autre difficulté à la ville de Genève
dans le même temps. Ce fut au sujet d'une nasse qu'il prétendait
avoir été mise dans TArve par les Genevois, sans droit et contre le
départ de Bàle. Les syndics qu'il fit sommer de la faire ôter lui
ayant répondu qu'on pouvait s'entendre là-dessus à l'amiable, il ne
l'avait point \ oulu faire, mais il avait écrit ce qui se passait à ses
supérieurs. Aussitôt les Bernois envoyèrent à Genève deux députés
pour s'informer du fait, auxquels on répondit que la nasse dont il
s'ag'issait n'occupait que le tiers de la rivière et qu'elle était dans le
' R. G., vol. 41, fo iVi 10, 136 ro.
a56 SITUATION POUTIOLE A l'eXTÉhIEUR. iB^fi
même lion où il y en avait eu une autrefois, et ([ue si le poisson ne
remontait pas facilement l'Arve, cela ne venait pas de cette nasse,
mais de celles de Terniei' fjui occupaient presque joute l'étendue
de cette rivière. L'on fit voir la chose sur les lieux aux députés, et
que le passage que la nasse laissait libre aux poissons pour remon-
ter étant plus que suffisant, il n'y avait eu aucune contravention à
cet égard au départ de Baie, comme le prétendait le bailli. Je
trouve dans le registre (jue les envoyés de Berne ne répondirent
autre chose, si ce n'est qu'ils foraient rapport de ce qu'ils avaient
vu à leurs supérieurs et qu'ils n'avaient aucun ordre sur ce qui
regardait les nasses des fermiers de la pèche de Ternier', après (pioi
il n'est plus parlé de cette affaire. Apparemment que les Bernois,
persuadés que leur bailli avait fait une mauvaise difficulté à la ville
de Genève, ne la poussèrent pas plus loin.
Cette année, la guerre qui s'était ralentie entre l'empereur et
le roi de France par le traité de Crespy dont nous avons parlé ci-
dessus, ayant recommencé, ces deux princes levèrent de nouveau
des troupes de tous côtés et dans le voisinage même de Genève, ce
([ui tint cette ville en peine pendant tout l'été et qui lui donna occa-
sion de faire travailler avec assiduité aux fortifications. D'autres
nouvelles qui lui vinrent de tous côtés ne la tinrent pas moins en
haleine. Ces nouvelles portaient que l'empereur se disposait à faire
la g'uerre aux protestans et aux villes libres de l'Allemagne et que,
pour cet effet, il mettait sur pied une armée de cent mille hommes..
Dans le même temps l'on apprit qu'il s'en formait une de trente
mille en Provence et dans le Comtat Venaissin, qui devait passer,
disait-on, en Savoie et qui en voulait à Genève '.
Une autre chose n'augmenta pas peu la frayeur où l'on était
déjà. Ce fut un bruit qui courut dans cette ville et aux environs que
le pape avait envoyé des boutefeux dans tous les états protestans,
dont l'artifice avait été découvert à la vérité, de sorte que leur com-
plot n'était plus à craindre, mais (ju'il avait suppléé à leur défaut
par des empoisonneurs d'eaux qui avaient ordre d'aller de même
dans toutes les villes réformées, et principalement dans Genève,
' B. C, vol. 41, t'o VM V", t:{9 !•". " Ibid., f» 142 ro, 150 vo, 151 i-o.
'•'4*' MESURES POIH l.A DEFENSE DE I.A VILEE. a^T
infecter les eaux de poison pour faire périr ainsi de lous entés et
tout à la fois tous ceux qui ne feraient pas profession de la relii,''ion
romaine'. Ouehiue peu d'apparence (ju'il y eut à une nouvelle de
celte nature, vu l'impossibilité de la chose, elle ne laissa pas de
faire impression sur les esprits. Il ne sera pas inutile de mar-
quer les diverses précautions que l'on prit jxiur se i^arantir de tant
de différents malheurs dont on se croyait menacé. L'on rt'solut pre-
mièrement de continuer avec assiduité l'ouvraj^e des fortifications
de la ville et, pour cet effet, de bâtir le bastion qui est près de la
porte de Gornavin, qui subsiste encore aujourd'hui, et à cette occa-
sion, l'auteur du registre remarque que l'on permit aux entrepre-
neurs de cet ouvrag-e de se servir pour sa construction de gros
quartiers de pierre de couleur de marbre blanc, que l'on appelle
dans Genève pierre de roche, qui étaient sous les maisons du pont
du Rhône et que l'on croyait être des débris du pont que Jules
Gésar avait fait détruire autrefois . L'on traça et l'on éleva aussi le
boulevard ou le bastion du Pin, ouvrage si mal entendu et qui
marque plus qu'aucun autre combien l'on ignorait en ce temps-là
dans Genève les premiers principes de l'art de fortifier les places.
Il y eut plusieurs autres endroits, tant de la ville que de St-Gervais,
que l'on ne fortifia qu'à temps par des gazonnades'.
L'on fit aussi une revue générale de toute la bourgeoisie et de
tous les sujets de la République et de leurs armes. L'on s'entendit
avec le bailli de Ternier sur la manière de faire celle des habitans
de St-Viclor et Ghapitre, et l'on convint avec lui qu'elle se ferait à
la Feuillée de Ternier par les châtelains de ces terres, en sa pré-
sence et en celle d'un conseiller de Genève. L'on fit une publica-
tion par toute la ville que chacun fût fourni d'armes dans trois
jours et qu'aucun n'eût à loger qui que ce soit qui ne fût connu.
L'on mit dehors tous les vagabonds de la ville et l'on fit prêter
serment de fidélité à l'État à tous les étrangers. L'on fit défense de
s'enrôler poiu- aucun prince étranger et l'on ordonna à tous les
gentilshommes qui avaient des fiefs sur les terres de la seigneurie
' R. C, vol. 41, fo 11(8 i-o. s [bid.. fo H.5 vo, 149 r".
17
258 A.MBL.VRI) CORNK KST ihxî SY.NDIC. I 5/4()
de se tenir prêts pour la défense de la \ illc en cas de nécessité, et
de se fournir d'armes, sous peine de perdre leurs juridictions et
leurs fiefs. Enfin l'on se pourvut de nuinitions de guerrt^ et de
bouche, l'on arma des bateaux pour aller sur le lac chercher des
vivres et l'on fondit quelques nouvelles pièces de canon'.
Voilà de quelle manière les Genevois, qui sentaient parfaite-
ment bien tout le prix <le la liberté, puisqu'ils l'avaient achetée, il
n'y avait pas bien longtemps, au prix de tant de sang et de tant de
traverses, voilà, dis-je, de quelle manière ils travaillaient à se la
conserver. Rien ne les rebutait, rien ne les arrêtait pour parvenir à
ce g'rand but. Les dépenses les plus considérables, ils les faisaient
avec une facilité et une joie incroyables, et cela toutes les années
et au moindre soupçon qu'ils avaient (pi'il se tramait quelque des-
sein contre eux. Bel exemple à leurs successeurs pour les porter
à n'avoir pas moins de zèle, moins d'amour pour la liberté et la
religion qu'en avaient leurs pères, à ne faire pas moins volontiers
qu'eux les dépenses nécessaires et à prendre les soins qu'il faut se
donner pour se conserver deux aussi précieux avantages. Au reste,
les craintes qui avaient donné lieu à tous ces mouvemens furent
dissipées au mois de novembre suivant, par la nouvelle que l'on eut
de la défaite de l'empereur par les protestans, nouvelle qui causa
une grande joie dans Genève, ce prince étant regardé comme le
fléau de la religion — il est très souvent appelé dans le registre
l'ennemi mortel de l'Evangile — et les liaisons qu'il avait avec le
duc de Savoie le faisant aussi passer pour n'être pas moins con-
traire à la liberté de la ville '.
Nous avons vu ci-dessus comment, au commencement de
l'anni'e précédente, les Conseils en usèrent avec Amblard Corne au
sujet du refus constant qu'il fit d'exercer plus longtemps la charge
de trésorier '. Pendant le cours de l'année, des commissaires nom-
' U. C. vol. 'tl, fo 143 l'o, lo'.i, 160 r'\ kalde se débandait à la nouvelle de la dé-
■' lliid., fo %i9 V». — Le début de la fection imprévue de Maurice de Saxe,
campayne avait été en effet assez favorable Ulm capitulait le 23 décembre et le 29,
aux Protestants, bieu que les nouvelles qui l'empereur faisait son entrée à Francfort,
en étaient parvenues à Genève fussent très {Note des éditeurs.)
exagérées, mais, dès les premiers jours de ^ Voir plus haut. p. 231.
décembre, l'armée de la Ligue de Smal-
i.')4'' Édm'S si'k i.'ad.mimscrvtion' rue i.a .iistick. a'x)
mes par le Conseil avaient examiné si los |)laintes qu'il avait faites
de la mauvaise administration des affaires étaient Fondées, lesquels
avaient trouvé ([u'encore qu'il y eût matière à les former, (Jorne
avait grossi les objets, il en convint lui-même et fit ses excuses aux
syndics et autres dont il avait hlàmé en termes trop vifs la conduite ' .
On lui sut gré de sa franchise et l'on ne la jui^ea partir (pie d'un
bon motif et d'une envie louable de conserver les reveiuis puljlies.
On lui donna même dans tous les Conseils des témoignages réels
de la satisfaction que l'on avait de sa conduite en le nommant et
l'élisant, au mois de février, à la charge de syndic.
Les édits qui avaient été faits de temps en temps poin- l'admi-
nistration de la justice n'étant pas suffîsans, il se présentait tous les
jours des cas qui n'étaient pas encore arrivés, pour lesquels il fal-
lait faire des lois nouvelles. Je trouve que cette année, le Conseil
Général donna son approbation à deux, le jour qu'il était assemblé
pour l'élection des syndics. L'une de ces deux lois regardait les
téméraires appelans, par laquelle on leur imposait une amende
applicable au fisc, du quatre pour cent de la somme pour laquelle
ils plaidaient. L'autre concernait les obligations et cédules recon-
nues et portait (pie pour éviter tous délais frustratoires, les débi-
teurs par obligations ou cédules reconnues seraient obligés de con-
signer la somme due si, dans dix jours, ils ne pouvaient faire cons-
ter de légitime paiement ' .
Il y avait une grande exactitude, dans ce temps-là, sur la ma-
nière de tenir les sceaux : le premier syndic en avait la garde et lui
seul les apposait, lorsqu'il le fallait ; il n'osait même les sortir de la
maison de ville. Cette année, C-laude Roset, qui était premier syn-
dic, pria le Conseil d'avoir pour lui la com|)laisance de le laisser
porter les sceaux avec lui pour sa commodité, ce qu'on lui accorda,
à condition que, la nuit, il les rapporterait à la maison de ville ^
Cette année fournit bien des événemens qui font voir, soit les
mœurs de ces temps-là, soit la manière de penser sur les choses de
la religion, soit le crédit qu'avait Calvin dans les Conseils et la
' R. C, vol. 40, fo 367 r». " Ibid., f» o7 r".
- Ibid.. vol. 41. fo 2 r».
260 PROCÈS DK PIERRK AMEAUX. ifl/iG
haute considération où était ce grand homme, par on l'on jugera
aussi quelles étaient ses bonnes qualités el ses défauts. Je rappor-
terai les principaux faits qui ont rapport à ces sortes de choses et
je choisirai entre les autres ceux qui ont (]Heh[ue chose de singulier
et qui peuvent mériter à divers égards l'attention du lecteur.
Je commencerai par le procès qui fut fait à un conseiller du
Petit Conseil au sujet de quelques discours qu'il avait tenus sur la
doctrine qu'enseignait Calvin'. Ce conseiller s'appelait Pierre
Ameaux, mari de cette femme qui, une année auparavant, avait
été condamnée aux prisons perpétuelles pour sa vie libertine et ses
opinions fanatiques el extravagantes, comme nous l'avons vu ci-
devant' . Son époux eut, cette année, un sort plus triste, car il
paraîtra par tout ce que nous allons dire que le jugement rendu
contre lui et comme extorqué du magistrat était d'une sévérité nul-
lement proportionnée à la faute que pouvait avoir commise le
prévenu, au lieu que sa femme avait bien mérité la peine qui lui
avait été infligée, laquelle pourtant elle ne subit que pendant fort
peu de temps, puisqu'elle fut élargie des prisons, comme nous
l'avons dit ci-dessus. Ouoiqu'il en soit, voici le fait dont Ameaux
fut convaincu, tant par témoins que par sa propre confession :
Il avait invité quatre de ses amis à souper chez lui, le 27 jan-
vier, et dans la conversation, étant à table, il avait parlé fort mal de
Calvin et de la doctrine qu'il prêchait. Il avait dit que la doctrine
qu'avait enseignée ce ministre depuis sept ans était fausse ; ipie
Calvin était un méchant homme, un séducteur, et qu'il le lui sou-
tiendrait devant le Petit Conseil, le Deux Cents et le Général ; qu'il
faisait instruire la jeunesse avec plus de soin dans les langues
grecque et hébraïque que dans la latine, dans laquelle il ne se
souciait pas beaucouj) que les enfans fissent de grands' progrès,
de peur que, par la connaissance que l'on aurait de cette langue,
' J.-lî.-G. Galiffe, dans les Mémoires stater que l'auteur de ['Histoire du peuple
de l'Institut national genevois. 1863, et de Genève a rendu pleinement hommage
Roget (ouvr. cité, t. Il, pp. 207 et suiv.) au caractère de sereine impartialité qui
ont étudié en détail, après notre historien, distingue les appréciations de Gautier.
le procès de Pierre Ameaux, dont les élé- (Note des éditeurs.)
ments se trouvent dans les registres du ' Pp. 218 et suiv.
Con.seil. Nous nous hornerons ici à con-
l54fi PROCÈS DK l'IKHKi; A.MKAI X . 26 I
l'on no vint à di-i-ouvrir la fausseté de sa doctrine; (jii'il n'était
qu'un Picard qui voulait, lui et ses adhérens, se faire évèques, et
qu'il étail actiiellement et de fait |)lus qu'évèque; que le mai^istrat
ne faisait rien, pas un pet, sans l'avoir consulté et contre sa vo-
lonté ; que si l'on n'y prenait garde, les Fran(;ais gouverneraient
la \ ille e( l'assujettiraient et qu'il savait là-dessus de g-randes
choses (jui se découvi-iraient avec le temps, désordres (pi'il ne pou-
vait plus souffrir et dont il se plaindrait publiquement; (jue Calvin
avait (orf de s'être abstenu de la connnunion à cause de (juelques
difficultés (pi'il avait eues avec le secrétaire Roset, puiscpi'en qua-
lité de ministre de la parole de Dieu, il devait poiter les autres par
son exemple à pardonner les injures.
Il avait dit encore, en se servant d'une manière de parler pro-
verbiale, qu'il voudrait donner aux ministres Ferron et De la Mare
des herbes douces, comme de la marjolaine, etc., mais qu'il ne
voudrait présenter à Calvin que des herbes fortes, comme de la
rue et semblables, voidant dire qu'il parlerait avec douceur aux
premiers, mais qu'il tiendrait un langage plus rude au dernier;
qu'il ferait connaître son caractère à tout le monde et qu'il détrom-
perait, par ce qu'il dirait, ceux qui étaient les plus prévenus en sa
faveur.
Les amis que Pierre Ameaux avait invités à son souper, au
lieu de lui faire sentir en particulier le tort qu'il avait d'avoir tenu
les discours que je viens de rapporter et de le faire revenir, par la
douceur, des préventions où il était contre Calvin, allèrent, contre
toutes les règles de l'honnêteté et de la charité chrétienne, révéler
aux magistrats ce qu'Ameaux avait dit dans la chaleur du discours
et dans un repas d'amis, où l'excès peut-être du vin lui pouvait
avoir fait dire bien des choses qu'il n'aurait pas avancées dans
une autre occasion. Le Conseil, sur leur accusation, fit mettre
aussitôt cet homme en prison, où il subit divers interrogatoires,
enfin son procès ayant été suffisamment instruit, il présenta une
requête très soumise au Conseil des Deux Cents par laquelle, après
avoir confessé tout ce dont il était accusé, il en demandait très
humblement pardon, priant le Conseil de lui faire g'ràce et de
regarder les discours qu'il avait tenus comme partant d'un homme
•2(')2 PROCÈS Dli l'IKHRK A.MKAUX. 1 546
qui ir(''(ait pns alors dans son bon sens; que, bien loin de vouloir
les soutenir-, il les désavouait absolument et les condamnait, pro-
mettant qu'à l'avenir il aurait pour M. Calvin tous les égards que
méritait un aussi grand homme et un si digne ministre de l'Evangile.
(>ette re(juèle ayant éfé lue premièrement en Conseil ordinaire,
la grâce que demandait Pierre Ameaux lui fut accordée sous le bon
plaisir du Deux (^ents, en demandant pardon à Dieu et à la justice,
devant le Grand Conseil, et confessant d'avoir très mal parlé. 11
était condamné de plus à une amende de soixante écus pour les
fortifications, et au cas (jue le (Conseil des Deux Cents ne fût pas
d'avis de lui faire grâce, le Petit Conseil le condamnait à faiie
amende honorable tête nue, la torche allumée au poing, depuis les
prisons jusqu'à la maison de ville, cette sentence lui devant être
prononcée entre les deux portes de la salle du Conseil où, en pré-
sence de M. Calvin, il devait demander pardon à Dieu et à la jus-
tice et confesser d'avoir ti'ès mal parlé, enfin (|u'il serait déposé de
tous emplois et privé de tous honneurs'.
Le Conseil des Deux Cents ayant été assemblé le 2 mars à ce
sujet, le procès fait contre Pierre Ameaux y fut In, de même que
sa re([uête et l'avis des avocats touchant la peine qui devait lui être
imposée, avec le sentiment du Petit Conseil sur la giâce que le pré-
venu demandait et la |)eine à laquelle le Petit Conseil le condam-
nait au cas que le Conseil des Deux Cents ne voulût pas lui faire
grâce. Après quoi, le Conseil opinant sur ce qu'il y avait à faire, il.
fut résolu que l'on accordait à Pierre Ameaux la grâce qu'il avait
demandée, en demandant cependant pardon à genoux devant le
Grand Conseil, à Dieu, à la seigneurie, à M. Calvin, en présence
de ce dernier. Cette délibération ne fut pas unanime, l'auteur du
registre remarquant (jue plusieurs se querellèrent en opinant et
qu'il y eut beaucoup de bruit et de désordre, ce qui porta les syn-
dics à mettre une seconde fois la chose sur le tapis, mais que l'avis
de la grâce, qui avait été le plus fort au premier tour, l'emporta
encore au seconde
' K. C, vol. 41, fo 32 v'o (1er iiKirs). donne le texte du registre. {Note des édi-
Cf. Roget, ouvr. cité, t. II, p. 2iâ, qui leurs.)
« R. C, vol. 41, 1<>33 vo, 34 ro.
l5l^i} I'KOt;KS l)i; IMKHKK A-MIJALX. a63
II semble (ju'un jugement de cette nature aurait dû contenter
Calvin et qu'il aurait marqué de la générosité et une modération
(lignes d'un ministre de rÉvangile en y acquiesçant, un désavoeu
si solennel el dans les circonstances i|ue nous venons de mar(|uer
étant une assez grande peine pour des discours vagues dans le
fond, dits à la légère, et que celui qui en était l'auteur ne voulait
point, maintenir, surtout si l'on avait égard au caractère <1m pré-
venu, qui tenait un des premiers rangs dans la magistrature. (Ce-
pendant (lalvin le prit d'une toute autre manière : lors(|u'on lui
notifia la résolution du Grand Conseil afin qu'il assistât à la répa-
ration, il répondit qu'il ne s'y trouverait point et même (pi'il ne
monterait point eu rliaire que Pierre Ameaux n'eut été condamné
à une réparation bien plus éclatante, pour avoir blâmé le nom de
Dieu, disait-il, connue il avait fait, les paroles infâmes et les blas-
phèmes qu'il avait proférés exigeant bien une autre peine (pie
celle d'un simple aveu d'avoir mal fait ' .
L'exécution de la sentence du Conseil des Deux Cents fut sus-
pendue pai- le refus que fit Calvin d'y acquiescer, le magistrat
n'ayant pas osé procéder plus avant, de peur de lui déplaire'. Cal-
vin, pour faire rebouillir toute cette affaire el faire rendre un juge-
ment tel qu'il le voulait, intéressa ses collègues dans sa querelle et
leur lit comprendre qu'elle devait être poursuivie avec toute la viva-
cité possible, puisqu'il y allait de pas moins que de la gloire de Dieu
et de l'intérêt le plus capital de la religion '. Effectivement, le lende-
main que le jugement ([ue j'ai rapporté ci-dessus devait être pro-
noncé à Pierre Ameaux, Calvin, accompagné des ministres de la
ville et de tous les anciens du Consistoire, se présenta en Conseil
où il déclara au nom de ceux qui étaient avec lui que si, après les
choses que Pierre Ameaux avait dites contre la doctrine que lui,
Calvin, et les autres ministres enseignaient, l'on n'imposait pas au
prévenu une peine publique et éclatante, ce serait en quelque ma-
nière les condamner eux-mêmes et leur faire leur procès. Qu'ils ne
pouvaient pas se taire là-dessus sans demeurer infâmes el convenir
' H. C, vol. 41. fo 37 ro. une lettre à Faivl du âO février (Opéra,
^ Ibid.. ubi supra. t. XII. n» 771) appelait <• suivre les con-
' C'est ce que le rélonuateui-, dans seilsde la flémeiice. » {Note des éditeurs.)
2()l\ PROCÈS DE PIKRRK AMEAUX. 1 540
tacitement ([ue leur doctrine était fausse et corrompue. Oue l'on ne
maM([uerait pas de leur imputer qu'ils en étaient persuadés, puis-
(|u'ils n'auraient rien dit au contraire, qu'ainsi ils passeraient
parmi le peuple poui- des hérétiques et des calonmiatours qui
étaient dignes eux-mêmes des plus grands sup|)lices, après ([uoi
ils laissaient juger au Conseil si leur prédication pouvait faire
quelque fruit parmi le peuple; qu'ainsi le (conseil ne pouvait pas,
sans exposer cruellement l'honneur de la religion et du grand
Maître qu'ils servaient, refuser de lever un tel scandale par un
châtiment public et exemplaire ' .
Le (jonseil ordinaire ne voulut pas se charger de cette atfaire,
dans laquelle il s'agissait de i"évoquer un jugement du Conseil des
Deux Cents, mais il la renvoya devant le Soixante et le Grand
Conseil. Les ministres représentèrent, dans l'un et dans l'autre
corps, les mêmes choses qu'ils avaient dites dans le Conseil ordi-
naire. En Soixante, il y eut beaucoup de tumulte dans le temps que
l'on opinait sur leur demande, sur ce qu'un nommé Julien Boccard,
outré de la sévérité inexorable du Consistoire, avait dit qu'il était
d'avis de demeurer au jugement rendu, qu'il serait bien mal aux
ministres de pousser les choses comme ils faisaient et qu'il leur
conviendrait bien mieux de prêcher la miséricorde qu'une rigueur
inouïe et entièrement contraire à leur caractère \ Qu'il serait à
souhaiter que cette atfaire ue fût portée ni en Deux Cents, ni en
Général', puis({u'elle paraîtrait si extraordinaire et si injuste qu'il,
craignait beaucoup qu'elle n'y causât bien du désordi'e. Boccard
ayant appuyé son avis avec beaucoup plus de chaleur qu'il ne fal-
lait, en fut censuré et on lui dit qu'il prît garde à sa conduite, qu'il
fallait (pi'il sût des nouvelles du tumulte dont on menaçait le Con-
seil et que, s'il en arrivait, l'on ne s'en prendrait qu'à lui. Au reste,
le Conseil des Soixante, ne voulant pas toucher au jug'ement de
' l{. (;.. vol. 41, fo 37 v (5 mars). et gênerai », voulant Jire sans doute par
- Ibid., f" 39 r». là que c'était porter atteinte aux préroga-
' Boccard avait dit, non pas précisé- tives de ces assemblées que de remettre eu
ment qu'on ne devait point porter l'affaire discussion des décisions régulièrement pri-
devant les autres Conseils, mais « que l'on ses par elles. {Note des éditeurs.)
estimoyt point le conseil des deux cent
i5/|(i si:.\ti:.\(:k pko.nonckk contkp: p. a.mkaux. 205
coliii des Deux (lents, i'Ciivoy;i au Conseil (|ui l'avail rendu à exa-
miner la demande des ministres, lesijuels y ayant en audience
fait les mêmes représentations, le Conseil des Deux Cents rt''\()(|ua
la sentence de grâce (|u'il avait accordée à Pierre Ameaux, ren-
voyant au Conseil ordinaire à procéder à son jugement ' .
Calvin et ses collègues n'avaient pas lait cette levée de hou-
cliers pour en demeurer là : ils ne cessèrent de solliciter le Petit
Conseil pour obtenir un jugement qui fût à leur gré. Le Petit Con-
seil, pour suivre une procédure (|ui pût paraître régulière, appela
tous les ministres, tant de la ville que de la canq)agne, et tous les
anciens du Consistoire, et leur demanda s'ils n'avaient point re-
marqué que Calvin eût enseigné depuis sept ans une fausse doc-
trine, soit dans ses sermons, soit dans ses livres, si ses mœurs
étaient réglées et honnêtes et s'il n'y avait point de division et
d'esprit de parti parmi les pasteurs.
Calvin n'était point présent lorsque le Conseil fît ces questions
à ses collègues, lesquels, pour y répondre, rendirent un témoi-
gnage unanime à la piété de ce grand honnne, à sa charité et
à sa conduite toute ])ure, toute chrétienne. Et par rapport à sa
doctrine, ils dirent aussi qu'elle était, en tout, conforme à la parole
de Dieu et (ju'ils voulaient vivre et mourir dans la profession de
tous les points de la religion (ju'il enseignait ; ([u'ils pouvaient au
reste assurer le Conseil qu'il n'y avait aucune secte, c'est-à-dire au-
cune diversité de sentimens parmi eux, comme on les en accusait*.
Après ce préalable, le Conseil procéda au jugement du pré-
venu, et il résolut qu'il serait condamné à la peine portée par sa
sentence, qui lui serait prononcée de dessus le tribunal, laquelle
serait conçue en ces termes ' :
Veu par nous les sindics. juges des causes criminelles, etc., le procès
criminel fait contre toy Pierre Ameaux, marchand cartier, citoyen de cette
' R. C. vol. il. fo :i9 vo (6 mars). tiou «.tiré du procès criminel d'Ameau\ •
- Ibid., fo .j2 V». et cite cette sentence in extenso. Nous de-
" Leprocèscrimiiielde Pierre .\nieau\ vous nous borner à en publier le texte tel
n'existe ptus aux Archives, mais notre his- que nous te trouvons dans le manuscrit.
torien a eu ces pièces en main ; il inscrit, (JVofe des éditeurs.)
eu elfet, fréquenunent à la marge la nien-
2(i6 KXÉCUTIO.X DE LA SE.XTENCK. l546
ville et les informations prises contre toy sur les cas mentionnés au dit
procès, tes réponses et confessions plusieurs fois réitérées, certaine requête
signée de ta main, par toy présentée le 26 février, et tout ce qu'il étoit
nécessaire de voir et d'examiner en cette occasion ;
Nous te condamnons à faire amende honorable en chemise et à genoux,
la tête nue, et ayant au poing une torche de cire allumée du poids de . . .
et ce au devant de la maison de ville, par devant nous séans en notre tri-
bunal, en disant et confessant par toy, à haute et intelligible voix, que
contre Dieu, vérité et raison, tu as dit que maitre Jean Calvin, ministre de
l'église de Genève, avoit annoncé fausse doctrine en la dite ville, pendant
l'espace de sept ans, et avoit empêché que les enfans d'icelle ville ne fus-
sent instruits dans la langue latine, afin que sa fausse doctrine ne fût décou-
verte, qu'il n'étoit qu'un méchant homme et un Picard, i)ue Messeigneurs
de ladite ville ne faisoient rien eu leur conseil sans la volonté du dit sieur
Calvin, et que l'on verroit dans peu les Français gouverner la ville, et plu-
sieurs autres discours semblables contenus au long en ton procès, les-
quels discours tu déclai-eras n'avoir voulu et ne vouloir maintenir en aucune
manière et que tu en as requis pardon et grâce à Messeigneurs. que tu en
cries merci et demandes pardon au Seigneur Dieu, a mes dits seigneurs et à
la justice, de même i]u'au dit sieur Calvin; que tu t'en repens, promets et
jures que tu ne commettras jamais à l'avenir un tel crime, que tu porteras
cy-après honneur et révérence de fait et de paroles, selon ton pouvoir, à la
parole de Dieu, au magistrat de la dite ville et aux ministres de l'Église
sans les contrister en façon que ce soit. Ensuite tu seras mené le long de la
dite ville, ayant la torche au poing et la tête nue, à la manière accoutumée
et conduit aux trois places publiques et principales, savoir au Bourg-dè-Four,
au Molard et à la place de St-Gervais. et en chacune des dites trois places,
tu feras une semblable confession à genoux, la torche au poing, pour servir
d'exemple à tous autres à ne tomber en pareilles fautes et metïails.
Cette sévère sentence fut prononcée à Pierre Arneaux, le 8 avril.
Aussitôt qu'elle le fut, le prévenu y satisfit en prononçant à genoux,
tête nue et la torche au poini^', toutes les |)aroles ci-dessus rappor-
tées, les syndics étant loujours assis au tribunal et le Conseil pré-
sent, après (pioi il alla faire la même réparation dans les places
publiques marquées dans sa sentence.
L'on ne peut nier que Pierre Ameau.x n'eût un très grand tort
de parler comme il fit aux amis qu'il avait invités à souper chez
lui, et il paraît, dans les discours qu'il tint, un emportement très
(condamnable. L'on y voit aussi une ignorance qui fait pitié dans
ir)4() HlÎFLliXIO.NS sru Li: PllOCÈS u'aMKAIX. 26y
le reproche (|u'il fait à Calvin de taire ;i|)(ir(ii(lre le g-rec et l'hébreu
à la jeunesse pour l'empêcher de connaître l;i \érité, el l'on ne
saurait disconvenir qu'il n'eût mérité une forte censure. Mais ces
discours avaient été tenus en particulier, à table, entre des amis, el
ne regardaient au fond (pi'un particulier (pii, cpioiqu'il eût de
grandes lumières, n'était ni inspiré ni iidaillible, le prévenu n'ayant
été convaincu d'avoir jamais rien avancé ailleurs de send)lable,
désavouant ce qu'il avait dit et témoignant un très grand repentir
d'avoir parlé comme il avait fait, v ayant même dans ces discours
(|uel(pie chose de vrai par rapport à l'intlucnce (ju'ii attribuait à
Calvin d'avoir dans ce qui se passait de plus important dans Ge-
nève, ce qui taisait de l'honneur à ce grand iionmie, son ministère,
enfin, et celui de ses collègues, de même que la religion ne rece-
vant aucune atteinte, (juand mémo il aurait été condamné à une
peine plus légère.
Dans ces circonstances, dis-je, l'infamie que l'on répandit sur
cet homme et sur sa famille par une sentence de cette nature ne
fait honneur, ni au magistrat qui se laissa trop aisément porter à la
donner, ni à ceux qui la sollicitèrent, mais il n'est pas surprenant
que dans ces temps de l'enfance de la Réformation, l'on eût des
idées moins épurées qu'on les aurait aujourd'hui et que l'on r-cmar-
quàt, parmi les conducteurs de l'Église et parmi les magistrats,
des restes de l'esprit du papisme qui ôte toute liberté de conscience
et ([ui fait un crime capital de penser sui la religion, d'une autre
manière que fait l'Eglise, car, dans le fond, après avoir ôté ce qu'il
y avait de dur dans les termes dont se servait Pierre Ameaux, il
ne parait autre chose si ce n'est qu'il était dans d'autres idées que
Calvin sur quelques points de la religion, peut-être sur des dogmes
purement spéculatifs ' et sur lesquels les théologiens disputent tous
les jours de part et d'autre, idées à l'égard desquelles ni magistrat,
ni pasteur ne peuvent sans injustice gêner la conscience d'aucun
' Je trouve dans sou procès qu'il avait à Calvin et i)ue c'était ces difficultés qu'il
des doutes sur la nature du péi-hé contre entendait par ces herbes fortes qu'il lui
le Saint-Esprit, qu'il préparait la-dessus voulait présenter,
quelques difficultés (pi'il vonlail [u-oposer
21)8 TUMlLTh, l'Ol'ILAim:. 1 540
particulier, moins encore flétrir par des peines autant déshono-
rantes ceux (pii sont dans d'autres pensées qu'eux'.
Au reste, Roset se trompe ou veut hien tromper ses lecteurs
quand il dil dans les Cluoniqnes' que Calvin ne se mêla point de
cette affaire et ([u'il ne fil aucune démarche auprès des Conseils
pour lui faire prendre la pente fpi'elle |)rit. Tout le contraire paraît
par ce que nous avons dil ci-dessus, (pii est lire des registres pu-
blics, témoins naturels et nullement sus|)ecls, mais la crainte sans
doute de déplaire à Calvin, (pii vivait encore dans le temps que cet
auteur écrivait son histoire, lui a fait donner au récit fort abrégé
qu'il fail du procès de Pierre Ameaux, un tour un peu différent de
celui que l'amour de la vérité exigeait qu'il lui donnât.
Malgré l'estime générale que l'on avait pour Calvin, bien des
gens ne laissaient pas de s'apercevoir et de sentir qu'il avait poussé
l'affaire de Pierre Ameaux avec trop de passion, l'on en murmu-
rait même assez ouvertement par la ville, surtout à St-Gervais, où
peu de jours avant que le jugement que nous venons de rapporter
fiit rendu, il y eut une sédition à ce sujet dans toutes les formes, de
quoi le Conseil ayant été informé, pour arrêter le mal dans sa nais-
sance, il se transporta en corps dans ce quartier et Ht jilanter en sa
présence un gibet au milieu de la grande place, ce qui épouvanta
si fort ceux qui s'étaient mis en mouvement que le tumulte fut en-
tièrement calmé sur-le-champ \
Ce tumulte avait été précédé d'un autre bien plus scandaleux,
le jour auparavant, qui était un dimanche : ce tumulte arriva dans
le temple de St-Gervais, au prêche du soir, Calvin étant en chaire.
Ce ministre avait, en deux ou trois sermons différens dans le même
lieu, censuré en des termes extrêmement forts la conduite de ses
auditeurs. Dans celui-ci, ayant dit qu'il était monté en chaire, non
point pour rétracter ce qu'il avait dit, mais pour le maintenir, puis-
qu'il ne prêchait point do lui-même, mais que ce qu'il disait venait
de Dieu, il ajouta aux censures qu'il leur avait faites auparavant
' Oa ne trouvera, dans les liislùriens Anjeaux que cotte appréciation de Gautier.
postérieurs, rien de plus justement pensé {Noie des éditeurs.)
ni de plus impartial sur le procès de Pierre ' Liv. V. cliap. 4, p. 314.
" R. C, vol. 41, fo 61 \" (:iO mars).
l5/|6 l'ROC.KS 1)1 \[I\ISTRK UE I.A MAHE. ^fif)
cpllo-ri : que plus de cent de ceux de ce (juarlier (pi'il avail vus s'en
aller par les rues, dans le (emj)s (pi'il leur venait |)rèclier, élaieul
|)ires (jue des bêtes, piiis(|irils ne souciaient pas devenir eiilendie
la parole de Dieu. Un de ses auditeurs, Alliod pâtissier, irrili-
d'un reproche si vif, se mit à criei- lonl liaul : m II n'est, pas vrai,
nous ne soiiinKîs pas des hèles », ce (pii causa dn bruit entre cet
homme et quel(pies-uns (pii étaient, autour de lui, (pii lui re|)résen-
laieut. qu'il avait tort, de faire du scandale et, (pii eurent beaucoup
de peine à It^ faire taire, mais après le sermon, il se plaignit tout
haut dans les mes, amassant les gens pour leur dire que Calvin
avait traité ses auditeurs dans son sermon de loups insatiables et
de chiens cpii ne fré(juentaient j)oint les sermons : cet homme fut
puni de quehpies jours de prison et censuré grièvement '.
Un des ministres de la campagne — c'était Henri De la Mare,
pasteur de Jussy — eut le malheur d'être enveloppé par la chute de
Pierre Anieaux'. Il était compère et bon ami de celui-ci. Sur une
parole que Ameaux, pour se disculper en quelque manière, eut
l'imprudence de lâcher dans les prisons, savoir que les habitudes
(|u'il avait eues avec Henri De la Mare et quelques autres ministres
qui n'aimaient pas M. (lalvin, étaient cause de son malheur, puis-
que s'il ne les eût pas fréquentés, il n'aurait pas parlé aussi mal à
propos ([u'il avait fait, sur cette parole, dis-je, Delà Marelui-nume
fut mis en [)i'ison. Aussitôt, deux de ses collègues, Ferron, mi-
nistre de St-Gervais, et Philippe de Ecclesia, pour plaire sans doute
à t-alvin, déposèrent contre lui et rapportèrent au magistrat des
choses qu'il leur avait dites dans le tête-à-lète et séparément, les-
([uelles furent causes de sa perte. Le premier rapporta que De la
Mare lui avait dit qu'on faisait tort à Pierre Anieaux de le traiter
criminellement comme l'on faisait, et le second, entrant dans un
plus grand di'lail, déposa que le même lui avait dit que c'était
dommage que l'on voulût perdre son compère Ameaux comme l'on
faisait, puisfpi'il avail très bien servi la Républi([ue et qu'il était
' R. C vol. 41, fo .59 vo, 64 v". que celui de Pierre Ameaux, dans le mé-
' Le procès du ministre De la Mare moire cité plus haut. pp. 78 ss. {Note des
se trouve aux Arctiives de Genève, sous le édilews.)
n» 423. Galifîe t'a étudié en même temps
270 PROCÈS 1)1' MINISTRE DE LA MARE. 1 54'i
encore en l'ial de lui i-eiidn' à l'avenir des services imporlans, siu-
lout en temps de g-uerre, qu'ainsi il ne voulait point l'abandonner
dans la nécessité, qu'il méritait d'ailleurs (pi'on le soulînl parce
([u'il as ail de saines idées sur l'Ecriture Sainte et sur la relij^ion,
ce qu'il avait reconnu quand ils avaient raisonné ensemble sur ces
sortes de matières; ([u'ensuite, ayant fait tomber la conversation sur
Calvin, De la Maro lui dit <pie si lin", de Ecclesia, avait été renvoyé
exercer son ministère à la campagne, ce n'était point que l'on crnt
(pie sa doctrine fût mauvaise ou que sa prédication fût mal reçue
du peuple, mais parce qu'il ne savait pas faire sa cour à M. Calvin,
d'où il concluait que c'était une chose dangereuse que d'être mal
avec lui. Il avait dit au ministre Perron fpie Calvin était très mal
vu à Berne, parce qu'il avait fait abolir dans Genève les fêtes et les
cérémonies, et que l'avoyer, lui parlant un jour à Berne, s'était
emporté d'une terrible manière contre lui, lui attribuant de clier-
cher à semer la division entre les deux états.
Un autre témoin', qui était un des amis de Pierre Ameaux et
qui logeait même chez lui, eut aussi assez peu de g-énérosité pour
trahir la confidence et aller dire au magistrat que le jour de l'em-
prisonnement d' Ameaux, Henri De la Mare vint dans sa chambre
lui en a|>prendre la nouvelle et la lui raconter de cette manière :
(( Ouehpies-uns, lui dit-il, après qu'il les eut bien régalés et qu'il leur
eut fait grande chère dans sa maison, à souper, pour toute récom-
pense l'ont accusé au Conseil et fait mettre en prison pour quelques
paroles qu'il a dites. » Sur la demande que le déposant fit si Pierre
Ameaux avait parlé directement contre Dieu ou contre les hommes,
Henri De la Mare n'-pondit : « Je pense, dit-il, qu'il a tenu ([uelques
discours contre Calvin, cependant s'il y a plus que cela et qu'il
ait tort, c'était après avoir bu qu'il jiarlait; je l'ai toujours connu
pour un homme de bien, plein de vertu et de mérite. Calvin se
laisse un peu emporter à ses passions, il est impatient et s'aban-
' Il s'agit (le iîeiloît Textor. m^ileciii et ami intime de Calvin. Le texte de sa
dénonciation, en date du 11 mars l.S'iti, a été publié par J.-A. Galiffe, Notices généal.,
t. m, p. .ïâi, d'après l'original faisant partie de sa collection particulière. Cf. sur
Tetlur. les Arrêts du Conseil, etc., par .-V. Cartier. d:ins M. D. G., t. XXIII,
pp. 482 et suiv. (Note des éditeurs.)
i54fi i>R()(:i:s Di; ministhk di-: i,a make;. ■>-:]
donne Faciicmciil à la haine et à la vongeanco ; (|uand il a la dent
(•outre ([nel(ju'uii, ce n'esl. jamais Fail ; l'on connut, à Strashonri^'
(jn'il avait tous ces défauts et même on lui donna des avis là-des-
sus, et (|uand il revint à Genève ses amis le prièrent de s'en corri-
ger. » Il ajouta (|ue Calvin avait, depuis peu, donné des nianpies de
son esprit de rancune dans un grand démêlé qu'il avait eu avec un
des principaux magistrats de la Ville, lequel alla si avant ((ue le
Conseil, qui eu prit connaissance, eut beaucou|)de peine à le porter
à se réconcilier et qu'il poussa même la haine à un point tpi'il ne
voulut point prendre la cène, ce qui avait apparemment donné
occasion à Pierre Ameaux de parler comme il avait Fait. Henri Ue
la Mare ajouta ensuite : « .l'ai ouï dire cpie Calvin poursuit ce pri-
sonnier, mais il ne devrait pas le faire pour son bien, car Pierre
Ameaux est un homme cjui a bien du crédit et des amis pnissans
qui se vengeront en temps et lieu » et que l'on tenait déjà par la
Ville certains discours (jui ne présageaient rien de bon à cet
égard.
De la Mare subit divers interrogatoires sur les faits posés
contre lui; il les avoua |)resque tous, à la ri'serve de quelques
petites circonstances peu essentielles. 11 ne feignit pas même de
dire qu'il avait recommandé l'afFaire de son compère Ameaux à un
de ses jug-es. Il avoua d'avoir dit que Calvin, depuis longtemps, le
regardait d'un mauvais œil, savoir depuis qu'il fut établi ministre
dans Genève après l'exil de Farel et de Calvin, mais il nia cons-
tamment d'avoir jamais mal parlé, ni du magistrat, ni des ministres,
comme quelc{ues-uns des témoins qui avaient déposé contre lui le
lui attribuaient, témoig-nant au reste du repentir et demandant par-
don d'avoir parlé avec autant de lég-èreté qu'il avait fait.
L'on ne saurait nier (ju'il n'y eût de l'imprudence dans la plu-
part des discours qu'avait tenus Henri De la Mare contre Calvin et
même il y paraissait une certaine envie de médire qui ne convient
à personne et moins encore à un ministre de l'Évangile. En im mot,
on voyait assez clairement qu'il était lui-même animé d'un esprit
de ressentiment contre Calvin, de ce que celui-ci ue lui voulait pas
du Ijieu, tous défauts, à la vérité, et péchés devant Dieu, mais
poui' lesquels les juges ne s'avisèrent jamais de faire de procès et
2^2 DE LA MARE EST uÉpOSÉ DU MINISTERE. l5t\6
d'infliger des peines à personne. Aussi le Conseil, procédant au
jugenienl de Henri De la Mare, trouva que la peine de la prison
([u'il avait endurée pendant ({uehpies jours était suffisante pour le
punir de ce (pi'il avait dit et (pi'il devait être élargi, en jurant de
comparaître devant le Conseil toutes les fois (pi'il serait demandé,
lui défendant cependant, en même temps, de rien dire, ni en public,
ni en |)articulier, sur les ministres des églises de Genève qui put
être mal interprété, à moins qu'il ne le fît par forme d'accusation
et qu'il ne voulût soutenir en justice ce qu'il aurait avancé. Qu'au
reste, il ne pourrait prétendre aucun dédommagement contre qui
que ce fût des frais de son eni|irisonnement et de sa détention.
Ce jugement ne fut point tel que Calvin et ses collègues le
souhaitaient; aussi, d'abord qu'ils l'eurent appris, ils se présentè-
rent tous en corps en Conseil, où ils furent entendus conlradictoi-
rement avec le prévenu et où Calvin tacha de se justifier fie ce que
celui-ci avait dit à son désavantage, concluant ({ue, pour expier sa
faute, Henri De la Mare devait être déposé de son ministère, ce que
le Conseil, entraîné enfin par la véhémence de leurs discours, leur
accorda, quoique, dans tout ce (pi'ils avancèrent, ils n'eussent
justifié aucun nouveau fait contre lui et que Henri De la Mare eût
encore demandé pardon de sa conduite, le Conseil leur permettant
d'élire un autre ministre en sa place pour servir l'église de Jussy
et de Foncenex, et condamnant encore le prévenu à trois jours de
prison pour avoir, dans la contestation, contredit M. Calvin avec
trop de chaleur. Ce dernier jugement fut rendu le 1 5 avril ' , peu de
jours après celui qui avait été prononcé contre Pierre Ameaux.
L'on ne saurait disconvenir que cet attachement qu'avait
Calvin à poursuivre si vivement ceux qui donnaient la moindre
atteinte à sa réputation ou qui avaient des idées différentes des
siennes, ne fût un défaut dans ce grand homme, de quelques
raisons que l'on se serve pour l'excuser. D'un côté, la rudesse du
siècle où il vivait, le peu de connaissances ([ue l'on avait alors des
principes de la bonne philosophie, et de l'autre, les grands talens
' R. C, vol. 41, fo 73 vo. — De la Mare, comme d'autres victimes des rancunes
de Calvin, fut accueilli par les Bernois, qui lui confièreut une cure dans le pays de
Gex;cf. Opéra, t. Xllt, n" 116)!, n. 2. (Note des éditeurs.)
l546 CARACTÈRK de CALVIN. 2y3
qu'il se sentait d'ailleurs et les obligations fjiir lui nvait i'K^lise
peuvent pallier en quelque manière ce qu'il y avait de trf)p inq)é-
rieux dans son humeur et dans sa conduite, mais l'on ne saurait
par là l'excuser tout à fait, et il faut avouer sans détour qu'il y avait
beaucoup de l'homme dans les faits que nous venons de rapporter.
Mais si, à cet égard, Calvin est digne de blâme, l'on ne peut discon-
venir qu'à divers autres, il ne méritai les plus grands éloges : il était
d'un désintéressement et d'une générosité qui ne se rencontrent
guère que chez les plus grands hommes. La seigneurie lui ayant
fait cette année un petit présent de dix écus,à l'occasion d'une ma-
ladie qu'il avait eue et qui lui avait causé de la dépense, il ne le
voulut point recevoir ', quoiqu'il fiit pauvre, priant le Conseil de le
distribuer à ses collègues qui en avaient plus besoin que lui, et
même de diminuer ses gages pour leur faire du bien ' . Il fit la même
choses en plusieurs autres occasions semblables, mais l'endroit par
où il s'attirait surtout la vénération des gens de bien, c'était la
haine irréconciliable qu'il avait pour le vice et les vicieux. Cette
année lui fournit bien des occasions de la faire éclater, de même
que les suivantes. Il eut le malheur d'avoir des collègues qui, no-
nobstant leur caractère, vivaient d'une manière scandaleuse : non
seulement ils fréquentaient les cabarets, mais même ils donnaient
dans la débauche du sexe, du moins il y avait tout lieu de juger
qu'ils la poussaient à bout, puisqu'il y en eut qui furent trouvés se
baigner nus dans des bains publics avec des femmes et faire des
actions et tenir des discours ensemble fort déshonnêtes '. iVIeigret,
' R. C, vol. 40, fo 356 V» (23 janvier). le pria de garder les dix écus « en dedu-
Cf. la lettre de Calvin à Farel, citée plus cion des despens du serviteur qu'il ha »
haut, p. 223. (Note des éditeurs.) et accorda ensuite divers subsides aux
^ Calvin refusa en efTet les dix écus collès.'ues de Calvin. Cf. R. C, vol. 41,
dont voulait le gratifier le Conseil, mais f» 34 r», 74 r». Ho v». (Note des éditeurs.)
celui-ci décidade lui faire présent d'un ton- ' Il s'agit de l'atfaire de Cliampereau,
neau de vin (R. C.,/oc. cit,). Quelques se- ministre ii Gex, Claude Veyron, ministre
raaines plus tard, le réformateur paraissait de Compesières, et Aimé Meigrel, ministre
au Conseil pour le remercier et remettait de Moens. mais le dernier seul appaitenait
dix écus en paiement du vin qui lui avait à l'église de Genève; les autres dépendaient
été envoyé. Il exposait en même temps que de Berne. Cf. R. C. vol. 40, f» 34.5 r»,
plusieurs ministres étaient nécessiteux et 3.51 r». [Note des éditeurs.)
avaient liesuin d'être seccinru*. Le Conseil
274 DKLtTS DE iMŒrRS. 1 54^
enire autres, ministre de Moens, ayant été convaincu par les recher-
ches que fit taire Calvin de s'être donné des licences de cette
nature, fut déposé du ministère et chassé de la ville '.
Calvin ne poursuivit pas avec moins de vig-ueur et de courage
un des premiers magistrats ' qui avait donné dans le vice de la
luxure : il fut mis en prison et ayant avoué sa faute, il fut con-
damné à y vivre trois jours au pain et à l'eau, à cinquante écus
d'amende aux fortifications et à être suspendu du Conseil pour
un an^ le renvoyant au reste au Consistoire pour y subir les cen-
sures ecclésiastiques. En général, Calvin fit très souvent des remon-
trances au Conseil |)our le prier de remédier au débordement du
peuple et surtout de la jeunesse, rien n'étant plus commun dans
Genève (jue paillardise et qu'adultères, et les prisons étant presque
toujours remplies de gens qui étaient tombés dans ces crimes, les-
quels se croyaient si fort autorisés par l'exemple qu'ils paraissaient
même dans le Consistoire, lorsqu'ils étaient appelés, avec la der-
nière insolence, jusque-là qu'il y en eut un' qui, y ayant comparu le
8 juin, s'emporta d'une étrange manière : il s'y présenta d'abord
d'un air fier et arrogant, déclarant qu'il ne répondrait point à Cal-
vin, lequel il ne reconnaissait pas, mais seulement au syndic qui
était présent et aux anciens, et étant hors de la chambre, il tint
plusieurs discours pleins d'insolence et d'impiété, comme entre
autres, qu'un jour il serait syndic et qu'alors il rétablirait les bor-
dels aux quatre coins de la ville. Le Consistoire, justement indigné
d'une telle conduite, en porta ses plaintes au Conseil et le pria de
maintenir son autorité en châtiant cet homme-là comme il le méri-
' R. G., vol. 40, fo 364f v»; vol. 41, rite du Consistoire, et c'était là le véritable
f» .^)7 r». Procès criminels, n" 417. grief de Calvin contre lui. Il avait paru
* Antoine Gerbel, ancien syndic et devant cette assemblée « sans pourter
membre du Petit Conseil; R. C, vol. 41. honneur ny révérence audit consistoyre,
fo 161 vo, 170 v", 171 r", 17,1 r». ains avoit son manleault en excherpe des-
' C'était Gaspard Favre, fils de Tan- soubi son bras » (R. C, vol. 41, f» 116 ro).
cien conseiller François Favre; il nia Voir dans Roget, ouvr. cité. t. II, p. 231,
d'ailleurs le propos rapporte par notre d'autres détails sur cette curieuse scène
historien. Gaspard Favre, comme le reste où Calvin n'eut pas le dernier mot. (Note
de sa famille, faisait peu de cas de l'auto- des /•dileurs.)
l546 INFRACTION A I-'kDFT SIK I.I^S HANSES. S'yS
tait. Il fut envoyé en prison en chaml)re close, où il resta ([uelques
jours, ensuite il en sortit après avoir essuyé une forte censure '.
Le Conseil, pressé de faire quelques lois contre les luxurieux,
plus sévères que celles qui avaient eu lieu jusqu'alors, ordonna que
ceux qui n'étaient pas mariés seraient condamnés à tenir prison six
jours au pain et à l'eau et à payer cinq florins d'amende, et ceux
qui étaient mariés à faire une semblable pénitence pendant neuf
jours, avec une amende proportionnée à leurs biens, et les uns et
les autres à demander pardon à Dieu et à la justice'.
Calvin poussait si loin la réformation des mœurs qu'il ne vou-
lait absolument souffrir rien qui sentît le moins du inonde la mon-
danité. Les danses avaient été défendues et le Consistoire faisait
appeler régulièrement tous ceux qui contrevenaient à ces défenses.
Des personnes de la première distinction, et entre autres le syndic
Corne, le capitaine i^énéral Perrin et sa femme % y ayant contre-
venu, ayant dansé dans une maison particulière, ils ne furent pas
épargnés : ils furent cités au Consistoire, ils y essuyèrent une
sévère censure. Quelques-uns voulaient nier le fait, mais Calvin,
qui avait des preuves pour les convaincre — le syndic Corne, un des
accusés, avouant la chose — leur imposa le serment et ils eurent
ainsi la confusion d'être convaincus d'avoir menti, sur quoi Calvin
redoubla la censure par rapport à eux. La femme de Perrin s'en
attira une particulière, qui fut des plus vives ; elle était sœur de
celui qui avait dit qu'il rétablirait les maisons de débauche par
toute la ville, et son père avait mené et menait encore une vie des
plus libres, de sorte que sa famille donnait plus d'occupation au
Consistoire qu'aucune autre. Elle eut l'audace de reprocher en
face à ce corps qu'il en voulait bien à sa famille, mais elle ne s'at-
tira, par un reproche si insolent et si fort à contretemps, qu'une
répréhension encore plus forte. Calvin ayant pris la parole, lui dit
' R. C, vol. 41, fo H6 r. 133 \o, Favre, fille de François et sœur de Gas-
et Reg. du Consistoire. 4 mars et 17 juin. pard Favre dont il vient d'être question,
dans Calvini op., Annales, pp. 371 et 382. On sait avec quelle indomptable énergie
{Note des éditeurs.) elle résista jusqu'au bout à Calvin et au
* R. C, vol. 41, fo 162 vo (2 août) Consistoire. (Note des éditeurs.)
^ Ami Perrin avait épousé Françoise
276 SIJITK DE CETTE AFFAIHE. I Ô^G
que sa pétulance et celle de ses parens n'empêcheraient pas au
Consistoire de faire son chemin, et que quand il y aurait, dans cette
famille, autant de couronnes qu'il y avaitde têtes folles et furieuses,
elles n'empêcheraient pas que l'on n'exerçât à leur éig'ard, comme à
celui de tous les autres, la discipline ecclésiastique dans toute sa
sévérité, (jue s'ils voulaient mener une vie libertine, il n'avaient qu'à
bâtir une nouvelle ville où ils pourraient vivre seuls et à leur fan-
taisie, mais que tant qu'ils seraient à Genève, ils pourraient compter
que ce serait en vain qu'ils feraient leurs efforts pour secouer le
joug de Christ. C'est de cette manière que Calvin marque, dans une
de ses lettres écrites à Farel, qu'il réprime l'insolence de cette
femme'. J'ai été bien aise de le rapporter ici, afin que les lecteurs
vissent un échantillon de la dignité et de la fermeté avec laquelle
ce grand homme reprenait les vicieux'. Au reste, le syndic Corne,
quoiqu'il témoignât du repentir d'avoir contrevenu aux ordres et
qu'il fût syndic du Consistoire, ne laissa pas de comparaître
comme les autres et d'avoir sa part à la censure; il ne rejirit point
même sa place qu'après qu'il eut fait sa réparation, la femme
d'Ami Perrin et la plupart des autres furent envoyés en prison où
ils restèrent trois jours pour expier leurs fautes '.
Ami Perrin, irrité de la manière dont le Consistoire en avait
usé avec sa femme et son beau-père, (jui y avait été à diverses fois
repris, ne put pas s'empêcher d'en témoigner son chagrin. Il était
capitaine général et par conséquent fort accrédité dans la ville, et
bien des gens, remarquant qu'il abusait de son crédit et qu'il s'en
faisait trop accroire, qu'il fréquentait de jeunes débauchés et qu'il
se croyait même au-dessus des lois, en murmurèrent. Perrin s'en
étant aperçu et ne pouvant pas souffrir qu'on parlât mal de lui,
' Opéra, t. XII, n» 791. menus détails, les mœurs de la nation. Cf.
' Il est à peine besoin de relever tout Roget. nuvr. cité, (. H. p. 22n. {Note des
ce qu'a d'exagéré cette épithète, appliquée éditeurs.)
à des gens dont le crime consistait à avoir ' R. C, vnl 41, f» 70 v», 7:i r°. et
dansé dans une réunion de famille, mais Reg. du Consistoire, dans Calmni op., An-
c'était pour Calvin l'occasion qu'il cher- nales, 8 et lo avril, pp. 377-;{78. Voir
chait avec impatience de .saisir corps à aussi la lettre écrite à Perrin par le réfor-
corps et de terrasser quiconque tenterait mateur au sujet de cette affaire, op. cit.,
encore de s'insurger contre la prétention t. XII. n" 792. iNole des èditein-s.)
de l'ÉglLse de régler, jusque dans les plus
lÔ/(() PLAINTES UE PEHUIN Al' CONSEIL. 277
s'en |)laii>nit au Conseil le iG mai, oi'i il représenta ([ue plusieurs
lui altribuaieul d'avoir des liaisons |)ar(iculi('res avec les Philippe
et autres gens suspects, que l'on parlait même de lui ôter la charge
de capilaine général et que l'on accusait sa Femme d'avoir dit (pi'il
fallait abolir le Consistoire et chasser Calvin de la ville, demandant
justice contre ceux (jui avaient parlé'à son désavantage et mena-
çant de se la faire lui-même si on ne la lui rendait pas, ajoutant
qu'il ne tenait [)as sa charge de capilaine général du Petit Con-
seil, mais de celui des Deux Centsetdu peu|)le' . Perrin était si fort
craint de ses collègues qu'on ne lui osa rien dire sur les menaces
fpi'il venait de faire : on se contenta de l'exhorter à la modération
et de faire les mêmes observations à ses parties. Cependant,
comme l'abus que faisait Perrin de son autorité pouvait avoir de
fâcheuses suites, le Conseil ordinaire trouva à propos de donner
connaissance de cette affaire à celui des Soixante, lequel ordonna
au capitaine général de n'user point de violences, de parler avec
plus de retenue, de ne pas faire tant de dépenses inutiles, de vivre
en paix dans la suite et de ne rien faire de ce qui concernait sa
charge de capitaine sans l'ordre du Conseil ' . Nous verrons dans les
années suivantes comment Perrin profita peu de ces exhortations,
conduite qui lui devint à la tin funeste.
Nous venons de voir que Perrin fut accusé d'avoir des liaisons
avec les nommés Philippe, ce qui n'était |)as, en effet, un petit
reproche, ces gens-là ayant eu jusqu'alors une conduite fort sus-
pecte ; ils n'avaient point voulu encore déclarer s'ils se reconnais-
saient sujets de l'Etat et ils refusaient de comparaître en justice, ce
cpii porta le Conseil à ordonner qu'ils seraient proclamés à la porte
de la maison de ville, et s'ils ne comparaissaient incessamment,
qu'ils seraient mis en prison pour répondre, tant de leur rébellion
que de toute leur conduite, qui était fort désapprouvée ' .
Sur la fin du mois de juin, une compagnie de jeunes hommes
et de jeunes femmes avait obtenu du magistrat la permission de
' R. C, vol. il, f» 91 V». d'irréinédinbles soupçons, se faisaient pru
'^ Ibid.. fo 94 r». déminent recevoii', dès l'année suivante,
' Ibid., f» 1(10 r", 101 \o. Les Plii- liourgeois de Berne. Cf. Roget, ouvr. cite,
lippe, voyant i|u'ils étaient eu butte à t. II, p. 230. (Note des éditeurs.)
2
78 PIÈCE DE THEATRE JOLÉE A GENEVE. l546
représenter publiquement ce que l'on ai)pelait alors une inovalUé' ;
c'était une pièce tle théâtre intitulée les Actes des Apôtres ^ et les
ministres ne s'y étaient pas opposés' ; l'un d'entre eux, plus rii;itle
que ses collègues — il s'appelait Michel Cop ' — cria beaucoup en
chaire à Saint-Pierre, le dimanche 27 du même mois, huit jours
avant que cette pièce dût être représentée, contre ceux cpii en
devaient être les acteui's, ce (jui poi'ta ceux-ci à s'en plaindre
vivement en Conseil et à faire partie au ministre. Ils lui im|>utaient
d'avoir dit (jue les femmes qui monteraient sur le théâtre poui- y
jouer leur l'ôle étaient des effrontées, qu'elles avaient perdu tout
honneur et qu'elles n'avaient d'autre dessein que celui de se faire
voir parées pour exciter des désirs impurs dans le cœur des spec-
tateurs, et que ceux qui assisteraient à ce spectacle auraient très
grand tort de s'y rencontrer, demandant au reste justice contre le
prédicateur' . Michel Cop, répondant à ces plaintes, dit qu'il avait
(_lit à très bon dessein ce qu'il avait dit en chaire sur ce sujet, et
nullement par un principe d'animosité et de haine pour ceux qui
devaient être acteurs dans cette représentation, puis(pi'il ne les
connaissait pas ; qu'il était vrai rpi'il a^ait désapprouvé ipie les
femmes montassentsur le théâtre, parce qu'il croyait cela contraire
à la modestie, qu'il ne les avait point accusées de [laillardise,
mais qu'il avait dit seulement que l'on jjourrait jeter sur elles des
regards impudiques, ce qu'il fallait éviter, et qu'au reste il n'avait
point anathématisé les spectateurs de cette moralité, comme on
l'en avait accusé' .
L'on entendit plusieurs témoins sur toute cette affaire, les-
quels confirmèrent ce que le ministre avait dit dans ses réponses.
' Ou plutôt un mystère. {Note des vol. 41, fo lOi r", Hii v». Hi \o. (Note
éditeurs.) des éditeurs.)
' R. C, vol. 41, fo 97 yo. * Il était tils de Guillaume Cop de
' « J'ai déclaré que je n'approuvais Bâie, premier médecin de Louis XII et de
point cette représentation, écrivait Calvin François !<"', et frère cadet de Xicolas Cop,
à Farel, le 3 juin, njais je n'ai pas voulu recteur de l'Unix ersité de Paris en 153:1 et
m'y opposer jusqu'au bout, dans la crainte ami de Calvin. Michel Cop. réfugié à Ge-
de porter atteinte à mon autorité, si je neve en 1345, y avait été nommé ministre
venais à avoir le dessous » (Opéra, t. XII. l'année suivante. (Note des éditeurs.)
no 800). Voir aussi, sur l'attitude des mi- * R. C, vol. 41, f» 123.
nistres dans cette circonstance, R. C, ' Ibid., f° 124.
l54(J AKKAIRE DU MINISTRK OOP. -Jli)
Ils dirent, entre autres choses, qu'ils lui avaient ouï dire cette plai-
sante raison |)onr soutenir ce qu'il avait avancé, qu'il ne convenait
point à des feninies de paraître en public sur un théâtre, puisque
saint Paul avait dit (ju'elies devaient se taire dans l'église, et
qu'encore que de telles représentations roulassent sur des matières
saintes, elles tourneraient cependant plutôt à scandale qu'à édifica-
tion par les désirs impurs que la beauté des actrices, leur parure,
leurs qestes, etc., exciteraient dans le cœur des spectateurs ".
Il faut bien (pie Michel Cop eût poussé la censure trop loin,
puisque Calvin lui-même, tout rigide qu'il était, l'en blâme dans
une de ses lettres écrites à Farel % et qu'il dit qu'au prêche qu'il fit
le soir, il eut beaucoup de peine à raccommoder le mal que Gop
avait fait au sermon du malin. Il ajoute que les esprits étaient si
fort irrités qu'une grande foule de gens vint chez lui, au sortir du
sermon, porter des plai'ntes fort vives contre Michel Cop, ([ui avait
causé le scandale, crier et menacer, de sorte qu'il craignit (}ue les
suites de cette atlaire ne fussent funestes et qu'il n'eût beaucoup de
peine à les apaiser. Qu'ayant appris le soir que plus d'une centaine
devait aller se plaindre le lendemain au Conseil et faire partie au
prédicateur, les ministres résolurent de ne le pas abandonner à la
fui-eur de ces gens-là, quoiqu'ils n'approuvassent pas la trop
g'rande àpreté de sa censure. Que lui-même conduisit Michel C.op
devant le Conseil ; que ses parties, l'ayant ainsi vu accompagné,
refusèrent de rien dire pendant que Calvin serait présent, puis-
qu'ils n'avaient rien à démêler avec lui et qu'ils n'avaient pour lui
que des sentimens de respect ; que Calvin répondit avec fermeté
que jusqu'à ce qu'on lui eût fait voir que son collèg-ue eût manqué
à son devoir, sa cause était celle de tous les ministres. Qu'enfin, le
Conseil ayant obligé ces gens-là de parler, ils s'emportèrent d'une
terrible manière, jusqu'à dire que sans les égards qu'ils avaient
pour Calvin, ils n'auraient pas pu s'empêcher de tuer Michel Cop.
Que pour apaiser le tumulte et prévenir quelque mauvais coup, on
donna les arrêts à Co|) à la maison de ville, mais d'une manière
honorable. Qu'enfin, le lendemain, il travailla si fort avec son
' R. C, \ol. Il, fo 12o-130. - Opéra, t. Xll, iio 8U7 (l juillet).
aSo SLTPRESSION DES CABARETS. 154^
collègue Abel Poupin ' sur l'esprit de ceux qui étaient dans une si
grande colère contre (-0|), qu'il eut le bonheur de les adoucir et
de les ramener, de sorte (jue tout fut calmé. Cette lettre de Calvin
marquant des circonstances de cette affaire qui ne sont point dans
le registre et (jui peuvent servir à en donner une plus juste idée,
j'ai cru qu'il ne serait |)as inutile d'en rapporter ici le précis.
Le Conseil loua le zèle du prédicateur sans lui donner pourtant
gain de cause, surtout Calvin et les autres ministres ayant déclart'
fpic quoi(pie Fou jjùL alléguer diverses raisons contre ces sortes de
re|)iésentations, ils ne voulaient pourtant pas s'opposer au désir
du Conseil. La pièce de théâtre fut jouée au jour marqué d'une
manière bien solennelle, toute la ville et tout le Conseil y assistant ' ;
le même spectacle continua les jours suivans jusqu'à ce que le ma-
gistrat, gagnf' par les remontrances que firent les ministres qui
disaient qu'il avait dui'é assez longtemps et qu'il était temps de
faire cesser ce divertissement, l'interdit dix jours après qu'il avait
été donné pour la première fois\
Pour ôter au peuple l'occasion de faire la débauche, le mag'is-
tral défendit les cabarets*, mais il établit en même temps des con-
fréries que l'on appelait abbayes, de la même nature à peu près
(pie celles que l'on voit encore aujourd'hui dans les principales villes
de Suisse. L'on fit même des ordonnances sur ces abbayes et l'on
élut les quatre syndics et le lieutenant pour y présider'. Il y avait
cinq de ces maisons dans la ville : une au Bourg-de-Four, une
autre au Molard, la troisième à St-Gervais, une quatrième à Notre-
Dame-du-Pont en la Monnaie et la cinquième à Longemalle. Les
jeunes gens de la ville pouvaient s'assembler de temps en temps,
dans ces endroits-là, sous l'autorité des seig'neurs cjui y présidaient,
mais cet établissement ne dura que trois mois : le Conseil des Deux
' Abel Poupin était un ancien corde- Conseil et causèrent fréquemment des em-
lier, natif de Seiches en Anjou, qui devint barras à Calvin. (Note des éditeurs.)
ministre à Genève en 134)5 et mourut dans ''■ R. C, vol. 41. f» 13S v">.
cette ville eu 1S56, après être retourné ' Ibid.. fo 142 r».
quelque temps en France, ponr y prêcher * Ibid., f° 82 v» (Conseil des Deux
la Réforme (cf. Franceprot., t. IV, p. 310). Cents).
Ses violences de langage lui valurent sou- ^ Ibid., {« NU r". 102 t".
vent des admonestations de la part du
iri/|(i INTERDICTION DK CKKTAINS NOMS 1)K BAI'TK.Mi:. ^8 I
Cents le révoqua le 22 juin. Kosef reniarc|ue (jue l'on s'en dégoûta
parce qu'il n'y avait dans les abbayes que confusion et que dés-
ordre', et je trouve dans le rei^istre qu'elles Furent abattues à la
réquisition des cabareliers et que les cabarels, (jui avaient été dé-
fendus, furent rétablis'.
Calvin, toujours attentif à empêcher tout ce rjui était capable
d'entretenir les restes de superstition iin'il v pcnivait avoir dans la
ville, lit une remontrance, sur la fin de cette année, au Conseil pour
le prier de défendre aux particuliers de mettre à leurs enfans cer-
tains noms qui étaient fort conmiuns dans ces temps-là, tel qu'était
celui de Claude, à cause de la réputation qu'avait parmi les catho-
liques du voisinagfe le saiiil (juon appelait ainsi et qu'il avait eue
autrefois dans Genève, l'empressement que plusieurs avaient
encore pour ce nom marquant que l'opinion de sainteté que l'on y
avait attachée n'était pas encore bien efFacée des esprits ou (|u'il ne
serait pas difficile que cette superstition reprît cours si l'on ne s'y
opposait pas. Le Conseil, déférant à l'avis de Calvin et à celui de
ses collègues, défendit à tous les particuliers de mettre le nom de
Claude à leurs enfans et aux ministres de les baptiser sous ce nom'.
Calvin joignit encore dans la suite d'autres noms à celui-ci, dans
lesquels il trouvait aussi un caractère de réprobation; le Conseil à
sa prière en interdit aussi i'usag-e ' et l'on fit une loi qui forme encore
aujourd'hui un des articles des Ordonnances ecclésiastiques '.
J'ai parlé ailleurs des charités que fit Jean Kléberg-er à l'hô-
pital*. Cet homme de bien et aftectionné pour Genève, mourut à
Lyon cette année et il donna les dernières mar(|ues de sa bénéfi-
cence à la même maison par son testament : il lui fit un légat de
quatre cents écus, somme qui n'était pas peu considérable pour ces
temps-là'.
Calvin avait souvent fait des représentations au Conseil et
cette année et les précédentes, sur la petitesse des gages des minis-
' Ouvr. cilé, liv. V, chap. S, p. 316. 1707, in-l°, p. 146, art. xm. (Note des
^ R. C, vol. 41, fo 119 vo. éditeurs.)
' Ihid., fo 183 ro. « Voir plus liaut, p. 132.
♦ Ibid.. fo 242 ro. ' R. C, vol. 41, (° 193 ro,
' Edits de la République de Genève.
282 AUGMENTATION DU TRAITEMENT DES MINISTRES. '547
1res. Je trouve dans ses lettres qu'il faisait sentir au magistrat que
les biens ecclésiastiques ayant depuis une si longue suite de siècles
été appliqués aux usages de l'Eg-lise, l'on ne pouvait pas en refuser
aux pasteurs la portion qui leur était nécessaire pour subsister
avec quelque aise et avec quelque honneur; qu'il avait pressé cette
matière plusieurs fois dans ses sermons et devant le Conseil, mais
qu'il avait peu avancé'. Effectivement, les appointemens des minis-
tres, dont la |)lupart dans ces temps-là n'avaient point de patri-
moine, n'étaient pas suffisaus pour les entretenir avec leurs
familles, quoicpie le magistrat accordât de temps en temps, aux
instances de Calvin, quelque petite augmentation, comme il le fit
cette année 1 540, au mois de juin, qu'il augmenta les gag'es des mi-
nistres de la campagne de vingt florins par an et ceux des ministres
de la ville de six écus' . Au reste, il paraît assez, par ce que nous avons
dit ci-dessus % que Calvin n'agissait pas par un motif d'intérêt quand
il sollicitait cette aug'mentation, puis(]u'il avait dit plusieurs fois que
ses appointemens étaient plus que sufHsans pour lui et <ju'il avait
offert de partager avec ses collègues ce qu'il avait de plus qu'eux.
La guerre de l'empereur contre les protestans était dans ces
temps-ci plus animée que jamais elle ne l'avait été. Sur le bruit
qui en courait à Genève, le Conseil, pour être plus exactement
informé de la vérité, envoya Calvin à Zurich, à Bâle et à Berne, au
mois de janvier de l'année i547. Étant de retour de ce voyage, il
rapporta que les bruits qui couraient n'étaient que trop vrais, que
l'empereur avait remporté divers avantages sur les protestans et
que les Suisses, craignant que le prince ne tournât ses armes contre
eux, se mettaient de tous côtés en état de défense, qu'ils avaient
résolu d'envoyer du secours à la ville de Constance qui était mena-
cée d'être assiégée par les troupes impériales et pour laquelle on
craignait beaucoup. Calvin rapporta encore que cette ville-là, pour
se mettre à couvert de la guerre qu'elle craignait, avait fait diverses
démarches pour être reçue dans l'alliance générale des Suisses,
mais qu'elle n'avait pas réussi dans cette négociation '.
' Lettre à Farel du 2 nov. 1345, = P. 273.
Opéra, t. XII, no 722. (Note des éditeurs.) * R. C, vol. 42, f» la V.
* R. C, vol. 41, 10 121 r».
1.147 «^E.XKVE kecherciif: l'alliance des cantons scisses. ■28','i
L'on irahandonnait jamais de vue dans Genève le projet (|ue
l'on avait depuis loiiiîlenips d'obtenir, s'il était possible, le
mênit' avantage que la ville de Constance venait de rechercher inu-
tilement, aussi, pemlanl lonle celle année, y Iravailla-t-on avec em-
jtressemenl. il y eut des députations à Bàle et ailleurs |)our pres-
sentir la volonté des cantons sur ce sujet et pour leur l'aire con-
naître rimj>orlance île la conservation de Genève pour le liicii el
pour le repos de la Suisse' .
L'on agit surtout sur l'esprit des Bernois ahn de les j)orler à
ne pas s'opjaiser au dessein (|u'on avait, leqnel ne pouvait pas
réussir sans leur aveu'. Et quoicjue l'alliance (pie l'on avait avec
eux, laquelle était |iour vini;t-cin(| ans, ne dût expirer qu'au com-
mencement de l'année i.')")!, cependant on commença, dès l'année
où nous sommes, à entrer en négociation avec les seigneurs de Berne,
soit pour en l'aire une nouvelle de même durée que la première,
après (pie celle-ci serait expirée, soit pour en contracter nne per-
pétuelle si on la pouvait obtenir', mais tout ce (jui se passa pendant
l'année i547 à cet égard n'aboutit tpi'à de sinqiles pourparlers,
sans que l'on convînt de quoi que ce soit. Les Genevois savaient
bien que ces sortes de négociations étaient très difficiles el de
longue haleine, surtout dans la disposition d'esprit où étaient les
Bernois envers eux, aussi s'y prenaient-ils d'avance pour ne pas
se trouver (l('-pourvus tout d'un cou|) d'amis et d'appui, lorsque la
première alliance aurait été finie.
Ouoique le roi de France ne fût pas moins ennemi de la reli-
gion que l'était l'empereur, cependant il était très fâché des avan-
tages que ce prince remportait sur les protestans auxquels il faisait
la guerre, parce qu'il le haïssait encore plus qu'il ne voulait de mal
à la religion, .le trouve nu-me dans Bonivard* que les protestans
d'Allemagne recevaient de la France tous les secours (pie cette
couronne pouvait leur procurer contre l'empereur; au contraire, le
roi avait fait faire de très sévères défenses dans tout son rovanme.
' R. C, vol. 42, fo 116 \o. « Adins et deris de l'anc. et nouo.
2 Ibid., fo 18.5 1-0, 206 i-o. police de Genève, I860. iii-8, p. 81.
' Ibid., fo 21i i-o. 217 v'\ 221 vo.
28/} AFFAIRE DE LEGER MESTltEZAT. '547
el niriiie i^oiis peine île la vie, de fournir à Charles Ouint aucun
argent, secours dont ce prii'ce avait un grand besoin pour l'entre-
tien de ses armées. Cependant l'appât du gain avait porté des mar-
cliands à lui faire tenir en Italie la somme de cincj cent mille écus,
qu'ils avaient tin» de la ville de Lvon. Un bourgeois de Genève
(|ui fréquentait les foires de cette ville' fut soupçonné de s'être mêlé
de faire sortir cet argent du royaume — nous verrons dans la suite
(pie le Magnifique Meigret avait donné avis que ce bourgeois l'avait
fait — ce ([ui le fit arrêtera Bourg en Bresse, comme il allait à la
foii'e de Lyon. Ceux qui le prii'ent ne purent se saisir de son livre
de comptes, <[u'il avait eu la précaution d'écartei' sur la nouvelle
(pTil appi'it (pi'on lui en voulait, de sorte <[ue l'on man(|uait de
preuves pour le convaincre de ce dont il était accusé ; cependant le
gouverneur de Bourg, qui était Jean de la Baume, comte de Mont-
revel, par l'ordre de (|ui le marchand avait été pris, ne laissa pas
de l'envoyer prisomiier à Lyon pour répondre devant le lieutenant-
général du roi en la province du Lyonnais, sur les faits qui
l'avaient fait arrêter V AussitiM ipi'on (Mit à Genève avis de cette
affaire, le magistrat écrivit au comte de .Montrevel pour s'en
plaindre et celui-ci récrivit au Conseil une lettre par laquelle il
manpiait les raisons qu'il avait eues d'en user comme il avait fait\
Ceiiendant il n'y avait aucune preuve contre le |)risonnier, ce qui
n'embarrassait ])as peu les juges de Lyon; l'on n'avait sur son
compte (pie (piehpies légers indices desquels on ne pouvait tirer
aucun ('claircissement qu'en ]>renant des informations à Genève de
la conduite (|u'il y avait tenue el du négoce ([u'il y avait fait. Un
conseiller de Chambéry fut chargé de cette commission: étant
arrivé à Genève le 8 février, il se plaignit au Conseil que des mar-
chands de cette ville avaient tiré de France de grosses- sommes
d'argent, lesquelles ils avaif^nt fournies aux armées de l'empereur,
ennemi du roi et des Genevois. Ensuite, ayant demandé territoire
pour en faire des informations en vertu des réquisitions qu'il pro-
duisit, dûment scellées et signées, on lui accorda les placitoires,
' C'était Léger Mestrezat, neveu de ^ R. C, vol. 42, f» 11 r».
l'ancien conseiller Louis Dufour. iNole des ' Archives de Genève, P. H.jn» 1389,
éditeurs.) lettre du 28 janv. (Note des éditeurs.)
'•'>^7 SUTTE DE CETTE AFFAIRE. -jHï)
SOUS la condition que doux seig-nciirs du Conseil assislciiiirnl à
loute la proc('-duro, parce que la seigneurie pouvait être inléicssf'-e
dans cette allaire'.
Les parens du prisonnier no manquèrent pas de se inetlre
aussitôt en campagne et de se plaindre, soit de la détention de loin-
parent qui avait été pris contre les ordres, en allant à une foire
qui était franche, soit des informations que l'on permettait de
prendre contre lui à un officier d'un prince étranger, ce qui était
contre le droit des citoyens, qu'ainsi ils priaient le Conseil de ré-
voquer les placitoires (pi'il avait accordées. Sur quoi, le Conseil
ré.solut de suspendre l'exécution des placitoires jusqu'à ce que le
prisonnier fût rendu, (|ii'il put venir à Genève répondre des faits
dont il était accusé et (pi'alors on rendrait bonne justice'. Le con-
sedler de (^iliandiéry ayant appris cette résolution, assura le Conseil
que l'intention du roi n'était point de garder le prisonnier et de le
faire juger à Lyon, mais seulement de le confronter avec des sujets
de sa Majesté qui étaient détenus pour le même cas et qu'après
que l'on en aurait tin- les éclaircissemens nécessaires par cette
voie, il serait rendu avec ses effets sans qu'il lui arrivât rien de
fâcheux, qu'ainsi il priait qu'on lui laissât conlinuer ses informa-
tions, ce qu'on ne pouvait lui refuser on aide de justice. Sur cette
promesse expresse de rendre le prisonnier, le Conseil permit au
conseiller de Chambéry de finir la procédure qu'il avait com-
mencée.
Il ouït diverses personnes, mais qui ne posèrent contre le
prévenu que des faits vagues et dont on ne pouvait tirer aucune
conséquence bien précise contre lui, comme rpi'il avait eu des
habitudes, depuis quelque temps, avec un lionnne de Lyon qui
venait fort souvent dans Genève et que l'on soupçonnait d'apporter
de Lyon de grosses sommes d'or et d'argent qu'il cousait dans ses
habits ; qu'il avait dit que si la g'uerre recommençait une fois entre
l'empereur et le roi, les Genevois y auraient occasion de faire des
profits considérables ; (pi'il passait aussi pour faire de grosses
remises d'argent en Italie, en Flandre et à Besançon depuis deux
' R. C, vol. 42, fo .T V". 2 Ibid.. I" lu ro.
286 CONTINUATION DFS TRAVAUX DE FORTIFICATION. I ''^47
ans, aussitôt après les jjaieniens des foires de Ljon\ Tons ces faits
n'étaient pas suffisans pour convaincre le prisonnier de ce qu'on
lui imputait, aussi il ne tarda pas d't'-tre élargi des prisons de
Lyon, selon la |)aroIe qu'en avait donnée le conseiller de Cham-
béry, après quoi il s'en revint à Genève et remercia le (Conseil de la
protection qu'il lui avait accordée'.
Dans ce même temps, l'on prit à (lenève un fameux larron,
c'était un domestique d'un trésorier du roi de France, qui lui avait
emporté une somme de trois mille écus d'or, avec des joyaux pour
une valeur considérable. Le vol entier fut pris avec le voleur;
celui-ci fut pendu le 24 fé'vrier, le vol fut rendu tout entier à son
maître et le Conseil écrivit en même temps au roi pour l'informer
de la diligence qu'il avait faite dans cette affaire \
L'on ne travailla pas cette année aux fortifications et à tout ce
qui regardait la défense de la ville avec moins d'aj)plication ([ue les
années précédentes. L'on fondit huit pièces de canon que l'on
appela les dimanches \ l'on perfectionna les ouvrages qui avaient
été élevés depuis peu : le bastion de St-Léger, celui du Pin, celui
de rOye et les courtines qui les joignent, lesquelles on terrassa, et
on nettoya et approfondit les fossés; pour avancer ces travaux, l'on
y fit travailler les dizaines de la ville et les sujets de la République ".
Tout cela ne se pouvait pas faire sans une grande dépense. Pour y
fournir, le trésor public étant épuisé, l'on fit un g-rand nombre de
nouveaux bourg'eois pendant toute cette année. Je trouve qu'au
mois de juin, l'on en reçut, en trois ou quatre jours, plus de quarante,
les uns pour le prix de quatre, les autres de six, huit et dix écus '.
L'on voulut aussi se servir des sujets de St-Victor et Chapitre
pour travailler aux fortifications, mais les Bernois s'y opposèrent
d'abord. On leur écrivit que puisque, par le départ de Bâié, la Ville
avait le droit de les employer pour sa défense et pour celle de son
territoire, il était visible qu'elle avait celui d'appliquer leur travail
' Arcliives de Genève, Procès crimi- * R. C. vol. 42. fo 102 r".
nets, no 438. ^ Ibid., fo 4243, 46.
" R. C, vol. 42, fo 31 vo. « Ibid., fo 1.50 vo, 1.52-1.53. 1.55 vo-
■■> Ibid., fo 24 ro, 36 ro, 37 vo. Ar- 1S6 f21-26 juin).
chives, Procès criminels, no 43t).
iS/i'y lIOMMAfïES REN'nrS PAR I, ES VASSAUX DE I.A SKIG.VEURIE. 38-^
à sa tbriificalion qui la uietlait en «Hal de se pouvoir détendre avec
succès'. Les Bernois s'obstinèrent à sonlenir que le fli'part ne fai-
sant pas une mention expresse que les sujets de ces terres fussent
dans cette oblig-ation, ils continuèrent à s'opposer à l'intention des
Genevois et il fallut faire d(Mix députations à Berne pour sollicilcr
cette afïaire; enfin ils consentirent, an mois de juin, que les habi-
tans de St- Victor et Chapitre vinssent travailler chacun trois jours
aux fortifications de Genève, à condition qu'on les nourrit et (|u'om
leur donnât des assurances bien expresses que la chose ne tirerait
point à conséquence '.
Les Genevois prétendaient aussi que, nonmiant comme ils
faisaient les ministres d'Armoy et de Draillans, ces ministres
devaient dépendre de ceux de Genève, c'est-à-dire être sujets à
leur censui'e et venir à leur congrégation comme les autres minis-
tres des églises de la campagne. A quoi le bailli de Thonon s'op-
posa, ayant fait des défenses expresses aux ministres de ces lieux
de se rendre dans la compagnie de ceux de Genève et leur ayant
ordonné de se regarder comme membres de la classe de Thonon,
de laquelle ils devaient recevoir leurs ordres. De quoi l'on se plai-
gnit aux seigneurs de Berne, et par lettre et par Philippin, ancien
syndic, qui fut envoyé en cette ville au mois de juin% mais les Ber-
nois soutinrent constamment que leur bailli avait bien fait, les
terres d'Armoy et de Draillans étant d'une nature toute ditTérente
de celles de St-Victor et Chapitre, puisque, dans les premières, les
seigneurs de Genève n'avaient aucune juridiction, mais de simples
revenus et la nomination des ministres.
Les seigneurs de Genève avaient soin de se faire prêter les
hommages qui leur étaient dus par les gentilshommes du voisi-
nage. Une dame, qui se nommait la dame de Visques', possédant
des terres et des fiefs dépendant de la seigneurie de Penej-, fui
sommée d'en venir faire la fidélité, ce qu'elle fit par procureur.
' R. C, vol. 42, fo 39 r" (17 mars). •* Blanche Odola, veuve de .lacque.s
* Ibid., fo 128 l'o. Cf. Eidg.Ahschiede, (te Vischis. dit de Visqiies, dame de Sergy
t. lY. I d. Il» :f72, 30 mai. et de Dardagny ; R. C, vol. 42. fo 112 r».
' R. C. vol. 42, fo 134 vo. Cf. Eidg. (Note des éditeurs.]
Abschiede, t. IV. 1 d, n» 379, 20 juin. (Note
des éditeurs.)
288 HENRI II RIVVOIE UN AMBASSADEUR AU CONSEIL. '•^>47
Celui à (|iii l'Ili' Jivail rloiim'' cet oi'dre se présenta on Conseil et,
s'étant a[)proché du premier syndic qui tenait une épée nue en sa
main, il se mit à ("-enoux, à ses pieds, et joignant les mains, le pre-
mier syndic les mit entre les siennes, baisant ensuite le procureur
de la dame à la joue. Telle fut la cérémonie de cette prestation
d'hommage; il s'en est Fait depuis, et même de nos jours, qui ont
été pratiquées de la même manière.
Le roi de France, P'rançois I", étant mort au mois d'avril de
cette année, son successeur Henri II fil faire des offres de services
aux Genevois, qu'il ne serait pas à propos de passer sous silence
dans cette Histoire. Il charg'ea le sieur de Gordes, son ambassadeur
en Suisse, de passer par Genève, d'y avoir audience du Conseil et
d'y présenter une lettre de sa part'. Par cette lettre, ce prince assu-
rait la Ville qu'il n'aurait pas moins d'affection pour elle qu'en
avait le feu roi son père. Après (jue cette lettre eut été lue, le sieur
de Gordes dit, rpi'il avait encore ordre du roi de dire aux seig'neurs
de Genève que sa Majesté voyait avec une g'rande joie la bonne
intelligence qu'il y avait entre les seigneurs de Be-rne et eux ;
qu'elle souhaitait avec passion que cette bonne intelligence conti-
nuât, et qu'en g-énéral tous les états (pii composaient le Corps hel-
vétique fussent plus unis que jamais, pour se garantir de la maison
d'Autriche qui ne cherchait qu'à semer de la discorde parmi eux
pour les envahir ensuite, si elle pouvait, que le roi était dans la
disposition de soutenir de tout son pouvoir les Suisses, ses alliés,
et la ville de Genève en particulier ".
Le Conseil résolut d'aller remercier cet ambassadeur en son
log'is de l'affection que le roi témoignait d'avoir pour la Ville, pour
lui dire qu'on espérait que ce prince lui en donnerait des marques
en lui accordant deux demandes que faisait actuellement en cour,
' Les lettres de créance de Henri II, Eidg. Abschiede, L IV, t d, Persoiien-Re-
en date du 20 juillet, portent de Gordes. gister) ; M. de Gordes, « passant par vous »,
et non Desbordes, comme fa lu Gautier, suivant l'expression de sa lettre de créance,
d'après le registre du Conseil. En outre. était simplement cliargé d'une mission spé-
l'ambassadeur ordinaire de France auprès riale. (Note des éditeurs.)
des Gantons suisses était à cette époque * R. G., vol. 42, f» 188 V.
Louis Dangi'rant, sr de Boisriganlt (Gf.
I-)'(7 >'^'- DE BlUSSAC, KT I)K MAHIl.l.AC A (.RNKVE. 28()
Perria, envoya' de Genève, l'une sur rexécution de l'impùl de la
traite foraine des marchandises, l'antre sur la rrintégrandt' de la
seig-neurie de Thiez, et pour le prier de i-eiidre dans cette occasion
ses bons offices à la Képubli(|ue et l'assurer qu'elle n'avait rien
plus à cœur (pie de s'unir avec les Suisses d'une manière toujours
plus étroite '.
Peu de temps après, les seigneurs de Brissac ' et de Marillac ',
étant arrivés à Genève, demandèrent aussi d'avoir audience du (Con-
seil, laquelle leur ayant été accordée sur-le-champ, ils représentèrent
que le roi leur avait ordonné de se rendre incessamment dans cette
ville pour avertir le Conseil de sa part d'être dans une grande
attention sur les démarches de l'empereur et de prendre garde de
ne se pas laisser surprendre à ce prince, pour l'exhorter à entrete-
nir une union parfaite avec les seigneurs dés Ligues et l'assurer que
la Ville pourrait compter (jue le roi emploierait toutes ses forces
pour la secourir au cas qu'elle fut attaquée, pourvu qu'elle ne fît
rien de contraire à son service, et (jn'au reste, elle pouvait être
assurée que la diversité de religion n'apporterait jamais aucun obs-
tacle à l'afTection qu'il lui portait. Le Conseil, après avoir remercié
ces seigneurs des sentimens favorables du roi pour la République,
dont il avait déjà donné depuis peu des assurances par le seigneur
de Gordes, son ambassadeur en Suisse, leur dit qu'elle était dans
la ferme résolution de demeurer attachée au Corps helvétique,
d'entretenir, comme elle avait fait par le passé, un bon voisinage
avec la France et ses sujets et de continuer de prendre toutes les
plus justes mesures pour éviter les surprises dont elle pouvait être
menacée de la part de ses ennemis ' .
C'est ainsi que le roi de France tâchait de se concilier l'amitié
des plus petits états qui pouvaient avoir quelques relations avec les
• R. C, vol. i-2, l'o 189 l'o. eu 1:j57. C'est à l'occasion d'ntip mission
^ Charles de Cossé, comte de Bi-issao. dont il avait été chargé avec Brissac an-
maréchal de France et lientenant-général prés des Cantons suisses qn'il passa par
du Piémont en tooO. (Note dfs pdileurs. ) Genève. Cf. Rotl, Im. sommaire, t. i, p. 33.
' (Charles de Marillac, ambassadeur à (Note des éditeurs.)
Constantinople. en Angleterre et auprès * R. C. vol. 'i2. f» 11)2 v».
de Charles-Quint, archevêque de Vienne
19
200 AMI PERRIN DKPUTK i:N FRANCE. 1^47
Suisses, nation dont ce prince, dans la situation de ses affaires,
avait un très grand besoin. D'ailleurs, la conservation de Genève,
dans l'état où elle étail, lui était d'une grande importance, et il
aurait très mal convenu au bien de ses affaires que l'empereur ou
le duc de Savoie s'en fussent rendus les maîtres, de sorte qu'il n'est
point surprenant que, tout petits ([ue les Genevois fussent, le roi
leur fît caresse. 11 faisait aussi espérer aux Bernois, en même temps,
qu'il prendrait toutes les mesures qu'ils pourraient souhaiter pour
leur assurer la possession des pays qu'ils avaient conquis sur le
duc de Savoie, que les Bernois avaient fort à cœur de se conserver' .
Je trouve même que, dans ce temps-là, ils firent à ce sujet un traité
avec les cantons protestans, par lequel ces puissances s'engageaient
à leur aider de tout leur pouvoir à les y maintenir'.
L'affection que la P'rance témoignait d'avoir pour (ienève fit
espérer au Gonseil que cette puissance serait dans des dispositions
plus favorables qu'elle n'avait été par le passé sur deux articles
que l'on avait fort à cœur dans Genève : l'exemption de la traite
foraine des marchandises et la restitution de Thiez; c'est ce qui lui
fit prendre le parti de faire encore une députation au roi pour insis-
ter d'une manière bien pressante là-dessus. Ami Perrin fut choisi
pour s'acquitter de cette commission ; nous verrons dans la suite
qu'il fut accusé de se l'être fait donner dans des vues particulières
et contraires au bien de l'État. Écoutons ce que dit là-dessus Boni-
vard' :
« Apres le trespas du feu roy François. Henry son fils pour demonstrer
aux Souysses qu'il ne leur portoit pas moindre amytié que son feu père, en
envoia lever un bon nombre à son solde, pour en armes, assister et faire-
honneur à son coronnement, ausquels passants par Genève fut gros recueil,
honneur et bonne chère, et eux mercierent la S"' soy parotïrants à tous
services à la ville. La ville havoit alors atlection d'obtenir du Roy deux
choses, assavoir la S'^ de Thies, que apparlenoit iadis à leur Evesque, et la
traicte foraine pour les marchandts à la façon que eux les Souysses
havoient : les Capitaines promirent soy y emploier et s'ils * envoient pour
' R. C vol. 42, fo 123 r». * C'est-à-dire les Genevois, (Note des
2 [bid., fo 197 ro. éditeurs.)
•■' Ouvr. cité, p. 66.
I .
7>^{-j SI ITE DI-; CICTTI-: AFFAIUK. 21)1
cela une ambassade en court. Perrin qui gouvernoil tout alors fut bien aise
de cela non pas tant pour amour de la chose puldiiiue que de soy mesrae.
et fit qu'il eut ceste charge, qu'il aimoit pour plusieurs motifs. Premièrement,
il estoit désireux de veoir à autruy despens. la [jomjte du coronnement du
Roy, et encor mieux d'estre luy mesme veu y assister comme le M"' l'ambas-
sadeur et grandt gouverneur de Genève, Perrin. Item il pretendoit par ce
mnien bavoir entrée à pateliner, que par sa réputation, le Roy lui donne-
roit encores quelque charge, et pension (]uant et cela ; satisfaisant à son
ambition et avarice, et desia devant que partir, le pensoit bavoir entre ses
mains, faisant escoct sur la pel de l'ours, devant que bavoir prise la besle ;
et disoit à cestuy et à l'aultre : Viendroil-il pas bien à Mess" et à moy. si je
pouvoie impetrer du Roy pour eux ce qu'ils demandent, et pour moy une
pension de 100 escus? Et s'emmarcha en Court avec celle opinion. Estant
là il impelra la traicte foraine, mais de Thies, il ne fut question, et pour
à ce parvenir, séjourna en Court longuement à cause que le Roy et tout son
Conseil estoient empeschés à la pompe du coronnement. dont il ne fut pas
marry, car cependant il prenait accointance avec les gros maistres de la
Court, avec lesquels il practiquoit de se faire donner pension et estât, et
singulièrement avec le cardinal de Bellay. »
Il est bon do rapporter, de temps en temps, sur les points d'une
histoire ce qu'en disent les auteurs contemporains ' : ils racontent
souvent des circonstances qui ne se trouvent point ailleurs, ce que
Bonivard a le talent de faire d'une manière fort attachante, mais
reprenons cette affaire, telle qu'elle se trouve dans les reg-istres
publics.
Pour réussir dans cette négociation ', Perrin fut premièrement
envoyé à Berne afin d'y solliciter des lettres de recommandation
auprès du roi, lesquelles il obtint'. Ensuite il partit le ii juin,
chargé non seulement de ces lettres, mais encore de celles de la
' A la condition, toutefois, de cou- * R. C. vol. 42, fo |28. Cf. Eidg.
trôler soigneusement leurs assertions et Abschiede, t. IV, I d, n» 372. Ces lettres
leurs jiigemens. On sait combien Bonivard visaient la traite foraine: après le départ de
et Roset montrent de parti pris et de par- Perrin, on lui en envoya encore d'autres,
tialité dés qu'il s'agit de Perrin et de ses obtenues à Berne par Jean Pliilippin en
adhérens. (Note des éditeurs.) faveur de la réintégrande de Thiez ; R.C.,
* Les instructions données à Perrin yo\.'t%f'> lîtiv» {^'ijun)): Eidg. Abschiede,
et ses lettres au Conseil se trouvent aux t. IV'. I d. n" :î7îl. (Note des éditeurs.)
Archives de Genève, P. H., n" 1398 et
l'tOl). {Note des éditeurs.)
21)2 RETOUR D AMI ['EKKIN. '^'j?
seig-neui-ie pour le cardinal du Bellay, le chancelier ' , le connétable ' ,
le duc de Guise", la reine de Navarre et pour divers amis que l'on
se flattait d'avoir à la cour'. 11 resta près de trois mois à ce voyage.
Étant de retour, il fît ses excuses au Conseil de ce (pi'il n'avait pas
pu revenir plus tôt, il dit ensuite qu'il avait eu audience du roi,
lequel lui avait répondu d'une manière i-racieuse, le renvoyant au
connétable et au chancelier pour avoir la ré|)onse sur les deux arti-
cles de sa commission. Elle fut favorable sur celui de la traite
foraine, ayant obtenu que les marchands de Genève seraient dis-
pensés de la payer, comme les Suisses l'étaient, et les lettres que
le roi avait accordées à ce sujet, ayant été envoyées au parlement
de Dijon pour y être entérinées, l'avaient été sans difficulté'. Mais
il n'en fut pas de même à l'ég-ard de la réintég-rande de Thiez que
Perrin demandait lui être accordée par le roi, de sa pleine puis-
sance et sans soumettre en aucune manière la connaissance de
cette affaire au sénat de Chambéry. Les ministres lui ayant répondu
que, comme il y avait un tiers qui s'opposait à cette demande, il
n'était pas possible d'éviter de la vider par les voies ordinaires de
la justice, Perrin leur représenta que ce tiers, qui était l'évêque,
n'y avait plus de droit puisqu'il avait abdiqué le gouvernement
sans que la religion eût aucime part à sa désertion. Les ministres
ne se rendirent point à ces raisons et il n'en put tirer d'autre
réponse si ce n'est que, si les seigneurs de Genève regardaient le
sénat de Chambéry comme partial dans cette affaire et ne voulaient
pas se soumettre à son jugement, l'on pourrait la faire décider
à quelque autre tribunal moins prévenu, tel qu'était le parlement
de Grenoble'. Nous verrons quelles furent les suites de cette dépu-
tation d'Ami Perrin en France et quel personnage il fut accusé
' François Olivier, spigneur de Leu- ' Claude I^r, duc de Guise,
ville, succéda à Montliolon comme garde * R. C, vol. 42, f» 142 v>.
des sceaux. En 1543, François 1er rétablit ^ ^f. Archives, P. H., »« 1403 et
pour lui la dignité de chancelier de France, 1403. patentes de Claude de Lorraine,
dont il conserva le titre jusque sous le duc de Guise, lieutt-général en Bourgogne,
règne de François II, mais dont il n'exerça et de Guillaume de Poitiers, lieuti-général
les fonctions que jusqu'en IS.jO, pour les en Dauphiné et Savoie, portant exemption
reprendre momentanément en 1.^39. iNote de la traite foraine. {Note des éditeiirx.)
des éditeurs.) ' R- C, vol. 42. f" 239.
" Anne de Montmorency.
15/(7 i'K()(;i;s ni-: (iiiiLLAi'MK diiîois. ayS
(l'\ iiNoir idiii', iiiiiis ;i\;iiil ([iic d'en [jarler, l'oi-di-c di's choses o\i:;("
(MIC lions Noyions .•iii|)ai;i\ ;uil ce (|iii rc |)assail à (iciic\c par ra|)-
|ioil aux allaircs cccIcsiaslKiiics cl coiisisloiialcs.
An coiimicncciiicnl Ac celle aiini'c, (iahiii se [ilaii^iiil an
Cloiiseil d'avoir v\r cxliiMiiciiical. iiiallraili' par un |iarli(ulier
moiiiiik'' (iuillannie Dubois, de Beauvais, dans le leinps (|u'il le
ceiisurail par ordre du (loiisisloire, ce parlicnlier, sans (''nard cl
resnocl pour le corps de\anl le(|ne! il |)araissail, ayaiil r(''sisl('" à
cette censure a\cc une arroi;ance inouïe el reprocli('' à ( lais in ( juii
lui parlail en rurieux el en iioninic ainiiK' d'une \iolciile colère
ct)nl,re lui. (lalviii dil eiisuile (pie cet lioiiiiue avait ajoiih'' la
calomnie à l'iiisiille, ayant in-s mal parle'- de lui i)ar la ville, iiis(prà
le Irailer (i'liy|)ocrite, de (pioi il demandait justice au (Conseil,
d(''claranl en m('''nie temps ipTil (''lail dans la renne n'solulioii de
ne poiiil priM-licr cl de ne se [xiinl Iroinci- an (Jonsislon'c pis(prà
ce ([u'il se IVit pinx('' des (finies ipii lui ('-laient imposf'-s, otlVanl
même d'en répondre en prison si le Conseil le jugeait à |)ropos. Le
Conseil fit anssit(')t mettre Dubois en prison et, a[)r('s avoir lait les
procédures accontiunées, par les(|uclles il se trouva chargé l'es faits
avancés contre lui, il l'utcondamnéà l'aire amende honorable, depuis
r(''vèclié à la maison de ville, nu en chemise, la torche au poiim, à
demander pardon à Dieu et à la justice et à être banni pour un an'.
Le Consistoire s'opposant tous les jours, de |)!us en [)lus, à la •
manière de vivre libertine à lacpielle il n'y avait que troj) de gens
attachés dans Genève, se faisait des affaires avec bien des gens.
II s'attira surtout à dos la famille d'Ami Perrin, (pii ('"tait l'une des
plus vicieuses, en même lcin|)s qu'elle (''tait l'une des pins puis-
santes (|u'il V eût dans la ville. Nous avons déjà vu de quelle ma-
nière la femme de l'erriii et son bean-frère résistèrent à ce corps
l'année pr(''cédente ' : celle-ci, le Consistoire eut affaire avec son
beau-père'. Cet iiomme, quoique fort âgé, donnait pourtant dans
' R. C, vol. 41, fo 27.5 r". 28:î v», le bien et comme se fit ite luy une ryme :
292 vo, 294 vo. — Pnici's (;rim., ii» 437. Un gros fol, vieillardt rassotli,
' Voir plus haut. p. 274. Et par .sa ri(;t)esse ahbesti.
' « Autant paouvre de liions inte- Non liaiant-emploié son tenis fors à amas-
rieurs ([ue de extérieurs riche ; il estoit an- ser force escus et ehevance et à paillarder. •
eien d'aage, mais jeune eusa\oirel vouloir (Bonivard. ouvr. cilti, p. 69.)
2()/| l)ÉMKI,l':S IJE FKAN(;OIS FAVKK AVKC I.E CONSISTOIRE. l547
la (l(''l)aiicli(' d'iiric inaulère Loul à l'ait scaïKlalcusc, il avait été
convaincu {)1lis d'une fois d'adultère et de [)ail]ardise. Ayant été
renvoyé au Consistoire pour quelque cas de cette nature (ju'il avait
même avoué, au mois de février, pour y subir les censures accou-
tumées, il ne voulut jamais répondre au ministre Abel Poupin,
lequel, comme le premier en l'absence de Calvin qui ne s'était |)as
rencontré ce jour-là au Consistoire', lui faisait les questions ordi-
naires, mais il se contenta de dire que le syndic qui était présent
savait son cas. Le ministre Abel le pressant de plus fort de ré-
pondre et lui demandant s'il ne comparaissait pas devant le Con-
sistoire |)our être tombé dans la paillardise, et sa négative lui ayant
attiré une censure accompag-née de reproches d'avoir menti en
niant un fait public et qu'il avait confessé lui-même, il se mit
alors dans une extrême colère et, se tournant vers les ministres, il
leur (lil d'un Ion fort fier : « Je n'ai point affaire avec vous, je
répondrai à M. le syndic. » On lui dit ([n'étant les pasteurs de
l'Église et lui en étant membre, il était obligé de leur répondre,
mais il leur dit derechef (ju'il ne savait qui ils étaient, qu'il ne les
connaissait point, ce (ju'il répéta plusieurs fois, à quoi les ministres
repartirent que s'il ne les connaissait point, eux, de leur côté, ne
le reconnaissaient point pour brebis du troupeau de Jésus-Christ,
mais qu'ils le tenaient pour un chien et excommunié de l'Eglise.
Ensuite, le Consistoire, justement indigné de cette rébellion,
renvoya cette affaire au magistrat et résolut (jne tous les membres-
(jui composaient le Consistoire se présenteraient en Conseil à cer-
tain jour marqué, pour y demander réparation de l'injure (pii lui
avait été faite et le prier de ne pas souffrir que la discipline ecclé-
siastique fut foulée aux pieds, mais de la maintenir par son auto-
rité, tant pour le bien de l'Eglise que j)arce qu'il y était obligé pour
conserver son gouvernement tel qu'il avait été élaltli |)ar le Conseil
Général'.
' Il faisait alors le voyage dont il a çoisFavreotsa fllle,la notice JeM. H. Fazy,
été ((uestion plus haut, p. 282. (Note des Procès et démêlés à propos de la compé-
éditeurs.) tence disciplinaire du Cotisistoire, dans les
' Archives du Consistoire, 3 février Mèm. de l'histitut ijenevois, t. XV^I. (Note
{Calvini op., Annales, p. 39S). — Voir, des éditeurs.)
sur les démêlés du Consistoire avec Fran-
l547 SlITK DE CETTE AFFAIRE. 2^5
Le crédit de son gendre Perrin, (|ui avait beaucoup de parens
et d'amis dans le Conseil, rendait cet homme-là insolent. Il s'alla
j>laindre, de tous côtés, du Consistoire et d'y avoir été traité de
chien, terme qu'aurait pu épargner à la vérité le ministre Poupin,
quoique dans le style grossier de ce temps-là la signification en fût
beaucoup moins dure (ju'elle ne le serait aujourd'hui. Au jour mar-
qué pour écouter les plaintes du Consistoire, tous ceux qui le com-
posaient ayant paru en Conseil, demandèrentjustice de la rébellion
de cet homme-là et de l'injure (|u'il leur avait faite, et celui-ci, au
lieu d'en revenir, persista dans sa rébellion : il se plaignit avec la
dernière amertume de l'injure que lui avait dite Abel Poupin, et il
dit qu'il n'obéirait jamais aux ministres. Après quoi, il demanda
son congé, déclarant (pi'il ne voulait plus être considéré comme
Genevois et qu'il allait (juitter la ville. Le Conseil ordonna qu'il eût
à se ranger à son devoir, à reconnaître l'autorité du Consistoire et
y subir les censures qu'il avait méritées, le menaçant même de la
prison, s'il n'y paraissait pas ' . Le beau-père de Perrin savait bien
(pie la peine ([u'on lui |)rononçait n'était que comminatoire, aussi
il s'en moqua et continua à crier par la ville contre les ministres
et en général contre les Français réfugiés.
Sa fille, la femme tie Perrin, fit de même aussi beaucoup de
bruit contre eux, ce qui fit qu'elle fut citée à son tour au Consis-
toire où elle parla à peu près du même ton qu'avait fait son père,
menaçant celui qui l'avait censurée du ressentiment de toute sa
famille et disant qu'à la réserve du syndic qui était présent, son
j)ère avait rendu de meilleurs et de plus importans services à
l'Etat qu'aucun du Consistoire. Elle fut censurée par la bouche de
Farel qui, étant dans ce temps-là à Genève, s'était rencontré au
Consistoire, et renvoyée ensuite en Conseil pour y être punie
suivant l'exigence du cas'. Mais, quoique le Conseil dit qu'elle
subirait les peines portées par les ordonnances si elle ne faisait
pas son devoir et si elle ne demandait pas pardon au Consistoire,
il n'en était ni plus ni moins. Elle continua inqjunément, de même
que son père, ses vacarmes par la ville.
• R. C, vol. 42, fo .32 vo (22 févr.). ^ Reg. du Cousist., 3 mars.
2()() représkntatio.ns du consistoiriî au conseil. l'^Ay
11 fallut même que le Consistoire se justifiât en Conseil de la
conduite qu'il avait tenue, tant à l'occasion de cette affaire qu'en
diverses autres semblables. Les ministres y parurent en corps, le
2 1 mars, où ils représentèrent qu'ils n'avaient jamais excédé le
pouvoir qui leur était attribué par les édils, comme plusieurs les
accusaient d'avoir fait, puisqu'ils avaient toujours congédié en
j)aix ceux qui avaient témoigné du repentir de leurs fautes, et
qu'ils avaient renvoyé les autres en Conseil, selon la coutume,
qu'ils reniar(|uaieut ([ue bien des g'ens voyaient de mauvais œil
qu'ils missent rexcommunication en usage contre les pécheurs
impénitens et réfractaires, quoique le Consistoire eût ce droit par
les ordonnances ecclésiastiques, lequel était fondé d'ailleurs sur la
parole de Dieu, ce qui leur faisait beaucoup de peine, et cju'ils
souhaiteraient, avant île continuer d'employer l'excomnmnication,
de savoir si les Conseils voulaient, contre leurs résolutions précé-
dentes, leur en interdire l'usag-e. Mais que si le magistrat trouvait
encore à propos de soutenir l'autorité du Consistoire, ils le priaient
d'employer les moyens les plus propres à ranger à leur devoir
l'homme dont il s'agissait et divers autres qui s'en motjuaient et
qui cabalaient même ouvertement par la ville pour l'anéantir tout
à fait ' .
Ces plaintes contre cet homme-lâ renouvelèrent celles de ses
parens contre le ministre ([ui l'avait si peu ménagé. Cependant le
Conseil, ayant opiné sur la représentation du Consistoire, résolut
que ses ordonnances concernant le Consistoire demeureraient dans
toute leur force et vigueur et qu'elles seraient observées; (]ue l'on
prendrait des informations contre ceux qui cabalaient pour ôter à
ce corps son autorité, que l'on ferait ce qu'on pourrait pour faire
reprendre au beau-père de Perrin les sentimens de respect et de
soumission qu'il devait avoir pour le Consistoire, comme aussi,
d'un autre côté, le Conseil exhortait le ministre Abel Poupin d'user
de termes moins insullans envers ceux qu'il aurait charge de cen-
surer, de même que dans la chaire ".
Le Conseil avait bien raison de désapprouver les manières
' H. C, vol. 42, (0 63. ■' Ibtd.. (<> 64 v".
\'}'[-j (»i;i:sTi().\ 1)1! KKNVoi .vr co.nsistoihk. 297
trop hautes et les expressions trop grossières dont s'était servi ce
ministre, mais il faut avouer en même temps tpi'il y avait, ou bien
de la Faiiilesse, ou bien de la coiniivence dans le (Conseil en Faveur
de la parenté de l'errin, puisqu'on ne contraignait point son beau-
père à se ranger à son devoir. S'il en faut croire Bonivard', Perrin
faisait ce qu'il voulait des (piatre syndics de cette année, (pii étaient
d'ailleurs des débauchés et qui, par cet endroit-là encore, suppor-
taient impatiennnent le joug du Consistoire.
D'un autre côté, l'on ne saurait disconvenir (pie ce corps ne
donnât lieu au peu de considération que l'on avait pour lui, tant il
est vrai que parmi les hommes, tout est mêlé de bien et de mal.
L'on imputait aux membres qui le composaient d'accuser les gens
trop légèrement et pour des cas qui ne se trouvaieijt pas conformes
à la vérité, ce que Calvin lui-même reconnut être si vrai qu'il pria
le Conseil d'exhorter les ministres et les anciens à n'y faire aucun
rapport contre qui que ce fût, avant que s'être bien informés aupa-
ravant de la vérité du fait'.
Un cas se présenta qui n'était pas encore dans les ordonnances
ecclésiastiques, savoir si, après ijue le magistrat avait fait subir à
ceux qui avaient commis t[uelque faute la peine à quoi les condam-
nent les lois civiles, il les devait renvoyer encore indilFéremnient
les uns et les autres devant le Consistoire pour y recevoir les cen-
sures ecclésiastiques, ou s'il pouvait en dispenser ceux que bon lui
semblait; sur quoi, le Conseil ordinaire ayant délibéré, il trouva
que, selon le degré de faute et les autres circonstances où les préve-
nus pouvaient se rencontrer, il avait le droit de les renvoyer au
Consistoire ou de ne pas le faire, suivant sa prudence'. Ce (pii ne
fut point l'avis de Calvin, lequel se présenta au Conseil le 29 mars,
où il fit voir que le bon ordre voulait que le magistrat renvoyât au
Consistoire tous ceux contre qui il avait rendu quekpie jugement
criminel, parce qu'il ne ()Ouvait pas connaître lesquels d'entre eux
' Ouvr. cité, pp. 70 et 72.. — Les deCatvin. mais c'esl d'une manière toute
syndics de l'année étaient Girardin de la gratuite que l'épitliète de débauchés leur
Rive, Antoine Chiccand, Hudriud Du Mo- est ici appliquée. (Note des éditeurs.)
lard, Frauçois Beguiu. Un seul, Antoine » R. C, vol. 42. fo 68 r», 70 r».
Chiccand, était un adhérent assez prononcé ^ Ibid., P ti8 r».
2C)8 LA FEMME DE PERKIN DEVANT LE CONSISTOIRE. ' •"•47
avaient une véritable rejjentance, et afin que le Consistoire put
juger à quelles personnes la Cène devait être défendue. Cependant
le magistral, demeurant à sa première résolution, décida (ju'il
dépendrait de lui de renvoyer au Consistoire qui bon lui semble-
rait, savoir d'en dispenser et de laisser aller en paix ceux en qui il
remarquerait de l'amendement et de la contrition, et de faire subir
les censures ecclésiastiques à ceux en qui il verrait des dispositions
d'esprit opposées ' .
Le Conseil, au reste, approuvant entièrement la pensée de
Calvin, résolut (pi'il ne serait |)ermis de citer personne au (^consis-
toire que l'on n'eut pris de bonnes informations de la faute dont il
était accusé, ou ({ue cette faute ne fût publique'.
Le beau-père de Perrin cependant vint à bout de ce qu'il vou-
lait par son obstination, le Conseil n'ayant ordonné autre chose à
son égard, si ce n'est que lorsqu'il paraîtrait au Consistoire, les
ministres, pour ramener cet esprit écarté, se servissent envers lui
de remontrances extrêmement douces".
Cette trop grande condescendance ne fit que rendre cette
famille tous les jours plus insolente. La femme d'Ami Perrin ayant
été appelée au Consistoire, au mois de juin, pour avoir dansé
contre les défenses, elle chargea d'injures le ministre Abel Poupin
dans le temps qu'il la censurait, l'appelant pouacre et groin de
pourceau, excès inouï sur lequel le Consistoire demanda au ma-
gistrat une justice exemplaire. Son mari, dans ce temps-là, s'ac-
quittait de la commission (jui lui avait été donnée de député en
France, de laquelle nous avons parlé ci-devant; le Conseil ordonna
que cette femme serait mise en prison, mais elle, craignant que
• R. C, vol. 42, fo 70 r». (Oi)era, I. XII. no cS84, 889, 892). Viret,
'' Ibid., loc. cit. appelé par son ami, vint même à Genève
' Ibid., f» 72 vo (31 mars). — Cette dans le courant d'avril; il avait conservé
altitude du Conseil et sa décision de ue des relations assez étroites avec Periin et
renvoyer au Consistoire que ceux qu'il s'employa à amener un rapproclienient
jugerait ;\ propos, préoccupaient vivement a\ec Calvin ; ses efforts eurent un succès
Calvin. Dans ses lettres à Viret, en parti- momentané (voir ibid., n° 903. lettre de
entier, il dépeint ses perplexités, son iso- V'iret à Farel, 4 mai 1347). {Note dus édi-
lement, l'hostilité qu'il sent autour de lui tcur.i.)
i^)f\i coMi'i^or i'Ki':i i:.M)r coniuk i,i;s mi.msiuks. •nyj
loulo ;iC('r(''(lil(''C (iiTrlail sa l'aïuillc, les suilx's de ccl cmin'isdiiric-
inenl iio l'iisscnl FàclKMisrs, j^ai-tia au pied ol s'ciil'iiil, '.
Ses pareils pnri'ciil le (ionscil de la dispiMiscr (l'ciil icr en pri-
son ("tdc la laisser ri'vciiii' clie/ elle, en alleiidaiil le reloiir de son
mari, sons promesse de comparaître, soil devaiil le (Conseil, soil
devanl le Coiisisloire, (ouïes les fois (pi'elle sei'ail demandée. L(!
Oonsistoire mêmtî, usant de douceur envers cette lemme, voulait
bien lui accorder un sauf-conduit pour se présenter devanl lui à la
première séance, afin de pou\()ir pii^er si elle (Mail i'e|)eiilaiile on si
elle ne l'était pas', mais le Conseil, |)ersistant ilans sa première
résolution, voulut ([u'avanl toute chose elle entrât en j)rison'. Ainsi
elle fut fiii^itive jusqu'au retour de son mari; son père aussi prit le
parti de la fuite parce cpi'il fut convaincu d'avoir cabale conire les
ministres parmi les tireurs de rartjuebuse, desquels il avait recher-
ché d'être capitaine pour avoir occasion de leur inspirer des senti-
mens de rébellion contre le Consistoire et de chasser les ministres
et les Français réfugié's, dont il y avait déjà, dans ce temps-là, un
nombre considérable dans la ville. Mais le Conseil ayant eu h; vent
de ce dessein et (ju'il devait être exécuté le jour (jue l'on aurait fait
le roi de cet exercice, [)révint le coup en défendant qu'on fît le roi.
Une semblable entreprise était des plus criminelles et, bien avérée
comme elle le fut ', il est certain que son auteur aurait dû être puni
d'une manière exemplaire, mais les magistrats, dont une bonne partie
étaient dévoués à T'errin, ne firent ([u'en rire, s'il faut en croire 13o-
nivard : ils traitèrent ce dessein d'extravagant et dirent qu'il fallait
' Reg. du CoQsistoire, %i juin, ex- ' R.C.,vol. 42, fo 170 ,-o (l.S juillet).
trait pulilié dans Caleini op , Annales, * Il est au contraire avéré que ce
p. 407; ibid., t. XII, n» 921 (Calvin à complot n'a jamais existe que dans l'inia-
Viret, 2 juillet); R. C, vol. 42, f» 154 w; filiation de lîonivard (ouvr. cité, p. 71),
Bonivard, ouvr. cité, p. 72. — Françoise puisqu'il ressort des documents officiels
Perrin rejoignit son père qui, peu soucieux que François Favre, par l'organe de ses
de reparaître devant le Consistoire, s'était gendres Perrin et Tissot, refu.sa la charge
retiré dans la propriété qu'il possédait à ipie lui offraient les arquebusiers, sur quoi
Roz (aujourd'hui Ruth). prés de Vezeiia/., le Conseil décida « voyant que led. Favre
et non à l^regny, conmie l'ont dit quelques ne veult ainsy cella accepter, que led. ieuz
historiens. Cf. Ed. Favre, Su//. Soc. d'JîtsJ. soyt mis has pour caste année par bon
de Genève, t. II. (Note des éditeurs.) respect. » R. C, vol. 42, f" 133 v». (JVofe
^ Reg. du (Consistoire, 14 juillet, dans des éditeurs.)
Caloiui op., Annales, p. 409.
3uo PltOC^KS DK JACOUIiiS GUUET. l-'^A?
hiori imidoiiiicr' (|ii(^l(|iio Folio à ce vieux rèvciir |>hi'C(' (ju'il a\ail
rendu aulrel'uis do hoas services à la Ville, se eouleiilaul de le
renvoyer au Consistoire pour èlre censuré. Cel homme, ilépilé
(.l'aNoir man(|ui'' son coup et plus encoi'e de se voir conlrainl, de
C(jmpai'afli(' dcNanl le (^onsisloire (pi'il avail liaili'' a^('C un !j;rand
iiK'pris, se relira tlans une maison de canijjagne ipi'il a\ail à demi-
lieue de ( ienève el. y demeura avec sa lille jusqu'au relour d'Ami
Perrin.
dépendant ces cahales conire les ministres n'ang'mentèrenl
pas peu la licence. (Ihacim pai-lail d'eux de la manière la plus inju-
rieuse; à ceux <|id ('■laienl m(''conlens des conducteurs de l'Eglise,
se joignirent ceux <pii r(''taienl du magistral, et l'esprit de sédi-
tion et d'indépendance i'aisail un loi jjrogrès parmi le pou|)lo (pi'il
était à craindre cpu' l'on ne vît arriver dans peu quelque événement
funeste. Le 27 juin, l'on trouva dans la chaire de Saint-Pierre un
libelle diffamatoire conire les miuislr(^s, (pu> l'on soupçonnay avoir
été mis par un nommé Jacques Gruet, citoyen de Genève '. Le Con-
seil ordonna aussitôt qu'il fut mis en prison.
(jonnne le cas pour lequel il fut condamné est assez singulier
el (pie cet homme était un inqjie qui avait |)oussé le libertinage
jusqu'aux dernières extrémités, il ne sera pas hors de jiropos
d'entrer ici dans (piehpu's détails des articles de son procès.
L'abrégé (pii en fui lu de dessus le Iriljunal conlenail neuf
articles, dont le premier portait ({u'il avait avoué qu'encore qu'il'
eût été instruit dans la religion par les ministres, il avait cependant
parlé avec nn'pris de Moïse, qui était inspiré de l'esprit de Uieu,
et dit ([u'il n'avait pas plus de mission que les autres hommes, dans
le dessein de détruire la doctrine que ce prophète enseig-nait, au
grand scandale des fidèles. Il paraît par les actes du procès criminel
de Gruet qu'elFeclivemenl, il avait avoué d'avoir écrit ces paroles :
' Le dossier (le son procès se trouve aux Archives de Genève, Procès criminels,
11" 440; il contient l'origin^d dn liillel en patois, déposé, le 27 juin 1547, dans la cliaire
de Saint-Pierre et qui fut le point de départ des poursuites. Ce Lillet a été publié et
traduit par Regel, ouvr. cite, t. II, pp. 323 et 290. D'autre part, les actes ilu procès
ont été publiés intégralement par M. H. Fazy dans les Mém. de l'Institut generois. t. XVI,
et le sommaire du procès, ainsi que la sentence, dans les Cabnni op., t. XII, n" 932.
{Nutc dc.i cdiieurs.)
i-'î^y PuocKS nr. JAœuES grikt. ,'io[
(( h/e rornnfns mii/fa (llclf, et. nihil probal » , e( (|iio par cornutiifi
il entendait Moïse, et d'avoir dit dans une conversation (ju'il eut
avec un minisire (| ne Moïse ne |t()Mvai( rien savoir de la cn'-alion
du niond<', puisqu'il ny avait pas «'■ti' et (pi'il n'avait en auciine
inspiration particulière de Dieu.
Le second article le charg'eait d'avoir ('cril (pie toutes les lois
divines et Inunaines faites depuis le coniniencemeut du monde
n'avaient de Fondement ([ne dans le pur caprice des lioinmes, et
d'avoir prof(''r(' diverses autres |)ropositions exti-crables.
Il avoua d'avoir f'crit (^ette détestable maxime et (pi'il croyait
que les magistrats ne devaient punir que les crimes (pii offensaient
les hommes, comme le larcin, le meurtre, mais non pas ceux (|ui
n'attaquaient que la divinité', dont il fallait laisser la veng-eance à
Dieu. 11 parait encore par ses n'-ponses et ses confessions, rpi'il ne
reconnaissait d'autre relig-ion que la relii^ion naturelle, de laquelle
il n'avait même qu'une connaissance très imparfaite et des idées
très fausses.
Le troisième article portait qu'au lieu de ne tenir et d'écrire
que des discours honnêtes, comme tout chrétien y était obligé par
la parole de Dieu, il avait écrit à un de ses amis une lettre pleine de
discours impudiques. L'on voit par les actes du procès qu'il avait
confessé d'avoir soutenu à un ministre qu'il n'y avait aucun mal
dans la paillardise et dans l'adultère, lorsque les deux parties étaient
consentantes. L'on voit aussi (ju'il avait écrit diverses petites pièces
g-alantes, extri^-mement libres, et qu'en général, c'était un homme
qui donnait dans la vie mondaine et dans la débauche sans aucune
retenue.
Le quatrième article de son procès le chargeait d'avoir tra-
vaillé de tout son pouvoir à décrier et à renverser les ordonnances
ecclésiastiques.
Le cinquième, d'avoir écrit une certaine , reqn('''te adressée au
Consed Génc-ral et qu'il y voulait lire, laquelle était st'ditieuse et
pleine de malig-nes insinuations contre le gouvernement et de
paroles injurieuses à la divinité.
Il paraît par les actes du procès que cette re(|uète, qu'il vou-
lait présenter au Conseil Général, sans l'avoir auparavant, selon
3o2 PROCÈS DE JACQUES GRUET. 1^47
l'ordre, produilc on Pclil cl on Grand Conseil, lendait. à exciter le
peuple à secouer le joug' de la discipline ecclésiasiique et du Con-
sistoire, et à se mettre sur un pied à vivre im|ninément dans la
débauche cl le liliertiuage, en prenant des mesures pour empêcher
l'emprisonnement et la punition des débauchés. Il dit seulement
pour sa défense qu'encore (pi'il eùl (''crit cette requête, il n'avait
pas pourtant absolument résolu do la présenter, o( (pi'il avait
accoutumé d'écrire tout ce qui lui venait dans la pensée, soit bon,
soit mauvais, se réservant de le désavouer ensuite si, l'examinant
de nouveau, il ne trouvait pas ce qu'il avait écrit bon et conforme
à la vérité.
(î° L'article le plus g-rief de son procès et celui aussi qu'il eut
le plus de peine à avouer fut celui du libelle dilFamatoire dont
nous avons parlé, qu'il avait altaclié à la chaire du ministre à
Sl-Pierre. Son procès crimiuoi |)orte cpie ce billot était rempli de
blasphèmes contre Dieu et île menaces de tuer les ministres de
î'Évangile ' . Théodore de Bèze, dans la Vie de Calvin % dit que
celui-ci y était menacé d'être jeté dans le Rhône', et il paraît par
les réponses de Gruet qu'il avoua que celui des ministres contre
lequel il était le plus animé était Calvin, parce que celui-ci l'avait
apostrophé on chaire, et pour faire peur aussi à tous ses collègues
et les empêcher de crier comme ils faisaient contre les divertisse-
mens et la débauche. Il avoua encore d'avoir traité Calvin, dans une
lettre, d'homme ambitieux, fier et orgueilleux, et d'avoir dit du
même, dans une autre qu'il avait écrite à un papiste ', qu'il se don-
' Au sujet de ce hillel, voir plus haut, lemeiit d'être jeté au Rliûne : l'épitliète
p. 300, n. i. Cette pièce ne contenait d'ail- de gros ventru (gro panfar) ne s'appliquait
leurs aucun « blasplnhiie contre Dieu » , d'ailleurs pas à lui, dont la' maigreur
mais simplement des menaces contre les était extrême, elle visait, ainsi que Gruet
minhlres. (Note de$ éditeurs.) le reconnut, le ministre Abel Poupin,
' Texte latin, Cnlrini ,op., t. XXI, particulièrement odieux à la jeunesse ge-
p. 140. uevoise. Cf. Roget, onvr. cité, t. II, p. 290,
' Cette assertion de Théodore de Bèze n. 1. {Note des éditeurs.)
n'est pas exacte : « Gros ventru, disait le * Pierre de Bourg, de Lyon, ami du
libelle, toi et tes compagnons, vous feriez sceptique Bonaventure Des Periers. qui lui
mieux de vous taire ; si vous nous irritez dédia la traduction d'une satire d'Horace
trop, nous vous mettrons en poudre, etc. » {Recueil des irucres, Lyon, l.^ji4, in-8,
Calvin n'y est point menacé personnel- p. lOi). Il résulte, d'autre part, des ré-
l547 PROCÈS nE JACOIKS r.RlFT. ,'i(),S
nail (les airs (i't'vivjvio H do prince, ([u'il soulenait ses senliiiifiis
avec une hauteur insupportable, (pi'il avait poussé sa présouip-
fueuse audace juscpi'à dire cpi'il ferait treudjier et l'empereur et le
roi de France; (pi'il n'était cependant (in'nn hypocrite, lequel, sous
le pri'lexte de n'iornier la relii»ion, voulait se faire adorei' lui-
même et usurper ainsi sur la dii^nili' du pa|ie; ([u'il était un ennemi
juré des rois et des princes, et entre autres du roi de France et de
sa cour, de qui il parlait fort mal dans toutes les occasions.
7° Aux articles qui concernaient l'impiété et l'irréligion, on
en joignit d'autres par li's([uels il était accuse- de crimes d'état. Il
fut convaincu d'avoir écrit à un .seii^nein- de la cour de France' des
lettres contre Calvin, où il lui marquait que ce ministre parlait très
mal du roi de France et (jue le (-onseil de l'empêchait point de le
faire, ce que Gruel faisait dans la vue de mettre mal le mai^istrat
de Genève dans l'esprit de la cour et de lui attirer des lettres ful-
minantes qui portassent le Conseil à imposer silence à Calvin et à
lui (Mer la liberté de son ministère, ce que l'on trouva qui tournait
non seulement au grand préjudice de la seig-neurie, mais aussi au
mépris de la parole de Dieu.
8" 11 fut accusé d'avoir reçu une lettre d'un particulier dans
laquelle il y avait des menaces contre le Conseil et de n'en avoir
point donné d'avis', de sorte qu'il en aurait pu arriver bien des
maux à la Républitpie, ce qui était agir contre son serment de
bourgeois et se rendre coupable du crime de lèse-majesté.
9° Enfin il avoua que, pendant tout le cours de sa vie et depuis
ponses de Gruet qu'il avait en des entre- à la cour, mais se trouvait en relations avec
tiens avec Etienne t)ole(, le célèlire Imma- quelques personnatres influents, comme
niste, brûlé à Paris en 1544. Il est donc l'indique ta lettre même de Gruet. Cf. Ro-
certain. comme le remarque Roget, que get, p. 294. {Note des éditeurs.)
Gruet se rattachait, non seulement par ses ' II s'agit d'une lettre d'un nommé
tendances mais en fait, à cette école de Claude Franc, de Genève, condamné dans
libres penseurs qui, violemment conipri- celte ville pour fausse monnaie et qui,
mée au XVIe siècle, reparut au .KVIIIe considérant comme injuste la sentence ren-
avec mie intensité décuplée. (Note des due contre lui, s'en était plaint au cardinal
éditeurs.) de Granvelle ; celui-ci lui avait répondu
' Ce « seigneur » n'est autre que . que l'Empereur notoit bien les choses
Pierre de Bourg dont nous venons de du passé et qu'on la garde belle à Genève. •
parler, le destinataire de la lettre de fé- (Note de.i édtteur.i.)
vrier 1347: il n'ap[)artenait d'ailleurs pas
3o4 RXKCUTION DE GRUET. '•^^7
([ii'il se connaissait, il avail (''!/• plulôt porir an mal qu'au bien,
comme il en était convaincu d'ailleiu's pai- une requête, écrite de
sa main, qu'il avait présentée en Conseil, dans laquelle il y avait des
propositions si indignes et si énormes qu'elles ne devaient pas
être prononcées ' .
Le procès de Gruet ayant été suffisamment instruit, le Con-
seil procéda à son jut^ement et le condamna à mort. Sa sentence
portait qu'ayant paru par ses confessions au (Conseil que cet
homme-là était tombé dans le crime du blasphème contre Dieu,
contrevenant ainsi à sa sainte parole ; qu'il avait menacé ses minis-
tres et (pi'il les avait calomniés, comme encore qu'il s'était rendu
coupable du crime de lèse-majesté, par où il s'était rendu dig-ne
d'un très sévère châtiment, il le condamnait à avoir la tête tran-
chée. Cette sentence fut exécutée le 25 juillet à Ghampel '. Ainsi périt
Jaques Gruet ; nous verrons dans la suite que, près de trois ans
après sa mort, l'on trouva dans sa maison des écrits pernicieux qui
confirmèrent l'idée que l'on avait eue de lui comme d'un homme
' Il s'agit sans Joute de la requête
que Gruet avait projeté d'adresser au (jon-
seit Général ; ces propositions « viltaines
et énormes » consistaient simplement à
s'élever contre l'intervention du gouver
nement dans la vie privée et à demander
que l'on suivit à cet égard l'exemple de
Venise, de Gênes et autres républiques.
Cette pièce a été publiée dans les Calvini
op., t. Xn, no 932. {Note des éditeurs.)
' Roget a porté sur le procès de Gruet
un jugement empreint de son impartialité
ordinaire ; « Nous en avons recueilli l'im-
pression, dit-il, que ni raccusatioii d'avoir
professé systématiquement l'impiété, ni
celle d'avoir trempé dans des manoeuvres
séditieuses contre le gouvernement établi,
ne furent judicieusement démontrées. Nous
ne pouvons donc excuser les juges en
disant qu'ils ont appliqué les principes
d'une législation odieuse, il est vrai, mais
qui s'imposait à eux d'une manière impé-
rieuse. Il nous parait ditRcile de ne pas
trouver qu'ils ont été dominés par la pré-
occupation de trouver l'accusé coupable et
qu'ils .se sont placés volontairement en
dehors des conditions d'impartialité requi-
ses par tout tribunal ayant la conscience
de son auguste mission. Mais ceci accordé,
nous ne croyons pas que la victime mérite
un autre intérêt que celui qui est légitime-
ment dû à tout homme frappé par un juge-
ment inique. Si Gruet réclamait la liberté,
ce n'était pas dans l'intérêt général, c'était
pour la satisfaction de ses appétits. Gruet
nous paraît avoir été au plus haut degré
ce que nous appelons aujourd'hui un fo-
lâtre, c'est-à-dire un de ces personnages
mal équilibrés qui parlent et écrivent à
tort et à travers et soulèvent -toute sorte
de questions curieuses, sans avoir aucun
but, mais uniquement poussés par l'inquié-
tude de leur esprit fiévreux » (ouvr. cité,
t. 11, p. 310). Calvin n'avait pas à inter-
venir et n'intervint pas otficiellemeut au
procès, mais il le suivit de très près et fut
exactement informé dès la première heure;
cf. ses lettres à Viret et à M. de Fatals.
Opéra, t. XII. u° 921. 924, 93!). (jVo(c rfra
éditeurs. )
iH/i'J ATTITUDK DE PKKRlN DANS I.K CONSKIL. ',U)'}
(|iii ('iMil riiiKMiii (It'cljH'i'' do loiilr relin'ioii cl (|ui, en particulier,
avait parl('' de ci- ([iic le clinslMiiismc a de plus sacri' en des termes
qui FonI horreur.
l'errin étant revenu de sa dépulalion en France au mois de
septembre, connue nous l'avons vu ci-dessus', til rentrer aussitôt
sa femme et son beau-père dans Genève, leur faisant espérer que,
par son crt'dil et |)ar le moyen de ses amis, il leur fcrail (''\ lier ilc
conqiaraître au Consistoire et d'aller en prison pour s'être moqués
de tant de ju^emens rendus contre eux. Cependant il se trompa : le
nombre de ses créatures ne fut pas assez {'•rand pour enq)écher que
le Conseil ayant appris que le père et la tille étaient dans (ienève
depuis quelque jours, où ils continuaient de se moquer du Consis-
toire et d'en tenir de très mauvais discours, la question de leur
emprisonnement ne fût mis(» sur le tapis. Les syndics Hrent sortir
Perrin, avec tous ses parcus, du Conseil, pour opiner sur ce (ju'il y
avait à faire à leur égard, sans lui dire cependant de (|uoi il s'agis-
sait. Ensuite, le Conseil trouva qu'après tant de rébellions et une
obstination si désespérée, il ne pouvait pas, sans s'exposer à être
accusé de prévarication et d'acception de personnes, se dispenser
d'envoyer ces cens en prison, pour en répondre suivant les réso-
lutions prises auparavant, à diverses fois, à leur égard".
Perrin soup(;onna bien de quoi il était question dans cette
délibération. Quand elle fut finie, il rentra au Conseil et d'un ton
plein de colère et avec des gestes insolens% il dit qu'il avait bien
compris, quand ou l'avait fait sortir, que l'on voulait parler de lui
ou de ([uelqu'un qui le touchait de près ; qu'en un mot, on voulait
contraindre son beau-père et sa femme d'aller en prison; qu'il priait
le Conseil, avant que d'exécuter une résolution de cette nature, de
faire quelque attention aux services que, tant lui que son beau-père,
avaient rendus à la Ville, d'avoir quelque égard à l'âge de celui-ci,
de même (|u'à la maladie de sa fille, en leur éparg-nant la honte de
se voir traîner en prison, ce qui abrégerait leurs jours. Qu'il les amè-
' P- -Wâ. â la façon des gentilstiommes se courrou-
^ H. C, vot. 42. fo 249 vo (20 sept.). t-eants, reploie la guictie de dessoubs de
' « Pourquoy il vint au Conseil eu sou mantel, avance l'une jambe devant
grosse cholere et audace, telle qu'il havoit l'autre à ta gentillesque et dict etc. »
ucoustuMié, tire son bonnet par le sommet (Bonivard. ouvr. cité. p. 73.)
3o6 ACCUSATION FORMULEE CONTRE PERRIN. l5/}7
lierait devant, le (^.onseil pour rendre raison de leur conduite, et, s'ils
étaient trouvés coupables, qu'ils feraient telle réparation que l'on
jug-erait à propos. Qu'autrement, il ne saurait souffrir, après les im-
portans services (pi'il venait de rendre réceinuient à la République,
qu'on lui fît un aussi grand déshonneur que celui ([u'on lui prépa-
rait, qu'il piendrait patience à la vérité, pour le coup, mais qu'il
espérait qu'à l'avenir, Dieu lui fournirait les moyens de se venger'.
Il n'est pas difficile de s'imag-iner (juelle indig'uation excitèrent
de tels discours, aussi les syndics ayant fait sortir du Conseil Per-
rin avec ses parens, pour délibérer sur les mesures qu'il y avait à
|)rendre là-dessus afin de soutenir l'honneur et l'autorité de la
magistrature, l'on rappela, dans les opinions, diverses autres actions
du même, qui marquaient un fond d'insolence qu'il était nécessaire
de réprimer au plus tôt, si l'on ne voulait lui laisser prendre un
empire dans la Républiipie dont on ne serait plus ensuite les maî-
tres. L'on fit souvenir les seigneurs qu'en plein Conseil même, il
avait fait le poing-, il n'y avait pas longtemps, à un conseillei' qui
n'avait pas voulu être de son sentiment, usant en même temps
contre lui de paroles injurieuses et menaçantes.
Ensuite, l'on découvrit un fait qui était encore inconnu au
Conseil et qui était des plus criminels : (|uelqu'un dit, en opinant,
que par son intrigue il s'était fait |>romettre, dans sa dernière
députation en France, une compagnie de deux cents chevau-légers
dont il aurait le commandement et qu'il tiendrait dans Genève,
mais qui seraient à la solde du roi et qui lui feraient serment. Que
([uoiqu'il n'eût pas encore ces deux cents chevaux, c'i'-tait dans
l'espérance infaillible qu'il les aurait dans la suite et qu'il en ferait
ce (ju'il voudrait, qu'il parlait avec cette hauteur. Et pour faire voir
qu'il n'avançait pas un fait en l'air, ce conseiller produisit une
lettre du président de Chambéry, écrite au Magnifique Meigret',
par laquelle ce magistrat lui marquait tout le détail de cette négo-
• R. C, vol. 42, fo 249 v. ses frères, le prénom de Lambert. Il était
» Laurent Meigret, dit le Magnifique, frère également du ministre Aimé Meigret,
trésorier de France dans le Milanais sous dont il a été question plus haut (voir
François 1er, s'était retiré à Genève en p. 273). On trouve le nom de celte famille
1535. MM. Haag {France prot., IV, 361) écrit aussi Maigret et Mégret. {Note des
lui donnent, faisant confusion avec l'un de éditeurs.)
l547 ARRESTATION DE PERRIN. 3o7
(■i;ili(iri cl lui demandait s'il croyait que Peiiiii IVil capable d'avoir
le coiiiinaudement qu'il avait recherché, de ([uoi le Magnifique
Meit'ret avait averti le conseiller (jui parlait. Après cela, il n'eut
jias de peine à l'aire voir qu'une telle action, laite sans ordre et
sans ([ue le Conseil en eût jamais rien su, était des plus crimi-
nelles, et que si l'on ne lui faisail pas sentir (pi'il était au-dessous
des lois, il s'érigerait infaiHihienienl en tyran de la République;
([u'ainsi, il était d'avis qu'on le nu't sur le chanqj en prison pour ré-
pondre à tous ces faits. Bonivard ajoute qu'après que celui-ci eut
opiné, chacun fut de son avis, sans en excepter même ceux d'entre
les créatures de Perrin qui lui étaient les plus dévouées, et qui eurent
honte de le soutenir dans des actions si évidemment criminelles ' .
Ensuite, le Conseil ordonna au sautier de le conduire en prison,
commission dont celui-ci, qui était des amis de Perrin, ne se char-
gea (ju'avec peine. Cependant il lui fallut obéir, ce qu'il fit avec
tous les ménagemens possibles, a Monsieur le ca{)itaine, lui alla-t-il
dire, tête nue, dans l'antichambre du Conseil, où il attendait, vous
me pardonnerez si je viens vous ordonner de la part de Messei-
gneurs, sous peine de leur indignation, de me suivre en prison. »
Cet ordre fut un coup de foudre pour Perrin, letjuel, d'un ton plein
de colère et de rage : <( Moi, dit-il, aller en prison, je n'y entrerai
point sans avoir parlé au (Conseil », et ouvrant brusquement la porte
de la salle, il s<» vint seoir en sa place ordinaire, où il dit avec
son audace accoutumée et avec des airs insultans : « Monsieur le sau-
tier, très honorés Seigneurs, m'a ordonné de votre part d'aller en
prison. Je n'ai donné aucun sujet de me traiter de la manière, je
suis conseiller comme l'un de vous; je demande audience du Con-
seil des Deux Cents et que vous ayez à y dire les crimes dont je
puis être coupable et moi à justifier mon innocence, laquelle je
suis prêt à faire voir en pleine place publique et de faire paraître
à tout le monde que je suis homme de bien », ce qu'il répéta en
plusieurs fois d'im ton fort insolent, s'emportant en furieux et
déclarant qu'il prenait à partie tout le Conseil '.
' Ce récit est tiré de Bonivard, oiur. ^ R. C, vol. 42, t» 250 r» (20 sept.);
cité, pp. 73 74;cf. R. (1. vol. 42. fû âoiiro. Bouivard. oiivr. cité, p. 75. {Note des
{Note des éditeurs.) fdileiirs.i
3o8 ARRESTATION DES PARENTS DE PERRÎN. 1^47
II est aisé déjuger que Perriii ne fit (jiie rendre sa cause plus
mauvaise par des discours si injurieux et si fort à contretemps,
aussi le Conseil, l'ayant fait sortir, ordonna au sautier, comme il
l'avait déjà fait, de le mener à l'Evéché, et s'il ne voulait pas obéir,
de l'y contraindre par f'(jrce. Le sautier lui vint dire incontinent
qu'il ne pouvait pas éviter d'aller en prison, le Conseil s'étant
affermi dans sa première résolution, et il fit signe en même temps
à quelques officiers de le suivre. Perrin, qui vit bien qu'il n'était
pas le plus fort, obéit, mais en chemin, il tenait divers discours
séditieux pour émouvoir le peuple, s'il eût pu, en sa faveur : « Vous
voyez. Messieurs, dit-il, de quelle manière on en use avec moi, et
comment on viole à mon égard les Franchises, puisqu'on me mène
en prison, quoiqu'il n'y ait personne qui me fasse partie, moi qui
ai rendu de si grands services à la ville ' . »
L'on mena aussi dans le même temps, dans le même lieu, le
beau-père et la femme de Perrin. Ensuite, le Conseil ordinaire
assendjla, le jour même, celui des Soixante pour l'informer de toute
cette affaire. Après quoi, le Conseil opinant sur ce qu'il y avait à
faire à l'ég-ard de Perrin, l'on rapporta divers faits contre lui, pour
prouver qu'il ne cherchait qu'à s'emparer de toute l'autorité,
comme entre autres d'avoir dit à un citoyen qu'il maltraitait : « Va
bélitre, tu ne tiens compte de ton prince», entendant parler de
lui-même, comme s'il eût été prince de Genève. Le Conseil des
Soixante approuva la résolution que le Conseil ordinaire avait
prise à son égard, il ordonna qu'on lui formât son procès et que le
lieutenant allât le faire répondre selon la coutume. Le Soixante fut
aussi informé des emportemens et des excès du beau-père et de la
femme de Perrin, et il trouva que le Conseil ordinaire avait bien
fait de les faire mettre en prison, qu'en un mot, il fallait' faire jus-
tice des uns et des autres et que les Conseils devaient faire paraître
dans cette occasion ([u'ils ne voulaient pas plus épargner les grands
et les plus accrédités que les plus petits et les plus méprisés d'entre
le peuple'.
• Bonivant, uhi mpra. tre historien, par .l.-IH.-G. Galiffe, dans
* R. C, vol. 12, fo 2.t1 vo-2ri2 r». — un mémoire fort détaillé, intitulé : Quel-
L'atïaire de Perrin a été étudiée, après no- ques payes d'histoire e.mrle, etc., paru dans
•5^7 INTERVENTION DES BERNOIS. 3o()
Le geôlier, qui s'appelait Claude de Genève, étant suspect
parce qu'il était des créatures les plus affidées de Perriii, l'on or-
donna de mettre deux t»-ardes aux prisons avec la coininission
expresse de garder sûrement et fidèlement les prisonniers'.
Les parens des trois prisonniers se mirent aux champs, dès le
lendemain de leur emprisonnement, pour obtenir leur élari-isse-
menl, otFrant caution, corps pour corps et biens pour biens, priant
le mag-istrat de se souvenir des services rendus et par le beau-père
et par le cendre'. Ils étaient ensuite fous les jours à la |)orte du
Conseil pour solliciter la même chose, mais l'on fut ferme à leur
refuser l'élargissement d'Ami Perrin. Un eut plus de facilité à
l'égard de sa femme et de son beau-père, desquels les cas, (juoi(pie
griefs, ne frappaient pas cependant les esprits en comparaison des
faits dont était chargé Perrin. Après que son beau-père eut été
quelques jours en prison au pain et à l'eau, punition que l'on avait
accoutumé d'iiiHiger aux adultères, on le sortit de prison avec sa
fille. La recommandation des seigneurs de Berne ne coniribua
aussi |)as peu à faire avoir aux juges cette indulgence, car ces sei-
gneurs, ayant été avertis de ce qui se passait dans Genève, y
avaient aussitôt envoyé Naegeli, leur ancien avoyer,pour y solliciter
l'élargissement des prisonniers, suivant ainsi leur maxime cons-
tante de se déclarer protecteurs de tous ceux qui, par leur conduite
rebelle et séditieuse, étaient en état d'exciter des troubles dans
Genève et de renverser le gouvernement établi. Naegeli commença
par demander que cet homme-là et sa fille fussent relâchés, ce
qu'il obtint, (juoique le gouvernement reconnût que les rébellions
dans lesquelles ils étaient si souvent tombés et la manière inso-
lente dont ils avaient traité les ministres et le Consistoire méri-
tassent un très sévère châtiment. Le Conseil, dis-je, accorda à
Naegeli ce qu'il avait demandé, condamnant cependant les préve-
nus à une très forte censure, à demander pardon à Dieu et à la
les ^.IféHi. de l'Insl. nat. genemis. 1862. ne se trouvent malheureusement plus aux
t. VIII, et dont ou pourra contrôler les Archives de Genève. [Noie des éditeurs.)
aiipréciations par celles de Roget, ouvr. ' R. C., ubi supra.
cité, t. III, pp. 1 et suiv. Les pièces dn » Ibid.. !» 2o2 \" (22 sept.),
procès, que Gautier a eues sous les yeux,
3lO INTERVENTION DES BERNOIS. '•>A7
justice, à promettre de n'ofFenser personne à peine de mille
écus, et enfin à comparaître au Consistoire pour y confesser
leurs fautes et y reconnaître les ministres pour vrais pasteurs de
l'Église'.
Ce jugement ayant Hé prononcé à l'homme dont il s'agissait,
il Ht la réparation à (juoi il était condamné. Ensuite il déclara qu'il
renonçait à sa qualité de bourgeois de Genève, disant qu'il prenait
congé de la ville, qu'il prétendait de n'y plus habiter, mais d'être
considéré comme un simple étranger, acquiesçant, au reste, à la
peine de mille écus'. Sa fille se soumit au jugement qui avait été
rendu contre elle et ils firent ensuite l'un et l'autre (pielque répara-
tion forcée au Consistoire ' .
Le lendemain, l'ancien avoyer Nœgeli se présenta en Conseil
(jù, au nom de ses supérieurs et au sien propre, il remercia le ma-
gistrat de l'élargissement du beau-père de Perrin et tie sa fille,
ensuite il dit, touchant Ami Perrin, qu'il avait été mis en prison
pour deux causes : la |)remière, pour quelques paroles (ju'il avait
dites dans le feu de la colère contre la seigneurie, desquelles il ne
voulait pas l'excuser, quoiqu'il priât pourtant le Conseil de ne le pas
traiter là-dessus à la rigueur; la seconde, pour avoir eu des intel-
ligences et négocié certaines choses en France, ce qui pouvant être
contre les intérêts de ses supérieurs et de leur pays conquis, il
priait qu'on lui donnât connaissance de la lettre cpii donnait avis
de cette négociation ' .
L'on répondit au seigneur Na'geli , touchant le premier
article, que le Conseil jugerait avec toute l'équité possible du
manque de respect, des emportemens et de la rébellion de Perrin,
et sur le second, il lui accorda sa demande : on lui lut la lettre que
Raymond Pellisson, président au sénat de Chambérj, avait écrite
au Magnifique Meigret et dont j'ai parlé ci-dessus. Comme elle peut
' R. C, f» 265 vo (5 oi;t.). Voir ' R. C, vol. 42. f 266 r».
aussi, sur les procédures et enqut^tes laites ' Reg. du Consistoire, 6 oct.. dans
à l'égard de François Favre et de sa fille, Calvini op., Annales, p. 414. (Note des
Procès criminels, n" 424 et 447. (Nute des éditeurs.)
éditeurs.) * H. C. vol. 'i2, |o 266.
15^7 LETTRE DE RAYMOND l'ELLISSON. 3 I I
servir à rintelligence de ce que j'ai à dire dans la suite, je la liaiis-
rrirai ici loul au long' :
Monsieur le Magnilicque
J'iiy receu voz lectres lesquelles j'ay communiquées à Monseigneur le
cardinal du Bellay ijui m'a commandé les envoyerà Monseigneur le Connes-
table et si vous veux bien advertir qu'il luy en a escript encores bien ample-
ment en voslre faveui-. tellement que j'espei'e (jue vous aurez ce que
demandez cai' il tn'a commandé de luy en escripre de ma part bien ample-
ment. Il le prie bien fort de oblyer la faulte du temps passé si aucune en a
esté faicte et ipie je l'advertiray des services que vous avez faict le temps
passé et que vous faictes de présent qui sont giandz, ce que je fera> aujour-
d'iiiiy mesmes, de sorte que vous cognoistrez ce qu'on doibt fere pour ung
amy. 11 est party aujourd'buy pour s'en aller à Rome pour le service du
Roy aussi allègre et en aussi bonne santé que je le veitz jamaiz. Dieu luy
donne la grâce de retourner en aussi bonne santé. Nous avons parlé longue-
ment de la Ligue défensive que sçavez maiz il fault que je fasse recbarcbe
laquelle il trouve très bonne et proffitable pour le Roy, de laquelle j'escriptz
aussi présentement au Roy et à mond. seigneur le Connestable. Vous m'en
manderez voslre advis p;ir le premier. Il m'a aussi parlé de ([uelques
propoz que le cappitaine de vostre ville Perrin luy a tenu pour ijuelques
clievaulx legiers. des conditions que les veullent prandre et de fere serment
au Roy du consentement des seigneurs des Ligues, qui seroit chose qui
seroit proffitable au Roy. Vous m'en escriprez vostre advis après avoir parlé
à luy. Et si voz habitans eussent parlé à moy devapt que d'aller à la court à
l'avanture qu'ilz ne eussent rien perdu, je leur eusse aydé de tout ce que
j'eusse peu pour l'amitié que je leur porte. Que sera pour fin de lectre après
m'estre recommandé à vostre bonne grâce priant le créateur vous donner
en bonne santé longue vie.
De Chambery ce winr" aoust loi?
Voslre entièrement bon amy à vous fere service
Reymond Pellisson.
Après que cette lettre fut lue, le seigneur Nœg-eli dit qu'il y
en avait une autre qui parlait plus en détail de cette affaire, et par
' Cette pièce a été piiblii'o par J.-B.-G. GaliflTe. méiii. cité. p. 21 ; grâce à
l'olilipeance de M. Ayniuri Galift'e, nous avons pn en collationner le texte sur l'original.
(iVuff (/es l'diteurs.)
8l2 PROCÈS d'ami PERRIN. i547
la(jiielle il paraissait (|iic le Magriifique Meiffrel s'était mêlé de cer-
taines choses (|ui étaient cause de la mésintellii^ence entre les deux
états lie Berne et Genève, accusant le Magnifique d'avoir pension
du roi de France; après quoi, il fil de nouvelles instances pour
l'élargissement de Perrin. Nous verrons dans la suite pourquoi les
Bernois prenaient si tort le parti de celui-ci et qu'au contraire ils
firent tout ce qu'ils [Jinent |)our perdre le Magnifique.
Le Conseil répondit à Naigeli qu'il ignorait qu'il y eût d'au-
tres lettres que celle (pii lui avait été lue et que l'on obligerait
Meigret à déclarer par serment s'il y en avait, se tenant à l'égard
de Perrin aux premières réponses que l'on avait faites'.
Cependant le lieutenant et les syndics avaient déjà t'ait rc'-
pondre plusieurs fois Ami Perrin dans les prisons, tant sur les
excès dont il se rendit coupable en présence du Conseil, le jour de
son enq)risonnement, que sur l'affaire des chevau-légers et sur
divers autres articles'. Sur la demande générale qu'on lui fit s'il ne
savait pas que l'on devait obéir au magistrat, et cpie ceux qui con-
trevenaient à ce premier devoir étaient dignes de châtiment,
qu'étant magistrat comme il l'était, il devait savoir les ordres et
qu'il n'était pas permis de venir interrompre le Conseil comme il
avait fait le jour de son enqjrisonnement, en entrant sans être
appelé, comme encore de renvoyer de son autorité particulière,
dans le même temps, un particulier pour avoir été assigné par le
seigneur premier syndic. On lui demanda raison aussi des menaces
de se venger qu'il avait faites, si l'on mettait en prison son beau-
père et sa femme, et du refus d'y allfer lui-même.
11 répondit d'abord à ces questions d'une manière fort inso-
lente et fort fière : il dit qu'il n'avait point violé les ordonnances et
les édits, comme on l'en accusait, mais que c'était le Conseil qui
y avait contrevenu, ne l'ayant point fait répondre dans le terme de
vingt-quatre heures marqu('' par les Franchises et lui ayant fait
ujettre des gardes sans l'avoir premièrement fait répondre; qu'il
' H. C, vol. 42, fo 268 v» ((î oct); par l'auteur, comme il l'indique lui-même
cf. Eidg. Abschiede, t. IV, t il, n° 398. en marge de son manuscrit, des pièces du
(NotP lien éditeurs.) procès de Perriu. (Note des éditeurs.)
^ Les détails qui suivent ont été tirés
l547 r'ISOCKS d'ami l'KHKIN. il?)
n'avait fail, (jue s'acfiiiiller de ses devoirs envers ses parens en
entrant au (.onseil pour les soutenir et leur éviter de la honte, el
(|u'on ne pouvait point l'accuser d'avoir interrompu le (Conseil, (pie
l'atlaire de son lieau-père el de sa Femme (^tant plus pressée et plus
importante (|ue celle de la persomic (pi'il cone;édia, il n'avait point
de tort de l'avoir fait retirer, (pi'il n'avait pas dit ([u'il se veni;erail,
mais seulement (pie si l'on faisait du tort à ses parens, ce (pi'il ne
présumait pas (pie le Conseil fît jamais, Uieu l'en veni^erail. Eni'in
<pi'il n'avait point fait de réhellion, mais (pie, lors([u'il parut
résister à aller en prison, il dit simplement (pi'il représenterait au
Conseil des choses (jui le porteraient à ne lui pas faire un sem-
blable déshonneur, étant du caractère dont il était.
On lui demanda ensuite s'il n'avait pas pris des mesures pour
se défaire de Jean Lambert, dans le temps (pi'il était syndic, et de
deux autres de ses ennemis; s'il n'avait pas dit (pi'il avait autant de
pouvoir et (pi'il était autant considéré dans Genève que le roi de
France l'était dans son royaume; si, rencontrant à la campagne un
citoyen de Genève, il ne lui avait pas dit d'une manière furieuse :
« Salue ton prince » , voulant parler de lui-même, et f|ue dans une
autre occasion il avait dit (ju'il aimait mieux mourir riche que
pauvre et homme de bien. 11 répondit à la première de ces deman-
des que, s'étant accommodé avec Jean Lambert, l'on ne devait plus
lui faire de reproche sur la haine qu'il avait eue contre lui, ni
ramener sur la scène une affaire entièrement assoupie. 11 nia l'ar-
ticle suivant. Sur le troisième, il répondit que, lorsqu'il ordonna à
un citoyen de saluer son prince, il n'entendait pas parler de lui-
même, mais d'un syndic avec qui il était. Enfin il soutint qu'il
n'avait jamais dit qu'il aimât mieux mourir riche (pie pauvre el
homme de bien, mais simplement qu'il aimerait mourir riche.
Enfin, sur le principal article de son procès, on lui demanda
s'il n'avait pas dit à un particulier, avant que de paitir de Genève
pour sa députalion en France : « Ne ferais-je pas bien et ne convien-
drait-il pas à mes intérêts de tâcher d'avoir une pension du roi ? »
et s'il ne lui fit pas connaître qu'il la prendrait; ce qu'il fit ensuite,
quand il fut en cour, pour exécuter son dessein, (piel discours il
tint là-dessus et quelle négociation il fit par rapport aux chevau-
3i4 PROCÈS d'ami perrin. 15^7
légers, auxquelles (lenianries il répondit ([u'il n'avait point tenu ces
discours de la manière qu'ils lui étaient ]>roposés, et qu'il n'avait
dit autre chose si ce n'est que, quand le Conseil lui en donnerait la
liberté, il voudrait avoir dix mille écus du roi ; qu'à la cour, il n'y
avait rien dit (|ue d'honorable pour sa patrie, qu'il n'y avait solli-
cité aucune pension, (|u'il avait seulement fait connaître qu'il
accepterait bien le commandement de (pielques chevau-légers,
pourvu que ce fût à l'avantage de Genève et des Lii^ues, et (pi'il en
obtînt la permission de ses supérieurs. Il finit par prier le Conseil
de faire attention aux services qu'il avait rendus à la République
depuis vingt-cinq ans, de ne |)as le laisser croupir dans les prisons
et y manger son bien, et qu'au reste, s'il avait dit quelque chose
de trop violent dans la colère, de ne le pas prendre en mauvaise
part.
Telles furent les premières réponses que fil Ami Perrin au
magistrat. Trois jours après, on trouva à propos de le presser
davantage sur l'article des chevau-légers, sur quoi il répondit
qu'il ne se souvenait point d'avoir dit avant son départ qu'il voulait
rechercher une pension du roi, et qu'il n'avait rendu à ce prince
aucun service pour la mériter. Sur la demande qu'on lui fit pour-
quoi il avait tu, à son retour de France, ce (jui s'était passé là-des-
sus entre les ministres du roi et lui, cpi'il développât toute cette
intrigue et qu'il dît quel Init il se proposait dans cette négociation,
il répondit (ju'après avoir fait son rapport en Conseil de ce qu'il
avait fait touchant l'affaire de Thiez et la traite foraine des mar-
chandises, il fit connaître qu'il avait encore quelque chose à dire,
mais qu'il était à propos qu'il la rap|)ort.àt premièrement au Conseil
secret; (jue ce Conseil n'avait point encore été assemblé et qu'il
avait fait dessein d'y représenter ce qu'il allait dire alors, savoir
qu'étant à St-Germain-en-Laye et s'entretenant avec le cardinal du
Bellay, lequel il trouva plein d'affection pour Genève, ce ministre
lui dit qu'il y avait trois cantons qui étaient fort pressés par
l'empereur, mais que le roi avait résolu de les soutenir contre ce
prince et de leur envoyer un secoui's de six mille hommes et cinq
cents lances, après quoi, la conversation étant tombée sur la ville
de Genève, le cardinal lui demanda s'il voulait lui-même s'employer
l547 l'KOCÈS UA.MI PIJllKl.N. 3l5
pour le roi, à quoi il ri'pondit que oui, pourvu tpir co ne fùf point
contre le (^orps helvétique ni contre la sei;^n(!nrie de Berne, et (pie
les seigneurs de Genève, ses supérieurs, des(piels il était officier,
y consentissent, ajoutant que si le roi voulait taire l'honneur à sa
patrie d'entretenir à son service un corps de deux cents lances, tout
composé de Genevois, il s'en trouverait un nombre sufHsant, prêt
à servir le roi contre l'enqiereur, pourvu que ce ne fût point contre
les Ligues, Berne et Genève.
Ensuite, le cardinal lui ayant demandé s'il voulait ipi'il parlai
de cette atVaire à sa Majesté, Perrin lui répondit qu'il pourrait faire
ce qui lui |)lairail, <\ue la chose n'cHait d'aucune conséquence,
puisqu'il n'avait point d'ordre là-dessus, continuant de soutenir
qu'il n'avait rien dit (pie par manière de conversation. Oue quand
il alla prendre congé du cardinal, ce ministre lui demanda encore
s'il voulait servir le roi, et qu'il lui avait répondu comme aupara-
vant, par manière de discours, qu'il le ferait volontiers, aux condi-
tions et sous les réserves qu'il avait déjà dites, qu'il n'avait au
reste rien dit ni fait en France qui pût tourner au déshonneur de
sa patrie, mais qu'au contraire il n'avait travaillé (pie jtour son plus
grand avantage. Uu'il avait uu^-me refusé un emploi tri's hono-
rable pour lui que le cardinal lui avait proposé, qui était d'être
ambassadeur pour le roi aux Ligues, ayant dit à ce ministre qu'il
n'oserait jamais consentir à une proposition de cette nature sans le
congé de ses supérieurs. H y a assez d'apparence que le cardinal
du Bellay ne fit point cette dernière proposition à Perrin, cet
homme n'étant ni d'un rang assez considérable, ni assez connu à
la cour pour lui faire un tel honneur, à moins qu'ambassadeur aux
Ligues ne signifiât un simple agent auprès des Gantons, ce qui
serait assez conforme au style de ce temps-là, auquel, du moins
dans Genève, l'on donnait le titre d'ambassadeur à toutes sortes
d'envoyés ou d'employés par quelque prince ou république, et
en ce cas, il n'aurait pas été impossible que le cardinal du Bellay
eût proposé à Perrin de se charg-er de quelque commission pour
le roi en Suisse, où il pouvait avoir diverses connaissances.
Quoiqu'il en soit, le Conseil, sur cette dernière déclaration,
lui fit sentir (pie, |iar s(jii propre aveu, il était allé au delà des
3i(3 PROCÈS d'ami perrin. 15^7
ordres de ses supérieurs, et il lui demanda s'il pouvait ignorer
qu'un envoyé qui excédait sa commission et sa charge méritait une
peine capitale, si d'ailleurs, il ne savait pas que depuis quelques
mois, le Conseil avait fait des défenses qui avaient été publiées à
son de trompe, de s'enrôler pour le service d'aucun prince étran-
ger, s'il n'était pas malhonnête et contre le devoir d'un envoyé
de parler d'entrer au service d'une autre puissance avant que d'être
dégagé du service de celle qui l'emploie actuellement, et si un
magistrat, lequel a d'ailleurs un caractère public tel que celui d'en-
voyé, ne tombait pas dans un bien plus grand crime que ne ferait
un simple particulier en contrevenant à des défenses faites par le
magistrat, pour le bien de la patrie.
A quoi il répliqua qu'on ne lui avait jamais donné aucune
commission en qualité d'envoyé, de laquelle il ne se fût acquitté
avec honneur, et cjue les pourparlers qu'il avait eus n'ayant été,
comme il l'avait déjà dit, que par manière de conversation, l'on ne
pouvait point lui reprocher d'être allé au delà des ordres qu'on lui
avait donnés, puis(|u'il n'était convenu de quoi que ce soit, que par
la même raison, il n'avait point contrevenu aux publications, puis-
que, loin de venir à l'exécution du projet, de lever deux cents
chevau-légers et de se mettre à leur tête sans le su et le consente-
ment de son magistrat, ce (jui aurait été en effet une contravention
manifeste aux défenses et une conduite d'ailleurs très criminelle en
elle-même, il avait toujours réservé le bon plaisir de ses supé-
rieurs, qu'enfin la proposition étant en elle-même très avantageuse
à la Ville, on ne pouvait pas lui faire un procès d'avoir écouté ce
que le cardinal du Bellay voulut lui dire là-dessus, et qu'au reste, la
lettre que le président de Ghambéry avait écrite sur cette affaire au
Magnifique Meigret devait paraître suspecte au Conseil, puisque
•ce président était irrité contre lui de ce qu'il avait fait connaître à
la cour que c'était pour son propre intérêt qu'il s'opposait à la
réintégrande de Thiez, ayant part aux revenus de ce mande-
ment.
Le Conseil ayant fait ces premières procédures, il trouva qu'il
y avait lieu de pénétrer encore plus avant dans cette affaire,
laquelle il regarda comme très importante, et il résolut, pour cet
l547 PROCÈS d'ami PERRIN. .H I 7
etFet, que l'on contiimât de i^arder le prévenu d'une manière Fort
étroite, en chambre close et sans le laisser parler à personne'.
Ensuite, faisant réflexion aux inconvéniens de la charge <le capi-
taine général qui avaient déjà |)aru en diverses occasions el snrioul
dans la g-estion de Jean Philippe exéculi'', et plus eiicorc dans celle
de Perrin, puiscju'il s'était flatté d'avoir assez de crédit pour négo-
cier pour lui le commandement de deux cents chevau-légers au
service du roi de France et pour faire serment à ce prince, connue
la chose paraissait par la lettre du président de (?.handjéry, sans
avoir eu aucun ordre de son magistiat de faire cette négociation, le
Conseil, par ces considérations, déposa Ami Perrin de sa chaig-e
de capitaine général, par provision et sans |)réjudice de proci'der
plus avant contre lui. Il supprima même pour toujours cette charge
et déclara ipi'à l'avenir, toute la bourgeoisie et les capitaines ipii la
commandaient ne reconnaîtraient d'autres ordres (|ue ceux des
quatre syndics et du Conseil, soit en temps de paix, soit en tenq)s
de guerre ' .
Le Soixante, où cette affaire fut portée, approuva la résolution
du Petit Conseil dans tous ses articles \ Les parens de Perrin, tpii
voyaient qu'elle prenait un train dans le Conseil ordinaire qui ne
lui serait pas favorable, auraient voulu que celui des Deux Cents,
dans lequel ils avaient une plus forte cabale, eût jugé de ce procès.
Ils tirent là-dessus bien des instances, le lo octobre, en Petit
Conseil, mais celui-ci ne voulut point y consentir, parce que la
connaissance des affaires criminelles lui appartenait. Cependant il
résolut d'informer le Grand Conseil de la conduite de Perrin et d'y
proposer sa déposition de l'emploi de capitaine général et l'aboli-
tion absolue de cette charge. Les parens y firent beaucoup de bruit
et il y parut visiblement (ju'il y avait un parti formé en sa faveur*.
Le registre ne dit rien sur la résolution qui fut prise touchant la
proposition qui avait été mise sur le tapis et (jui avait déjà passé en
Petit Conseil et en Soixante, elle demeura pour lors indécise, et il
paraît clairement, par ce qu'on en voit dans le registre, qu'il n'y
' R. C, vot. 42. f» 270 vo. ' Ibid., {« 273 r» (9 oct.)
■^ IhiiL. fo 272 vo. •• Ibul., fo 27.3 r».
3i8 PROCÈS d'ami perrin. i547
eut que confusion et que désordre dans celte séance du Grand
Conseil \
Cependant la procédure contre Ami Perrin continuait avec
vig-ueur, le lieutenant et le procureur général, instans dans sa
cause, lui ayant formé soixante et dix articles sur lesquels ils
demandèrent qu'on le fit répondre, ce que le Conseil leur accorda.
Le prévenu ayant été examiné sur ces articles à diverses fois, je
n'en rapporterai pas le détail, ce qui me mènerait trop loin, je me
contenterai de dire qu'on lui ordonna de répondre aux questions
qu'on lui ferait d'une manière simple, par oui ou par non, puis-
(ju'il n'était question, dans son interrogatoire, que du mérite ou du
démérite, desquels ce serait ensuite au Conseil à juger et non pas à
lui. Suivant ce principe, on lui ordonna qu'il eût à dire s'il n'était
pas vrai qu'il eût recherché à la cour de France le commandement
de deux cents chevau-légers, lesquels il lèverait dans Genève
pour le service du roi, qui seraient à la solde de ce prince et sous
ses ordres, et (jui lui feraient serment de fidélité, de même que
leur capitaine, ce qui effectivement ne pouvait pas se faire autre-
ment, puisqu'il n'y a aucun prince ni auciui état ayant des troupes
à ses gages et à son service, qui n'exige d'elles le serment de fidé-
lité et d'obéissance à ses ordres; qu'il eût à répondre seulement si
ce fait, ainsi posé, était véritable ou non, qu'on ne lui demandait
point si une telle proposition était avantageuse ou désavantageuse
à la Républi([ue, puisque c'était au Conseil seul à faire cet examen.
Perrin, se sentant pressé de cette manière, voulut d'abord s'en
tenir aux réponses qu'il avait faites jusqu'alors, les(juelles n'étaient
point simples et précises comme on les lui demandait. Le Conseil
lui ayant ordonné de plus fort de satisfaire aux questions qui lui
étaient proposées de la manière (jui lui avait été déjà prescrite, il
le pria de ne le pas pousser davantage là-dessus, puisqu'il n'avait
rien à dire de nouveau. 11 forma des Lncidens, il voulut récuser cer-
tains juges, mais le Conseil ne les ayant pas trouvés récusables et
Perrin se voyant obligé de répondre, il dit qu'étant en conversation
avec le cardinal du Bellay, ce ministre, après lui avoir parlé de l'in-
' R. C, vol. 42, |o 27o vo.
i547 PROCÈS d'ami perrix. [Uq
ténH qu'avaient les Suisses d'«Hre loujours bien unis avec le roi, lui
demanda le |ireniier si Genève élail hieu fortifiée et si, au cas (lue
l'empereur voulût assiéi>-er la ville de Bàle, comme le bruit en cou-
lait, lui l'errin voiidiail |irendre la conimission de deux cents ciie-
vau-léi-ers au service du roi, (|u'il la lui ferait donner el même
(|u'il lui ferait avoir celle d'ambassadeur aux Lii^ues, à r|uoi l'errin
répondit en général qu'il était serviteur du roi et qu'il acce|ttei-ait
les emplois dont sa majesté voudrait l'honorer, pourvu que ses
supérieurs lui en donnassent la permission. Il ajouta qu'il n'avait
point fait de serment au roi, cpie les deux cents chevau-légei's ne
devaient point être enqiloyés pour le service de ce prince, mais
seulement pour la défense de Genève, que l'on pourrait, si l'on
était assez heureux pour les avoir, s'en servir pour faire des
courses dans la Franche-Comté, du côté de Chambérj, dans le
Faucigny et ailleurs, et amener par leur moyen des vivres dans
Genève, quand on en aurait besoin.
Qu'ainsi, tout ce qu'il avait dit là-dessus ne tendant qu'à
l'honneur et à l'avantage de la République, il n'en devait pas être
mquiété davantage; qu'au reste, il n'avait jamais fait aucun com-
plot ni machination contre sa patrie avec aucun prince ni état
étranger, comme ses ennemis l'en avaient voulu accuser pour le
rendre odieux, et que si l'on pouvait prouver qu'il eût rien fait de
semblable, il consentait, non seulement de perdre la tète et tous
ses biens, mais encore de subir le plus cruel supplice que l'on pût
mventer, et que sa maison fût rasée jusqu'aux fondemens comme
celle d'un traître infâme, qu'il n'avait jamais non plus pensé à
exciter aucune sédition parmi le peuple, comme quelques-uns le
lui imputaient, mais qu'au contraire, il avait toujours exhorté ses
concitoyens à vivre dans la modération, dans la soumission au
mag-istrat, et à avoir pour les ministres tout le respect dû à leur
caractère. Ou'on avait d'autant plus de tort de l'accuser d'avoir
mal mérité de la République, qu'il pouvait dire que, depuis qu'il
s'était connu, il avait toujours préféré le bien j)ublicausien propre,
et qu'il avait dépensé, pour maintenir le bien de l'Étal et son avan-
lag-e, une partie de son bien, priant qu'on lui déclarât sa partie à
forme des Franchises et se plaignant qu'elles avaient été violées à
320 PROCÈS d'ami PERRIN. I->47
son égard, puisque, depuis près d'un mois qu'il était dans les pri-
sons, on ne la lui avait point déclarée'.
Il est aisé de voir que Perrin se coupait dans ses réponses,
puisqu'il avait dit d'abord que la proposition que lui fit le cardinal
du Bellay louchant les diMix cenls cliesau-légers, supposait (pi'ils
seraient au service du roi, (-omme la chose- est effectivement natu-
relle et <|u'il n'y a aucun prince assez généreux pour avoir à sa
solde une armée aussi nombreuse, sans l'engager en aucune ma-
nière à son service, mais la laisser entièrement au service et à la
disposition d'un état étranger, comme Perrin soutenait, dans une
autre de ses réponses, ([iic les deux cents chevau-légers devaient
uniquement être employés à la défense de Genève. Au reste, la
])lainte rpi'il faisait de ce cpi'on ne lui avait point fait connaître sa
partie était des plus mal fondée, l'obligation de déclarera un pré-
venu sa partie ne pouvant tout au plus, et selon les Franchises
même, avoir lieu (juc dans les causes d'injures et lorsqu'il est ques-
tion de crimes particuliers, mais Perrin n'est pas le seul (pu ait
fait une telle plainte et (jui se soit servi d'un si jjitoyable faux-
fuyant, les séditieux et les criminels d'état l'ayant dans l(jus les
temps, et de nos jours même, enqjloyée dans des ciiconstances à
peu près semblables'.
Pour le presser encore davantage et lui faire voir (pi'il avait
lui-même recherché quelque emploi à la cour de France et, en par-
ticulier, celui d'ambassadeur aux Ligues, on lui dit qu'il n'y avait
gués, on mi an qu u n y a
nulle apparence que le roi, étant pourvu d'un aussi grand nombre"
d'habiles gens dans son l'oyaume qu'il l'était, le cardinal du Bellay
fût allé chercher ailleurs, et en particulier parmi les Genevois, des
gens pour s'acquitter de cette fonction, qu'ainsi l'on voyait bien
(pi'il s'était proposé pour entrer au service de ce prince sans en
avoir été en aucune manière recherché, que, par conséquent, il
s'était ing-éré de Ini-mênie à faire serment à un prince étranger,
|)uis(piece sont deux choses essentiellement jointes, d'être employé
|)ar une puissance en qualité d'ambassadeur et d'être engag-é en-
' Procès ciimiiiel de Penin. ' L'auteur fait sans doute ici allusion
à Pierre Fatio. {Note dex l'dileiirs.)
•"*'l7 PROCÈS ij'.V.MI l'KRHIV. ^2 1
vers (•(•Ut; piiissanro p;ir un sennoni de tidi'lilr, de sorte que celui
(|ui avoue (|iril n hicn voulu être ambassadeur, recoiinaîl eu iiiènie
lcui|)s qu'il H bien voulu prêter lé serment d'ambassadeiu-.
l'crnii se lira assez mal de ces questions : il nia d'avoir con-
senti à la proposition d'être ambassadeur et cepeudanl il avait dit
au|)aravant qu'il était prêt d'accepter l'emploi que le roi voudrait
lui donner. Il soutint aussi qu'il n'avait point |)rèté de serinent
changeant ainsi la question, car on ne lui demandait pas s'il n'avait
point fait de serment, mais s'il ne s'était pas engagé à en faire un,
au cas qu'd eût de l'emploi. Et du reste, pour éviter de se jeter
dans quelque nouvel embarras, l'on ne put tirer de lui autre chose,
si ce n'est qu'il se tenait à ce qu'il avait déjà répondu '.
On le pressa encore sur les rébellions et sur les menaces sédi-
tieuses qu'il fit le jour de son emprisonnement, lorstpi'il demanda
d'('lre ouï dans le Clonseil des Deux Cents, dans le Général et au
Molard même, contre les ordonnances, ce qu'il ne pouvait avoir
intention de faire (jue dans le dessein d'émouvoir le peuple contre
le magistrat, et on lui dit qu'il ne pouvait parler si haut et dire,
comme il le fit, (|u'il prenait tout le Conseil à partie, cpu- parce (pi'il
comptait d'avoir ilans peu un pouvoir absolu dans la ville quand il
V aurait fait entrer les deux cents chevau-légers. Il répondit assez
mal à toutes ces fpiestions : il avoua d'avoir dit que Dieu l'aiderait
à se vengei-, il n(> nia |)()int d'avoir pris à partie le Conseil, préten-
dant seulement que cela regardait quelques-uns de ce corps, les-
quels étant ses ennemis, il les regardait comme ses parties, et qu'il
avait fait les menaces du Conseil des Deux Cents, du Général et du
Molard piiui- t'-viter les prisons, parce qu'elles sont odieuses. Enfin,
il s'emporta d'une terrible manière quand on lui parla de la vue
qu'il avait eue en recherchant l'emploi de capitaine des deux cents
chevau-légers. Après avoir nié la chose, il s'en prit à la justice
même, et dit ipi'il était j)lus homme de bien que celui qui avait
formé les artich's sur les([uelson le faisait répondre, c'est-à-dire que
le lieutenant ou le |)ro( iireur ijénéral, car c'était à Icui- instance et
sur les articles (ju'ils |)r()iliiisirciil (|ue se faisait toute la procédure'.
' Procès de Peniii. 2 Ibid.
322 ARRESTATION îiV MAGNIFIQUE iMEIGRET. 1 547
Pour nictlic liurs de loiil doute dans l'esjjrit des lecteurs ce
(|ui se passa en Conseil par rapport à Perrin, le jour de son empri-
sonnement, il ne sera pas inutile de rapporter le précis d'une attes-
tation qu'en donna le Conseil lui-même au lieutenant et au procu-
reur g-énéral, à la réquisition qu'ils en firent, afin que cette attesta-
tion leur servît dans la poursuite du procès. Cet écrit, dûment siqné
et scellé', portail que le Conseil avait été témoin de la témérité et
de l'arrogance avec laquelle Perrin était rentré en Conseil et l'avait
interrompu pendant que l'on opinait de l'affaire fie son beau-père
et de sa femme et des menaces qu'il avait faites, ayant dit que si on
les mettait en prison, il ne le souffrirait pas, ou que s'il ne s'en
vent>eait pas pour le cou|>, Dieu lui aiderait à le faire dans la suite.
Que de plus, lorsque le Conseil lui ordonna d'aller en prison, il
répondit par plusieurs fois qu'il n'en ferait rien, demandant, contre
les ordres, d'être ouï auparavant en Deux Cents, en Général et au
Molard, ce qui n'était, comme il est aisé de le juger, que pour
soulever le peuple contre le magistrat, action très criminelle
puisque, par de semblables soulèvemens, l'Etat avait été mis par le
passé à deux doigts de sa perte. Que touchant les troubles ({u'il
avait causés à diverses fois dans le Conseil, celui-ci s'en rappor-
tait aux registres publics, mais qu'on se souvenait très bien que
Perrin avait dit qu'il avait acheté un cheval turc dans la vue qu'il
avait de tuer trois de ses concitoyens, afin de se sauver plus facile-
ment (juand il aurait exécuté ce méchant dessein.
Avant que de raconter la suite du procès de Perrin, il est.
nécessaire de parler de celui qui fut fait au Magnifique Meigret*.
Comme il avait découvert l'affaire des chevau-légers en faisant
voir la lettre que lui avait écrite le président de Chambéry, et que
nous avons rapportée ci-dessus, les parens de Perrin et toute la
cabale qu'il avait pour lui, soit dans le Petit, soit dans le Grand
Conseil, firent grand bruit par la ville des relations où était le
Magnifique Meigret avec le président, des négociations dont la lettre
qu'il avait produite faisait mention, et de la récompense que le pré-
' Procès de Perrin. par J.-B.-G. (lulillV. meiiioire cite. {Note
' Il ,1 été étudié, avec celui de Perrin. des éditeurs. )
lÔ/iy INTERROGATOIRE DE MEIGRET. 3^3
sident lui marquait, que l'on ferait de ses services. Ils criminalisè-
rent fort cette conduite et disaient hautement que l'on exerçait la
justice avec toute sa sévérité contre les anciens citoyens et ceux
qui étaient dans la magistrature, pendant que l'on ne disait mot
des étrang-ers qui habitaient dans la ville, qui avaient pension du
roi de France et qui donnaient avis à ce prince de tout ce qui se
passait dans Genève'. Ces plaintes firent mettre le Magnifique
Meigret en prison'. Il se plaignit d'abord d'y avoir été envoyé sans
qu'on lui déclarât sa partie, ce qui était, disait-il, contre le droit
des bourgeois et des citoyens, mais le Conseil, sans s'arrêter à ses
|)laintes, lui forma divers interrogats dont nous rapporterons les
principaux avec les réponses qu'il y fit'. Ces interrogats roulèrent
presque tous sur la lettre que le président de Chambéry lui avait
écrite. On lui demanda s'il avait écrit plusieurs fois à ce président
sur les affaires de Genève, s'il ne fit voir à personne de la magis-
trature la dite lettre, quels services il avait faits au roi et quelle
récompense il en attendait, «pielle était la ligue défensive dont le
président faisait mention dans sa lettre, enfin ce qu'il répondit à ce
même magistrat sur ce qu'il lui demandait touchant Ami Perrin.
Le Magnifique Meigret répondit à ces ([uestions (pi'il n'avait
jamais rien écrit au président de Chambéry touchant les affaires de
Genève que par l'ordre du Conseil, comme il avait fait sur l'affaire
de Thiez et au sujet de la sortie des blés que l'on avait tirés de
France, il y avait (juelques années ; qu'aussitôt qu'il eut reçu la
lettre en question, il la fit voir au secrétaire d'état Ruffi, à M. Cal-
vin et à plusieurs autres personnes de considération, par le moyen
desquelles le Conseil put être informé de l'afTaire des chevau-
légeis. Qu'il n'avait rendu d'autre service au roi que celui de don-
ner avis au président de Chambéry des nouvelles ipi'il pouvait
apprendre touchant les desseins que formait l'empereur et de lui
faire tenir, de même qu'à l'ambassadeur de France en Suisse, le
paquet du roi, desquelles nouvelles il avait toujours eu le soin de
' Bonivard. ouvr. cité, p. 80. tlossier, auquel notre liistorieii se réfère.
^ R. C, vol. 42, fo 277 v» (11 cet.). n'existe plus aujourd'tiui aux Arctiives de
' Procès criminel île Meigret. — Ce Genève. {Note des éditeurs.)
32^ REPONSES DE MEtGRET. '547
faire part au magistrat toutes les t'ois qu'il était nécessaire (ju'il eu
fût informé pour le bien de la I\épublique; (jue la récompense
qu'il attendait de ses services était une j)ension qui lui avait ét«'' déjà
promise par le feu roi François I**', et dont il n'avait encore rien
reçu.
Touchant la ligue défensive, que le président de Ghambéry lui
avait écrit, il y a deux ans, qu'il le priait de faire agir auprès des
seigneurs de Berne pour les porter à proposer à lui, président, de
faire une ligue défensive entre le roi, les Bernois, les Fribourgeois
et les Valaisans, et qu'il se faisait fort de faire réussir la chose,
laquelle serai| avantageuse à divers égards à toutes les parties. Que
lui, Meigret, répondit au président que, n'ayant aucune connais-
sance dans Berne, il ne |)ouvait pas se flatter de lui rendre aucun
service dans ce qu'il lui demandait et (|u'il ferait bien de s'adresser
à quelque autre. Qu'il ht |)att à (Calvin de cette allaire, (jui en
écrivit au bailli de Nyon afin qu'il en informât ses supérieurs ; que
les seigneurs de Berne écoutèrent cette proposition tiès favorable-
ment, comme leur étant fort avantageuse pour la conservation de
leur pays conquis. Que sur la nouvelle que le président eut que la
|)ro|iosition serait bien reçue, il en écrivit lui-même aux seigneurs
de Berne, lesquels lui répondirent que s'il leur faisait voir qu'il eût
des ordres du roi de traiter de cette ligue défensive, ils entreraient
avec plaisir en négociation avec lui là-dessus. Qu'ensuite, il fut très
longtemps sans entendre parler de cette affaire, et le roi de France
et les Bernois s'étant extrêmement refroidis là-dessus, quehjue
temps après, l'ancien avoyé Nfegeli passant par Genève, lui Meigret,
s'entretenant avec ce seigneur, lui avait dil ([u'il était surpris qu'on
ne se souciât pas beaucoup à Berne de cette ligue, puisque leurs .
Excellences s'assureraient par là la conservation du pays qu'elles
avaient conquis sur le duc de Savoie, que c'était une occasion qui
ne reviendrait peut-être pas dans la suite et qu'il n'aurait pas fallu
laisser échapper. Que cependant si, dans la suite, les seigneurs de
Berne trouvaient qu'il leur fût avantageux d'écouter celte propo-
sition et qu'il leur pût rendre t|uelque service à cette occasion, il
s'y emploierait avec plaisir. Que depuis cette entrevue qu'il eut
avec le seigneur Na^geli, il n'avait point parlé de cette affaire jus-
l547 RKl'ONSES UE MlîKÎRliï. «^^5
(Ml
'à rai-riv(''i' des seigneurs de lîrissac el de Marillac dans (Jeiiève,
sur la Un du mois de juillet dernier, que, s'eutretenani avec ces
seigneurs, il leur avait dit ([u'il serait bon de reinelti'e cette propo-
silion sur le lapis et d'en écrire à M. le connétable, parce (ju'd la
croyait très avantageuse pour les uns et pour les autres, qu'il avait
ensuite écrit la même chose au président de Chambéry el(jue c'était
là-dessus que celui-ci lui avait l'épondu le 24 août, <pie le canhnal
du Bellay approuvait fort cette ligue et que ce cardinal lui avait
ordonné d'envoyer au connétable les lettres (|ue Meigret avait
(''crites là-dessus.
C'était ainsi que le Magnifi(]ue Meigret éclaircit le Conseil de
ce que voulait dire cette ligue défensive. Ensuite il ajouta i\ue dès
la première fois cpi'il en entendit parler, il en informa plusieurs
des seigneurs du Conseil, parce (ju'il la croyait avantageuse à la
République et qu'il leur dit que si elle pouvait avoir lieu, il serait à
propos de prier les seigneurs de Berne d'y faire (Tompreudre la ville
de Genève. Et afin iju'elle ne courût aucun risque d'être opprimée
ou envahie par les puissances (pii entreraient dans cette ligue, d
proposait que l'on y fît insérer, s'il était possible, un article par
lequel les parties contractantes s'engageassent à se déclarer enne-
mies de celle d'entre elles qui voudrait usurper rpielque chose sur
la ville de Genève. Enfin, sur la demande (pi'on fit au Magnifique
louchant ce (ju'il répondit au président de Chambéry par rapport à
Perrin, il dit que Perrin n'était pas encore de retour de sa députa-
tion en France et (pie, quand il saurait })lus particulièrement les
conditions de l'engagement que Perrin prenait sur le commande-
ment des deux cents chevau-légers, lui, Meigret, pourrait répondre
plus précisément si Perrin serait en état de s'acquitter de ce qu'il
promettait ou s'il ne l'était pas.
Ensuite il pria le Conseil d'être persuadé de la droiture de ses
intentions dans toute sa conduite et de considérer (ju'il avait décou-
vert sans hésiter ce qui était venu à sa connaissance touchant les
chevau-légers, quoI(|u'il y allât l)ien avant de son intérêt de ne le
pas faire, puisque, quand le président de Chambéry apprendrait la
chose, il ne manquerait pas de lui en vouloir du mal, mais qu'il
avait préféré le bien de Genève à son avantage particulier. Le
320 -NOUVELLE DÉPUTATION BERNOISE A GENEVE. ^^hl
Conseil, délibérant sur ces réponses, ne trouva pas qu'il y eût lieu
pour lors de poursuivre plus avant le Magnifique, et quelque forte
(|ue fut la cabale qui était contre lui, elle ne put enqiécher qu'il ne
fut élargi des prisons. Cependant, comme l'on pouvait découvrir
de nouveaux faits à son désavantage, l'on ne le fil sortir des pri-
sons que sous la condition de se représenter toutes les fois qu'il
serait demandé ' . »
Ce jugement ne satisfit pas les parens de Perrin : je trouve
dans Bonivard' que, pour venir à bout de leur dessein, ils allèrent à
Berne, où ils criminalisèrent extrêmement la conduite de Meig-ret,
faisant sentir que cet honiine-là n'était point dans l'intérêt des Ber-
nois et qu'il avait négocié des choses contraires au bien de leur
état. L'ancien avoyer Nasgeli leur avait aussi porté une copie de
la lettre du président de Chambérj. Il n'en fallut pas davantag'e
pour porter les seigneurs de Berne à envoyer à Genève des députés
de leur part pour poursuivre le Magnifique, ils écrivirent aux
Genevois que le Magnifique Meigret étant accusé d'une affaire où
ils avaient intérêt, ils priaient que l'on ne se pressât pas de le juger
et que l'on attendît l'arrivée de leurs députés, qui devaient venir à
Genève au premier jour'. L'on se contenta du jugement qui avait
été rendu, renvoyant à l'arrivée de ces députés à faire de nouvelles
procédures contre le Magnifique '.
Ces députés, qui étaient l'ancien avoyer Naegeli, Claude
May et le bailli de Ternier', étant arrivés à Genève le 24 octobre,
eurent audience du Conseil le lendemain % où, après les complimens
' R. C, vol. 42, t'o 2S8 10 (18 oct.). lenscli, fut en outre adjoint à la délégation ;
^ Ouvr. cité, p. 84. sa connaissance des affaires genevoises
' Archives de Genève, P. H., n" t41(), devait faciliter la tâche de ses collègues.
lettre du 17 oct. (Note des éditeurs.) et le registre du Conseil noiis le montre
* R. C, vol. 42, fo 289 ro. prenant une part active aux démarches de
* La députation bernoise se coinpo- la députation ; cf. vol 42, ubi siipi-a. (Note
sait exactement de ,I.-F. Nœgeli, Claude des éditeurs.)
May, que le registre du Conseil {ibid.. " Les détails i|ui suivent se rappor-
ta 299 vu) appelle Meyer, de Christophe lent, non pas à l'audience des députés
de Mulinen, mentionné dans le même re- Bernois en Petit Conseil, comme le dit
gistre fo 304 r", et de Mathieu Knecht le Gautier, audience qu'ils avaient eue la
ieme(Eidg. Abschiede, t. IV, 1 d, n» 401, veille (R. C, vol. 42, fo 296), mais à
d'après l'Instruçlions-Bnch de Berne D. celle ipii leur fut accordée, le 2o, en Deux
f" 379). Le bailli de Ternier, Germain (^euls. (Note des éditeurs.)
I')47 IJK.MA.NDKS l)i:s liKK.NOIS K.\ DKIX CENTS. Szi
ordinaires, le seigneur .Wi^eli dil (|ii'il avail senilili- à ses sii|)(--
rieurs (jiic la Icllre ddiil du leur avait accordé la copie décom rail
des choses (jiii avaient été faites contre les traités; (|ii'ils avaieni
pourlaiit peine à croire que leurs alliés de Genève fussent capahles
d'avoir rien t'ait de senihlahie, mais que, pour dissijjcr entièrement
les doutes (pi'ils pourraient avoir là-dessus, ils priaient le Conseil
de leui' di'clarer si c'était par son ordre ou j)ar son (■(insentemeni
(pie le Magnifi(jue Meigrel avait fait ce qu'il avait fait, jqtrès (juoi
ils exposeraient plus au long- leurs ordres'.
Les députés étant sortis pour laisser opiner le (^juseil, on les
fit rentrer un moment après, pour leur dire que le Conseil ne savait
ce que c'était que cette affaire et qu'il se voulait tenir relig-ieusement à
tous les articles de l'alliance. Ils parurent contens de cette réponse.
Ensuite, continuant leurs discours, ils lurent les articles de la lettre
du président au Magnifique, sur lesquels le sieur Na?geli, faisant
des réflexions, dit que ses supérieurs étaient surpris (jn'un français
banni du royaume eût une pension du roi. Qu'ils ne comprenaient
pas quelle sorte de services il rendait à ce prince, puisque, depuis
quatorze ans qu'il était dans Genève, il n'était j^resque pas sorti du
territoire de la ville et cpi'il n'oserait se trouver sur les terres de
France. Qu'ils priaient et exhortaient le Conseil de châtier cet
homme-là comme il le méritait, afin que d'autres y prissent
exemple, qu'ils avaient ordre de demeurer dans Genève jusqu'à ce
cpi'd fût jugé, pour voir quelle sorte de peine on lui infligerait.
Que le Conseil devait faire plus de cas de l'amitié des seigneurs de
Berne que de celle de gens de son caractère, et que, depuis qu'il
était dans Genève, il y avait causé de perpétuelles brouilleries et
même que, sans lui, il n'y aurait jamais eu de difficulté entre les
villes alliées. Que toutes les fois que l'alliance avait été jurée de
nouveau entre les deux villes, tous les cinq ans, il avait fait le ser-
ment comme les autres bourgeois de Genève et que cependant il
avait violé son serment'. Qu'il était aussi tombé dans le parjure en
faisant mettre en prison à Lyon Léger Mestrezat, bourgeois de
Genève, puisqu'une telle action était contre l'alliance. Enfin ils
• R. C, vol. 42, fo 2'J9. 2 [bid., fo :îOO.
328 RÉFLEXIONS DE l'aUTEUR SUR l'aTTITUDE DES BERNOIS. 1 547
concluaient, comme ils avaient commencé, que l'on fît justice du
Mag-nifique Meigret et que le Conseil des Deux Cents fut informé
de leur demande'.
11 y avait bien de l'injustice dans tout, ce procédé des députés
de Berne : preniii'reincnt, ils gênaient la liberté des juges par la
déclaration qu'ils firent (ju'ils ne quitteraient pas Genève qu'ils ne
vissent quel g-enre de peine on infligerait au Magnifique, c'est-à-
dire qu'on ne lui en eût imposé une à leur fantaisie. D'ailleurs, rien
n'était plus inique que de l'accuser de parjure pour avoir eu quel-
ques pourparlers touchant la ligue défensive dont nous avons fait
mention ci-devant, puis(juc cette ligue ne regardait point directe-
ment Genève, mais le roi de France, les seigneurs de Berne et de
Fribourg' et les Valaisans, et il fallait être très déraisonnable pour
faire un crime au Magnifique d'avoir eu dessein que Genève trouVâl
ses sûretés dans celte ligue, au cas qu'elle eût dû avoir lieu. Si
Léger Mestrezat eût été bourgeois de Berne, les Bernois auraient
eu quelque prétexte plausible de faire un procès au Magnifique
pour l'avoir fait arrêter, mais comme il était bourgeois de Genève,
c'était uniquement l'affaire des seigneurs de cette ville, outre que
c'était, d'ailleurs, une cause purement particulière, de bourgeois à
bourgeois, et sur laquelle il n'y avait aucune plainte formée de la
part de celui qui avait été arrêté. Enfin, il paraît assez que les Ber-
nois agissaient par un principe de haine contre le Magnifique, lors-
qu'ils disaient (ju'il avait causé des brouilleries entre les deux états,,
et une telle plainte lui devait être plutôt avantageuse dans l'esprit
du Conseil que préjudiciable, car il y a bien de l'apparence qu'ils
ne la faisaient que parce que le Magnifique Meigret s'était opposé
aux vues intéressées qu'ils avaient eues sur Genève, lesquelles
seules avaient été cause de tant de difficultés qu'il y avait eu entre
les deux villes, comme la chose paraît clairement par toute la suite
de cette Histoire.
Le Conseil, opinant sur la représentation des envoyés de
Berne, ordonna premièrement que le Magnifitjue Meigret rentrerait
' Cette Jernière demande avait été formulée la veille devant le Petit Conseil.
L'auteur, dans son récit, a un peu mêlé les incidents des deux séances. (Note des
éditeurs.)
l547 LKTTRE DE IM:I,LISS0.\ AU CONSEIL. .'i2()
l'ii prison, comme il s'y était obligé par le serment (|u'il avait fait
(le se représenter, et (jiio l'on dirait aux envoyés que le Conseil
était prêt à faire justice et à punir le Magiufi(|ue s'il se trouvait
coupable. Ou'ainsi, s'ils avaieni (pielque article à produire contre
lui, on les priait de le faire afin de le pouvoir examiner là-dessus.
Le Conseil résolut encore (pie les parens de Perrin ne jug-eraient
point du procès du Magnifi(|ue, à cause de la liaison qu'avaient ces
deux affaires l'une avec l'autre ' .
Cependant les parens de Perrin, pour rendre la cause de
celui-ci moins mauvaise, trouvèrent moyen, s'il en faut croire
Bonivard', d'obtenir du président de Ghambéry une lettre écrite au
Conseil, par laquelle ce magistrat excusait la conduite de Perrin.
On la re(;ut dans le temps que les envoyés de Berne écrivirent à
Genève, elle était conçue en ces termes ' :
« Noljles & Magniiriijiies Seigneurs
« Dernièrement (]ue M'' le Cardinal de Bellay passa par icy, il me
dict (pi'il havoit esté tenu quelque propos pour la conservation de ce pays,
de celluy de M"'- des Ligues & de vostre ville, de laquelle chose le Roy ha
bonne volenté, comme auxdicls Seig''* it à vous ha faicl as(;avoir cy devant
par ses ambassadeurs, de adviser qu'il seroit bon que Sa Majesté baillast. une
compaignie de deux cent chevaux légers au capiteine de vostre ville, iju'il
leveroit de vous gens, ou de ceux de M" de Berne, y entrevenant vostre
consentement >k celluy de M" des Ligues ; <k que je fisse entendre au Magni-
tïi(iue Maygret, pour savoir (piel homme estoit ce capiteine, à cause que je
n'havois à luy [loint de cognoissance.allîn de m'inforraer. estant treuvé bon
par vous A lesdicts Seig" des Ligues, s'il seroit capable de ladicte charge,
pour estre aggreable à tous, ce que ie fis escrivant audict Magnitflque, qui
sus ce me fit response qu'il estoit absent de vostre ville. Et depuis est
demeurée la chose sans poursuitte. en sorte que ie n'en hay plus parlé ny
ouy pai'ler, sinon ipie l'on ni'lia rapporté que ledict capiteine estoit détenu
prisonnier pour ceste occasion. Et pour ce que en cela n'ha esté entrepris
chose, contre le devoir d'amylié (jue le Roy vous i)ort(', ains que seullement
suyvant les propos (jue havons tenus, i'escrivis audict Magnifflque comme il
vous pourra monslrer par ma lettre, pour adviser à la conservation que
' R. C, vol. 42, fo 301. texte et l'orttiogiaphe de cet auteur, Gau-
* Ouvr. cité, p. K4. lier ayant rajeuni l'un et l'autre, suivant
' Celte lettre a été transiTJte par Bo- son habitude. (Note des éditeurs.)
nivard, ouvr. cité, p. 83. Nous suivons le
33o >;OUVELLES INSTANCES DES BERNOIS CONTRE MEIGRET. l5l\']
dessus, it pour en parler audict capiteine. A caste cause ie m'esbahis que
pour telle occasion ledetenes prisonnier. & que cela luy revienne à dom-
mage, voiant la chose n'estre conclue, ains seullement proposée par forme
de devis à nul dommageable, & que pour autre n'estoit que pour la delïense
dessus dicte, comme bien le pourres entendre par madicte lettre escritte au
MagnilHque, de laquelle j'hay le double, pource qu'en icelle tant que con-
cerne ledict capiteine, est faicte expi'esse mention des Ligues, avec lesquels
vous, Messieurs, estes Combourgeois de Berne A- compris. Pourquoy vous
prie me faire response comme l'entendes, afiîn que après en puisse donner
advis au Roy, duquel n'hay eu charge ni volenté, que de vivre en union et
sincère amytié avec vous & vous allies, que sera fin de ma lettre, priant le
Créateur vous donner sa saincte grâce. De Chambery, ce XX d'octobre 1547.
Vostre humble serviteur et voysin
Reymond Pellisson. »
Aux Ml"" S" M" les Sindiques <fc Conseil de (ieneve.
Cette lettre fil un bon efFet par rap|iort à Perrin, comme nous
le verrons dans la suite. Cependant, la réponse du Conseil ayant
été portée aux envoyés de Berne, ils dirent qu'ils n'étaient point
venus dans Genève pour donner des articles contre le Magnifique,
mais seulement pour demander justice, laquelle ils espéraient que
l'on rendrait, et que le Conseil ferait voir par le jug-ement qu'il
ferait qu'il était jaloux de la souveraineté de l'Etat, en punissant
ceu.x qui en violent les lois ; que depuis que le Magnifique était
hors de prison, il avait aggravé son crime par la conduite très sus-
pecte qu'il avait tenue ; qu'il paraissait par la lettre du président de
Chambery, que nous venons de rapporter, qu'il ne chargeait point
Perrin, puisque celui-ci avait réservé la volonté des Ligues et que
le Magnifique était en tort ; que les lettres trouvées dans la maison
de celui-ci faisaient voir clairement toute la suite de son intrigue,
qu'en un mot, leurs su|térieurs connaîtraient, dans cette occasion,
de l'amitié de qui leurs alliés de Genève faisaient le plus de cas, de
la leur ou de celle du Magnififpie '.
Ce que j'ai rapporté ci-dessus, après Bonivard, que l'on était
allé à Berne cabaler contre ie Magnifique Mégret, est si vrai que je
' R. C, vol. 42, fo 303.
l547 SECOND INTERROGATOIRE DE MEIfiRET. 33 1
trouve dans le reg"istre que le (louseil i'(''S()lul de |Miuir dans la suite
avee une extrême sévérité tous ceux {|ui, dans les atlaires de la
nature de celle-ci ou dans toute autre, aiuaieul recours, de leur
autorité particulière, aux Bernois poiu- les faire ai;ir el se mêler
desatFaires de la Répuitlicjue', mais l'on était peu en état d'exécuter
de semblal)ies résolutions, la cabale perriniste, (|ui devenait tous
les jours |)ius Forte, avertissant jour el nuit les envoyés de Berne
de ce (pii se passait, soit dans les prisons, soit dans les Conseils,
touchant l'atFaire de Perrin et celle du Maj'nifîque, de sorte que les
jut'-es n'avaient aucune liberté. Cependant, pour satisfaire les en-
voyés de Berne, le Conseil résolut de faire répondre de nouveau
celui-ci en leur présence.
On lui demanda donc d'où venait le grand attachement qu'il
avait pour la France et quels étaient les grands services qu'il lui
rendait, qui lui attiraient des présens considérables, puisqu'on
avait appris ([u'il avait reçu depuis peu cinq cents écus du roi, et à
quel sujet il avait fait arrêter Léger Mestrezat sans en donner aupa-
ravant aucun avis au Conseil, et ([uel avantage particulier lui reve-
nait de sa détention, il répondit à ces questions ([u'il n'avait point
reçu depuis peu tout à la fois la sonune de cinq cents écus, mais
t|u'il l'avait retirée en diverses parcelles et en différens temps, sur
certains revenus de la Savoie sur les(juels elle lui avait été assi-
gnée, et que cet argent lui avait été donné, tant pour les services
qu'il avait rendus au roi, pendant c|u'il était en France, que pour les
avis qu'il lui donnait, depuis qu'il était à Genève, des desseins qu'il
apprenait que pouvait former l'empereur, afin de les prévenir, ce
qui lui avait souvent donné occasion de faire savoir au Conseil
des nouvelles dont il était à propos que le magistrat fut informé
pour le bien de la République.
Pour ce qui regardait Léger Mestrezat, (pi'il était vrai qu'il
avait écrit au président de Chambéry et au comte de Montrevel
que l'on sortait de l'argent de France et même de Lyon, pour le
service de l'empereur, et (|u'il avait fait savoir au comte de Mont-
revel que Léger Mestrezat recevait cet argent, qu'il devait aller à
' R. C, vol. 4â, fo 304 r» (26 oct.).
332 REFUS OPPOSÉ AUX PRETENTIONS DES BERNOIS. 1 54?
Lyon et que l'on ferait bien de l'arrêter et de se saisir de ses
livres, s'il était nécessaire, non pour lui faire aucune mauvaise
aflFaire, mais pour savoir par son moyen qui étaient les banquiers
de Lyon (jui fournissaient cet argent. Qu'il avait cru être obligé
de découvrir cette intrigue parce que l'empereur, ennemi comme
il l'était de la religion et faisant continuellement la guerre aux
protestans d'Allemagne, laquelle il ne pouvait faire avec succès
que par le moyen des sommes qui lui étaient fournies par la voie
de Lyon, l'argent lui niaurjuant absolument d'ailleurs, l'on ne pou-
vait pas avoir à cœur le bien de la religion et le salut de tant de
peuples qu'il persécutait, qu'on ne lui ôtât les moyens de le faire.
Qu'ainsi, bien loin d'avoir fait une mauvaise action en donnant les
avis qu'il avait donnés, au contraire il était très persuadé qu'il
aurait marqué peu de zèle pour la gloire de Dieu s'il en eût usé
d'une autre manière. Que d'ailleurs, il avait cru que le bien parti-
culier de Genève exigeait qu'il traversât autant (ju'il le pourrait
tout ce qui tendait à augmenter les forces de l'empereur, puisque
ce prince n'était point ami de la Ville. Qu'il n'était arrivé aucun
mal de toute cette affaire à Léger Mestrezat, lequel avait été ren-
voyé sain et sauf à Genève. Qu'il n'avait pas donné avis au Conseil
qu'il voulait écrire pour le faire arrêter, parce (ju'il savait bien que
le Conseil, qui se ménageait avec l'empereur, ne ferait aucune
démarche d'éclat pour empêcher que cet argent ne lui parvînt, et
qu'il s'était contenté de le dire à quelques-uns des seigneurs du
Conseil. Enfin, (ju'il espérait retirer une portion des sommes qui
auraient été saisies, puisque les édits du roi en adjugeaient le tiers
au révélateur'.
Les envoyés de Berne ne furent pas contens de cet interroga-
toire : ils trouvèrent que l'on ne pressait point assez le Magnifique
et ils s'en plaignirent, et afin (ju'on le poursuivît avec plus de
vigueur, ils produisirent au Conseil soixante-sept articles sur les-
quels ils demandaient que l'on examinât le prisonnier à leur ins-
tance. Cette demande parut extraordinaire au Conseil et contraire
aux édits, puisque, par les édits et selon les plus anciennes cou-
' Procès ciiiuiiiel de Meigret (26 oct.).
l547 ^^^ BERNOIS PRODIISENT DES ARTICLES CONTRE MEtGRET. 'V.VÀ
tuiiirs, tout procôs criminel in- se doit poursuivre qu'à l'instance du
lieutenant ou du procureur g-énéral'. Cependant on leur accorda de
suivre à leur instance ceux des articles qu'ils avaient produits aux-
quels les seig'neurs de Berne pouvaient avoir intérêt, c'est-à-dire
ceux qui concernaient l'alliance et les choses qui y avaient rapport,
et de leur dire que le Conseil ne se porterait jamais à rien Faire (]ui
pût donner la moindre atteinte à la souveraineté de la Républupie.
Le Conseil des Soixante, où cet avis fut porté, le confirma,
accordant aux envoyés de Berne audience en Deux Cents s'ils
n'étaient pas contens de cette réponse. Elle leur fut portée dans
leur log-is par les syndics Du MoUard et Béguin, auxquels ils témoi-
e-nèrent d'en être très mal satisfaits, demandant d'être ouïs là-des-
sus, non seulement en Deux Cents, mais aussi en Général. A quoi
l'ancien avoyer Na?geli ajouta que si le Conseil craignait si fort
de déplaire au Magnifique Meigret, il n'avait (ju'à le remettre aux
seigneurs de Berne. Ou'en un mol, si l'on voulait leur faire plaisir,
il n'y avait d'autre parti à prendre que celui de chasser incessam-
ment cet esprit brouillon de la ville, que la réponse que l'on leui-
avait faite à cet égard n'était qu'un pur prétexte pour éluder leur
demande, puisqu'elle n'était point contraire aux édits et aux Fran-
chises. Qu'enfin, il fallait que le Conseil se déterminât promptement
et c[u'il vît qui il voulait désobliger, ou le Magnifique, ou leurs
Excellences de Berne'.
On ne |)eut voir plus de hauteur, plus de colère et plus d'in-
justice qu'il y en avait dans cette réponse. L'on y voit des gens qui
ne se servent de leur supériorité que pour opprimer les plus faibles
et pour les contraindre à faire tout ce qu'il leur plaît. Cependant on
ne se laissa pas effrayer à leurs menaces. Ils eurent audience du
Conseil des Deux Cents, où ils représentèrent que, le Petit et le
Grand Conseil leur ayant déclaré, dès le commencement, qu'ils
pourraient [M'oposer ce qu'ils voudraient touchant le Magnifique, le
Conseil ordinaire et celui des Soixante n'avaient pas eu raison de
faire la distinction qu'ils avaient faite, que ce qu'ils demandaient
' R. C, vul. 'ii. |o 'MHi \û-:i()9 fil- ' Ibid., f» :H(I v ("28 net.
28 oct.).
3^4 FERMETÉ DES CONSEILS A l'ÉGARD DES BERNOIS. l547
n'était pas contraire aux Franchises, lesquelles leurs supérieurs
seraient lâchés de violer, puis([u'ils ne voulaient pas être juges du
Magnifique, mais qu'ils laissaient la connaissance de son cas aux
syndics et au Conseil. Le Conseil des Deux Cents confirma la réso-
lution des autres Conseils.
Cette fermeté de tous les (Conseils ne rebuta point les envoyés
de Berne: ils voulurent avoir une nouvelle audience en Deux Cents.
Avant qu'ils y entrassent, le Petit (Conseil et celui des Soixante
résolurent de leur dire que l'on était surpris qu'ils insistassent à
être instans sui- tous les articles, puisque c'avait été g-ratuitement
que l'on leur avait accordé de l'être sur quelques-uns et que, s'ils
n'étaient pas conteus de cette réponse, ils pouvaient faire partie
criminelle au Magnifique et qu'alors on leur rendrait justice '. Ils
ne dirent rien, au reste, de nouveau, dans ce qu'ils présentèrent,
si ce n'est qu'ils protestèrent de la part de leurs supérieurs que, si
on ne leur accordait pas ce qu'ils demandaient, ils ne donneraient
à l'avenir aucun secours à ceux de Genève qui pourraient se
trouver en quehpie dang-er et avoir i-ecours à leur |>rotection. Cette
nouvelle menace n'intimida point le Conseil des Deux Cents, qui
demeura de plus fort à ses résolutions précédentes '.
Les envoyés de Berne ayant apjjris ce dernier refus, plus mé-
contens encore qu'auparavant, menacèrent le Conseil d'intimer la
marche à la Ville si on ne leur accordait pas ce qu'ils voulaient, et
ils ajoutèrent (jue puisque les Conseils avaient si peu d'égard au
désir de leurs supérieurs, ils demandaient d'avoir audience du
Conseil Général sur toute cette affaire. Le Petit, le Soixante et le
Grand Conseil ayant opiné de cette nouvelle demande, ils la leur
refusèrent comme très injuste et tendant à renverser l'ordre le plus
constamment observé dans l'Etat, les affaires de la nature de
celle-ci n'ayant jamais été portées au peuple'.
Ce dernier refus leur d('|)lut extrêmement, ils s'en retournè-
' R. C, vol. 42, fo .311 (29 oct.). oct.-ler nov.). On trouvera dans les Eidg.
" Ibid., fo 312. I^e texte de la de- Abschiede, t. IV, 1 d, no 401, d'après les
tniinde lue aux Deux Cents par les envoyés registres du Conseil de Genève, un compte
bernois se trouve aux Archives de (îe rendu très clair et précis des différentes
nève, P. H., n" 1407. (Note des éditeurs.) démarches de ladéputation bernoise. {Note
' W. C, vol. 42. {" Mn v">-:5t6 (:it des éditeurs.)
l547 SUtTF, nu PROCÈS DE MEIGRET. .H-Sf)
n'M (lépilés el fori on colère à Berne, menaçant les (Conseils du
ressentiment de leurs supérieurs. Cependant, afin qu'il ne panil
pas (|ue l'on négligeai do presser le MagnifH|ue, le Conseil l'alla
l'aire répondre, le i " novembre, sur les soixante-sept articles propo-
sés par les envoyés de Berne, mais à l'instance du lieutenant et du
procureur général. 11 serait iiuitile et ennuyeux de rapporter tous
ces articles, dont il y en avait Fort peu de difFérens de ceux sur les-
quels le iMagnifique avait déjà été examiné. Je me coulenteiai,
pour éviter les répétitions, de dire ce qu'il y eut de particulier dans
ce nouvel interrogatoire ' .
On lui fil (pielques questions sur les causes de sa sortie de
France, aux(|uelles il répondit qu'il avait quitté ce pays à cause de
la religion et, en |)articulier, qu'il eu avait été banni pour cinq ans
pour avoir mangé de la chair dans les jours défendus par l'église
romaine, et (ju'il était venu à Genève dans l'année i535. Comme,
lors de son arrivée dans cette ville, il s'était employé avec beau-
coup d'empressement à faire venir le secours que conduisait le
sieur de Verey, comme nous l'avons vu dans le cinquième livre',
il avait aspiré à quelque récompense, laquelle même il prétendait
être considérable, puisque, selon le traité qu'il avait fait, il disait
qu'elle devait aller jusqu'au tiers du pays ([ui avait été conquis à
l'aide de ce secours. La République lui avait fait une pension
assez forte, de laquelle il avait pourtant témoigné, de temps en
temps, de n'être pas tout à fait content'. C'est ce qui donna lieu
à une demande qu'on lui fit, s'il était vrai qu'il eût dit qu'il voulait
faire un procès aux seig'neurs de Genève pour les obliger à lui
donner le tiers de la valeur du pays qu'ils avaient pris sur le duc de
Savoie, aidés des troupes du sieur de Verey.
Par ce pays conquis, l'on ne pouvait entendre que le mande-
' Procès criminel de Maigret. te Conseit pour qu'on lui avançât les ter-
■^ T. II, p. 48â. mes de sa pension. C'est probablement
" Elle était de 400 florins. Meigret, dans l'état de gêne où il se trouvait qu'il
auquel son goût de luxe et de dépense, faut chercher le motif des correspondances
autant que les sommes considérables prê- entamées par lui avec des représentants
tées par lui au roi, avaient valu son sur- ilu roi de France ; Roget, ouvr. cité, t. III,
nom de Magnifique, était généralement a p. ft. {Nnti' des pditpnvs.)
court d'argent et inqiorluiiait fréi|Henimenl
•336 SUITE DU PROCÈS OE MEIGRET. I^A?
iiieiil tie Cîaiilard, lequel les Bernois avaient ohligi- leurs alliés de
Genève de leur céder'. A quoi il répondit ([u'il n'avail jamais parlé
de rien de semblable, qu'il avait toujours voulu l'aire le Conseil lui-
même juge de cette affaire, à la discrétion duquel il s'en était remis,
comme la chose devait paraître par les registres publics. A l'égard
de l'affaire de Léger Mesirezat, sur laquelle il fut encore beaucoup
pressé, il ne déguisa point le fait comme il l'avait déjà fait dans ses
précédentes réponses, mais il s'étendit fort à justifier sa conduite.
11 dit que, pour l'honneur et l'avantage de Genève, il n'aurait su
prendre d'autre parti que celui (pi'il prit |)our oter de dessus cette
ville l'opprobre et l'infamie dans laquelle elle serait tombée quand
on ain-ait appris (|u'elle laissait passer librement et sûrement des
sommes considérables qu'on envoyait au camp de l'empereur pour
être employées ensuite à faire la guerre aux protestans f|ui profes-
saient la même religion et avaient la même horreur que les Gene-
vois pour l'idolâtrie et le papisme. Que de même, il n'aurait su faire
rien de plus avantageux pour la République, puisque l'enqiereur
était son ennemi capital, dont la haine avait (Hé entretenue et fo-
mentée depuis longtemps par le prince de Piémont qui était auprès
de lui, lequel n'inspirait autre chose à sa Majesté impériale que de
mettre tout à feu et à sang dans Genève, de raser la ville et tl'y
semer ilu sel ; qu'ainsi, bien loin de devoii- être blànn' de ce «pi'd
avait fait, il aurait mi'rité, au contraire, d'en être loué, porté qu'il
avait été à le faire par l'intérêt de la religion et de la gloire de Uieu
et pour le plus grand bien de l'Etat. Enfin, concernant l'avis qu'il
donna des deux cents chevau-légers, il pria le Conseil de considé-
rer qu'il partait aussi du même attachement qu'il avait pour le bien
public, puisque, s'il eût considért» son intérêt particulier, il aurait
brûlé la lettre du président aussitôt qu'il l'eût ^eçue et tu absolument
cette affaire, ne pouvant, en la divulguant, que s'attirer la disgrâce
de ce magistrat, duquel il espérait aujjaravant de grands services.
Pour ôter aux Bernois tout prétexte de se plaindi-e, on exa-
mina encore le Magnifique, eu trois ou quatre autres séances, sur les
mêmes questions, mais sans rien découvrir de nouveau. Cependant
■ Voir t. II. pp. SIS et 520.
15/47 XOIIVEI.I.E dÉPUTATION BERNOISE A OENEVE. '.V.\-j
ils l'iivoyrrciil d'aiili'cs dé[)uU''s à (ïenèvc |)oui- i-criouvcler les ins-
tances que les premiers avaient Faites, (^es dépntés, qui étaient les
seigneurs d'Erlach et May' et les liaillis de Gex et de Ternier', étant
entrés en Conseil ordinaire, y représentèrent, le 18 novembre, de la
paît de leurs supérieurs, (ju'ils avaient été extrêmement sur-
pris du rapport que leurs précédens envoyés leur avaient fait,
les(piels avaient dit qu'on leur avait refusé l'audience du Con-
seil Général, (juoiqu'ils l'eussent demandée avec de grandes ins-
tances, qu'ils avaient fort sur le cœur le peu d'égards que l'on
avait eu pour eux en ne poursuivant que faiblement comme on
l'avait fait le Magnifique. Ayant demandé ensuite d'avoir audience
en Deux Cents, elle leur fut accordée pour le lendemain '. Us y
représentèrent (jue leurs seigneurs et supérieurs leur avaient or-
donné de faire souvenir la Ville qu'ils avaient exposé leurs propres
personnes et même leur pays pour sa conservation, lorsqu'ils des-
cendirent par deux fois pour venir à son secours, ajoutant qu'ils
n'eurent jamais la pensée d'attenter à sa souveraineté, mais que
leur dessein avait toujours été de la conserver dans l'état qu'elle
était. Que ce qui leur avait déplu, c'est qu'il paraissait que l'on fai-
sait plus de cas d'un Meigret qui avait contrevenu à son serment
(pie d'eu.x, ce qu'ils ne pouvaient pas soulFrir, demandant justice
de la même manière et aux mêmes conditions que les précédens
envoyés l'avaient demandée *.
On leur répondit (jue l'on était dans l'intention de faire une
justice exacte, et que, dans cette vue, s'ils avaient quelque chose
de nouveau à proposer contre le prévenu, ou s'ils voulaient se
rendre ses parties, on les priait de le faire, puisque le Conseil
' Les Eidg. Abschiede (t. IV, 1 d, ^ Amjjroise Imliof. bailli de Ge\, et
no 407) indiquent encore, parmi les en- Germain Jenscli, bailli île Ternier et Gail-
voyés bernois, Gliristophe de Mulinen et lard. C'est bien ce dernier qui représentait
Matbieu Knecbt le jeune, qui avaient fait alors les Bernois à Ternier (voir ses lettres
partie de la première députation. Le au Conseil, Archives, P. H., n" 1401,
R. C. (vol. 42, fo 338 v»)' ne nomme pas 20 juill.-3 nov. 1347), et non Mathieu
.\Iiilineu ni Knecbt. mais désigne ce der- Knecht, comme le disent les éditeurs des
nier sous le titre de « l'ancien gouverneur Eidg. Abschiede, uhi sufira. p. 881. {Note
de Ripaille », poste qu'il avait en etfet des éditeurs.)
occupé: cf. Leu, Helvet. Lexikon. (Note des ' R. C, vol. 42, fo 338 vo,
éditeur.':.) * Ibid., fo 341 ro (19 nov.).
338 DÉMANDES DES DEPUTES BERNOIS. I-^dV
avait déjà plusieurs fois répondu à toutes leurs demandes précé-
dentes.
Cette ré|)onse leur déplut : ils dirent (pi'elle n'était pas diffé-
rente de celle qui avait été l'aile aux précédens députés. Ils deman-
dèrent de nouveau d'être ouïs en Conseil Général, lequel, disaient-
ils, on ne pouvait pas leur i-efuser plus long-temps sans contrevenir
à l'alliance, usant de leurs menaces ordinaires et faisant craindre
les mesures que leurs supérieurs auraient à jirendre, au cas qu'on
ne le leur accordât pas, et se plaignant beaucoup que pour un seul
iiomme on leur fît tant de peine'.
Le Conseil des Deux Cents, ayant encore opiné sur ces nou-
velles instances, s'affermit dans ses précédentes résolutions, savoir
que, suivant les lois et les coutumes, la connaissance de cette
affaire demeurât au Petit Conseil, et il résolut de i-é]iondre aux
envoyés de Berne tpie l'instance ayant déjà été formée au nom du
lieutenant et du procureur général, la leur n'était point nécessaire.
Et cependant, s'ils n'étaient pas contens de cette réponse, qu'on
leur accordait le Conseil Général'.
Les envoyés de Berne se rendirent à la fin et dirent qu'ils se
déportaient de leur instance, puisqu'on leur avait fait voir (pi'elle
était contraire aux usages et aux édits. ils dirent aussi que leurs
supérieurs ne voudraient pas faire partie à un particulier, qu'ainsi
ils se contentaient de prier le magistrat de faire bonne et briève
justice, telle que les seigneurs de Berne en pussent être contens, et
en particulier d'examiner le Magnifitpie sur certains articles nou-
veaux qu'ils donneraient par écrit \
On l'examina, comme ils l'avaient souhaité, sur ces derniers
articles, mais cet examen n'aboutit à rien. On ne put convaincre le
Magnificpie d'aucun nouveau fait (pii donnât quelque prise contre
lui. Les envoyés de Berne, chagrins de n'avoir rien pu avancer qui
portât coup contre lui, firent des chicanes sur les juges qui pro-
nonçaient la sentence, voulant récuser ceux (pii avaient eu conuais-
' R. C, vol. 42, fo 341 vo. ' R. C. f» 344 v» (2d iiov.). Cf. Ai-
2 ftir/., f» 342(20 nnv.). Cf. Arcliivps. chives, lor. cit.
P. H., iio 1407.
lâ/j-J SlITK IIU IMIOCKS UK l'KUUlN. 33()
sance do la lettre écrite an Mai^riifiqiie |)ai- le |)n'sident de Chain-
béiy avant que le Conseil en eut été informé. Ils continuèrent aussi
de protester d'avoir audience au Conseil Général si l'on ne rendait
()as un juqonienl tel (ju'ils le souhaitaient. < >n leur i(''|jondit que ce
n'était pas leur affaire de se mêler des rt'cusations des jut;es, (|ue
c'était celle du Conseil, et qu'au reste, le procès dont il s'agissait
n'était point de la conqiétence du Conseil Général, comme on le
leur avait déjà dit plusieurs t'ois ' .
Les envoyés de Berne, sentani liicn (pi'ils ne gagneraient rien
en insistant davantage, et que Ton ne s'effrayait pas de leurs me-
naces, prirent le paiti de s'en retourner sans attendre que le jug'e-
ment contre le Magnifique fût rendu, s'étant contentés de dire,
lorsqu'ils eurent leur audience de congé en Petit Conseil, qu'ils
étaient surpris (ju'on leur refusât le Conseil Général après qu'il
leur avait été accordé, et qu'ils ne savaient pas de quelle manière
leurs supérieurs prendraient une telle conduite'.
Avant de voir de quelle manière finit l'affaire du Magnifique
Meigret, il est à propos de dire quelle fut l'issue du procès de Per-
rin. Après qu'il eut subi les divers interrogatoires dont nous avons
parlé ci-devant, l'on entendit encore quelques témoins contre lui.
François Paquet % entre autres, déposa qu'il avait ouï dire à Perrin,
fort en colère et portant la main à l'épée en présence de Philibert
Berthelier, que l'on avait mal fait de prendre des informations
contre lui pendant qu'il était en France au service de la seigneurie,
mais que l'on trouverait en lui un autre homme que Jean Philippe,
discours des plus séditieux, mais cette déposition ne servit à rien,
parce que Berthelier dit qu'il n'avait rien ouï dire de semblable à
Perrin, quoiqu'il eût été présent à la conversation. Berthelier était
de la cabale de Perrin, de même que Raoul Monnet et Claude de
(ienève. Les quatre syndics et Pierre Vandel, et quelques autres du
' R. C, vol. 42, fo 352 vo (2o iiov.l. mander des explications. Arciiives, P. H..
Cf. Archives, loc. cit. n» 1410. [Note des éditeurs.)
- /6irf.,fo353 (26nov.). A la suite du ' Sur ce personnage, voir plus haut,
rapport de ses députés, le gouvernement p. 254, et Roget (ouvr. cité, t. Il, p. 130)
hernois écrivit, en date du 10 décembre, qui l'appelle Paguet. {Note des éditeurs).
uiif lellre fort vive au Conseil pour de-
34o SUITE DU PROCÈS DE PERRIN. l547
Petit Conseil, étaient aussi de son parti, s'il en Faut croire Boni-
vard '. Le même auteur dit enclore (|ue les témoins furent intimidés
et gagnés, que Perrin avait des amis et entre autres Claude de
Genève, geôlier, qui lui donnait avis de tout ce qui se passait. Il
paraît aussi par les registres que toute sa parenlé, qui était nom-
breuse et puissante, se mit en campagne en sa faveur et qu'elle
allait de tous côtés, recommandant son affaire. Bonivard ajoute
qu'il y eut une grande division dans tous les Conseils à cette occa-
sion, de sorte que les deux partis tenaient des assemblées à part
dans la maison de ville, e( (ju'il s'en fallut peu qu'il n'y eût des
coups donnés.
L'on entendit encore deux témoins dont la déposition tendait à
la décharge de Perrin, savoir un nommé de Bienassis' et un frère
du réformateur Farel % lesquels rapportèrent qu'étant à Soleure, ils
avaient ouï dire au seigneur de Boisi'igauU, ambassadeur du roi
eu Suisse, s'entretenant avec lui sur la détention de Perrin, que
l'affaire des chevau-légers, dont on lui faisait un crime, n'était rien
du tout, et qu'il ne croyait |)()inl, (|u'il Foùl mise le premier sur le
tapis, puisqu'il n'avait parlé de rien en cour qu'il ne s'en fût entre-
tenu auparavant avec lui et qu'il ne lui avait jamais témoigné qu'il
voulût faire aucune proposition de celte nature.
Toutes les procédures étant finies et le procès prèl à être jugi",
le C-onseil, selon la coutume de ces temps-là et jiarce que la ma-
tière était de grande importance, le fil consulter par deux avocats
au sénat de Chambéry, lesquels envoyèrent leur avis appuyé de
quelques autorités assez mal appliquées sur ce qui regardait l'ar-
ticle capital de son procès, telle que la loi qui dit que : « Cogitatio-
nes pœnnrn non merentiir ; in criminalibus, probationes clebent esse-
lace meridiana clari'ores (Leg. sciant cuncti, c. de proliation.) et :
c( Li'cet legatiis non debeat attendere ad nliud ([iiain ad ofjlcnim
' Ouvr.cité, p. 80. — Il n'est d'ailleurs Poitiers, au sujet duquel voir A. Cartier,
pas exact que tous les syndics fussent du Arrêts du Conseil, etc., dans les M. D. G.,
parti du Perrin. l'un d'eux, Antoine T.hic- t. XXIII, p. 4t)8. (Note des éditeurs.)
cand. était, nous l'avons dit, un adhérent ' Gaucher Farel, l'un des frères du
assez prononcé de Calvin. (Note des édi- réformateui- ; il s'était lui aussi retiré en
leurs.) Suisse: voir France prot., 2" éd., t. IV,
- .Nohie liené de Hienassis. nalif de p. 'i^^l . (Note des éditeurs.)
iH/t'J AVIS IH: DllOIT DKS AVOCATS. 3^1
/egalionis (liar. in L. Paulus do \f,^"dliomU. ) /l'nifd ler/ationc, non
prohibciuv loqui de alia rc » , ajoiilanl que IVrriii ii'élail pas
envoyé au (^aitlinal du Bellay, mais au roi. Sur ees uiotits, dis-je,
ils le déclarèrent absous à l'ég-ard du crime qu'on lui faisait sur
l'affaire des chevau-légers. Et voici de quelle manière leur avis
était écril, laiil sur cel article que sur les autres du procès' :
Pource (|ue par les confessions de l'Enquis et détenu en ses responses
A- déposition des témoins sus les articles mis à prouver, ni par les lettres
missives du Seigneur Président de Chambery.ni par l'attestation produicle.
ne treuvons l'intention du Procureur instant contre icelluy deuement iustif-
liee, à déclaration de conspiration ou praclique à i'encontre de l'Estat et Sei
gneurie de Genève, d'où il est citoien & Conseillier, ni iju'il liaie commis
contre la chose publique que s'apparoisse, pourquoi il doive au corps estre
puny, à ceste cause l'absolvons en tel endroict : mais pource que treuvons
s'eslre trop arrogamment ingéré de troubler le Conseil par plusieurs fois,
entrerompant l'audience, entrant sans estre appelle, (fcusant.de paroles de
vengeance, ifc de n'obéir à ce ijue par le Conseil liavoit esté ordonné, décli-
nant l'ordre de justice, k se pourtant pour désobéissant à propos de mena-
ces, d'où ha respondu bavoir failly par trop de cholere.
.\ ces causes et autres contenues dans le procez, ifc pour éviter de venir
à semblables inconvénients, declairons led. enquis, pour bavoir indigné le
Conseil, indigne d'estre du nombre du Conseil et de n'estre admis d'icelluy
estre, le reputants inhabile d'aucun honneur de la Cité: & pour ce à devoir en
plein Conseil venir à genoux k leste nue, crier mercy à toutte la Seigneurie
de tjeneve. k à Syndiques k Conseilliers ; le condamnant aussy aux frais du
procez k despens pour ce faicts, selon la taxation à faire à part réservée;
d: pour obvier aux conspirations doublées k d'où en sont presumptions,
escrittes cy dedans, outre cela sera banni de la ville par ans, à paine,
que estre attainct. sera en corps k biens confisqué.
Telle fut la peine à laquelle Perrin aurait dû être condamné,
selon l'avisdes avocats consultés, sur f[uoi Bonivard reniaripie' ipie
cette peine n'était pas proportionnée à la grandeur du crime ({ui,
selon lui, méritait la mort, mais (|u'il n'est pas surprenant que des
gens qui n'étaient pas nés dans un pays de liberté, tels qu'étaient
' Nous suivons le texte de Bonivard, nement en mains les pièces du procès.
ouM'. cite. p. 87. Cet auteur a eu certai- (Note des éditeurs.]
'' Ou\r. cite, p. 88.
342 SENTENCE DU CONSEIL. 15^7
ces avocats qui avaient vécu premièremeiil sons la domination du
duc de Savoie, et ensuite sous celle du roi de France, ne sentissent
pas toute l'atrocité des actions tyranniques et qui tendent à ôter
rét;alilé qui doit être entre les membres d'une même république.
Ils sont tellement accoutumés, dit-il, à la servitude, que la liberté
leur est odieuse, de même que ceux qui ont vécu depuis longtemps
dans les ténèbres, ne peuvent souffrir la lumière. J'ajouterai que
ces avocats, étant sujets du roi, n'avaient garde de condamner
Perrin sur l'article des chevau-lég-ers, puisque cette affaire regar-
dait le service de sa Majesté et ([u'elle avait été négociée avec le
cardinal du Bellay. Aussi, autant que leur jugement fut peu juri-
dique sur cet article, autant fut-il dans les règles à l'égard de
l'autre, dans lequel l'intérêt du roi n'était point mêlé.
L'avis de ces avocats ayant été lu en Petit Conseil, celui-ci
procéda au jugement île Perrin, le 29 novembre. Ce jugement por-
tait qu'il serait élargi des prisons en lui faisant de fortes exhorta-
tions à avoir plus de modération à l'avenir, et sous les conditions
suivantes, savoir : qu'il viendrait demander pardon à Dieu et à la
justice et qu'il confesserait d'avoir offensé l'im et l'autre, laquelle
confession il devrait donner par écrit ; que de plus, il reconnaîtrait
que la proposition (pi'il était accusé d'avoir faite des deux cents
chevau-légers, il l'avait faite sans le su et le consentement de la
seigneurie de Genève, n'ayant eu là-dessus aucun ordre, qu'il se
devrait soumettre à comparaître de nouveau pour répondre de cette,
affaire toutes les fois qu'il plairait au Conseil, et s'engager à satis-
faire à tous les frais auxquels la République pourrait être exposée
à cette occasion, soit du côté des seigneurs de Berne, à cause de
l'alliance, soit d'ailleurs, comme encore de n'offenser personne, ni
en général, ni en particulier, et de donner caution qu'il rie le ferait
pas à peine de mille écus, le déposant enfin du Conseil et de tous
offices pour lors', et le condamnant à tous les dépens. Au reste,
quelques jours auparavant, la suppression de la charge de capi-
' R. C, vol. 42, fo IÎ5S V». Cette mesure fut rapportée, comme nous le verrons;
en janvier 1.Ï48, le Deux Cents rétablit Perrin dans le Petit Conseil, et en novembre, il
fut réintégré clans son office de capitaine général. La charge ne fut définitivement
abolie qu'en 1555. (Note des éditeurs.}
15^7 HKFLEXIONS DK I.'.VLTEIK Slll Cli .11 (ilC.MK.NT. 3li^
laine i'éuéral ayaiil. ôlô mise sur le lapis en Deux Cents, l'avis du
Pelil Conseil qui l'abolissait jiour lou jours y fui approuvi' '.
Ouoicpie je ne veuille pas décider, comme a fait liouivanl, (pic
l'cirin mériliil une peine capitale pour avoir eu des pourparlers
avec les minisires du roi sur les deux cents clievau-léi^ers, cepen-
dant l'on ne saurait nier (ju'à supposer cette affaire dans les terun-s
que Perrin lui-inèuu^ la posait, c'est-à-dire qu'il avait écouté les
propositions (ju'on lui avait faites là-dessus et qu'il les avait acce|)-
tées sous l'approbation de ses supérieurs, mais (|u'il avait rU' plus
de vingt jours sans en rien dire au Conseil, lecpiel l'avait a()prise
par une voie étraiii^ère, l'on ne saurait nier, dis-je, qu'à envisaqer
le Fait (le celle manière et dans ces circonstances, Perrin uK-ritail
non seulement une peine, et non pas d'être absous selon l'avis des
avocats, ou renvoyé sous soumission suivant la sentence, mais une
peine, lacpu'lle, si elle n'était pas capitale, eu devait du moins ap-
|iroclier beaucoup. Il avait négocié cette affaire de son chef, sans
aucun ordre du Conseil; elle pouvait rire, si elle eût eu lieu, 1res
préjudiciable à la Républicpie, car le roi de France aurait eu une
conqiagnie de deux cents chevau-légers dans Genève, puisqu'ils
lui auraient prèle serment, de nu'me que leur chef, et qu'ils aiu-aient
é'té à sa solde, ce qui était d'autant plus dangereux qu'il n'y avait
(pie peu d'années' que la France avait fait ce qu'elle avait pu pour
se rendre maîtresse de Genève.
L'excuse qu'alléguait Perrin (pi'il 11'avait parlé des chevau-
légei-s que par manière de conversation, n'était pas suffisante,
|)uisque l'on sait assez que tout ce que dit l'envoyé d'un état porte
coiqj, et la réserve qu'il avait mise de l'agrément de ses supérieurs
le sauve bien, à la vérité, du plus haut degré de crime, mais elle
n'empêche |)as cpi'il ne fût très coupable. Ce qu'alléguèrent les
avocats consultés, qu'il n'était pas envoyé au cardinal du Bellay,
mais au roi, est pitoyable, puisque tout ce qui se négocie avec le
ministre est censé se néi^ocier avec son maître, et ces avocats com-
battaient leurs propres sentimeus par la loi qu'ils citèrent, qui
portait (pi'un envoyé ne doit traiter d'autre chose que du sujet de
' R. C. vul. 'i2, |o .J'i!) i-o (20 iiov.). 2 E„ la3.3, voir plus liant, t. II. p. 484.
344 JUGEMENT RENDU A l'ÉGARD DE MEIGRET. 1 547
son ambassade. La lettre du président de Cliambéry au Conseil,
par laquelle il excuse Perrin, de même que ce que Bienassis et
Farel attestèrent avoir ouï dire à l'ambassadeur de France en
Suisse sur ce sujet, ne le disculpe point non plus, puisque le prési-
dent et l'ambassadeur avaient un intérêt tout visible d'excuser la
conduite d'un lionmie qui avait écouté une proposition avantageuse
au roi leur maître. Enfin, le mystère que fit Perrin pendant long-
temps au Conseil de celte affaire est très criminel et ne peut
s'excuser par aucun endroit, cai' c'était à sa diligence que se
devait assembler le Conseil secret où il en devait faire le rapport,
comme il disait.
Par toutes ces raisons, l'on ne saurait disconvenir que le juge-
ment ({ui fut rendu contre Perrin ne fût l'ouvrage de la faveur et
du crédit. Aussi, deux jours après qu'il lui eut été prononcé, il crut
qu'il aurait encore assez d'amis pour en faire révoquer une partie.
Il demanda qu'on le dispensât de la caution de non offendendo,
et de donner par écrit sa réparation, mais on se tint à la sen-
tence ' .
Nous verrons dans la suite que l'on ne fut pas ferme dans cette
résolution et que le Conseil, se laissant entièrement gagner en
faveur de Perrin, ne tarda pas à le rétablir dans tous les honneurs
dont il avait été dégradé par la sentence.
Il n'en fut pas de même du pauvre Magnifique Meigrel : la
justice fut exercée à son égard dans toute sa rigueur, et quoique,
l'Etat lui eût de l'obligation, l'on ne revint jamais du jugement
rendu contre lui. Après plusieurs délais, on le jugea enfin le 3o
décembre. Quelques-uns furent d'avis que, son procès n'étant pas
encore suffisamment instruit, il y avait lieu, suivant le sentiment
de trois avocats qui furent consultés là-dessus, de faire encore de
nouvelles procédures, mais ce ne fut pas la pluralité des voix : on
le jugea et l'on trouva qu'il devait être élargi des prisons, mais
parce qu'il avait été cause de la prise de Léger Mestrezat, lorsque
celui-ci allait à la foire de Lyon, comme il l'avait avoué, ce qui fut
regardé comme une action illicite, de bourgeois à bourgeois, quoi-
' R. C, vol. 42, fo 357 r» (ter déc).
ir)'|7 OPINION UE UO.MVAHD. 345
que Mestrezat ne lui Fil aucuiK^ partie et que sa délenlioii n'eût
point eu rie Fâcheuse suite, on le condamna à être déposé du Con-
seil des Soixante et du Deux Cents, dont il était membre, et à tous
les dépens, et trois jours après, son affaire ayani été examinée une
seconde Fois, il Fut de plus cassé de sa bourgeoisie', et on le laissa
encore croupir dans les prisons jusqu'au milieu du mois de janvier
suivant, qu'il en sortit sous la |)romesse qu'on exigea de lui (|u'il
comparaîtrait de nouveau quand il serait demandé'.
Je ne saurais m'empécher de rapporter, sur ces jugemens de
Perrin et du Magnifique, ce qu'en dit Bouivard dans l'écrit que j'ai
déjà souvent cité % je me servirai même de ses propres termes :
« Si firent, dit-il, en ce endroict, nos syndicjues, comme jadis
les Juifs, (|ui demandèrent la délivrance de Barrabas, qui n'esloif
que un larron, et voulurent que Jesus-Christ, l'innocent aigneau,
fust crucifié', car ils délivrèrent Perrin, qui s'estoit mefîaict contre
la chose publique, et laissèrent le Magniffitpie un long temps après
en prison, qui ha voit toutte sa vie bien servie la ville, et ne Fust esté
qu'en ce acte de reveller la meschante entreprise de Perrin, car
s'ils eussent sceu mordre sus luy, ils ne l'eussent pas espargné.
TouttesFois les gens de bien du Conseil estroict, conduen qu'ils
Fussent en petit nombre, sollicitèrent et pressèrent tant (jue à la tin
ils le délivrèrent, mais après qu'il eut beaucop despendu en la pri-
son, ce que luy Faillut tout paier, et en outre fut privé du Conseil
des Deux Cents', duquel il estoit, de (|uoy il ne se soucia gueres,
aymant mieux estre seul que mal accompaigné. De quoy le con-
traire on fit à Perrin, car en Février', ainsy comme l'on Faict
' R. C, vol. 42, fo 388 v», 391 v». dépens et, s'il ne fut pas cassé de sa honr-
* Ihid., fo iH vo (16 janv.). Dans ijeoisie, il resta exclu des Conseils, fait ipii,
une lettre à Viret, du 19 janvier, Calvin à lui seul, impliquait une grave réserve,
prétend que le verdict « nouveau et inat- très justifiée d'ailleurs. (Note des éditeurs.)
tendu «rendu le 16, absolvait Meigreto coni- ' Advis et devis, p. 89.
plètement et sans aucune reserve » (Op., * La comparaison est un peu forte
t. XII, no 989|. Les éditeurs des Opéra, [Note de l'auteur.). — On voit que Gau-
ainsi que Roget, ont déjà fait la remarque lier a senti lui-même l'inconvenante e\a-
que cette assertion ne pouvait se concilier gération du rapprochement fait par Boni-
avec les documents authentiques. Meigret vard. {Note des éditeurs.)
ne fut libéré, en elïet, que sous [iromesse ° Et des Soixante. (iVo^edw éditeurs.)
de se représenter, demeura condamné aux * De l'année 1S49. (Note des éditeurs.)
340 Ol'IiNIO.N DE ROSET. 1 54?
ordinairciiiciil à Genève les esleclions des Syndiques et Conseil le
dymenclie après la i'nrificalioii, par practitpie des gens condi-
tionnés comme luy, il fut esleu premier Syndique, restitué en sa
capiteinerie et encores en plus g-rande preheminence (pie para-
vant. »
Jîonivard n'est ])as le seul des auteurs de ce leuips-là qui lit,
un sendjiable jugement de cette affaire, Roset fait voir en deux
mots' (pi'il était à [xmi |)rès dans les mêmes sentimens quand il dit
(pie, depuis (pie les jugemens de Perrin et du Magnili(pie furent
rendus, l'on avait liien reconnu que le premier avait ét('' trop favo-
rable, comme effectivemeni la chose parle d'elle-même'.
' Ouvr. cité, liv. V, chap. t(i. p. H2o.
^ On ne retruuve pas, dans le juge-
Mieut portii par Gautier sur l'allaire de
Perrin et de Meigret, sa modération et
son indépendance d'appréciation tialiituel-
tes. Il s'est trop laissé influencer, suit par
les diatribes de tioiiivard, soit par le mi-
lieu amhiant et l'opinion ofTicielle qui ré-
gna à Genève, sur le compte de Perrin,
depuis la chute de son parti en 1535.
Pins on examine les faits, et plus on
se persuade qu'il n'y eut, dans les agisse-
ments de celui-ci à la cour de France, au-
cune velléité de tratiisou. Sans doute. Il
n'eût pas été fâché de rehausser son pres-
tige et d'augmenter son inilueuce dans
Genève en devenant le chef d'une troupe
dont le roi aurait fait les frais, mais il
avait eu soin de réserver l'assentiment de
ses supérieurs et celui des Cantons suisses,
ce qui exclut toute intention criminelle à
l'égard de son pays. Aussi apparait-il assez
clairement que Perrin fut l'objet d'une
machination savamment ourdie. Ses rela-
tions, d'abord fort intimes avec Calvin,
s'étaient considérablement refroidies de-
puis les démêlés de sa femme et de sou
beau- père avec le Consistoire. Le réfor-
mateur comprit que Perrin serait désor-
mais un adversaire irréconciliable et il
agit en conséquence ; la lettre de Pellisson
fournit l'occasion désirée. Meigret, entière-
ment dévoue a Calvin, s'enlendit avec les
conseillers hostiles au capitaine général,
et l'un d'eux se chargea de la dénouciatiou.
Calvin n'eut garde de se conqiromettre ou-
vertement dans l'affaire, mais sa corres-
pondance avec Viret et Farel, .ses confi-
dents, où il identilie la cause de Meigret
avec la sienne propre et dirige contre Per-
rin et ses adhérents les invectives et les
accusations les plus véhémentes, montre
assez la part qu'il prit à l'événement (cf.
entre autres. Opéra, t. XII, n» 960, 966,
975, 977, 988, 989).
Heureusement pour Perrin, ses amis
parèrent habilement le coup en retournant
l'accusation contre Meigret et en provo-
quant l'intervention des Bernois, On a
taxé ceux-ci d'inconséquence pour avoir
soutenu Perrin accusé de menées tendant
à soumettre Genève au roi de France. Ils
nous paraissent au contraire avoir agi dans
une vue très nette de leurs intérêts. Sans
parler de leur politique traditionnelle d'in-
tervention dans les alt'aires ' genevoises,
toutes les fois qu'ils en trouvaient l'occa-
sion, ils s'étaient rendu compte, dès l'a-
bord, du peu de fondement des accusations
dirigées contre un homme que ses tradi-
tions, son passé et sa famille rattachaient
d'ailleurs étroitement au parti de l'indépen-
dance de Genève et de son union avec
les Cantons suisses. Il en allait autrement
de Meigret. Les Bernois, dont on connaît,
au sui'plus, l'antipathie pour la personne
,547
rr.MiiLTK Dr i() DKciî.viiirti:.
,l/,7
Au reste, les csprils ayaiil ('•(('■ aiilaiil divisas (|irils l'avaiciil
('•II' sur l'affairo de l'crriii, coiiiiiic nous l'avons iiisiriiit' ci-dessus,
il n'est pas surprcuaut (|uc l'aiiiinosilé (jii'il y avail entre les ci-
toyens parût avec l'clat, connue cela arri\a <|iiel(pies jours avani
le jugement (jui Fut rendu contre le Mai;nili(|ue Meii^rel, ce (|ui iil
craindre (pie les choses n'eu vinssent à une sédition des plus vio-
lentes. Le Conseil des Deux Cenis devant T-Ire assend)l(' le i(mI('"-
cemhre, dans le temps que ce Conseil attendait dans ranticliand)re
pour être a|)]ielé, un des conseillers du Petit Conseil, uoiumk'-
Pierre Bonna, ipii n'était point de la cabale perriniste, pendani
(jue le Conseil ordinaire opinait sur une affaire qui regardait le
Magnifique, |)ria les syndics de lui accorder audience en Deux
Cents, où il avait des choses à dire cpii feraient des<-endi-e certains
magistrats de lein-s sièges. Une semblable demande lit d'abord
beaucoup de l)ruit, et, la nouvelle en ayant été portée dans l'anli-
cliambre, il n'en fallut pas davantage pour causer un horrible
tumulte parmi des esprits autant échauffés et animés les uns contre
les autres (pi'étaient les membres cpii com|>osaient le Grand Con-
seil'. Ce (pi'avait dit Bonna ne fut pas l'unique cause du désordre :
(lo Cahiu, n'avaient itms les réfugiés fran-
çais qu'une confiance limitée. Pour ces
derniers, Genève était avant tout l'asile
tutélaire contre les persécutions religieuses,
mais si la Réforme avait triomphé en
France, il n'est pas certain qu'ils eussent
défeiiihi l'indépendance de la République
avec autant d'ardeur que les anciens ci-
toyens. Ils demeuraient, pour la plupart,
étrangers dans Genève, et dès qu'une
acalniie se produisait, beaucoup s'empres-
saient de quitter la ville, même après
avoir été reçus bourgeois, pour retourner
dans leur pays.
Ce n'est point à dire que Meigret ait
réellement eu l'intention de trahir la cité
où il avait trouvé un refuge, et nous ne
partageons pas, à cet égard, l'opinion de
Galitfe, mais l'on ne saurait disconvenir
que l'attitude de ce personnage besogneux
et porté à l'intrigue fut incorrecte, son rôle
d'agent officieux et plus ou moins secret
d'un gouvernement él ranger, peu compa-
tible avec sa qualité de bourgeois et de
magistrat, sa délation enliii contre Léger
Mestrezat, l'un de ses nouveaux conci-
toyens, passablement odieuse. La décision
qui l'exclut pour toujours des conseils de
la République montre que ce sentiment
fut aussi celui des Genevois d'alors, et l'on
ne saurait y voir, avec Bonivard, lioset
et notre historien, après eux, un déni de
justice, mais au contraire, une sanction lé-
gitime et une sage mesure de précaution .
(Note des éditeurs.)
' R. G., vol. 42, fo ;^71 ro : « Et en
la grande salle première s'est dressé groz
tumulte en sorte que les srs scindiques
.sont estes contrains y aller et M. Calvin
aussy pour mecstre l'affere en paex el les
srs predicans ont faict de belles admoni-
tions. » Voir aussi, dans Calvini op.,
t. XII, p. 63.'j, note, une relation de l'in-
cident, consignée dans le registre de la
Compagnie des Pasteurs. Cf. Roget, ouvr.
cité, t. III. p. 21*, u. (Aute des éditeurs.)
348 INTERVENTION DE CALVIN. 15^7
le feu (le la discorde qui couvait sous la cendre depuis plusieurs
jours ne pouvail pas larder à éclater. Calvin et les ministres le
jugèrent, comme bien d'autres, de cette manière, aussi il paraît
par une de ses lettres écrite à Viret', qu'il avait pris des mesures, le
jour précédent, avec ses collègues, pour se trouver à la maison de
ville, afin d'apaiser le tumulte qu'il soupçonnait y devoir arriver,
ce qu'ils firent effectivement.
Ils y vinrent même avant l'heure marquée, parce qu'ils avaient
appris qu'il y avait déjà beaucoup de bruit |)armi les conseillers des
Deux Cents qui attendaient devant la maison de ville. Les cris
confus et horribles poussés de tous côtés (ju'ils y remarquèrent,
auraient épouvanté tout autre ([ue Calvin, cependant, quoiqu'il
eût, parmi ce monde-là, des ennemis des plus déclarés et qu'il y eût
(piantilé d'épées dégainées, il n'hésita pourtant ])oint de percer la
foule et de s'exposer à toute leur fureur. Il leur dit (pi'il prenait Dieu
et les hommes à témoin qu'il était venu présenter son corps à leurs
coups, les conjurant, s'ils voulaient répandre du sang, de com-
mencer par lui. Calvin parlait avec une si grande dignité qu'il
apaisa d'abord considérablement le tumulte, ceux de l'un et de
l'autre |»arti ayant beaucoup relâché de leur ardeur. Enfin, le Deux
Cents étant appelé, il fut comme porté par ces gens-là dans la salle
du Conseil, où il eut encore de nouveaux et de plus rudes assauts à
soutenir. Le tumulte y ayant recommencé avec |)lus de violence, il
eut besoin de toute la force de son génie et de toute sa fermeté
pour ramener un peu les esprits. Il dit, dans la lettre que j'ai citée,
que tout le monde convint que, sans lui, l'on aurait vu, dans la salle
même du Conseil, la scène la plus tragique, et que l'on fut sur le
jioint de s'ég-orger les uns les autres. Après que, par ses plus vives
instances et celles de ses collègues, il eut obtenu de chacun qu'ils
fussent tranquilles et assis, il leur fil un long' et éloquent discours,
lequel fut si pressant ([u'ils en furent tous touchés, à la réserve
d'un très petit nombre (jui, ce|)endant, ne laissèrenl pas d'approu-
ver comme les autres ce (ju'il avait fait. De si horribles confusions,
jointes à tant de contradiclions que Calvin essuyait depuis si long--
' Opéra, t. Xll, ii» 977, 17 déc. Cf. Roget, t. 111, p. 28. (Note des éditeurs.)
l547 RÉCONCILIATION APPARENTE DES PARTIS. .VjJ)
temps, sur le ri'i-IcMiienl des mœurs el la discipline errlésiastirpie,
lui causaieul, malien- sa ferinelé et son courage, de terribles agita-
tions, de sorte qu'il témoigne à son ami Viret, dans la même lettre,
que si Dieu ne lui tend pas la main, il est prêt à succomber el (pi'il
désespère de pouvoir conserver aucun ordre ni niènie aucune
apparence d'église dans Genève.
I.e Conseil des Deux Cents, ramené en quelque manière par
la grave et la forte exhortation de Calvin, établit une conimission
à laquelle il donna ordre de travailler à réunir les citoyens si loi I
aigris les uns contre les autres. Cette commission fut composée des
quatre syndics, du lieutenant, de quelques conseillers, tant du Petit
(pie du Grand Conseil, et des ministres. Elle résolut d'abord de
faire une publication par la ville, portant défenses très expresses
d'exciter aucun tumulte ', ensuite elle Ht appeler Ami Perrin et lui
demanda s'il n'avait j)oint de haine et d'animosité contre aucun du
Conseil, de même que contre les ministres Calvin et Abel Poupin;
à (pioi Perrin répon<lit tpi'il ne se plaignait de personne, ([u'il ne
voulait de mal à personne, comme il croyait aussi de n'avoir donné
sujet à qui que ce soit d'être mécontent de lui. Ensuite, Calvin lui
fit une forte exhorlatiou et ils se touchèrent la main. L'on réconcilia
aussi le même Perrin avec (juelques autres, et en particulier avec
Pierre Bonna, de sorte qu'il semblait, du moins au dehors, que les
esprits se rapprochaient, quoique Calvin n'en jugeât pas de la
sorte, comme il paraît par une lettre qu'il écrivit à Farel dans ce
temps-là', dans laquelle il lui marque (ju'il n'a encore fait que très
peu de progrès dans la réunion qu'il avait entreprise de faire des
citoyens divisés les uns contre les autres, et (ju'il remarque avec
douleur qu'il parle à des sourds et à des gens dont la dépravation
est si grande el, si invétérée qu'elle est absolument incurable.
Cependant ce grand homme ne se rebuta pas : je trouve dans
les registres ' qu'à l'occasion de la Cène de Noël, il se présenta
en Conseil pour prier le magistrat de prendre de plus fortes
mesures qu'il n'avait encore prises pour le retour de la paix et
' R. r... vol. 42, f» 374 vo. » R. C. vol. 4-2, I» :iHO i" (22 il.'c).
» Opevn. t. XII. Il" 983. 2S déi-. I3'i7.
{\ole ths édUeiirs.)
35o DÉCOURAGEMENT DE CALVIN. 1 548
qu'il proposa ni^'iTie le rélahlissenient de Perrin dans sa cliarg-e
de conseiller, connue le moyen le plus sur pour y parvenir et
assoupir toutes les haines', et j)Our mettre la dernière main à ce
grand ouvrag-e, il pria ses anciens collègues et ses meilleurs amis,
Farel et Viret, de venir à Genève pour lui aider à y réussir.
C'est ce ({ui parait par une lettre (ju'il écrivit au premier, le
28 décembre', dans laquelle il verse dans son sein la tristesse et
l'abattement où le jettent les contradictions et les combats aux(juels
il a été exposé depuis si long-temps, ce ipii lui ferait souhaiter
d'avoir connue une mission particulière de Dieu — s'il est permis,
dit-il, (le former de semblables désirs — pour soutenir d'aussi rudes
épreuves avec le courage et la fermeté nécessaires \ Il se plaint
aussi, pour le dire en passant, dans la même lettre, de ce que quel-
ques-uns avaient trouvé mauvais (ju'il eût marqué trop de sévérité
et d'aigreur dans tonte cette affaire, et qu'on avait prévenu en
quelque manière, à cet égard, Viret contre lui, ce cpii lui donnait
du chagrin et lui faisait souhaiter de les voir bientôt l'un et l'autre
à Genève, pour juger par eux-mêmes de la vérité et pour concourir
avec lui à la réunion des membres de la République. Farel et
Viret ne manquèrent pas d'accorder à Calvin ce qu'il souhaitait
d'eux : ils arrivèrent au commencement de l'année suivante à
Genève ; ils eurent aussitôt audience et du Petit et du Grand
Conseil ; ils firent à l'un et à l'autre corps de fortes exhortations
' Le registre ne dit pns précisément laissé en prison; Halvin sentit que ses ad-,
que la proposition de rétablir Perrin dans versaires l'emportaient et qu'il lui fallait
sa charge de conseiller soit venue du ré- compter avec eux. Il se prêta donc, avec
formateur : « M. Calvin et Me Abel, mi- un empressement calculé, à la conclusion
nistres, lesqueulx avecque grandes re- d'une paix plâtrée, remettant sa revanche
monstrances ont prier suyvre à fere quel- à des temps plus favorables; on sait com-
que bon accord par ensemble actendu que ment il la prit en 1555. {Note des éditeurs.)
la s'e cène ce doybd célébrer dymencbe ^ Opéra, t. XII, n» 983.
prochain, jour de Noël. Ordonné que l'on ' Les éditeurs strasbourgeois des
advise tout premièrement d'appuincterlesd. Opéra (t. XII, n" 982, note 1) font remar-
ininistres et le s'' Amyed Perrin et qui se- quer avec raison que les difficultés dont
royt bon de le reconsilie et retourne en se |ilaint le réformateur et les agitations
Conseil pour éviter toutes hayennes et dont souffrait l'église genevoise avaient
rancunes. » Il se peut fort bien toutefois pour cause principale l'imprudence avec
que (lalvin ait jugé prudent de prendre laquelle il compromettait la religion dans
l'initiative de cette demande: Perrin venait les rivalités des partis politiques. (iVofe des
alors d'être libéré, faiulis que Mnigref était éditeurs.)
l548 PERRIN SE JISTIFIE DEVANT I.E DEUX CENTS. 35 r
à la crainte de Dieu et. ;i la lécoiicilialioii îles esprits ; surtout ils
conjurèrent les conseillers de se r(''iiiiii- les uns avec les autres et
avec les ministres, et (|iie l'on vil siirci'der aux violmles haines
qui avaient divisé les citoyens un amour et une charité tels qu'il
convenait à un peuple (|ue Dieu avait honoré de sa connaissance
et auquel il avait tait part des plus pures lumières de son Evani-ile,
sans quoi il était fort à craindre que Dieu cessât de ré|)andre sur
l'Etat ses plus précieuses bénédictions, comme il avait fait jus-
qu'alors'. Ces remontrances firent quelque impression pour riicnre
sur les esprits, mais elles ne corrigèrent pas le cœur de la plu|)arl,
comme nous le verrons dans la suite.
Calvin, comme nous venons de le voir, avait proposé le réta-
blissement de Perrin au mois de décembre ; le Conseil n'avait pas
eu encore le temps de réfléchir là-dessus. Au commencement de
janvier, la question fut mise sur le lai)is et, après avoir été long-
temps débattue, l'on demeura à ce qui avait été fait', mais quelques
jours après, Perrin ayant demandé d'avoir audience en Conseil des
Deux Cents pour s'y justifier et l'ayant obtenu, il y fît un discours
véhément dans lequel il représenta que le Conseil pouvant avoir été
informé de sa conduite d'une manière contraire à la vérité', il était
bien aise de lui faire le récit au juste de ce (pii s'était passé. Ensuite
il fît beaucoup valoir les services qu'il avait rendus depuis long-
temps à la République et, en particulier, ce qu'il avait fait en dernier
lieu pour obtenir l'exemption de la traite foraine des marchandises,
soutenant que dans tout le cours de sa négociation, il n'avait rien
dit ni rien fait contre l'honneur de sa patrie, et que même, ce qu'on
lui inqjutait d'avoir fait touchant les chevau-légers n'était pas con-
forme à la vérité; que, malgré les services qu'il avait rendus, il
avait eu le malheur d'essuyer à son retour une prison de onze
semaines au sujet de quelques paroles trop vives et ti'op emportées
qu'il avait proférées en Conseil, de quoi il était fâché, promettant
d'avoir dans la suite plus de modération et priant le Conseil des
Deux Cents d'oublier ce ([ui s'était passé, de le mettre au rang des
' H. (",.. vol. 'lâ. |o -.m \'o (it jaiiv.l. 2 //„■,/ (o .{94 yo ^'^ jaiu.
4(11 !•' ((jmseil des Deux Oiils, Kl j^uiv.).
352 RÉTABLISSEMENT DE PERRIN DANS LE CONSEIL. 1 548
honnotes gens el de le tenir pour un citoyen zélé pour le bien de sa
patrie et en état de lui rendre de bons services'.
Perrin avait une forte cabale en Deux Cents, comme il paraît
assez par tout ce que nous avons dit ci-devant, et une grande
partie des honnêtes gens, qui sentaient qu'il aurait été du bien
public qu'un esprit d'un tel caractère eût été éloigné pour jamais
des emplois, étant cependant persuadés que dans la situation où
étaient les affaires, son parti ne cesserait de brouiller tant que
l'arrêt rendu contre lui, qui le réduisait à l'état de personne privée,
subsisterait — ce qui était aussi le sentiment de Calvin — crurent
qu'ils devaient de deux maux choisir le moindre, ce qui fît que Perrin
fut assez heureux pour obtenir du Conseil des Deux Cents son réta-
Ijlissement dans la charge de conseiller, et afin que l'atlaire des
chevau-légers fût à jamais éteinte, on le libéra, en même temps, de
l'obligation où le mettait sa sentence de conq^araître en Conseil
toutes fois cl (plantes, et de la caution de mille éciis à quoi il
avait ('té' condamné, tant pour assurer sa soumission de se repré-
senter que l'eni^agement où il s'était mis de n'offenser ni attaquer
personne'. Ensuite les conseillers qui avaient été dans de différens
partis se réconcilièrent : Perrin lui-même fil sa paix avec Lambert
(pii avait fait la fonction de procmeur général dans son affaire,
après avoir en la hardiesse de porter des plaintes contre lui, de ce
qu'il avait dit aux prisons, pendant le cours du procès, que Perrin
n'était pashomuR^ de bien; sur (|uoi Landx'rt lui réjiondil qu'il était
taché de ce qui s'était passé, fpi'il n'avait rien fait que par ordre
du Conseil des Deux Cents et (|u'il déclarait qu'il tenait Peirin
pour un biave homme, déclaration que Perrin se fit donner par
écrit '.
Dans ce même temps, les Bernois avaient donné avis à leurs
alliés de Cenève que le bruit courait (jue l'empereur en voulait à la
République et (pi'il faisait de grands préparatifs pour rétablir le
duc de Savoie dans ses états'. Cet avis fut confirmé par la France,
' H. C. vol. W, |o 'i1(»\o (i:i jniiv.). ' Ihid.. fo 'tâO ro (Il février).
» llnil.. r» Wl V, 'ttl V". \lhid.. fo :i91 (2 jariv.).
I.)/|8 \Ol NKLLKS ATlAOlliS COMKl': l.i;s .MI.MS lUKS. .'i't.'i
le sieur rie Lavaux, ambassadeiii- du roi en Suisse', avant eu ordre
de sou maître d'exhorter le magistral, en passant par (îenève,
d'être sur ses g-ardes, d'entretenir autant qu'il pourrait l'union entre
les citoyens, de demeurer attaché et uni plus quo jamais au Corps
helvétique, assurant que le roi était dans la Ferme résolution de
défendre la Ville de tout son pouvoir. Ces avis tirent redoubler d(>
vigilance le Conseil sur ce qui regardait la i^arde de la ville. L'on
remercia l'ambassadeur du roi et ou lui lit toutes les civilités possi-
bles '.
Nous avons vu, dans les années précédentes, avec quel zèle et
quelle fermeté Calvin travailla à réprimer dans Genève la débauche
et le libertinage; le cœur de la plupart était trop gâté pour qu'il y
eût lieu de se flatter que ce g-raud homme pût venii- si tôt à bout de
son dessein et qu'il n'eût, dans la suite, plus de contradictions à
essuyer de la part des vicieux. Une ville pleine de gens débordés,
telle qu'était Genève du temps de la Réformation et qui a contracté
l'habitude de la débauche pendant une suite de plusieurs années, ne
s'épure pas tout d'un coup, et la conversion n'est pas l'ouvrage
d'un petit nombre d'années. Aussi il s'en fallait de beaucoup que
Calvin, dans ce temps-ci, eût obtenu de son église ce qu'il souhai-
tait par rapport au règlement des mœurs ; au contraire, l'on peut
dire que le rétablissement de Perriu, qui favorisait extrêmement
les débauchés, ne fit que rendre ceux-ci plus entreprenans et plus
incorrigibles. Le 5 mars', l'on trouva dans les rues des placards
affichés contre les ministres ; je n'ai pas pu trouver ce qu'ils conte-
naient, mais il paraît, par les registres, que (juelques jours après
on les accusait d'avoir prêché que le magistrat ne rendait aucune
justice et que les libertins faisaient grand bruit de cela par la ville
' Il était simplement cliargé d'une le mentionnent à plusieurs reprises. (Note
mission spéciale auprès des Cantons: cf. des éditeurs.)
Eidg. Abschiede, t. IV, 1 d, n» 906, i : » R. C, vol. 42, f» 403 (11 janv.j.
l'ambassadeur ordinaire était encore à cette » Plus exactement le 2 mars, R. C,
époque Dangerant de Boisrigault (ibid., vol. 4.'î, fo 31 vo ; ces placards avaient été
p. 893, x). Xous ne trouvons pas le nr.iu apposés par Pierre, fils île Claude Savoye,
de M. de Lavaux dans \' Inventaire som- l'ancien maître de la Monnaie. Savoye s'en
maire, publié par M. Rott. mais les Ab- tira avec une forte censure, ifcid, fo .32 vo.
schiede, qui lui donnent le titre de cham- 5 mars. (Note des éditeurs.)
bellan du roi (t. IV, Id p. 97G, lit. p).
ii54 REiVIONTRANflES IJl CÔNSKIL A[;X MINISTRES. iB^S
et tâchaient d'animer le Conseil contre eux, ce qui les obligea à se
présenter devant le magistrat pour se justifier et pour le prier de
leur déclarer leurs accusateurs. Il se trouva qu'ils n'avaient pas
publié que le Conseil ne leur fît aucune justice, mais seulement
qu'ils avaient dit en chaire que l'on ne punissait point les luxurieux
d'une manière proportionnée à la vie scandaleuse cpi'ils menaient,
et ([ue même il y avait bien des débauchés de ce caractère aux-
quels l'on n'inflig-eait aucun châtiment. Le Conseil ne laissa pas
de désapprouver leur conduite et de leur ordonner, lorsqu'ils
apprendraient qu'il se commettrait des crimes de cette nature ou
quelque autre excès que ce fût, ils eussent avant toute chose à le
révéler au magistrat, sans le publier en chaire, à cause du scandale
que des censures de cette nature pouvaient causer parmi les audi-
teurs, tant de la ville qu'étrang-ers ' .
Ces reproches du magistral aux ministres et les censures de
ceux-ci n'em|)èchèrent pas les ministres de contimier à prêcher
contre les débauchés, et les libertins de mener une vie scandaleuse.
Ceux-ci se moquaient du Consistoire et le mag'istrat ne les punis-
sait point, quelques plaintes que ce corps portât contre eux. Aussi
Calvin fit beaucoup de bruit en chaire, le 20 mai, d'une tolérance
si contraire à l'esprit de l'Evangile, ce qui donna lieu au Conseil de
le citer pour le censurer de cette conduite ' ; mais il n'en fit dans la
suite ni plus ni moins. Au bout de quelques semaines, prêchant un
dimanche à S -Pierre, il parla avec sa vivacité ordinaire contre
l'impunité de quantité de désordres, et, le même jour, le ministre
qui prêchait à S'-Gervais, animé du même esprit que Calvin, cria
beaucoup contre la jeunesse de Genève et dit qu'elle n'avait d'autre
vue que de renverser la religion et de chasser les ministres. Le
Conseil fit appeler Calvin et celui qui avait prêché à S'-Gervais, et
fil à l'un el à l'autre de fortes exhortations de ne pas parler dans
les chaires de cette manière, mais d'avertir avant toutes choses le
magistrat des désordres qu'ils apercevraient, el de ne se plaindre
en public que lorsque l'on aurait refusé de remédier aux abus'.
' R. (',.. vol. 4H. fo 4.^i !■" (Il) mais). » Ibid.. f» i:il i" (It iiiillel).
- Ibid.. l'o 9'i \o (21 luaii.
ir)'|(S AFFAIUK DKS ri)IKI'(M\lS C.IIOISKS. .^.).)
Je li'oiiNC tiaiis lo reg'istrc i|Mr l;i |iriiici|)nlr' occasion du lniiil
(ju'avaieni t'ait les ministres ctail ccilaiiics croix (|ii(' plusieurs
avaietil tiiises sur leurs habits, uon poui- taiiT croire (lu'ijs ajiprou-
vasseiil les superstitions du papisme, mais pour porter, disaient-
ils, la niar([ue par laquelle les Suisses avaient accoutumé de se dis-
tinguer lorsqu'ils allaient à la guerre, (lalvin dil ipTil s'était plaint
de cela parce que de semblables marques, porti'es par (piehpies-uns
des citoyens et non par d'autres, étaient de dangereuse consé-
{|uence et qu'il pouvait se former par là des partis dans l'Eltat,
comme on en avait fait la fâcheuse expérience dans l'atlaire des
niammelus et des eidgnots '.
II semble, par ce que nous venons de dire, ([ue l'affaire de ces
croix était purement politicpie et (pic (Calvin, par conséquent,
n'avait aucun droit de s'en mêler', mais je trouve la chose racontée
d'une manière un peu différente dans Roset. Cet auteur dit ' que
c'était la cabale libertine qui avait mis ces croix sur les habits pour
se distinguer des autres, et comme elle était la marque de ceux que
l'on appelait eidgnots, ils voulaient par là insimier malicieusement
que ceux qui ne la portaient pas étaient mammelus et exciter ainsi
la haine publique contre ceux dont la vie était bien réglée et, en
même temps, contre les ministres. Roset ajoute (jue l'intention de
ces gens-là, qui avaient Perrin et quelques autres conseillers à leur
tête *, et qui avaient pris les ministres à partie, ayant été découverte,
le Conseil en usa d'une manière plus douce avec Calvin et ses
collègues et que l'on commença de parler d'accommoder le procès
intenté, ce qui fut effectivement fait, le Conseil ayant prononcé
que les ministres n'avaient fait ([ue leur devoir. On les exhorta .seu-
' R. C. vol. 43, f» 137 (Iti juillet). porté par les Suisses, Calvin jugea l'occa-
— Voir, sur cette affaire des croisades. .sion favorable pour les accuser tle vouloir
Etoget, ouvr. cité. t. III. pp. 36 et suiv. semer la division entre les citoyens. Cf.
{Note des éditeurs.) à ce sujet, ses lettres à Farel et à Viret,
^ Il n'en avait aucun, eu effet, mais Opéra, t. XIII. ii" lOili et I04S. (Note des
il reprenait ainsi, avec cette invincible lé- éditeurs.)
nacité qui était dans son caractère, la lutte ^ Ouvr. cité, liv. V, chap. 19. p. 326.
jusqu'alors infructueuse i|u'il avait engagée * C'étaient, entre autres, les conseil-
contre ses adversaires. Perrin et ses adhé lers François B'guin et Huihiod Du Mul-
rens ayant, pour témoigner de leur alta- lard; cf. R. C, vol. 43. fo 132 v». Kljuil-
chement aux Cantons, arboré l'insigne ]pI. (Note des éditeurs. t
356
r.ËTTRË DE CALVIN A ViRET.
i548
lemenl à paraître moins échauffés (jiiaiid ils parleraient, du magis-
trat dans leurs sermons, et qu'ils se contentassent d'avertir le Con-
seil en particulier- des défauts qu'ils remarqueraient, soit dans le
corps, soit dans les nu^mbres qui le composaient, ce qui n'étant
pas du goût (le Calvin, il dit qu'ils étaient résolus, lui et ses collè-
gues, de demander leui- congé si l'on ne leur laissait pas exercer
leur ministère en liberté, qu'il n'était pas d'humeur de se faire des
procès avec tous les particuliers, des mœurs déréglées desquels on
voulait qu'il se plaignît avant toutes choses au magistrat, qu'il
n'avait dans le fond repris en chaire que des gens dont la vie liber-
tine était d'une notoriété publique, et qu'enfin, il voulait se confor-
mer avec exactitude à ce qui était écrit : « Va et annonce ma parole
à mon peuple ; va en la maison du roi ' . »
Peu de temps après, les libertins continuant de vivre d'une
manière scandaleuse, Calvin, dans une lettre qu'il écrivit à Viret,
lui en témoigna naturellement sa pensée'. Je trouve dans Ro-
' R. C, vol. M, f» i:i7 (16 juilL);
Roset, ouvr. cité, liv. V, cliap. 19, p. 328.
— dette question du droit des ministres
de censurer en chaire les actes publics des
magistrats fut très controversée à Genève
pendant le XVI« siècle. Après le triomplie
de Calvin en loSo et tant qu'il vécut, elle
parut tranchée en faveur du corps pasto-
ral, mais lorsque l'imposante personnalité
ilu réformateur eut disparu, le Conseil re-
prit énergiquement la thèse de ses prédé-
cesseurs de 1348, à savoir que, si les minis-
tres croyaient apercevoir quehjue infrac-
tion aux édits ou des abus ilans le gouver-
nement, ils devaient tout d'abord nantir
de leurs plaintes les magistrats en parti-
culier et ne les rendre publiques que si
l'on refusait de remédier aux abus consta-
tés. Ce fut là, comme on le verra dans la
suite, un sujet d'assez graves dissentiments
entre les ministres et le Conseil, devenu
d'année en année plus affermi dans le
sentiment des prérogatives du pouvoir
civil. (Note des éditeurs.)
^ Il s'agit d'une lettre écrite, non pas
au moment oii eut lieu l'incident, mais le
12 février 1345 {Opéra, t. Xll, n» 613). Le
témoignage de Calvin lui-même est formel
à cet égard. En écrivant à Viret et à Farel
au sujet de cette affaire, il cite textuelle-
ment l'un des principaux passages de la
lettre incriminée, celui où, parlant des
syndics nouvellement créés et parmi les-
i|uels se trouvait Ami Perrin, il ajoutait :
« Je ne sais ce qu'il faut attendre d'eu.K,
car sous le couvert du Christ, ils préten--
dent régner sans Christ » (ouvr. cité,
t. XIII, no 1039 et 1078). Roget (III, 63,
note) pense que d'autres lettres plus ré-
centes avaient dû être aussi portées k la
connaissance des adversaires de Calvin,
certaines réponses de ce dernier ne se rap-
portant pas â la lettre de 1343. Cette as-
sertion ne nous paraît pas fondée. Tout ce
que les Irégistres du Conseil relatent au sujet
de cette affaire et des réponses du réforma-
teur se rapporte au contraire exactement à
la lettre en question. Le passage sur lequel
Roget se base est le suivant : Calvin dé-
clare que l'on a mal translaté le texte latin
de sa lettre « comme il veutt remonstreren
plussieurs passaiges. mesme comme David
us
i;)^
VIKKT SK l'RKSKMK IJKVANT I.K CO.NSKII,.
3^
s<'t. ' (jii'il iiian|iiait à son ami qu'il avail hcaucouptlf peine à résislci-
à l'hypocrisie el au vice, el ([ue les débauchés voulaient èl.re les
maîtres et vivre à leur fantaisie, sans se mettre en peine de ce (|ue
prescrit la loi de Dieu, et l'on peut conclure des registres publics
qu'il censurait la conduite de plusieurs particuliers et (ju'il réduisait
les hoiuiètes g'ens à un 1res [)étit nombre. Cette lettre ayant ('li'
interceptée' et étant tombée entre les mains du magistral, le (Conseil
fit venir Calvin devant lui |)oni' lui faire rendre raison de ce pro-
cédé. Il n'eut pas beaucoup de peine à se justifier ', rien n'étant plus
pid)iic que les désordres qui régnaient dans Genève et que l'obsti-
nation des débauchés, sur l'esprit desquels tant de censures
et d'exhortations que les ministres leur avaient faites depuis si
long-temps n'avaient produit aucun effet. Le Conseil ne fut pas mé-
content seulement de Calvin, mais aussi de Viret, à qui la lettre
était adressée. Viret vint d'abord à Genève pour se justifier et pour
fnst legier list faire les monstres au peuple
el pour ce moyen voullut faire des tailles
parquoy fust ilict par le proptieste qui vi-
voit sans Dieu • (R. ('... vol. 4:î, f" 200 vo).
Dans son alioniinaljle rédaction, le secré-
traire transcrit cette allusion au roi David
comme un exemple donné par Calvin >nt
Conseil pour expliquer le sens du reproche
adressé dans sa lettre à quelques-uns des
magistrats de vouloir vivre sans Christ,
puisque de grands serviteurs de Dieu
avaient été repris de la même façon par
les prophètes, et non pas comme consti-
tuant l'un des passages de cette lettre. Par-
tout ailleurs, le texte du registre et par-
ticulièrement l'interrogatoire de Calvin,
en date du 18 octobre, se rapportent de la
manière la plus précise à la lettre de loio ;
on y retrouve de même le mot allecti
(élus), que les magistrats, peu ferrés sur le
latin, avaient trouvé désobligeant pour les
conseillers auxquels il s'appliquait (R. C,
vol. 43, f» 206 \o). Il nest d'ailleurs ja-
mais question que d'une seule lettre dans
tout le cours du débat. {Nute des éditeurs.)
' Ouvr. cité, liv. V, chap. 20, p. 328.
'■' Elle avait été soustraite à Virel,
avec d'autres, par un serviteur de celui-ci
(Calcini op., n» 107.5) et était tombée en-
tre les mains d'un nommé Louis Mercier,
habitant à Lausanne, qui en voulait à Vi-
ret {ibid., no 10.30 et 1041). D'après Calvin
{ibid., n" 10.Ï9), cette pièce compromet-
tante serait arrivée à Genève par l'entre-
mise du sieur de Oans, parent de Perrin.
(Note des édite ur.s. i
' (]e n'est pas aisément, au contraire,
qu'il réussit à (larer le coup que lui avaient
habilement porté ses adversaires. Au début
de l'incident, il se montre, dans une lettre
à Farel du 8 sept. (Opéra, t. XIII, n" 107o),
assez rassuré sur les conséquences, mais
dés le 20 (n» 1098), il appelle Viret à son
aide, et l'atraire ne s' arrangeant pas, il dut
encore prier Farel de venir plaider sa
cause devant le Conseil. Il .soutint d'abord
qu'il s'agissait d'une lettre falsifiée, puis,
ayant dû en reconnaître l'authenticité, il
prétendit que la traduction faite par Trol-
liel était inexacte (R. C, vol. 43, f» 194 ro,
200 v"). L'interrogatoire en règle qu'il su-
bit le 18 octobre {ibid., f» 221 r») paraît
lui avoir été une mortification particuliè-
rement sensible. (Note des éditeurs.)
iioH lAHlJL VIIC.NT A (iE.NÈVE. I â/jS
éclaircii' le fait, el prier le Conseil de lui rendre la lettre, ce qu'on
ne voulut pas lui accorder, ce qui fit qu'il s'en retourna mécontent'.
Farel, ayant appris ce qui se passait, vint ensuite à Genève pour
soutenir ses anciens collègues, vivement pressés alors par la faction
libertine. Il parut en Conseil ordinaire, le iT) octobre, où il repré-
senta combien ils avaient été tous trois, et él aient encore attachés
aux intérêts de la Ville, priant le Conseil d'avoir pour \ iret la
même estime et la même consid(''ration qu'il avait eues auparavant,
de reg-arder aussi Calvin du même œil qu'il avait fait jusqu'alors
et d'avoir toujoiu's pour lui les égards dus à un homme d'un mérite
autant sublime, n'y en ayant aucun sur la terre (jui combattît
l'antechrist avec une aussi grande efficace de Jésus-Christ. Qu'il
voyait avec douleur (|ue l'on n'eût pas, pom- ce serviteur de Dieu,
la iléférence que l'on devait, puisque bien des gens se moquaient
de lui et qu'il y en avait même qui lui donnaient de grandes mar-
ques de mépris, jus(]u'à lui tirer la langue; qu'il était aussi fâché
d'apprendre qu'il y eût des libertins qui se moquaient de la religion
dans les cabarets, à (pioi il ])iiait le magistrat de mettre ordre'.
Il paraît encore par les registres que, dans la lettre dont nous
venons de parler, Calvin ne s'y exprimait pas seulement d'une ma-
nière générale, mais qu'il nommait divers particuliers dont il blâ-
mait la conduite en termes extrêmement vifs, ce qui porta le Con-
seil, nonobstant tout ce (pie Farel avait dit, à le citer une seconde
fois'. Il fut interrog-é sur tous les articles de la lettre, lesquels le
reg'islre ne spécifie point, non plus que les réponses qu'il y fit '. On
' R. C, vol. 43, f» 205 v. 206 v», soumettre d'abord au Conseit, suivant les
207 (28 sept. -2 oct.). ordonnances.
^ Ibid., fo 217. 2" Sur la part qu'il avait prise aux
' Ibid., fo 220 r° (Iti ocL). plaintes formulées, en février^lSiS, par le
* Gautier n'a sans doute pas connu la trésorier Corne devant le Conseil Général
pièce conservée aux .\rchives de Genève (voir ci-après, p. 3.59, note 1).
(Procès criminels, n» 453) et publiée dans 3» Pourquoi il avait écrit qu'il lui
les Calvini op.. Annales, p. 440; elle con- fallait lutter dans les ténèbres contre l'hy-
tient précisément le procès-verbal de l'in- pocrisie.
terrogatoire de Calvin. On lui demanda 4° Pourquoi il avait dit, en parlant
des explications touchant quatre passages des nouveaux syndics et conseillers, que
de sa lettre : sous le couvert de Clirist, ils voulaient ré-
1» Sur un écrit de Farel qu'il avait guer sans Clirist. {Note des éditeurs.)
remis a l'imprimeur Jean Girard, sans le
lôl^S INTERROGATOIKK DK CALVIN. ."i.'t)
voil spiilciiiciil (jnVlle avait t'-lr ('■ci-ile à la persuasion du lieutenant
Aniblani C;oruo,tluquel Calvin louait beaucoup la probité '. Le Con-
seil, après l'avoir ouï dans ses défenses, ne laissa pas de blâmer sa
eonduile et de l'exhorter à penser mieux une autre fois à ce (ju il
écrirait, sans pourtant pousser plus avant la procédure, el par rap-
|)ort au lieutenant (^nrne, il fut arr'èté (ju'il serait oblii^é de ré-
pondre sur cette affaire toutes les fois qu'il serait demandé, que
l'on rendrait à Viret rori!j;inal de la lettre, de lacpielle on retiendrait
une copie, et (|u'eutin, le Conseil s'assemblerait avec les ministres
pour travailler à réconcilier à rÉi^lise ceux (pii avaient été éloignés
de la sainte Clène et d'autres (jui vivaient mal ensemble'. Farel, qui
fui présent à tout ceci, fui taché (pie l'on eût fait répondre Calvin. Il
reprocha au Conseil d'avoir eu peu d'égards pour le caractère et le
mérite de ce grand homme, qui était si distingué que l'on jwuvait
dire qu'il n'y avait personne qui l'égalât en savoir ; qu'il ne fallait
pas être si délicat sur ce qu'il pouvait avoir dit, puis(pril avait
repris avec beaucoup de liberté les plus grands hommes, tels
qu'étaient Luther, Melanchthou el plusieurs autres, et (jue l'on ne
devait pas si facilement ajouter foi à ce (prun las de gens de néant,
piliers de cabarets, pouvaient dire contre un homme d'une aussi
grande réputation, priant le Conseil de remédier à tant de désor-
dres que l'on voyait, à la honte de la religion, régner d'une manière
si scandaleuse dans la ville ".
Le véhément discours de Farel ne fut [)oint mal pris du Con-
seil. On le remercia et on le régala nu^me, mais l'on profita très peu
de tout ce qu'il put dire. IJeux mois après, Calvin fit des plaintes au
' C'est t)ien en effet ce que semble le secret Je la maison de ville. Comme ils
dire la rédaction informe du secrétaire du soupçonnent que je n'ai pas été étranger à
Conseil (vol. i:i, f» 2"21 r»), mais c'est In chose, je vois à quel point ils l'ont prise
précisément du contraire qu'il s'agit. On a en mauvaise part, bien qu'ils n'osent ma-
vuptus haut (p. i:îl) qu'Amblard Corne, nifester publiquement leur colère contre
alors trésorier et tort dévoué a Calvin, moi. » Corne était donc accusé d'avoir ré-
s'était plaint, en février iSio, au Conseil vêlé les secrets du Conseil à l'instigation
Général, du désordre et des abus qui ré- de Calvin; cf. R. G., vol. 43, f» 207 vo.
gnaient dans fadmaiistration. Dans la (Note des éditeurs.)
lettresaisie, Calvin faisait part de l'incident ^ Ibid., i" 221 i- (18 oct.).
à Viret et ajoutait : . Corne a porté devant ' Ibid., f» 221 v».
le peuple des faits jusqu'alors cachés dans
b
'M)0 KÉf;ON(;iLIATIOi\ APPARENTE »E <;ALVIiN ET DE PERRIN. 1 5^8
Conseil des insultes et des railleries qu'il essuyait tous les jours de
la pari des libertins, y en ayant qui l'appelaient Caïn et d'autres
qui avaient mis à leurs chiens le nom de Calvin. Il ajouta que plu-
sieurs, à cause de lui, ne voulaient point communier, (juoi([u'il
ne leur eût donné aucun sujet d'en user ainsi, entre lesquels était
Ami Perrin, désordres auxquels il priait le Conseil d'apporter des
remèdes efficaces. Le Conseil répondit qu'il ferait informer des
injures dont il se [ilaignait pour châtier ceux qui se trouveraient
coupaljles, et i|u'au reste, il travaillerait à réconcilier Perrin avec
lui' . Quelques jours après, le (conseil ordonna à Perrin de déclarer
les causes pour lescpielles il s'ahstenait de la sainte (^ène, à quoi il
répondit qu'il ne voulait de mal à personne, mais qu'il lui semblait
qu'on le blâmait sans sujet quand on disait qu'il ne tenait qu'à lui
que les citoyens ne fussent de bonne intelligence les uns avec les
autres, ce qui n'était point conforme à la vérité puisqu'il n'avait
ofl'ensé ni calomnié personne, ni contrevenu aux édits ; qu'il priait
le Conseil de le laisser vivre en paix ; que s'il s'abstenait de la Gène,
c'était son affaire et que sa conscience en serait charg-ée ; que
quand il serait en état de la recevoir, il la recevrait. Sur quoi, le
Conseil l'exliortant de plus fort à déclarer les causes qui le fai-
saient éloigner de la conununion et à déclarer qui étaient ceux
contre qui il conservait de l'aigreur, afin que l'on y pourvût, se
rendant enfin, il répondit qu'il ne voulait de mal à personne, qu'il
pardonnait à ceux qui lui avaient fait tort et qu'il espérait commu-
nier à la Cène de Noël, (jui n'était pas éloignée.
Ensuite le Conseil, content de ces marques de récipiscence
(jue donnait Perrin, ordonna que chacun levât les mains en haut,
prenant Dieu à témoin (ju'il voulait se réconcilier de bonne foi avec
ceux avec qui il avait eu quelque difficulté, et pour achever de
mettre toute haine et toute rancune sous les pieds, l'on résolut que
le jour même, le Conseil et les ministres souperaient ensemble à la
maison de ville'.
' K. (j., vol. 43, fo 265 1-0 (14 déc). ce ijue le réformateur peusail de cette paix
^ Ibid., fo 267 vo (18 déc). — La fardée et quels sentiments il y apportait.
lettre écrite, le même jour, par Calvin à (Note desMiteurs.)
Viret (Op., t. XIII, n» 1109) montre assez
I.Ï/|S SK.NTIMKNTS r)K (;aI>VIN A CK SliJKT. ."'•(il
PeM fie jours avanl, que ceci se passai, (lalvin, dans une lellre
qu'il écrivil à FarcP, lui iuar(|ue (jue les choses ('■laieiUdausCiienève
dans une e.xtrèuie confusion; (|ue la ()liq)arl avaienlla làclielé de
se soumettre, avec une bassesse d'àme inouïe, à ce qui plaisait à un
seul homme — il voulait parler de Pcrriu. — (Jiie l'on anrail Ions
les jours des occasions de secouer le joug- qu'il voulait imposer aux
autres, mais que l'on y faisait si peu d'attention que l'on dirait
qu'il n'y avait personne (pii ne voulût, de i>aieté de co'ur, |)erdre sa
liberté. Que chacun ne pensant qu'à soi et à sou intérêt particulier,
l'on ne voyait qui que ce soit qui voulût se mettre à la brèche pour
résister à la tyrannie. Que parmi ces désordres, les ministres pour-
raient vivre sans incjuiétude et sans avoir de dispute avec personne
s'ils ne voulaient dire mot, mais que voyant les choses qui se pas-
saient, (]ui méritaient d'aussi fortes censures qu'aucun des plus
g-rands excès qui se pussent commettre dans les villes les plus d*'-
bauchées, ils ne pouvaient; que pourtant, pendant qu'il fait tous ses
efforts pour retenir le peuple dans son devoir, il était en garde
contre lui-même pour ne pas passer dans ses censures les bornes
que lui j)rescrivaient l'équité et la douceur chrétiennes. Qu'il crai-
gnait que les choses ne vinssent dans peu à cpielque éclat fâcheux,
mais qu'il espérait se conduire, quoiqu'il arrivât, avec une modé-
ration et une condescendance qui ne pourraient être blâmées de
personne.
Il paraît, par ce que dit Calvin dans cette lettre, que Perrin
était plus en crédit et plus craint dans Genève qu'il ne l'avait
jamais été. Effectivement, il avait eu assez d'amis pour rentrer en
possession de tous les emplois qu'il avait avant qu'il fût mis en
prison. Nous avons vu comment, au commencement de cette année,
on le rétablit dans la charg-e de conseiller '. Quelques mois après,
ses amis parlèrent de lui rendre celle de capitaine g-énéral : ils com-
mencèrent par dire que l'on serait extrêmement embarrassé dans
Genève si l'on était assez malheureux pour avoir la guerre, que
l'on ne saurait à qui obéir, n'y ayant personne à qui les Conseils
eussent donné la commission de commander depuis que la charge
' Opéra, t. Xlll. no 1107 (12 déc). « P. 332.
36a PERRiN rétabu dans la charge de capitaine générai.. i548
de capitaine général avait été abrog-ée. Ces discours n'avaient pas
seulement été tenus dans la ville, la même chose tut dite dans le
(Jonseil des Deux Cents, le 21 août. Sur quoi, Perrin, (jui était
présent, dit qu'il avait été établi capitaine général par le Petit, le
Grand et le Général Conseil, et qu'il ne se regardait point comme
déposé de cet emploi puisqu'il n'avait rien l'ail (pii le rendît digne
d'un tel déshonneur, ajoutant i\ue si (piehpi'un le voulait charger
de malversation contre la Ville, il n'avait qu'à le dire et qu'il était
prêt à répondre. Quoique Perrin parlât avec une certaine hauteur,
pensant sans doute par là intimider toute l'assemblée et obtenir ce
qu'il demandait, la chose n'arriva pourtant pas, eu sorte (pi'il se
vit alors déchu de ses espérances : l'on se contenta de dire ipie,
selon les édits, l'on examinerait la proposition qui était mise sur le
tapis, premièrement en Petit Conseil et ensuite en Deux Cents'.
Le registre ne lait après cela aucune mention de (;ette allàire,
jusqu'au lO novembre, où il est dit qu'Ami Perrin, ayant repré-
senté en Conseil ordinaire (pi'il avait été démis de son emploi de
capitaine g-énéral pendant (pi'il était prisonnier l'année précédente,
sans qu'il eût fait aucune laute, une telle procédure donnait une
g-rande atteinte à son honneur, et connue il avait été rétabli dans
sa charge de conseiller, il priait le Conseil de lui redonner celle de
capitaine général, puisque s'il n'était pas digne de celle-ci, il
n'était pas digne non plus de l'autre, (ju'il était prêt de répondre à
tous ceux qui voudraient le blâmer de (juoi (pie ce fût et (pi'il
priait le Conseil de lui accorder audience en Deux Cents. Il obtint
sa demande, le Conseil le rétablit dans sa charge de capitaine
général et le jour même, le Deux Cents donna son approbation à
cette résolution '.
Tel fut le sort de Perrin. H ne sera pas inutile de joindre à ce
que nous venons de dire ce qu'en rapporte Bonivard% auteur con-
temporain, |)ar où il paraîtra, non seulement avec quelle autorité il
gouvernait, mais aussi (pielles étaient ses mœurs et celles de ses
créatures.
' [{. (^., vol. 43, fo 171 r». ' Ouvr. cité, pp. 90 et suiv.
' Ibld., f" 24.3.
lÔliH I.E (iOlJVUKNK.MK.NT 1)K l>i;i{ltl.\ MdÉ l'AK HOMVAKI). 'MV.'y
Perrin, dit cet auteur, au mois de IV-viier (|ui sui\ il son ciiipri-
sonncnieiil, fut élu premier syndic e( rélahli dans sa charge de
capitaine — Bonivard se trompe dans les dates, ce ne fut pas au
mois de février 1048, mais au mois de novembre de la même année
que la ciiarge de capitaine gém-ral lui fut redomu'-e, et ce ue fut
(pi'au mois de fi'vrier de l'année suivante, i54(), qu'il fut élu pre-
mier syndic — mais suivons le récit de notre auteur : Cette charge
de capitaine général lui fui donnée avec plus de prérogatives
qu'auparavant, car il l'eut à vie et il lui arriva à peu près la même
chose qu'autrefois chez les Romains, à Sylla et à César, avec cette
difFérence (|ue le rétablissement de Perrin ne fui pas l'ouvrage de
la force et de la contrainte, puisque ses créatures le remirent en
place volontairement et seulement pour avoir le plaisir de vivre
impunément avec lui dans la débauche, de sorte (|ue l'on peut dire
(pi'il était comme le maître de toutes les affaires dans Genève, des-
quelles pourtant il faisait part à trois personnes qui ne valaient pas
mieux que lui : Vandel, Berthelier et Trolliel, avocat'. Ils consul-
taient celui-ci dans les procès (ju'ils avaient à jug-er, et comme
c'était un malhonnête homme, il ne manquait jamais de leur con-
seiller de rendre un jugement conforme à leurs intérêts et aux siens,
plutôt qu'à la justice et à l'équité. Il savait donner un tour aux
plus mauvaises causes qui les faisait paraître bonnes. Quand, i)ar
exemple, un mariage avait été conclu et que l'une des parties vou-
lait en revenir, elle tâchait d'abord de s'insinuer dans les bonnes
grâces de Berthelier. Celui-ci lui donnait accès auprès de son oncle
Vandel. De là, l'on allait à TroUiet qui savait donner la couleur aux
choses, en sorte qu'il savait faire paraître beau ce qui n'étail pas
bon, et c'est de cette manière que ces malhonnêtes g-ens s'enten-
daient entre eux j)our Iroinper le public et qu'ils en usaient dans le
jugement des causes, tant civiles que criminelles, désordres dont
les gens de bien étaient indignés, de sorte qu'ils appelaient Perrin
le roi et Vandel, le coimélable, ce qui donna lieu à quelqu'un de
faire les vers suivans sur la situation où se trouvait Genève, gou-
vernée par de telles gens :
' Ou plutôt notaire^ Sur Trolliet, voir plus haul. p. 225.
.'i6/| l,K (iOlVKRNKiVtENT DE l'ERRIN JlMiÉ PAR BONIVARD. 1 548
Quiconque afBn est. ou du sang royal.
Ou vraiement de son cher Connestable
Voire de l'un de eux, seullement féal
De eux privilège ha qui n'est pas comparable,
Car faire il peut tout ouvrage du dyable,
Comme yvroigner, pailiarder. taverner.
Frapper, tuer, sans estre punissable.
Mais pour ce faire avec eux gouverner.
Car le g-oiiveriiement de Perriii fut plus dangereux (qu'aupa-
ravant, puisqu'à l'ambition qui, dans les comniencemens, était la
seule jiassion qui l'occupât, se joignit le désir de vengeance. Ceux
(jui insultaient fjuelque ministre pour taire plaisir à Perrin, ou
quelque autre Français ou étranger, non seulement demeuraient
inqjunis, mais ils étaient de plus les bienvenus auprès de lui, ce
qu'il faisait, en partie pour faire dépit au Magnifique Meigret, qu'il
disait avoir été cause de sa prison, en partie pour faire chagrin à
Calvin qui avait causé celle de son beau-père et de sa femme. L'on
peut dire qu'il changea du blanc au noir à l'égard de celui-ci, |)uis-
que, au commencement, non seulement il honorait Calvin, mais
même, s'il est permis de parler ainsi, il l'adorait. Mais, dans la suite,
il ne fut plus de ses amis, et en même temps qu'il se déclara contre
lui, il s'en prit à Dieu même qui se servait du ministère de ce
grand homme pour établir à Genève la religion dans sa pureté.
Aussi favorisait-il ouvertement le libertinage et se joignit-il de
plus fort à Vandel, comme le principal suppôt du diable, et à d'au-
tres, lesquels, s'ils n'avaient pas le même pouvoir et la même auto-
rité (jue celui-là, n'avaient pas moins de mauvaise volonté, tels
qu'étaient, outre Berthelier, Roux Monet, le Bâtard de Genève',
François Chabod et plusieurs autres de même trempe,, de l'esprit
destjuels, pour se rendre absolument le maître, il étudiait leurs
mœurs et leurs inclinations pour les satisfaire ensuite, comme dit
Salluste, que faisait Catiliiia à l'égard des jeunes gens de Rome,
afin de les attirer dans sa faction, auxquels il faisait plaisir à cha-
cun selon son goût : à ceux qui aimaient les chevaux, il en donnait,
' Claude de Genève, dit le Bâtard. (Note des éditeurs.)
lf)48 CRAINTKS d'i'NE ATTAOtC liH I.'k.VIPEREUR. 1^65
à ceux qui aimaient les chiens, les jeux, la bonne clière, les Fem-
mes déhanchées, il les satisfaisait de même.
Perrin fit à peu près la même chose dans Genève il procurait
aux débauchés qui voulaient se livrer à lui le plaisir de la chasse,
du jeu, de la (h'bauclie des t'enuiies; surtout il était lous les jours
avec eux à manij;er et à Ijoire dans les cabarets, et, dans ces sortes
de repas, il n'élait question (pie de jurer et blasphémer, de parler
avec éloi'e de la |)lus vile canaille et de noircir par les calomnies
les plus intames la réputation des honnêtes yens (pi'ils appelaient
calvinistes hypocrites, et donnaient aux anciens citoyens qui vou-
Jaient maintenir l'autorité des ministres et user de charité envers
les étrang-ers réfugiés dans Genève pour la religion, le nom odieux
de traîtres à leur patrie.
Telle est la description que fait Bonivard de la manière dont
les choses étaient gouvernées dans Genève pendant (pie Perrin fut
au timon des affaires, ce qui s'accorde assez bien avec ce que nous
avons dit jusqu'ici et que nous avons tiré, soit des reg'istres publics,
soit des lettres de Calvin' , et qui ne s'accordera pas moins bien avec
ce que nous aurons à dire dans la suite.
Nous avons vu au commencement de cette année' que les Ber-
nois écrivirent à leurs alliés de Genève qu'ils devaient être en garde
contre les entreprises de l'empereur. Mais la crainte que ce prince
répandit en Suisse par l'approche de son armée de la ville de Cons-
tance, ce qui mit tous les cantons en mouvement, porta les Bernois
à écrire de nouveau aux Genevois, au mois d'août % pour les exhor-
ter à prendre toutes les pr(''cautions imaginables contre les desseins
de celui qui était, non seulement le grand ennemi de la religion,
mais aussi de tout le Corps helvétique et de ses alliés. Dans la lettre
qui était adressée au Petit et Grand Conseil, ils marquaient (pie les
g'énéraux de l'empereur faisaient faire de nouvelles levées de tons
côtés, en Lombardie, dans les Pays-Bas et surtout en Franclu^-
• Cela est vrai des lettres Je Calvin. pui du réquisitoire passionné île Roiiivard.
qui n'y ménaije naturellement pas ses ad- (Note des éditeurs.)
versaires: i|uant aux registres dn (Conseil, "^ P. 332.
nous n'y saurions voir de preuves à lap- ' Archives de Genève, P. H., n" 1427.
lettres des lOel KiaoCit. {Nutedes Miteitn:.)
3(Î6 PRÉCAUTIONS PRISES A GRNÈVK. \Ôl^H
Comté; (ju'ils avaient, des a\is qii<', dans le dessein où était ce
prince de pénétrer dans la Suisse, il se proposait de se saisir, s'il
pouvait, de Genève, à quoi étaient destinées les troupes dont se
remplissait la Franche-(Jonité, ce qu'il prétendait faire en même
temps qu'il se rendrait maître de Constance, ville (|ui est à l'autre
extrémité de la Suisse.
Sur ces avis, le Petit et le Grand Conseil résolurent première-
ment de remercier les seigneurs de Berne, par une députation, du
soin qu'ils prenaient d'avertir la ville de Genève des desseins que
l'on pouvait former contre elle, de leur offrir tous les services qu'ils
pouvaient attendre, dans une circonstance si dangereuse, d'alliés
véritablement attachés à leurs intérêts et qui étaient dans le des-
sein de soutenir avec eux, autant que pouvait s'étendre leur petit
pouvoir, la cause de la religion et celle de la liberté de la Suisse,
et de leur dire que l'on prendrait toutes les mesures nécessaires
pour éviter d'être surpris '. EfTectivement, l'on recommença à
cette occasion le travail des fortifications qui avait été négligé
depuis (juelque temps, surtout l'on s'appliqua à finir le boulevard
du Pin et l'on destina toutes les semaines une certaine somme
d'argent à ce travail, l'on garnit les remparts de canons et l'on
Ht le g'uet avec plus d'exactitude qu'à l'ordinaire*. L'empereur
cependant soumit la ville de Constance et celle de Lindau à ses
armes, après quoi il se contenta de ces conquêtes, la bonne conte-
nance que firent les Suisses lui ayant fait perdre la pensée de tourner
ses armes contre eux, ce qui dissipa bientôt, et dans Berne et dans
Genève, les inquiétudes que ces mouvemens y avaient causées.
Nous avons vu ci-devant' que, pendant l'année 1047, l'on com-
mença à avoir des pourparlers avec les Bernois au sujet du renou-
vellement do l'alliance avec eux, afin que la Ville ne fut pas sans
appui lorsque le terme serait expiré. Cette année i548, l'on conti-
nua de travailler au même ouvrage du mieux que l'on put, et l'on
obtint à la fin des Bernois, si ce n'est tout ce (pie l'on souhaitait, du
' R. C, vol. 43, f° 164 i-o, 168 vo, seiita son rap|)iirlle24 aoilt; i()J(y.,f»17:fvo.
170 r° (l.)-21 août). I^e député du Conseil. (Note des éditeurs.)
Hudriod llii Mollard. étant de retour, |iré- ' Ihid., I" 170 v", 171 v.
' P. 283. '
l548 CONFIKMATION DK I.'aI.I.IA.NCK AVRC UKKNK. .Sfi'y
moins mie pm-d'e. Df's le iiidis de mars, V^aiidel et (liirlcl furent en-
voyés à Berne à ce sujet, d'où ils ne rapportèrent aucmie réponse
positive, mais seidement (|iieU|ues assentiniens et (jneltpies bonnes
paroles qui n'alioulissaicnl pourlant ;'i rien'. Au nidis de juin sui-
vant, d'antres d('piit(''s, (|ui .'dièrcnl à IJerne solliriter de nouxeau
cette affaire, en i-evim-eul île même sansH\oir rien Fait", («ependani,
(pu^lcpu's jours après, l'on reçut une lettre des seiiçiieurs de ce canton,
datt'e du 2 piillet', par laquelle ils marquaient qu'à cause de diver-
ses affaires qu'ils avaient eues et de l'absence de plusieurs de leurs
conseillers, ils n'avaient |)u penser plus l('il à l'affaire de l'alliance,
mais que, depuis quelques jours, ils avaient résolu d'entrer en négo-
ciation là-dessus, (tour convenir des conditions du renouvellement
ou continuation de la combonrgeoisie, avant fju'elle lût exjiirée.
Sur cet avis, Vandel eut ordre de retourner à Berne, où il ap-
prit que le Conseil avait nommé neuf commissaires pour examiner
la proposition des Genevois, n'ayant encore rien déterminé ni sur le
temps, ni sur le lieu des conférences \ Cependant les bruits de guerre
qui survinrent à l'occasion de l'approche de l'armée impériale de
Constance, desquels nous avons parlé ci-dessus, rompirent cette
négociation, et les Bernois écrivirent à leurs alliés de Genève' que,
faisant réflexion à la situation présente de la Suisse et aux dangers
où elle se voyait exposée par les armées qui (Haient dans son voisi-
nage, ils ne trouvaient pas le temps propre à négocier une nouvelle
alliance, ce qu'ils renvoyaient à faire dans la suite, mais qu'eu
attendant que l'occasion se présentât plus favorable pinu- entrer dans
cette négociation, ils voulaient bien que l'alliance qui subsistait
encore fût confirmée, telle qu'elle était dans tous ses articles, pour
clu(| ans après l'e.Ypiration du terme de la première, c'est-à-dire
après le mois de février i55i, ce qui fut accepté dans Genève avec
plaisir par tous les Conseils', Vandel et Curtet étant partis poui-
' R. C, vol. 43. f» :ii vo (6 mars). ■■ Ilnd.. (0 142 v'o (20 juill.). 149 vo
47 vo (22 mars). (:{1 juili.).
' Ibid.. fo 106 io i'i juin), H:i yo s Art-liives fie Genève, P.H., n" 1427;
(15 juin). lettre du 6 .sept. ; i-f. R C vol. 43. f" 188 v
' Arcliives (le Genève. P. H.ii» 1427 : (10 sept.).
cf. R. C, vol. 43. fn 128 yo. « Ihid.. |o 2:il \o (H) ,un.).
368 AFFAIRES CONCERNANT LE DROIT DE CHASSE. ' •>4')
Berne, au mois de décembre, |)our remercier les Bernois de la pro-
loimalion de l'allianfe et l'accepter de la part de leurs supérieurs '.
il est à remarquer ([ue les parties convinrent que, pendant la durée
de cette prolongation, le départ de Bàle subsisterait dans sa force
et vig-ueur'. Le 3 février de l'année suivante i549, '^ Conseil Géné-
ral confirma ce dont étaient convenus à cet ég-ard le Petit et le
Grand Conseil '.
Au comnuincement de l'année i549, '^ sieur de St-Jeoire,
gentilliomine savoyard, ayant poursuivi un sanglier dans le bois
de Jussy et l'ayant pris, les officiers de Jussy prétendant qu'une
chasse de cette nature é-tait contre les droits de la seigneurie,
avaient résolu de saisir, s'ils |)0uvaient, ce gentilhomme, mais
celui-ci prévint le coup par une lettre honnête qu'il écrivit au Con-
seil, par laquelle il marquait que le sanglier avait bien été pour-
suivi sur les terres de Genève, mais qu'il n'y était pas mort, pi-iant
le Conseil d'agréer la hure et le quartier droit de cet animal qu'il
lui envoyait. L'on fut content de cette honnêteté : la hure et le
quartier furent assaisonnés et les seigneurs du Conseil s'en réga-
lèrent * .
Quelques mois après, un cerf qui était poursuivi depuis le
Vuache par les gens du seigneui' de Xille" ayant été tué à Valleiry,
village de la dépendance de Chapitre, les paysans du lieu s'en sai-
sirent, croyant qu'il devait appartenir à leurs seigneurs de Genève,
et l'apportèrent dans la ville. Le seigneur de Ville prétendait qu'il
était à lui parce qu'il avait été poursuivi par ses gens. Le Conseil
loua le zèle des habitans de Valleiry, mais comme, par le départ de
Bàle, le droit de la haute chasse était réservé aux seigneurs de
Berne comme souverains, il ne voulut point se prévaloir de ce cerf
' Voir Archives de Genève, P. H., Archives de Berne; cf. Eidg. Abschiede,
no 1422, les instructions du Conseil à ses t. IV, 1 d. u» i8t. (Note des éditeurs.)
deux délégués. {Note des éditeurs.) ' Ibid., vol. i4, f» 1 v».
» R. C vol. 43, f» 273 vo. - Les * Ibid., vol. 43, f» 286 ro.
Archives de Genève conservent, sous le * Ou plutôt du sr de Savigny, au nom
n» P. H. 1423, un exemplaire sur parche- duquel .M. de Ville se présenta devant le
min de l'acte de confirmation, daté du Gonseil pour réclamer le cerf. (Note des
10 déc. 1548 l't revêtu des sceaux de Berne éditeurs.)
et de (ienè\e. Il s'en trouve un seconil aux
i.>'|t) i>i:iuîi.N l'uivMiKii sindk;. .'•>(>()
sans ;)V()ii- rHi|)Mr;i\niil l'ail inrormci- le liailli de Tciiiici- de la chose,
afin (|ne Ton ne iiùl pas aceiisi-r les (îenevi)is d'alleiilei- aux ilroits
des seigneurs de Berne ' .
Pour achever de combler d'honneurs Ami Perrin, ou l'élul
non seulement syndic, au mois de février de celle année, mais
encore la première place lui tïil assii^née, quoi(]ue, selon les lois el
la coutume constante, il ne dilt être que le second, Domaine D'Arlod,
qui se vit coniraini de lui céder, ayant été dans le syndicat lonj^-
temps avant Perrin. Il y eut là-dessus du nmrmure en Deux Cents,
un particulier ayant fait quelque reproche aux anciens syndics,
lesquels, dans ce temps-là, assignaient aux syndics élus leur rang',
quoique pourtant ils fussent obli;^és de le faire selon les ('dits, mais
ces plaintes, bien loin de faire aucun effet, excitèrent rindigiiation
de toute l'assemblée contre celui qui les avait ('-lex l'-es. Il fut envoyé
sur-le-cham|) en prison pour avoir osé faire une send)lable diffi-
culté '.
Le nombre des nouveaux bourgeois aut^inentanl considéra-
blement el les anciens citoyens craignant cpi'à l'avenii- ils ne fus-
sent les plus forts, le |)rociireur général Vandel proposa là-dessus
au Petit Conseil qu'aucun ne fut reçu bourgeois, dans la suite,
qu'il n'eût demeuré à Genève ipiinze ou vingt-cinq ans. Sur quoi, le
Conseil résolut, le 3o janvier, (jue l'on ne donnerait la bourgeoisie
à personne qu'il ne rapportât de bons témoignages du lieu de sa
naissance et qu'il n'eût demeuré pendant un an dans la ville, et que
les nouveaux bourgeois ne pourraient prétendre à entrer dans le
Grand Conseil que dix ans après avoir reçu la bourgeoisie'.
L'on fit aussi, après l'élection des syndics, les règlemens sui-
vans : qu'à l'avenir le lieutenant, les quatre auditeurs, les secré-
taires de la justice et les anciens auditeurs seraient membres du
Conseil des Soixante; que ce Conseil devrait être rempli, autant
que faire se pourrait, de citoyens ; (pie, dans le Conseil des Deux
Cents, les conseillers des Soixante seraient assis les premiei-s; que
' R. C. vol. i't. fo 2.Ï.3 vo (2 iiov.l. moiilrant que Perrin avait, au contraire,
» Ibid.. fo 4. — Le ptaiguanl était été élevé en dignité avant d'Arlod. Cf.
Jean de ta Maisonneuve, partisan de Cal- ibiJ.. fo 3 ro. {Note des éditeurs.)
vin. Le,< anciens syndics se justitièrent en " R. C., xol. i'i, (« 29:5 vo.
'.'fjO LITIGE AVIÎC MICIIKL DE I5L0.NAY SEUi.XEUR Dl' f:REST. l54<)
la cour des cliâlelainios dont la République est souveraine, se de-
vrait tenir dans Genève, et que les assesseurs des châtelains se-
raient choisis entre les citoyens ' .
Cette année, le Conseil termina une difficulté qui s'était élevée,
depuis le mois de juillet i547, entre la seigneurie et Michel de
Blonay, seij^neur du (^rest. (^ette terre est dans le inandenienl de
Jiissy et relève ahsoluineut de la Ilépubli(|ue. Cependant, le sieur
de Blonay fit un attentat à la souveraineté de Genève, étant sorti
armé de son château et ayant fait renverser les aiiues de la sei-
gneurie qui venaient d'être érigées par les ofhciers de Jussy sur
une possession qui était de la juridiction du Crest, ces armes
ayant été ainsi dressées, par ordre du Conseil, pour servir de sauve-
gardes. Les officiers de Jussy ayant élevé les mêmes armes une
seconde fois, le sieur de Blonay les fit encore mettre bas, et pour
pousser la rébellion à bout, il tenait comme une espèce de gar-
nison dans son château et disait hautement qu'il prétendait ne dé-
pendre en aucune manière des seigneurs de Genève'. Comme ce
gentilhomme était sujet de Berne, il recourut aux seigneurs de ce
canton et fit intimer la marche aux Genevois '.Ceux-ci prétendaient
que cette affaire ne devait point être traitée devant la marche,
cependant ils ne purent pas éviter d'y envoyer des députés au jour
qu'elle avait été assignée'. Les députés de Genève n'ayant point pu
s'accorder avec ceux de Berne, l'affaire fut renvoyée à Baie devant
un surarbitre '. Le procès traîna ensuite en longueur à cause de
quelques propositions d'accommodement qui entretinrent le ta|)is.
assez longtemps", mais ces propositions n'ayant pas eu lieu, le sur-
arbitre de Bâle condamna enfin le sieur de Blonay, au mois d'août
i548'. Celui-ci, qui se sentit soutenu des seigneurs de Berne,
n'ayant pas voulu acquiescer à la sentence surarbitrale, quoique
rendue dans toutes les formes, et ayant intimé une nouvelle marche
aux seigneurs de (Jenève, les Genevois ne voulurent pas se sou-
mettre à une procédure (pii n'aurait abouti à rien et à laquelle ils
' R. C, vol. 44, fo 6 r», i4 V", 15 v». * Cf. Archives de Genève, P. H.,
2 Ibid. ,yo\. 42,fol72 v°, 17.3 r", 182 r". n» 1414, lettres de Mictiel de Blonay, sr de
' Ibid., fo 211 ro. M.-ichilly, an Conseil. (Note des éditeurs.)
* Ibid.. fo 21() yo. ' 1^. C, vol. 4:t, fo i:i4 r".
" Ihid.. fo 230 r".
!,")/(() itiuirs i)'ioNi'iu;i'uisi;s co.NruK <ii:M';\ i:. .'^71
n'élaieiil point obliii;(''s ; cepeiKliiiil, coiiiiiic ils ('"laiciil bien assurés
de leurs droits, ils coiisetilireiil de iiietire la ililTicnllé en arbitrage.
Ils nommèrenl, pour cet effet, des arbitres de leui- pail et le sieur de
Blonay en choisit aussi de la sienne, (les arbitres s'étaut asseni-
bl('s à Genève, le 16 mai iiJ4i), condamnèrent le sicui- de Blonay
et ordonnèrent qu'il Ferait hommai>e et fidélité aux seigneurs de
(îenève de la terre du Crest, suivant les anciennes reconnaissances,
cassant et abolissant tous les hommaqes qui pouvaient avoir été
faits auparavant, soit à l'évêque ou au Chapitre, ou à (jnelque
autre seigneur que ce lut, au pi'éjudice de la seigneurie de Jussy'.
Le seigneur de Blonay se soumit à cette sentence et, cpieUpies mois
après, il fit, par procureur au.v seigneurs de Genève, riiommage
auquel il avait été condamné, avec les formalités et aux conclusions
qui avaient été convenues'.
La ville de Genève était dans une situation à se voir à tout
moment menacée de quelque revers fâcheux. Aussitôt qu'il s'as-
semblait quelques troupes dans le voisinag'e, elle entrait dans de
grandes inquiétudes et craignait qu'il ne se tramât quelque entre-
prise funeste à sa liberté. Les Français et les Bernois, qui auraient
été très fâchés qu'elle changeât d'état, à moins que ce ne fût pour
tomber entre leurs mains, étaient d'une grande attention à tous les
mouvemens qu'ils pouvaient soupçonner avoir Genève en vue.
Dès le mois de mars, les seigneurs de Berne écrivirent à leurs
alliés de Genève (ju'ils savaient de bonne part qu'il y avait un des-
sein formé de surprendre la ville, lequel avis ils confirmèrent
depuis à plusieurs fois, exhortant le mag-istrat d'être extrêmement
sur ses gardes '. Ils donnèrent ensuite des nouvelles plus particu-
lières du dessein qui se tramait : ils mandèrent que le seigneur
de RoUe, ancien ennemi de Genève, levait du monde dans la
Franche-Comté'; qu'il y avait aussi de nombreuses trou|)es dans la
Val d'Aoste, qui devaient être commandc'es par Ferdinand de Gon-
' li. (",., vol. '1.4, fo 8:! r". !tO v». 99 v», ■• Ce n'est pas précisénient ce que di-
103 r". salent les Bernois; Ils demandaient slni-
^ Ibid., î° 301 l'o. plement communication d'une lettre du
' Lettres des 11 et .30 mars (Areliives seitineur de Rolle. dans laquelle celui-ci,
de Genève, P. H., n» 1449) ; cf. H. ('.., protestant contre certaines calomnies dont
vol. 44. f" 43 r". .^9 v". (il r". il était l'olijet, demandait au Conseil de
'À-j2 AVKRTISSIOMKNTS Al S|t.II:t IIR f;KS KN'lRKl'lUSKS. '•'''^1',)
zague, g-ouverneur de Milan' ; qu'elles s'approcheraient de Genève
du côté du F'auci^ii}' et que l'armée qui se formait en Franche-
Comté, et qui aurait le roi des Romains et le prince de Pic-mont à
sa tête, viendraient tondre en même temps sur cette ville d'un
autre côté'.
Raymond Pellisson, président de Chambéry, écrivit en même
temps' qu'il craignait beaucoup que Ferdinand de Gonzague n'en
voulût à Genève, qu'il était arrivé à la Val d'AosIc à la tête d'une
armée considérable et qu'il appréhendait que ce général n'eût
quelque intelligence dans la ville. Quelques jours après, il manda
que l'on avait intercepté des lettres par les([uelles il paraissait que
le dessein dont il soupçonnait depuis quelque temps Ferdinand de
Gonzag'ue avait bien été véritablement formé, et que ce capitaine
avait des intelligences avec des gentilshommes savoyards pour lui
faciliter cette conquête. Il exhortait, en même temps, la Ville d'être
sur ses g-ardes et l'assurait de la bienveillance du roi, ducpiel il
avait reçu ordre d'offrir de sa part tous les services dont elle pour-
rait avoir besoin dans une seml)lable occasion, cpie ce prince lui
fournirait avec autant de plaisir que s'il était question de défendre
quelqu'une de ses places. On remercia le président de Chambéry
de ses avis et de ses offres de services, et cependant l'on prit les
précautions nécessaires pour se garantir de toute surprise'.
Ferdinand de Gonzague ayant su que son dessein avait été
lui ilélégner deux de ses membres pour avec le président de Ctiamiaéry, lesquelles,
qu'il pilt leur communiquer des avis inté- selon toute apparence, n'ont d'autre but
ressaut la siireté de la ville (Archives de que de remettre Genève au roi (R. ('.,
Genève, P. H., n» l4o2, lettre datée île vol. 't4, f» â42 r"). Sur Jean-Amédée de
Lucinge, 18 mars). Le Conseil lui répondit Beaufort, seigneur de Rolle, voir Marti-
simplement que ses membres étaient trop gnier et de Crousaz, Dict. hist. du canton
occupés pour pouvoir s'absenter (R. C, de Vnud, Lausanne, 1867. inS, p. 792.
vol. 44. f» ."il V"). Malgré ses protestations. (Note des éditeurs.)
le sr de Rolle n'inspirait qu'une confiance ' Archives, P. H., n» 1449. lettres
limitée aux gouvernements de Genève et des 9 avril, 29 mai. 20 et lîO juin et 31
de Berne. Le 17 octobre, Perrin, revenant juillet; cf. R. C, vol. 44, fo 67 r», 118 r»,
d'Annecy, rapporte au Conseil avoir appris 141 r", 148 v".
de personnes bien intentionnées pour (ie- ' Archives de Genève, P. H., n» 1449.
nève que le sr de Rolle n'a été à Lucmge lettre du 10 août 15i-9.
que pour tramer quelipie entreprise contre ' Ibid., n» 1444. lettre du 16 juin 1.549.
la ville el i|iril :i ili's iiilelligences secn'Ies * R. C.. vol. 44. l'o 149 r" (if juillet).
l5/|(( I.ITKiK AVKC r.i: SICNAT DR CUAMUl'lK V. S^S
(l(''C()iivrrl il ( lliaiiil)t'ry et, à (ïcik-vc, (|ii(' Ton (''liiil sur si's g-ardes
dans i-cllt' \ illc cl (|iii' les Français a\ai('iil l"ail assiuci- Ions Irs
passai^t'S, de soilc (jn'il n'y avait aiicuiif a|>par('iic(' ([n'il pril jk'ik''-
Irer dans ce pays, prit le parli do se retirer avec ses lr()ii|ics dans
le Milanais, ce ([ur les l'eiililslionunes savoyards avec (pii il a\ail
en des inlellii;;ences ayant appris, ils (piillcrcnl anssiu'il le pays.
I^e pr(''si(lcnl de ( '.li;nnl)(''r\ inloiina le niai^islral de Oenèscde icin'
l'iiile cl le pria de les l'aire saisn-, s'il eniraieni dans la \ille, poin-
les Ini rcniellre ensnile afin de les |)unir de lenr trahison, car ils
n'étaient |)as senlenieni accusés d'avoir des intelligences avec Fer-
dinand de (îonzague pour l'aider à s'emparer de Genève, mais
aussi à se rendre maître des élats de Savoie deçà les nions, doni le
roi était en possession. Entre ces gentilshommes étaient les sieurs
du Cliàble, du Boucliet, de Marcossey, Cusinens, Alardet, ahhé de
Filly, et Salteur, ahhé de Rumilly '.
Deux mois après, deux de ces i^entilshonmies ' (pu s'c'-laient
laissés prendre et qui avaient été constitués prisonnieis à (Ihamltéry,
ayant rompu les prisons, avaient été saisis à Genève. Aussitôt ([ue
le sénat l'eut appris, il envoya un des conseillers de son corps en
cette ville, avec le lieutenant du roi, présenter des lettres ré(|uisi-
toires au Conseil pour leur reniellre ces deux gentilshommes, les-
quels le sénat punirait ensuite, suivant l'exigence du cas, alléguant
que le crime dont ils étaient accusés ayant été commis sur les terres
du roi et non sur celles de Genève, la connaissance en appartenait
aux ot'tici(>rs de sa Majesté. Cependant, comme l'on n'avait pas
accoutumé dans Genève de rendre les prisonniers qui étaient récla-
més par des juridictions étrangères, l'on refusa aux députés du
sénat de Chandjéry leur demande et on leur dit que si le sé-nat vou-
lait remettre au Conseil le procès, les indices et autres procédures
faites contre les prisonniers, l'on en ferait bonne justice et que
même l'on consentirait volontiers quele sénat envoyât quelipTun de
son corps pour être ti-moin de tout ce qui se passerait à cet égard".
' Arcliives. P. 11.. iio IH'k leltrc ilu ^ Ils étaient en réalité au uomhre de
26 juin.Cf. t'..G.. voLtl. f'i|'i:ir'V — Il n'y a trois : Claude et Fi-.incois Portier et Frau-
janiaiseu a Hnmilly i]u'un prieuré. Cf. lies- rois Berin,^'aul; voir Archives de Genève,
son, Mémoires, p. 11:2. Sur Alardet, voir Procès eriin., n» ioiS. iNole des éditeurs.)
ci-après, p. 463, n. i. (Note des éditeurs.) » Ibid., fo 205-â08 ro (7-9 sept.).
'i']ll GENÈVE RECHEUniIE l'aLLIANCE DES CANTONS. ' "^Ad
On ne voit pas, |iar les registres, que le sénat de Ghambéry accepta
la proposition ; il paraît seulement qu'après un long- examen de
cette affaire (]ui f"u( consultée par des avocats, le Conseil ne trouva
pas de preuves suffisantes contre ces gentilshommes et qu'il leur
accoi'da leur élargissement ' .
Les mouvemens des troupes impériales, soit dans la Val
d'Aoste, soit en Franche-Comté, des(|uels les Bernois, comme nous
l'avons dit, donnèrent avis à leurs alliés de Genève, portèrent
ceux-ci à faire de nouvelles démarches pour être com|)ris dans
l'alliance générale des Ligues, persuadés qu'ils étaient, d'un côté,
(pi'ils ne sauraient avoir tro|) d'appui et de protection contre le duc
de Savoie, leur ennemi naturel, et l'empereur (jui le protégeait, et
de l'autre, qu'il leur était avantageux de n'être pas à la merci des
seuls Bernois ([ui leur tenaient la barre sur le dos et qui ne voyaient
qu'avec une extrême répugnance f|ue les Genevois eussent évité de
tomber sous leur domination.
L'on prit, |iour cet effet, le parli d'envoyer à Berne, le 12 avril,
Perrin, premier syndic, et Etienne tleChapeaurouge, ancien syndic%
avec ordre de représenter aux seigneurs de ce canton que leurs
supérieurs, réfléchissant aux circonstances dangereuses dans les-
quelles la Républi([ue se rencontrait par les desseins que ses enne-
mis formaient tous les jours contre elle, comme leurs Excellences
de Berne leur en avaient donné, depuis quehpie temps, de fré-
quens avis, et considérant que Genève était comme la clef de la
Suisse, que, si elle était menacée, l'étal de Berne serait en danger
et qu'elle était aussi le passage le plus sûr et le plus commode entre
la France et les Gantons, ils avaient cru qu'il serait avantageux et
à cette ville et aux Suisses qu'elle entrât dans l'alliance générale
des Ligues, si elle était assez heureuse pour être agréée par les
différens états qui composaient cette puissante et illustre nation,
qu'elle pourrait éviter parla un malheur semblable à celui qui était
' R. C, vol. 44, l'o 2:{6 (lOoct.). — gouverneur de naupliiné et Savoie, et du roi
Le Conseil maintint fermement son refus lui-même, lesquels écrivirent chacun aux
de livrer les prisonniers, ce qui eût été con- magistrats genevois au sujet de cet te affaire;
traire aux Franchises, malgré les vives ré- voir aux Archives de Genève, P. H.,
clamations du président du sénat de Cliam- w 1444, 1441) et 1453. (Note des éditeurs.)
béry,de François de Lorrainp,duc de Guise, ' R. G., vol. 44, f" 6S r», 67 vo.
i5/|() l'KKiuN i;r ciiAi'ivu iu)i(ii-: uki'itks a ber.nk. .i^.)
;trriv('' (l('|)iiis [x-ii i'i la \ illf de ( lonstaiice, la((uell(' r('iii|i('iciir a\;iil
atta(|uée iiii|nini''iii(Mil paire (iii'elle (''tail dépoiirs iio (rajjpui cl
d'alliances.
(Jiie si Genève élait envahie, le Corps helvétique en ressentiiail,
le contre-eoiip, puisque par là, le pays sérail ouvert aux ennemis,
du moins d'un côté, malheur dont elle serait garantie, el la Suisse,
par eous(''(pieut, des suites fâcheuses d'une telle invasion, si Genève
était eonq)rise dans l'alliance générale, les ennemis cpii auraient eu
des vues sur eette ville pendant ([u'elle n'était unie aux Suisses
par aucune alliance, n'ayant garde de l'entreprendre (piaud elle
tiendrait à eux par des liens aussi étroits, ce fpii tournerait à l'avan-
tage des uns et des autres. Qu'ainsi les seigneurs de Genève
priaient leurs très chers et puissans alliés de Berne, sans l'aveu el
l'agrément desquels ils ne pouvaient être reçus dans aucune autre
alliance, de consentir à la recherche qu'ils auraient dessein de faire,
de leur indiquer les moyens d'y réussir et de leur rendre, au[)rès
des autres cantons, tous les bons offices qui pourraient dépendre
d'eux pour parvenir à cet ouvrage si utile et si nécessaire ; que l'on
espérait qu'ils ne prendraient pas en mauvaise |)art ce dessein,
puisque cela ne leur portait aucun préjudice et ne tendait (ju'à as-
surer le repos de Genève, en particulier, et de la Suisse, en
général.
Les mêmes di''|)ulés avaient, de |)lus,orilre tle leur dire, qu'en-
core que les seigneurs de Berne fussent en étal de donner par eux-
mêmes un secours suffisant à leurs alliés, cependant la guerre que
Fou craignait |)ourrait tourner de telle manière (ju'il leur serait
iuq^ossible de secourir la ville de Genève, (pielque bonne volonté
cpi'ils eussent à le faire, puisqu'ils seraient occupés à garder et à
défendre leur propre pays. Que la même ville n'ayant rien épargné
pour se fortifier et s'étant même fort endettée pour en venir à bout
— fortification qui tournait à leur avantage et à celui de toute la
Suisse, puistjue la prise de Genève devenant par là plus difficile,
leur pays et celui des autres cantons en était tant mieux gardé et
défendu — la recherche qu'elle faisait n'avait rien que de juste et
de raisonnable, puisqu'elle ne tendait qu'à l'utilité commune, d'au-
tant plus que la ville de Genève ne se pioposait de faire alliance
3^0 ALLIA.NCE IJES (AMONS AVEC UK.NKI II. '■"'4',)
qu'avec les nieilleiirs amis o1 les alliés les plus iulimes (ju'eussent
les seigneurs de Berne ' .
Perrin el de Chapeaurouge eurent audience et du Petit et du
Grand (^jnseil, mais ils furent refusés, ces Conseils leur ayant
répondu (ju'ils voulaient se tenir au traité (pii (''tait entre les deux
villes, rpie comme ils ('taient dans la ferme résolution de l'observer
religieusement par ra|>porl aux autres articles, ils prétendaient
aussi que celui t|ui mettait Genève dans la nécessité de ne pouvoir
faire d'alliance avec un autre état sans leur consentement, de-
meurât dans toute sa force et vigueur, etcpi'ils trouvaient que cette
ville pouvait fort bien se passer de toute autre alliance. Il paraît
même par les registres ipie cette démarche fut très mal prise à
Berne et que l'avoyer Na-geli se mit fort en colère contre les
envoyés de Genève quand ils lui allèrent annoncer le sujet de
leur députation'.
Cependant l'on résolut à Genève de ne se point rebuter, quel-
que dure et fâcheuse réponse que l'on eût à essuyer à Berne, mais
au contraire de travailler à faire tant d'amis à la Ville qu'elle put
venir heureusement à bout de son dessein, et comme une affaire de
cette nature ne pouvait réussir sans un grand secret, le Conseil des
Deux Cents en remit la conduite au Conseil ordinaire, avec pleins
pouvoirs de faire toutes les démarches et de prendre toutes les réso-
lutions nécessaires pour parvenir au but que l'on se proposait \
Henri II, roi de France, ayant trouvé qu'il était de son intérêt
de renouveller l'alliance que le roi François \", son père, avait-
contractée avec les Suisses, cette affaire s'était négociée depuis peu
à Soleure et avait été enfin conclue * . Tous les cantons catholiques
y étaient entrés, mais ceux de Zurich et de Berne n'y voulurent
jamais donner les mains, et ils furent détournés de le faire, s'il
' Instructions données à Perrin et ' R. C, vol. 44, i'o 87 v». 93 v.
Cliapeaurouge, députés à Berne, Archives de * Eidg. Abschiede, t. IV, le, n" 38
Genève, P. H., u" 1437. (Note des cditttus). (6 juin). — Les .\rcliives de (îenève(P. H.,
^ l\. C, vol. 44, f" 82 vo (29 avril). iio 1443) conservent une copie du traité
La réponse écrite des Hernois, en date du conclu entre le roi et les Cantons, copie
25 avril, se trouve aux Archives de Ge- faite et signée, en date du 17 juin, par
nève, P. H., n» 1437. Cf. Eidg. Abschiede, George Wyl, secrétaire et notaire public
t. IV, 1 e. u» 24. {Note dex éditeurs.) de Soleure. (Note des éditeurs.)
ii)/|9 HKKM-: i.T zrmcii kki i si:m i.i.i u Armiisio.N. '.'y-j-i
en Faut croire 1(> Fhiucux liistorieii de Tlioii ', |)ar le souvenir des
exliorlations du miuisire Zwingle (|ui, viuyl-iiuil ans auparavant,
ayani |)arl('' en chaire avec beauc()ii|) de véhémence contre un
projet d'alliance avec le roi Fran^-ois 1", alliance dont les princi-
paux articles roulaient sur la solde et les pensions que la France
s'engageait à donner aux troupes que les Suisses lui fourniraient
pour taire la guerre, les avait persuadés (pie c'était une chose
honteuse et qui ne pouvait que déplaire infiniment à la divinité,
de mettre sa vie à prix pour le service d'un prince étranger. Eftec-
livement, il parait par les reg-istres publics qu'à Zurich, les minis-
tres furent cause du refus que fit ce canton d'entrer dans ce traité',
que l)ien des honnêtes gens dans Genève, persuadés qu'il était de
l'intérêt de toute la Suisse^ et de la ville de Genève en particulier,
(pie les cantons protestans fussent compris dans cette alliance,
prièrent Calvin d'aller à Zurich pour porter les ministres de cette
ville à changer de sentiment, ce qu'il fit, mais qu'il ne put point
y réussir, les Zurichois lui ayant témoigné qu'ils étaient dans la
ferme résolution de ne point vendre leur sang-'. Les Bàlois et ceux
de SchafFhouse se firent aussi un grand scrupule de consentir à
cette alliance, parce que le roi, dans ce teinps-là, faisait punir des
plus grands su|)plices ceux de ses sujets qui faisaient profession
de la même religion (ju'eux; cependant, après avoir été bien
pressés de le faire, ils y donnèrent les mains*.
' Historiwum sut temporis lihri ne se laissa pas ébranler et persista lians
r.xxxviu. Genève, 1(520, o vol. in-l», t. 1, son opposition. Ce n'est pas il'ailleurs que
P- l'i- Calvin eût la moindre sympathie pour
* Buliinger, en efi'et, demeurant tidèle Henri II, mais il redoutait et tiaïssait plus
aux sentiments de son maître Zwingli , encore Charles-Quint : . Autre chose, écri-
s'opposa vivement à fadhésion de Zurich vait-il à Buliinger (lettre L-ilée), est de se
et il entraîna le refus du gouvernement et pencher partout où se montre l'ombre de
du peuple de ce canton. Voir ci dessous. l'Égyple, autre de négliger, par une sécu-
note 2. (Note des éditeurs.) rjté coupable, un appui dont Dieu nous
' R. C, vol. 44, fo 106 v, 12.3 v» (20 permet de nous servir. Craignez, en fuyant
mai-5 juin). Avant de se rendre à Zurich, Pharaon, de tomber dans les mains d'An-
Calvin avait écrit à Buliinger, le 7 mai. tiochus. . {Note des éditeurs:}
pour l'engager, par toute sorte d'exemples * Eidg. Abschiede, t. IV, 1 e, no 39,
tirés de l'Ancien Testament, à revenir sur o8, 59. Cf. Jean de Muller. Hist. de la
son opposition à l'alliance française (0/)«ra, Conf. suisse, trad. de Monnard et Vullie-
t. XIII, no 1187). Buliinger, qui lui repon- min, t. XI, p. .■i07. [Note des éditeurs.)
dit sur-le-cliamp tibid., n« 1194. Il mai).
3^8 NOUVELLE DÉPUTATION POUR l'aLLLVNUE UKS CANTONS. 1 54'J
La négociation de cette alliance donna occasion aux (envoyés
des Cantons à passer plus d'une fois par Genève pour aller en
France. On profita de leur passag"e pour leur |)arler du dessein (jue
l'on avait depuis longtemps d'entrer dans l'alliance j>énérale des
Ligues et pour les porter à être favorables à la Ville dans la
recherche (pi'elle en voulait faire; on résolut de leur faire toutes
les caresses et toutes les honnêtetés possibles. Ues envoyés de
Schwytz, de Glaris, d'LInterwald et de Soleure étant arrivés à Ge-
nève le () mai, le Conseil leur envoya des ratVaîchissemens de
malvoisie et d'hypocras, et le premier syndic Ami Perrin, avec
plusieurs autres du Conseil, leur allèrent tenir conipagnip à souper.
Dans la conversation, ils leur témoiniièrent le désir qu'avaient
leurs supérieurs d'entrer dans l'alliance générale et les prièrent
d'agir auprès des seigneurs de Berne pour les porter à ne pas s'op-
poser à ce dessein ' .
L'on avait mis en délibération dans le Conseil s'il ne serait pas
à propos d'envoyer à la diète qui se tenait à Soleure, au sujet de
l'alliatice avec la France, mais l'on trouva que pour ne faire aucune
démarche dont on pût être blâmé, il fallait s'adresser encore une
fois aux seigneurs de Berne, et pour cet effet, leur envoyer de nou-
veaux députés qui eussent ordre de leur représenter que ce n'était
pas dans la vue d'avoir avec eux dans la suite une union moins
étroite, que la ville de Genève souhaitait d'entrer dans l'alliance
générale des Ligues, mais au contraire pour en cimenter et en ser-
rer en (pielque manière les nœuds, en s'unissant avec les états qui
ne faisaient qu'un même corps avec eux, qu'ainsi, elle les priait
instamment de lui être favorable ilaiis ce dessein et même de vout
loir intercéder pour elle auprès des seigneurs des Ligues. Les dé-
putés étaient encore chargés, en cas de refus, de prier les seigneurs
de Berne de ne pas trouver mauvais (|ue leurs alliés de Genève
agissent par eux-mêmes auprès des Cantons, pour être reçus dans
l'alliance générale, puiscpie rien n'était plus naturel à eux que de
faire tout ce qui serait en leur pouvoir |)our se procurer cet avan-
tage, soit pour se décharger envers les seigneurs des Ligues île
' H. C, vol. 44, fo 94.
iS/p) IUCCLAUAIIO.N DKS CO.NSICII.S A CIC SI .fi:r. .'lyC)
loiik's les siiilcs taclicuscs (|iic |)()Liirail avoir, |)oiir le i-('|ios du
Corps lielv(''li(|iie, leur <\\cIusion de l'alliance j>éuérale, ipie pour se
disculper aupn'-s de leur |K)sLéril«^ el n'être pas accusés pai- elle
d'avoir uéyiii;é une alVaire autant essentielle à sou houlieur el à
son repos ' .
Le premier svndic l'errin, Du Moilard, lieulenaiil,, Ktieuue de
Cliapeaurouqe, conseiller, el Fran(;ois Luilin, l'ureiil ciiarqés de
celte commission. Aussitôt qu'ils furent à Berne, avant appris |)ar
la voie de (pichpies aruis (pie les seigueiu's de ce canlon ir(''laieiil
pas dis})Osés à donner inie réponse plus satistaisaule (pie celle
(pi'ils avaient faite aux précédens députés, ils iidormèrent en par-
licidicr les principaux seigneurs du (Conseil, ce (pii leur avait paru
produire (piel([ue bon ellel. Après avoir ainsi disposé les esprits,
ils eurent audience des Conseils, desquels ils n'eiireul d'autre
réponse que celle-ci : (Ju'ils souliailaient d'avoir la demande de
leurs alliés de Genève par écrit, après rpioi ils donneraient leur
réponse de la même manière. Les députés n'ayant pas eu ordre de
rien donner par écrit, ne voulurent pas le faire et se chargèrent
seulement de faire le rapport de la proposition (pii leur était faite
à leurs supérieurs '.
Quand ils furent de retour à Genève, le 2(j mai, et ([u'iis
eurent fait leur rapport en Petit et en Cîrand Conseil, il fut résolu
que l'on donnerait par écrit la résolution suivante' :
Nous sindics, etc., pour nous prémunir contre /es entreprises
de nos ennemis, nous souhaitons d'avoir quelque part à la puis-
sante, forte et excellente alliance des hauts et très puissans sei-
qneurs îles Ligues, par l'entremise et le secours et en suivant les
bons avis des magnifiques et puissans seigneurs nos coinbourgeois
de Berne, et aux conditions les plus avantageuses que nous pour-
rons obtenir, sans prétendre de nous séparer d'eux en (pudque
' R. C, vol. 44, fo 90 ro, 104 v», et ' Nous n'avons pu retrouver aux Ar-
instriictions liu Conseil :i ses ilélégués, en chives de Genève le texte de celte défia-
date du 18 mai (Arcliives de Genève. ration, dont Gautier ne donne ici que la
P. tl., no 1437). paraptirase en style du XYIl» siècle. Cf.
2 H. C, vol. 44. |o 11.1. Cf. Eiig. SK. C, vol. 44, f» 116 vo. {Note des édi-
Abschiede. t. IV, 1 i-, n» ;i4 (:24-2o mai). leurs.)
38o TROISIÈME DÉPUTATION A liEIlNE. 1 54l)
manière (nœ ce noil ou de rien faire de cunlraire à nos engajje-
niens, au-rquets nous déclarons de plus fort que nous voulons nous
tenir, de même qu'à la bienheureuse réformation de l'Evangile,
que Dieu nous a fait la (jrdce de recevoir de leurs mai/is, dans
laquelle nous voulons vivre et mourir avec eu.v.
Frari(;ois Lullin parlil, le 5 juin pour porler celle fléclaraliou à
lîeriie', cl il en rapporta poui- rc'ponse (jne l'alliance enlre Berne el
Genève ayant été prolongée depuis peu jxnir einf| ans, ces deux
villes pourraient, pendant ce temps-là, penser aux moyens d'en
faire une autre (jui serait plus avantageuse aux seigneurs de Ge-
nève que la première ; que cela n'enqx'clierait pourtant pas les sei-
gneurs de Berne d'agir auprès des Cantons pour olitenir d'eux de
recevoir Genève dans l'alliance générale des Ligues, sur le même
|)icd que l'i'laient les villes de Saint-Gall, de Mulhouse et de
Uotinveii, et pour la Faire com|irendi'e dans la paix perp(''lu(dle
enlre la France et les Suisses '.
Après que l'on eut reçu à Genève celte réponse, l'on lut
quelque temps sans l'aire de nouvelles démarches auprès des Ber-
nois, mais les hruits de guerre continuant, l'on se flatta que si
l'on faisait de nouveaux efforts, il ne serait pas impossible de réus-
sir, surtout les seigneurs de Berne n'ayant pas rejeté la proposi-
tion de l'alliance avec la même hauteur qu'ils avaient fait dans le
commencement. Perrin et Claude Roset furent envoyés pour cet
effet à Berne sur la fin du mois d'août : ils avaient ordre de prier les
seigneurs de ce canton de soufTrir d'être encore importunés sur la
même affaire et de permettre de leur dire que l'on était, dans Ge-
nève, pn'-venu de la pensée qu'il y avait du danger dans le retarde-
ment et (ju'il ne serait |)as impossible qu'avant l'expiration des
cinq ans de la prolongation de l'alliance, les ennemis de la Répu-
blique ne l'eussent surprise, ce (|ui, en jetant Genève dans le der-
' Il était encore à Genève le 7 juin, ' Ibid., f» 133 v (17 juin) et Arelii-
puisque le Conseil arrêta, ce jour-là seu- ves de Genève, I'. H., ii" 1440, réponse
leinent, le texte définitif (te la déclaration écrite des Bernois, en date du 13 juin.
et conlirnia sa nomination comme délégué Cf. Eidg. Abschiede, t. IV, 1 e, n» 40.
à Berne; R. C, vol. 44, t'o 124 rû, 12(5 vo (Note des éditeurs.)
{Nute des cditeurs.)
'•>'l«.) RKI'ONSK DIl.ATOIMi: I)t:s liKIiNOIS. .38 1
nier lualiieur, scrail In's dosavaiitai^eiix e/i inriiio Iciiips cl pom-
Berne et, en i-énéral, pour (mite la Suisse. Oii'oii es|)t'rail (|iie (|uaii(l
leurs Excellences auraieni de nouveau réHéchi sur celU; allaire,
elles seraient persuadées de la justic^e et de la nécessité de la
prière (|ui leur avait été si souvent faite. Les députés étaient encore
chargés de prier les seigneurs de Berne, au cas (pi'ils se tinssent à
leur dernière réponse, de ne pas trouver mauvais (jue leurs alliés
de Genève envoyassent des députés à la |)reinière diète générale
des Ligues, qui eussent ordre de prier les seigneurs envoyi's des
Cantons d'employer leur recommandation auprès des seig-neurs de
Berne pour les porter à accorder la demande (pii leur avait l'-té faite
avec des instances si pressantes et si souvent réitérées, afin que
Tonné pût pas imputer aux Genevois de n'avoir pas fait toutes leurs
diligences pour se procurer un aussi grand avantage que celui
(|u'ils recherchaient et de n'avoir pas travaillé autant qu'il d(''pendait
d'eux à ce qui pouvait contribuer à la plus grande sûreté du pays'.
Perrin et Rosel n'avaient eu ordre de s'adresser qu'au Petit
Conseil, et comme, dans le temps qu'ils arrivèrent à Berne, il se
trouva un fort petit nombre de conseillers dans la ville, on ne leur
fit aucune réponse positive sur leur demande. Ils apprirent de
divers particuliers (|u'elle n'aurait pas été dirterente de celle qui
avait été faite en dernier lieu. Les principaux du Conseil qu'ils
virent leur donnèrent de bonnes paroles et leur dirent que quand
les Bernois entreraient dans l'alliance de France, leurs alliés de
Genève y entreraient aussi ; (pie les Bernois ne se souciaient pas de
donner les mains à celte alliance, parce que le roi de France ny
voulait pas comprendre les pays qu'ils avaient conquis, qu'il pré-
tendait que les seigneurs de Berne s'engag-eassent à ne donner asile
à aucun de ses sujets et (|ue ce prince voulait se retenir la nomina-
tion de tous les officiers des troupes suisses'.
Au reste, ce fut dans ce temps-là qu'aclieva de se conclure
cette alliance de la France avec les onze cantons, elle devait durer
pendant la vie de Henri II et cinq ans après sa mort, avec ses héri-
■ Archivps de Genève. P. H., n" l'i'w. ^ [hid., fo 210 v» (H sepl. ). relation
instructions dn Conseil à ses délégnés CM) des dépulés en Conseil,
août). Cf. H. C . vol. 41. 1" 197 v", I9S yo.
382 .XOIIVKLLE I)|':PI TATTON KN SUISSE. '•'''4')
tiers. Les envoyés des Liqiies qui allèreiil à Paris pour la jurer
au nom de leurs supérieurs, passèr<Mit par Genève au mois de sep-
tembre où on leur fit lous les plaisirs et lous les liouneurs dont on
put s'aviser : on les régala de malvoisie et d'aulres rafraîchisse-
mens, on fit tirer à leur dépari toute l'artillerie de la ville, on les
fit aecompai^ner par dix ou douze cavaliers jusqu'au |)ont de
Cliancy et on leur présenta, en prenant congé d'eux, une collation
fort propre.
François Paquet, citoyen de (ienève, homme intrigant et (jui
avait des habitudes à la cour de France, ayant accompagné les en-
voyés des Ligues en cette cour, eut occasion de leur |>arler de la
recherche que faisaient les seigneurs de Genève d'entrer dans l'al-
liance générale : il crut remarquer des dispositions favorables
dans la plupart et que la circonstance était pro|)re pour réussir
dans ce dessein. Il en écrivit sa pensée au (Conseil, auquel il mar-
quait ((ue le moyen qui lui avait paru le plus convenable pour
venir à bout de cette affaire serait que la ville de Genève ofï'rît aux
seigneurs des Ligues de les aller secourir dans la n(''cessité à ses
dépens, et qu'elle leur fût ouverte lors(|u'iIs en auraient besoin, à
condition (pi'ils eu usassent de la même manière avec cette ville.
Que, dans la même vue, il faudrait avoir premièrement l'agrément
des Bernois, après quoi il sei'ait à |)ropos d'aller de canton en can-
ton faire sentir l'inqjortance de la conservation de Genève pour le
Corps helvéticjue. Mue dès (ju'une fois l'on aurait obtenu des Can-
tons ce qu'on demandait d'eux, il ne serait pas difficile d'avoir
l'agrément du roi j)our faire conq^rendre Genève dans l'alliance
qui venait d'èlre conclue entre la France et les Suisses. Enfin, que
la circonstance qui était favorable alors, avant que les seigneurs de
Zurich et de Berne fussent entrés dans cette alliance, ne le serait
plus après qu'ils auraient donné leur seing'.
Le Conseil, sur cet avis, envoya derechef des députés à Berne
et dans divers autres canlons pour |)ressentir encore les esprits sui'
celte affaire, mais ne les ayant pas trouvé disposés de la nianièi'e
' R. C, vol. 44, fo 207 v», 21)8 v" de l.i lettre de Paquet, eu date du IG oet..
(7-10 sept.). se trouve aux Archives de Geuève. t*. H.,
* Ihiil.. f" 2"i't (!'''■ iiov.). l/oru'iiinl il" l'i't". {Niilf iti'x iuliteim.)
l5/l() AKKKSTATION l)K ROIX MONF.T PAU LES BERNOIS. 38.')
(liToii le soiiliaitalt, siirMdul à Bcnio, l'on v |)onsa plus |)(iiir loi's cl
on résolnt (raltoiidi'o un temps plus |)ro|ii'(' pour v l'iMissir'.
Dans le temps cjue ces choses se |)assaienl, un (•it()\('n <lc ( ie-
nève nommé Roux Monet, seci(''taiie de la pistice, l'un des plus
outrés libertins et des plus t^iands ennemis de la discipline ecclé-
siastifjue et des ministres t]u'il y eût dans la ville, s'attira par son
imprudence la disgrâce des seii>neurs de Berne et celle de la cabale
Perriniste, ce (pii 1(^ fit eidiu monttM- sur l^'ciiafaud. Il l'ut accusé
dans Berne d'avoir tenu des discours insolens des seigneurs de
ce canton, de quoi avant eu avis, ils donnèrent des ordres à leur
bailli de Terniei' de le saisir, s'il était |)ûssible de l'amener siu- les
terres de Berne. Le bailli ayant rencontré Monet sur le pont
d'Arve, le i'' août, l'attira au delà du pont, sous préte.xfe d'avoir
quelque chose à lui dire d'important'. Ensuite il le fil emmener
prisonnier à (iompesières, d'où il tut, (juelques jours après, trans-
féré à Berne \ Bonivard rapjiorte' ([ue les accusations qui avaient
été faites contre lui étaient fausses, mais que la crainte de la
torture lui avait fait tout avouer". Je trouve dans les registres
publics que, sur ses confessions, il avait été condamné à Berne à
la confiscation de son corps et de ses biens \
La prise de Monet ayant été faite contre toutes les règles, la
' Ibid., fo 2oS i-f. 274 V». 276 vo,
279 v». 292 r» ('t nov.-2i déc). Le rap-
port de Pierre Vandel. député par le Con-
seil . rapport brièvement relaté dans le
registre à lia date du 24 décembre, n'est
pas aussi défavorable que le dit notre his-
torien : Vandel « ra|iorte sa dili,^'ence tant
à Berne que à Solorre et à Friboursr et
de piussieurs a sent)' que si l'on sollicite
l'atTaire vers les seigneurs des quantons
l'on viendra à ce que Ion désire. « La
décision ilu (jonseil est restée en blanc.
{Note des éditeurs.)
» R. C, vol. 44. fo 178 ro. 178b. cf.
aux Archives de Genève,, P. H., n» 1449.
lettre de Berne du 2M août. {Note des édi-
teurs.)
» Roget (t. lit. p. 11.3) dit que Monet
fut conduit à Lausanne. Nous croyons,
avec Bonivard et notre historien, qu'il fut
amené jusqu'à Berne. En faisant au (jon-
seil. le 24 août, la relation de sadéputation
auprès du gouvernement bernois, Claude
Roset annonce en efiet que Monet est mené
« presantement à. Berne lié et ayant les
manettes. » Il ajoute, il est vrai, qu'il n'a
pas cru devoir attendre dans cette ville
l'arrivée du prisonnier, celui-ci n'étant
encore qu'à Lausanne (R. C, vol. 44,
fo I9'i, yo), mais, dans une lettre adressée
.TU Conseil, en date du 7 net. (P. H.. n»1449),
les magistrats bernois déclarent tormelle-
ment que Monet leur avait < iry en lieu de
serement exprès • promis de payer tous les
frais de son transport. (Note des éditeurs.)
* Ouvr. cité. p. 102.
"■ D'après le R. C. vol. 44. f" 193, il
aurait mal parlé de l'avoyer de Watten-
\v y I . (Note des éditeut :<i . )
• Ibid.. fo 211 r".
;'.8/,
PKOCKS l)K KOlX MO.NKT.
ir»/4(,
sujjercherie du bailli étaiil iin vriitable alleiKal et une distraction
des limites qui est toujours regardée comme illicite entre des
états (jui sont en bonne intellig-ence, les seig-neurs de Genève don-
nèrent ordre à Perrin et à Pioset, députés à Berne au sujet de
l'alliance générale, de s'en plaindre et de demander (|ue le pri-
sonnier leur lut remis, ce <{u'ils obtinrent'. Il y a même beaucoup
d'apparence ([u'ils firent connaître aux seigneurs de Berne que ce
([ui avait été imputé à Monnet n'était pas vt-ritable, puisqu'ils ne
l'auraient pas rendu si facilement sans cela. Quoiqu'il en soit,
Perrin et Roset le ramenèrent à Genève.
Jusque là, il avait été protégé par Perrin % mais celui-ci ayant
appris à son retour que Monnet avait très mal parlé de lui, il
n'eul de pire ennemi que Perrin et toute la cabale libertine. Boni-
vard dit' que Monet s'était vanté d'avoir eu des commerces de
galanterie avec des premières dames de la ville, entre lesquelles
étaient la fennne de Perrin et celle de Vandel. L'on ne peut pas
juger par les registres si ce fut à ce sujet qu'on le mit eu prison,
mais l'on voit seulement qu'aussitcM qu'il fut arrivé à Genève, il
fui déposé de son enqiloi de secriMaire de la justice el ([u'on le
poursuivit ensuite vivement*. Je n'ai |>as vu son procès criminel,
mais il parait par sa sentence' (pi'il lui accusé et convaincu
' R.C., vol. 41, fo 211 ro. — Boni-
vai'd, ouvr. cité, p. 102.
' Les historiens ont fait île Monet,
tantôt un suppôt de Perrin, tantôt un par-
tisan de Calvin, selon quils étaient favo-
rables ou hostiles à l'un ou à l'autre. Avec
son hai)ituel esprit d'équité, Roget fait re-
niaripier (|ut' Monet n'était pas arquis au
parti perriniste, puisque c'est lui qui, en
1547, avait été chargé de dresser le ré-
quisitoire contre le capitaine général, niais
qu'il ne peut pas davantage élre classé
au nombre des amis de Calvin, puis(|u"à
diverses reprises, celui-ci le dénonça au
Conseil. 11 suffit d'ailleurs de noter dans
quels termes le réformateur annonce à
Viret l'arrestation du personnage par le
bailli bernois : « Le Seigneur châtie au-
jourd'hui par une main étrangère celui ipie
nous avons vu pendant deux ans se livrer
impunément ici à tous les excès » (0/)..
t. XIII, n» 1236). Monet devait être un"
de ces aventuriers qui cherchent leur pro-
fil en embrassant successivement toutes les
causes. Xe poursuivant que la satisfaction
de ses appétits et peu scrupuleux à l'égard
des autres, il ne trouva personne pour le
défendre lorsqu'il .se fut aliéné les puis-
sants du jour. {Note des éditeurs.)
' Ouvr. cité. p. 102. — Calvin confirme
la chose dans une lettre à Viret, Opéra.
I. XX, n» 4162. (Note des éditeurs.)
* R. C, vol. 44, fo 211 ro (11 .sept.),
21 :î vo. 220 ro, 223 v».
^ Cette pièce, que Gautier a vue et
dont il donne ici l'analyse, ne se trouve
inalheureu.semenl plus aux Archives. (Note
des éditeurs.)
I ."/(() PROCKS HK ROrX MONET. .SS.'l
d'avoir fait peindre dans nii li\re loulcs les [losluics (|iii sont
connues sous le nom de fig-ures de l'Arétin, entre lesquelles il
y en avait plusieurs (jui servaient A marquer les difFérenfes ma-
nières de s'y prendre pour commettre le crime de sodomie, lecjuel
livre, par une impiété détestable, il appelait son Nouveau Testa-
ment. Cet article, qui fut l'article fondamental de son |)rocès, n'en
Fut pourtant pas le seul : l'on voit |)ai- sa sentence cpi'il ('-lait tombé
dans plusieurs autres crimes qui sont même qualifiés de crimes de
lèse-majesté. Ces crimes ne peuvent être autre chose, comme il est
aisé de le remarquer par une requête qu'il présenta au Conseil, de
laquelle je parlerai bientôt, que quelques discours insolens et inju-
rieux à sa patrie qu'il avait tenus à Berne, comme entre autres qu'il
avait à Genève plus de crédit (pi(> les quatre syndics, qu'il était
maître de faire donner les emplois à qui il lui plaisait, qu'il
pourrait, s'il voulait, faire déposer les syndics et tout le Petit
Conseil et mettre en leur place qui bon lui semblerait, en un
mot, réduire à la condition de valets ceux qu'il avait fait maî-
tres, ce qui était donner de la République l'idée du plus faible
et du plus méprisable g-ouvernement qu'il y eût au monde,
discours pourtant desquels le ridicule et la vanité sotte et très
mal entendue frapperaient plutôt aujourd'hui les esprits que ce
qu'il y pourrait avoir d'injuste et de criminel '.
Il est aussi accusé dans la même sentence d'avoir abandonné
la religion, ce ([ui ne se peut sans doute entendre que par rapport
à l'impiété (ju'il avait souvent proférée, d'avoir appelé son Nou-
veau Testament et son Evangile le livre dont nous avons parlé
ci-devant. Ouoiqu'il en soit, il présenta au Conseil une requête'
dans laquelle, après avoir confessé tous les crimes dont il était
accusé, il priait le magistrat de lui faire grâce, sous la promesse
expresse qu'il faisait de mieux vivre à l'avenir, mais le repentir
(|u'il témoigna, qui était exprimé en des termes extrêmement vifs
et touchans, ne le sauva pas du supplice : il fut condamné à avoir
' Il MOUS parait probable qu'en ittMii- ^ (jf. R. C. vol.4i. fo269 vo(18 nov.).
jirant ainsi les magistrats genevois, Monet — Cette pièce doit se trouver actuellement
espérait être agréable à ceux: île Berne et dans la collection (lalifte. (Note des édi-
se les rendre par là |ilus favorables. (Note leurs.)
des éditeurs.)
25
386
CONDAMNATION DE ROUX MONET.
l549
Ih iC'le irnnchi'o\ cl, le livre de postures impudiques à èlre brûlé
pnbliquemenl par Ih niaiu du bourreau. Berthelier, auparavant
son bon ami et son camarade de débauche, fut fait secrétaire de la
justice en sa place'. S'il en faut croire Bonivard, l'aveu de la
plupart des crimes dont il fut accusé el qu'il confesse dans sa
requête, fut extorqué de lui par les tourmens de la torture, el il
les désavoua ensuite. Le même auteur remarque même ' ipie Ber-
thelier, l'allant (piérir aux prisons pour l'amener devant le tri-
bunal, Monel lui dit ([u'il occupait le poste où lui qui ])arlail
avait été placé auparavant par ceux (pii le faisaient alors monter
sur l'échafaud, ce qu'il avait bien uK-rité, non j>as pour les crimes
dont il était chargé, mais parce qu'il avait travaillé tout de son
mieux à élever dans les |)reniieis honneurs des gens fju'il savait
qui auraient été plutôt dignes de périr par la main du bourreau.
Bonivard ajoute que Berthelier, qui était un des plus grands dé-
liaiichés qu'il y eût dans la ville et qui ne valait assurément pas
mieux que Roux Mouet, en lui lisant sa sentence à côté du tribu-
nal, insulta ce malheureux, ajoutant à son nom une injure infâme*,
laquelle Monet lui i-endit sur le cham|t, lui disant (pi'un tel nom
' R.C., vot. 41, fû27t 1-0 (21 nov).
' Cette assertion, empruntée à Boni-
vard, n'est pas exacte. Phitiliert Bertlie-
tier fut bien présenté par le Petit Conseil
à celui des Deux Cents comme candidat au
poste de l'un des deux secrétaires de la
Justice (secrétaires de la cour du lieute-
nant), devenu vacant par la révocation de
Monet, mais il fut présenté concurrem-
ment avec Pierre Butini. et ce fut ce der-
nier qui fut élu [lar le Grand Conseil ; « La
plus grand voyx, dit le registre, est tombé
sur ledictz no. Pierre Buttini, dont suyvant
les ordonnances a esté accepté et ratiftié
sans le mectre en Conseil gênerai et afaict
le serment en Conseil à la forme des or-
donnances et edictz. » (vol. 44, f» 267,
15 nov.) Ce qui a pu induire Bonivard en
erreur, c'est que Berthelier occupait alors
les fonctions de secrétaire au criminel el
à la cour des premières ap[iellations (ibid..
(o (j Vf], {{ v-oj. mais il est vrai ([u'on avait
fait des promesses à Berthelier, et trois
mois plus lard, te H février, il les rappe-
lait au Conseil : « Le secrétaire Berthelier
a requys avoir souvenance des promesses
qui luy sont faictes de la secretairiede Rod
Monet » (ibid., f» .'HSO vo). Michel de l'Ar
che, l'un des titulaires, venait en effet d'être
nommé syndic, il y avait donc lieu de
donner un collègue a Butini. Le Conseil
accueillit la requête de Berthelier et le,
[irésenta au Deux Cents, concurremment
avec Pierre Migerand {ibid., f" 32:{ v'j) ;
cette fois ce fut Berthelier qui l'emporta
{ibid., fo 32S vo). {Note des éditeurs.)
' Ouvr. cité, p. 103.
* « Scapolon d'étuves •. — Scapolon
doit signifier « masseur », de scapulare,
frotter. D'après Bonivard (ouvr. cité,
pp. 17 et 101), le père de Monet avait été
maître d'étuves, et celui de Berthelier pro-
priétaire d'un de ces établissements. [Note
des éditeurs.)
tÔ4f) REFLEXIONS DE BONIVARt) ET OE ROSET. 387
coiivriiail aiitaiil à Jîerllielici- (]iri'i lui. Il dil i-iicdic (iii'aii lieu du
supplice, Monel vouhil l'aiiT (pichpic diMlaralidn conlrc ceux avec
(|ui il a\ail ('lé auparavant si élroilonicul lii'-, uuiis (pi'on ne lui eu
donna pas le temps, le bourreau ayant eu ordre de liàter l'exécn-
tion. Rosct dit aussi la même chose ', à quoi il ajoute que ceux qui
pressèi-ent si fort la perte de Monet l'avaient fait parce (|u'ils
craignaient (ju'en vivant plus longt.enq)s, il ne les lïl connaître'.
' (luvr. cité. liv. V, chap. âti, p. 3:i2.
^ Le récit de Gautier sur le procès de
Roux Monet a conservé une valeur parti-
culière par le fait qu'il contient l'analyse
de la sup|ilique de l'accusé et de sa sen-
tence, pièces importantes qui ne se trouvent
plus actuellement aux Archives de Genève.
Bonivard, il est vrai, nous avait transmis
des renseignements assez détaillés sur le
même sujet, mais les allégations de cet
écrivain à tendances trop manifestes ne
doivent être accueillies qu'avec réserve. Il
faut reconnaître cependant que les causes
véritables du procès demeurent obscures.
Après être intervenu en faveur de Monet
auprès du irouvernement lieruois, le Con-
seil se retourne brusquement et lui intente
à son tour une action criminelle. Monet
avait tenu, parait-il, des propos scandaleux
et ofïensants sur le compte des magistrats
genevois, mais il n'y avait pas là matière
à condamnation capitale, et avoir l'achar-
nement avec lequel l'accusé fut poursuivi
par le parti perriniste, ou ne peut s'empê-
cher de penser qu'il y eut des dessous dans
cette alïaire. Non seulement on lui refuse,
à la requête du procureur général Pierre
Vandel et contrairement aux franchises,
d'être ouï en ses défen.ses, c'est-à-dire de
se pourvoir d'un défenseur, et on le sou-
met à la torture, non seulement on refuse
il sa femme l'autorisation d'aller le voir en
prison (R. C. vol. 44, {" 243 r°. 246 v".
260 v»), mais encore on décide que sa
supplique ne sera pas présentée au Conseil
des Deux Cents, seul investi du droit de
grâce iibid.. 1'» 271 i-"l. Au cours du (irocès.
Vandel cherche a augmenter les charges
qui pèsent contre l'accusé en lui reprochant
d'avoir commis un faux dans l'exercice de
ses fonctions. On fait interroger des témoins
à Annecy, mais ils dépo.sent en faveur de
Monet, et le procureur général est obligé
d'abandonner l'accusation (ibid.. fo 248 r",
249 vo, 2.54. 237). Puis ce sont les Ber-
thelier qui viennent le 8 novembre, se
plaindre que Monet a dit que leur père
avait été décapité pour ses méfaits et non
pour les libertés de la ville (ibid., fo 260 v»,
261 V"). Quant au livre de ligin-es obscènes
que Monet appelait son évangile, ce ne fut
certainement qu'un prétexte, le parti per-
riniste n'ayant pas coutume de se montrer
si délicat en matière de mœurs. Enfin
Rogeta déjà fait remarquer que le registre
du (jOnseil mentionne en quelques mots
seulement la condamnation de Monet, sans
rien dire du crime qui l'avait motivée :
« Veu le sommayre et le discords de son
procès, aussi veu le contenuz du conseil
des advocas, a esté ordonné que y ne sei-a
poynt mis en deux cens et que yl aye
coppé la teste et que sentence se baille à
demain... » (vol. 44, fo 271 r"). Ce laconi-
que énoncé est suivi d'un feuillet blanc et.
de plus, les noms des uiembres du (Conseil
présents à la séance ne sont pas indiqués.
Nous devons ajouter toutefois que le pro-
cès-verbal n'est de la main d'aucun des
deux secrétaires alors en charge. Béguin et
Claude Roset. mais de celle ilu lieutenant
Du Mol lard.
Il est plus étrange encore que déjà
du temps de (îautier, soit dès la fin du
XVII" siècle, les principales pièces du pro-
cès, et en particulier les interrogatoires el
les réponses de l'accusé, eussent disparu
des Archives. Or c'est précisément ce dos-
388
AFFAIRE nu MINISTRE KERRON.
I.-)/,
I'.)
Nous avons vu, clans les années précédentes, que la débauche
était si grande dans Genève (jue le sanctuaire même n'en était pas
exempt'. Cette année en fournit encore un exemple : Ferron, mi-
nistre à St-Gervais, fut accusé et convaincu d'avoir eu certaines
familiarités fort suspectes avec sa servante'. Gomme il n'y eut pas
de preuves qu'il eût poussé les choses jusqu'à l'extrémité, le Con-
seil le renvoya sans lui infliger aucune peine, mais les ministres,
n'approuvant pas cette tolérance qui leur paraissait faire si peu
d'honneur au magistrat et à leur corps, représentèrent au Conseil
que cette affaire ayant fait un grand scandale dans la ville et le
ministère de Ferron y étant tombé dans le dernier mépris, il ne
pouvait plus l'y exercer avec quelque édification, qu'ainsi ils
croyaient (ju'il devait cire déposé de sa charge de pasteur de
l'Eglise de Genève et que toute la grâce qu'on pourrait lui faire
serait de lui permettre de servir quelque église de la campagne \
Ferron, au contraire, faisait bouclier du jugemenl, qui l'avait
absous e1 priait le Conseil, en vertu de ce jugement, de le laisser
dans son poste et de défendre aux ministres de l'inquiéter davan-
sier qui aurait permis de se faire une idée
exacte de la véritable nature et du fond
même de l'atïaire. H est permis de se de-
mander si la disparition de ces documents
n'a pas été intentionnelle et si les réponses
de Monet ne contenaient pas des alléîja-
tions dont les principaux chefs du parti
perriniste étaient intéressés à faire dispa-
raître toute trace, qu'il s'agît d'eux-mêmes
ou de leurs femmes. On peut relever, k
l'appui de cette supposition, le fait qu'en
date du 27 septemhre, le Conseil décide
que les syndics Perrin, D'Arlod et le se-
crétaire Béguin « puissent assister audict
proceps, en ce que ne leur actouchera point
à leurs particultiers » (R. G., vol. 44,
fo 225 vo). Enfin l'hypothèse deviendrait
une certitude, si l'on s'en rapporte au
témoignage formel de Calvin : « Monet a
été jeté aujourd'hui en prison, écrit-il à
Viret au moment du procès {Op., t. XX,
no 4162); ses autres crimes seraient de
menrés impunis s'il n'avait prétendu que
le (^ésar comique [Perrin] avait échappé
grâce à lui au dernier supplice et s'il ne
s'était vanté d'avoir séduit la femme de
celui-ci et celle de Vandel. » Bonivard
croit cependant qu'il fut fau.ssement accusé
d'avoir répandu ces calomnies. Il semble
bien établi, en tout cas, qu'il fut condamné
à la peine capitale pour un simple délit de
paroles. C'est ce qu'il constate dans la
supplique où il demande grâce, attendu
que ses méfaits « ne sont que parolles et
aussi qui n'a point olfendu ny mis en
exeqution les choses par luy confessées » ;
R. C, vol. 44, fo 26o ro. {Note des éditeurs.)
' Voir plus haut, p. 273.
' R. C, vol. 44, fo ;{o r», 32 v». .jfl ro
et Procès crim.. 2e s'e, carton Wiis. dé-
position de la servante de Ferron et d'au-
tres témoins, en date du 27 njars. {Note
des éditeurs.)
' Reg. de laVén. Comp. des pasteurs,
A. p. 7.1. dans Cahini opéra. .Annales,
p. 4."il. (Noie (les édileur.<t.)
15^9 DÉPOSITION DK FERRO.N. .38()
tage. Le ('-(jnseil accoi'tla aux ministres leur demande et renvoya
Ferrou à l'église de Feney, ordoimant en même temps à Jacques
Bernard, cpii élail pasteur de cette église, de venir remplir la place
([ue Ferroii laissait vacante à St-Gervais'.
Ferron ne se pressa pas d'exécuter ce jugenieal, au con-
traire, il re\int (juehpies jours après à la charge auprès du Conseil,
le priant de se tenir au premier arrêt qu'il avait rendu, lequel
l'innocentait entièrement, et de lui donner plutôt son congé absolu
(pie de le renvoyer à la campagne, ce (pii ne se |)ouvail faire sans
(pie l'honneur de son ministère en reçût une atteinte considérable,
faisant au reste les protestations les plus solennelles de mener dans
la suite une vie exemplaire et (pii donnerait de la satisfaction et
aux magistrats et aux ministres, ses collèg-ues. Ces promesses
tirent l'effet (ju'en attendait Ferron : le t^onseil révoqua l'arrêt dont
il se plaignait et se tint à son égard au premier jugement \ mais les
ministres ne laissèrent pas la chose là. Quoique l'on n'eût pas pu
convaincre Ferron d'avoir eu un commerce charnel avec sa ser-
vante, il y avait pourtant de violens soupçons contre lui. Calvin,
qui était ennemi juré du libertinage, ne pouvant souffrir dans le
sanctuaire un membre (jui donnait un aussi grand scandale et dont
le ministère ne faisait aucun fruit, travailla avec ses collègues à
mettre en évidence ce dont on n'avait eu jusque-là que des soup-
(;()ns, et lorsqu'ils eurent des preuves suffisantes que Ferron ne
s'en (Hait pas tenu à de simples familiarités, mais (pi'il avait con-
sommé la débauche, ils firent de nouvelles remontrances au Con-
seil contre ce ministre indigne ' et obtinrent, non seulement que
l'exercice de son ministère, soit à la ville, soit à la campagne, lui
fût interdit, mais encore qu'il fût chassé de la ville '.
Dans le même temps, les ministres firent aussi des démarches
pour faire donner le congé à un autre de leurs collègues (|ui était
ministre à Vandœuvres, village de la dépendance de Genève, lequel
se nommait Philippe de Ëcclesia'. Voici ce que j'ai trouvé sur cette
affaire : Calvin, avec les autres ministres, se présenta en Conseil le
' R. C, vol. 44, fo 69 ro (i.ï avril). * [bid., P 204 r" (a sept.).
* Ibid., fo 88 v°. " Sur ce ministre, voir plus haut,
» Ibid., fo 201 V". p. 152, note.
.'^(JIJ AFFAIRE UU MINISTRE DE ECCLESIA. '■'^4".)
2(j mars, où il do'clara qu'ils ne pouvaieiil plus souffrir dans leur
corps un homme du caractère de Philippe de Kclesia, qui était un
hérétique, mais un liéi-étique scandaleux et incorrit;ible'. Qu'en-
core qu'ils l'eussent plusieurs fois exhorté à abandonner ses senti-
mens particuliers, il ne laissait pas de les soutenir et de les prêcher
même, au grand scandale de l'Eglise. Qu'il prétendait, entre autres
choses, (pi'il i'allait (pie Jésus-Christ eût soiittert plusieurs fois et
(pi'il avait toujours été assis à la droite de Dieu, son Père. Qu'il
n'expliquait point l'Ecriture sainte selon son véritable sens et qu'il
ne parlait pas des papistes et de leurs sentimens avec toute l'indi-
gnation que mérite une religion si extravagante en elle-même et si
contraire à la Parole de Dieu. Que par un esprit de nouveauté 1res
condamnable en lui-même et très ridicule, il avait voulu quel-
quefois taire la congrégation en grec, à quoi ils ajoutaient enhn
qu'il menait une vie qui n'était nullement édifiante, étant soup-
çonné même de faire le métier d'usurier.
Ecclesia s'étant défendu sur la plupart des articles, d'une
manière qui parut suffisante au Conseil, l'on exhorta les ministres
à le tolérer et à se réunir avec lui% mais ils persistèrent à demander
sa dé[)Osition, l'accusant d'être un faux frère et qu'ils ne pouvaient
plus souffrir à leurs côtés'. Celui-ci protesta d'être innocent du
crime d'usure dont on l'accusait, et au reste, il témoigna d'être prêt
à faire toutes les réparations que l'on exigerait de lui, pourvu qu'on
lui marquât les articles où il avait manqué, ne souhaitant rien avec
plus de passion que de bien vivre avec ses collègues.
Le Conseil, après avoir ouï tout ce que les ministres, d'un
côté, et Ecclesia, de l'autre, voulurent dire, exhorta encore forte-
ment ses collègues à le recevoir en grâce, leur promettant que s'ils
faisaient conster dans la suite que Philippe de Ecclesia soutînt
quelque doctrine erronée, il serait déposé. Le magistrat exhorta
aussi celui-ci à se conformer à la doctrine et aux ordres de l'Église,
jugement tpii déplut extrêmement aux ministres'. En quittant le
Conseil, ils dirent qu'il ne tenait pas à eux que les fautes et les
R. C, vol. 44. fo 33 V». = Ibid., (<> 57 v».
Ibid., fo 55. * Ihid., fo 62 vo (5 avril).
if)/)*) FtO.MVAKI) TERMINK SKS CHRONIQUES. ."^() I
scandales ne t'ussoiit punis, <M il parail par les registres qu'ils ne
voulurcnl plus recevoir Ecelesia dans leur congrégation'.
.le trouve dans Roset' cjne Ferron, dont nous avons |)arli''
ci-dessus, el de Ecelesia fui'enl |)uissamnient souteinis en (^onsed
par la cabale libertine ; ([ue pour faire dépit aux ministres, le (Jon-
seil ne leur vonlul pas permettre de remplir la |)lac(' cpie Ferron
laissait vacante et (pi'il lein- dit qu'ils étaient assez de six — c'était
le nombre des ministres (|ui restait après la déposition de Ferron —
pour faire toutes les fonctions pastorales cpi'il y avait à renqilir
dans Genève '.
Cette année, Bonivard qui, depuis l'année i542, s'était chargé,
sous l'agrément du Conseil, de faire l'histoire de Genève, acheva
son ouvrage tel qu'on l'a aujourd'hui, c'est-à-dire qu'il le conduisit
jusqu'à l'année i53o inclusivement*. Il ne le poussa pas plus loin,
soit parce (pie le Conseil ue s'en soucia pas, soit parce qu'ayant été
en prison à Chillon depuis cette année jusqu'à l'an i53G, comme
nous l'avons dit dans le cinquième livre % il crut que des personnes
<jui auraient été témoins des faits considérables qui se passèrent
pendant cet intervalle de temps seraient plus en état que lui d'en
écrire une histoire exacte et autant circonstanciée que la chose le
méritait. Antoine Froment, l'un des premiers qui prêcha la réfor-
malion dans Genève et ([ui était informé parfaitement, non seule-
ment de tout ce qui regardait ce mémorable événement, mais aussi
' Mais ils durent, bou gré mal gré, du Conseil ; ils se présentèrent devant lui
accepter la décision du Conseil qui main- le 14 octobre et déclarèrent, par l'organe de
lemiit de Ecelesia comme ministre; cf. Calvin, que l'on n'aurait pas agi de la sorte
Reg. de la Vén. Comp., A., p. 74 dans à l'égard d'un » vallet d'estable et ipiel'nn
Catviui op., Annales, p. 431. {Note des n'az point regarder à leurs estatz ny quel
éditeurs.) ilz sont et la charge qu'ilz hont » (R. C,
^ Ouvr. cité, liv. V, cbap. 2.3, p. 331. vol. 44. f" 239 v»). Le Conseil se laissa
' R. C. vol. 44, f» 21.J v» (16 sept.) ; tléchir et nomma, le 21 octobre, à la place
cf. Reg. de la Vén. Comp., A., p. 79, dans de Ferron, Jean Fabri de Laiigres, pre-
Cnhini op., Annales, p. 4."i6. Le Conseil sente par les ministres; ibid., f» 230 r".
donnait comme motif de sa décision les {Note des éditeurs.)
cbarges dont la Ville était alors accablée; • Ibid., fo 44 r» (13 mars), 247. —
cette raison est assez plausible pour qu'il Cf. Ghaponnière, A'oiiiv 4'«)' BoKioacfi. dans
ne soit pas nécessaire de recourir aux cha- M. D.G.. t. IV, p. 220 et suiv. {Note des
ritables suppositions de Roset. Les minis- éditeurs.)
très prirent d'ailleurs fort mal la résolidioii ' ï. II, p. 304.
3()2 TISSOT ET DE FOSSES DEPUTES A BALE. l55o
des aiilros choses remarquables qui arrivèrent dans le même temps,
se présenta pour faire l'histoire des années auxquelles Bonivard ne
|)0uvail pas travailler avec le même succès que lui, e(. le magistrat
ai;r<''a l'oirre qu'il taisait de ses services'. 11 eut bientôt achevé ce
travail, lequel il présenta au Conseil au mois de mars i55o' ; l'ori-
i^inal de cet ouvrage est dans les Archives \ Je m'en suis servi et je
l'ai cilé dans l'occasion et on peut le regarder comme une continua-
tion des Chroniques de Bonivard jusqu'à l'année 1 536 inclusivement.
Quoique l'on eût bien compris dans Genève, par tout ce qui
s'était passé pendant l'année i549 au sujet de la recherche qu'on
avait faite de l'alliance générale des Ligues, qu'il n'y avait nulle
apparence de réussir dans cette affaire et qu'on eût même comme
résolu de n'y penser de longtemps, cependant, encore que les cir-
constances ne parussent pas plus favorables que par le passé, l'on
ne laissa pas de faire de nouvelles tentatives là-dessus au mois
d'avril et de mai de l'année suivante. Pierre \ andel et Hudriod Du
Mollard furent députés à Berne à ce sujet*, mais ils en revinrent
comme avaient fait ceux qui avaient été avant eux, sans avoir rien
avancé, ce qui ne rebuta pas encore le Conseil. 11 crut que, faisant
agir les Bâlois qui avaient alors quelque crédit auprès des Bernois,
ce serait un moyen de faciliter les choses.
Dans cette vue, Tissot et De Fosses partirent le 20 mai pour
Bàle'. Ils avaient ordre de prier les seigneurs de ce canton de ne
pas trouver mauvais si les seigneurs de Genève, sans avoir mérité
par aucun endroit leur bienveillance, les priaient d'agir auprès de
leurs Excellences pour les porter à faire encore quelques réflexions
sur la situation où se trouvait la ville de Genève, sur les desseins si
souvent formés contre elle par les princes les plus puissans qui
ne manqueraient pas, à la fin, de les exécuter tant qu'ils- sauraient
qu'ils n'auraient à faire, dans ce cas-là, qu'aux seuls Bernois, mais
qui ne se porteraient pas si facilement à aucune entreprise, si
' R. C, vol. 44, fo 289 r», 296 vo. trouvent au\ Archives de Genève, P. H.,
^ 7itd.,f'>34i vo, :î4:ir" (14-17 mars). ii" 14o9, avec une lettre écrite par eux de
' Mss. hist. n» 141. Berne au Conseil. (Note des éditeurs.)
* R. C, vol. 44, fo aS6 vo (8 avril). " R. C, vol. 4S, fo 5.
Les instructions données aux députés se
10
5() AKKAIUK l)K HAl'TISTK DIDATO. 3(1.'^
Genève avait le bonheur il'enlrer dans l'alliance générale, parce
qu'en ce cas-là, l'on ne pourrait alla([uer celte ville sans entrer en
guerre avec le Corps lielvélicpie. Oue celte alliance ne serait pas
désavantageuse à la Suisse, puistpie Genève, tortitif'-e conmic elle
était, lui servait de rempart ; (pi'ainsi la chose convenant aux uns
et aux autres et ne Faisant d'ailleurs aucun tort aux seig^neurs de
Berne, il y avait lieu d'espérer qu'étant invités à ne pas s'opposer à
la recherche que les Genevois faisaient par une reconnnandatiou
aussi puissante que celle des seigneurs de Bàle, ils ne résisteraient
pas davantage à la prière que leurs alliés de Genève leur avaient
faite depuis longtemps'. Les Bàlois donnèrent de bonnes paroles
aux députés, mais ils leur dirent (|u'ils ne pouvaient pas se charger
de faire aucune démarche sur cette affaire de toute l'année, ce qui
fit que l'on cessa de la poursuivre pour lors'.
L'on eut cette année dans les prisons de Genève un prisonnier
de consé(juence : c'était un nommé Baptiste Didalo, italien, rece-
veur g-énéral du roi de France en le duché de Normandie. Cet
homme s'était sauvé en poste de Rouen, emportant avec lui plus
de cent mille francs des deniers du roi, il passa par Bàle et par So-
leure et arriva à Genève au mois de mars. Aussitôt que l'ambassa-
deur de France en Suisse, qui était le sieur de Liancourt% eut avis
de son évasion, il donna ordre à un nommé Ennemond Genyn de le
suivre et de le faire arrêter partout où il le trouverait. Cet homme
l'ayant rencontré à Genève, s'adressa au magisirat, l'informa du
fait et le pria, de la part du sieur de Liancourt, de faire mettre Bap-
tiste Didato en lieu de sûreté, ce que le Conseil lui accorda. Et
comme, selon les Franchises, celui qui est regardé comme faisant
partie criminelle à un autre, doit entrer en prison avec lui, Enne-
mond Genyn fut aussi arrêté avec Didato.
L'ambassadeur de France ayant appris ce (pii s'était passé à
Genève, écrivit au Conseil des lettres de remerciement, le priant
en même temps de faire garder sûrement Didato aux dépens du roi
' ArcliivesdeGenève. P. H., Il» 1461, couit. aiiiijassadeur extraordinaire, 1547-
instructions aux députés. loi9. Cf. Rott, Inv. sommaire, t. I, p. oS.
- R. C, vol. 4o, f« 17. {Note des éditeurs. l
' Guillaunie Du Plessis, sr de Liau-
3g4 AFFAIRE DE BAPTISTE DIUATO. 1 55o
et de vouloir élargir des prisons |)ai' la ville Ënnemond Genyn, sous
la condition (]u'il ne sortirait point de Genève que par l'aven du
Conseil'. Quand Didato eut resté (juelques jours en prison, il solli-
cita vivement le Conseil pour son élargisseinenl, protestant de son
innocence à l'ég-ard du fait duquel il était accusé, dont sa partie,
savoir Ënnemond Genyn, n'alléguait aucune preuve. Ses sollicita-
tions ébranlèrent d'abord le magistrat, lequel résolut de le mettre
en liberté, si sa partie ne |)roduisait |)as incessamment des preuves
plus fortes contre lui, mais le seigneur de Liancourt, ayant en avis
de la chose, écrivit de plus fort au Conseil de garder sûrement le
prisonnier, le priant de considérer (|u'il fallait du temps pour pro-
duire toutes les informations nécessaires pour un cas de cette
nature, et faisant sentir ([ue ce serait désobliger le roi par un
endroit très sensible, ce (|ui apjiortei'ait une diminution considé-
rable à l'affection dont il honoi'ail la ville de Genève, si, par une
démarche autant pi'écipitée et aussi contraire à l'ordre et au devoir
commun des états les uns envers les autres, elle faisait voir qu'elle
avait peu à cœur les intérêts d'un si grand prince, ajoutant que
l'on verrait dans peu, par les lettres du roi lui-même, de quelle
manière il |)renait la chose \
Ëfrectivemeiit, celle lettre et celle de sa Majesté très Chré-
tienne, que l'on reyut ([uelques jours après, firent changer les choses
dans Genève à l'égard de Didato. Le roi, |)ar sa lettre écrite à
Paris le 7 avriP, marquait (|ue cet honmie-là lui avait volé six à sept
vingt mille livres, sur laquelle somme il avait fait assigner une
partie du paiement des pensions (ju'il avait promises aux Suisses, ce
qui l'avait obligé à enipruntei' d'ailleurs de l'argent à gros intérêt
pour y satisfaire. Ou'ainsi ses grands amis, les syndics et Conseil
de Genève, lui avaient rendu un très bon office en faisant arrêter ce
Didato, de quoi il les remerciait de tout son cœur, et en même
temps, il les priait de lui remettre ce prisonnier, afin de le faire
répondre sur les faits dont il était chargé, de l'examiner sur toute
' Lettre de Du Plessis Liaiiuoiirl, en ' Ibid., pièce sur iiarclieniiii, scellée
date du 30 mars. Archives de Genève, aux armes de France et signée Henry,
P. H., n» 1437. contresiitnée Bonrdin. [Noie des éditeurs.)
^ Lettres du raênit', 4 et ."i avril, ibid.
\~}5o AI'K.VIMK \>K U.U'TISTK DIDATO. 3()5
l'adminislralidii (les dciiici's royinix i|ii'il ;i\;iil ciic et pour le con-
Froiilcr avec les receveurs parliculiers (|ui avaieni eu alFaire avec
lui. Oue, dans cette vue, la présence de Didalo (''lanl absolument
nécessaire, sans ([uoi le di'sordre et la [jerle qu'il axait causés à
sa Majesté deviendraient beaucoup |ilus grands, le roi ne doutait
[)oint ipie le < -onseil ne lui lit le |)laisir qnil demaiidail, (pi'il ne
renn't cet lionnne au porteur de la lettre et ipi'en même temps, il
ne tïl sortir des prisons celui cpii lui avait fait partie de la part du
sieur de Liancourl. (^ette lettre était accompai^née d'une de M. de
Liancourt lui-même ', par laquelle il marquait qu'il avait ordre de
sa Majesté de se rendre incessamment à Genève pour faire voir au
Conseil la justice de la demande (jue faisait le roi.
Eftectivement, peu de jours après, le sieur de Liancourt arriva
à Genève, portant avec lui des lettres des seigneurs de Berne et de
ceux de Fribourg", par lesfpielles ils marcjuaient tjue si Didato eût
été arrêté chez eux et (jue le roi leur eût fait sendjiable demande,
ils n'auraient fait aucune difficulté de l'accorder. Le sieur de Lian-
court eut audience du Conseil et appuya la demande de la remise
de Didato de toutes les raisons ([ui avaient été alléguées, soit dans
ses lettres, soit dans celles du roi, mais, quoiqu'il pût dire, il ne
put rien obtenir. On lui répondit par écrit que, selon les coutumes
les plus anciennes et les plus constamment observées, quand on
tenait dans Genève un prisonnier chargé de crimes, il ne sortait
jamais des mains du magistrat que celui-ci n'eût rendu sur son
cas une sentence, ou d'absolution, ou de condamnation, surtout
quand le prisonnier avait une partie, que le Conseil priait le sei-
gneur ambassadeur de prendre cette réponse en bonne part, qu'il
' Arctiives de Genève. P. H, n» l4o7. Ils avaienten effet des doutes sur les véri-
lettredu 12 avril ;i;f. R. C, vol. il, fo 36(1 v". tables iiiolifs de l'accusation dirigée contre
^ Ibid.: la lettre de Berne est du 14, Didato : « Monsi' Gralferier (Gratlenried)
celle de Fribourg du 12 avril. L'^ (Conseil m'a dict, écrivait Hudriod Du Mollard au
décida de faire, à l'une et à l'autre, une Conseil, eu date du 16 avril, qui se craynt
« gratiose response « (R. C, f» 3(13 v»). que c'est une faincte, car ce n'est pour ar-
Les Bernois avaient soin d'ajouter qu'ils gent aius qu'il est accusé de estre crestieu
n'appuyaient la demande du roi qu'autant [réformé] et \eullent gaigne son office » ;
que Didato ne serait pas en réalité pour- Arctiives de Genève, P. H., n» 1439. {Note
suivi • à cause de la vérité evangelicque. » des éditeurs.)
3(j6 AFF'AIRE DE UAHTISTli DIDATO. 1 55o
était fâché de ne pouvoir pas agréer au roi en cette occasion, el
(pi'au reste, son Excellence pouvait compter qu'on rendrait un
jugement si exact sur l'affaire de Didato qu'elle aiu-ail sujet d'en
être contente'.
Didato n'était pas accusé du seul vol dont nous avons parlé : il
était trésorier du cardinal de Loi-raine et avait emporté à ce prince
une somme de deux mille écus et un buffet d'argent doré de la
valeur de six mille écus. Le cardinal ayant appris tpi'il était arrêté
à Genève, y envoya un exprès et écrivit au magistrat une lettre
pour le prier de faire répondre Didato sur ces faits. L'on répondit
à cet exj)rès (|ue ce n'était pas la coutume de tenir un prisonnier
pour deux affaires différentes et ({ue, lorsque la première serait
finie, on rendrait au cardinal bonne justice*.
La réponse qui avait été faite à l'ambassadeur du roi lui dé-
plût extrêmement : il en donna aussitôt avis à son maître et. il
retourna à Fribourg-, où il résidait alors, [JOur attendre les ordres
de sa Majesté. Le roi lui écrivit de revenir à Genève faire de nou-
velles instances pour la remise de Didato et il employa une seconde
fois la recommandation des seigneurs de Berne el de Fribourg-, les-
(|uels écrivirent aux seigneurs de Genève ipie le roi de France les
ayant priés de faire ce qui dépendrait d'eux pour- porter leurs alliés
et voisins à ne pas lui refuser |)lus longtemps ce (pi'il leur avait
demandé, ils croyaient qu'en bonne politique, cet agrément devait
être accordé au roi, qui ne manquerait pas d'en savoir gré à la
Ville et qui, au contraire, pourrait s'en ressentir si on n'avait pas
pour lui un ('gard aussi juste et aussi indispensable, surtout ce
prince offrant de doimer toutes les assurances que l'on pourrait
souhaiter, (pi'une telle remise se ferait sans préjudicier en aucune
manière, aux franchises, libertés et privilèges de la Ville'.
Le roi écrivit aussi en même temps aux seig-neurs de Genève
qu'ayant appris la difficulté ((u'ils avaient faite de remettre à ses
' R. C, vol. 44, fo 364 v» (18 avril). ' Archives de Genève, ubi sapra ; la
'' Ihid., fo 380 fo (9 mai); cf. les lettre de Fribourg est du 30 avril, celle de
lettres du cardinal de Lorraine, en date des Berne du l" mai. [Note des édiletirs.)
20 et 30 avril, Arcliives, P. H., no 1437.
(Nule dus éditeurs.)
l55o AFFAIHK ni-: BAPTtSTK rUDATO. .'{()"
oFficiors Baplislo Didalo, il ru avail «'li'' oxlrrinemenl, surpris,
(|ii'il n'aiirail |ias cru d'rlri' ccrnsc'' dans mit' prière aussi raison-
nable e(, fondée sur une é(|uil('' si palpable et si s(>nsible, el (pi'il leur
envoyait encore le sieur de Liancourl, son ambassadeur, pour Icm-
expliquer plus au lout^' son iiilenlion là-dessus '.
Le sieur de LiancomI l'Iaril arii\('' à (ienève, il eut audience du
Conseil ordinaire, le 5 mai ', où il représenta cjue sa Majesté lui avait
donné ordre de prier inslamuient de sa [)art le (lonseil de lui re-
mettre Didalo et d'élre persuadé que sou intention n'était pas de
faire aucune innovation au préjudice des franchises et des libertés
de la Ville. (Qu'aussi la demande (pi'il faisait n'y était en aucune
manière contraire, puisque^ Didato n'était ni habitant, ni sujet de la
République, mais officier du roi, el (|u'il avait été arrêté à Fins-
lance d'Ennemond Genyn, suivant les ordres qui lui en avaient été
dormes tie la part de ce prince. Que si le Consed lui refusait plus
loni^temps une demande si équitable el tpii ne lui aurait été refusée
en aucun autre lieu de la chrétienté, sa Majesté ne pourrait pas croire
(pie l'on eût dans Genève beaucoup de penchant à lui faire service.
Ou'aussitôl après la fuite de Didalo, le roi avait écrit à
l'empereur et à plusieurs autres princes, lescpiels lui avaient
répondu que s'ils pouvaient le faire saisir dans leurs états, il serait
incontinent rendu. One, depuis peu, un voleur qui avait détroussé
un courrier sur le chemin de Lyon, s'étant sauvé à Rome et y
ayant été pris, le pape l'avait fait remettre aux officiers du roi à la
première réipiisilion ([u'ils en avaient faite. Qu'à plus forte raison,
il semblait à sa Majesté (pie la restitution d'un prisonnier du carac-
tère de Didalo, chargé de crime de pécnlal el qui avait emporté
une somme d'argent autant considérable à un |)riiic(> tel cpu' le loi,
bon ami el voisin de la \illc de Genève, ne pouvait pas lui ('Ire
refusée sans blesser toutes les règles de riionnètelé el de la jusiice,
d'aulanl |)lus (pic les deniers (pie Didalo avait volés étaient desti-
' Archives île Genève, lettre thi 24 seil un inenioraudiini qui se trouve an\
avril, sur parcliemin, sceau et signature du Archives de Genève, dossier cité; c'est
roi. (Note des éditeurs.) cette pièce dont (iautier donne l'analyse.
- H. ('... vol. 44, fo 377 r». — M. de (Noie des éditeurs.)
I.iuncinirl ri'iiiil. en nn'nif lemps. an ('.on-
898 AFFAIRE DE BAPTISTE DIDATO. l55o
lu's, comme il l'avait déjà dit auparavant, à payer les pensions des
seigneurs des Ligues, les bons amis de la ville de Genève, et que le
roi avait été obligé de Faire emprunter avec précipitation semblable
somme à gros intérêts, parce ([u'il voulait (jue le paiement se tïl au
jour marqué.
Que d'ailleurs, il u'élait pas possible cpie le procès de Didalo
fui instruit devant les seigneurs de Genève, parce qu'il faudrait,
en ce cas-là, qu'ils ouïssent ses comptes el que pour cet effet
l'on fît apporter dans Genève les registres de la chambre des
comptes de sa Majesté, que l'on j fît venir ses officiers, de même
que cinquante ou soixante receveurs particuliers avec qui le pri-
sonnier avait affaire pour vérifier ce qu'il avait reçu d'eux, toutes
choses qui ne |)ou\aieiit pas s'exécuter |)arce ([ue ces receveurs ne
sauraient quitter l'actuel exercice de leurs charges et qu'un prince
tel que le roi n'avait pas oublié sa grandeur et sa dignité au point
de vouloir s'abaisser jus(|u'à se soumettre à la juridiction il'un état
(el (jue (renève el à lui donner connaissance des comptes de ses
finances. Qu'il suffisait donc (pi'il parût au Conseil (pie Baptiste
Didato avait elïectivemeni l'einjiloi de receveur général de Nor-
mandie, comme eu faisaient foi ses lettres d'office, les(juelles le
seigneur de Liancourt produisit au Conseil, el (pi'il était en arrière
de la somme de près de cent quarante mille francs, ce ([ui parais-
sait par un acte de la chambre des comptes du roi, le(piel il fît
voir encore'. Qu'ainsi, il priait derechef le mai^islral de lui rendre
le prisonnier et de remettre en liberté Ennemond Genjn, (pii lui
avait fait partie, comme la raison et le devoir d'un état ami et
voisin envers l'autre l'exigent et selon la coutume constamment
observée par tout le monde.
Il semble qu'il n'était pas possible de résister à l'évidence et à
la force de ces raisons, cependant c'est ce que fit, non seulement le
Petit Conseil, mais aussi le Soixante et le Deux Cents, où cette
affaire fut portée % de soile cpie, sur ce refus réitéré, le seigneur de
Liancourt fit des protestations contre la Républiipie de toutes les
' Copies aux Archives de Genève, * R. C, vol. 44, f» .377 v", 378.
dossier cilé.
l55o REFLEXIONS DK I.'aITEIR A CE SlMET. 3f)f)
pertes et dommag'es (|ui en |)()iivaieiil arrivt'r au roi, l'assiiraiil
(l'aill«'iii'S(|ii(' si «'Ile |)('rsistail à uc vouloir |)oinl lui Faire de raison,
sa Majcsti' se la ferait rendi'e par des lettres de représailles, par où
l'on pourrait coiujjreudre eoudjieu elle était sensible à une injustice
de cette nature '.
Les lecteurs seront sans doute sur|)ris de la t'erinel('', pour ne
pas dire de ropiniàtreté, avec lacpielle les Conseils refusèrent de
remettre au roi un officier de ce prince, accusé d'un crime» qu'il
n'avait point ronnnis dans Genève, mais à Rouen, crime il'ailleurs
qui n'i'tait point un crime |)articulier, mais public, et le pré'veuu
ayant pour partie, non pas un particulier, mais un puissant roi,
avec lecpiel les Genevois faisaient profession de g-arder de grands
ménagemens. Effectiv(Miient, je ne vois pas que ce procédé puisse
être excusé par aucun endroit (pie par celui-ci, c'est que les syn-
dics ayant été sous les évèques, de temps immémoi'ial, juges des
causes criminelles, ce (|ui, à la vérité, leur donnait un grand relief
pendant ce temps-là et faisait (jue l'on pouvait dire en quelque ma-
nière (ju'ils partageaient la souveraineté'' avec leur prélat, jaloux
d'une prérogative (jui avait été de tout temps regardée comme si
précieuse, ils n'avaient laissé échapper aucune occasion de celles
(pu s'étaient présentées de faire exercice d'un droit de cette nature,
soit à r(''gard de ceux de la ville, soit à l'égard des étrangers. Et,
(pioique depuis plus de ([uinze ans, les Genevois fussent leurs maî-
tiTs à tous ég'ards et (pi'ils pussent, sans aucune conséquence,
remettre à des princes étrangers les criminels qui étaient accusés
de crimes d'état commis hors de leur territoire, ils n'avaient pour-
tant pas encore ([uilté l'idée d'importance qui avait été attachée,
depuis tant de siècles, à la facidté de juger de toutes sort(^s de
crimes, de quelque nature qu'ils pussent (Hre, de sorte qu'il leur
semblait, par un jugement qui assurément n'était pas bien fondé,
(|ue c'était en (piehpie manière recoimaitre pour leurs supi'rieiu's,
les princes auxquels ils auraient remis des prisonniers qui auraient
commis des crimes d'état dans les lieux soimiis à la domination de
ces princes.
' Ai'i'liives lie (jenève, dossier eit(\ Cf. h. ('... vnl, 'l't. S» ;{7il r» (H iiiaii.
/tOO LIBÉRATION DE DID.VTO. I 55o
Quoiqu'il en soit, le seigneur de Liancourt s'en alla de Genève
sans avoir rien obtenu', et le roi, qu'il informa de ce qui s'était
passi'', irrité de ce nouveau refus, eu témoigna son indignation aux
seigneurs de Berne et de Fribourg par des lettres qu'il leur écrivit,
leur marquant qu'il ne manquerait pas de faire exécuter contre les
Genevois les représailles dont son ambassadeur les avait menacés,
de quoi ces deux puissances donnèrent aussitôt avis aux seigneurs
de Genève'. Les Bernois firent plus : ils députèrent à leurs alliés
les seigneurs Na?geli et Steiger, poiu' leur faire sentir les consé-
quences fâcheuses qu'entraînerait après soi la continuation d'un tel
refus et qu'il ne servait à rien, dans des choses de cette nature, où
l'honneur et la souveraineté de l'Etal n'étaient point intéressés, de
contester avec des princes puissans, tel qu'était le roi de France,
qui ne veulent jamais avoir le démenti de ce qu'ils entreprennent'.
Ces menaces de la France et ces exhortations ne produisirent
d'autre effet sur l'esprit des Genevois que celui-ci, savoir qu'ils
prêteraient le prisonnier pour être ouï devant les gens du roi, dans
les comptes dont il «Mait question, à condition (ju'au bout de six
mois il fût représenté afin d'être jugé ensuite par les seigneurs de
Genève'. Il y a beaucoup d'apparence (\yie la France n'aurait point
donné les mains à un expédient de celle nature, mais, pendant que
ces choses se passaient, il survint une atïaire qui lira les uns et les
autres d'embarras : les parens de Didalo firent sa paix avec le roi,
son frère oiilinl son pardon à condition (pi'il rendrait bon compte
de toute l'administration du |>risonnier, ce que le roi l'crivit aux
' Le (Conseil décida m(''nie « de faire lieu en sa présence. Celle assertion repose
t)onne remonstrance aud^ ambassadeur de sur une iiiter[)rétation inexacte du texte'
sa proteste et minace »; R. G., vol. 4i, des Abschiede (t. IV, 1 e, p. 393). Loin que
fo 379 r". {Note des éditeurs.) l'amljassadeur de France fût à Berne, le
' Lettres du 3(1 mai. Archives de Ge- (jOnseil de cette ville décida au contraire
nève, dossier cité. — Le Conseil décida de lui écrire, à la suite de la députation de
d'envoyer aussitôt à Berne un député pour Philippin. {Note des éditeurs.)
porter sa réponse et expliquer les faits. " W. C, vol. 45, f» 33 v» (27 juin).
Jean Philippin fut chargé de cette commis- (^f. Eidg. Abschiede. nh'i supra. (Note des
sion (R. C, vol. 4;i. f" d6 r», 19 r». 22 v»). éditeurs.)
M.E. Dunant (ouvr. cité, p. H9)acru que * R. G., vol. 4o, f» 34 v», Xi r».
M. de Liancourt se trouvait alors à Berne 2.) juin (Gonseil des Deux Cents),
el que les décinralions de Pliili[)pin eurent
iftûo i)iFFif;iîi.Ti';s AVEC BKii.NK Al! siMiri r)i:s TAii.LKS. 4o'
soigneurs de Genève, les priaiil en luriiic lciii|)s de F.iirc sortir Ui-
dato de leurs prisons e( de lui accordci' lous les sauf-conduits et
sûretés néeessaires pour venir en Fi-ance rendre ses comptes', re
(|ue le Conseil n'eut pas de peine à accorder, surtout Enneniond
Genyn, qui lui avait l'ait partie criminelle, ne la faisant plus et
ayant déclaré qu'il ne s'opposail point à r(''largissement de Didato'.
Ainsi cel lionnne-là eul le bonheur de se tirer d'affaire el d'en être
quitte pour trois mois de prison. Roset dit' que la fermeté que les
Genevois témoig-nèrent en cette occasion leur fit de l'honneur en
France. Effectivement, quoique le procédé dût paraître extraordi-
naire à certains égards par les raisons que nous avons dites, cepen-
dant il est certain que la jalousie qu'ils firent paraître pour la con-
servation de lem's droits, quoique poussée à un scrupule outré, dut
les faire passer pour des peuples qui aimaient infiniment leur
liberté et qui étaient à l'épreuve de tout lorscpi'il était question de
passer aucun expédient et d'avoir quelc|ue couqjlaisance qu'ils
crussent lui donner la moindre atteinte.
L'affaire de Didato ne fut pas la seule qui donna de l'occupa-
lion à la ville de Genève pendant une bonne partie de cette année :
les seigneurs de Berne lui en suscitèrent une autre f[ui lui fit bien
de la peine, el pour laquelle cette ville se donna beaucoup de niou-
vemens. Ils avaient trouvé à propos d'imposer une contribution
d'un |)onr cent sur tous les fonds situés dans les pays qu'ils avaient
conquis sur le duc de Savoie el, pour cet effet, leurs baillis avaient
ordonné de leur pari à tons les particuliers de donner une désig-na-
tion de leurs biens pour en faire l'estimation. Les Genevois qui
avaient des fonds dans ces pays furent cités comme tous les autres
pour en voir faire l'évaluation', ce que l'on n'entreprit pas seule-
ment à l'égard des particuliers, mais aussi à l'ég-ard de la seigneu-
rie même de Genève, dont les biens ecclésiastiques qu'elle possé-
' Lettre (lu i juillet lijSO, sur parche- ' Archives de (Jeuève, dossier cité,
min, scellée et signée Henry, l'ontresijïnée sentence du Conseil, en date du 8 juillet,
de Laubespine (Archives de Genève, dos- élargissant Didato et (ienyn. {Note des édi-
sier cité). Cette pièce est acconjpagnée teurs.)
d'une copie des lettres de grâce accordées '^ Ouvr. cité. liv. V. chap. 28, p. :t34.
par le roi à Didato. (Note des éditeurs.) * R. C. vol. 44, f» 1553 r» (4 avril)
402 VANDEL RT ni" MOLLARD DKPUTÉS A BERNE. 1 nfx)
(Jail à Auboiine el ([ui élaient affectos à l'Iiôpilal, furent mis à prix
pour rtre ensuite assujettis à cette taille'. Aussitôt (pie le (lonseil
eut avis de cette nouveauté, il s'en plaignit premièrement aux
baillis du voisinage, rpii répondirent cpi'ils n'étaient que les exécu-
teurs des ordres que leur avaient donnés là-dessus leurs supé-
rieurs', et ensuite aux seigneurs de Berne eux-mêmes.
Vandel et Du Mollard y furent envoyés le 8 avi-il à ce dessein %
avec orfire de leiu- représenter que les Genevois avaieni de tout
temps, pendant que les ducs de Savoie étaient maîtres du pays, été
exempts de loules sortes de tailles et d'impôts pour les fonds cpi'ils
y possédaient, (pi'ainsi la taille qu'on voidail leur imposer était
une iimovation qui, non seulement attentait aux privilèges les plus
solidement établis, puisqu'ils le sont sur une possession immémo-
riale et sur des actes et des concessions les plus solennels accordés
par les ducs de Savoie, mais aussi qu'elle était défendue par l'al-
liance, qui porte en termes exprès que les parties contractantes
se garantiraient l'une l'autre de toute innovation, raison que les
seigneurs de Berne surent bien employer eux-mêmes en l'année
i545, lorsipie les Genevois Noulurent aug'menter les droits de leurs
halles'. Que les seigneurs de Berne savaient parfaitement (pie
l'alliance des deux villes avait été faite pour g-arantir les Genevois
de loules les violences et nouveautés (pi'aiirait voulu attenter le duc
de Savoie contre leurs anciennes libertés. Qu'ainsi, le moins (ju'il
leur en dût arriver, c'était de demeurer paisibles possesseurs des
privilèges dont ils avaient joui auparavant ; et quoique les seigneurs
de Berne fussent en la place du duc de Savoie, cependant cela
n'empêchait pas que leur pouvoir et leur autorité ne fussent bornés
à la ])romesse qu'ils avaient faite, et qu'après tout, il était certain
qu'ils n'avaient pas plus de droits que celui auquel ils avaient suc-
cédé. Oue ([uand les ducs de Savoie avaient voulu faire (pielque
chose de semblable à ce (pie les seigneurs de Berne entreprenaient
alors, les évê(pies s'y étaient toujours formellement opposés, ce
(pii avait ])orté ces jirinces à révo(juer les ordres (pi'ils axaient
' R. C. vol. 44, f» 3S5 vo. ' Ihid.. fo 3o6 v».
'^ Ihid., (o '.Wi \'o, :î,w r". ■" Voir pins liant. |i. âlW.
!■"),)() RKPONSI-: DKS BERNOIS. f\o'À
donnrs et à coinciiir iiiriiic (|ir;'i IViNcriir, ils ne iiirllraii'iil, sur
ceux de Genève et sur les terres dépendantes de l'Evêché, aucune
imposition qu'il n'en eût été auparavant connu de part et d'autre.
Qu'ainsi, les seigneurs de Genève priaient instainniont leurs Excel-
lences, par toutes ces raisons, de faire révo(pier incessamment les
ordres qui avaient été donnés de mettre sur les Genevois une
imposition si odieuse ' .
Les Bernois prirent assez mal les représentations (juc leurs
alliés leur firent : ils répondirent qu'ils avaient eu de très bonnes
raisons d'imposer la taille dont on se |)lai:^nail ; qu'avant con(juis
par leur épée les pays où elle avait été inq)osée, ils étaient maîtres
d'assujettir tous les fonds qui y étaient situés, sans aucune excep-
tion, à tels impôts qu'ils trouveraient à propos, sans que qui que ce
tVil iiTil le trouver mauvais, et moins encore les Genevois ([ue per-
sonne, puisqu'ils devaient se souvenir de tant de grands et impor-
tans services que les seigneurs de Berne leur avaient rendus et des
bienfaits dont ils les avaient comblés, tel qu'était l'élargissement de
leurs limites et le puissant secours qu'ils leur avaient envoyé si à
propos lorsqu'ils étaient dans la plus grande extrémité, ce (jui leur
avait procuré la précieuse liberté dont ils jouissaient. Qu'ils avaient
d'autant moins sujet de se plaindre de cette taille que ceux des
seigneurs du Conseil de Berne ou des bourgeois de cette ville qui
avaient des fonds dans ces bailliages n'en étaient pas exempts.
Enfin, (ju'ils avaient droit de s'opposer, comme ils firent, à l'aug-
mentation de l'impôt du droit des halles, parce que les lettres de
l'alliance en font une mention expresse, mais qu'elles ne disent
mot de l'affaire fies tailles, et qu'ainsi il n'y avait point de parité
entre ces deux choses, comme leurs alliés de Genève le préten-
daient ' .
Vandel et Du Mollard ayant rapporté cette réponse', le Conseil
résolut d'envoyer d'autres députés à Berne*, avec ordre de repré-
' Instructions aux députés, Arcliives ' Le 21 avril ; R. G, vol. 44. ^369 v".
de Genève, P. H.. 110 14oSt. * Ibid., P 372 r° (27 avril): les
' Ibid., réponse des Bernois, en date députés désignés furent le syndic Pierre
ilu 18 avril. Cf. Eidg. Ahschiede. t. IV, Bonna et le conseiller François (".tiamois.
1 I'. Il" I0.">, IV. tNiite des pdileiifs.) \Nnle des éditem:<!.)
l\ol\ NOUVELIJ-: DKPtTA TION A BKRiVE. 1 55(1
senter aux seigneurs de co canton que ce n'élail point pour les
troubler en aucinie nianièi-e dans l'exei-cice île leui- sou\'erainel,é
dans le pays qu'ils avaient conquis, fjue les seigneiu's de Genève
s'opposaient à cette contribution, mais seulement pour se mainte-
nir dans leurs droits et leurs privilèges auxquels les seigneurs de
Berne s'étaient engagés |)ar l'alliance de n'apporter aucune altéra-
tion. Qu'ils les priaient de considérer combien cher leur avait
coûté la conservation de ces droits, pour lescpiels la Ville n'avait
épargné, ni la vie, ni les biens de ses citoyens. Que les seigneurs de
Berne les ayant ai<lés comme ils avaient fait avec autant de généro-
sité et de succès, on les priait de ne pas détruire en quelque ma-
nière leur ouvrage et de considérer (|ue si quelque autre [luissance
voulait faire des innovations au préjudice de leurs alliés de Genève,
ils ne manqueraient |)as de s'y opposer comme ils y sont obligés
par l'alliance. Ils sont engagés, à plus forte raison, à n'en faire
aucune eux-mêmes et à laisser les choses sur le pied (ju'elles
étaient lorsfju'ils ont conquis le pays'. Ces raisons n'ayant fait
aucune impression sur les Bernois', le Conseil prit le parti d'em-
ployer auprès d'eux l'intercession des seigneurs de Bàle.
Il chargea, pour cet effet, Tissot et De Fosses, qui avaient eu
ordre d'aller à Bàle au sujet de l'alliance générale, comme nous
l'avons vu ci-devant % de demander cette intercession*. Les Bàlois
promirent (pi'ils feraient ce qui dépendrait d'eux pour porter les
Bernois à révo(|uer les tailles". Cependant les citoyens et les bour-
geois de Genève, qui avaient des fonds dans les bailliages voisins,
étaient extraordinairement pressés par les baillis de payer la taille,
et, sur le refus qu'ils en faisaient, on lem- retenait leurs denrées et
les autres revenus de leurs fonds : plusieurs propriétaires même de
biens situés dans les terres de St- Victor et Chapitre et de fjuelques
endroits de la |)ure souveraineté de Genève, étaient enveloppés
' Arcliives de Genève, dossier cité, * R. C, vol. Vi. fo 2 v°, (i v. et Ar-
instructioiis aux députés en datedu28avi'il. cliives de (îeiii've, P. H., n» 1461, instrnc-
" Ibid., réponse du Conseil de Berne, lions aux députés, en date du 20 mai.
du 4 mai. * R. (",., vol. 4S. fo 16 v", relation
» 1'. 392. (les députés.
lâôo i.K (:n.\si:ii. i.nti.mi: i.v mauciii-: aix bkunois. 'io.'i
dans celte affaire et se voyaient molestés pai- les oFficieis de Berne
pour payer l'impôt comme les autres'.
Les iiàiois, d'un autre côté, écrivaient au Conseil (|u'ils élaienl
d'avis (|iie l'on ne refusât pas plus longtemps de s'y soumettre',
de sorte ipic Ton était fort intrigué dans Genève là-dessus. Cepen-
daul les Genevois se tirèrent d'affaire par leur ferme(('' : l'on com-
meii^'a par faire faire des protestations dans fous les hailliages
voisins, en présence des baillis, contre cette innovation, ce (pii fut
exécuté par Jean \'oisine, qui avait procuration de tous les parti-
culiers intéressés dans cette affaire'. Ensuite, le Petit Conseil résolut
(|uc, la \ illf (''(mil fondi'c dans une possession immémoriale et dans
iMi droit incontestable, l'on ne risquerait quoi que ce soit d'intiiuei'
la marche aux Bernois, dans la(iuelle la justice de la cause étant
déduite au long- et avec exactitude, ils ne manqueraient pas d'être
condamnés, du moins par le surarbitre'. Cet avis tut approuvé
par le Grand Conseil, où il fut arrêté, outre cela, que les parti-
culiers qui seraient assez lâches pour payer cette taille, de quelque
manière qu'ils en fussent sollicités par les officiers de Berne et
(piehiues menaces (jue ceux-ci employeraient pour en venir à bout,
comme de confiscations de fonds, etc., seraient cassés, sans retour,
de leur bourgeoisie'. Le Conseil Général, qui fut assemblé le
I 1 juillet pour autoriser les résolutions des autres Conseils, les
approuva tout d'une voix ' et le Conseil ordinaire nomma aussitôt
des juges et autres officiers pour la marche qu'il intima aux Ber-
nois pour le 3 août', lesquels ayant récrit au Conseil qu'ils le
priaient qu'elle fût renvoyée de quelques mois, le Conseil y donna
les mains et la mit au 2 novembre*. Quand le terme marqué appro-
cha, ils demandèrent une seconde prolong'ation qui leur fut accor-
' H. C, vol.4.>, fo 15 yo. 20v», 2.3 v>', à telles tailles soyent privés de la bour-
29 \". ;î9, et pass. ,ïeoisie. Sur (|Uoy presque tous hont crié :
* /6(d.. fo 42 vo (8 juillet). que le t-ontribuant qu'il soit pendu .;
' Ibid., fo 27, 3i !■<}, 3i r», :t7 r». R. C vol. 4.3, fo 44 vo. (Note des éditeurs.)
* Ibid., fo 4:î vo. 6 ji,i^^ fo 4g vo, 58 vo.
* Le Deux Cents aurait même voulu ' Ibid., f» 46 r» ; cf. P. H., no 1463.
des mesures plus sévères: « Et icy esl esté ' Ibid.. fo 60 (ter août) ; réponse à
parlé que ceux i|iii voiiMioii>nt foutriliuer Ben\i\ P. H., iio 1463.
4o6 I.ES ISKK.NOIS KKNONCKINT A IMPOSER LA TAU, LE. I .lôo
dée' . Enfin, comme le dernier terme, qui élail au 1 4 décembre, allait
être expiré, les seigneurs de Berne, persuadés eux-mêmes du peu
de justice de leur cause, se déportèrent de la difficulté qu'ils
avaient faite à leurs alliés de Genève et écrivirent au Conseil qu'ils
avaient donné ordre à leurs baillis de n'exiger de tailles d'aucun
Genevois".
Cette nouvelle causa une extrême joie dans la ville, surtout
aux particuliers desquels on avait non seulement arrêté les fruits
des fonds (|u'ils possédaient, parce qu'ils n'avaient pas voulu se
soumettre à Finqjôt, mais saisi les fonds mêmes, ce qui avait fait
souffrir et plongé dans une perte très considérable quantité de
gens (pii n'avaient ni moissonné, ni vendang-é. Leur joie, dis-je,
fut d'autant plus grande (pi'ils redevinrent tranquilles possesseurs
de leurs fonds par la main levée qui leur fut accordée, disgrâce
(pi'ils s'étaient attirée pour avoir généreusement sacrifié leur inté-
rêt particulier à l'honneur et à l'intérêt de l'Etat, exenqjle rare et
qui ne se trouve que chez des peuples tels qu'étaient nos pères,
non seulement infiniment jaloux de leur liberté, mais aussi peu
amateurs de leurs aises et accoutumés, depuis long'temps, à com-
battre contre l'adversité.
Ouoique les seigneurs de Genève n'eussent pas de juridiction
à i\.rmoy et à Draillans, villages enclavés dans le Chablais, ils
avaient pourtant le droit d'y établir des ministres, parce qu'ils en
retiraient les revenus comme ils les retirent encore aujourd'hui. Les
ministres de ces lieux-là étant ainsi à leur nomination et entretenus
à leurs dépens, ils prétendaient aussi qu'ils devaient dépendre
d'eux, se rendre à l'assendjlée des ministres de Genève et se sou-
mettre à ses ordres et à ceux du Consistoire. Mais les Bernois s'y
étaient toujours opposés et avaient fort souvent ordonné aux mi-
nistres d'Armoy et de Draillans de se rang'er sous la classe de Tho-
non, parce qu'ils étaient souverains de tout ce pays-là, et les Gene-
vois leur donnaient des ordres tout contraires. Ces ministres, crai-
g-nanl le ressentiment des seigneurs de Berne, ne frécjuentaieni
plus depuis longtemps les congrégations des ministres de Genève,
' W. C, v.,1. 't.'i. fo 110 1". ' Ibid., |o l:il V", 143 r, 144 vo.
l.).JO AIKAIHI-: DKS CIltKS DAUMOV i:i Dit AILI.ANS. f\l)-j
coiiinio ils jivaic'iit accoiiliiiiit' île taire aii|)aravanl, ce (|ui donna
lieu au (Conseil de leur ordonner d'y venir, sous peine de déposi-
tion'. Les ministres d'Arnioy et de Uraillans, fort embarrassés, se
plaig-nirent de ces menaces aux Bernois, lesquels écrivirent à leurs
alliés de Genève, le 22 octobre de cette année, que ces ministres
servaiil des éi^lises de leur juridiction, ils y étaieni soumis eux-
mêmes cl (|u'ils ne |>ermeltraient point t|u'ils se recoimussent
nuMnbres d'une autre classe que celle deTlionon'. Les Genevois
leur répondirent qu'il était clair, par le départ de Bàle, (|ue ces mi-
iiislres (l(''peMdaient absolument d'eux, puisque ce traité dit eu
termes ex|irès (pie les seigneurs de Genève avaient le droit de les
établir et de les déposer.
(;e|)endant les Bernois se tinrent à leur première n'soliition,
quoiqu'ils reconnussent que, par le ilépart de Bàle, les Genevois
avaient le pouvoir de nommer ces ministres et de les ôter\ .Je
trouve (pie ce traité ne dit rien en particulier des villages d'Armoy
et de Draillans, qu'il en fait seulement mention dans la liste des
quatorze bénéfices que les Bernois restituaient aux Genevois, mais
(pi'il parait clairement, par ce qui est dit des uns et des autres, que
les seigneurs de Genève avaient le même droit sur les ministres de
ces deux lieux que sur ceux de tous les autres villages de St- Victor
et Chapitre, le traité ne les distinguant point, mais marquant
expressément que les seigneurs de Genève auraient le droit d'exa-
miner, d'établir et d'ôter tous les ministres des cures qui leur
étaient rendues. Les Genevois, au reste, bien persuadés de la jus-
lice de leur cause, s'alFermirent dans leur première résolution et
ordonnèrent aux ministres d'Armoy et de Draillans de venir du
moins quatre fois par année à la congrégation de Genève, sous
peine de se voir privés de leurs pensions \
Nous avons vu, en l'année 1047, P^ur quels crimes fut exé-
' R. C, vol. 4o, fo 108 v» (13 oct.). — Les Bernois n'acceptèrent point cette
' Arcliives deGeiiéve, P.H.. nollTi; décision et l'aflaire traîna en longueur;
i-r. H. C, vol. io, f» 117 ro. le 21 nov. 1332, le Conseil nnéia de la
^ Archives de (ienève. dossier cite. terminer le mieux (qu'on pourrait, les Ber-
lettre du 8 nov. nois payant la moitié du traitement des
* B. C, vol. i.). fo l.j;{ r» (22 déc.) deux niinistresen cause. (iVotedeséiiiteur*.)
4o8 DÉCOUVERTE u'uN ÉCRIT DE GRUET. 1 55o
cuté à mort un Genevois nommé Jaques Gruel'. Cette année i55o,
un écrit dont il était l'auteur et qu'il avait mis sur le papier de sa
propre main, ayant été découvert en nettoyant le grenier de sa
maison, le magistrat en lut informé ' . Gel écrit, qui contenait vingt-
six pages, était rempli d'invectives les plus atroces contre notre
seigneur Jésus-Christ et contre tous les mystères de la religion
chrétienne. Le procureur g-énéral se rendit d'abord instant |)our
faire rendre un jugement exemplaire sur cette affaire, mais le cas
étant autant extraordinaire (|u'il l'était, le Conseil consulta Calvin
sur la manière dont il devait s'y prendre, lequel donna son avis par
écrit', qui portait qu'il était à propos, avant toutes choses, de faire
reconnaître par voie juridique la main de celui (jui était auteur de
cette écriture, afin qu'il ne parût pas au peuple que le Conseil se
fut mis en mouvement à la légère pour une affaire obscure et incer-
taine. Que cet examen étant fait et le livre étant bien trouvé être
de la main de Gruet, l'abolition d'un écrit si détestable ne devait
pas se faire secrètement, mais en sorte qu'il parût au public que le
magistrat le détestait comme il méritait; qu'il croyait donc qu'il
fallait que la condamnation s'en fît d'une manière solennelle et que,
pour cet effet, le jugement du Conseil fût prononcé de dessus le
tribunal. Qu'encore qu'il fût fâcheux de proférer les paroles horri-
bles et les blasphèmes exécrables dont il était rempli, cependant,
comme les magistrats étaient oblig-és d'articuler les impiétés et les
crimes qu'ils punissaient, l'on ne pouvait pas éviter de faire men-
tion, dans la sentence qui serait rendue, des expressions détestables
contenues dans le livre, ce qui se pouvait faire d'une manière qui
marquât toute l'horreur qu'en avait le Conseil. Qu'ainsi, il croyait
que la forme de la sentence pourrait être écrite à peu près de cette
manière :
Jaques Gruet ayant été condamné, l'année i547, tant au sujet
des blasphèmes énormes qu'il avait proférés contre Dieu et des
railleries impies qu'il avait faites de la relig-ion chrétienne, que
' Voir plus haut, pp. 300 et suiv. R. C, vol. 44. fo 366 vo, "21 avril. (Note
^ Par Jean Porral, secrétaire du don- des éditeurs.)
sistoire, dont la déposition se trouve au- ' Cette pièce fait également partie de
jourd'hui dans la collection Galiffe. ('!'. la même collection. (iVo<e des éd/Jeur«.)
1 ");"){) AVIS l)i: CALXI.N" A CK SlMi:!'. '|0',)
|)Oiir avoir Iranic' de oiimiiiollesconspiralioiis contre la llépiihliciue
el s'être rendu roiipable de miiliiieries et autres inalversalioiis, il
est arrivé depuis, (|iie l'on a Ironvé un livre écrit de sa propie main,
dans lecpiel se trouvent des blasphèmes exécrables (|M'il n va anciin
liommo (pii ne doive trendjier à les entendre, comme d'avoir poussé
l'impiété jus(pi'à dire de notre Seig-neur Jésus-Chrisi, le Mis de
Dieu et le roi de gloire, devant la majesté duquel les diables sont
contraints de s'humilior, qu'il a été un méchant, un misérable fan-
tastique, un rustre plein de présomption glorieuse et maligne, qui
a été crucifié à juste titre. Que les miracles (|u'ii a laits n'étaient
que prestiges el singeries el qu'il croyait être le HIs de Dieu comme
les sorciers croient être en la svnagogue; (pu- c'élait un hypocrite
et un séducteur «pii avail (Hv allacln'' à nu bois intame connue il
l'avait mérité, et (pi'il était nmrl misérablement en sa folie;
tpi'enfin, sa venue n'avait apporté au monde que toutes sortes de
malheurs.
Que, dans le même écrit, il dit des piophètes (ju'ils n'étaient
que des fols, des rêveurs, des fanatiques; des apôtres, (pi'ils
avaient été des gueux, des lourdauds, des apostats et gens desti-
tués du sens commun; de la vierge Marie, que l'on ne peut présu-
mer d'elle, sinon (|u'elle fut une femme impudique; de la loi de
Dieu, qu'elle ne vaut rien, de même que ceux tjui l'ont faite; de
l'Evangile, ([u'il n'est qu'un tissu de menteries et qu'en un mot,
toute l'Ecriture était fausse el t|u'il y avait dans ce livre divin
moins de sens que dans les fables d'Esope.
Et non seulement il se d('chaîne ainsi d'une manière infâme
contre la sainte el sacrée religion que nous professons, mais aussi
il abolit el nie toute religion et divinité, disant que Dieu n'est rien,
faisant les hommes semblables aux bêtes brutes, niant la vie éter-
nelle et débitant de semblables exécrations capables de faire dres-
ser les cheveux de la tête à tous, et qui sont des infections si
puantes qu'elles pourraient rendre tout un pays maudit, de sorte
que tous ceux (jui ont quehjue sentiment de piété et quelque
conscience doivent demander pardon à Dieu de ce que son nom a
été blasphémé d'une manière si indigne painii eux.
Le Conseil suivit, pour la plus grande partie, l'avis de Calvin :
/|l() CO.NDA.MNATIO.N 1)1' LIVKK DK (iKIKT. I 55o
l'abréi^i: du procès de cet écrit cl la sentence rendue furent lus de
dessus le tribunal. Cette sentence fut exécutée le 23 mai iHBo'.
Cette année, les ministres ayant représenté au Conseil que la
corruption des mœurs que l'on remarquait parmi le peuple et de
laquelle ils se plaignaient depuis long-temps, venant du défaut
d'instruction et de la crasse ignorance de leurs devoirs où étaient la
plu])art, il serait à propos d'ordonner que les pasteurs de l'Eglise
fissent, du moins toutes les années, une visite exacte de leur trou-
peau, dans laquelle ils demanderaient à tous les particuliers,
hommes et femmes, raison de leur foi, ce <|ui, Iimm- donnani occa-
sion de connaître les ignorans el les libertins, ils pourraient plus
facilement veiller sur lem- conduile el les ranger ensuite à leur
devoir. Le Conseil ap|)rouva lem- avis% et cette visite, fpii n'est
autre chose que ce qu'on appelle encore aujourd'hui les interroga-
tions qui se font avant Fâ([ues, fut établie |)ar autorité publique.
Roset dit que cet é'tablissemenl produisit dans la suite un grand
bien dans Genève, à quoi j'ajouterai cpi'il en produirait aujour-
d'hui un beaucoup plus considérable si les conducteurs de l'Eglise
avaient le loisir de domier à cette instruction particulière, qui est
assurément la plus importante fonction du ministère, tout le temps
(pi'elle demande pour la faire coninK^ il faut.
Calvin vml à l)Oul cette ann(''e d'une antre affaire (pi'il avait
à cœur depuis longtemps et ipii causa en partie son l)amiissement
de Genève en l'année i538, comme nous l'avons vu dans le livre
précédent' : je veux jjai'lerde l'abolition des quatre pi'incipales fêtes '
de l'année, qui étaient les seules qui se célébrassent dans Genève
el qui, à la réserve de cette ville, sont observées aujourd'hui dans
' L'abrégé du piouès (résumé des mayson dudict Gruet, escripvain d'ieetluy,
griefs), qui n'est qu'Hii sommaire de l'avis et là estre mys et jette au feu... si que la
de Calvin analysé plus liaut, et le texte de niemoyre de telle abomiuahie cliose eu
ta sentence ont été publiés, avec les autres soyt perdue. » Le procureur général avait
pièces du procès de Gruet, par M. Henri conclu à ce que l'effigie de Gruet fût traînée
Fazy, dans le t. XVI (pp. 125 el suiv.) des par la ville et brûlée avec son livre. {Note
Mém. de l'Institut genevois : nous jugeons des éditeurs.)
donc inutde de les reproduire ici. La sen- ^ R. C, vol. io. t'».4 v» (Iti mai). Il
tence condaniue te livre de (iruet .. à deli- s'agissait surtout des « estrangiers, servi-
voir estre par l'exequuteur de nosire justice leurs et chambrières » {Note îles éditeurs.)
porté au li^Mi du Bourg de Foui' ilr\aiil l;i '■' Voii' plus haul, p. l.\.
SriM'Hi:SSI()N DKS rETKS.
'(1
tout le monde clinMiei). Nous avons vu les cfforls inutiles (|ue fil
Calvin poin- les faire abolir. Depuis (ju'il Fut, ra()pel('' dans Genève,
quoi(|u'il n'eût tait aucune dtMuarclie d'éclat poui- en venir à bout,
sinon au mois de novembre de cette année, cependant, comme il
avait insinué en diverses occasions (pi'il ne croyait pas (pi'il lut du
bien de l'Éi^lise de célébrer ces fêtes, elles s'étaient presque abolies
d'elles-mêmes, de sorte (pie, depuis queUpie tenq)s, plusieiu-s ne se
faisaient |)oint de peine d'ouvrir leurs boutiques ces jours-là, pen-
dant que les autres les tenaient fermées. Il prit occasion de là de
représenter aux Conseils (pie cette bii^arrure était scandaleuse et
(pi'il servait à pro|»os (pu' la ci'lf'bration des fêtes (pie l'on avait,
accoutumé de faire aux jours marqués pour cela fût renvoyée aux
dimanches les plus proclies de ces jours-là '. Le Petit et le Grand
Conseil approuvèrent la proposition de Calvin' et le Conseil Géné-
ral, où elle fut port('e le jour de l'élection du lieutenant, y ayant
aussi donné les mains', les grandes fêtes, dès lors, n'ont plus été
célébrées dans Genève.
Théodore de Bèze remar(pie' que plusieurs nmrmurèrent
contre Calvin de ce (ju'il avait fait abolir ces fêtes, témoignant
d'en être scandalisés, ce qui lui donna occasion d'écrire un livre
intitulé Des scandales \ (|u'il dédia à Laurent de Normandie, l'un
de ses meilleurs et de ses plus anciens amis. De Bèze ajoute que
l'on faisait tort à Calvin de lui attribuer d'avoir sollicité l'abolition
' R. G., vol. 45, fo 125 ro (11 nov) :
« Sus ce que M. Calvin a reriionstré de la
diversité du peuple quant aux festes à
cause de ce que aulcungs ovreiit leurs bo-
liques, les autres non, qu'est une division
scandaleuse... Pource qu'il est chose de
.scandale que de estre en diversité d'usaige
des fesles, est arresté que îles iey à l'ad-
venir telles festes ne se fas.sent plus mais
cliescung ovre sa bouticque. ■ — Calvin se
borna donc à représenter au Conseil le
scandale qui résultait de ce manque d'uni-
formité dans la célébration des fêtes, et ce
sont les magistrats eux-inènies qui, offi-
ciellement du moins, prirent l'initiative de
les supprimer. (Note des èditeuis.)
* Ibid., fo 127 r» (14 nov.); séance
du Deux Cents.
« Ibid., fo 128 1-0; Reg. de la Yen.
Comp., A., p. 95.
* Vita Calvini (Opéra, t. XXI,
p. 142).
^ De smndalis, quihits hodie plerique
absterrentur, nonnullt elium alieimntur à
para Evnngelii dortrina, (îenève, Jean
Crespin, 13.50, in-4o. Calvin en fit paraître,
la même année et chez le même imprimeur,
une traduction française. Voir Calvini op..
t. VIII. proleg.. p. X, et A. Cartier. Arrêts
du Conseil etc., dans M. D. G., t. XXIII,
p. .'i2.'). [Noie des éditeurs.]
4 12 KÔLlî UE CALVIN DANS CICTTI': AFFAIRE. l55o
de ces ieles, puisqu'elle avait élé Faite, non seulement sans qu'il
l'eût demandée, mais même (|ue les minisires ignoraient absolu-
ment que cette ([uestion dût èti'e traitée dans le (4onseil Général,
mais cet auteur se trompe absolument, les registres publics d'où
j'ai tiré ce que j'ai dit ci-dessus marquant positivement le con-
traire, mais ce n'est |)as la première fois (]ue l'envie d'excuser
toutes les actions des personnes dont on fait l'éloge' ont fait dire
' tja reiiian|ue par laquelle Gantier termine son livre est fort juste. Il nous
apparaît une fois de plus avec ce souci constant ite la vérité qu'il place au-dessus de
toute autre considération. On doit ajouler cependant que Bèze fut de bonne foi. En
écrivant les lignes qui lui ont attiré la leçon un peu sévère de notre hislorien. il avait
pour garant de son assertion Calvin lui-niènie et se souvenait, sans aucun doute, d'une
conversalion qu'il avait eue avec lui quelque temps après l'événement : • .t'ai déclaré
tout dernièrement à de Bèze, lorsqu'il nous a rendu visite, écrivait Calvin à Viret, le
4 janvier suivant, que la décision du Conseil Général a été piise à mon insu et sans que
je le désirasse » (Opéra, t. XIV, u» 1429). Ije réformateur prévoyant que l'altolition des
fêtes serait fort mal vue du gouvernement et du clergé bernois, ne m;iiiquait aucune
occasion de décliner toute respon.sabilité à cet égard : « J"ai entendu parler de cette
abrogation comme un étranger. Je n'ai point conseillé la cliose, ni ne l'ai suggérée, mais
ne suis point fàclié qu'elle ait été faite » {ibid.. n" 1428. p. S, lettre au pasteur Haller, de
Berne). Il est plus explicite encore, en écrivant au pasteur de Buren : « Lorsi|ue j'appris
que les jours de fête avaient été abolis par un décret du Conseil Général, la cliose était
si inattendue pour moi que j'en fus presque stupéfait. Certes, si on m'eut demandé mou
avis, j'aurais à peine osé opiner dans ce sens » (ihid., 1427, |). ;i). Roget ne trouve pas
que la surprise afTectée par Calvin dans sa correspondance puisse se concilier avec les
faits, tels (|ue nous les counaissuns d'après les registres du Conseil, et il l'indique avec
ce ton doucement ironique qui est dans sa manière : Calvin lui semble avoir usé ici
« d'un léger arlilice » (ouvr. cité, t. III, p. 124, note). Dans sa remarquable étude sur la
Théocratie à Geiièiie au temps de Calvin (p. 109), M. Eugène Clioisy ne partage pas.
l'opinion de Roget et disculpe le réformateur du reproche d'avoir joué double jeu. Il
convient, croyons-nous, d'établir ici une distinction. Il est certain que l'initiative de la
suppression des fêtes partit, en apparence tout au moins, du Conseil lui-même, Calvin
s'étant borné à attirer l'attention des magistrats sur la « division scandaleuse » qui
régnait dans le peuple, quant à l'observation de ces fêles (voir plus haut, p. 411, n. 1).
Encore resterait-il à savoir si le réformateur, désireux de ne pas se compromettre vis-
à-vis des Bernois, ne s'était pas concerté d'avance avec quelques-uns des membres du
Conseil sur la marche à .suivre. Il le pouvait d'autant mieux que deux des syndics,
.\ndjlard Corne, premier en charge, et Claude Uu Pau, lui étaient tout dé\ouês. On doit
admettre cependant, jusqu'à preuve du contraire, que le Petit (jonseil lui accorda spon-
tanément plus qu'il n'eût osé espérer et que la décision de ce corps fut une surprise pour
lui. Mais lorsqu'il écrit à ses correspondants bernois que la résolution du Conseil Général
a été prise à .son insu et qu'elle a été si inattendue pour lui qu'il en fnl presque stupéfait,
il nous parait avoir incontestablement usé de ce que nous continuerons à appeler, avec
Roget, un « léger artihce. » En ell'et. la séance du Petit Conseil eut lieu le 11 novembre :
trois jours après, soit le 14, le Deux Cents ratifiait la mesure et décidai! qu'elle serait
UOI.K OK CALVIN DANS CETTK AFFAIRIC.
/.
aux hisloriens cl aux panc-^yristes, sans mêmp on avoir lii
formé le dessein, des choses (|iii ne soiil pas loiil à l'ail cdMlnr
à la vérité.
(Ml
mes
soumise au Conseil Général, lequel fut réuni le surlemlemain (R. C, vol. 4o, fo 127 v.
liH r"). Or, il est nialériellernent impossible d'admettre que, sur une question qui avait
pour lui un intérêt particulier. Ciilvin n'ait pas l'te informé promptenient des résolutions
d'une assemblée aussi nombreuse que le Deux Cents et où il comptait des liommes a lui.
Kn tout cas. le réformateur .se dispen.se de renseigner d'une manière bien exacte, son
correspondant le pasteur de Buren, lorsiiu'il lui afTirme que seule la fête de N'oél a été
supprimée, alors que la mesure s'étendait en réalité aux quatre fêtes de l'Ascension, de
l'Annonciation, de la Circoncision et de Noël. C'est ce {|u'ont déjà fait remanpier les
éditeurs des Opéra. I. XIV. n" 1427, n. lî. (Note des éditeurs.)
LIVRE HUITIÈME
(1551-155G)
ES perspculioiis au snjot de la religion, les-
([uelles, dans ee tonips-ci, ('(aient, tous les jours
plus fréquentes et plus violentes dans le royaume
voisin, attiraient dans Genève un grand nombre
de réfugiés. Ces gens-là, surtout quand ils étaient
de ([uelque considération, demandaient d'être reçus bourgeois, ce
qui ne leur était guère refusé, et ils avaient par là même l'entrée
dans le Conseil Général. Les anciens citoyens voyaient avec une
extrême jalousie ces nouveaux bourgeois jouir des mêmes privi-
lèges qu'eux et être à portée, dans peu de temps, d'avoir autant et
même plus de part au gouvernement, soit par leur nombre, {|ui
grossissait considérablement, soil par leur intrigue et leur savoir-
faire.
La religion attirant ces gens-là dans Genève, il n'est pas sur-
prenant ([u'ils y vinssent pleins d'estime et d'une haute considéra-
tion pour Calvin. Aussi, autant qu'il y avait de réfugiés qui acqué-
raient le droit (le la bourg-eoisie, aulanl au^^nientail le uondjre des
/|l(> OPPOSITION ALX ÉTHA.XGEKS. l55l
personnes attachées à ses senlimeiis, ce (jiii falsail un terrible dépit
à la cabale libertine, qui craiçnail, (m'a la fin, ces nouveaux venus
ne devinssent les maîtres des éleclions dans le Conseil Général et
et que l'on ne vît plus, dans la suite, élevés aux premiers emplois
que de ceux qui se déclareraient les défenseurs fie la discipline
ecclésiasticjue et du Consistoire ' . Pour empêcher (pie la chose n'ar-
rivai, les |)rincipaux suppôts de cette caliale s'opposaient autant
qu'ils pouvaient à la réce|)tion de ceux (pii se présenlaienl, et ils
vinrent à bout d'en écarter plusieurs au commencement de celte
année i55i et, pour mieux réussir dans leur dessein, ils |)roposè-
rent en Petit Conseil que tous les bourgeois qui avaient acquis
cette qualité depuis l'année i536 ne pussent avoir entrée dans le
Conseil Général que vingt-cinq ans après leur réception à la bour-
geoisie, proposition cpii lui acceptée '. Mais le Conseil des Deux
Onts', où elle l'ut portée ensuite, n'y voulut |)as donner les mains,
(Ju moins dans toute son étendue, quoique, pour la l'aire a()|irou-
ver, ceux qui l'appuyaient eussent mis en usage toute leur rhéto-
rique, jusqu'à jeter des soupçons sur la fidélité de la j)lupart des
nouveaux Itourgeois et à (^lire qu'il serait fori à craindre cpie si leur
nombre augmentait davantag-e dans les Conseils, l'on y prît bien
des délibérations funestes à la Républi([ue |)ar les avis que ces
gens-là, (pii pourraient avoir des intelligences avec ses ennemis,
auraient l'adresse d'y faire passer. Le Conseil des Deux Cents se
contenta de dire qu'il fallait réllécliir s(''rieusement sur cette affaire
avant le premier Conseil Général qui se (levait tenir, et faire quel-
que règlement qui empêchât les nouveaux bourgeois d'être mem-
bres des Conseils pendant un certain temps.
Jus(ju'à cette année, les conseillers du Petit et du Grand
Conseil avaient pris des fermes de la seigneurie quand'l'occasion
s'en était présentée ; quelques-uns peut-être avaient abusé de leur
autorité pour ne pas [layer ou pour le faii-e f)lus difficilement, ou
' Roset, onvr. cité, liv. V. rhap. 31. faire; c'est le Petit Conseil qui. dans une
p. 336. séance ultérieure et plus nombreuse ((6;d.,
* R.C., V0I.4S, fo 169 vo (19 janv.). fo 184 r", 6 févr.), atténua lui-même la
° Le registre ne mentionne pas île portée des décisions prises le 19 janvier.
dcldiénilion du Deux Cents sur celte af- [Nnle des éditeurs.)
I'>i>I l'Hdl'dSITKINS I \rii:s K.\ CONSKIL (ilC.NKKAr,. /| I -J
l)ioii il s'('l,ail, glissé dans leur ;i(liiiinislr;ili()ii i|iicl(|iir ;in(,re abus
auquel il ('-tail nécessaire de leiuf'diei-. Peiil-èire aussi ([ue la raison
de la jalousi(; et l'envie d'allirer le |)roHl (|u'il y pouvait avoir dans
les lernies, parmi les ciloyens (|ui n'étaient pas des (lonseils, mit le
peuple en mouvemeni sur eette affaire. Quoi (pi'il en soit, on mit
sur le lapis, au (Conseil (iénéral assemblé pour l'éleelion des syn-
dics, la queslion savoir : s'il ne serait pas à propos de dc'-lendr'e à
tout conseiller, (ant-du (Conseil ordinaire que des Deux (lenls, de
prendi-e aucune ferme publi(|ue, soit en qualité de; principal, soit
en celle do caulion, el celle pro|iosilion fui approuvée à la plura-
lité des voix '.
Il parait par les registres que cette pro|iosilion fut faite dans
le Conseil Général sans avoir élé auparavant examinée dans les
antres Conseils, et je trouve dans Roset' cpi'il y avail une cabale
qui travaillail à faire abroger celte loi fondamentale : (|ue l'on ne
put délibérer sur aucime proposition dans le t Conseil Clénéral,
(pi'elle n'eut été auparavant examinée en Petit et en (irand Conseil,
et (|ue cette cabale étail la iaclion libertine qui souliailail la chose,
afin de pouvoir faire passer sin-le-champ el à la cliaude lout ce
qu'elle voudrait dans le Conseil Gc'wié'ral. Mais, le (bnseil des Deux
Cenis ayant examiiu' cette pro|)osilion le i8 février, elle fut rejelée
et l'i'dil fui confirmé, el afin ipie l'on ne pût |ias dire que les par-
liculiers qui avaient quelque proposilion (pi'ils croyaient avanta-
geuse pour le bien public n'avaient ni l'occasion, ni la liberté de le
faire, il fut arrêté que si quelqu'un avail à |)roposer (juelque chose
qui concernai le bien de la Fîé[)ubli(|ue, il pourrait s'adresser au
premier syndic qui lui |)rocnrerail audience du Petit Conseil ou de
celui des Deux Cents, s'il était nécessaire'.
La seigneurie se trouvant chargée de diverses dettes, et entre
autres de payer toutes les années des intérêts considérables pour des
sommes dues à Bàle', l'on pensa cette année aux moyens de trouver
de l'argent pour accjuitler du moins ces intérêts avec quehpie faci-
lité. Il fut j)roposé pour cet effet en Deux t:ents, le ii février, de
' U. C. vol. 45, fo 185 vo (8 fe\r.). » Ibid., fo 200 i«.
^ Ouvr. cité. liv. V, eliap. :?2. p. :i:!7 ; •■ Voir plus liant, pp. 9G et 16)?.
d. R. C, fo I9!t !•<> (17 féviM.
4l8 MESURES POIR THOIVEK I)K l'arGENT. 1551
(liniinucr lous les gages publics' et Ton élablil, une conuiiissioii roin-
posée de conseillers du Pelil et du Grand Conseil, afin d'examiner
et cet expédient et lous les autres (|m'oii |)onrrait proposer pour
trouver de l'argent \
Les commissaires ayant, délibéré sur les uns et sur les autres,
leur avis l'ut approuvé par les Conseils; il n'y eut aucun appointe-
nient public, [)etit ou grand, qui ne ret^ùl quelque diminution,
celui des syndics, entre autres, qui était de cent vingt-cinq florins,
l'ut réduit à cent". L'on résolut aussi d'admettre les particuliers à
alFrancliir leurs biens taillables : les citoyens, en rapportant à la
seigneurie la sixième partie de leur valeur, et les étrang-ers, le
quart'. L'on ordonna de même que les héritiers de ceux qui
avaient fait quel{[ues fondations et donné des revenus aux églises
pourraient les reprendre en rapportant la moitié du prix de la
valeur de ces fondations et de ces revenus. La moitié des amendes
de la cour du lieutenant fut aussi adjugée au fisc\ On augmenta le
tarif de la cour du lieutenant qui concernait les procès, le prix des
lods', des amodiations et des sceaux, on mit les cliàtelainies en
ferme'. On fit la raèuio chose à l'égard des secrétaireries et entre
autres, celle de la justice inférieure fut taxée à cent écus par an '.
Entre les pensions dont était charg-é le public, celle du Magni-
fique Meigret était des plus fortes, elle montait à cpiatre cents flo-
rins par an. Cet homme-là avait beaucoup d'ennemis, comme nous
l'avons vu dans le livre précédent, aussi ne manqua-t-ou pas de
nmrmurer Ix'aucoiqi de ce qu'il avait des appointemens si considé-
rables et de dire qu'il fallait les lui diminuer de même qu'aux
autres, quoiqu'ils lui fussent dus par un traité solennel'. Cependant
ces murmures n'eurent aucune suite : Meigret, interrogé par le
Conseil pour ([uelle raison il avait une pension de fjuatre cents flo-
rins, rc'-pondit (pi'elle lui avait ét<' assignée |)arce (|ue, du temps de
' R. C, vol. 45, fo 188 v». ot non pour aultre. » {Note des éditeurs.)
» Ibid., fo 190 ro. * Ibid.. fo 283 v».
' Ibid., fo 279 l'o. " Dvoit de nmlAl\on.(Note des éditeurs.)
■' Ibid., fo 281 ro. Le Deux Cents ne ' R. C, vol. 45, fo 285 vo. 288 et suiv.
ratilia pas la mesure en ce qui coucer- * Ibid,, fo 279 ro.
nait les étrangers : « Arresté que ce soit ' Ibid., f» 287 vo (Conseil des Deux
seulement pour les citoyens el Imurseois Cents), l'o 2'.lt) r'\
I.').")! RK.NOrVEI.I.K.MENT DC SKK\tENT DK I,' Al.l.l A M ;(■: ANKC liFMtNK. { I()
la giuM'rc et des oxtr<''niilés ou la \ illc s'c-lait rciicoiitrc'c eu l'année
i535, il trouva les moyens, avec le seig'neur de Verej, de porler le
roi de France à prendre en mains la défense de Genève en y
envoyant du secours', et comme la Ville n'avait [xiiiil d'argent pour
payer ce secours, on convint qu'il sérail payé par le moyen du
butin (pie l'on pourrait faire sur l'ennemi commun, lequel serait
partagé; ([ue depuis la mort du scii^iieur de Verey, lui, Meigret,
ayant représenté au Conseil le droit qu'il avait à une portion de ce
profit, ou lui assigna, pour le dédommager de ce qu'on ne lui don-
nait pas cette portion, la pension dont il avait joui depuis. Le
Conseil, content des éclaircissemens que lui donna le Magiiifi(pie,
ne le pressa |)as davantage et le laissa en possession de sa portion
toute entière '.
Le temps de renouveler le sei'uienl de l'alliauce avec Berne,
(pii avait été prolongée pour cincj ans, étant arrivé, les deux villes
s'envoyèrent récipro([uement des députés, selon la coutume, pour
le recevoir et le faire. Jean-François Naegeli et Thorman, bande-
ret, arrivèrent à Genève le 7 mars; la jeunesse de la ville, propre-
ment équipée et bien montée, sous la conduite de Perrin et de
Vandel, leur était allée au-devant jusqu'aux limites du territoire'.
Le lend(Mnain de leur arrivi'-e ', ils jurèrent en Conseil Général, avec
tout le peuple, la prolongation de l'alliance et furent régalés le soir
à la maison de ville". Le même jour, le syndic François Chamois,
(|ui avait été envoyé à Berne de la part des seigneurs de Genè\e
pour le même sujet, jura au nom de ses supérieurs d'observer reli-
gieusement tous les articles de l'alliance'.
Ce jour même, qui était un dimanche, Calvin, venant de prê-
cher à St-Gervais, fut heurté en passant sur le pont du Rhône par
(pielques débauchés. Calvin les a\^ant censurés de l'insulte qu'ils
lui faisaient, en |)résence d'uu français réfugié nommé Herald,
' Voir à ce sujet, t. II. p. 4«2. Abschiede. t. IV. 1 e. 11» 139, p. 466. {Note
• R. G., vol. 4S, fo 297. dex (■ditetus.)
' Ibid., f» âll r». 213 v". * Ibid.. p. 465. — (^tiamois était ac-
' Soit le dimanche 8 mars, et non le compagne du iipiitenanl De Fosses et de
!), comme le dit lioget. I. III. p. l'tl. liVo/i' Pierre Tissot. i-onseiller; R. i',.. vol 43,
des éditeurs.) 1» 210 r". lAnle des éditeurs.}
"■ R. C. vol. 'i;;. |o 2ls r"; cf. £»/,/.
420
AFFAIRE DU POTIER HERALD.
potier, qui prit le parti de ce ministre et les raillait de la censure
qu'ils venaient de recevoir, ces débauchés s'en pi'irent à cet
homme-là et le poursuivirent, l'épée nue à la main, jus([u'à sa
boutique, où il j eut plusieurs coups donnés, dont l'un d'eux fut
dangereusement blessé à la tète ; Herald reçut aussi cpielques
coups. Ces gens-là, se sentant battus, sortirent à la rue où ils
excitèrent un grand tumulte, criant qu'il fallait faire main basse
sur les étrangers. Le magistrat, ayant eu avis de la chose, fit mettre
en prison les uns et les autres. Ils n'y restèrent pas longtemps, les
envoyés de Berne ayant intercé'dé pour eux et obtenu leur pai'don
sur l'heure'.
' Tfil est du moins le récit de Roset
(ouvr. cité, liv. V, cliap. 33, p. 337), mais
les documents authentiques ne disent rien
de t'insnite prétendue faite à Calvin et
donnent à la bagarre de tout autres causes.
Voici, en ell'et, ce que l'on trouve dans les
registres du Conseil, à ta date du samedi
7 mars, et non du lendemain dimanche,
comme te dit Roset : « ley est proposé que
là bas sont estes blessés Phillibert De la
Mar, .lo. Mailliard et Jaques Herard et sa
feumie, d'où anicungs se sont mys à cher-
cher par la maison de I^aurens Megret dict
te Magnifficque et aussi par la maison dudi
Herald pour trouver led' Herald, d'oii s'est
trouvé eslre faict gros bruyt par la ville et
dict l'on que l'occasion est prise sus ce il
se dict par aulcuugs que le Sr Jehan de la
Maison Nove et led' Jaques Herard aujour-
dny estans en la Fusterie voyans passer
ceutv qui sont allés au devant des sr* com-
niys de Berne aujourduys venans se sont
inocqués de la compaignie » ( R. G., vol. 45,
fo217r"). D'ailleurs, Calvin, qui ne laissait
jamais passer une injure personnelle, n'eût
pas manqué de se plainilre avec véhémence
de celle qui fait le fond du récit de Roset.
(Ir, lorsque te réformateur se présente de-
vant te Conseil, le 12 mars, pour demander
aux magistrats ta punition des auteurs de
''échaufTourée du 7, il se borne à repré-
senter que l'on a vu, la semaine précédente,
'• des gens assemblés et allans criaus par
quelques lieux et rues : tue, tue, indicaut
tes estrangiers » (ihid., f» 221 r») ; d'une
prétendue agression contre sa personne, il
ne dit pas un mot, non plus que le registre
de ta Vénérable Compagnie, où il est sim-
plement question d'une « esmotion jusques
à elfusion de sang » (reg. A, p. !)(i).Enlin,
la correspondance de Calvin est muette à cet
égard. Roset a confondu, croyons-nous,
l'aflFaire du 7 mars l.iSI avec une rixe sur-
venue, deux ans auparavant, le dimanclie
28 juillet loW, précisément sur le pont du
Rhône, dans laquelle avaient aussi figuré
Herald et les De la Mar, et où te conseiller
Corne, ([ui sortait du sermon — il ne s'agit
donc pas de Calvin, mais d'un dé ses parti-
sans— avait été frappé à coups de poings.
Déjà alors, c'était Herald, dont le zélecatvi
niste se manifestait volontiers par des provo-
cations, qui avait causé le tumulte en tirant
la langue à Bertbetier et qui fut privé de sa
bourgeoisie pour ce fait (cf. l^oget, lit, 107).
Rosel a donc ici renversé les rôles, mais il
ne pouvait manquer de représenter lesPerri.
nistes comme de perpétuels fauteurs de trou-
bles et leurs procédés à l'égard de Calvin
conmie intolérables, .\jontons ipie les char,
ges dirigées contre les prévenus furent ju-
gées si peu sérieuses que. le 23 mars, ils
étaient élargis en payant les dépens et en
fournissant caution (R.C., vol. 4.5, f'>229 v",
232 r"). A la date où Roset place son récit,
soit le dimanche H mars, les actes ofli-
ciels ne parlent que d'une rixe devant la
!nai.son de ville, où ([uelques |)ersiinnes
lô")! DKMKl.KS 1)K-S l.IltKRTI.NS AVKC l,K CO.NSISTOIRK. /(2 I
(Je lie lui pas la seule ui;n'(|ue de mépris (|ue les débauehés
(loniièriMil dans ce leiiips-là envers Calvin : (iuel([ues jours après,
une l,rou|)e d'entre eux alla jouer à la paume derrière Sl-l*ieri-e,
pendant (|u'il taisait sa lp(;on |iul)lique, pour l'interrompre et lui
l'aire dépit, ce (|ui l'obligea à descendre de chaire et à les aller
censurer, (k's gens-là lui répondirent d'une manière fière et arro-
gante; (Jalvin en informa le (îonsisloire, le(|uel en porta ses
plaintes au Conseil'. C^elni-ei ajiprouva la conduite de Calvin et
menaça ces débauchés que s'ils n'avaient pas à l'avenir une con-
duite plus res|)ectueuse envers Calvin, et en g'énéral envers les
ministres, ils seraient châtiés d'une manière exemplaire". Cepim-
(lanl ils profilèrent ti-ès mal de ces censures puisque, peu de tenq)s
après, un des ministres appelé Raymond Chauvet, devant |)asser
de nuit sur le pont du Kliône, ils enlevèrent un ais pour le faire
londjer dans la rivière, et il s'en fallut très peu que ce funeste
accident ne lui arrivât \
tJe qui rendait ces débauchés entreprenans, c'était l'impunité,
le Conseil ('lanl renqjli de gens qui les protégeaient ouvertement,
ce qui (Mail toute la force des censures que le Consistoire pouvait
adresser aux d(''bauchés, descpielles aussi ils se mo(|uaient de la
manière du monde la plus scandaleuse. Philibert Berlhelier, l'un
des plus insolens et qui avait été appelé à diverses fois au Consis-
toire pour être censun'' des excès qu'il commettait et de la vie
libertine ([u'il menait, était sur le pied de se moquer de tout ce qui
lui était dit et d'insulter même Calvin et tout le corps, tant minis-
tres qu'anciens, lors(|u'on lui adressait t[uelque censure. Un jour,
le syndic qui y présidait voulant lui imposer silence, il dit qu'on
voiiJHieiit entrer lualgré les guets, pour tragés grandement par plusieurs paroiles » ;
assister aune représentation qui se donnait R. C, vol. 43, f" 233 r», 23 mars. {Note
en l'honneur des députés bernois, rixe dans des éditeurs.)
laquelle Henri Daulaez, serviteur de Calvin, ^ Le registre dit simplement que le
qui venait clierclier son nwitre, avait rei;u (Conseil leur adressa « bonnes remons-
un soulllet de tjouis l'ecollat ; cf. Aroliives trances comment ce que ledit M. (]alvin
de (îenève, Procès crim., n» 467: II. C, leur a dict il ne leur a dict que pour leur
vol. 45, fo 221 vo. (Note des éditeurs.) remonstrer, comment son office porte » ;
' De leur côté, les joueurs, à la tête ihid., f» 235 v°. tNote des éditeurs.)
desquels étaient Jean-Baptiste et Balthasar ' Roset, ouvr. cité, liv. V, chap. 33,
Sept, portèrent plainte au Conseil contre p. 338; R. C . vol. 45, î» 247 r» (9 avril).
Calvin, lequel, disaienl-ils, les avait « oui-
4a2 ARRIVÉE UE GALEACE CARACCIOLO A GENEVE. 1 55 1
lui couperail |)liitôl la léte (jue Je ]o Faire taire, et, il se relira en
faisant /a /ii/iir au (consistoire. Une antre Fois, y étant appelé poin-
répondie sur un coinnieree suspect qu'il avait avec une Femme, il
répondit, à C^alvin qu'il était aussi homme de bien (|ue lui, (jue le
( ".onsisl()ir-e ('■lait li-op scrupul<Hix et se scandalisait de troj) |)eu de
chose, et ([u'il se mettait très peu en peine de toutes les censm-(^s '.
Au mois de juin de cette annexe, il arriva dans Genève un
Italien d'une (jualité ti'ès distinguée : il s'appelait Galeace (/arac-
ciolo, mar([uis de Vico dans le royaume de Naples, lequel avait
ton! (|uitté, parens et biens, pour pouvoir |)rofesser librement la
religion réformée; il Fut reçu habitant le i.l de ce mois. Avant son
arrivée, sur les nouvelles que l'on eut qu'il choisissait Genève pour
le lieu de son refuge, il s'était répandu des bruits désavantageux
sur son conqjte et qu'il y avait lieu de se défier de lui comme d'une
personne suspecte t|ui ne venait dans Genève que pour faire le
métier d'espion', mais la vie exeuqilaire qu'il mena fit bientôt dis-
siper ces bruits. Eloigné des affaires et de toute sorte d'intrigues,
il n'avait de liaison ([u'avec des personnes pieuses, entre lesquelles
Galvin fut celui avec (|ui il entretint le commerce le plus étroit, ce
(pii lui attira l'estime et la considération de tous les g'ens de bien\
' H. C, vol. 43, fo 234 v ; I{ej,'. liu comme les AuUves, ausd que il soit veillé qui
Coiisist., 24 et 27 mars, dans Calvini op., /ajc<3, et après disné a faict le féal serment. »
Annales, pp. 473, 478. (Note des éditeurs.) Ibid., f» 307, 13 juin. (Note des éditeurs. )
' Roset. ouvr. cité, liv. V, chap. 35, ^ On doit à .Nicolas Balbani, de
p. 33'.(. — On retrouve, dans les registres Lucques, ministre de l'église italienne,
du Conseil, la trace de ces rapports défa- à Genève dès 13.59, une biographie de
vorables : Advis envoyé à Roset par le ce personnage, sous le titre de : Storia
s' P. VauJel que icy k la Teste noyre a logé délia vita di Galeasso Caraccioli, chiamato
ung marquys ytalien qtii inent devers l'em- il Signor Marchese. nella quale si contiene
pereiir » (R. C, vol. 43, f" 306 r", 12 juin). un raro e singotare esempio di costanza
« Icy est venus ung qui se nomme le sf e di perseceranza nella pietci et nella oera
(jalliaclie Caracioloz de Aapples, marquis religioue, Genève, 1.j87, in-16 (Seiiebier.
comme l'on dict, lequel c'est retiré icy et Hist. litl. de Genève, II, 113), réimprimé
qui désire vivre sonbs la crainte de Dieu par le prof. Em. Comba, avec une préface
et de l'Evangille requérant à cestetfaict luy et des notes, Florence, 1873, in-12. Il
permectre habiter jouxte la Reformation e.xiste de cette biographie une traduction
et qui veult vivre jouxte les ordonnances française due à Vincent Minutoli, et pu-
de Mess" en toute subjection... Arresté blièe à Genève, 1681, in-12, (Biblioth. de
que ayant faict le serment qui soit receu Genève, Ba. 1783.) Voir aussi Th. Heyer,
comme les aultres et que l'un le doibge Note sur Galeace Caracciolo, d-Ana M. B. G.,
advertir de vivre en toule subjection t. IX. p. 68. (Note des éditeurs.)
lOOI
ETABLISSEMENT l)K I, KliLISEO ITALIENNE.
/,2;i
UiiL'hjiit's mois a|irL's rariivi'c de (jaleace Caracciolo, l'on
établit dans Genève, d'uin; manière plus fixe que l'on n'avail l'ail
aupaiavanl, une éi>lise italienne'. Nous avons vu dans le livre
sixième qu'en l'année i542, le magistrat permit à ceux de ccUe
iialion de faire prêcher dans leur langue dans la chapelle du car-
dinal d'(Jstie', mais il y a (pu-hpie apparence qu'y ayant eu dans la
suite peu d'Italiens réfuyif's dans Genève, ces exercices avaient
été interrompus, du moins il n'en est fait aucune mention dans les
registres publics. (Quoiqu'il en soit, cette année i55i, le noud)re
des r(''fugiés de celle nation s'étant considérablement augment('', ils
demandèrent au magistrat la |ierniission d'avoir des exercices
publics de la religion dans leur langue, à condition que le pasteur
(pi'ils se choisiraient sous l'approbation du Conseil et des ministres
de l'église de Genève, serait payé île leurs deniers. Celui sur kvpiel
ils jetèrent les yeux fut l'un d'entre eux, nommé Maximilien de
-Martineng-o. Roset dit ' (ju'il était frère des comtes de Martinengo
et qu'il avait beaucoup de savoir et de piété'. Le Conseil leur
accorda leur demande et leur assigna le tenqjle de la Madeleine
pour leurs sermons'.
Dans ce même temps, Théodore de Bèze qui, depuis l'année
i548, avait quitté la France à cause de la religion', ayant demandé
au Conseil la permission de faire inqjrimer les Psaumes de David,
(pi'il avait mis en vers français avec la musique, l'obtint' et ils
' Les Arcliives île Genève (P. H..
11» liTTiiie) conservent un important dos-
sier relatif à l'église italienne de cette ville
et aux familles qui la formèrent ; il con-
tient surtout des listes étaljlies par Vincent
liurlaiiiacclii, d'après les registres de l'église
italienne. Voir aussi J.-B -G. Galiffe, Le
rej'wje italien de Genèoe aux XVI^ et
XVllf: siècles, Genève, 1881, in-8. [Note
des éditeurs. )
- Voir plus haut, p. iS-l.
^ Celse -Maximilien, des comtes de
.Martinengo. de Brescia, reçu habitant a
Genève en mars [Soi, bourgeois gratis en
1556, mort le 12 août l.jo". Cf. Galifîe,
ouvT. cité, p. Ii4. {Note des éditeurs.)
* Ouvr. cite, li\ . V, cliap. 39, p. :î42.
' R. C, vol. 46, fo 102 (26 nov.).
* Il arriva â Genève le 24 oct. 1548;
cf. Calcini op., t. Xlli, n» 1173, n. (Note
des éditeurs.)
' Ibid.. vol. 4S, fo 232 vo (24 inarsi.
Trente quatre Pseaumes de Dacid, nouvel-
lement mis en rime françoise au plus près
de l'hébreu, par Théodore de Beze, de Ve-
zelay en Bouryongne, Genève, Jean Cres-
pin, 1331 , in- 16 de 133 fT. En 1.334, Bèze
donna six nouveaux psaumes, un septième
la même année ou la suivante, enfin la ver-
sion complète, formée des 49 psaumes tra-
duits par Marot et des 101 dus à Bèze, parut
en 1362. Voir Douen. Clément Marot et le
Psautier huyuenot, Paris, 1878 79, 2 vol.
in-8,t.t, pp.3i7et suiv. (Note des éditeurs.)
[\2l\ dÉcOI VKHTK d'iNK ENTREPRISE r;0.\TRE GENEVE. 1 55 1
liirf'iil joints à ceux (lu'avait ccjiiiposés Cléinenl MaroL et, ([ui se
cliaiitaieiit (lo|)iiis (|iiel(|ii('s années dans l'Eglise.
La situation de Genève était, telle, comme nous l'avons di'-jà
dit [)lus d'une fois, (ju'il se passait peu d'années que cette ville ne
fût dans (|uel(|ue appréhension de se voir envahie par ses ennemis,
(|u'c!le croyait être dans une attention continuelle et épier toutes
les occasions qui leur paraîtraient favorables pour la surprendre. Au
mois de février de celte année, les Bernois écrivirent à leurs alli(''s
(ju'ils avaient appris de bon lieu (pie Ferdinand de Gonzague, gou-
verneur de Milan, méditait quelque dessein contre eux', et peu de
tenqjs après ils eurent, de send)al»les avis |)ar le moyen de Paschal,
premier président du sénat de Gliambéry, qui iVrivit au Conseil
([u'il avait appris qu'il y avait des gentilshommes et des ecclésiasti-
ques du Genevois et du Faucigny ([ui travaillaient à rappeler le
prince de Piémont' dans les états du duc son père, deçà les monts,
et qu'il n'y avait pas de doute qu'ils n'eussent en même temps en
vue de faire passer, s'ils pouvaient, Genève entre les mains du
même prince \
Au mois de juin suivant, le sieur Morelet, qui faisait la fonc-
tion d'ambassadeur du roi de France en Suisse, écrivit aux sei-
g-neurs de Genève ' que, sous le prétexte du sacre qui devait se
faire d'un nouvel abbé à St-Claude — c'était Philibert de Rye qui
avait été nommé évêque de Genève en place de Louis de Rye, son
frère, mort au mois d'aoiit i55o' — il était arrivé dans ce lieu-là
treize cents chevaux en bon équipage avec douze chariots charg-és
d'armes. Que ce monde-là avait été suivi de deux mille hommes
qui avaient augmenté jusqu'au nombre de c[uatre mille, mais que
ces troupes assemblées sous ce prétexte devaient prendre leur route
' Lettre du 19 février (Arcliives, ta Marclie-Ferrière, ambassadeur ordinaire
P. tt., uo 1.300);R. C, vol.4.3, fo 207 r». de France eu Suisse. 1.551-15.53; lettre
* Le célèbre Eininanuel-Pliililjert qui, datée de Bade, 16 juin (Archives, P. H.,
deux ans plus tard, devait succéder à son n" 1499). Cf. Rott, Inv. sommaire, t. 1,
père, leduc Charles III. (Note des éditeurs). p. 57. {Note des éditeurs).
' Archives, P. H., n» 1509; la lettre ^ Cf. Besson, jWmyîces, iNaucy, 1759,
est du 13 mars 1552 et non 1551, comme pet. in-i, p. 67; Mugnier, Les évêques de
le croit notre historien; cf. R. C, vol.46. Genève-Annecy depuis la Réforme, Paris,
fol74vo,18marsl552.(iVo<edesédj«eMrs.) 1888, in-8, p. 18, et plus haut, p. 198.
* Antoine Morelet du Museau, si' de {Note des éditeurs.)
i.i;)i mFKE':Mi:M) wkc i.ks sikius df. sacona'* . 4^''
du côté de Genève et y venir rélahlir le inélat, }ui(|ii(>l rompcrcnr
donnait nn pouvoir t('ni|)orel sans horiu' dans la ville. Les auteurs
de celte entreprise ayant appris ([u'elle avait été découverte et ipu-
l'on se tenait à Genève sur ses i^ardes, ne poussèrent |)as plus loin
leur pointe'. La petite arini-e (pii ('(ait \einie jusqu'à St-Claude prit
une auli'c l'Dule, et la crainte ipie Ton a\ail eue à Genève Fut hieulijl
dissipée, liosel ilit' ([ue le bruit courait dans ce temps-là ([ue reni-
pereur avait prié le roi de France de se saisir de Genève ou de
soull'rir (ju'il s'en emparât lui-même pour y rétablir la relii>ion
romaine, mais la Providence en cette occasion détourna le coup,
comme elle avail fait un i>rand nombre d'autres.
Les Genevois vivant en aussi bonne inlellii^ence ipi'ils le fai-
saient avec la France, le roi continuait à leur demander le passage
de ses troupes par leur ville, (piand il en avait besoin. Cette année,
le seigneur de -Morelel ayant fait faire une levée de deux mille six
cents hommes en Suisse pour envoyer en Piémont au maréchal de
Brissac, gouverneur de celte province pour le roi, pria les sei-
gneurs de Genève de laisser passer ce monde par la ville, comme ils
avaient fait en d'autres occasions, en payant connue il était juste
leurs vivres et leurs logemens% ce t|ue le Conseil accorda avec
plaisir, ayant ordonné en nu'me temps aux particuliers d'en user
honnêtement avec ces soldats et de ne pas survendre les denrées
qu'ils leur fourniraient ' .
Les seigneurs de Genève ayant acheté du sieur Gabriel de
Saconay et de son frère' une dîme que les mêmes avaient déjà
vendue autrefois au cha|)itre de St-Pierre et que les Genevois pai-
conséquent devaient posséder couune ils possédaient tous les autres
biens du Chapitre, et ayant payé le prix de celte dîme, cette super-
cherie fut découverte" et les seigneurs de Genève firent citer à la
' I^. C. vol. io, fo 312 V". qui liabitaienf Lyon, était leur cousin Ma-
^ Ouvr. cité, liv. V, cliap. :i't, p. -TiS. liu de Sacona\ (ibid., t» 80 i-o et pass.).
^ Arcliives, P. H., no 1499, lettre da- Voir sur cette famille, Guiclienou, Hist.
lée de Soleure, :i dec. liiol. de Bresse et du Bugeij. 'M part,, p. 2l«.
' R. G., vol. 46, fo 110 ro (."i déc.l. {Note des éditeurs.)
' Aîné lie Saconay tihid., h 101 v"). « Ibid., fo 38. Cf. lioset, ouvr. cité,
Gabriel fut doyen de la catliédralede Lyon liv. V, eliap. 39, p. 341.
eu 1574. Le represenlant des deux frères,
426 AFFAIRE DE DESCHA.VIPS. I 55 I
marcho à LHiisaiinc les sieurs Je Saeoiiay, pour les obliger à
restituer ce secouci (laieuieul. Ils avaieril promis de se souuiel.lre
au jugement de la marche, mais, ce jui'ement ne leur ayant pas été
favorable, ils rélraclèrent leur parole et, pour ne pas essuyer les
longueurs d'un nouveau procès qu'il aui'ait fallu inlenler, le Oon-
seil aima mieux en venir à un accommodement avec eux, ([ui fui
signé le 25 novembre ' .
Nous avons vu (juels dém(Més les seigneurs de Genève eurent
avec les Bernois l'année précédente au sujet des tailles. Ces diffi-
cultés ne furent pas plutôt finies qu'on leur eu suscita d'autres aux-
quelles l'honneur de l'Etat était considérablement intéressé. Un
nommé Ueschamps en fut l'occasion : cet homme, venant de
faire la débauche, était entré un dimanche dans le temple de Val-
leiry, dans le temps (jue le ministre faisait son sermon, et avait eu
l'insolence de l'interrompre et de lui dire des paroles qui ne ])ou-
vaient j)artir que d'un homme qui avait perdu la raison dans le
vin, ce (|ui scandalisa extrêmement l'assemblée, comme il est aisé
de le juger. Jean Balard, châtelain de (chapitre', ayant appris cet
excès, fit donner les arrêts à celui (jui l'avait commis, et Deschamps
les ayant rompus, le fit saisir à Lancy et mettre dans les prisons du
lieu pour y répondre et de l'excès dont il était accusé et du bris des
arrêts qu'il avait fait. Après quoi, ayant fait toute la procédure et
Descliamps s'étant trouvé atteint et convaincu de l'irrévérence dont
nous venons de |)arler, le châtelain le condamna à faire réparation
dans le lieu même où elle avait été commise', et comme, |)our
exécuter ce jugement, il fallait transférer le prisonnier de Lancy,
où il était, à Valleiry, ce qui ne se pouvait faire sans passer sur les
terres de Berne, le châtelain en demanda la permission au bailli
de Ternier, ce que celui-ci lui refusa'.
Les prisons de village étant pour l'ordinaire très mal sures,
lJeschanq)s fit à Lancy ce (pi'il avait fait à Valleiry : il força les pri-
' 1^ C, vol. i(i. fo 96 !■". i»S V", yèncat., t. 1, p. :)09. {Note des éditeurs.)
loi r". * I^rocès de Descliamps; la sentence
^ Jean Balanl, dit le jeune, lils de rendue par Balard est datée du 13 déc. 1550
l'ancien syndic et conseiller Jean Balard. (.archives. P. H., n» 1477).
l'auteur du Jotirnal. V.L (ialilïe. Nottres * K. C vol. 'i5. f» IW vd.
103 1 AKRKSTATION DC liMATKI.Ar.N liALAKU l'AK LICS UKRNOIS. 427
SOUS Cl sViifiiil (lîiiis le l)Hilli;(i;(' (le TorniVr, où il se iviulil ;i|)|)(.-
laiil flevaiil le hailli du ju^-fiiicnl (|(ic le cliiilclain ;iv;iil tcnilii
contre lui, el, son a|»|iellalion fui Hiltnise '.
Les seii^iieiirs de (ienèv.' ayaiil .ippris l;i cliosc, |.ri(''n'iil le
bailli, en aide de juslice, de conliaiiidic cet Ikiiumic ;i icrilici- dans
les jH-isoiis (|iril avail forcées, ce (|iic non seulenieni, il ne vonliil
pas fau'e', mais il ïil de pins ciler par deux fois devani lin' le ciiii-
lelain du Chapitre pour répondre du juiçenienl rprii avait rendu
contre Deschamps, comme s'il avait été sujet à sa juridielion ou
(ju'il eût (■l(' un de ses officiers subalternes '.
A chacune de ces citations, les seigneurs de Genève envoyè-
rent au i)ailli de Ternier leur j)rocureur général pour lui en faire
sentir l'irrégularité et lui dire qu'ils n'y donneraient jamais les
mains, mais cet officier ne daigna pas seulement l'entendre' et,
poussant l'improcédure jusqu'au bout, queliiues jours a])rès, le
châtelain de Chapitre s'étant trouvé dans son bailliace, il le fit
saisu- et ennnener prisonnier à Ternier. L'on écrivit aussitôt au
bailh que la souveraineté de ses supérieurs sur les terres de St-
Victor et Chapitre étant limitée, le châtelain n'était nullement sou-
mis à sa juridiction, et qu'ainsi il devait le rendre comme ayant été
mal emprisonné, mais il répondit qu'il avait ses ordres et qu'il sui-
vrait la procédure fju'il avait commencée = . Les seigneurs de Berne
eux-mêmes, auxquels on envoya des députés pour le même sujel %
sur le refus que fit le bailli, soutinrent son procédé' et ce ne fut
enfin ([u'après trente-huit jours de prison que, forcés par l'évidence
' R. C, vol. 4o, fo laO i». » r. q., vol. 43, fo 212, 214 vo
« Archives, dossier cité, minute d'uue (3-4 mars), et .\rctiives. dossier'cité, iiii-
tettre du Couseil au bailli, eu date du nute d'une lettre du Conseil au bailli en
22 décembre. date du 3 mars.
' Un double de la citation datée du « C'étaient, en réalité, les mêmes que
18 février 1551, se trouve au.K Archives. ceux nommés pour aller à Berne recevoir
dossier cite. (Note des éditeurs.) le serment de la combourgeoisie ; voir plus
* R. C, vol. 43, fo 2(13 ro, 204 r". haut, p. 419. [Note des éditeurs.)
206 vo, 208 ro. Sur la demande du procu- • R. C., vol. 45. fo 223 r". Les Uer-
reur général Vandel. ou lui avait substitué, nois demandaient qu'au préalable. Balard
pour se rendre auprès du bailli, le con- . lianràt de demeurer en droit . . ce que le
seiller Claude liigot, qui ne reçut que des Conseil refu.sa éuergiquement. (JVoïc des
réponses é\asives. (JVofc rtes- ('(^itoirs.i éditeurs.}
4^8 MARCriE UE LAISAN.NE. I 55 I
(les raisons qui leur Furenl représentées, ils accordèrent l'élarg-is-
sement du chàlclain ' .
La saisie et la prison de cet otïicier ayant é'ié faites contre
tous les traités, les seigiienrs de Genève trouvèrent (jue son élar-
gissement n'était j)as une réparation sid'Hsante de l'attentat (|ui
avait été commis et ils résolurent d'intimer la niarclie aux Ber-
nois pour (Ml avoir raison'. Elle devait être tenue à Lausanne, au
mois d'avril, mais les seigneurs de Berne la firent renvoyer, sous
divers prétextes, jusqu'au mois d'octobi'c'. Les juges de part et
d'autre s'étant rendus au lieu assigné, Trolliet, piocureur de Ge-
nève, après les avoii' informés du fait el de ses circonstances, fit
voir (jue le hailli de Ternier avait viol('' par son proc(''(li'' cinq des
principaux articles de l'alliance et du traité perpétuel fait entre les
deux villes, Berne et Genève, le 7 août i53(j, et du départ de Bàle :
Le |)remier de ces articles portait que, s'il arrivait quelque
difficulté entre les deux états, ou entre l'une des villes el des sujets
de l'autre, la partie lésée pourrait faire convenir sa partie par
devant les juges de la marche à Lausanne, el ce qui serait décidé
par ces juges le serait souvei"ainement et sans appel.
2" Que les outrages et les excès devraient i^tre punis dans les
lieux où ils auraient été commis.
3° Que par le départ de Bàle, les seigneurs de Berne (pii,
dans les terres de Si- Victor et Chapitre, ont l'exécution du dernier
su})plice et des peines qui vont à effusion de sang, avec le droit de
feire grâce, n'avaient pourtant point celui de prendre de nouvelles
informations, et ([ue d'un autre côté, la ville de Genève avait le
' l\. C, vol. 4a, fo 248 ro (10 avril). de la lettre de inarclie intimée aux Ber-.
II fallut pour cela envoyer à Berne le nois el datée du :iO mars. Tissol fut ensuite
conseiller Pierre Bonna et faire d'autres remplacé par Jean-Ami Curtèt, avec l'as-
démarches encore, le bailli n'exécutant pas sistance de Pierre Vandel et de Jean Lain-
les ordres de ses supérieurs ; t6((i., f" 223 r», bert, et le secrétaire Béguin, par sou col-
237 r» ; Arcliives, dossier cité, instructions lègue Claude Roset ; cf. P. H., n» 1493.
au député. (Note des éditeurs.) {Note des éditeurs).
2 R. V,., vol. 43, fo 223 vo, 239 r». » R. C, vol. 4o, f" 255 r°, 239 v".
Les ju,nes désignés par le Conseil étaient 307 v» ; vol. 4(), fo 38 v» ; cf. Archives,
\m\ Perrin et Pierre Tissol, avec Béguin P. H., no 1477. lettre de Berne du 18
pour secrétaire et Jean Trolliet comme avril. La marche s'ouvrit enfin le 12 octo-
prucureur; ibid., fo 245 r". Cf. aux Ar- bre et .se termina le 20. (JVot*; des cdi«ei/rs.)
chives de Genève, dossier cité, la minute
l55l DEMANDES DU PHOf:iJREMR DE GENEVE. fy^i)
droit d'établir dans les iikmim's Irrirs des clullclains et autres offi-
ciers, coninu' aussi de jui^er de toutes sortes d'excès (|ui iraient au-
dessous de ceux donl nous avons parlé, de retirer à elle les amen-
des auxquelles les préveiuis pourraient être condaniués et d'ordon-
ner de ce qui concerne la relig-ion.
4" Oue les premières appellations seraient porh'es devanl im
tribunal composé de trois juges, dont l'un serait le bailli de Ter-
nier, l'autre un conseiller de Genève et le troisième, un liabilanl
des terres de St-Viclor et (Chapitre, et (|ue les sn|)érieures demeu-
reraient aux seigneurs de Berne.
5° Enfin que le passage des prisonniers par les états de l'une et
de l'aulre seigneurie ne serait jamais refusé quand il sérail demandé.
Après avoir rapporté ces articles à peu près de la manière (jue
je viens de le faire, Trolliet fit voir rjue le bailli avail conln-veiui aux
uns et aux autres en empêchant que l'excès commis dans l'église
de Valleiry fût puni dans le lieu même, qu'il avait fait pis que cela,
puisqu'il avait souteim en quehpie manière la rébellion de Des-
clianqis en admettant son ap[)el, e( cju'il avail refusé le passage de
ce prisonnier, duquel refus son évasion el l'impuni! é de l'excès
(|u'il avait commis s'élaienl ensuivies, (|ue loules ces procédures
avaient été suivies de la citation du cliàlelain et de son emprison-
nement, attentat par lequel lous les traités étaient violés, car,
(|uand même il y aurait eu dans le procédé du châtelain autant
d'irrégularité, qu'il était juste et ilans toutes les règles, le devoir
du bailli était d'en porter d'abord ses plaintes aux seigneurs de
Genève, de qui seuls dépend le châtelain, et au cas qu'ils n'eussent
mis aucun ordre à ces plaintes, il pouvait leur intimer la marche,
qu'ainsi le bailli de Ternier ayant commis des infractions si évi-
dentes aux traités les plus solennels, il priait les seigneurs juges
de déclarer sa conduite attentatoire aux droits et à l'autoritc" des
seigneurs de Genève, de le condamner à en faire à la seigneurie
ime réparation condigne, aux dépens et dommages du cliàlelain el
à l'amende de deux cents écus d'or '.
' Ces détails sur te rériuisitoire île Tnilliet. ainsi que ceux qui suivent, sont lires du
procès-verlial île la marche conservé aux Archives de Genève, P. H., no ^'^'.y^. (Note
i/fs l'dileiirx.)
43o RÉPONSE nr PROnURKfR DE BERNE. I 55 I
Le procunMu- de Berne répondit : i " Que Deschainps, lorsqu'il
fut saisi, ayant demandé d'être renvoyé devant son juqe ordinaire
— Descliamps était sujet de Berne — et le châtelain le lui ayant
refusé et ayant voulu se retenir à lui-niéuie la connaissance rie son
cas, il avait commis en cela une improcédure, latpielle le bailli,
comme juge supérieur, était en droil de redresser.
2° Que l'article du dé|)art de Bàle ([ui regarde les appellations,
ne réservait point les cas d'excès et (pie le bailli avait le droit de
connaître si les peines infligées pai' le cliàlelain élaienl excessives
ou non.
3° Que le bailli avait en raison de refuser le passage du pri-
sonnier, parce (pi'il n'était |>oint des sujets des seigneuries de
St-Victor et Chapitie, et (|u'en accordant ce passage il aurait par
là approuvé la procédure du châtelain.
4" Enfin, (pie les seigneurs de Berne, comme souverains,
avaient droil d'oliliger un juge subalterne à procéder jiiridi(|ue-
inent et que, quand il ne voulait pas le faire, comme avait fait le
châtelain en refusant non seulement à IJeschani[)s sa demande,
mais en se moquant des citations (pii lui avaient été faites, il pou-
vait le contraindre par la prison à faire son devoir, le départ de
Bâle ne limitant point la souveraineté des seigneurs de Berne sur
les terres de St-\'iclor et Chapitre, par rapport au fait et à l'ordre
de la justice. Il concluait enfin, par toutes ces raisons, que le pro-
cureur de Genève fût débouté de sa demande.
Le procur(Hir de Genève répli(pia ipie, sans aucune explica-
tion, il voulait se tenir à la lettre des traités, laquelle était claire,
comme il l'avait fait voir, en faveur de la cause de ses supérieurs;
que les traités ne distinguaient |)oint les prévenus qui étaient sujets
de ceux qui ne l'étaient pas, mais qu'ils portaient en termes géné-
raux et sans aucune limitation que les crimes et les excès devaient
("■tre punis dans les lieux et rière les juridictions où ils avaient été
commis; que le départ de Bâle, en matière de crimes, ne réservant
autre chose aux seigneurs de Berne que l'exécution du dernier
supplice et des peines qui allaient à effusion de sang, il était clair
(|ue la connaissance des excès, et surtout des excès de la nature de
ceux dont il s'agissait, appartenait aux seids seigneiu's de (îenève,
l55l SENTENCE DES JUGES DE I,A MARCHE. f\'^l
puisqu'ils t'Iaipiil niaîlrcs de ce (|iii regardait la relii-ioii ; (|ii('
(|uand il y aurai! a|)[tel de ces sortes de jugemens, ils n'iraient
point devant !<' bailli, |)nis(]u'il n'y avait aucune appellalion en fait
civil qui tut portée à son tribunal, mais devant la juiidiclion des
ap[)ellalions de Si-Victor et Chapitre, composé»» de la manière que
nous l'avons dit ci-dessus.
Le procureur de Berne, (pii |)Hila encon» ensuite, n'alli'gua
rien de fort considérable. Il dit seulement (jue s'il ne pouvait y avoir
de revision des jut>emens du châtelain pour voir s'ils ont été ren-
dus selon les formalités requises, cet officier pourrait passeï- pour
prince et que, quand le traité perpétuel porte que les appella-
tions de Sf-\'iclor el ( lliapitre iraient à Berne, si quelques-unes
auparavant étaient allées par-devant le duc ou son Conseil, ces
termes étaient généraux, et par conséquent, les appellations des
jugemens sur les cas d'excès y étaient conqirises comme les autres.
Mais ces réflexions n'avaient aucune solidité, le châtelain n'était
pas plutôt prince parce qu'il n'y avait pas d'appel des jugemens
rendus sur certains cas de moindre importance, que le sont (ous
les jug-es subalternes dont les ordonnances sont sans apjiel jusqu'à
une certaine somme, et les termes généraux qui se trouvent dans
le traité perpétuel ayant été explirpiés dans le départ de Baie de la
manière que nous l'avons vu ci-dessus, il était absurde de dire que,
sous le mot d'appellations, il fallait comprendre les cas d'excès,
comme ceux ipii regardaient, par exemple, les causes civiles.
Aussi les juges de la marche, convaincus de la solidité des
raisons du procureur de Genève, a|)prouvèrent toute la procédure
du châtelain : ils adjugèrent aux seigneurs de Genève l'amende à
la(|uelle il avait condamné Deschamps et condamnèrent celui-ci à
faire une réparation authentique dans l'ég'Iise de Valleiry où il avait
commis le scandale, sous peine de prison, mandant aux officiers de
Berne, au cas (pie Deschamps voulût sortir des états de ce canton,
de l'arrêter pour l'obliger à satisfaire à ce jugement; ils mireni au
reste, pour le bien de paix, tout le surplus sous les pieds, en com-
pensant entre les parties les dépens du procès '.
' Piwés-vcili.il il.- 1.1 iii.m-cIh'. ilDSsier i-ilé. iin. I.'i 17,
/|32 .IKROMK BOLSEC ATÏAOUE LA PUÉDESTINATIOiV. 1 55 1
Uuoifjue cette sentence n'adjugeât pas aux Genevois tout ce
qu'ils avaient deniandf', l'on ne laissa pas que d'en être content dans
Genève, parce (jue, dans le fond, la |)i'océdure du châtelain y était
approuvée, aussi le Conseil s'y soumit volontiers ' . Danscette même
marche, l'on avait traité de quelques autres difficultés f[u'il y avait
entre les deux villes alliées, mais comme elles étaient d'une j)lus
|)etite inqiortance et que la plupart restèrent indécises, je les pas-
serai sous silence.
Nous avons vu, dans les années précédentes, de quelle manière
Calvin fui exposé de tem|)s en teuqis à cpielques contradictions par
rapport à la doctrine cpTil enseig'iiait, mais on ne lui avait |)oint
fait encore de difficultés (jui fussent autant di'licales et poussées
avec autant d'adresse (pie le furent celles (|u'il eut à combattre
cette année : .lérônie Bolsec, uu-decin natif de l^aris, et (pii habitait
flans le canton de Berne, en fut l'auteur. Ue Bèze dit' qu'il avait été
carme et (pi'a\'anl pr('cli('' un jk'u libremeul à Pai'is, dans l'église de
St-Barthélemy, il jeta le froc aux orties et s'enfuit en Italie auprès
de Renée de France, duchesse de Ferraic. Cette princesse était le
comuuui asile de ceux que l'on persf'culait pour les nouvelles opi-
nions. Il s'(''rigea en médecin et se maria, et, enfin il se conduisit
d'une manière qui donna lieu à la duchesse de le chasser. Ue Fer-
rare, il s'en \ inl à Genève, où il se donna d'abord |)our médecin,
mais ne trouvant pas qu'il se distinguât assez de ce côté-là, il vou-
lut faire le théologien et commença par dogmatiser en secret sur h'
mystère de la prédestination, suivant les [)i'incipes de Pelage, et en-
suite il fut assez hardi pour altacpier la doctrine reçue dans l'église
de Genève, sur l'élection gratuite de Uieu, dans une de ces assem-
blées publiques que l'on appelait la congrégation, à laquelle on
donne encore aujourd'hui le même nom et où, dans ce temps-là, il
était libre à chacun de proposer les doutes qu'il pouvait avoir sur
la matière ([ui était exj)li(|uée par le ministre.
(Calvin, ayant a[)pris les conversations ipie Jîolsec avait eues
sur ce sujet avec diverses personnes, l'alla voir et le censura
' n. C, vol. 4(i. I» 8.3 1-0. — Voir sur fJolsec, Frnnce pral.. 2e éd.,
' Vila C.alviiii. Ojieyii. 1. XXI. p. \\'.\. I. 11. |i. T'i.'i. {NoW di'x Milfiir.t.)
l55l CONGRÉGATION Dr l6 OCTOBRE. 4^^"^
doucement, ensuite il le fit venir chez lui et tâcha de lui faire voir
(ju'il se trompait, mais, ne lui .-lyaiit poiiil persuadi' ses senlimens,
Bolsec conlimia de débiter les siens toutes les fois (|ue l'occasion
s'en pn'senla, cl enfin, dans une autre connréi;ation lenue l(^
i6 octolirc, huit mois après la première où il avait paru, il pi'oposa
iU' iiouNcau liïs uièuies difficultés qu'il avait Failes et avec beau-
coup phis (le Force et moins de uuMiagemeul (pi'il ii'avail l'ail la
première fois. St André, ministre de Jussy, p.\pli(piait ce passage
de St Jean : (( ('-eux <|ui ne sont pas de Dieu n'entendent |>as sa
parole » et connue il disait ([ue tous ceux qui ne sont pas régé-
nérés par l'esprit de Dieu lui résistent avec opiniâtreté jusqu'à la
fin, parce que l'obéissance est un don que Dieu ne donne qu'à ses
élus, Bolsec se leva cl dit (piç cette opinion, qui attriijue à la vo-
lonté de Dieu la cause de toutes choses et qui n'avait été inventée
que depuis f|uelques années par Laurent Valla, (Hait fausse et
inq)ie, puisque, dans ce système, l'on se voit contraint d'attribuer
à Dieu la faute de tous les péchés et de tous les maux qui arrivent
dans le monde, en un mot, il y a puissance tyrannique semblable
à ce i[ue les anciens |)oèles attribuaient à leur Jupiter. Ensuite il
attaqua un autre point de la uicme doctrine et dit que les hommes
ne parvenaieut pas au salut parce qu'ils sont élus, parce qu'ils
croient et que personne n'est réprouvé par un pur effet du bon
plaisir de Dieu, mais parce fpi'il s'exclut lui-même de l'élection à
laquelle Dieu appelle tous les hommes.
Le discours que fît Bolsec fut fort long, [)lein d'invectives
contre la doctrine reçue et débité avec beaucoup d'audace et d'un
ton séditieux, s'il en faut croire Théodore de Bèze'. Le méuu'
auteur ajoute que Bolsec fit paraître dans son discours une fermeté
et une confiance d'autant plus grandes que, ne voyant point (îalvin
à sa place, il crut qu'il n'était point dans l'assemblée; qu'effective-
ment Calvin ne s'y trouva pas dans le commencement et qu'y étant
entré comme Bolsec parlait déjà, il ne s'était point avancé, se
contentant d'iVouter ce (|u'il disait derrière les auditcucscpu" (''taient
' Uiivr. L-ité, p. 144. — i'J. Calciiii up., t. XtV, w l.")4(l. lettre de Hèze à Bullinger.
(A'ote dfs éditeurs. )
434 ARRESTATION DE BOLSEC. I 55 I
présens, mais qu'après que Bolsec eut fini son discours, Calvin,
paraissant loul d'un coup, prit la parole, et quoiqu'il ne IVil point
venu préparé sur la matière qui était sur le tapis, cependant il (il
paraître, plus peut-être qu'il n'avait fait dans aucune autre occa-
sion, toute la force et la jorandeur de son génie, puisqu'il allégua
contre son adversaire un si grand nombre de raisons convain-
cantes et de passages de l'Ecriture sainte et des Pères, surtout de
St-Augustin, que l'on peut dire qu'il l'accalîla tout à fait, de sorte
que Bolsec fut le seul de toute l'assemblée qui n'eût pas houle de
lui-même '.
L'un des assesseurs du lieutenant de la justici^ iidV'rieure, qui
se rencontra dans cette assemblée, ayant été indigné de cet
homme-là, le fit saisir, après cpi'on fut dehors, comme un séditieux
et le fît mettre en prison ' .
Tel est le récit que font Calvin et de Bèze de cet événement.
Comme ils ne peuvent que passer jwur suspects dans tonte celte
affaire, je puiserai présentement ce qu'il y a à dire là-dessus dans
d'autres sources, je veux parler des registres publics et du procès
même de Bolsec, dont on a l'original dans les archives'.
Il paraît donc, par ces monumens authentiques et première-
ment par la déposition des témoins, (jue Bolsec n'interrompit
point le nnnistre fpii jirêchait, mais qu'après (|ue ce ministre eut
fini et que Farel, qui était alors à Genève et cpii se trouva à cette
congrégation, eut dit sur la matière (|ui en faisait le sujet ce qu'il
trouva à propos, Bolsec prit la parole et soutint que c'était un sen-
' Ce trait est caractéristique des cou- contre l'élévation Je Perrin à la ili^'nité de
troverses de l'époque, thcoloo;i(]ues ou au- premier syndic; voir pins liant, p. 369.
très; il s'agissait d'accahler l'adversaire (Note des éditeurs.)
sous le poids des citations; le vainqueur * Depuis notre historien, les pièces ilu
était celui qui pouvait alléguer le plus procès de Bolsec ont été publiées, d'après
d'autorités il l'appui de son opinion; on ne les originaux, conservés aux Archives de
pesait pas les raisons, on les comptait. Genève (Mss. hist. n° 132) soit par M. Henri
(Note des èditeu)'s.) Fazy, dans le t. X des Mémoires de l'Insti-
* Heg. de la Vén. Comp., A., p. i03, tut genevois (186.")), soit par les éditeurs
dans Ca/win/o;)., I. VIII, p. 146. Cetauditeur (\es Calvini opéra, t. VIII. Le procès lui-
plein de zèle étaitJean de la Maisonneuve, même a été étudié en détail par Roget,
ce partisan de Calvin qui avait protesté, ouvr. cité, t. III. pp. l.o7 et suiv. (Note
deux ans auparavant, en Conseil Général. des éditeurs.)
551 PLAINTE Oi:S MINISTllKS CONTKK BOl.SEC. ^00
i.);)i
liment faux, pernicieux el dant^eieux de dire (ju.' \)\on a (léleiniiiu'
dans son conseil éternel qui sont ceux (ju'il veut sauver cl ceux
qu'il veut damner, que ce sentiment, contraire à celui des doc-
leiu's anciens les plus célèbres, el entre autres de St-Augustin,
avait pour auteur Laurent Val la et (|ue, pour l'appuyer par l'Écri-
ture sainte, on en avait mal expli([ué el même corrouq)u el falsifié
plusieurs passages, tel qu'est celui îles Proverbes, cli. i(> : « Dieu
créa le méchant au jour de l'iniquité, » el celui des Romains,
ch. 9 : « Dieu a suscité Pharaon dès l'éternité » ; que ceux qui allri-
buent au seul bon plaisir de Dieu l'élection des uns et la réproba-
tion des autres, en faisaient comme un Jupiter el lui attribuaient
une véritable tyrannie et faisaient dire en quelque manière à Dieu :
« Sic volo, sicjubeo, sic pro ratione voluntas. » Qu'en disant que
Dieu a prédestiné à la vie ou à la mort éternelle ceux qu'il a voulu,
on le fait auteur du mal et de l'injustice, ce qui ne se peut dire de
Dieu sans blasphème, que l'on donnait aussi par là occasion aux
médians d'accuser la divinité de leur damnation, puisqu'ils pou-
vaient dire qu'y ayant été prédestinés par un Dieu tout puissant, il
ne dépendait pas d'eux de l'éviter. Il finit son discours par une
exhortation qu'il fit au peuple de se garder d'une doctrine si fausse
et si scandaleuse'.
Aussitôt que Bolsec fut en prison, on lui fit subir les interro-
gatoires ordinaires, après quoi les ministres proposèrent dix-sept
articles sur lesquels ils estimaient qu'il devait èlre examiné.
« Attendu, disaient-ils, le trouble el scandale qu'a tasché de
faire aujourdhuy seiziesme d'octobre un quidam nommé maistre
Hierosme, comme desja par cy-devant il s'y »>sloit efforcé, les
ministres de la parole de Dieu supplient humblement Messieurs
(pi'il leur plaise le faire inlerroguer sur les articles suyvantz, et
ce à cause que c'est matière de doctrine el de foy. iNeantmoins
lesdictz ministres proposent ces articles icy seulement par forme
d'adverlissement, non pas qu'ilz craignissent de se faire partie,
(piand besoing' seroit, mais pource ([u'ilz se tiennent bien asseurcz
que Messieurs avec toute leur justice auront la cause assez recom-
' Procès de Bolsec, dépositions des témoins. Cali^ini op., t. VIII. p|). 186 et sniv.
436 REPONSE DE BOLSEC ET rÉpLIOUE DES MINISTRES. 1 55 1
mandée. Ce leur est assez d'aclverlir quelz sont les erreurs dud.
niaistre Hierosnie, pai- lesquelz il a tasclié de séduire et nniliner le
peuple'. »
Après que Bolsec eut doniit' ses réponses, les niinislres aux-
quels elles furent montrées ne les laissèrent |jas sans réplique : ils
prirent les articles les uns après les autres et prétendirent faiie voii-
que son système ne pouvait point s'accorder avec l'Ecriture sainte,
et par conséquent (pi'il (Hait hérétique. Nous ne suivrons pas ces
articles dans le détail, ce qui nous mènerait trop loin, nous nous
contenterons de rapporter les principales des reinar([ues (ju'ils
firent'. Us dirent donc, sur ce qui regarde l'universilé du salul,(|ue,
dans le passage de Sl-Paul où cet apôtre assure (pie Dieu veut que
tous les hommes soient sauvés, il n'entendait point la chose de
chaque homme en particulier, mais de tous les diflérens états. Que
dans celui d'Ezéchiel, on Uieu dit qu'il ne veut point la mort du
pécheur, mais sa conversion et sa vie, le prophète ne veut dire autre
chose, sinon que Dieu exhorte tous les hommes en général à la
repentance, mais que son bras et sa vertu ne s'étendent pas sur
tous ceux qui entendent la prédication, et qu'ainsi la conversion est
une grâce spéciale ; (|ue de même à l'ég-ard de la foi, tous ceux qui
croient en Jésus-Christ seront bien sauvés, mais (pie tous ne sont
point éclairés pour croire, comme dit Moïse, Dent, ui) : « Dieu ne
t'a point encore donné un C(Pui- pour entendre. » u La chair cl le
sang' ne te l'ont point révélé, mais mon Père. » (Math. id).
Oue c'est une hérésie manifeste de dire que la foi ne dépend
point de l'élection, puisque St-Paul dit que ceux (pie Dieu a con-
nus, il les a prédestinés, et ceux qu'il a prédestinés, il les a appe-
lés (Rom. 8), et au premier des Ephésiens : (( Dieu nous a bénis en
toute l)énédiction spirituelle, comme il nous avait élus avant la
création du monde en Jésus-Christ, pour être saints et sans tache »,
ce qui fait voir que la cause pour laquelle nous sommes amenés au
Christ, c'est parce que Dieu nous avait élus. Oue l'allégation (pie fai-
' Procès de Bolsec, f" 7 ; C((/(;Mit o;)., par les ministres, avec les réponses de
I. VIII. p. 149. — Oii trouvera, dans les Bolsec. (Note des éditeurs.)
|iiiblicalioiis citées plus liant, p. 434, ^ Procès île Bolsec, 1'" S; CaZci'tti o;i.,
note 3, le texte îles 17 articles proposes t. VIII. pp. Iti'i el >ni\.
lO.")! KKI'LIOIM'; l)KS MI.MSTKES. 1 .'i 7
sait Boiser, (|ii';i\anl (jii'iiii li(iiiiiiir soil rciçanlé coiiiiiicôlu fhr Dieu,
il faut (|iril soil aimé de lui, ol avant (|u'il soil aimé, il faut savoir en
vertu de (]ui c'est, |irocè(le d'utie crasse iynorarice et qu'il perverlit
les foiidemens de la relii^ion clirétieime, |)uis(|u'il est dil (|ue Dieu
MOUS a aimés a\aiil (|ue nous l'aimassions (Jean \ ).
Qu'il faut i"'lre im|iudeiit autant ([u"il l'i'lail |t(inr oser duc i|U('
les anciens docteurs de l'Eglise étaient de son sentiuieiil, |)uis(|ue
St-Aui^iistin dil clairement le contraire en plus de deux cents en-
droits. Ou'il avait aussi très mal compris Mélanclilhon, puiscjue ce
docteur ne dit autre cliose, si ce n'est que nous ne devons pas avoir
trop de curiositt' sur ce qui regarde l'élection de Dieu potu- \(iu-
Idir pénétrer dans son conseil éternel, mais (pi'il n'en faut savoir
autre chose, sinon (|u'il nous a adoptés par .Iésus-( lluist, duquel
nous sommes faits mendires par la foi, ce qui est la doctrine tpie
l'on enscii^iie tous les jours dans Genève, que Bulliui^er aussi et
Brence tenaient un langage tout différent de celui que Bolsec leur
attribuait.
Que c'est une hérésie de nier (|ue ceux qui demeurent en leur
aveuglement n'y demeurent point par la corruption de leur nature,
puisque l'Ecriture sainte est pleine de passages ipii disent tout le
contraire, que nous sonum^s tous ignorans et aveugles, qu'il n'y a
(pie ténèbres en nous, que nous ne pouvons comprendre les choses
ipii sont de Dieu, lesipielles nous sont folie. Que Bolsec faisait voir
(pi'il était un vrai Pélagien quand il ne reconnaissait point que
Dieu donne aux Hdèles, outre la volonté, l'acconq^lissement. Qu'il
ex|ili(piait d'une manière fausse le passage d'Ezéchiel, chap. 3(3, où
Dieu promet de donner un cœur de chair, quand il dit qu'il faut
entendre par là un coeur capable de lui obéir, (|ue ce n'était que
pour abuser malicieusement les simples qu'il disait que la Parole
de Dieu ne lui enseignait rien au delà de cette proposition : « Qui
croit au Fils a la vie éternelle. » Que, sachant de plus que Dieu a
ordonné (pie son Evangile fût annoncé aux uns et non pas aux
autres, il fallait être impudent et vouloir crever les yeux aux gens
afin de les empêcher de voir, pour dire qu'on ne doit pas aller plus
avant.
Qiu' quant à ce qu'avait dil Bolsec, (|ue Dieu n'avait point
438 yUESTlO.NS POSÉES PAR JSOLSEf: A CALVIN. 1 55 1
destiné au salut les uns plutôt que les autres, la chose était absolu-
ment contraire à ce que dit St-Paul : que Uieu fait miséricorde à
tous ceux qu'il veut (Rom. g). Que pour ce qu'il ajoutait (|ue ceux
([ui croient, croient par grâce, c'était une pure cavillation, puisque
tous sont également pervers et naturellement incrédules et qu'ainsi
nul ne peut croire, à moins que Dieu ne lui ait touché le cœur. Que
c'était très mal parler de dire, comme il faisait, (]ue Dieu donnait à
l'homme un cœur capable de venir à lui, puisque cela ne voudrait
pas dire autre chose, si ce n'est que la grâce de Dieu ne peut rien
d'elle-même, à moins ([ue les hommes ne la rendent efficace par
leur franc arbitre. Qu'il tient le langage d'un [)a|)isl(' (juand il assure
que l'honnne a besoin de la grâce de Dieu comme si, de lui-même,
il pouvait aspirer au bien en jiartie, faisant ainsi le franc arbitre,
conqjagnon du St-Esprit, ce qui est contraire à l'Ecriture qui dit
que l'imagination du cœur des hommes n'est que mal (Gen. 8),
qu'ils ne sauraient avoir aucune bonne pensée (Il Cor. 3;. Pour
ce qu'il alléguait que l'homme serait une bête brute s'il n'avait plus
de liberté, qu'il n'avait qu'à plaider contre St-Paul qui dit (pie
les hommes sont naturellement esclaves du péché.
Ces répliques des ministres ne firent pas revenir Bolsec de ses
sentimens. Il proposa après cela, à son tour, les questions sui-
vantes ' sur la matière qui était en contestation entre eux, auxquelles
il pria Calvin de répondre simplement |)ar la Parole de Dieu, sans
raisons humaines, disait-il, et sans de vaines comparaisons :
Premièrement, s'il n'avouait pas que tous les articles de la foi"
qui sont enseignés dans l'Eglise doivent se pi'ouver par des auto-
rités de l'Ecriture sainte, lesquelles fussent claires et évidentes et
qui ne pussent pas recevoir divers sens.
S'il ne reconnaissait pas qu'il ne faut pas parler de Dieu d'une
manière différente que celle que nous enseigne la sainte Ecriture,
mais simplement nous arrêter à ce qu'elle nous en dit.
Par quel passage exprès et manifeste l'on |)ouvait prouver (jue
la volonté et le décret éternel de Dieu étaient cause des péchés que
commettent les médians et de leur perdition.
' Procès de Bolsec, f» 23; Calvini op., t. VIII, p. 178.
l55l SUITE DES QUESTIONS POSEES PAK UOLSEC. If^Q
Lequel (les doux seriliMieiis valait mieux, ou que Dieu cou-
trainl les lionimes de pécher ou (|u'il les nécessite sans coiilrainte,
(|uelle(liiV)M-euceil v trouvait, el ([u'il choisît entre ces deux 0|iinions
la meilleure e( la plus conforme à la parole de Dieu.
S\l n'avouait pas (jue les médians juifs eurent nn semblable
senliment du temps du prophète Éz<'chiel, comme il est écrit au
'.VS'' chapitre de ce prophète, où ils disaient (ju'ils étaient chargés
de p('cliés et (|u'il n'était pas possible qu'ils fissent mieux, mais que,
dans le même chapitre. Dieu faisait voir combien un tel sentiment
était éloigné de la vérité quand il dit à Ézéchiel : « Toi donc, fils
de riionune, dis à la maison d'Israël, vous avez ainsi parlé : (piand
nos iuiipufés ef nos péchés sont sur nous, etc. Tu leur diras : je suis
vivant, dit le Seigneiu-, je ne veux point la mort du pécheur, mais
(|u'il se convertisse et (pi'il vive. »
Ou'il montrât par ijuelle autorité expresse et manifeste de
l'Ecriture sainte, il prouvait ce qu'il avait écrit dans son Institu-
tion, que Dieu n'a |)as créé tous les hommes à une même fin, mais
les uns pour le salut, les autres pour la damnation, et comment il
pouvait accorder cette proposition avec ce que l'on enseigne au
catéchisme (pie Ton explique à Genève, savoir que la principale
fin et le souverain bien de l'homme sont de connaître Dieu, etc.
Puisque la création est un effet de la bonté et de la charité de
Dieu, comme tous les docteurs en conviennent, comment il conce-
vait qu'il fût possible que Dieu en eût créé quelques-uns dans la
vue de les tuer ou de les perdre, puisque ces sortes d'actions sont
des marques de haine; qu'il le priait d'appujer sa réponse sur
fiuelque texte de la parole de Dieu qui fût clair et évident.
Si Dieu a créé les médians afin qu'ils ne le connussent point,
mais plut(5t afin (pi'ils fussent endurcis, rebelles contre Dieu et
damnés, connnent lui pouvaient-ils être rebelles, puisqu'ils ne font
que ce que Dieu veut et ce pourquoi ils ont ét('' créés ; s'il y a quel-
que passage bien formel dans l'Écriture qui marque ce que Calvin
a dit dans son Institution, savoir que non seulement Dieu a prévu
la chute d'Adam et dans cette chute, la ruine de toute sa postérité,
mais aussi ([u'il l'avait voulue et qu'il l'avait ainsi ordonnée et
déterminée en son conseil éternel.
l^/^0 SUITK DES QUESTIONS POSEES PAR IJOLSEC. I o5 1
Oii'est-ce qu'il y avait en Adam pourquoi il dût ôtrc non sou-
lenient abandonné de Dieu, mais aussi contraint à pécher, puisqu'il
n'avait point le péché originel pour leciuel Dieu peut, avec justice,
abandonner et condamner les enfans du même Adam.
Ouoi(|ue Dieu se soit servi d'un remède si glorieux |)our gué-
rir le mal qu'avait apporté le |)éclié d'Adam, savoir le sang de son
Fils .lésus-dhrist, |)('ul-ou pourtant dire que Dieu a voulu et a dé-
terminé (pie le péché lut commis pour le gloriHer par un semblable
moyen, puisque St-Paul dit ([u'il ne faut pas faire du mal afin
qu'il en arrive du bien ?
Que Calvin allègue le passage exprès de l'Ecritm-e, dans
le(]uel on trouve ce qu'il dit en son Institution, que Dieu veut que
tout ce (pi'il prévoit arrive, et qu'il no prévoit les choses à venir
(pie parce qu'il a déterminé (ju'elles arriveraient. Si c'est parler de
Dieu d'une manière honorable et conforme à sa parole de dire que
Dieu avait voulu et ordonné que ceux de Sodome et de Gomorrhe
commissent l'abominable péché qu'on leur attribue, que les Israé-
lites adorassent le veau d'or, et de même des autres péchés que les
hommes commettent tous les jours.
Si ces gens-là, connue aussi tous les méchans, n'ont fait (jue
ce (pie Dieu veut et ordonne et ce pourquoi ils sont créés et à quoi
ils sont nécessités, comment peut-on comprendre que Dieu soit
irrité par leurs actions, comme il paraît f[u'il l'est par la sainte
Écriture? Que la réponse soit fondée sur un passage exprès de cette
même Ecriture.
Qu'il prouve par la parole de Dieu comment cet Etre suprême
veut que l'iniquité soit faite, puisqu'il est écrit qu'il ne veut point
l'iniquité (Ps. 5, Ezéchiel i8).
Qu'il montre comment Dieu est un être simple, puisqu'il dit
qu'en Dieu il y a deux volontés, et comment Dieu est d'accord avec
lui-même, puis([u'en lui sont deux choses contraires, vouloir et
non vouloir, plaire et déplaire, ordonner et défendre une même
chose.
Puisque la volonté de Dieu est la substance de Dieu même, et
qu'elle est cause des péchés que commettent les hommes, ne s'en-
suit-il pas (pie Dieu en est l'auteur?
KKl'O.NSI-; Uli CALVIN.
44 1
.lelmiivp (jur Calvin ivpniulil à ros (i.ioslions d'mu' .naiiièrc
i-vurralo- .'I .iii'il n'insisia |)ivs.|iu- (lue sur !.• roproclie (lue Bolsec
Im f.isaiL.lc taire Dieu auleur ,lu péché. Il lui .lil <in'il l.-eal.)u.nia.l
,,uan.l il lui allribuail ,|u.' Dieu i.é.-essile les lu.nnues à |.éd.er, -lue
relie expressiou u'élail p.. lui s..u laiii-aye, mais un jargon de
,„„!,„■, .luqu.-l il ne s'élml jamais servi. Oue c'était, d'aill.'urs une
malice impudente dédire «lu'il eùl, jamais appliqué ce mut de peel.e
à Dieu et à sa volonté. Ou'il avait bie.i dil .p.e la volonté de Dieu
conune cause suprême est la nécessité de toutes choses, mais qu'd
avait déclaré en même temps que Dieu réglait tout ce ([u'il taisait
avec une telle é<iuité que les plus méchants même sont contraints
de le glorifier et que sa volonté n'était pas une tyrannie m un plai-
sir sans raison, mais plutôt la vraie règle de tout bien. Qu'il avait
de plus déclaré (pie les hommes ne sont point forcés ni à bien faire,
ni à mal faire, «lue ceux cpii font le bien le font par la ^•olouté libre
que Dieu leur donne par son Saint-Esprit, ceux (pii fout le mal le
font par leur volonté naturelle (jui est mauvaise. Qu'ainsi Bolsec se
trouverait être en tout et partout un véritable calomniateur qui
pervertissait la bonne doctrine.
Calvin ajoutait que Bolsec paraissait atteint et convaincu de
diverses erreurs capitales et regardées comme des hérésies très
pernicieuses, comme (juaud il soutenait .[ue nous ne sommes
point sauvés parce que nous avons été élus de Dieu, que l'élection
ne précède point la foi, que nul n'est réprouvé par la seule cor-
ruption de sa nature, ipie la grâce de Dieu est égale à l'égard de
tous, que les hommes d'eux-mêmes choisissaient le |)arti du salut
ou de la damnation, comme si Dieu n'élisait |)oinl par sa bonté
gratuite pour ses enfans ceux (pi'il voulait, et après les avoir élus,
s'il ne réformait pas leurs cœurs pour les amener à Jésus-Christ.
Cette dispute ne se Ht pas seulement par écrit, elle fut aussi
faite de vive voix, pendant deux jours consécutifs, en présence du
Conseil, devant le(iuel comparut Bolsec d'un côté, et Calvin et ses
collègues, de l'autre'. Les actes de cette dispute forent mis ensuite
• Procès de Bolsec, fo "26-Caloini op.. vol. 46, f» 81 v». H"! v» (20-27 oct.) ; Cat-
l. VIII, p. 181. {Noie des éditeiir:<.) nui op., t. VIII. p|J. 174 et suiv. (Note des
"Procès de Bolsec, 1" 17: R. C, éditeurs.)
/,42 LES ÉGLISES SUISSES SONT CONSULTEES. 1 55 1
par écrit cl, Iraeliuls en lalin, pour rire envoyés aux églises réfor-
mées de Suisse, savoir à celles de Zurich, de Berne eL de Bàle,
selon la demande (pi'en lirenl les ministres au Conseil, afin d'avoir
le sentiment de ces églises sur cette affaire avant que le magistrat
portât un jugement définitif dessus ' . Les ministres de Genève leur
écrivirent une lettre qui se trouve parmi les lettres inqjrimées de
Calvin, de laquelle il ne sera pas inutile de rapporter le précis' :
Après avoir instruit ces églises du fait et leur avoir dit que
Bolsec continuait de défendre son erreur avec autant d'obstination
,|ue d'audace, ils ajoutaient qu'il s'était vanté qu'ily avait plusieurs
d'entre les pasteurs des églises de Suisse (pii étaient dans ses sen-
liuiens, et entre autres Zwingle et BuUinger, et surtout divers mi-
nistres du canton de Berne. Et afin qu'il parût que ce pciKlnnl ' —
c'est ainsi qu'ils appelaient Bolsec — abusait malicieusement de
leur suffrage, ils les priaient de vouloir bien donner une déclara-
tion par écrit de leurs sentimens. Que dans le dessein où ils étaient
de purger l'église de Genève de cette peste, ils étaient bien aises
d'a^•oir un témoignage authentique de leur part, de l'unanimité de
sentimens des églises de Suisse avec la leur, sur les matières con-
testées entre eux et Bolsec. « Vous connaissez, leur disaient-ds,
l'Institution de Calvin notre frère, c'est le livre (ju'il a entrepris de
combattre. Il n'est pas nécessaire de vous dire avec quelle vénéra-
tion et quelle retenue Calvin y parle des secrets jugemens de Dieu,
il n'y a qu'à ouvrir le livre pour le voir. Nous vous dirons seule-
ment que depuis .pie le culte de Dieu a été rétabli parmi nous dans-
sa pureté, nous n'enseignons rien ici, sinon ce que votre église et la
nôtre ont reconnu être contenu dans la sainte Écriture. Nous con-
venons les uns et les autres que nous sommes justifiés par la foi,
que la foi est le fruit, de notre adoption gratuite et ipie Fadoption
d('peiid de l'élection éternelle de Dieu, mais cet imposteur fait
dépendre non seulement l'élection de la foi, mais il fait aussi venir
la foi autant du propre mouvement de riiomme (lue de l'inspiration
• R. C. vol. Wi, fo 82 vo (27 oct.); ' Calmni op., t. VIII, p. 20b; cette
Re^' de la Vé'ii. Comp., A. p. 133, dansC-/- lellre est datée du 14 nov. Ib51.
vini op., t. VIII, p. 1 72. {Note des éditeurs.) ' Ni'bulo. (Note des éditeurs.)
l55l UEOIÈTKS UE UOLiSEC. 443
(In (-iel. Il esl (le |)Ims hors tlo doute (\ur si l(;s lioiiiiiies |)(>riss('iil,,
c'est leur malice (|ui en est cause, et nous avons uiw ;;ntn(le Nvon
(riiuniilil(' dans les nu'elians (|ue Dieu abandonne comme iridi^iies
de ses soins, ce ([u'd l'ail par des raisons (|iii iioiis son! MiC(»nimes.
Mais liolsec ne lomhc |)oint d'accord (|n'une action de Dieu soit
juste, à moins (|u'il n'en conçoive clairement la raison. Enfin, nous
convenons les uns i\[ les autres (|ue ce serait une im|)i(''ti' de rendre
en aucuine manière Dieu complice des p<^chés que les liommes com-
mettent, ce qui n'em|)('clie pourtant pas que Dieu, par un secret
admirable et incompr(^'liensible de sa providence, n'exerce en di-
verses manières la patience des fidèles |tar l'organe du diable et des
réprouvés. Cependant ce profane moqueur se plaint de ce que nous
enveloppons Dieu dans ce. qui se jiasse de criminel dans le monde,
lorsipie nous taisons dépendre toutes choses de sa providence.
Comme nous sommes persuadés (]ue la cause de notre grand
Maître vous est infiniment chère, nous ne doutons pas (jue vous ne
soyez prêts à soutenir par votre suffrage sa doctrine attaquée par
l'audace sacrilège de ce méchant homme, aussi nous ne nous arrê-
terons pas à vous solliciter beaucoup de le Faire... »
Le magistrat de Genève écrivit à peu près dans le même sens
aux mêmes églises ' . Cependant il avait ordonné qu'en attendant
leur réponse et le jugement ([ui serait rendu, Bolsec fût mis en
liberté en donnant caution et sous promesse de ne s'absenter de la
ville que l'affaire ne fut finie', mais Bolsec n'ajant pu trouver ])er-
sonne (pii répondît pour lui, il ne profita point de la douceur que le
Conseil avait eue à son égard, et il se vit dans la dure nécessité de
rester encore longtemps dans les prisons. Il représenta plusieurs
requêtes au Conseil par lesquelles il le priait de le dispenser de la
caution qu'il lui était impossible de ti'ouver, parce qu'il était étran-
ger et qu'il n'avait dans la ville ni parens ni amis, et de faire
réflexion que, n'ayant ét('' mis en prison que pour avoir soutenu un
sentiment différent de celui des ministres, et non pour aucun crime
qu'il eût commis, rien n'était plus juste que de lui rendre sa liberté
et de ne le laisser pas plus longtemps consumer l'esprit, le cœur, le
' Calvini op., t. VIII, p. "2â3. ^ R. C, vol. 46, f» 82 vo (27 oct).
|^|^l^ RÉFLEXIONS DE EAITEIIK. 100 1
corps cl la bourse dans le triste lieu (Ji'i il était '. Mais les ministres
s'étaiit toujours opposés à son élargissement, il ne put rien obte-
nir'. Kuuuyé (Je sa prison qui lui pai-aissait très injuste, il fil des
vers sur l'état où il se rencontrait, que les lecteurs ne seront pas
fâchés de trouver ici '.
L'on ne saurait nier (|ue le sort de Bolsec ne lut tort triste, je
ne déciderai point s'il se tronq)ait"dans ses sentiniens ou si les mi-
nistres avaient tort, quoiqu'il soit certain (pi'à ne consulter (|ue les
idées naturelles que nous avons d'un Dieu tout sage, tout saint et
tout bon, on ne puisse nier qu'il ne saïuail concourir au mal en
aucime manière, et (jue si l'on prive l'iiomme de la liberté, on ôte
en même temps toute distinction entre le vice et la vertu, principes
qui ne peuvent être détruits par la religion révélée, puisque les
deux lumières qui nous éclairent, je veux dire la religion naturelle
et celle (^ue Dieu nous a enseignée dans sa jjarole, venant tout éga-
lement de cet être suprême, elles ne sauraient être contraires l'une
à l'autre. Kt même, la révélation supposant nécessairement la vérité
de la religion naturelle, l'on ne peut ébranler les fondemens de
celle-ci et les vérités qu'elle renferme, (|ue l'autre n'en ressente le
conti-e-coup, de sorte (ju'il semblerait plus à propos de regarder
comme allégoriques et figurés les passages de l'Ecriture sainte qui
paraissent d'abord être en quelque op|)osition avec les principes
certains de la raison, lesquels se développent dans l'àme de tous
les hommes qui veulent y faire l'attention nécessaire, que les pre-
nant à la lettre, regarder comme des héréti(|ues détestables ceux
(jui pensent d'une autre manière (jue nous.
Mais si le bon sens nous conduit nécessairement à raisonner
de cette manière, les premiers principes de la raison et de l'équité
n'exigenl-ils pas du moins (pie nous ayons une tolérance chrétienne
pour ceux qui, dans des dogmes que les uns et les autres reconnais-
sent n'être pas sans difficulté, seront dans d'autres sentimens que
' l'i-occs (le Bolsec,; Caloini up., a été publié par M. tieuri Fazy, uHvr. cité,
pp. 193 et 197. p. ta, par Roget, t. III, p. 184. et dans
^ R. C, vol. M), fo 86 r», 89 r". les Calvini op., t. VIII, p. 226; nous
' Ce morceau, dont le manuscrit auto- jugeons donc inutile de le reproduire ici.
graphe se trouve joint au dossier du procès. {Note des éditeurs.)
'•^■^I INTOLÉRANCE DE CALVIN. 445
nous. D'où il suit que rien n'était plus injuste, quand môme Bolsec
se serait troiu|»é, (|ue de le traiter avec la dureté (|u'il essuya de la
part de Calvin et de ses collègues. Se peut-il rien de plusconlraire à
l'esprit du christianisme que de le désigner par les termes insullaus
de pendanl et tV/ni/tos/r//i\ de méchanl et autres épithètes de celle
nature, par lescpielles les ministres de Genève le caractérisèrent
dans la lettre cpi'ils écrivirent aux églises de Suisse, et se peul-il
rien de plus odieux que de le faire croupir si longtemps eu prison
parce qu'il continue de soutenir ses sentimens ! On ne peut pas dire
(pi'il avait eu dessein de troubler la paix de l'Église en disputant
comme il avait fait à la congrégation contre le ministre cpii |)rècliait,
puisque, dans ce temps-là, il était |)ermis de le faire, cet exercice
de rehi^ioii ('■lanl reganN- à peu près sur le pied d'une dispute
publique.
Et d'ailleurs, (piand il aurai! soutenu ses sentimens avec
quel(|ue vivacité, Calvin avait-il le droit de s'en scandaliser, piiis-
(ju'il trouvait (pie les réformaleurs avaient parfaitement bien fait
de crier dans l'Eglise romaine contre les erreurs cl les abus dont
elle était remplie, et qu'il aurait regardé comme des jirévaricateurs
et comme des lâches ceux (pii auraient défendu faiblement la vé-
rité? Bolsec paraissait n'être pas moins persuadé de la fausseté du
sentiment qu'il attaquait (pu- Calvin l'était de celle des dogmes de
l'Eglise romaine, ce qui devait le jiorter à avoir pour cet homme
la même tolérance et la même douceur qu'il aurait trouvé que les
papistes devaient avoir |)our les ministres qui prêchèrent parmi
eux les premiers et qui prêchaient encore actuellement, en divers
endroits, la réformation, mais tel est le génie de la plupart des
hommes : ils raisonnent d'une manière, non seulement différente,
mais diamétralement contraire, selon les diverses circonstances où
ils se rencontrent, et ils ne se font point de peine de se contredire
(pielquefois de la manière du monde la plus grossière.
Calvin était un très excellent homme, nous l'avons dit plu-
sieurs fois en divers endroits de cette Histoire, et duquel la mé-
moire, inunorlalisée par mille beaux endroits, sera toujours une
bénédiction dans l'Église chrétienne et en particulier dans celle de
(ienève, mais il faiil axoiicr d'iui aiihc ci')l.- ,pi,. c\'-Un\ un soleil
44'J RÉPONSE DES EGLISES SUISSES. I 55 I
qui avait ses taches. Il avait épuré la religion d'un grand nombre
d'erreurs, et à cet ég-ard il méritait de très grands éloges, mais
(|U()i(iu'il eût beaucoup t'ait, il devait penser (ju'étant homme, il
('tait très possible que, quelque grand génie qu'il eût, il n'eût pas
tout vu, et celte pensée aurait dû le porter à écouter avec quelque
douceur ceux qui combattaient ses sentimens, mais c'est par cet
endroit même qu'il ne pouvait pas avoir épuré la religion de toutes
ses erreurs, qu'il ne laissait pas la liberté aux autres de penser ce
qu'ils voulaient sur les dogmes qu'elle renferme, et à cet ég-ard, on
ne saurait nier qu'il n'y eût encore dans ce grand homme quelque
reste de papisme, dont un des caractères les plus odieux est de
gêner les consciences. La seule chose (pii, dans ce cas-ci et dans
d'autres à peu près semblables, peut excuser en quekpie manière
la trop grande sévérité de Calvin, c'est que, comme la séparation
des réformés d'avec l'Eglise romaine avait donné lieu à la nais-
sance de diverses sectes, ce qui était une suite naturelle de la voie
de l'examen, il craignait (pi'on ne l'accusât fl'avoir été cause de
l'i'tablissement de toutes ces opinions si différentes, et afin d'éviter
ce reproche, il croyait devoir s'o}>poser de toutes ses forces aux
progrès qu'auraient pu faire les sentimens qu'il ne croyait ])as véri-
tables.
Des réflexions semblables à celles que nous avons faites ci-
dessus auraient dû porter les ministres de Genève à en user d'une
manière douce envers Bolsec, mais ils auraient dû surtout être dé-
terminés à le faire par la réponse que l'église de Berne fit à la
lettre (pii lui avait été écrite sur cette affaire. Celte lettre si belle
est remplie de sentimens tout chrétiens ' .
Je ne transcrirai pas ici les réponses des autres églises, pour
ne pas donner dans une trop grande longueur. Je remarquerai seu-
lement, à l'égard de celle des ministres de Bàle', qu'ils répondirent
' Elle porte la date du 7 déc. 1551 et au dossier du procès^ f» 34. Cette réponse
a été publiée plusieurs fois, entre autres dans si remarquable était accompagnée d'un
Calvini op., t. VIII, p. 238. Elle a été aussi message du gouvernement bernois, inspiré
traduite en partie par Uoget, t. III. pp. 188 par le même esprit de tolérance, de modé-
et suiv. Nous nous bornons donc à ren- ration et de bon sens; cf. Cahini op.,
voyer à ces ouvrages. L'original, tout en- t. VIII. p. 241. (Note des éditeurs.)
lier de la main du pasteur llaller, est Joint ^ [hiil.. p. 234.
I>^'')I SENTENCE PRONONCEE CONTRE BOLSEC. f\f[-J
(rime manif're ([ui ne Hl pas plaisir à Calvin, conime on peul voir
d'ailleurs cpi'il le leur rc|)roche dans une de ses lettres iiMpriuiées',
aussi il parai'l |)ar les reijislres publies qu'il ne voulu! iioinl ipi'ou
h't voir à Boisée les réponses des églises tle Suisse, el (pi'il fil
nièuie là-dessus une représentation fort vive en Conseil de la pari
de SCS collègues, le i4 décembre', mais le Conseil ne laissa pas de
les lui eomnumi(juer\ Ouand il les eut examinées, il déclara (pi'il
souscrirait volontiers et ([u'il acquiesçait de tout son cu'ui- à ce
qu'elles contenaient'.
Il semble que ces lettres, el surtout celle de l'église de Berne,
auraient dû adoucir un peu les esprits à l'égard de Bolsec. Cepen-
dant elles ne firent point cet efïet-là : Calvin, plus animé encore
contre lui qu'auparavaiil, travailla si fort sur l'esprit des seigneurs
du Conseil cpi'ils rendirent enfin la sentence qui suit, la(pielle fut
prononcée publi([uement de dessus le tribunal à Bolsec, comme
l'on avait accoutumé de faire à l'égard des crimes les plus cpia-
lifif's.
Elle était conçue en ces termes :
« Nous sin(lic(iues juges des causes criminelles de cestecité de Genesve.
ayantz veu le procès faict et formé par devant nous à l'instance et poursuite
de noslre Lieutenant en nostre sommaire justice esdictes causes instant
contre toy Hieronyme Borset natifz de Parys par lequel et tez voluntaires
responces en icelluy faicles el devant nous souventetroys réitérées, nous
appart toy Hieronyme Borset t'estre trop audacieusemenl levé en la saincte
congrégation de nez ministres et y avoir proposé opinion faulse et contre
les sainc.tes escriptures et la pure religion evangeliciiue et que combien que
souventelTois te soit esté remonstré par les sainctes escriptures, voyre et par
l'advys des églises esquelles tu te estois spontanément submys. tadicte
opinion estre faulse et toy estie par les sainctes escriptures convaincuz,
pour cela tu ne l'as voulu confesser mais en demeures en ton obstination,
cas digne de grieve punition corpoielle, nous toutetlois veuillans plustosl
," Calvini op.. t. XIV. no Vm. aux Farel et à Buliiiij;pi-, ihid.. ne ViH et 1.590.
ministres de .Neucliàtet ; cf. no Um. let- Cf. Rot;el, onvr. cité. I. III. pp. 191-192.
tre de Calvin aii\ ministres de Bàle. La {Note des hUteuni.\
réponse des Ziiriclinis déplut hien davan- « p (j^ ^^^i ^^^^ (•„ ^^^^ ^^
tage encore au réformateur, qui se plaint = Ibid.. S" 110 \o.
d'eux avec amertume dan'S ses lettres à * Ibid.. 1" lâO r».
448 BANNISSEMENT DE BOLSEC. l55l
contre toy procéder gracieusement que rigoreusement, seans pour tribunal
au lieu de noz majeurs par ces causes et aultres justes à ce nous mouvans
ayantz invoqué le nom de Dieu et ayantz ses sainctes escriptui'es devant noz
ieulx, disans au nom du père du filz et du sainct esprit amen, et par caste
nostre difUnitive sentence la(|uelle donnons icy par esciipt, toy Hieronyme
Borset condanipnons à debvoir estre periietuellement banny et te liannyssons
de ceste nostre cité et teri-es d'ycelle à debvoir ycelle vuyder dedans vingt-
(juatres heures et n'y debvoir jamais revenir à poyne d'estre reprys, mené
et fuetté par les carraplies de ceste cité façon accoustumee. Et ce pour
donner exemple aux aultres i{ui tel cas vouidroient commectre. »
" Et mandons à vous nostre Lieutenant (|ue ceste nostre sentence faictes
mectre en exécution. »
« [.ecta et publicata per .\o. lacobum des Ars sindicinn i3. Decembris
iiiill. v. c. cinquante et ung'. »
Il est surprenani que cette .seiitenre fasse hourlier du senti-
uKMit (les églises de Suisse contre les opinions de 13olsec% il est vrai
qu(^ la lettre des ministres de Bàle paraissait plus conforme aux
idées de ( ial\ in (pie celles de Berne et de Zurich, mais (pioi(|ue celles-
ci ne les condanmassent pas, elles laissaient poui'lanl \oir assez clai-
rement quelle (Hait leur pensée sur la manière dont des sentimens
(je cette nature devaient être regardés, (M ni les unes ni les autres ne
décîlaraient que ce fussent des sentimens qui dussent être consid(^rés
avec horreur et qui méritassent aucune haine, ce que Bolsec recon-
naît si bien lui-même qu'il di'clare (pi'il élail prêt de souscrire à ce
que ces lettres contenaient, comme nous l'avons remarqué. Cet
homme, banni de Genève, se retira dans le canton de Berne % où il
faisait son s(''jour ordinaire. Nous aurons occasion dans la suit«^ de
dire de ([uelle manière il s'y conduisit et comment, quelques années
après, il y éprouva un sort à peu près semblable à celui qu'il avait
('■prouvé dans Genève.
Quelques mois avant l'affaire de Bolsec, l'on avait rendu un
' Procès de Bolsec. f» :27 ; Ca/i'int o/j., de Genève. Bolsec iiabitait là auprès de
t. VIII, p. 247. Jaques de Bourgogne, seigneur de Falais,
* Elle fut, reman|ue justement Roget, dont il était le médecin ; voir k ce sujet
un compromis entre les partisans el les A. (Cartier, L'excuse de Jacques de Bour-
adversaires de Calvin. {Noie dea éditeurs.) gngne. par Jean Coloiti. Paris. 1897. in-12,
' A Wigy, villaijp ilu Clialilais, alors pp. xi.vi et siiiv, {Note des éditeurs.)
M\\ mains des Bernois el a peu de dislance
\5')i KKKiiKS l'orii i."i';i.i:(;rio.\' dks .\ii)ii'i;i:us. 4^9
jugement à peu près senil)lal)le eoiitre un aîialtH|tlisle, (|uoique
avec moins de solenniU' el d'appareil. CiOnvaiiicu de ilouner dans
les senlimens de reux de celte secte, il avait rU'' mis en piison et
avait ét«'> banni de la \ille sous |)eine de Fouet, s'il ne voulait renon-
cer à ses opinions ' .
Pendant (jue le procès de Boisée s'instruisait, les débauchés,
dont la cabale, plus unie (|ue jamais, faisait tous ses etl'or'ts |)Oui'
se rendre tous les jours plus redoutable, briguèrent parmi le peuple
d'une manière si scandaleuse en faveur de quelques-uns de leurs
principaux chefs, |)Our les faire ('-lire magistrats de la justice iid'é-
rieure', que le Conseil ordinaire el celui des Soixante, (pioi(jue rem-
plis de g'ens qui ne favorisaient que trop cette faction, prirent ce-
pendant des mesures pour em|)éclier que les brigues qu'elle avait
faites ne réussissent, el pour cet effet, ils joignirent aux quatre qui
avaie?it été nommés pour être proposés au peuj)le, un cinquième,
Pierre Butini, qui n'était point de cette cabale, lecpiel eut la plu-
ralité des suffrages avec celui des quatre autres qui passait jJour la
favoriser le moins'. Des vers, qui furent affichés aux portes du
temple de St-Pierre (pielques jours avant l'élection du lieutenant et
des auditeurs, ne contribuèrent pas peu à faire échouer la brigue
des débauchés'. Ces vers, que François de Bonivard fut accusé
d'avoir faits' et qui avaient principalement en vue Philibert Ber-
thelier, (pii était en nomination et l'un des libertins les plus outrés,
étaient conçus en ces termes :
Soubvienne vous de Roch Monet
Ne mettez plus aucun mal net
Dessus le llu'one de iustice
Brigant ny remply d'autre vice
Qui face autres au gilibet mettre
Auquel luy mesme devoit estre
Car tel foullera gens de bien
El soubstiendra les gens de rien.
' R. C, vol. 43, fo 278 v» (i9 mai). Nicolas Vulliet. .Avec Butini, fut iiouime
' Auditeurs, soit assistans du lieute- François Cliabod. (Note des éditeurs.)
nant de la justice. (Note des éditeurs) * Le placard original (manuscrit) se
' R. C vol. 46, fo 93 v, 94 r" trouve aux Areliives de Genève, P. H.,
(t.'i MOV.), fjn caniliilat accusé d'avoir bri- u» 1496. {Note des éditeurs.)
irué en t'a\t'nr de -^nw élection élail .lean- ^ (Vesl ce que ilil rornipllcfiieiil Rosel,
2H
45o SCANDALE CAUSE PAU B. SEPT A s'-GERVAIS. 1 55 1
Ouelqiio temps après, le i G décembre, il arriva iiii lumulle Fort
scandaleux au lein|)le de Sl-Gervais, à l'Iieiire du ssermoii. Un ci-
toyen noimné Ballliasar Sept, de la cabale libertine, ayant présenté
un enfant au ba|itême, duquel il ('lait le |)arraia, le ministre refusa
absolument de lui donner le nom de Balthasar, parce que ce nom
était du nombre de ceux qui étaient défendus par les Ordonnances
ecclésiasti([ues. Sur ce refus, Sept, avec son compère et quehpies
autres qui étaient présens, s'emportèrent extrêmement contre le
ministre et ils poussèrent la chose jusqu'aux injures. Calvin s'en
plaignit au Conseil de la part de ses collègues avec sa vivacité ordi-
naire', mais le Conseil, parmi lesquels les libertins ne manquaient
pas de partisans, et ([ui d'ailleurs ne sentait pas (pi'il y eût beau-
coup de mal à donner ces sortes de noms, ne s'émut pas fort de la
remontrance dos ministres et se contenta d'exhorter doucement
Ballliasar Sept à se soumettre aux édits qui avaient été faits sur
les noms défendus' .
Roset remarque' que Bolsec ne manqua pas de partisans dans
Genève, que la cabale libertine avait été dans ses intérêts, qu'elle
g-oùtait beaucoup ses senlimens et que les disputes dont il fut l'oc-
casion firent tant de bruit que tout le monde, jusqu'aux plus sim-
ples, se mêlaient de raisonner de la prédestination et des matières
les plus relevées de la théologie. Il ajoute même encore (pie ce fut
un effet de la bont<'' de Dieu et d(; sa sage providence (|ui permit
que ces difficultés se fussent élevées afin que ces sortes de ([ues-
tions, auparavant obscures et inaccessibles à la plupart, devins-'
sent par là, comme elles le furent, familières et très connues dans
l'église de Genève.
Il y aurait bien des choses à dire sur ces réflexions et il ne
serait pas difficile de faire voir que ni les docteurs, ni les simples
ouvr. cité, liv. V, cliap. 37, p. 341 : au Conseil, déclarant « qu'il est esliatiy
« Apres l'eiiqueste de l'auteur, on supporta que l'on luy face tel relïus veu qu'il est
la vieillesse de Françoys de Bouivard, jadis homme de bien •; iliid., f» tt7 vo. {Note
seigneur de S. Victor, qui l'avoit faict. » des éditeurs.)
{Note des éditeurs.) * On verra plus loin que cette ques-
' R. C, vol. 46, fo 120. Sept avait tinu fut reprise au mois de février de l'an-
d'ailleurs pris les devans: dès le lendemain née suivante. (Note des éditeurs.)
de l'incideiil, il adressait nue réclamation '' Onvr. cité, liv. V, cli,i|i. 41, p. 343.
I.").")! PAiniSA.NS DK HOLSKC UA.NS (iE.NEVE. 4^1
ne se salisfont guère et no s'oclairciit |)as l)eaiicnii|) l'espril en dis-
l'iilant sur des nialièros si aljsd-ailes, el (|iie l'on peut T-Ice lionnète
lionunc et bon cln'étieu sans les avoir jamais approfondies, mais je
me conlenlerai de remarcpier, premièrement (pie si les (h'-liauclit's
tinrent le parti de Boisée et s'ils le regrettaient, ce n'était pas
parée (pie ses sentimens favorisaient le libertinage, reproche (|ui,
bien loin de lui avoir jamais été fait, il faisait lui-même el ipie
l'on fait encore aujoiu'd'hui à la doctrine de (lai vin toucliant la
[)rédestination, mais ce ne put être (pie parce ({ue les débauclK's
voyaient avec plaisir toutes les contradictions que Calvin, (pi'ils
haïssaient mortellement, pouvait essuyer. Aussi paraît-il par les
registres publics (pie Perrin et ceux de sa cabale ne voulaient point
(pie l'on bannît Bolsec'.
Je remanpierai encore (pie si l'affaire de Bolsec donna occa-
sion au peuple de raisonner sur la prédestination, les sentimens
furent fort partagés sur cette matière et que l'antagoniste de Calvin
rencontra quantité de partisans. Je trouve dans le registre (pie
plusieurs murmurèrent de la sentence infamante que l'on avait
rendue contre lui et qu'ils disaient qu'on pouvait prouver par
l'Ecriture sainte que Bolsec avait raison'. Un teinturier, entre
autres, ne déguisa point ses sentimens là-dessus : il dit (pie lors(pie
Calvin composa son Institution, dans laquelle il établit son système
sur la prédestination, il était fort jeune, puisqu'il n'avait que vingt-
trois ans ; qu'ainsi il aurait bien pu se tromper sur cet article et
qu'il ne devrait pas avoir honte d'en revenir, puisque d'aussi grands
hommes que lui, et entre autres saint Augustin, ne s'étaient pas
fait de peine de reconnaître* qu'ils s'étaient trompés. Que si, de
toute éternité, Dieu avait destiné les uns au salut et les autres à la
damnation, il serait inutile et même absurde de prêcher et de crier
' Nous u'avons pu rencontrer, dans nales, pp. 491 et 498; cf. lioget. t. III,
les reiristres du Conseil, le passage auquel p. 201 . Voir enfin aux Archives de (îenève,
notre historien fiit ici allusion. {Note des Procès crim., n" 481. la procédure faite
éditeurs.} contre .\icaise Bourgonville, libraire, à
' R. C, vol. 4(5, fo 123 vo, l:{0 vo, l'instance de Calvin qui l'accusait d'avoir
\'M \o (alfaires de la dame Landru Perri- dit(|u'il faisait Dieu auteur du péché. (Note
chou el de JaquesGodard) ; Rej:. du Consist., des éditeurs. \
12 uov., 24 déc, dans CaUini op., .\n-
4ÎJ2 LIVRE DE CALVIN SUR LA PREDESTINATION. l552
contre les vices, qu'aussi il n'y avait aucun passage bien précis
dans l'Ecriture sainte qui favorisât cette pensée. Le teinturier,
convaincu d'avoir tenu ces discours, fut mis en prison où il resta
pendant quelque temps et d'où il ne fut mis dehors (pra|)[-ès avoir
demandé pardon au (Consistoire, y avoir (Mé censuré et qu'il eut
promis solennellement de ne tenir dans la sulle aucun discours (jui
pût déplaire aiLx ministres'.
(Je ne fut pas dans Genève seulemeni où la dispute doiil Bolsec
fut l'occasion fit du bruit, elle en fit aussi beaucoup dans les pays
étrang-ers. Théodore de Bèze dit, dans la Vie de Calvin % (jue celte
affaire donna lieu à une infinité de disputes; que idusieurs des mi-
nistres du voisinage, dans les étals dépendant du canlon de Berne,
accusèrent (lalvin de faire Dieu auteur du [x'-chc'-; qu'à Bàle, Castel-
lion défendait le pélagianisme; qu'encore (pie Mélanchthon eut paru
auparavant, même dans des écrits publics, n'être pas éloigné des
sentimens de Calvin, il commençait cependant à se dé'clarer contre
et à accuser l'église de Genève d'adnn'tlre dans tons les événemens
une nécessité fatale qui n'était pas différente du destin des stoïciens,
ce qui donna occasion à Calvin et à ses collègues de conq)oser un
livre sur la matière qui avait fait le sujet de cette fameuse ilispute.
Je tronve dans les registres publics (pi'ils le présentèrent et le dé-
dièrent au Conseil, le 2 i janvier ', demandant en même temps qu'il
leur fût permis de le faire imprimer afin qu'il servît de réponse à
des écrits qui avaient déjà été publiés contre eux. Le Conseilleur
accorda leur demande en leur ordonnant cependant de retrancher de
ce livre diverses expressions injurieuses fpii ne pourraient (pie faire
tort et à leur cause et au magistrat sous l'aveu et par l'apjjrobalion
duquel cet écrit aurail été rendu public*. Cet ouvrage figure aujour-
d'hui parmi les pièces qui ont pour titre, les Opuscules de Calvin \
' Les pièces du procès citées par notre '■ Opéra, t. XXI, p. 14.ï.
auteur ne se trouvent plus aux Archives ' On trouvera le texte île cette dedi-
de Genève, ti s'agit sans doute de ce eace, ibid.. t. Vltl. p. 253. (Note dex édi-
François Cassinis, teinturier, contre lequel leurs.)
le Consistoire porta plainte au Conseil, le * R. C vol. 46, fo 138 v», 142 r".
11 janvier 1.5o2, pour avoir soutenu liolsec ^ Recueil de.i Opusritles.c'ent-ii-dire pe-
et diit'amè Calvin; cf. W. C. , vol. 46, tits Ir dictez de M. Jean Calvin, Genève,
fo 133 V". {Note des éditeurs.) Bapt. l'ignereul. l.")66. 3 vul. in-fol. —
ll)5a KDITS IIKJETÉS EN Dlil X CKNTS. f^')'S
La luxure cl les l)lasj)hènies se reudanl toujours plus fr<V|Ufiis
dans Genève, soit |)ar la léqéretr des peines, soit par rinipiiiiitt',
les ministres avaient proposé à diverses fois au niaiçislrat, de taire
sur ces sortes d'excès des lois plus sévères que celles qui avaient eu
lien an|)aravanl et l'avaicMl prii- en même temps de les faire mieux
exécuter. Le Conseil n'avait pas fait jusqu'alors beaucoup d'atten-
tion à ces remontrances, mais enfin, vaincu par les nouvelles solli-
citations des ministres, il résolut de produire dans le Conseil des
Deux Onls, (|ui élaitassemblépourréleclion des syndics, un projet
de nouvelles ordonnances sur ce sujet', mais elles y furent non seu-
lement très mal reçues, mais aussi rejetées avec une fureur (pii mar-
quait à (|uel point la [iliipart avaient le cœur corrompu. Ouelques-
uns dirent (pie ces lois étaient l'ouvrage des Français et de Calvin,
qu'ils s'en plaindraient en Conseil Général et que le Conseil ne leur
fermerait jias la bouche. Une grande foule de peuple étant accou-
rue à la maison de ville sur le bruit qui se répandit qu'il y avait du
liiimdteen Deux Cents, les partisans de la débauche sortant de la
salle du Conseil et adressant la [larole à ce monde : « Peuple,
dirent-ils d'un ton animé par la colère, vous voyez comment cette
maison nous conduit; Messieurs du Général, vous vovez comment
ces Messieurs nous gouvernent. » Les syndics, informés de ces
clameurs séditieuses, firent sur-le-champ assembler le Conseil des
Soixante et celui des Deux Cents pour en prévenir les suites. Ces
Conseils, pleins de gens qui soutenaient ouvertement le parti des
di'bauchés, ne prirent aucune mesure un peu vigoureuse contre
eux, ils se contentèrent de les exhorter à se contenir dans le Conseil
Général qui se devait tenir le dimanche suivant et à n'y exciter
aucun tumulte, sous peine de voir exécuter contre eux les peines
portées par les édits ' .
Pendant tout le cours de cette année, Calvin eut à soutenir de
I/ouvrage avait d'abord paru séparément t. \'l[l.prole'^.,p.\.\m. {Note des éditeurs.)
en latin, sous le titre suivant : De aeterna ' R. C, vol. 46, f» 98 v", 124 recto.
Dei pnedestiiMlione, etc., Genève, Jean Cf. Roset, ouvr. cité, liv. V, cliap. 42.
Oespin, 1o.î2, in-S. Une traduction fran- p. 344.
çaise, sortie des raèines presses, fut publiée » R. C, vol. 46^ fo 146 v-LiS r»
presque simultauénieut. Cf. Culoini op., (o-7 fév.).
454 DÉMÊLÉS DE CALVIN AVLC TROLLIET. l552
It'rrililfs assauts conlre les d(''l»aiicli(''s (|ui, jjour le rendre odieux,
l'acrusaieiit de tous côtés de faire Dieu auteur du péclié, à quoi
avait dotiuf' lieu la dispute (pi'ii avail eue avec Bolsec. Celui ([ui lui
fit le plus (le peine i'nl Jean Trolliel, le même qui avait été ermite
en Bourgogne, cl à la réception an ministère duquel Calvin s'était
opposé de la manière (jne nous avons vu en l'année i545'. Dès ce
temps-là, Trolliet voyait Calvin de très mauvais œil, aussi ne man-
qua-t-il pas l'occasion de décrier son système sur la prédestination,
contre lequel bien des gens élaienf prévenus. Trolliet avail de l'es-
|)rit el beaucou|) de facilité à s'exprimer, qualités propres à se faire
écouter du peuple; il était aimé des débauchés et se rencontrait
tous les jours avec eux dans les caban'Is. Là, il leur faisait reinar-
(pier les défauts qu'il trouvait dans V Instilation de Calvin, (|u'il
prétendait être pleine de contradiclions' ; il fit même voir un jour
une liste de ces contradictions (pii lui avait été donnée par Bolsec. Il
parlait mal aussi du Traité de la prédestination qui avait ('-té imprimé
au commencement de cette année el duquel nous avons fait men-
tion ci-devant. Calvin s'en plaignit au Conseil' où, Trolliel ayant
étéap|)elé, il ne déguisa point le fait, après (juoi ils furent ouïs con-
tradictoiremenl l'un et l'autre sur les matières qui étaient en con-
testation entre eux, sur lestjuelles même ils donnèrent de longs
écrits * .
Cette affaire demeura ensuite pendant quelque temps en sus-
pens, jusqu'à ce que Farel, ayant appris les démêlés que Calvin, son
ancien collègue, avait, vint à Genève pour le soutenir \ 11 parut en'
Conseille ay juillet avec Calvin, où celui-ci se plaignit vivement
des mauvais discours qu'on tenait contre lui par la ville, el de ce
' Voir plus haut. p. 22S. * R. C, vol. 46, {° 223 ro, 223 vo.
^ Cf. Kosel.ouvr. cité.liv. V,chap. 45, ^ Calvin l'avail appelé à son aide,
p. 347. ainsi qu'il avait coutume de le faire dans
' R. C, vol. 46, fo 222 r» (13 juin). lpsoccasionsgraves(Op«ra,t. XIV, n» 1637,
— Calvin déposa en outre aux mains des 10 juillet). Il n'ignorait pas en efl'et l'estime
magistrats une plainte écrite contre Trot- dont Farel était entouré à Genève et l'in-
liet, il laquelle celui-ci se hâta de repli- lluciice que les services autrefois rendus à
quer; ces pièces, conservées à la Biblio- la ville par son ancien collègue assuraient
thèque publique de Genève, ont été publiées à celui-ci dans le camp même des adver-
dans les Calvini op., t. XIV, no 1632 et saires. (Note des éditeurs.)
1633. (Note des éditeurs.)
l552 l'LAl.NTliS UE f;AL\l.\ AU CU.NSlilL. (\Ï)Ô
qiip Trollit'l cl ses atlhôrcns conlimiaicnl de lui allriliiicr de tairo
Uit'ii aillent' du |ti''cli('', à (|uoi Farci ajoiila que le (Jonscil était,
d'autaiil |)liis engage de prendre Calvin sons sa protection et de lui
rendre justice que l'église de (icnèvc lui avail de triîs grandes
ohligatioiis ; (pTil le iiK'-rilail aussi à cause de la liante estime qu'il
s'était acquise par loiil le monde ; (pi'il t'allail lui l'endre son minis-
tère le moins tVicliciix (pi'il était possil)le et ne pas arrêter le bon
elfet de ses [n-i'-dicalions en ne punissant point ceux (pii s'oppo-
saient à l'ordre de l'Église et qui la troublaient par des opinions
particulières ' .
Le magistral, sni' ces remontrances, se contenta d'ordonner
(|ue l'on prit des informations snr les mauvais discours ipie l'on
tenait par la ville, de (Jalvin, et cependant il ne |)rononcait l'ieii snr
le démêlé ipie celui-ci avait eu avec Trolliet, ce (jui porta Calvin à
faire de nouvelles instances au Conseil pour le prier de finir cette
affaire. Il s'y j)rf''senta |)Our cet effet, accom|>agiié des ministres
Jean Fabri et Raymond Cliauvet, le ay août % où il se plaignit d'une
manière extrèmemeni forte du peu d'égards que l'on avait pour
lui, l'inqiunité de tant de mauvais discours (pii avaient été tenus et
(|ue l'on tenait encore sur son conqjte, de même que celle des excès
et des débauches, rendant les ennemis de la réformation des mœurs
et les siens tous les jours plus insolens et plus incorrigibles. Il
ajouta que si l'on ne voulait mettre aucun remède à tous ces maux,
il ne saurait administrer la sainte Cène de septembre' (]ui devait
être célébrée le dimanche suivant, de peur de la profaner en la
distribuant à des gens si corrompus, et qu'il aimerait beaucoup
mieu.x être déchargé de l'emploi de pasteur que d'être exposé à
autant de chagrins et de rebuts qu'il l'était. Ces plaintes firent re-
prendre l'affaire de Trolliet lequel fut ouï de nouveau sur les diffi-
cultés (ju'il avait avec Calvin, en présence de celui-ci. La matière de
la prédestination et de la prescience de Dieu furent agitées de part
et d'autre avec toute la vivacité et la force que l'on pouvait attendre
de deux antagonistes autant piqués l'un contre l'autre que l'étaient
' R. C, vol. 4e, fo 248 vo (29 juillet). ' Ihid., (« 266 vo (1er sept.).
' Ibid., fo 262 v-o.
450 <;a1.VL\ El' TROLLIET DEVANT LE CONSEIL. l'jja
Calvin et Trolliel. Ils dis|)utèrent sur divers endroits de Vlnstl-
tution de Calvin, où TroUiet prétendait faire voir (jue l'auteur de ce
livre s'étail trompé, et après que la dispute fut finie, le Conseil
ayant demandé à Trolliet si les réponses que Calvin avait faites à ses
difficultés le satisfaisaient, il répondit que non et qu'il était du sen-
timent de Philippe Mélanchthon. Le Conseil, qui devait être jug-e de
cette dispute, ne se trouvant pas encore suffisamment éclairci par
ce qui avait été dit de pai't et d'autre, ordonna aux parties de
mettre par écrit d'une manière plus étendue et plus claire ce (|u'ils
avaient dit, et il défendit cependant à Calvin de prêcher sur la pn'--
destination juscpi'à ce ([ue la question eût été décidée.
Calvin et Trolliet furent un mois à exécuter l'ordre du Con-
seil', au boutdu([uel terme ils produisirent ce (]u'ils avaient écrit'.
Trolliet, après qu'il eut donné ses réponses, se plaignit d'avoir été
traité dans les chaires par Calvin de méchant homme, de sorte que
sa réputation en souffrait de cruelles atteintes, ce qui lui faisait
prier le Conseil de lui permettre de faire voir des copies de son
écrit et de ses défenses, afin que le public pût juger s'il soutenait
une si mauvaise cause et si son procédé lui devait attirer les invec-
tives auxquelles il se voyait exposé. Calvin, (jui sentait bien les
difficultés qu'il y avait dans son système et combien il était aisé de
les rendre plausibles, répondit qu'il ne s'opposait point que cette
dispute fût mise en évidence et qu'elle fut continuée de bouche à la
face du public, mais ({u'il priait seulement le Conseil d'examiner
s'il était du bien de l'Etat et s'il convenait à la tranquillité publi(jue
de semer parmi le peuple des écrits de cette nature. Le Conseil,
frappé de ces raisons, défendit à Trolliet de faire voir ses réponses
à personne qu'à Calvin lui-même'.
La cabale libertine, qui se joignait toujours à ceux qui- avaient
quelque affaire avec Calvin, s'apercevant ([ue le Conseil penchait
du côté de celui-ci, fit de nouveaux efforts pour soulever, si elle
' Ce retard était dû k une maladie de du 6. Ces pièces ont été publiées dans les
Trolliet, R. C, vol. 16, fo 273 r». {Noie Opéra, t. XIV, u" 1658 et 1659, d'après
des éditeurs.) les manuscrits conservés à la Bibliothèque
^ Trolliet présenta ses propositions le publ. de Genève. {Note des éditeurs.)
3 octobre, la réponse de Calvin est datée ' R. C, vol. 46, f» 280 r" (3 oct.).
|5.')2 DÉCISION Dr CONSKIL E.\ FAVKIK DE CALVIN. /\îfj
eùl pu, toiilc la ville contre lui; elle répandit diverses calomnies
sur son compte : l'on disait de tous côtés de lui qu'il se donnait des
airs d'évèiiue dans Genève, (pi'il ('•tait maître absolu de tous les
Français rétug-iés (|ui y arrivaient, jusque-là qu'il exigeait d'eux
qu'ils s'cnj^-aj^easseiil p;ii' des sermens solennels à (h'-t'endieses sen-
timens, et (pTil ('tait temps de lui résister d'une manière si vigou-
reuse (ju'il comprit cpi'il ne lui servirait de rien de vouloir s'élever
au-dessus des autres. Les autres ministres et le magistrat même
étaient envelo[)pés dans ces plaintes et dans ces mauvais discours,
ce qui, faisant de la peine à ceux des citoyens qui n'entraient point
dans les vues île ceux de cette cabale, un grand nondire d'entre eux
se présenta en Conseil, le 3i octobre, pour témoigner combien ils
désapprouvaient le procédé des autres et pour prier le magistrat de
remédier à de si grands désordres'.
Farel et Viret se rencontrèrent à Genève dans ce temps-là. Je
trouve dans Roset ■ ipie le Conseil les avait priés d'y venir pour
aider à rétalilir le calme dans la ville, que tant de disputes et d'ani-
mosilés en avaient banni depuis longtemps. Ils y firent une repré-
sentation des plus fortes et ils dirent (pi'un des meilleurs moyens
pour ramener la paix était à la vérité de réprimer les scandales et le
libertinage, mais qu'il fallait aussi empêcher qu'il n'y eût dans la
ville des g-ens qui fissent secte à part et qui se piquassent d'avoir
des sentimens particuliers sur les matières de relig-ion. Qu'ainsi ils
priaient le Conseil de ne pas tarder davantage à porter un juge-
ment définitif sur la difficulté qu'il y avait entre Calvin et Trolliet,
ce ([ue le (conseil leur ayant promis de faire, il prononça, le len-
demain y novembre, qu'il trouvait que le livre de V Institution de
Calvin était un livre très bon et très édifiant, que la doctrine qu'il
contenait était sainte et conforme à la parole de Dieu, et que le
magistrat regardait Calvin comme un excellent et digne pasteur de
' R. (1, vol. 46, l'o 296 r». Le Con- lines, est toute d'atermoieniens etdedemi-
seil décida simplement de « suyvre aux mesures. (Note des éditeurs.)
informations. » Divisé iuiméme entre les ^ Ouvr. cité, liv. V, diap. i'o, p. .'tt? ;
partis, il reculait devant toute décision cf. R. G., vol. 46, f» 299 V, ."500 vo, et
qui, eu donnant satisfaction aux uns, eût Reg. de la Vén. Comp., A, p. 207, dans
exaspéré les autres ; la politique des ma- Caloini op.. Annales, p. o2't. {Note des
gistrats, dans ces années de luttes intes- éditeurs.)
458
•LAINTES DU CONSISTOIKE SUK DIVERS EXCES.
[55î
rÉi>iise, (](''t"oii(lanl à toutos sorlcs de personnes de |)arlep mal de ce
livre el d'«'lever aucun doute sur les matières qui y étaient ensei-
gnées ' .
Il senil)le (pie, puui' ai^ir eons(''(|ii('mmenl, le Oonseil aurait dû
|)ron()ncer contre Trolliet un jni;emenl send)lable à celui qui avait
été rendu à l'éyard de Bolsec, |)uis([n'il était à peu près dans les
mêmes idées, mais son crédit plus yrand <pn' celui de Bolsec qui
était un étranger, le tira sans doute d'alt'airc. Il obtint même du
Conseil, couune le remarque Rosel% quehpies join-s après (jue son
jug'enieni l'ut rendu, une déclaration (pil portail (preuccjrc (pi'on
eût condamiK' ses sentimcns, on ne laissait |)as pourtant de le tenir
pom- un homme de bien et d'honneur'.
Le (^-onsistoire, pendant tout le cours de cette atl'aire, lit di-
verses représentations au Conseil sur (piaiitité d'excès qui se com-
mettaient dans Genève et qui demeuraient sans |)unition : les dé-
bauchés chantaient dans les rues des chansons lascives sur le chant
des psauuu's, les(pielles ils mêlaieul même, par une raillerie |iro-
fane, d'expressions el de vers tirés des mêmes ])saumes '. Le mi-
nistre Raymond Chauvet ayant repris un nommé Philibert Boima
de quel(}ues manières trop libres (ju'il avait eues en sa présence
avec une femme mariée, fut insulté d'une manière despectueuse et
outrageante. Le Gonsist,oire, en corps, lapporla le fait au Conseil el
en demanda justice, de même que de quehjues irrévérences que d'an-
' K. C, vol. 46, fo 301 ro. Le texte
lie l'iinvt se trouve eu original à la lîiljtio-
thèque publ. de Genève, Ms, 145, f» 49.
— On peut s'étonner de cette approbation
sans réserve donnée à la doctrine de Calvin
par des magistrats dont la majorité n'était
certainenjent pas favorable au réformateur,
mais le désavouer, refuser de le reconnaî-
tre comme l'interprète autorisé de la toi
évangélique, c'était le forcer à se soumettre
ou à se démettre. Ou le connaissait assez
pour savoir qu'il ne céderait jamais; dès
le début de l'alfaire de Trolliet, il avait
nettement posé la question, déclarant « que
mieux il vouidroit (ju'il fust deschargé de
l'oflice (|ue de y soufl'rir tant » (R. C,
vol. 46, fo 262 \o) ; or, si le joug discipli-
naire de (jalvin paraissait insupportable à
beaucoup, ses adversaires eux-mêmes re-
culaient, pour la plupart, devant les consé-
quences d'un nouvel exil du clief de l'église
de Genève. C'est ce qu'a très bien fait ob-
server M. Cboisy dans l'ouvrage déjà cité
(p. 124), et c'est là qu'il faut cliercher le
secret des ménagemens et des teinporisa-
tions du parti perriniste, dans les moments
même où il semble sur le point de l'eui-
porter délinitivement. {Note des éditeurs.)
^ Ouvr. cité, liv. V, chap. 45, p. 348.
' R. C, vol. 46, fo 306 ro.
' Ibid., fo 273 vo.
1552 NOIJVEAIX UliliATiS SUR LES .\O.MS UEFEiNUlS. 4""J
1res tipbHiirlit's avaient piios pour ce Iriliiiiial pccl("siasli(|iie, <Milro
los(|iiels ('laii'iit liallliasar Sept cl l'Iiilihcrl Hcrlliclicr '. Ils tiirçnl
envoyés les uns el les atilres en prison pour li'ois jours, afin d'ex-
pier leur Faute'. A|)rès ipioi, le (lonsisloire, poin- leur taire sentir
combien l'Eglise était indii;n(''e Je leur conduite scandaleuse, leur
interdit la communion, arrèl au(|uel ils ne voulurent. |)oint se sou-
mettre, pri'lendant (pie le Consistoire n'avait pas le droit df^h'-rendre
la dène'. Nous \ci'rons dans l'année suivante de (|uelle manière ils
soutinrent cette proposition et combien de troubles causa leur résis-
tance cl la (piestion de rexcoinmnnicalion, (pii lui mise sur le lapis
et discnl(''e dans les Conseils avec tant de \ivacitéde pail cl, d'autre.
Nous avons vu, sur la fin de l'année précédente, (piel scandale
il y eut au temple de St-Gervais à cause du refus rpie fit le ministre
qui prêchait, de mettre le nom de liallliasar à im enfant. Le même
désordre arriva encore plusieurs fois dans la suite. Ceux (pii por-
taient les noms de iialthasar, de Melchior ou de Gaspard avaient le
chaî^rin de voir leurs noms refusés par les ministres lorsqu'ils se
présentaient ilans l'église pour être parrains dequelcpie enfant'. La
chose s'étant vue diverses fois, quelrpies-nus d'eu.x s'en plaignirent
et prièrent le Conseil de faii'c remelti'c sur le tapis en Deux Cents
la question des noms (jue les ministres prétendaient devoir être
défendus \ Sur quoi le Conseil trouva ([ue, sans parler de nouveau
de cette affaire, il suffirait d'ordonner aux ministres de ne faire
plus de difficulté de ilonner aux enfans ces sortes de noms, nonobs-
tant les édits faits au contraire.
Calvin ayant a])pris cette résolution, il vint en Conseil faire
une remonti'ance fort vive pour s'y opposer; il dit (jue l'édit étant
formel sur la défense de ces noms, on ne le pouvait pas changer et
que c'était par de très fortes raisons qu'ils avaient été interdits. 11
fit souvenir le Conseil que ce qui avait donné lieu à cette défense,
c'avait été un baptême qui avait été fait à St-Gervais par une sag'e-
' R. C, vol. 46, fo 282 vo, 28)i r». sur ce sujet, Eug. Ritter, Les noms de fa-
" Ibid., fo 297. — Cf. Arctiives de imite, Paris, 1873, in-8, Appendice, p. SI .
Genève, Procès criminels, 2nie s'e, XIII. (Note des éditeurs.}
{Note des éditeurs.) ' Ibid., f» 144 v. — Les plaignants
' R. C, vol. 46, fo :îO:) v», 327 V. étaient Baltliasar Sept et G.ispard Favre.
* Voir plus haut, |)p. 281 et 430 et, (Note des éditeurs.)
46o AHKKSTATION DU MINISTKK SAIINT-A.NDIll': l'AK I.KS BERNOIS. I 552
fomme, aii(|iiel l)a[)lrnie l'on avait imposé Ip nom de (viande à un
(uitanl dans l'espérance que ce nom l<; Ferait vivre plus longtemps,
ce qui était une superstition ridicule et daui^ereuse et qui fit
prendre au Conseil la résolution d'interdire le nom de (^Jaude et
d'autres doni les ministres donnèrent alors une liste. Que la chose
n'ayant point été faite dans des vues particulières et poui- faire de
la peine à personne, mais a|>rès une mure délil)ération, elle ne de-
vait pas être révoquée si léi^èrcment, et qu'avant d'entreprendre de
le faire, il était de l'ordre que les ministres eussent audience là-des-
sus, non seulement en Petit Conseil, mais aussi en Deux Cents'.
Cette représentation fit suspendre pendant quehjue tenqis l'exécu-
tion de l'arrêt du Conseil ordinaire qui permettait l'usage des noms
interdits, mais, quelques mois après, le ( !lonseil ayant été de nouveau
sollicité sur la même affaire, il permit à ceux qui portaient ces
sortes de noms de les donner au baptême aux enfans dont ils se-
raient parrains'.
La raison de l'interdiction du nom de Claude paraît assez, par
ce que nous venons de rapporter api'ès Calvin, mais il n'est pas si
aisé de découvrir pourquoi ceux de Baltliasar, de Melchior et de
Gaspard avaient été défendus; tout ce (pie l'on peut dire là-dessus,
c'est qu'il y a quelque apparence qu'avant que la religion romaine
eût été abolie dans Genève, ces noms étaient regardés avec (|uel-
(pie dévotion particulière, et cette conjecture est fortifiée par une
découverte que l'on a faite depuis peu de quelques débris de statues
où l'on voyait ces trois noms au-dessous d'autant de figures qui
représentaient ces trois prétendus rois de l'Orient.
Calvin avait tellement prévenu ses collègues contre la pra-
tique (pie suivait l'église de Berne de célébrer le sainte Cène le
jour même de Noël, que Saint-André, ministre de Jussy ',.qui était
aussi ministre de Foncenex, village voisin et dépendant du mande-
ment de Gaillard, prêchant à celte annexe, eut l'imprudence de
censurer ses paroissiens de ce qu'ils n'avaient pas comnmnié le di-
manche (jui précédait Noël, à Jussy, mais qu'ils avaient attendu à
' R. C. vol. 46, fo 14.5 v (o l'évr.). niiiiistre à Moens eu 1346 et à Jussy en
■' Ibid., f" if Jâ v" (11 nov.). lo'i-S; voir sur ce persoiiimije, France
' Jean Je Saint-Aiulre, de tfesaiiçuu. prot., l. V, p. 7ti. (Nute des éditeurs.)
DÉPOSITION 1)1-; l'iiiLiri'i; de ecclesia.
461
Faire celle dévotion le jour même de cette fêle, à Foncenex, et il y
eiil dans sa censure si peu (rêquilé el de modération qu'il ieui- dil
que (I(> communier le jour de Noël, c'élail prendre la Cène du
Diahle au lieu de celle de Jésus-Clirisr .
Le hailli de Teruicr ayant averti les seii>neurs de Berne de
celle affaire, ils lui donnèrenl ordre de faire saisir Sainl-Andr('-, ce
qu'il Ht au mois de février'. Ce minisire fui retenu pendant (piel(|ue
temps dans une prison forl élroile % el enfin il fut élargi à la prii-re
des seigneurs de Genève et de Calvin (|ui alla à Berne solliciter
son élargissemenl*, mais en même temps, il fui banni de toutes les
terres de ce canton". Enfin, les Genevois ayant encore sollicité
vivement en sa faveur', l'arrêt de bannissement rendu contre lui
fut révo(jué au mois de novembre suivant.
.Nous avons vu dans le livre précédent (ju'en l'année i^>!\\], les
ministres, i|ui voyaient de mauvais œil Philippe de Ecclesia, pas-
teur de VandoMivres, firent ce qu'ils purent auprès du Conseil pour
le faire déposer sans y pouvoir réussir'. Ils l'accusaient alors
d'usure el d'avoir des sentimens particuliers sur la religion. Cette
aimée, ils renouvelèrent les mêmes accusations: ils produisirent des
témoins qui lui imputèrent de pousser l'usure à un tel excès ipi'il
' R. G., vol. 46, f» t:i8 vo; Roset,
ouvr. cité. liv. V. cliap. 42, p. 34.5. —
Saint-André ma te propos qui lui avait été
attribué; d'aprè.s les registres île la Coinp.
des pasteurs, il aurait simplement dit que
ceux, qui avaient communié à Xoël avaient
reçu la Cène de NoiM, et non pas celle de
Jésus-Christ. Même ainsi atténuée, celte at-
taque contre les usages de l'égli.se du pays
dans lequel il prêchait n'en était pas moins
déplacée, et l'on comprend que le gouverne-
ment bernois ait déclaré Tolfense commise
par Saint-André « intolérable et scanda-
leuse ». {Note des éditeurs.)
* R. C, vol. 46, fo 150.
' Itnd., fo lo-2 ro, 161 vo.
■" 11 partit le 17 février et était de re-
tour le 26 ; cf. Calvini 0/)., t. XIV. n" 1.d82.
note 10; R. C.. vol. 46, f» 16.5 r". (Note
ilex l'dileiiis.)
^ IbuL, f" Itia ro, 161) r", 171 r». En
notifiant leur décision au Conseil de Ge-
nève, les Bernois déclarent que « puis (pie
par sa mesme confession aussy par infor-
mations surce prinses se conste avoir com-
mis olfence intollerable et scandaleuse,
l'avons par bonne et juste rayson banny
de noz terres. » Lettre du 2 mars 1.5.52,
Archives de Genève. P. H., n» 1326. Cal-
vin étant retourné à Berne, quelques jours
après, pour demander aux magistrats de
ce canton d'intervenir auprès du roi de
France en faveur des protestans détenus
pour la religion, profita de la circonstance
pour solliciter le retrait de la mesure qui
bannissait Saint-André, mais il ne put
l'obtenir; cf. R. C, vol. 4t), f» 176 r".
{Note des éditeius.)
« [bid., fo 390 vo.
' Voir plus haul. p. 3il0.
4()2 DÉPOSITION DU MliNISTRE DE ECCLESIA. 1 552
prêlail de l'arjoent sur des g'ages au qualre-vingls pour cent par
an. Ils lui allribuèreut encore d'avoir dit, dans un sermon qu'il fit
dans son église, que le corps de Jésus-( Ihrist glorifié n'occupait
point de lieu, et d'avoir fait connaître dans des conversations par-
ticulières (pi'il n'avait pas, sur la |)rédestination, les mêmes idées
(pie ses collèg-ues, ce qu'il était aisé de juger aussi par les liaisons
(|u'il avait avec Bolsec', lesquelles parurent d'autant plus scanda-
leuses qu'il avait témoigné par son seing- joint à celui de ses collè-
gues qu'il désapprouvait absolument les opinions de cet homme-là.
Calvin se présenta en Conseil le 7 avril, au nom de tous les
ministres, où il Forma contre Philippe de Ecclesia les accusations
dont je viens de parler, priant en même temps le magistrat de leur
accorder sa destitution, comme ils la lui avaient déjà demandée
quelques années auparavant. Le Conseil ordonna que l'on prît
informations de tous ces faits'. Quand elles furent prises, les minis-
tres comparurent en corps en Conseil et soutinrent à Ecclesia tous
les faits dont elles le chargeaient, à (pioi ils ajoutèrent cpi'il avait
révélé les secrets de leur Compagnie et qu'il avait dit que les apô-
tres se contredisaient les uns les autres flans leurs écrits.
Ecclesia nia tous ces faits''. Il paraît bien par les actes de son
procès* (pi'ils ne furent pas prouvés dans toutes les formes, quoique
pourtant ils le fussent d'une manière à laisser tle violens soupçons
contre le prévenu, aussi le Conseil ne se pressa pas beaucoup de le
juger' : l'on ne parla plus de son affaire jusqu'au mois de no-
vembre suivant, que les ministres profitèrent de la présence de
Farel et de Viret, qui étaient alors à Genève, comme nous avons
vu ci-devant", pour solliciter avec eux le Conseil de donner le
congé à Ecclesia. Calvin s'y présenta pour cet eflet avec ces deux
ministres, le i4 de ce mois, mais le Conseil n'ayant pas trouvé
(pie Philippe de Ecclesia fût chargé suffisamment pour opérer sa
' Il l'avait rencontré au i.-hâteau de lippe de Ecclesia se trouve aux Archives
Veiiîy, ciiez M. de Palais; cf. R. C, vol. 46, de (ienève, Procès cririiineis, n" i73. {Note
(0 186 r". {Note rfes éditeurs.) des éditeurs.)
' /fctd.Joc. cit. * D'autant plus que des témoins décla-
" Ihid., f« 218 v", 219 (6-9 juin). raient que Ecclesia était un homme lion
* Le ilossier complet de l'enquête et et cliaritahle. {Note des éditeurs.)
(le la procédure faites à rencontre de Phi- " Voir plus haut, p. 437.
l552 AFFAIUE DE CLAVAIRE d'aNNECY. 4^3
démission, se ronlcnla de lui témoii'ner qu'il firsapproiivjiil sa
conduilo, oxliortaiil It's ininislros de le recevoir en grâce', mais
ceux-ci, n'ayani poini voulu déférer à ces exhorlalions, el au con-
traire ayant fait de nouvelles instances, et plus j)ressantes encore
que les précédentes, juiur porter le Conseil à le cong-édier, le Con-
seil y donna à la fin les mains'. Ecclesia se retira dans le canton de
Berne et fut pourvu, peu de temps après, de la jîlace de minisire
du Grand-Saconnex, village à une lieue de Genève dans le bail-
liage de Gex.
Nous avons vu, sur la fin du livre précédent', comment le Petit
et le Grand Conseil de Genève refusèrent constamment de remettre
au roi de France Baptiste Didalo. Cette année, il se présenta un
cas qui avait du rapport à celui-là : un nommé Clavaire, d'Annecy,
avait été saisi dans Genève sur des soupçons que l'on avait contre
lui qu'il entretenait des intelligences avec le duc de Savoie el qu'il
méditait, avec quelques gentilhommes du pays, de faire rentrer les
provinces de deçà les monts sous l'obéissance de ce prince*. Sur
l'avis qu'eut le président du sénat de Chambéry de l'emprisonne-
ment de Clavaire, il écrivit une lettre au Conseil, par laquelle il le
priait de lui remettre ce prisonnier, marcpiant en même tenq>s que
le crime dont il était accusé étant un crime public qui regardait les
intérêts du roi, on ne se devait faire aucune peine de lui accorder
sa demande, d'autant plus cpie le parlement de Chambéry serait
dans riuqwssibilité de découvrir les complots qui se tramaient, à
' R. C, vol. 46, fo 305 r». 1551. Cf. R. C, vol. 46, f» 174 v», 17o r».
' Ibid., fo .141 yo (30 janvier 1.^53). En même temps que Clavaire, le sénat de
Le Conseil aurait certainement résisté jus- Savoie signalait au Conseil un pentilhoniine,
qu'au Liout aux instances des ministres et .M. de Marcossey dit Caton. et l'ahljc de
maintenu de Ecclesia, si celui-ci n'avait Filly. Ce dernier n'est autre que Clnude-
tenu, sur Perrin et Vandel, quelques pro- Louis Alardet, abhé de Filly, doyen de
pos qui leur déplurent ; cf. ibid., loc. cit. Savoie etévêque de Lausanne. Nous avons
et fo 339 vo. (Note des fditeun.) déjà vu (p. 373) qu'il avait pris part à une
' Pp. 393 et sniv. conspiration contre la dumination fran-
* Clavaire, que le R.C. (vol. 46, fo236) çaise. D'après Besson. ouvr. cité, p. 317.
appelle Sibois Blanc, dit le Clavaire, fut il avait été précepteur d'Enimanuel-Phili-
arrèté à la suite de la lettre du président bert, ce qui explique ses tentatives réité-
de Chambéry. dn 13 mars 1.Ï.S2, dont il a rées en faveur de la maison de Savoie,
été question plus haut (p. 424) et que notre (Note des éditeurs. \
historien a rapportée pnr erreur à l'année
404 I.E CONSEIL REFCSK UK I.IVRKK CLAVAIRE. 1.^)52
moins qu'on no lui remît celui (jui |)assail [)Our eu rive l'au-
leui'.
Le Conseil, suivant sa constante maxime de ne laisser échapper
aucune occasion de juji^er de toules les affaires criminelles (pii se
présentaient, ne répondit autre chose, si ce n'est que si le sénat vou-
lait poursuivre (^Javaire, on lui ferait honne justice dans Genève et
l'on conmiencerail incessamment son |)rocès, et que si le Conseil
avait la complaisance de le remettre pour le confronter, il ne se
porterait jamais à le faire que sous de bonnes assurances qu'il
serait rendu'. Cette réponse ne satisfit pas beaucoup le président',
de la part duquel persoime ne s'étant jjrésenté pour faire» partie
crinn'nelle à Clavaire, on fit sortir celui-ci au bout de quarante jours
d{; prison, à la prière de ses parens, en lui faisant promettre de
comparaître toutes les fois qu'il sei-ail demandi''*.
Environ deux mois après, le même magistrat vint à (ienève,
avec l'avocat général du roi, demander de la pari du parlement de
Chamitéry la même chose au (jonsell, où ils eurent audience et où
ils représentèrent (pie Clavaire ne pouvait leur être refusé' sans
violer les lois constamment observi'es par tout le monde et l'obli-
gation où se croyaient être tous les élals les uns envers les autres
de s'aider réciproquement, surtout (piand il s'agit du crime de lèse-
majesté \ Le Conseil fut deux jours à se déterminer sur cette
affaire et enfin, il résolut que le premier syndic, accompagné de
quatre conseillers, irait porter la réponse suivante au président, en
son logis : Que s'il avait (pielque indice pressant à produire contre
Clavaire, quoiqu'on l'eût élargi, il ne serait pas difficile de s'a.s-
surer de sa personne et de le mettre de nouveau en prison, et que
tout ce que les lois de l'Etat permettaient de leur accorder était
de leur remettre cet homme pour être confronté à Chamhéry,
pourvu qu'ils présentassent premiî'rement des lettres réquisitoires
en bonne forme et qu'ils s'engageassent d'une manière bien expresse
' l^a requête fut présentée oralement ^ R. C, toc. rit.
au (lonseit par le ijranil prévôt de Savoie, ' Voir sa lettre au Conseil, eu date
porteur d'une lettre d'introduction du pré- du 2)1 avril, P. H., dossier cité; cf. H. C.
sident du sénat ; U. C, vol. 46, f» 178 v». vol. 46, l» l'.H) v". (Noie des éditeurs.)
(26 mars). Archives, P. H., no 150'.), lettre * Ibid.. fo 2(12 v» (10 mai).
(In 2'i mars. (iVofc lics- i'âileiirx.) * llwL, f" 2:i:î v» (6 |nillet).
l552 DES .ARTS KT CHAMOIS UKI'UtÉs K.V FKA.NT.E. /((ir)
à le restituer'. Et pour faire voir au président (|u'ou ne voulail |i;is
que le prévenu échappât à la justice, ou remit Clavaire en |)rison'.
Le président retourna à Clianilx'-rj |)()rler au sénat la n'-pouse ipu'
lui avait étV' laite; le sénat s'att'erniit dans sa première ri'solulion,
ipii ('tait (pie le prisonnier lui fui remis purement et sim|)lemciil,
ce que le président écrivit (pielques jours après aux seigneurs de
Genève', lesquels ayant persisté dans leur refus et dans leurs pre-
mières offres, Clavaire fut mis hors des prisons, sous |)roniesse
pourtant de comparaître toutes les fois cju'il serait appelé*.
La résistance (pi'on apporta à la demande du sénat de Cham-
Itf'ry est d'autant plus surprenante (jue l'on avait besoin de cette
cour de justice pour une autre aftaire; je veux parler de la réinté-
:^rande dans le mandement de Thiez, qui fut mise encore sur le
tapis cette année, et pour lacpielle obtenir, Des Arts et (ihamois
furent envoyés en France au mois de juillet'. Ces députés furent
encore chargés de deux autres affaires : l'une, de demander au roi
l'élargissement de Pierre Bergier, l)ourgeois de Genève, prisonnier
à Lyon pour la religion % et l'autre, de prier ce prince d'accorder aux
(îenevois la confirmation de l'exemption du droit de la traite foraine
des marchandises, conc('dée depuis cjuelques années aux Genevois,
sur laquelle les officiers de la douane commençaient à les inquiéter '.
Des Arts et Chamois firent un assez long séjour à la cour sans rien
obtenir en faveur de Pierre Bergier, mais, à l'égard des autres de-
mandes, ils rapportèrent des lettres du roi, révocatoires de l'empê-
chement mis à l'exemption de la traite foraine et des ordres de ce
prince au président de Chambéry de faire raison aux seigneurs de
Genève sur l'affaire de Thiez", les(piels ordres Curtet, premier
' R- '-. vol. 4(>, fo 2:io r-. i. 1, ,j. H)Ç);Hist. des Martyrs, n\.ûe 161it,
' /Wd., f» 236 r". fo ràO. On trouvera dans les Calnni op.,
' Lettre du 16 juillet. Arcliives de I. XIV. n» 1737. la lettre touchante qu'il
r.enève, P. H., dossier cité. écrivit au réfurmaleur pendant sa déteii-
* R. C, vol. i6, f« 2U vMââ juillet). lion ; voir au.ssi les n»* 1631 et 161)9. p. 468.
= Ibid., f'> 239 vo (13 juillet). (Note des éditeurs.)
» Pierre Hergier était uatif de Bar- ' Instructions aux députés et requête
.sur-Seine. Il fut arrêté en même temps que du Conseil au roi. .\rchives de Genève.
les . cinq escholiers de Lyon » et brûlé peu P. H., n» t."il 7. Voir plus haut. p. 290.
après eux. Voir Htstutre errin., éd. Reuss. » H. C. vnl. 46, f" 263 \o (29 août).
/|(')6 AMI PERRIN DÉPUTÉ EN FRANCE. l552
syndic, lui ch;)rti('' de porler incessamnienl à celui à qui ils ('taieul
adressés ' .
Le |)r(''si(l('ut, ne les ayant pas li-ouvé suffisans, refusa de les
exécutei', ce <|ui donna lieu à une seconde dépulation en France,
de la(|uelle Ami Perrin Fut cliargé'. Il eut ordre aussi de solliciter
encore l'élargissement de Pierre Bergier, mais bien loin de rieu
obtenir, on lui déclara de la pail du roi (jue ce [)rince révo(|uail les
lettres accordées aux |)récédens députés sur l'exemption de la
traite foraine, cette exemption ayant |jaru porler un trop grand
préjudice aux intérêts de sa Majeslf', à cause des cons(*(|uences, et
à l'égard de la restitution de Tlûez, que le roi ne pouvait l'accorder
aux Genevois (pi'il n'eût ouï leurs [)arlies là-dessus. Enfiii, pour ce
(pii regardait Pierre Bergier, on lui n''|)ondit ({u'encore qu'il lût
bourgeois de Genève, il était né sujet du roi, et que pendant qu'il
était en France, il avail dogmatisé, qu'ainsi il sidnrail le même
sort que plusieurs autres cpii élaient prisonniers pour le même
sujet. Cette réponse fui donnée par les cardinaux de Tournou et
de Lorraine \ Roset remarcpie (pie, dans la suite, Bergier souffrit
le martyre pour la religion, ayant été condamné à être brûlé,
supplice ipi'il endura avec une constance merveilleuse'.
Dans ce tenqjs-là, plusieurs ayant dissipé leur bien, soit par
la débauche, soit d'une autre manière, comme on n'en voit cpie trop
d'exemples de nos jours, ils se trouvaient hors d'<''tatde payer leurs
dettes, ce (|ui les portait à faire cession misérable de leurs biens,
pratique cpii s'étant rendue fort commune à cause de la légèreté
des peines et (|ui ne se faisait qu'en fraude des ci'éanciers, le Con-
seil résolut, le lO septembre, de l'interdire par quelque moyen effi-
cace, et il ordonna, pour cet effet, de renouveler contre ceux (pii
auraient recours à ce misérable bénéfice toute la rigueur des an-
ciennes peines qui portaient qu'ils seraient conduils par toute la
' R. C, vol. 46, fo 264 yo, 263 v» ; Archives, P. H., uo 1320, iristiuctioiis à
An-liives de Genève, P. H., n° 1518, ins- Perrin, du 9 sept. (Note des cditeiirs.)
Iruc-tions données à Gurtet, en date du ^ I\. C, vol. 46, f" 289-290 (20 oct.),
■H août. {Note des éditeurs.) relation de Perrin en Conseil. {Note des
^ R. C... vol. 4(i, fo 269 r", 270 v». et éditeurs.)
* Ouvr. cite. liv. V, chap. 46, p. :{49.
l5o3 PERRtN PHRmIEH syndic. 4^7
ville sur un iîue, tenaul cet animal pac la (luciic, précédés de la
justice, au son de la Ironipelte, après t\iHn, ('lanl à la |)lace (pii esl
devant le temple de Sainl-l'ierre, ils seraient ohlii^i'-s de (U'clarer
devant tout le peuple qu'ils faisaient cession de biens '.
Pendant l'année précédente et celle-ci, les Genevois ne néi^li-
gèrent pas l'artaire pour latpielle ils Iravailiaicul a\ec tani tl'assi-
duité depuis quelques années, je veux parler de l'alliance générale
avec le Corps helvétique. Il y eut à ce sujel diverses députations,
soit à Bàle, soit à Berne, mais qui n'eurent aucun succès, les Ber-
nois ayant toujours tenu le même langage qu'ils avaient tenu depuis
long'temps, que l'alliance (jue les Genevois avaient avec eux leur
était suffisante et qu'ils ne voulaient point consentir (ju'ils en con-
tractassent avec aucune autre puissance \
La cabale libertine faisait tous ses efïorts pour pourvoir des
emplois ceux qui la soutenaient. A l'approche des élections aux
premières charges de la République, les cabarets étaient remplis
de débauchés parmi lesquels il se faisait des brigues infâmes, et
où l'on concertait d'élever l'un au syndicat, de faire l'autre conseil-
ler, et ainsi des autres emplois'. Le retour d'Ami Perrin à la charge
de syndic étant arrivé au mois de février de cette année i553, il ne
devait être, selon les lois, que le second eu rang. Cependant on lui
fit le même passe-droit qui lui avait été fait quatre ans auparavant,
Etienne Chapeaurouge qui, par ancienneté, le devait précéder, lui
ayant cédé la première place ' . Dès le lendemain de l'élection des
syndics, on vit le fruit des cabales qui s'étaient faites le jour précé-
dent dans les cabarets : Perrin et ceux de son parti avaient dessein
de rem[>lir le Conseil ordinaire de leurs créatures, et n'y ayant pas
de place vacante cette année, ils projetèrent, pour venir à bout de
leurs desseins, une nouvelle manière de faire l'élection annuelle du
Conseil, par où il leur serait plus facile de faiie des ouvertures
dans ce corps (pi'en suivani l'é'dil cl la prati(|ue ordinaire par
' R. C, vol. 40, fo 27:ï i-o. » Rosel, nuvr. cité. Ii\. V, cliap. 47.
^ Ibid., fo i:!7 ro, 105 \o, 180 v» ; p. .%9.
cf. Arciilves, P. H., iio 1504. lettre de ^ 1^ C. vol. 47, f» 1 v. — Chapeau-
liàle. en (laie du 9 janvier. (Note des édi- iouj.'e demanda à être remplace par Perrin
teiii's.} « à cause lie ses fjoiites ». i jYd/c (/e.< nliteurs.)
468 NOUVEAl! MODE d'ÉlECTION UV PETIT CONSEIL. l553
laquelle il ('tait, diFticile de l'aire dt''|)OMer un coiisoiller, à moins
{|u'il ne fût. d'une incapacité el d'une indignité coinuies de tout le
monde ' .
•Le Conseil des Deux Cents étant donc assemblé, selon la cou-
tume, pour procéder à la revision des seigneurs du Conseil, lors-
qu'il fut ((uestion de le faire el après même (jue le serment eut été
prêté, le parti perriniste commença à faire du bruit, plusieurs
s'élevèrent et dirent que l'on avait déjà proposé par le passé que
l'élection du Petit Conseil se fît, non pas en mettant simplement
sur le lapis l'approbation ou la rejection des seize dont la charge
était sujette à un examen annuel, mais en leur donnant seize
autres pour concui'rens, afin d'avoir du clioix et une plus grande
liberté dans l'élection; que cette proposition tendant au plus grand
bien public, il ne faudrait pas tarder davantage à l'approuver et à
pratiquer, poui- le corps même, l'élection des conseillers sur le pied
qu'elle manjuait. Le premier syndic, (pii était comme le clief de
cette cabale, ne man(pia pas d'approuver que la chose fût mise sur
le tapis et, sur-le-champ même, il en fit délibérer le Grand (conseil,
où la proposition fut approuvée par la j)luralité des voix, ayant été
arrêté qu'elle serait portée le lendemain en Conseil Général, et
qu'en attendant, l'élection, pour laipielle le Conseil des Deux Cents
était assemblé, serait suspendue '.
Avant que d'entrer en Conseil Général, le Conseil ordinaire,
réfléchissant que ce serait apporter un trop grand changement à la
pratique, et ([ui pourrait avoir de fâcheuses conséquences, de don- "
ner un nombre de concurrens égal à celui de ceux cpii devaient être
grabelés, crut qu'au lieu de seize, il suffirait d'en |)roposer huit,
puisque, par ce moyen, chacun pourrait ôter huit des anciens con-
seillers s'il s'en trouvait autant qu'il jugeât indignes d'être conti-
nués dans leur enqiloi, ce (|ui donnait à chaque électeur toute la
liberté qu'il pouvait souhaiter. Et il résolut en même temps de
convoquer le Conseil des Deux Cents pour proposer ce nouvel avis,
lequel y fut accepté et approuvi", d'abord a|>rès, |)ar le Conseil
Général \
' Rûsel, ouvr. cité, ubi supra. ' Ibid.. f" 3-4 (7 févr. I.
^ R. C, vol. 47, fo t (6 févr.).
l5n3 TUMULTK KN OKLX CENTS. /(Ck)
Suivant, celte nouvelle loi, le C-onseil des Deux Cents ayant
été derechef assemblé pour procéder à l'élection du Pelil Conseil,
l'on mit, rc^ntre les seize conseillers de l'Hinn'e précédente, liuit
nouveaux sujets en élection; (|uatre de ces huit, turent choisis et un
nombre é^al des anciens conseillers fut laissé en arrière'. De ces
nouveaux conseillers, deux étaient beaux-frères d'Ami-PerrlM cl le
troisième, son cousin (>t 1res peu avancé en âge, de sorte (pie, |)ar
là, la cabale eut son compte et fit entrer dans le Conseil trois sujets
(pu lui étaient entièrement d('V()U('s'. Les(pialre conseillers d('pos(''s
furent laissés du (Conseil des Soixante et placés immédiatement
après les auditeurs '.
Dans le Conseil des Deux Cents rpii se tint le lendemain de
l'élection des syndics, il y eut un linuulle et un désordre épouvan-
tables '. Ceux (pii n'étaient pas ilu parti des débauchés, voyant bien
à (piel but tendait la proposition cpii y fut faite, y apportèrent autant
(le résistance qu'ils purent et il y eut, de part et d'antre, bien des
reproches et des injures; la médisance et la calomnie furent iruMue
mises en usage |>ar les débauchés contre ceux du parti opposé
qu'ils croyaient à portée de parvenir à la charge de conseiller et
contre ceux du Conseil qui n'étaient pas de leur cabale et qu'ils
avaient envie de faire descendre de leurs sièges, et la chose leur
réussit comme nous avons déjà dit.
II y eut encore une autre cause de tumulte et de désordre dans
le même Conseil. Un nombre considérable de jeunes g^ens, à la
tète desquels était Philibert Berthclier, fameux débauché, se pré-
' Les nouveaux élus furent Michel Ue d'âge » que lui donne Koset ne peut con-
l'Arclie (et non P. De Fosses, comme le venir qu'à Jean-Baptiste Sept, mais nous
dit Rilliet, M. D.G., t. III, p. 17), Claude n'avons pu trouver de degré de parenté
Vandel, Gaspard Favre et Jeau-Baptiste enki' iai el Peir'tu. tNote des éditeurs.)
Sept ; ils remplai;aien( Michel Morel , » B. C, vol. 'i7. foo; Roset, ubi su-
A. Gervais, Pierre Verna et Glande Delè- lira.
tra. {Noie des éditeurs.) * D'après Roset, loc. cit., mais cet
* Cf. Roset, ouvr. cité, liv. V, historien indique expressément que cette
chap. 47, p. 3bO. — Les deux beaux-frères séance tumultueuse du Deux Cents fut celle
de Perriii élus conseillers étaient Gaspard du 16 février, dans laquelle on nomma les
Favreet Claude Vandel letpiel avait épousé titulaires des divers offices, châtelains, se-
Nicolarde Favre, s(Hur de Françoise Perrin. crétaires, procureur général, capitaine-gé-
Quant au cousin du capitaine-général dont néral, etc., et non celle du 6, comme le
il est ici question, l'épithéte de «jeune dit Gautier, (^^ote des éditeurs.)
[^■^0 LES MINISTRES EXCLUS DU CONSEIL GENERAL. 1 55.S
sentèrent au Conseil des Deux Cents, où ils diront qu'ils avaient
ordre de la communauté d'y porter des plaintes de la facilité avec
laquelle on les mettait en prison, le plus souvent pour de pures
bagatelles, ce qui était contraire au droit des citoyens par lequel
on ne peut, disaient-ils, les emprisonner que pour les crimes les
plus qualifiés, tels (pie sont le meurtre, le larcin et les crimes de
lèse-majesté, comme la chose paraissait par le livre des Fran-
chises. Le premier syndic Perrin, ravi de voir les gens de sa
cabale embarrasser le Conseil et y paraître avec insolence, non
seulement leur donna de bonnes paroles, mais de plus, ayant fait
opiner le Grand Conseil sur cette plainte, un officier, qui parut
avoir conduit en prison avec trop de lég-èreté un citoyen, y fut en-
voyé lui-même et n'obtint son élargissement qu'après avoir essuyé
de fortes censures ' .
La même cabale, pour se rendre tous les jours jjIus formida-
ble, s'avisa d'exclure du Conseil Général les ministres qu'elle avait
perpétuellement à dos. Ses fauteurs se servirent de cette raison,
pour venir à bout de leur dessein, (pie les ministres n'avaient
point de droit de se trouver dans ce Conseil, puisque les prêtres, à
(pii ils avaient succédé, n'en étaient point memlires. Calvin, ayant
appris la difficulté que l'on faisait à ses collègues — car elle ne le
reg-ardait pas, puisqu'il n'était pas encore bourg-eois — représenta
au Conseil que les ministres se croyaient oblig-és, par le serment de
bourg-eois, d'aller au Conseil Général quand ils y étaient appelés et
que la comparaison que l'on faisait d'eux aux prêtres n'était pas
bonne, puisque ceux-ci ne reconnaissaient aucun pouvoir tem-
porel que celui de l'évêque, à la seule juridiction duquel ils étaient
soumis'. La représentation de Calvin n'empêcha pas la proposition
de passer : le Conseil résolut que les ministres, pendant qu'ils ser-
viraient actuellement l'Eglise, ne pourraient point se trouver dans
les assemblées générales, mais qu'il leur serait permis, (|uand ils
seraient hors de l'emploi, et à leurs enfans après eux, de s'y ren-
contrer ' .
' R. C, vol. 47, fo 2 vo, 17 vo. ^ Ibid., f» :!7 v» (16 mats).
' Ibid., fo 29 vo (28 févr.).
l553 AllAiHES CONTUK 1,' Al l'OlU'Il': 1)1 CO.NSISTOIKK. f\-i l
Les lilit'rliiis voyant leur cahalo se Forlifier aularil (ju't'llo tai-
sait, il n'est pas surprenant ([ii'ils se moquassent du Consistoire,
(pii |us(pie-là avait i'iv leur Héau'. Aussi ce corps était-il exposf' à
se voir tous les jours obligé à venir en Conseil se justifier des
plaintes (pu- portaient contre lui di\ers particuliers, (pii prt'ten-
daienl y avoir été censurés injustenient ou avec trop de sévérité.
Ces plaintes pouvaient être mal fondées, mais il y a aussi beaucoup
<raj)parence (pie le (Consistoire, y donnait en cpieique manière lieu,
en poussant (pH'lipiel'ois, de son côté, les choses à l'extrémité. Du
moins, il pai'Hil par les l'eqislres publics que l'on était très im''con-
tent de ce (pu' les ministres et les anciens Faisaient appeler brus-
ipienient les gens au Consistoire sans les avoir auj)aravant avertis
en |)articulier de leurs défauts afin ipi'ils s'en corrigeassent, selon
l'ancienne coutume et les édits, ce (pii ()orta le Conseil, le lo avril,
à leur ordonner de se servir autant qu'ils pourraient, et avant toutes
choses, de l'admonition et des censures particulières'.
Rosel remarque/^pie, dans ce temps-là, la cabale des débau-
chés était la [iliis forte et ([ue le parti contraire, ijui, en même temps
(ju'il était le plus fail)le était aussi le plus lâche, prenant moins à
cœur qu'il ne fallait l'honneur de Dieu et la justice de sa cause, se
contentait de gémir en secret de ce qui se passait ; que ceux qui
s'étaient retirés de France et de divers autres endroits à Genève
pour fuir la persécution, s'étant joints à ce dernier parti, s'étaient
rendus fort suspects aux autres (jui prirent prétexte de leur
nombre pour faire naître de la défiance sur leur compte. Ils étaient
tous les jours à dire qu'il était fort à craindre que, parmi la grande
quantité de ces réfugiés, il n'y en eût plusieurs qui se fussent glis-
sés dans Genève dans un très mauvais dessein* et que, catholiques
dans le fond et vendus au duc de Savoie ou à quelque autre prince
étranger, ils ne méditassent de faire à la Ville ipielqne mauvais
coup qu'il était de la prudence du magistrat de prévenir en leur
ôtant leurs armes. Les insinuations de la cabale contre les réfugiés
' Kosftt, iiuvi'. cité. liv. V, cliap. 48, ' Oiivr. aU\ liv. V, cliap. 49, p. 351.
p. 330. « R. C., vol. 47, f» 30 ro.
* R. C. vol. 47. fo 32 vo.
472 Mi:si!Ki-:s l'KisES A l'É(;ahij des i';TitA.\(;KKs. i553
Irouvèreiil (raiitanl plus do créance dans les esprits que l'on ret^'ut,
dans ce lenips-Ià,des lettres de Berne', qui marquaient que le nia-
g-istrat ferait bien de se précautionner contre les entreprises ([u'il
('•(ail ilanyereux (jue les étrangers ne formassent, ce qui porta le
Conseil des Deux Cents, le 1 1 avril, à faire les règ'lemens sui-
vans' :
i" Que les seuls bourgeois et citoyens eussent la permission
de tenir logis.
2" Qu'aucun particulier ne pût louer sa maisonàdes étrangers
sans en avertir le capitaine du quartier.
.> Qu'il fût défendu aux hôtes et cabaretiers de loger personne
au delà de trois jours, sans permission.
[f Enfin, que l'on ôtàt aux étrangers toutes sortes d'armes, à
la réserve des épées, lesquelles ils devraient laisser en leurs mai-
sons, ne les pouvant point porter, sinon pour aller en voyage ou à
la campagne, et (ju'ils ne seraient point obligés de faire le guet,
mais seulement de contribuer aux frais de la garde.
Le canlinal du Bellay, évêque de Paris, allant à Rome' accom-
pagné de deux autres évêques, passa par Cenève au mois de mai
avec un train de deux cents chevaux. Le Conseil lui fit les hon-
neurs dus à un prélat de sa distinction : il lui envoya des rafraichis-
semens dans son logis, et le capitaine Ami Perrin fut nommé avec
quatre seigneurs du Conseil pour lui aller tenir compagnie au sou-
per'. .Te trouve dans les lettres de Calvin que cet évèque lui envoya
faire compliment chez lui par un de ses domestiques \
L'on eut, cette année, pour le roi de France la même complai-
sance qu'on avait eue à diverses fois pour ce prince, de lui accor-
der le passage par la ville pour des troupes suisses qui étaient au
nombre de treize mille hommes et qui allaient en Italie pour son
service. On observa dans leur passage les mêmes précautions pour
' DuCavril, Archives,?. H., iit> 1344; ét,iit devemi év(V|iie d'Ostie et doyen du
R. (]., vol. 47, l'o o2 v» (10 avril). Sacré (Collège. (Note des éditeurs.]
" Ibid., fo 54. * R. C, vol. 47, f» 69 r» (6 mai).
' Il avait fixé sa résidence dans cette * Opéra, t. XIV, i\° 173.0, lettre à
ville dejuiis la mort de François ler et Viret, du 8 mai. (iVoie des éditeurs.)
iHâii VOVAIIi: l)K CALVIN A BKRNE. 47"^
la siîret/" de ici villo, (|iii nv;iipnl ('-IV' oltspi'vrcs en do soinidahles oc-
casions ' .
Les difficnltcs (|iri naissaitMil forl soirvcril cMlre les doux villes
alliées au siijcldr leurs lerres (îiilremèiées, poilèreiil les (ienevois
à proposer aux Bernois de faire (|uel(]ue éclianj;5e, par lequel ceux-
ci leur ahandoiinassenf des terres dans le voisinage de (Jenève
pour une (|uaiilité d'égale valeur d'autres lerres appartenantes aux
Genevois, éloignées de leur ville et enclavées dans les états de
Berne, et de nommer pour cet etFet des commissaires pour venir
sur les lieux examiner ce (|ui se pouvait faire'. Mais cette proposi-
tion n'eut pas de suite pour lors; les Bernois, pour l'éluder, |)rirenl,
le prétexte delà différence des cérémonies (|ui avaient lieu dans les
églises de leur dépendance et de celles du territoire de Genève, les-
quelles ne pourraient pas être rétablies sans (juel([ue difficulté dans
les cures qui seraient échangées, sur le pied (|ue ces cérémonies
étaient praticpiées dans l'Etat duquel elles dépendaient % ce qui
porta le Conseil à consulter Calvin sur la nature des cérémonies de
l'ég-lise de Berne et à le députer ensuite aux seigneurs de ce can-
ton, avec l'ancien syndic Jean-Ami (iurtet, |>our leur faire entendre
(pie les cérémonies de l'église de Berne ne différaient en rien d'es-
sentiel de celles de l'église de Genève, et pour les prier de marquer
les articles (]ui les choquaient le plus dans la manière dont se faisait
le service divin dans cette ville, afin de pouvoir faire là-dessus
quelque bon accord '. Mais Calvin et Curtet ne purent avoir aucune
réponse positive des seigneurs de Berne sur le sujet de leur déjni-
tation et ils s'en revinrent à Genève, au commencement de juin,
sans avoir rien fait'. Nous verrons en l'année i555 comment cette
même question des cérémonies fut remise sur le tapis.
Nous avons vu, en l'année i55i, de quelle manière l'ég'lise
' R. C. vol. 47, fo Mo, 109, 110 vo, ' Lettre de Berne, du 4 mai, Archives,
et Archives, P. H., n» 1.^40, lettre de dossier cité,
l'ambassadeur de France à Solcure. * R. C, vol. 47, f" 73 r" ; Archives de
' Ou envoya à Berne, pour tninsniet (jenève, P. H., n» 1.^35, insiructions aux
treces propositions, Pierre Tissot et Pierre députés, du 22 mai. (Note des éditeurs. )
Vandel, dont les instructions .se trouvent ^ R. C, vol. 47, fo 86 r" ; Eidij. Ab-
aux Archives de Genève, P. H., 11" 1332. Cf. schiede, I. IV, 1 e, n" 266. {Note des édi-
R. C, vol. 47, fo .j9 vo. [Note des éditeurs.) leurs.)
47^ MICHEL SERVET. l553
de Berne éciivit à celle de Genève sur ce qui rei'ardail l'affaire de
Bolsec, et quels sentiniens d'équité et de modération elle fit pa-
raître à l'égard des opinions de cet lionune-là, différentes de celles
qui étaient reçues dans l'église de (lenève. Nous avons vu aussi
que Bolsec s'était retiré dans le territoire de Berne'. Cette année
les Bernois, continuant d'avoir ])our lui le même esprit de tolérance
et trouvant fpie, s'il se tronq)ait, il n'errait dans aucun point fonda-
mental de la religion, écrivirent en sa faveur aux seigneurs de
Genève, au mois de juillet, priant le (Jonseil de révo(juer le ban-
nissement au([uel il avait été condaïuné^ mais cette recommanda-
tion n'aboutit à rien : l'on se tint au jugement rendu contre Bolsec,
sans j vouloir rien changer '.
Le bruit que fit le bannissement de Bolsec dans le monde
n'était qu'im prélude de celui que devait faire le supplice de Michel
Servet, hérétique d'un tout autre caractère et dont les erreurs rou-
laient sur des matières bien plus capitales. Comme l'église de
Genève, et Calvin en particulier, ont été extrêmement blâmés sur
cette affaire, et que la religion protestante, en général, est encore
exposée tous les jours à des reproches 1res vifs à ce sujet, j'en rap-
porterai avec exactitude toutes les circonstances, quelque tort
(|u'une condamnation si contraire à l'esprit du christianisme puisse
faire à ceux qui en furent les auteurs. J'ai fait profession, dès le
commencement de cette Histoire, de dire la v(''rité toute nue et
telle qu'elle s'est présentée à mon esprit ; je continuerai sur le
même pied et, surtout dans des événemens de l'importance de ce-
lui-ci, j'aurai une attention toute particulière à raconter les choses
avec toute l'exaclitude et l'impartialité dont je serai capable*.
' Voir plus liant, p. 446. lieu à une alwndaute littérature. Gautier
^ Lettre (lu 10 juillet, Arcliives.P. H., est le premier qui ait étudié, sur les pièces
II» 1544. orifiinales. le procès du niallieureux espa-
' « Arrestè que s'il donne une suppli- i;nol, et nulle part il n'a été plus fidèle à
cation par laquelle il confesse, l'on advi- l'intention qu'il manifeste ici « de dire la
sera de la matière en Deux Cents. » R. C, vérité toute nue ». Parmi les tiistoriens
vol. 47, fo 144 r". L'afîaire n'eut pas de qui, après Gautier, se sont occupés du pro-
suite. (JVofe d«s édiJetti-,*.) ces de Servet, nous citerons J.-L. de
* La vie de Servet, son procès et sa Moslieim, Anierweitiger Versuch einer
tragi(]ue destinée ont dès longtemps éveillé rolhtàndigen und unpartheiischen Ketzer-
l'attentloM, passionné les esprits et donné geschifhte, Helmsiadt, 174S, in-4. et Neue
553
JEUNESSK DE SEUVKl.
Im'>
Michel Servel (Hail. espagnol, ilc N'illciioiivc, dans lo royamiie
d'Arag-nii. Il l'-lait fils d'un nofaifc o( iiK'dcciii de sa proFcssioii.
Après avoir l'ail, on Kspagiie ses premières éludes, son père l'en-
voya à Toulouse pour éludier en droil, où, ayant eu occasion de
s'enlretenir avec diverses personnes sur- l'Ecriture sainte, il pril
goût à celte (Miide el la poussa UK-nie Fort avanl. I )e Toidouse, oii
il fut environ trois ans, il vint à Lyon et de Lyon, à Bàle, où il d(v
nieura ([uehpie temps et fit connaissance d'(Ecolampade, avec
le([uel il eut diverses conFérences sur des matières dt; religion. De
Bàle, il passa à Strashoiu-g, où il entretint un commerce particidier
avec Bucer et C)a|)ito, les deux grandes lumièn^s de l'église de
cette ville, qu'il (pùlla pour se rendre à llagnenau, où il fit impri-
mer un traité en latin, partagé en se[)l livres et intitulé : « Des
erreurs sur la Trinité », en l'année i53i'. L'année suivante, il
publia dans la même ville deux dialogues sur la même matière,
avec quelques autres traités sur la justification, sur le règne de
Christ, sm- la charité chrétienne, etc. '
Il n'avait (pi'environ vingt ans quand il conqiosa ces livres,
dans lesquels il faisait paraître, pour un homme d'un àg-e aussi peu
Nnchrirhten vuii dem beriihmlen spanischeu
Arzte Michael Serveto, ibid., 1750, in-4,
ouvrages fort prolixes, luiiis i]ui sont le
fruit de rectierclies inipartiiilos et appro-
fondies ; F. Treclisel. Die proleManlischen
Antitrinitnrier vor Faustus Socin. Erstes
Buch : Michael Servet und seine Vorgânger,
Heidelberi;, 18119, in-8, remar(|uable élude
liistorico-tlieologiiiue: Albert liilliel. Rela-
tion du procès criminel Intenté à Genève
contre Michel Servet (M. D.G., t. III). Dans
ce travail capital, l'émiiient érudit s'est
principalement attaché à mettre les inci-
dents du procès en rapport avec les circons-
tances politiques et religieuses où Genève se
trouvait alors. Il a publié en mi'me temps,
pour la première fois, le texte complet
des délibérations et arrêts dn Petit Conseil
touchant l'affaire de Servet. Plus récem-
nieut, M. H. Tollin a consacré de nom-
breuses notices à Servet et à ses iloctrines.
Enfin, les éditeurs <les Cahini opéra ont
publié dans leur tome Vlll le te.\te com-
plet des actes du procès, d'après les origi-
naux conservés aux Archives de Genève
(Mss. hist., n" \X\), et Roget, reprenant
les travaux de ses devanciers, a retracé en
détail, au tome IV de son Histoire du peu-
ple de Genèoe, les phases du drame dont les
responsabilités pèseront toujours si lour-
dement sur la mémoire de f-alviu. (Note
des éditeurs. )
' De trinitatis erroribus libri septem.
Anne M.D.XXXI, petit in-8. Il eu existe
une réimpression page pour page, faite au
XVI" siècle. Cf. Brunet, Manuel, t. V,
p. 213, et Supplément, t. Il, p. 641. (Note
des éditeurs.)
■^ Dialogorum de trinitate libri duo,
de justicia regni Christi capitula quatuor.
Anno M. D. XXXII, petit in-8. Héinipriuié
en même temps que l'ouvrage précédent;
cf. Brunet, loc. cit. {Note des éditeurs.)
47'j ORIGI.NK 1)1- UIFFÉRK.Nn RM-RK CALVIX ET SERVET. 1 553
avaucô, l)caucoiip d'érudilion et de savoir dans la lecture, soit de
l'Ecriture sainte, soit des Pères; je m'étendrai plus avant dans la
suite sur le caractère de ces livres et sur les sentiniens |)articuliers
que leur auteur y voulait établir toucliant les dogmes les plus im-
portans de la religion.
De llaguenau, il revint à Bâie, où il resta |)eu de temps. De
Bàle, il alla à F^yon où il demeura trois ans, après quoi, |irenant le
parti d'étudier en médecine, il se rendit à Paris où il s'ap|)li(|ua à
cette étude et où il enseigna pidtli(pietnent les malli(''mali(|ues
quand il eut |)ris ses degrés de docteur. Il (pùtia Paris |)our aller
pratiquer la médecine, (jui fut dès lors son occupation ordinaire, ce
qu'il fit en diverses villes de France, et entre autres à Vienne en
Dauiilùné', où il exerça la profession de médecin pendant dix ou
douze ans*. F'endantce temps-là, il semblait (pi'il eût un |)eu laissé
à quartier les n)atières de religion et de théologie, mais enfin, les
reprenani tout d'un coup, il composa son livre intitulé Chrintia-
iilsiiii restitutio, (pi'il fit iuqjrimer l'aimée i552, à Vienne, où il
résidait', (le livre était rempli des mêmes sentimens (|ue celui de la
Trinité, à quehpies cliangemens près. Il avait fait encore aupara-
vant ([uelcpies autres petits ouvrages '' dans lescjuels il condamnait
les sentimens de Calvin sur diverses matières de théologie, ce qui
avait donné occasion à celui-ci de lui écrire des lettres où il le mé-
nageait fort peu, auxquelles Servet avait répondu avec aigreur.
' [l s'établit ilaiis celle ville en l.'îiO. quatre seulement ont échappé à la des-
(Notedes éditeurs.) truclion par la main du bourreau. Il a été
" Ces détails biographiques sont lire-- réimprimé, page pour page, en 1791 à Nu-
dn cinquième interrogatoire de Servet ; cf. remberg; cf. Brunet, Manuel, t. V, p. 3)4.
Calvini op.. t. Vil], p. 767. (Noie des kli- {Note des éditeurs.)
teurs.) ' Servet n'a pas composé d'autres ou-
'' L'impression fut achevée le 3 jan- vrages théologiques que les trois ci-dessus
vier loo3 (cf. Calvini op., t. VIII, p. 832). mentionnés. 11 ne pourrait donc s'agir ici
en sorte que le livre porte la date de cette (|ue du plan de In Ohristianismi Restitutio
dernière année. Ce fut B.iltbasar Arnollet. et de certaines questions théologique.s, que
libraire de Lyon qui se chargea de l'exécuter Servet comnumiqua à Calvin à la lin de
il Vienne, Arnollet, qui avait été dénoncé lo4o ou au début de 1346, en lui deman-
avec Servet par Guillaume Trie, fut em- dant son opinion ; cf. lettre de Calvin à
prisonné quelque temps pour ce fait Farel et la correspondance du réformateur
{Uiid., pp. Ta"}, 8!7, S43, H'iâ), L'ouvrage avec le libraire Jean Frellon, Upern, t. XII,
lut lire il 1000 exemplaires, dont trois ou |). 2s:î, VIII. p. 833. (Note iks éditeurs.)
1553
SERVEï Dli.NOiXCE A VIENNE PAU CALVIN.
/.
177
do sorte (|uo dopiiis loiii^tonips ils no se vonlaioril, |)asdii l)ioii'. ( lola
|)araî( par iiiio leltro do Sorvel ocrile à Aliol Poupin, colloi'iio tU-
(lalvin, dans iaqnelle il condamne los sonliniens de celui-ci et ceux
dos luiuislros de (ienoNo on dos lerinos oxlrônionienl durs ol inju-
rieux ' .
Le dernier livre (pie Serve! fil imprimer à Vienne, dncpiol
nous avons parlé ci-d(>vanl, irrila si fort Calvin cpi'il fil, écrire en
celle ville par un nommé Ciuillaume Trie contre cet liéréticpio, afin
qu'on s'assurât de sa personne, comme d'un homme qui renversait,
los fondemens (In cliristianisme ". La chose réussit : le vi-bailli de
' l'our les relations épistolaires île
Seivet avec Calvin, voir Ojtera, t. VJII,
p|i. 4()2, 6'i5, I. XII, |)(). 28:{, .'ilâ eipass.
(Note des éditeurs.)
" « Evangeliiirn vestniiii est sine nni)
ileo, sine lide vera. sine bonis operibus.
Pro une ileo babetis trieipilerii c-erborurn.
pro lide vera babetis fatale sonjniuni, et
opéra bona dicitis esse inaues picturas.
Gliristi lides est vobis merus fucus, nihil
efliciens : bomo est vobis iners Iriincus.
et Deus est vobis servi arbitrii rbiniaera.
Heyeiierationeu) ex aipia cielestein non
agnoscitis sel velut fabulani halielis. Reg-
nuni cœloruni clauditis ante boinines ut
rem ioiaginariam a nobis excludendo. Vie
vobis, va;, vw. Hac lertia epistola le ita
nionitum voie, nt melius cogiles, non ani-
pliiis ita moniturns... . La lettre aittogra-
plie se trouve dans les pièces du procès et
a été publiée dans les Calviniop., t. VIII,
p. T.'iO. (Note des éditeurs.)
^ Guillaume Trie ou Trye, tils de feu
Claude, de Lyon, inarcband. fut reçu bour-
geois de Genève le 18 avril l,55o. Il était
seigneur de Varennes et épousa une Budé ;
cf. GalitTe, Notices généat., [. H, p. 5.31.
La lettre de Trie était adressée à l'un de
.ses parents, Antoine .Ai'ueys, de Lyon,
qui cbercliait a le ranjener au catbolicisme.
Trie déclare à son correspondant (pie, bien
que l'on jouisse àGenève d'une plus grande
liberté religieuse qu'en France, l'on ne
souffle pas que l'on sènje les mauvaises
doctrines sans les réprimer. « .le vous
puis, dit-il, alléguer un exemple ipii est à
vostre grande confusion, puisqu'il le faidt
dire. C'esl que l'ini soutient par delà uu
beretitpie qui mérite bien d'estre brusié
par tout 0(1 il sera... C'est un Espagnol
|)orliigallois nonmié Micbel Servetus de son
propre nom, mais il .se nomme Villeneufve
il pressent, faisant le médecin. Il a demeuré
quelque temps à Lyon, maiiiclenant il se
lient à Vienne. » En même temps. Trie en-
voyait à Arneys les premières feuilles du
Christiaiiisini restitutio, dont quelques
exemplaires venaient de parvenir à Ge-
nève. Cette lettre, datée du 26 février
[1S5.3] a été publiée dans les Caltyni op..
t. VIII, p. 8:io. — Roget, pas plus que
notre liistorien, n'bésite à considérer Cal-
vin comme l'instigateur de la dénoncia-
tion : « Quand on connaît, remarque-t-il,
les relations étroites que le signataire de
cette lettre soutenait avec Calvin, on ne
peut douter qu'elle n'ait été rédigée à
l'instigation de ce dernier, et même, soit
le contenu, soit le style de l'épitre, parais-
.sent trabir la main du réformateur plutôt
que celle d'un inarcband, quelipie cultivé
et i|uelipie versé dans les matières Ibéolo-
giques qu'on puisse le suppo.ser. •
L'ellét de la lettre de Trie ne se lit
pas attendre : .\rneys en nantit immédia-
tement l'inquisiteur Matthieu Orry, résidant
alors à IjVOii, et a la suite îles mesures
prises par celui ci. Servet fut mande par
478
EVASION DE SERVËT DES I^RISONS DE VIENNE.
,553
Vienne mena lui-même Servet en prison, sons prétexte de rendre
une visite à un malade, et quand il y fut, il l'v fit rester, mais il n'y
fil pas lonq' séjour. Gomme il n'était pas i-aiTh'' Fort étroitement, il
Irouva moyen de se sauvei" au hoiil de Irois jours, après avoir sid)i
deux interrogatoires. Son évasion porta les ol'ticiers du roi à le
condanuier par contumaee à être hrùlé viF et à la confiscation de
tous ses biens. L'on voit par la sentence dont j'ai eu la co|)ie entre
les mains que les juges le condamnèrent après avoir consulté
les docteurs en théologie, tani sur les hérésies qui avaient paru
dans son livie inlhiûé Christianisini resfitutin i\ue sur celles dont
étaient remplies les letli'es qu'il avait écrites à (Calvin, lesquelles
furent toutes produiles. Servel n'ayant |)oinl |)u être saisi, il Fnl
hn'dé en elfigie avec Ions les exem|)laii'es de son livre (|ue l'on pul
recouvrer ' .
Pendant (|ue ces choses se passaient à Vienne, Servel, après
l(> vi-bailli lie VieniiP , mais s'abritaiit
(lerrii'Te son faux nom de Villeneuve, il
nia lianlimenl savoir quoi que ce soit an
sujet du livre dont on lui souineltail des
feuilles imprimées ; une perquisition faite
à son domicile n'amena la découverte d'au-
cun papier compromettant. .•Vrnollet et ses
ouvriers furent également fermes dans
leurs dénégations, en sorte (|ue le juge dut
déclarer qu'il n'y avait pas d'indices sufli-
sanls pour incarcérer le prévenu. Mais les
soupçons de l'inquisiteur étaient éveillés ;
il dicta à Arneys une lettre dans laquelle
celui-ci priait Trie de lui envoyer le traité
entier. Trie lit mieux : il lui adressa « deux
douzaines de pièces escriptes de celluy dont
il est question, oti une partie de ses héré-
sies est contenue. Si on luy mettait au-de-
vant le livre imprimé, il le pourroit re-
nyer, ce qu'il ne pourra faire de son escrip-
ture. » Ces picces n'étaient autres que les
lettres confidentielles écrites à Calvin par
Servet : i J'ai eu grand peine à retirer ce
que je vous envoyé de Mons'' (_;alvin, ajoute
Trie, mais je l'ay tant importuné, lui re-
monstrant le reproche de legiereté qui
m'en pourroit advenir s'il ne m'aydoit.
ou'en la lin il s'est acciiide a me liailler ce
(pie \ errez (lettre du 26 mars, publiée dans
les Caleiniop.. t. VIII. p. H'tO). Le 2 avril,
Servet était arrête comme le raconte Gau-
tier, el le lendemain conniiençail .son in-
terrogatoire; cette fois les juges se sen-
taient suflisamment armés.
Dans sa Déclaration contre les erreurs
de Servet, Calvin aessayé de nier toute par
ticipation aux poursuites dirigées à Vienne
conlie son malheureux adversaire. Ce sont
là pour le moins de vaines dénégations,
elles sont sans valeur en présence des
preuves authentiques depuis lors connues :
les leltres de Trie et la sentence du tribu-
nal de Vienne. Les apologistes du réfor-
mateur ont inutilement tenté de le discul-
per d'une action odieuse ; la modération
même de Roget s'en émeut- et il (pialilie
cette « défaillance morale » avec une juste
sévérité. {Note des éditeurs.)
' Les principales pièces du procès de
Vienne ont été publiées pour la première
fois par l'abbé d'Artigny, dans les Nou-
veaux Mémoires de critique et de littéra-
ture, l'aris, 1749, t. II, et reproduites dans
les Cahini op., t. VIII, pp. 8X1 et suiv.
(Note des éditeurs. )
[553
ARRESTATION DE SERVÈT A GENEVE.
'm
avoir nxli' ix'iidanl Irois mois l'ii tli\ccs lieux, H\ail enfin passi' à
Genève dans le dessein d'aller l»eaucoii|) plus loin, cai' il se prono-
sait de se reliier dans le royaume de Na|)lcs pour y exercer |)arn)i
les Espagnols, ses conipalriotes, sa profession de médecin, cl en
altendant de trouver la comniodili' tle partir-, il resta près d'un mois
à Genève, se Icnanl cacin'' le pins (pi'il pon\ai( afin de n'iMrc pas
connu'. Mais (|uel(pie soin (pTil prit de se dt''i(j|)er à la connaissance
du public, il ne put échapper à la vii>ilance de Calvin, qui le dt'IV'ra
au magistral. 11 semble (pie, sans autre formalité, de riunnenr
dont on était alors, on pouvait bien le mettre en prison'. Ce|)endanl
on tint une autre procédure : un nommé iNicolas de la Fontaine,
habitant de Genève et qui était des amis les plus affidés de Calvin',
lui fit partie criminelle le i4aoùt 1 553* et entra avec lui en pri-
son \
Aussitôt qu'ils y furent, Nicolas de la Fontaine produisit trente-
neuf articles " (|ui avaient été composés par Calvin, sur lescjuels il
demanda que Servet fût examiné, ce qui fut exécuté sur-le-cham|i.
Ces articles roulaient presque tous sur les erreurs fondamentales
' Roget (IV, W), ainsi que les éditeurs
slrasliourgeois des (ini\ res de Calvin (XIV.
391). note 1). ne croient pas que Servet soit
resté plus d'un jour on lieuxà Genève avant
d'être découvert. Ils estiment qu'en l'absence
de toute indication positive établissant le
contraire, on doit admettre la déclaration
caté,aorique faite [lar l'accusé au cours du
procès qu'il se trouvait dans la ville en
passante, n'y ayant séjourné que le temps
nécessaire pourtrou\er une barque « pour
aller tant hault par le lac qu'il pourroit
pour trouver le cliemin de Zurich. » Pro-
cès de .Servet. o™'' interrogatoire, dans Cat^
cini op.. t. VIII. p 770. {Note des édi-
teurs.)
' C'est en réalité de la sorte que les
ctioses se passèrent, Servet fut arrêté le
dimanche 13 août, et c'est le lendemain
que de la Fontaine se porta partie crimi-
nelle : cf. Rei!. de la Vén. Conip., B.. fo 1,
et H. C, vol. 47, f» 133 r°, dans les C«/-
citii op., t. VKI, p. 723. (Note de.i éditeurs.)
' Ce personnafte était originaire de
Saint-Germain en France et remplissait
auprès de Calvin les fonctions de secré-
taire. Rilliet fait observer à ce sujet qne
dans ce procès, auquel s'est inséparable-
ment associé le nom de Genève, le pré-
venu comme ses accusateurs étaient des
étrangers. (Note des éditeurs.}
* Et non le 13. comme le dit Roget,
t. IV, p. 43; cf. R. C, loc. cit. (Note des
éditeur.^.)
' La loi exigeait, pour intenter une
poursuite criminelle, qu'il se présentât un
dénonciateur et que ce dernier se consti-
tuât prisonnier en même temps que l'ac-
cusé. {Note des éditeurs.)
' Calvini op., t. VIII, p. 727. — D'une
manière générale, nous nous en référons à
cette publication pour l'indication des au-
tres ouvrages dans lesquels ont été publiées
des pièces du |)rocés de Servet. {Note des
éditeurs.)
f[So ARTICLES PROPOSES PAR N. DE LA KONTAINE. 1 553
que l'on prélendail qu'il eût répandu dans ses livres. Je me conten-
lerai de rapporter les princi])aux, avec les réponses \
Sur la demande qui fui faile à Servet s'il n'était pas vrai qu'il
avait publié dans ses livres que de croire qu'en une seule essence
de Dieu, il y eût trois personnes distinctes, le Père, le Fils et le
Saint-Esprit, c'était se forger des fantômes ridicules, faire un Dieu
partagé en trois, semblable à Cerbère, le chien infernal à trois têtes
que les poètes païens avaient imaginé.
Il répondit ipi'il avait é'crit un livre de la Trinité suivant les
principes et les idées des plus anciens docteurs de l'Eglise qui
avaient vécu immédiatement après Jésus-Christ et ses apôtres, et
(pi'il croyait (pi'il y avait trois personnes en Dieu, mais qu'il enten-
dait ce mot de personne d'une manière différente des modernes,
niant au reste qu'il eût comparé la divinité à Cerbère. Etant inter-
rogé plus avant sur ce qu'il pensait de la nature de notre seigneur
Jésus-Christ, il répondit que la divinité de Jésus-Christ était éter-
nelle, qu'il ('tait fortement persuadé que Jésus-Christ était le Fils
de Dieu, engendré de toute éternité du Père et conçu par le Saint-
Esprit dans le sein de la Vierge Marie, (fue la divinité de Jésus-
Christ fui conununiquée à son humanité dans le tenqrs de sa
conception, (pi'ainsi sa chair est partici|)ante de la divinité, mais
que la matière de la chair était venue de la Vierge Marie, qu'il ne
condamnait point, comme on le lui attribuait, le sentiment de ceux
qui mettaient ([uekpie distinction de propriétés dans l'essence de
Dieu, (|u'il reconnaissait une différence de personnes, mais qu'il
rejetait seulement la pensée de ceux qui voulaient qu'il y eut une
distinction réelle dans la diviniti' ; ([u'il n'était point non |)lus dans
la pensée, où on le faisait être que Jésus-Christ était tîls de Dieu
parce qu'il était composé de trois élémens de la substance du Père,
savoir le feu, l'air et l'eau, puisqu'il n'avait jamais cru (pie ces trois
choses se trouvassent en Dieu, sinon en tant (pie Dieu en avait
l'idée comme toutes les autres choses cpi'il avait créées.
Outre ces questions concernani la Trinité el la divinité de
' On trouvera le texte codiplel de ces deroières dans les Calvini op., t. VIII,
p . 731 . {Note des éditeurs.)
l553 RÉPONSES DE SERVET. /|8 1
Jésus-C-Iirisl, l'on on fit encore d'aiilrcs i'i ScincI sur des iimtières
différentes. On Ini attribuait :
i" Do faire l'ànie Ac l'hoinnie mortelle.
2" Ue soutenir (|ue rame de riioniiue, et même eliH(|ue chose,
était une portion de la divinité.
3° Que l'on ne commettait point de péché mortel iiis(|ir;'i rài>e
de vingt ans et qu'ainsi, jus(|u'à ce lemps-là, l'on n'a\ait point
besoin de rédemption.
4° Enfin, (]ue le baptême des petits enfans ('lait une invention
diabolique. A cpioi il répondit :
(Jue jamais il n'avait pensé ni fait connaître (pi'il crût que
l'âme de l'homme Fût mortelle, mais qu'il avait simplement dit
qu'elle était revêtue et conmie habillée d'élémens corruptibles.
Ou'il ne croyait point que l'àme de l'homme et les différens êtres
qui sont au monde fussent des portions de la dixinité, mais que
Dieu étant un être infini et tout-puissant, son essence était j)arlout
et soutenait toutes choses et qu'il ne concevait point que l'âme de
l'homme et les autres choses fussent en Dieu, sinon par leurs idées.
Oiie les petits enfans naissaient avec le péché originel, mais qu'ils
ne comprenaient le mystère de leur rédemption ([ue (juand ils
étaient venus en âge et qu'il était dans la pensée (|ue, pendant l'en-
fance, l'on ne conmiettait point de péché mortel ; qu'il croyait le
baptême inutile pendant ce temps-là, que même il ne déguisait
point de s'être expliqui' et d'avoir écrit là-flessus d'une manière
extrêmement vive, mais que, si l'on pouvait lui faire voir (pi'il
s'était trompé, il était prêt à abandonner son opinion.
Enfin, on reprocha à Servet d'avoir décrié la doctrine qui était
enseignée dans l'église de Genève en s'emportant connue il avait
fait dans des livres imprimés contre Calvin, en le chargeant d'in-
jures. A quoi il répondit que Calvin l'ayant attaqué à diverses fois
dans des livres rendus publics par l'impression, en des termes ex-
trêmement injurieux, il lui avait répondu de même avec vivacité ;
qu'il lui avait fait voir qu'il se trompait en divers articles de la
religion et qu'il était prêt encore de le faire et île le convaincre de
ses erreurs en pleine congrégation, si le manislrat trouvait à pro-
pos de le lui permettre.
SI
482 OPINIONS DK SERVET SUR LA TRINITE. l553
Servet avait tort de nier (ju'il eût comparé la Trinité, du
moins de la manière (|ue Calvin et ses collèg-ues rentendaieiil, à
Cerbère, puisf|u'on pouvait lui |)rouver (pi'il l'avait fait, par l'origi-
nal de sa propre lettre écrite au ministre Abel Poupin, et dont nous
avons rapporté les propres termes ci-devant. Pour ce qui est des
autres articles qui concernaient, soit la nature de la Trinité, soit la
divinité de Jésus-Christ, je dirai (pi'il m'a paru |)ar son livre inti-
tulé « Les erreurs touchant la Trinité » , qui est le seul des écrits de
Servet qui me soit tombé sous les mains, (ju'il était dans des idées
fort différentes des idées ordinaires sur ce mystère, quoi(pril admît
la plupart des termes dont on avait accoutumé de se servir pour les
exprimer, tels (pie sont ceux de personnes, d'hjpostase, etc. Il
disait (ju'il y avait trois admirables dispositions de Dieu dans cha-
cune descjuelles la divinité |)araissait avec éclat ; que la distinction
de ces disi)Osilions faisait celle des personnes qui n'étaient autre
chose que les différentes faces, égards ou modihcalions de la divi-
nité. Que, sur ce pied-là, il reconnaissait le dogme de la Trinité,
lequel, conçu d'une autre manière, était (ont à fait inintelligible et
qu'il n'était point du sentiment de ceux qui disaient qu'il fallait
croire un dogme ([uoi(pi'il fût incomprc'hensible, j)arce rpi'on ne
pouvait, sans toinljer dans une absurdité sensible, prendre une
imagination confuse pour l'objet de la foi. Il j)rétendait (jue l'unité
de Dieu était toujours rapportée an Père dans l'Ecriture sainte, et
(pie le Saint-Es()rit n'était pas tant une personne distincte des deux
autres, que la force et comme une espèce d'inspiration de la vertu
de Dieu; que tout au plus, il ne pouvait «"'tre rei^ardé que connue
un troisième (^gai\l, forme ou disposition de la divinité.
Selon ces idées, il soutenait avec l'Ecriture que Jésus-Christ
est et a été Dieu de toute éternité et (pi'il est le Dieu de toute la
terre, le grand, le terrible, béni sur toutes choses; (pie tonlos cho-
ses sont sujettes sous ses pieds, qu'il est l'ancien des jours, que
l'Ecriture, en un mot, dit en une infinité fl'endroits et de la manière
du monde la plus claire, qu'il y a Dieu le Père et notre seigneur
Jésus-C-hrist. Ensuite, expliquant ce qu'il entendait par la divinité
(le .lésiis-ChrisI, il dit qu'il conçoit que Jésus-Christ n'est pas Dieu
de sa nainre, mais par grâce, en tant (pi'il csl (ils de Dieu, (pi'il est
l553 CALVIN SK PkÉSENTE AU (JOiNSKlL. ^83
<'gal au Père, parce (jue tout ce (jue le Père a est à lui, que les trois de
la Trinité ne sonl ({u'un, |)arce qu'ils témoignent delà uième chose,
(jue l'idée (ju'il donnait de la Trinité était la vi'ritable, j)uis(|u'on
ne pouvait pas la concevoir à la manière ordinaire sans être tri-
théite et sans donner en même temps matière aux juifs et aux
mahométans de faire, comme ils avaient fait de tout teuq)s, de san-
glantes railleries contre la religion chrétienne.
Les premières réponses de Servet, prises |)ar le lieutenant de
la justice inférieure, furent produites incessamment en Conseil et, le
surlendemain, (Calvin s'y présenta lui-même, où il fil une énuméra-
tion des diverses erreurs dans lesquelles il prétendait (pi'il fût
tombé. La représentation qu'il fit là-dessus fut fort vive et le Con-
seil ordonna que l'on continuât avec diligence le procès de Servet,
aux interrogatoires duquel Calvin pourrait assister et qui il lui
})lairait avec lui, afin de pouvoir plus facilement convaincre cet
homme-là de ses erreurs ' .
Nicolas de la Fontaine présenta aussi, en même temps, une re-
quête au Conseil, par lacpielle il représentait qu'il avait fait partie
criminelle à Servet à cause des troubles qu'il avait excités depuis
près de vingt-quatre ans dans la chrétienté, des blasphèmes qu'il
avait écrits et prononcés contre Uieu, des hérésies dont il avait
infecté le monde et des calomnies qu'il avait répandues contre les
vrais serviteurs de Dieu, et en particulier contre M. Calvin, dutpiel
l'exposant était oblig'é de maintenir l'honneur comme de son pas-
teur, comme encore à cause du blâme dont l'ég-lise de Genève
pourrait être chargée, parce que Servet condamnait en particulier
la doctrine qui y était enseignée. Qu'ensuite de cette partie crimi-
nelle, Servet avait été examiné sur divers articles et qu'il n'avait
point répondu pertinemment à aucune des questions qui lui avaient
été faites, par oui et par non, comme il le fallait pourtant pour
tirer de lui la vérité; qu'ainsi il priait le Conseil de l'obliger à ré-
pondre plus précisément et (pie, lorsqu'il aurait été convaincu
' W. C. vol. 47, fo 133 i-o (17 août). Servet avait déjà subi, le l.'i et le 16, deujf
interrogatoires en préseni;e du Conseil; cf. Cahnni op., t. Vtll, pp. 7.37 et 741. {Note
des éditeurs.)
484 LE PROCUREUR fiKNKRAL INTERVIK.\T AU PROCES. l553
d'une manière à n'en pouvoir pas revenir, l'exposant fùl élargi des
prisons, el la poursuite de Servet fût couimise au procureur géné-
ral'. Le Conseil accorda à Nicolas de la F'ontaiue sa demande'; l'on
continua les interrogatoires du prévenu avec assiduité, en ])résence
de Calvin et des autres ministres et, peu de jours après, le |)rocu-
reur général prit cette affaire en mains et se rendit instant \
Le i6 et le 17 août, Cermain Colladon, comme avocat de
Nicolas de la Fontaine, fit voir au Conseil, qui s'était iransporlé
aux prisons, des écrits de Servet pai- lesquels il pr(''tendait le con-
vaincre de ses erreurs'. Il produisit premièrement des noies qu'il
avait faites sur la Bible, qui n'étaient (|ue maimscrites et, en par-
ticulier, il choisit une explication ([u'il avait donnée du passage du
53" d'Esaïe, (pie tous les docteurs ortliodoxes attribuent à Jésus-
Christ, touchant l'abolition des péchés des hommes et la charge de
leurs iniquités, lequel passage Serve! applicpiait à (^yrus, roi de
Perse. A quoi Servet répondit qu'il croyait, à la vérité, (pie l'his-
toire et la lettre de ce passage regardaient Cyrus, mais (pic le sens
plus relevé devait être entendu de Jésus-Christ, méthode, disait-il,
qui était très familière aux écrivains sacrés de l'Ancien TestamenI,
desquels les paroh^s avaient fort souvent deux sens, le littéral et le
sens mysti(pu\ De la P^ontaine produisit aussi le livre intitulé
Christianisini resfitidio dans lequel Servet appelait non seulement la
Trinité, Cerbère, mais aussi songe de saint Augustin, invention du
diable et ceux qui la croient, trifhéites. Servet, ne pouvant pas nier
ce qu'il avait écrit, dit qu'il appelait trilhéit(»s non pas tous ceu.v
qui croient à la Trinité, j)uis([u'il la croyait lui-même, mais ceux
qui eu avaient une fausse idée, savoir ceux qui mettaient une dis-
tinction réelle dans l'essence divine, lesquels par là ôtaient l'unité
de cette essence et qu'il regardait ces gens-là comme de, véritables
athées. Que, pour lui, il n'admettait qu'une distinction personnelle,
de la manière que l'avaient con('ue les plus anciens docteurs de
l'Eglise, tels (pi'élaieut saint Ignace, disciple de l'apôlre sain! J(»au,
' Calvini op., t. VIII, p. 735. {Note ' Voir plus bas, p. 485.
*des éditeurs.) * Second et troisième iiiterrosjatoires
' Procès de Servet, i^<' interrojjatoire (16 el 17 aofll), ihid., pp. 741. 743. (JVol?
(13 :ioÛt). ibid., p. 740. iNote des éditeurs.) des édileiirs.)
l553 CONTINUATION DES INTERROOATOIUKS l)i: SKKVIvT. /iSf)
Polycarpe, Clt'iiioiit, In'-iiée, Terliillicii cl ( llririciil d'Alexaiidne,
cl (in'aii rcsic, il ciilciidail, |)ar le mol de personne ou d'Iiypos-
lase, une substance visible ou apparente. Après cet examen, les
juives ayant trouvé que Nicolas de la Fontaine avait suffisamment
prouvé ses chefs d'accusation contre Servel, le firent sortir des
|)ris()ns et dégagèrent sa caution, (jiii était Antoine, frère de Jean
Calvin'.
Le prociu-eur i>énér-al ' étant ainsi devemi la parlic de Servel,
il forma de nouvelles (piestions contre lui, sm- lesquelles il demanda
(|u'il fùl interrogé. Je n'en rapporterai (pie les princi|)ales el les
plus singulières'. On lui dit que, puisipi'il avait iiililul('' son dernier
livre Cliristiani.smi restltutio, il prétendait sans doute que tous
ceux ipii avaient écrit avant lui el (pii n'étaient pas de son senli-
ment, n'avaient eu aucune juste idée de la religion chrétienne telle
qu'elle avait été établie dans les églises d'Allemagne, de Suisse et
de Genève, qu'ainsi la religion, telle ([u'elle avait été établie dans
ces égHses, n'était nullement conforme à celle que Jésus-Christ
avait enseignée et (pic, |)ar conséquent, ceux (jui professaient celte
religion ne pouvaient (pie déplaire infiniment à Dieu et suivre la
roule de l'enfer, comme il avait fait assez connaître (pi'il le pensait
dans la lettre qu'il avait écrite au ministre Abel Poupin. A quoi il
répondit qu'il n'était pas dans la pensée que les autres n'eussent
rien compris dans la religion, mais cpi'il croyait qu'ils pouvaient
s'être trompés en (pielques articles, surtout les docteurs qui avaient
('■crit a|)rès le concile de Nicée ; qu'il n'avait jamais cru non plus
(pie l'église de Genève et les autres églises enseignassent une doc-
trine qui menât à la perdition, mais seulement que ceux qui
avaient écrit pouvaient avoir erré en quehjues points. (Jue l'on ne
devait pas lui faire un crime de la lettre (|u'il avait écrite au mi-
nistre Abel, puisipi'elle roulait sur des disputes de l'école, dans
lesquelles on a accoutumé de se servir de termes un |)eu véliémens
' Troisième iiitemigatoire, Ciilvini el se trouvent dans les Ca/cuiio;)., I. Vlil.
u]i., t. VIII, p. 7'i9. [Niile des cdilfurs.} p. 763. Servct y répondit dans son H<ne \u-
' ('/était Claude Ris;ot; cf. lîilliet, terrogatoire, le 23 août, ibid., p. 76().
iiieiii. cité. p. 32. (Note des éditeurs.) {Noie des éditeurs.)
' Elles étaient au nombre de trente
486 REPONSES DE SERVET. l553
pour étonner son adversaire el avoir plus facilement le dessus sur
lui, mais qu'il ne fallait pas conclure de la vivacité des termes dont
il se servait qu'il crût que Abel et les autres ministres de Genève
fussent damnés; que ces mêmes ministres lui avaient dit des injures
beaucoup plus g-randes dans des livres imprimés, et qu'au reste, il
y avait beaucoup plus de six ans que cette lettre avait été écrite, non
point dans la vue de diffamer les ministres de Genève, la doctrine
qu'ils enseignaient et la République, mais seulement de particulier
à particulier et dans la seule vue de chercher entre eux la vérité.
On demanda encore à Servet s'il ne savait pas que son livre el
sa doctrine causeraient de grands troubles dans le monde chrétien
et donneraient occasion à la jeunesse de s'adonner à la luxure et de
mener à tous égards une vie licencieuse. Il se récria extrêmement
contre cette question : il protesta qu'il avait toujours vécu en bon
chrétien, éloigné de tout esprit de débauche et d'impureté, qu'il
avait lu l'Ecriture sainte avec toute l'attention dont il était capable
et avec un désir sincère et dans la seule vue d'y trouver la vérité ;
que, dans cette situation d'esprit, l'on ne pouvait pas, sans lui faire
un très g-rand tort, lui attribuer de s'être proposé de porter par ses
écrits les jeunes g"ens à la débauche. Que l'on ne pouvait pas dire
non plus qu'il se fût proposé d'exciter des troubles dans les états
chrétiens, puisque, au contraire, il avait cru que son livre pourrait
être d'usage et donner occasion aux bons esprits de pousser encore
plus loin leurs recherches et d'éclairer davantage les points de la
religion dans lesquels il pouvait encore rester de l'obscurité. Que
l'esprit de l'homme étant borné, la lumière de la vérité ne peut pas
se découvrir à lui tout d'un coup, qu'elle avait commencé à paraître
du temps de Luther d'une manière admirable, que dès lors, elle
était venue tous les jours plus éclatante, qu'elle tendait incessam-
ment à sa perfection, à laquelle cependant elle n'était pas encore
parvenue, mais qu'il y avait lieu d'espérer qu'elle y arriverait peu
à peu. Qu'il croyait, par exemple, que Calvin n'avait point encore
bien compris la matière du franc arbitre, celle de la descente de
Jésus-Christ aux enfers et de la rédenq)tion des Pères de l'Ancien
Testament. Enfin, il répondit que non seulement il n'avait eu aucune
mauvaise vue en faisant imprimer son dernier livre, mais qu'au
l553 UKII.KMO.NS l)i; I.'aiTEIH SIK CKS HKPONSES. 4^7
coiilrain-, dans la |)(Mis('-e où il ('Mail f|u'il pouvait servir à l'éclair-
cisscinriil (l(; la vri-iU-, il aurait craint (i'oiïpuscr Dieu ou nn le
faisant pas, puis(|uc Jrsus-Clirist. exhorte les chr-éticus à découvrir
aux autres ce (pi'il leui' aura rt-vélé (mi secret (MaUh. t>, lo), (pi'il
leur dit (jue la lumière ([u'il lein- counuunitpie ne doit point èlre
mise sous le boisseau, mais dans un lieu d'oii elle puisse éclairer
les autres (Mattli. ')). Ou'ainsi, ne doutant point d'établir ses sen-
timens sur le véritable sens de l'Écriture et cou formé- metil à ceux
des |)lus anciens Pères de l'Église, il était |)ersuadé de s'être con-
duit d'une uiaiiièi-e ai^réable à Dieu, dans une intention |)ure et
bonne et snivaul les uu)uvemens de sa conscience; (pi'il n'avait
jamais été séditieux ni perturbateur du repos public, comme ses
ennemis le lui impulaieul, mais amateur à toute épreuve de la
vérité et de la yloire de Dieu.
Telles furent les défenses de Servet siu' les |)riiicipales accusa-
tions que l'on formait contre lui. .l'auiai occasion, dans la suite, de
faire (piel(|ups réflexions dessus lorsque je parlerai de l'Iiorrible
supplice aucjuel il fut condamné, .le me contenterai de remarquer
présentement qu'il .se défendait fort mal sur les termes injurieux
des(juels il s'était servi dans la lettre écrite à Abel Poupin, pour
désigner les dogmes (pi'il désapprouvait. Ces manières, très mau-
vaises en elles-mêmes et très contraires à l'esprit du christianisme,
bien loin d'être propres à insinuer la vérité, comme Servet voulait
persuader qu'il le croyait, ne peuvent au contraire que la rendre
odieuse et faire révolter les autres contre elle. Tout ce que l'on
peut dire pour excuser en quelque manière ce qu'il y avait de mau-
vais dans des expressions de cette nature, c'est que c'était le style
de ce temps-là et (pie Calvin et les autres docteurs ne caractéri-
saient pas en des termes moins durs les sentimens qu'ils rejetaient,
mais cette raison n'empêche pas que l'on ne doive regarder Servet
comme très condamnable à ce sujet.
Après (ju'il eut subi ces interrogatoires, il commenta à s'en-
nuyer de sa prison et à craindre les suites, ce (pii le porta à présen-
ter une ic(piête au magistral ' , dans laquelle il disait que c'était une
' Actes ilu procès; Calcini op.. t VIII. p. 672. {Note des éditeurs.)
488 REyUÈïE DE SERVET AU CONSEIL. l553
|)ratiqup nouvelle, inconnue aux apôtres de Jésus-Christ et à l'an-
cienne Eglise (le Faire des procès criminels aux gens, au sujet de
leurs sentiniens sur les dog-nies de la religion et sur la manière
dont ils expliquent l'Ecriture sainte. Que du temps de l'empereur
Constantiu-le-Grand, sous le règ-ne duquel l'hérésie d'Arius fil
beaucoup de bruit dans le monde et donna Heu à toutes sortes d'ac-
cusations criminelles, cet empereur, par son Conseil et par celui
de toutes les églises, ordonna que des accusations de cette nature
n'auraient point de lieu, même dans des cas d'une aussi grande
imporlaiicc ipie l'iMait l'hérésie d'Arius, mais que ces sortes de
(juestions seraient décidées |)ar les églises et (jue celui fpu serait
convaincu ou condamné serait banni au cas qu'il ne témoignât
aucune repeulauce. Oue la pratique de l'ancienne Eglise ayant
été telle, il esjiérait que le Conseil, conformément à cette pra-
tique, anéantirait l'accusation criminelle qui avait été intentée
contre lui. Qu'il avait d'autant plus de lieu de se promettre cette
justice de la part du Conseil que, s'il était coupable d'avoir j)ublié
certains sentimens estimés hérétiques dans Genève, il ne l'avait
point l^it, ni dans cette ville, ni dans aucun lieu de sa dépen-
dance; qu'en aucun endroit du monde il n'avait été séditieux ni
perturbateur de la tranquillité publique; que les questions qu'il
avait traitées dans ses livres n'étaient pas à la portée de tout
le monde, mais à celle seulement des savans, pour lesquels seuls
ses livres étaient faits. Qu'eu Allemagne, il ne s'était jamais
entretenu sur ces matières qu'avec Œcolampade, Bucer et Capito,'
et qu'en France, il n'en avait jamais parlé à qui que ce soit.
Qu'encore qu'il fût du sentiment des anabaptistes à l'ég-ard du
baptême des petits enfans, il détestait pourtant ceux d'entre eux
qui refusaient de reconnaître les mag-istrats et qui voulaient que
toutes choses fussent communes. Enfin, qu'il priait le Conseil,
ayant égard à sa (|ualité d'étranger et à l'ignorance où il était
des coutumes du pays, de lui permettre d'avoir un procureur qui
parlât pour lui.
Cette requête, écrite et signée de la main de Servel, fut pré-
sentée au Conseil le 22 août. L'on n'y fit aucune attention : il fut
résolu seulement qu'elle serait mise dans le procès et que l'on cou-
i.J.).i Lie (:().\si:ii. Kciur ai x .MAiiisiiiATs dk \ik.n.\k. /^H^)
fiiiiierail la pmmiuie'. Elle rii(coiiiiiimii(|ii(''oaii inorurciiri't'iK'ral
le([uei y Ht mw irpoiisc (|iii lui avait sans doiilo ôlr ilicirc |)ai- (lal-
vin', par laciucllc il niait (|M(' r(Mn|)oreur Constantin cnU laisse- à
l'Eg-lise déjuger des accusations intentées aux liéréli(jues, et soute-
nait que ce piince avait |)iis connaissance des hérésies d'Aiius ; (|ne
ses successeurs avaient jugé divers cas de cette nature, condamnant
les préveiHis à tel i;eru-e de peine (|u'ils trouvaient à pro|)os, et il
citait là-dessus des lois des empereurs Gralien, V^alentinien et
Théodose et, entre autres, une fie ces deux derniers, (|m' portait (pic
les Manichéens devaient être punis du dernier supplice, une de
l'empereur .lustinicn ipii condamne les hérétiques comme aposl,als
et, en particulier, ceux (|ui ont de fausses idées sur la Trinité, tel
qu'était Servet. Le procureur général disait enfin que ceux (jui
soutenaient d'aussi grandes impiétés que celles qu'il avait avancées
n'étaient pas dignes d'avoir aucun procureur ni avocat et (ju'il
devait être débouté d'une si téméraire demande. Je ne m'arrêterai
pas aux autres réflexions du procureur général, non plus (pi'à
trente-huit nouvelles questions qu'il forma contre Servet % parce
que la chose me mènerait tro|i loin, et, par la même raison, je ne
dirai mot des réponses de celui-ci '.
Comme Servet était habitant de Vienne et qu'il avait ('■clia|ip(''
des prisons de cette ville, le Conseil crut qu'il était à propos de
donner avis aux magistrats de Vienne de sa détention dans les pri-
sons de Genève: il leur écrivit par un exprès à ce sujet', leur deman-
dant en même temps une copie des procédures (|ui avaient été
tenues contre Servet, sur (|uoi les magistrats de Vienne envoyèrent
le geôlier de leurs prisons à Genève, avec une lettre par laiiuelle
ils priaient le Conseil de leur remettre Servet', pour exécuter la
' ï{. C, vot. 47, fo 139 r«. -22 août (Archives, P. H., iio ISio), a élé
^ Actes(luprocès;Cn7(HHio;i..l. Vllt. putjliee par Hilliel, mém. i-ité, p. 147, et
p. 771. {Noie des éditeurs.} dans les Calvtni op., t. VIIl, p. 761. {Noie
' Actes du iirocçs ; Catviiii op. , t. VIII. des éditeurs.)
pp. 77.5 et suiv. (Note des éditeurs.) « Actes du procès ; Catvini op., t. VIH,
* Sixième interrogatoire, Actes du p. 783. La lettre, signée « les vibailly et
procès ; Culvini op., t. VIIl. p. 778. (Note procureur du loy au siège de Vienne . , est
des éditeurs.) datée du 26 août 1353. {Note des éditeurs.)
' La Illimité de celte lettre, datée du
490 LES MINISTRES PRODUISENT DE NOIJVEAIX ARTICLES. l55li
sentence de mort qu'ils avaieni, remlne contre lui, dont cet otticiei'
|)i-oduisit une copie' . Ils a|)puyaient leur demande sur ce que Serve),
habitait dans les états du roi de France, que les crimes pour les-
quels il avait été condamné avaient été commis en France et
qu'ayant rompu leurs prisons, il était encore leur prisoiniier. Mais
le Conseil, suivant la maxime constante (pi'il avait alors de ne se
d(''pouiller jamais de la connaissance des causes ci'imiuelles ipii lui
tombaient sous les mains, refusa aux magistrats de V^ienne leur
demande et il leur récrivit, dans les termes les plus honnêtes qu'il
se pût, que la constitution de l'Elat ne [termettait pas de la leur
accorder, mais qu'ils pouvaient compter (pie l'on ferait bonne jus-
tice de Servet'.
On présenta le geôlier de V'^ienne à Serve), aux prisons, et on
lui dit le sujet (jui l'avait amené, sans lui parler de la résolution
que le Conseil avait prise de ne le point remettre. Sur quoi Servet
se jeta à )erre, fondan) en laruu^s, |)riant ([u'(jn le jugeât à Genève
et qu'on fît de lui ce qu'on voudrait '. Il ne savait pas encore alors
qu'on fût capable, en cette ville, de pousser contre lui les choses au
point où elles furent portées et que, parmi des peuples réformés,
l'on employât les supplices les plus alfreux contre ceux qui passaient
pour li(''réli(jues, comme les catholicpies les mettaient en usage dans
ce temps-là, de tous côtés, contre ceux (pii [)rofessaicnt la relig'ion
réformée, mais Servet ne tarda pas à faire la triste expérience du
contraire.
Cependant l'on continuait la procédure: Calvin et ses collèg-ues"
donnèrent trente-huit nouveaux articles en latin, contre Servet, qui
contenaient des propositions tirées de ses ouvrag'es, desquelles ils
prétendaient que les unes étaient inqjies et blasphématoires contre
Dieu, les autres remplies d'erreurs grossières et toutes diamétrale-
ment opposées à la parole de Dieu et au consentement universel de
' Cette copie figure aux Actes du pio- |i. loi, et dans les Calviniop., t. VIII,
ces ; elle a été reproduite dans les Calvini p. 790, d'a[)rès la minute aux Archives de
op., t. VIII, p. 784. {Note des éditeurs.) Genève, P. H.,n°lo43. (Note des éditeurs.)
" R. C, vol. 47, f» 143 r») 31 août); ' Septième interrogatoire de Servet,
la réponse du Conseil, en date du même Actes du proi'és; Ca/omi 0/).. t VIII, p. 788.
jour, a été publiée par Rilliet, mém. cité, (IVote des éditeurs.)
l553 SECONDE KEOUÈTE DE SERVET AU CONSEIL. ^'J '
l'Eglise orthodoxe. Servel répondit à chacun de ces articles, en lalin
et |)ar écrit'. Il paraît assez, |)ar tout ce que j'ai dit jusqu'ici, quel
était le sujet de la dis|)ule, ainsi je ne rapporterai ni les uns ni les
autres, ce ([ui, tl'adleurs, nie mènerait dans une longueur (pji ne
pourrait que causer de l'ennui au lecleur, d'autant plus (|ue l'on
peut voir le tout dans les Opuscules imprimés det^.alvin. Je remar-
querai seulement que Servet apporta dans sa réponse (juinze pas-
.sages de Terlullien, dix d'Irénée et cinq de saint Clément, par
lesquels il prétendait prouver les propositions qu'il avait avancées
dans ses livres et que l'on traitait d'héréti(|ues ; que, répondant aux
articles, il s'emporta contre Oalvin de la manière la plus brutale,
le traitant de disciple de Simon le magicien, d'impudent, d'homi-
cide, qui n'était pas digne du titre de ministre de l'Eglise, puis-
qu'il faisait l'indigne |)ersonnage d'accusateur et qu'il poursuivait
la mort d'un innocent, qu'il se contredisait, tpi'il mentait, qu'il
aboyait contre lui conmne un chien.
A peu près dans le même temps, Servet présenta une requête
au Conseil, par laquelle il le priait d'abréger son procès et sa pri-
son, dans laquelle Calvin, disait-il, voulait le Faire pourrir; (pi'il
y était tenu avec tant d'inhumanité que, faute de linge et d'habits
qu'on lui refusait depuis cinq semaines, il se voyait rongé par la
vermine'. Après avoir ainsi prié le Conseil d'avoir pitié de sa mi-
sère, il se plaignit de ce que son accusateur avait été mis hors des
prisons avant la fin de la cause, (pi'on lui avait accordé un procu-
reur en même temps qu'on en avait refusé un à lui, Servet, et il
finissait |)ar demander que son affaire fût |)ortée au Conseil des
Deu.x Cents, si les lois de l'Etat le permettaient'. Cette requête fut
lue en Conseil le i5 septembre'. Le Conseil lui accorda les habits
et le linge dont il avait besoin, mais on continua de lui refuser un
avocat et son appel en Deux Cents lui fut aussi refusé.
' Actes du procès. Calvin a inséré mes chausses sont descirees el u'ay de
ces pièces dans sa Defensio orthodoxe jidei quoy changer, ni perpoint, ni chamise que
de sacra Trinitate, éd. de 13.34, pp. 61 et une mecliante. »
72, éd. Reuss, pp. oOl el .507. Cf. U.C., ' Actes du procès; Catoinio/)., t. Vlli,
vol. 47, fo 147 ro, ,ï sept. {Note des édi- p. 797. [Note des éditeurs.)
leurs.) * R. C., vol. 47, fo 147 v°.
' ' Les poulx nie mangent tout vif,
4()2 Ai;CUSAT10NS PORTÉKS PAR SERVKT CO.N'TRK CALVIN. 1 553
Qiu'hjues jours après, Servet présenta une autre requête ' au
(bnseil |)our se justifier sur le sentiuieut que Calvin lui attrilniait,
(le croire (jue l'ànie de l'honnue était mortelle; sur quoi il dit (|ue de
toutes les erreurs, il n'y en avait point de plus grande et de plus
dangereuse que celle-là, puisqu'elle ôte toute espérance de salut.
Que pour soutenir la mortalité de l'âme, il faut croire qu'il n'y a
point de Dieu, point de résurrection ni de jugement dernier, que
l'histoire de Jésus-Christ et toute l'Ecriture sainte ne sont (ju'une
table, que quand l'homme meurt, tout périt et (ju'il n'y a aucune
différence entre l'homme et la béte. Que s'il avait répandu dans le
monde, par des écrits publics, un sentiment aussi détestable, il se
condamnerait lui-même à la mort. Qu'il priait donc le Conseil que,
comme l'accusation ipie Calvin avait faite contre lui se trouverait
fausse, (Calvin fùl puni de la |)eine du talion et ([ue, pour cet eftel,
il fût mis en prison jusqu'à ce que le procès fùl fini par la mort de
l'un ou de l'autre. H ajouta ensuite des plaintes fort vives contre
Calvin de ce que, oubliant son caractère de ministre du saint Evan-
gile, il avait fait écrire contre lui à Lyon et à Vienne et (jue, pour
lui faire faire son procès, il avait envoyé en celte dernière ville
vingt lettres latines que lui, Servet, avait, écrites à Calvin, et il
finissait sa requête en concluant que Calvin, comme magicien,
devait être non seulement condamné, mais aussi chassé pour tou-
jours de Genève et ses biens être adjugés à lui, Servet, pour
le dédonmiager du sien qu'il lui avait fait perdre. Nous aurons
occasion dans la suite de faire nos réflexions. sur ces injures et
les manières insultantes dont Servet usait si mal à propos contre
Calvin.
Cependant, les ministres de Genève avaient donné un écrit en
latin, contenu en vingt-quatre pages, et qu'ils signèrent tous', par
lequel ils réfutaient toutes les réponses que Servet avait données
aux propositions ([u'ils avaient tirées de ses ouvrages, lequel écrit
' AoIms (lu procès; celte reqiuHe, fu Poupin, Nicolas îles (jallars, Jacques Ber-
(lale ilu 22 septembre 1.^33, se trouve re- nani, François Hourgoiii!,', Mathieu Mali-
produile dans les Calvini opéra, t. Vlll, sié, HeyiiiondGliuuvel, Jean Perler, Michel
p. 8;)4. {Noie des éditeurs.) (^op, Jean Baudoin, Jean de Saint-André,
^ Voici leurs noms : Jean Calvin, Ahel Jean Fabri, Jean Macar, Nicolas Çolladon.
lâ^S CONSULTATION DES Kfil.ISES SLISSKS. (n)'o
ayant ('(,<' roniiiiiiiii(|ut'' à Servet, il y n'porulil par de polîtes notes
luarninales el interiinéaires forl courtes el qui étaient mêlées de
(pianlilé d'injures el d'rnveclives contre (lalvin. H est vrai que
celui-ci et ses collègues. n'avaient pas épargné Servel dans loule la
suite de cet écrit, et <|u'il y était dépeint d'assez noires couleurs.
Elles étaient ré|)andues dans tout le discours, mais elles furent sur-
tout placées à la fin, en raccourci, d'une manière que Servet y était
décrit comme un homme qui renversait absolument toute la reli-
gion.
A quoi Servet répondit par un simple démenti à la |)lupart de
ces articles. Toute cette réfutation est aussi imprimée dans les
Oeuvres de Calvin ' .
Quand le procès eut été instruit de celle manière, le (lonseil
trouva (pie la matière avait été assez (lél)altue de |)arl el d'autre el
(pi'il était teuq)s de penser au jugement. Mais, [)our y procéder
avec plus de connaissance de cause, il tut bien aise auparavant
d'avoir le sentiment des églises réformées de Suisse sur les hérésies
de Servet, méthode qui avait déjà été pratiquée, comme nous
l'avons vu ci-dessus, dans l'affaire de Bolsec. On envoya donc à
ces églises des copies de tout le procès, du moins de tout ce (pii
avait été dit d'un et d'autre côté, touchant les questions tliéolo-
giques, et cependant il fui résolu que Servet ne serait plus admis à
rien dire de nouveau pour sa justification, arrêt dont il se plaignit
d'une manière fort amère par une requête qu'il présenta encore au
Conseille lo octobre. Il marquait par cette requête qu'il y avait
trois semaines (pi'il avait demandé audience, sans avoir pu l'obtenir,
qu'il priait le Conseil, pour l'amour de Jésus-Christ, de ne lui pas
refuser ce qu'il accorderait à un Turc, surtout puisqu'il avait des
choses de grande importance et très nécessaires à sa cause à repré-
senter. Il ajoutait, après cela, qu'encore que le magistral eût
ordonné (pi'on le tînt plus propre, on en avait rien fait et qu'il se
tiouvait dans un état encore |)lus |)itoyable qu'il n'avait été. Oue
d'ailleurs il souffrait beaucoup du froid, ce qui lui réveillait certains
' Defetinio. éi\. de ISrii, p. 82; éd. Heuss, p. 319. L'uiigiiial lijjnie aux artes du
procès. iNotf (tes éditi-tirs.)
[^^l^ RÉPONSES DES ÉGUSES. 1 553
maux 1res douloureux auxquels il élail sujet, eufin que l'on en
usail avec lui avec une horrible cruauté, puiscju'on lui ôlail même
la liberté de demander les choses qui lui étaient absolument néces-
saires. Qu'ainsi il conjurait le Conseil d'ordonner, ou par des prin-
cipes d'équité, ou par des mouvemens de pitié, que l'on cessât de
le traiter d'une manière si indig-ne et si barbare ' .
Cependant l'exprès qui avait été envoyé aux états et aux
ég-lises réformées de Suisse étant de retour, en rapporta des lettres
que l'on voit parmi les lettres imprimées de Calvin. Celle des
ministres de Berne, quoique plus courte de beaucoup que celles de
Zurich et de Bàle, caractérise pourtant assez bien Servet et, sans
porter le mai'istral. de Genève à pousser les choses à l'extrémité à
son éqard, lui indifjuait cependant cpi'il fallait prendre des pré-
cautions pour empêcher que ses en-eurs ne fissent des progrès
dans le monde chrétien'.
La lettre de l'ég-lise de Zurich, qui (Hait dans les mêmes idées,
était beaucou|) plus circonstanciée que celle de Berne, mais pour
ne i^as tomber dans une trop grande longueur, nous ne la rap|)or-
terons pas, surtout |)arce cpi'elle se trouve avec celles des autres
églises parmi les lettres imprimées de Calvin, comme nous l'avons
déjà dit'. Quand le Conseil eut reçu ces réponses, de même que
celles de Bàle et Schaffhouse*, il procéda au jugement de Servet et
le condanma à être brûlé vif. L'abrégé de son procès et sa sen-
tence, qui furent lus de dessus le tribunal le 27 octobre, étaient
conçus en ces termes ' :
'Actes du procès; Caloini op.. mois. Jean Ghaulemps, Pierre Mallagayod.
t. VIII, p. 80ti. Cf. R.C., vol. 47,f<>ifi2 v'i. Guillauiue Beney, Claude Rigot, Micliel
(JVo«e des édiUurs.) De l'Arclie, Claude Vandel, J.ean-Baptiste
2 Calviniop., t. VIII, p. 818. Sept, J.-A. Curtet dit Bothellier, Amlilard
» Elle a aussi été reproduite par Cal- Corne, Pierre Bonna, Henri Aubert,
vin dans sa Defeosio, éd. de loo4, p. 125, P.-J. Jessé, Claude Du Pan et Jean Lam-
éd. Reuss, p. 55a. (Note des éditeurs.) bert. Cinq conseillers n'assistèrent pas à
« Calviniop., t. VIII, pp. 810 et 820. la séance : Ant. Chiccand, J. Des Arts,
» La décision du Conseil fut prise le Hudriod Du Mollard . Pierre Vandel et
jeudi 26 octobre ; R. C, vol. 47, f» 169 vo. Gaspard Favre. {Note des éditeurs.)
Étaient présents : Ami Perrin, Etienne de ' Actes du procès; Cn/eint op.. t. VIII,
Chapeanrouge, Domaine dArlod, Pernet p. 827. Le texte a été collationné par nous
De Fosses, Jean Philippin, François Clia sur l'original. (Note des éditeurs.)
K)53 SKNTENCE »E SEKVET. 4f)5
Le procès faicl et formé par devant nez très redoublés seigneurs Scin-
diqiies juges des causes criminelles de ceste cité à la poursuitte et instance
du Seigneur Lieutenant de ceste dicte cité, esdictes causes instant
Contre
Michel Servet de Villeneufve au Royaume d'Aragon en Hespagne,
Lequel premièrement est esté atteint de avoir, il y a environ vingt troys
à vingt (juatre ans, faict imprimer mig livre à Agnou en Alemagne, contre
la saincte individue trinité. contenant plusieurs et gnins blapliemes contre
icelle, grandement scandaleux, es églises desdictes Alemagnes, lequel livre
il a spontanément confessé avoir faict imprimer, nonobstant les renions-
trances et corrections à luy faictes, de ses faulses opinions, par les scavans
docteurs evangelistes desdictes Alemagnes.
Item et leijuel livre est esté par les docteurs d'icelles églises d'Ale-
magne, comme plein d'iieresie reprouvé, et ledict Servet rendu fugitif des-
dictes Alemagnes à cause dudict livre.
Item et nonobstant cela ledict Servet a persévéré en ses faulses erreurs,
infectant d'icelles plusieurs à son possible.
Item et non content de cela pour mieulx divulguer et espanclier son
dict venin et hérésie, dempuys peu de temps en ça, il a faicl imprimer
ung aultre livre, à cachettes, dans Vienne en Dauiphiné, remply desdictes
hérésies horribles et exécrables blaphemes, contre la saincte trinité. contre
le fliz de Dieu, contre le baptesme des petis enfans et autres plusieurs
sainctz passages et fondemens de la religion chrestienne.
Item et a spontanément confessé qu'en iceluy livre il appelle ceux (jui
croyent en la trinité, Trinitaires et Atheistes.
Item et qu'il appelle icelle trinité ung diable et monstre à troys testes.
Item et contie le vray fondement de la religion chrestienne et blaphe-
mant detestablement contre le filz de Dieu, a dict lesuchrist n'estre filz de
Dieu de toute éternité, ains tant seulement dempuys son incarnation.
Item et contre ce que dict l'escripture, lesuchrist estre lllz de David
selon la chair, il le nye malheureusement disant iceluy estre crée de la
substance de Dieu le Père, ayant receu troys elemens d'iceluy et ung tant
seulement de la vierge, en quoy mescliarament il prétend abolir la vraye et
entière humanité de nostre seigneur lesuchrist, la souveraine consolation
du pouvre genre humain.
Item et que le baptesme des petis enfans n'est que une invention diabo-
liijue et sorcellerie.
Item et plusieurs auitres poinctz et articles et exécrables blaphemes
desquelz ledict livre est tout farcy, grandement scandaleux, et contre l'hon-
neur et maiesté de Dieu, du fdz de Dieu et du Sainct esprit, qu'est ung cruel
et liorrible murtrissement perdition et ruine de plusieurs pouvres âmes.
/(()(» SENTENCK DE SERVKT. 1^53
eslans fiiir sa dessusdicte desloyal)le et détestable doctrine trahies, ciiose
espnuvantabie à reciter.
Item et lequel Servet remply de malice intitula iceluy son livre ainsi
dressé contre Dieu et sa saincte doctrine evangelique. Cliristinnismi irstitu-
lin. qu'est à dire. Restitution du Christianisme, et ce pour mieux sediiyre et
tromper les pouvres ignorans. et pour plus commodément infecter de son
malheureux et meschant venin les lecteurs de sondict livre soubz l'umbre
de bonne doctrine.
Item et oultre le dessusdict livre, assaillant par lettres mesmes nostre
foy. et mettant peine icelle infecter de sa poison, a voluntaireraent confessé
et recongnu avoir escriptes lettres à ung des ministres de ceste cité, dans
laquelle entre aultres plusieurs horribles et énormes blaphemes contre
nostre saincte Religion evangelique, il dict nostre Evangile estre sans foy et
sans Dieu, et (jue pour ung Dieu nous avons ung Cerbère à troys testes.
Item et a davantage voluntairement confessé que au dessusdict lieu de
Vienne à cause d'iceluy meschant et abominable livre et opinions, il fut
lairt prisonnier, lesquelles prisons perfidement il rompit et eschappa.
Item et n'est seulement dressé ledicl Servet en sa doctrine contie la
vraye Religion chrestienne, mais comme arrogant innovateur d'heresies.
contre la papistique et aultres, si que à Vienne mesmes il est esté bruslé en
effigie, et de ses dictz livres cinq basles hruslés.
Item et nonobstant tout cela, estant icy es prisons de ceste cité détenu
n'a laissé de persister malicieusement en sesdictes meschantes et détesta-
bles erreurs, les tachant soustenir avec iniiires et calumnies contre tous
vrays Chrestiens et fidelles tenementiers de la pure immaculée religion
chrestienne, les appellant trinitaires. atheistes et sorciers, nonobstant les
remonstrances à luy desia des longtemps en Alemagne, comment est dict,
faictes, et au mespris des reprehensions, emprisonnemens et corrections
à luy tant ailleurs que icy faictes.
Comment plus amplement et au long est contenu en son procès.
Et Nous .Sindlques juges des causes criminelles de ceste cite, ayans
veu le procès falct et formé par devant nous, à l'instance de nostre Lieute-
nant esdlctes causes Instant contre toy, Michel Servet de Villeneufve au
royaume d'Arragon en Espagne, par lequel et tez voluntaires confessions en
noz mains faictes et par plusieurs foys réitérées, et tez livres devant nous
produlclz, nous conste et apart toy Servet, avoir des longtems, mys en avant
doctrine faulse et pleinement heretlcale, et Icelle mettant arrler toutes
remonstrances et corrections, avoir d'une malltleuse et perverse obstination
perseveremment semée et divulguée jusques à Impression de livres publl-
(pies, contre Dieu le Père, le filz et le salnct Esprit, brefz contre les vrays
fondeniens de la religion chrestienne. et par cella taché de faire schisme et
iHH.'^ SlPPLinK DK SKKVKT. 4'J7
troble on l'église de Dieu, dont meinles anies ont |ieii esti-e ruinées et per-
dues, cliose lioriihle et espovantable, scandaleuse et infectante, et n'avoir
eu honte ny horreur de te dresser toulallemenl contre la maiesté divine et
saincte Trinité, ains avoir mys peyne et t'eslre employé ohstinement à
infecter le monde de tez hérésies et puante poyson liereiicale. cas et crime
d'iieresie griefz et détestable et méritant grieve punition corporelle. A cez
cau.ses et aultres iustes à ce nous mouvantes, desirans de purger l'église de
Dieu de tel infectement et retrancher d'ycelle tel membre pourry. ayans heu
bonne participalion de conseil avec noz citoiens et ayans invoqué le nom
de Dieu, pour faire droit jugement, seans pour tribunal au lieu de noz
majeurs, ayans Dieu et sez sainctes escriptures devant noz yeux, disans au
nom du Père, du Filz et du sainct Esprit, par iceste nostre diffinitive sen-
tence, laquelle donnons ycy par escript, toy Michel Servet condamnons à
debvoir eslre lié et mené au lieu de Champel, et là debvoir estre à ung
pilotis attaché et brusié tout vifz avec ton livre tant escript de ta main que im-
primé, jusques à ce que ton corps soit reduict en cendre, et ainsin finiras tez
iours pour donner exemple aux aultres qui tel cas vouldroient comraectre.
Et à vous nostre Lieutenant commandons nostre présente sentence
faictes mectre en exécution.
Leheue par le sgr. sind. Darlod le 27 octobris 1353.
Cette sentence fut exécutée le même jour, 27 octobre'. Servet
fut accompagné au supplice par Farel, qui était alors venu faire
un voyage à Genève'. Roset dit que l'on ne put pas juger que
Servet fût mù de (juelque repenlance, mais qu'il parut visiblement
que les frayeurs de la mort faisaient un terril île effet sur lui, par
les cris redoublés de miséricorde qu'il poussait à tous momens\
Calvin avait si bien fait sa partie en Conseil que l'avis qui
prévalut et qui condamnait Servet à la peine capitale l'emporta de
beaucoup. Cependant je trouve par une des lettres imprimées de
Calvin à Farel ' t[u'Ami Perrin n'était point de ce sentiment et qu'il
fit ce qu'il put pour exempter Servet du dernier supplice, et que,
malgré son crédit, ne pouvant pas faire passer son avis en Petit
' Actes du procès; Ca/cùit 0/)., I. VIII. dit à cette occasion un biographe de Cal-
p. 830. (Note des éditeurs.) via, eut le triste honneur île se inoutrer
' Voir à ce sujet la lettre adressée plus dur encore que son collètrue. {Note
par Farel au pasteur Blaurer, en date du des éditeurs.)
10 déc. 155:!, Calvini op., t. XIV, p. 693, » Ouvr. cité. liv. V, cliap. 50, p. 354.
et la Defensio de Calvin, ibid., t. VIII, * Opéra, I. XIV, n» 1S39, lellre du
p. 498 ; éd. française de 1554, p. 95. Farel, 26 octobre.
49^ ''ES BIE.XS DE SERVET. l553
Const'il, il fit, ses efforts, mais imililenienl, pour faire porter la
cause de Servel en Deux Oiits. (lalviii ajoute dans la même lettre
que lui et ses collègues firent ce (pi'ils purent pour taire changer
au Conseil le genre de mort auquel Servet avait été condamné en
un autre moins rigoureux, mais qu'ils n'eu puieut venir à hout '. Si
Perrin favorisa Servet, il y a beaucoup d'apparence que ce fut plu-
tôt par un esprit de cabale que par un princi|n' de vertu. Ennemi
déclaré qu'il était de Calvin, il suffisait que celui-ci eut pris un
parti pour que Perrin suivît une route opposée. Perrin, au reste,
ne fut pas le seul qui voulut sauver Servet du dernier sup|)lice :
Berthelier, autre chef de la cabale libertine, avait fait bien des
démarches en sa faveur'.
Les biens (jue pouvait avoir avec lui Servet furent confisfpu's,
selon la coutume, au [)rofit de la Seigneurie. Ils consistaient en
quatre-vingt-dix-se[)t écus en argent, six anneaux d'or, savoir une
grande turquoise, un saphir blanc, une table de diamant, un lubis,
une grande émeraude du Pérou, un ainieau à cacheter, une chaîne
d'or du poids de dix-huit écus et deux obligations'. Servetavait du
bien en France pour une somme beaucoup j)lus considérable, qui
était estimée monter à trois ou quatre mille écus et ([ui avait été adju-
g'ée par le roi de France au fils de M. de Maugiron, gouverneur du
Uauphiné. Ce bien consistait en diverses cédules qui n'étaient point
connues à Vienne lorsque Servet rompit les prisons de cette ville, ce
qui porta le seigneur de Maugiron à prier les seigneurs de Genève,
pendant la détention de Servet, d'exiger de lui (pi'il déclarât ses débi-
teurs, afin que celui à qui ses biens avaient été donnés pût en profi-
ter*. Le Conseil, pour faire plaisir au seigneur de Maugiron, pressa
Servet là-dessus, mais celui-ci ayant répondu (pie ce fait n'avait
' I^es éditeurs des Caltnni opéra faveur deServet, voirR. C, vol. 47. f» 1.35,
(I. XIV, p. 657. note 3) font remarquer à dans Calmni op., t. VIII, p. 742. (Noie des
ce propos ([ue les registres du Conseil ne éditeurs.)
portent pas trace de cette intervention et ' R. G., vol. 47, f» 171 v»; Calrini
que si les ministres en corps avaient tenté op., t. VIII, p. 831, et Archives de Genève,
une déniarclie pour adoucir la rigueur du P. H., n» 15ilW». inventaire des elTels de
supplice de Servel, il n'est guère admis- Ser\el. (Note des éditeurs.)
sible que les actes pulilics l'eussent passé * Lettre datée de Reauvoir, 211 aofit.
!iow> Mence. {Note des éditeurs.) Actes du procès, Calrini op., I. VIII,
^ Sur l'intervention de Rertheliei' eu p. "(M. (Note des éditeurs )
15.")!^ KKFI. EXIONS DE l'aUTEIU SIU I.E l'UOCÈS OE SEKVET. /(()()
aucun rapport au cas pour lequel ilélait, ()ris()iuiicr, il priail Ictloii-
soil (le lU' ricii cxii^cr do lui là-dossus, parce (pi'uue telle (léclaraliou
pourrail nuire à beaucoup de pauvres i^ens (|ui lui devaienl,, (|u'il
('■iaii liiea aise (|ue l'on u'in([uiétàl pas, ou ae le pi'cssa pas davan-
lage' et ou répondit au soigneur de Maugirou que l'on n'avait pu
tirer aucun éclaircissement de Servet sur ce qu'il avait demandé'.
J'ai déjà insiimé ci-devani que je ne |)ouvais pas |)asser sur ce
jugement si extraordinaire de Michel Servet, (|ui fit, dans le tenq)s
([u'il fut, rendu et qui a lait, dans la suite, tant de bruit dans le
monde et si |)eu d'iiomienr à ceux qui en lurent les auteurs, sans
quelque réflexion.
Je remarque qu'il y eut trois choses qui excitèrent l'indigna-
tion de ses juges et qui, toutes ensemble, purent les porter à lui
infliger un supplice aussi horrible que celui du feu : l'une, ses
senlimens hétérodoxes sur la religion et surtout ceux qu'il avait à
l'égard de la Trinité ; l'autre, les expressions injurieuses dont il se
servait pour marquer les sentimens qu'il condamnait, et la troi-
sième, les démentis tju'il donnait à Calvin et les injures grossières
qu'il vomissait contre lui.
Au premier égard,'il paraît clairement, et par ses écrits et par
toute la suite de ses disputes avec les ministres, qu'il était dans des
idées fort différentes des leurs sur la Trinité et qu'encore qu'il se
servît du terme de personne comme Calvin, il en déterminait le
sens et n'entendait par ce mot qu'une certaine modification de la
divinité, mais en même tenq^s, l'on voit que la crainte de faire trois
dieux en donnant au mot de personne un sens qui approchât de
celui du mot de substance, l'avait fait tondjer dans ce sentiment,
cette expression de personne pouvant très facilement être prise, et
étant prise par la plupart des §"ens, surtout par le vulgaire, dans
cette signification, ce qui aussi avait rendu par le passé la religion
chrétienne et la rendait actuellement odieuse aux Juifs et aux
Turcs, comme si les chrétiens reconnaissaient trois dieux, de sorte
que l'on ne saurait s'empêcher de croire que Servet ne fût de très
' Huitième inlerrogaloire de Servet, " Ibid., p. 794; celle réponse est du
Calvini op., t. Vlll. p. 792. {Note des édi- 1er septeiulire. (JVoîf; des édileuis.)
leurs.)
iJOO SINCKRITK DRS OPINIONS DR SERVET. I Itil,)
bonne foi dans ses senlimens, et même (jue par un principe de
conscience, dans la vue de l'aire connaître ce (pi'il |)ensait èlre la
vérité, il ne se crût obligé de s'ex[)li(|uer là-dessus, comme il avait
fait dans ses écrits. Cela posé, c'est une cliose surprenante, je ne
dis pas (|ue des chrétiens, mais que des personnes cjui oui quelrpie
idée des premiers principes de l'équité aieiit été cai)ables de se
porter à une extrémité aussi horrible que celle de condamner à la
mort un homme de ce caractère. Il paraissait fortement persuadt'
de tous les principes de la morale et de la relii>ion nalurelle, il
croyait de tout son cœur l'existence de Dieu et l'Immoi-talité de
l'âme, il n'avait aucun doute sur la divinité de r^critiu-e sainte,
tout son crime était d'en explicpier mal certains passages aux(|uels
il ne donnait pas le même sens que Calvin et les autres docteurs
réformés, |)arce qu'il ne croyait |)as en conscience pouvoir le
donner et que son esprit était fait d'une manière qu'il lui était im-
possible d'être dans d'aiiti'cs s(>ntimens, du moins à en juger par
ce qui pouvait paraître aux yeux des hommes. Il n'y avait ipie
Dieu, le grand scrutateur des cœurs, qui pût savoir si les intentions
de Servet étaient droites ou s'il n'y avait dans son procédé que
malice, hypocrisie et dissimulation, si c'était contre les mouvemens
de sa conscience, de gaieté de cœur, par vaine gloire ou pour
offenser la divinité qu'il avançait les sentimens dont nous avons
parlé, ou s'il agissait dans des vues toutes différentes. Ses mœurs,
surtout, étant régulières comme elles l'étaient', il n'y avait aucun
lieu d'attribuer ses sentimens à de mauvais principes. L'on ne
pouvait pas non plus ilire que ses opinions tendissent au boule-
versement des sociétés, puisqu'il avait déclaré dans ses réponses
qu'encore qu'il fut dans les idées des anabaptistes par rapport au
baptême des petits enfants, il détestait cependant les. sentimens
fanatiques de ceux d'entre eux (pii ne voulaient s'engager par
aucun serment aux magistrats.
De plus, Servet n'ayant point doginalisi' dans Ccn('\e, au
contraire, s'y étant tenu caché et n'y faisant de séjour cpi'en atten-
' (Juel(|ue effort i|iie l'on fil. ihins les iiiterroiîaloires (uril snliil, |i(ii\i' troiuer
redire quelque cliose contre Ini île ce ri'ité là. on n'en |inl \enii- a Ijoul.
i553
INCONSEyUENGE DE CAhVI.N.
.toi
(Jaiil (le li-oM\(M- (|iicl(|uo coininodih' |)()iir t'Hiic le voyaqe de
Naples oi'i lions avons vu (|iril se [troposail d'allei- liiiir ses jours,
on ne |)oiivail |)as le iei>anler eoninie un lioniiiie i|iii eùl eu dessein
de troubler eu aucune manière l'Elal, ni l'Église. Les églises
de Suisse avaient hien éeril aux seigneurs de Genèv(> (in'elles
croyaieiil ([u'ils l'eraienl hieii de délivrer, non seiiieiiienl leurs
églises, mais les aiilres aussi, d'un lioiniiie (|iii a\ail des seiili-
mens aussi periiieieiix (|!ie ceux (jne soulenail Servel, mais elles
n'avaienl point Fait l'iilendre (|ne ce tut par la iiKjrt (ju'il fallût le
taire', el (|uaud elles auraient été d'un sentiment si contraire à l'es-
|iiil du elirislianisme, les Genevois n'auraient été par là nullement
aiitorisé's à taire ce ipi'ils tirent.
Knfiii, Fou ne saurait assez s'étonner (pie, dans le temps oue
Calvin el ses collègues criaient contre les supplices ipie les catho-
lirpies Faisaient soutîVir actuellement aux réformés comme contre
une liarbarie alFreuse — connne la chose paraît, eulie autres, par
une lettre de Calvin écrite à Snlzer, le 9 septend)re 1553= , dans le
temps (pic le procès de Servet se poursuivait avec la plus grande
vigueur — l'on ne saurait, dis-je, assez s'étonner (preux-mèines
fussent aiiiiiK's d'un esprit semblable'. L'on ne peut pas dire eu
' Kllcs lie i-e.-oiiiriiaiJil;ii(Mit pas, il est
vrai, iriiiie iiiaiiii're explicile d'i'ilcr la vie
à Servet, mais elh^s coinlaiimaieiit sesiloc-
trinesavec la dernière énergie el d'avance
approuvaient une sentence capitale. Leurs
réponses, dit avec raison M. (Jlioisy (ouvr.
cité, p. 14.1), ont été son arnU de mort.
Elles ont paralysé, en effet, l'action du
parti perriniste, ipii n'osa pas absoudre
nn homme coiidamiiL' par la voix unaniinc
des églises. C'est l'exacte contre-partie du
procès de Bolsec. tXute des éditeurs.)
' Catvini op., t. .\1V, n» 1793.
" t'.eUe contradiction n'existe pas aux
yeux de CaKin. Il ne peut voir aucune
analogie entre ceux qui sont poursuivis
parce ([u'ils confes-senl la verilé et ceux
qui l'attaquent. . Les magistrats clirélieiis,
écrit-il à Snlzer dans la lettre citée plus
liant, doivent rougir de montrer si peu
d'ardeur à protéger la vérité, alors que les
papistes, pleins de zèle à défendre l(.>urs su-
perstitions, vont, dans leur fureur, jus(pi'à
verser le sang innocent. » Quelle logique,
s'écrient à ce propos les éditeurs strasbour-
geois des Oeuvres de Calvin, (pielle mons-
trueuse argumentation, quel sens de la reli-
gion! Mais ce sophisme n'est pas particulier
.i Calvin : il est courant chez les réforma
leurs. Farel le développe avec sa violence
habituelle dans une de ses lettres à Calvin
(Op.. t. XIV, no 1792) : Haller, liullinger,
Mélanchthon lui-même approuvent sans
réserve ta condamnation de Servet, et
Bèze va systématiser la doctrine en son
Traité du droit des magistrats dans la pu-
nition des héréti([ues. La correspondance
des réformateurs montre mèmi' i\ne. bien
loin de voir une contiadiction dans leur
altitude à l'égard de Servet, Calvin et ses
collègues des églises suisses considéraient,
au contraire, que le supplice d'un homme
5o2 INFLUENCE DU CATHOLICISME SUR CALVLN. 155!^
faveur de Calvin que les catholiques persécutaient la vérité et que
lui n'en voulait ([u'à l'erreur, puistjue les catholiques étaient aulanl
persuadés de la vérité de ceux de leurs do^ni(>s que les réfornu-s
rejetaii'ut, tels qu'étaient la transsubstantiation, le sacrifice de la
messe, l'invocation des saints, etc., que, les réformés le pouvaient
être de la certitude de la Trinité de la manière (jue l'entendait
Calvin, et je ne conçois pas comment celui-ci ne sentait pas la force
de cette conséquence naturelle et nécessaire. Que si les réformés
élaienl obligés en conscience de |)unir les hérétiques du dernier
supplice, et s'ils faisaient une action digne de louange en se portant
à cette extrémité, les catholiques n'étaient pas moins engag-és à en
user de la même manière envers ceux (}ui prêchaiejit parmi eux ou
même qui professaient simplement la réforme, jiuisque, dans leurs
principes, nier la messe, la transsubstantiation, etc., était une
aussi grande inqjié'té et un aussi giand blasjilième que, dans les
principes des réformés, nier la Trinité à la manière que Calvin la
concevait ' .
Mais la cause d'un aveuglement si g-rand venait sans doute,
comme nous l'avons dit ailleurs, île ce que Calvin, (jui était sorti
de l'ég-lise romaine et qui avait épuré la relig-ion d'un si grand
nombre d'erreurs, ne s'était pas encore défait de l'esprit d'intolé-
rance et de persécution cpii est un des caractères les plus odieux du
papisme et peut-être une de ses erreurs les plus capitales'. Mais si
dont les opinions renversaient , à leurs nias^'istrats, et jusqu'ici il n'y a eu pe'r-
yeux, les bases mêmes Je la doctrine chré- sonue qui n'ait échoué pitoyablement cou-
tienne, serait pour les protestants une oc- tre cet argument ad hominem. » (Note des
casion providentielle de se laver de l'accu- éditeurs.)
sation d'hérésie dirigée contre eux par les ' Cette remarque très juste de Gautier
catholiques et pourrait exercer une in- a été développée en termes excellents par
tluence favorable sur le sort de leurs coreli- M. (Ihoisy (ouvr. cité, p. ISO) : « L'Eglise
gionnaires de France, (jue l'on poursuivait réformée, dit-il, commence par accepter à
alors avec la dernière rigueur. (Note des son tour la mission entreprise par l'Église
éditeurs.) catholique, car elle trouve dans l'Ancien
' Gautier nous parait s'être inspiré Testament, dans la théocratie Israélite, des
ici d'un passage du Dictionnaire de Bayle textes qui l'invitent formellement à em-
(art. Bèze), oii le grand critique ruine en ployer la contrainte et la force pour faire
deux mots la théorie de Calvin et de ses régner Dieu. Elle méconnaît entièrement
collègues : « Dès que les protestants se à torigine — étant encore dominée par
plaignent, écrit-il, on leur allègue le droit l'esprit scholastique et juridique du moyen
que Calvin et Bèze ont reconnu dans les âge — que l'économie de la loi a fait place
'•^•"••^ TOIVIS DE SKHVKT A l,'l':( i.\ lU > I)K CAI.VIX. 5o3
Calvin ('-lail, dans cet cspril, l'on peiil (lii(> (|iie. Serve! (''lail, dans les
mêmes dispositions, |)nis(|iie, comme nons l'avons vu ci-devanl, il
ronvenail (|Me s'il enlern que l'àme ri'élail pas iinmorlclle, il anrail
rri(''ii(('' la inoi'l. Les lermes odieux el (pii ne |)onvaicn(, èl.re reuar-
d(''s (|ne comme impies el excilci' dans l'espcil de l'horreur et de
i'indii-nalion, dcsipiels il se seivail pom- désiniHM- l'arlicle (pn° ('-(ail
regardé connue le j)lus sacii' de la religion — lorsqu'il appelai!,
par exem|)le, la Trinité, conçue à la manière ordinair-e, un Orlière
à Irois !è!es — ces leiim's, tlis-je, manpiaient (pi'ils n'avait,
poinicncore com|ii-is (|ue rH]vangilc n(^ respire et ne recommande
rien !an!, (pTuii cs|iril de douceur, de cliarilé cl de moiléralion, et
(pi'un s!vle |)lcin d'inveclives el d'injures est le moins propre de
tous à insinuer el à persuader la vi'ril/', de sorte (pi'à cel égard on
ne saurai! disconvenir que Serve!, ne Fù! très blâmable. L'on ne sau-
rait, non plus être t.ro|) indigm'' du langage (ju'il tenail. dans les pri-
sons même; les noms d'imposteur, de pendard, de magicien, de
sorcier et les démenlis perpétuels (pi'il dotmail à Calvin mai-
(piaienl dans cet homme-là un orgueil et une brutalité insuppor-
tables; la modestie convient dans tous les états de la vie, mais elle
doit paraître sm-tout dans des personnes qui se voient sous les
mains de la justice, et l'orgueil et la fierté dans une situation si
Immdiante ne peuveni être regardés qu'avec horreur et comme la
marque d'un très mauvais cœur. Aussi il n'y a pas de doute (jne
les injures dont Servet chargea Calvin, (jui était regardé dans Ge-
nève, avec justice, avec une très grande vénération, ne révoltassent
extrêmement les juges contre lui et ne contribuassent beaucoup à
les déterminer à le condamner à la mort, (juoique sa sentence,
(jue nous avons rapportée ci-dessus, n'en fasse pas mention d'une
manière bien expresse ' .
à l'ocoiioirile de la grftce, la puissance tlii moiiieiitauément ai;ressive de Servet de la
glaive à la puissance de la loi agissante situation politique et de la lutte des partis
par la ctiarité... Le supplice de Servet est à Genève au moment du procès. Un grave
la conséquence du principe de la ttiéocratie ditîérend, dont Gautier va retracer les plia-
médiévale, laquelle s'est prolongée, sous ses, avait surgi entre Calvin et le Conseil
une forme nouvelle, dans la cité réformée au sujet du droit d'excommunication. La
calviniste. » tNote des éditeurs.) position du réformateur était séneusemeut
'H faut rapprocher cette attitude nimicce et ses adversaires, disposant de la
5o4 DÉBUT DU DÉBAT SUK LE DROIT o'EXCOiVlMUNlCATIO.X. 1553
Le supplice de Servet fut fort désapprouvé dans le monde',
aussi Calvin, peu de temps après, fit un livre sur les erreurs de cet
hérétique' et pour excuser le procédé que l'on avait tenu contre lui,
dans lequel il inséra les principales pièces de son procès. Le Con-
seil lui permit de le donner au public', et cet ouvrage se trouve im-
primé parmi ses autres Opuscules ' . D'un autre côté, l'on vit paraître
des écrits tout opposés, et entre autres un livre intitulé : De non
paniendh gladio Hœretkix. Nous aurons peut-être occasion dans
la suite de parler |)lus anqilement de ce livret
Pendant le cours du procès de Servet, il se passa une autre
affaire qui causa de grands troubles et des divisions très fâcheuses
dans l'église de Genève. Nous avons vu les terribles assauts que le
Consistoire avait eu à soutenir depuis plusieurs années contre les
débauchés e(. avec quelle opiniâtreté ceux-ci avaient résisté à son
autorité. Nous avons vu en particulier (juels démêlés Philibert Ber-
ihelier, l'un des plus insolens suppôts de la cabale libertine, avait
eus avec ce corps et comment la sainte Cène lui avait été interdite
l'année précédente \ Il s'était moqué de cet arrêt du Consistoire et
il avait, depuis, dit hautement par la ville que le magistrat seul
avait le droit d'excommunication, et pour faire voir (ju'il se mettait
majorité dans lesGonseits, parent espérer, chaelis Serveti Hispani. etc., Genève, Ro-
uii instant, remporter une victoire décisive. tjert Estienne, 1534, pet. in-i». — L'ou-
Servet, on n'en saurait douter, fut mis au vrage parut presque simultanément en
courant de ce qui se passait; c'est alors que, français: Déclaration pour maintenir la
plus ou moins encouragé par Perrin et Ber- vraye foy, etc., Genève, Jean (Irespin,"
tlielier, il quitte l'attitude tiabile et pru- 1534, in-8. Voir Cahnni op., t. VIH, Pro-
dente qu'il avait observée jusqu'alors et leg., p. xxix-xxxiii. (Note des éditeurs.)
passe brusquement de la défense à t'attaque. ° R. (1., vol. 47, f» 191 vo (M déc).
Malheureusementpourlui,leséglisessnisses ■* Édition latine de 1376, p. 816: édi-
n'allaient pas tarder à apporter à Calvin un tion française de 1366, p. 1315. (Note des
concours décisif. (Note des éditeurs.) éditeurs.)
' Il y eut en efïet de généreuses pro- * Il s'agit ici du De hsereticis an sint
testations, mais il est cependant incon- /jej-seguend/. etc., paru a Bàle en 1.354, sous
testable que la très grande généralité des la rubrique de Magdebourg, avec une pré-
contemporains approuva la conduite tenue face signée du pseudonyme de Martin Bel-
à l'égard de Servet par Calvin et les auto- lius. publication à laquelle Sébastien Cas-
rités genevoises. Voir, à ce sujet, Roget, telliou a eu la principale part. Voir, à ce
ouvr. cité, t. IV, pp. 109 et suiv. (Note sujet, l'ouvrage déjà cité de M. Buisson,
des éditeurs.) t. Il, pp. 1 et 36.i ; Calvini op., t. XV,
* Defensio orthoioxx jidei de sacra p. 93, n. 9. (JVote des éditeurs.)
Trinitale, contra prodiijiosos errores Mi- ^ Voir plus liaut, p. 439.
[553
l,K CO.NSKir, ACCORDE I.A CK.NK A UKK l'IlKLlKK.
fort au-dessus do l'indii-iiation des uiinistres, il se pourvul au
(lonseil pniir èlre admis à la Gèue, nonobslaiil leurs défenses —
Calvin reuiartjue, dans une de ses lellres à X'irel ', (jue lierllu^lier
voulut profiter de l'occasion favoi-ahle du syndical de Perriri — , ce
ipie le Conseil lui accorda sans (pie le ( lousistoire eût été ouï là-des-
sus. Le Consistoire, ayant appris la chose, défendit de nouveau la
Cène à Berihelier, la semaine avant la communion de septembre,
sur quoi Berihelier se présenta ime seconde fois en Conseil où,
ayant assuré le magistrat (pi'il se sentait dans les dispositions né-
cessaires pour bien comnmnier el l'ayant prié de lui permettre de
le faire sans avoir éi^ard à la nouvelle défense (pie lui avait faile le
Consistoire, il ol)tint encore sa demande, (juoi(iue Calvin eùl fail,
au contraire, une très forte remontrance au Conseil'.
Calvin ayant appris celte dernière résolution du Conseil, il s'y
présenta le lendemain a septembre pour la faire révoquer. Il repré-
senta que ceux qui avaient été éloignés de la communion par le
Consistoire ne pouvaient y être reçjus de nouveau que par l'aveu du
même corps, lequel seul était juge compétent de leur repentance ;
que les édits donnant ce dnait au Consistoire, et la raison voulant
que ce fût un corps ecclésiastique qui connût des affaires de celle
nature, il était prêt, de même que ses collègues, à mourir plutôt
que de condescendre à l'arrêt du Conseil contre les mouvemens de
sa conscience. Le Conseil, nonobstant cette i-emontrance, demeura
à sa précédente résolution et cependant, pour éviter qu'il n'arrivât
quehpie scandale dans l'église si Berihelier s'y présentait pour
recevoir la communion, il trouva à propos de faire dire à Berihe-
lier qu'il ferait bien de s'abstenir de la Cène ipii se devait célébrer
le lendemain ' .
Calvin, qui fit le sermon du matin à Saint-Pierre, le dimanche
de la communion de septembre, y soulinl avec fermeté les protes-
tations (pi'il avait faites les jours précédens au Conseil. Il dit qu'il
pérn-ail plutôt que de recevoir à la table du Seigneur un reltelle et
' Opéra, t. XIV, n» 1787. Coiiip., vol. B., fo* IS et 16, dans Caliini
' R. C, vol. 47. fo l'ti (1er sept.). op., Annales, p. Soi. {Note des édiUurs.)
' Ibid., fo 145 ro. Cf. Reg. de la VéQ.
5o6 OPPOSITION DK CALVIN. I 553
un réfraclaire à la (liscipliiH' orcl(''siasli(|iie du carartère do lîcrtlie-
lier, el (|u'il n'y avait au monde un (ril)unal séculier ([ui put jamais
l'y conliaindro. \'oici ses propres paroles extraites de son sermon
manuscril (|ui se trouve à la J3ibliothè([ue puljli({ue de Genève' :
■( Et quant à moy, pendant (jue Dieu me laissera icy, |>iiis(pril m'a
donné la roustance et que je l'ay prise de luy, j'en useray (juelque
rliose (|u'il y ait, el ne me gouvernerai |)olnf, sinon suivant la règle
de moiiiVIaistre, laquelle m'est toute clau'e et notoire. Connue main-
tenant, nous devons recevoir la sainte Gène de noslre seigneur J«'sus-
Glirisl, si (pielcun se vouloit ingérer à ceste sainte table, à qui il
seroit défendu du Consistoire, il est certain (|ue je me uKuitrerai
pour ma vie tel (jue je dois. »
Bertlielier, dé'jà disjiosc'' à ne se point prc'seuler à la table par
l'avis qui lui avait été donné de la pari du (Conseil, et intimidé
encore par ce (|ue Galvin avait dit dans son sermon, ne demanda
point la Gène, et la célébration de ce sacrement se fit sans liruit et
sans tumulle. Galvin fut extrêmement indigné de ce que les choses
ne s'étaient pas passées en Gonseil comme il l'aurait souhaité et,
dans ces premiers mouvemens, il en écrivit sa pensée à Viret, à
Lausanne', età 13ullinger,à Zurich'. 11 marquait à ces ministres que,
non seulementil se verrait contraintd'abandonner l'église de Genève
puisqu'il ne pourrait pas la servir en conscience, aux conditions de
voir foulée aux pieds, avec tant d'indignité et d'injustice, l'autorité
des pasteurs, mais que même, si l'on continuait d'opprimer la
liberté de son ministère, il était un homme mort et (pi'il voyait
bien que Uieu préparait (juelque teriible jugement contre son
troupeau, puiscpie, depuis tant d'années, le crime y était autant
toléré (pi'il l'était.
Il s'était expliqué à peu près de la même manière au sermon
qu'il fit le soir à St-Pierre, le même jour de la communion de
' Les manuscrits de plusieurs des ser- Calvin ; c'est donc à Gautier que l'on doit
inons |)roiioneés par Calvin en sep(emljn' lu consei'vation de ces précieuses citations,
1.M3 ont malheureusement disparu de celte reproduites d'après lui par de nombreux
bibiiotliôque et entre autres, ceux, du di- historiens. (Noie des éditeurs.)
manche 3. Il paraît avéré qu'au milieu du ' Opéra, t. X(V, n» 1787 (4 sept.),
siècle dernier, on jeta ou vendit comme ■' Ibid., n» 1<S:!8.
vieux papiers des volumes de sermons de
lajS LA OIESTION l)K I.'kXCOM.MIMCAI'IO.N DISCI IKK K.\ CO.NSKIL. 'ufj
septeinbro, chv cet liommc iiifHli:;;il)l<" inonlail tous les dimanches
lieux fois eu cliaire : « Il laut, dil-il, <Jiie je vous déolare «pie je iw.
seay si e'esl icy le dernier serniou (|ue je doi\e taire à Genèv*', non
|»oinl que j(^ prenne eon^é de uioy-niesnie, ja Dieu ne plaise (pie je
veuille quitter le lieu de nionautoriti- |)r()pre, mais je prens ce (pii se
tait comme si on avoil déclaré qu'on ne se veut plus servir de moj,
et (pi'ainsv soit ([u'on ne me permet point de l'aire ce «pie je dois en
ma conscience et (|u'on me contraint de faire ceipii ne m'est point
licite selon Dieu, il est impossible qne je [juisse [)asser outre quant
à moy. Pendant (pie je serai en liberté de presclier et de vous servir,
je le ferai au nom de Dieu, mais (piand on me mettra une condition
insupportable dessus, je ne résisterai point à ceux ipii ont la |)uis-
sance, comme disoit saint Ambroise '. »
Cependant, cette affaire faisant beaucoup de bruit dans la
ville, et la cpiestion à ipii appartenait de jui-er en dernier ressort de
l'excommunication demeurant indi^cise par ce qui s'était passé, le
Conseil, dès le lendemain du jour de la Cène, commença à exami-
ner cette matière sur laquelle il se trouva partagé, plusieurs pré-
tendant (pie le mag-istrat n'avait |)oint de droit, ni de défendre, ni
de redonner la sainte Cène, mais le Consistoire seul, et (pie l'édit
était formel là-dessus, d'autres au contraire soutenant «[ue le
(iOnseil devait juger souverainement de ces sortes de cas, sur quoi
il fut conclu ({ue, pour se déterminer là-dessus avec connaissance
de cause, l'on consulterait l'original des édits passés au mois de no-
vembre 1 54 1 et qu'on le chercherait parmi les papiers de défunt Pierre
Ruffi, (pii était secrétaire d'Etat dans ce temps-là, des mains duquel
il n'avait jamais été retiré, et qu'il était d'autaiiL plus nécessaire de
voir cet original que les différentes copies que l'on en avait dans la
ville ne se trouvaient point conformes entre elles sur cet article'.
Les ministres de leur côté, pour soutenir le procédé de Calvin,
leur collègue, et l'autorité qu'ils croyaient légitimement acquise au
(consistoire par les édits, se présentèrent tous en Conseil, (juatre
jours après, à la réserve de Calvin, où ils firent les mêmes protes-
tations que celui-ci avait déjà faites, qu'ils ne donneraient point la
' Voir plus liant, p. oOii, note 1. ^ R. G., vot. 47, f" 146 r" {4 sept.).
5o8 LKS MIMSTRES SK l'RKSKNTENT AU CO.NSEd,. 1 553
Cène à Berlhclier qu'il u'eùl, aiiparavani tail sa |)aix avec le Con-
sistoire, selon les édits auxc|uels ils voulaient se conformer exacle-
nienl, |)uis(ju'ils en avaient juré l'observation. Après quoi, ils
déclarèrent qu'ils s'exposeraient aux plus grandes peines, au ban-
nissement, à la mort et aux lourmens les plus affreux, plutôt que
de donner la Gène à BerLlielier et à tous les autres libertins du
même caractère, aussi longtemps (ju'ils persévéreraient dans leur
oljslitiation. Cette déclaration, (|ui fui faile en des termes extrême-
ment vifs, déplut fort au (Conseil : il t(''moigna aux ministres (ju'ils
s'étaient oubliés d'avoir |>arlé comme ils avaient lail, piiiscpi'ils
avaient affaire à un mag'istrat chrétien (|ui ne leiu" avait point
doiuK' sujet de se servir d'expressions aussi dures. Que cependant,
j)Our leur faire voir que le Conseil ne jiri'tendait pas priver le
Consistoire d'aucune des prérogatives (pii lui étaient acquises par
l'édit, il voulait bien accorder aux ministres leur demande, s'ils
pouvaient faire voir que la loi leur tut favorable, et, pour cet effet,
il leur remit le livre des édils, afin de revenir sur cette matière, le
lendemain, en (Conseil'.
Ils s'y rendirent en effet en corps, ce jour-là, avec Calvin à
leur tète'. Comme la vivacité des ministres avait déplu au Conseil,
ils s'exprimèrent cette fois avec beaucoup plus de retenue et de
modération. Le discours (ju'ils firent là-dessus, et (pi'ils donnèrent
par ('crit, était parfaitement beau ; nous le rapporterons mot à mot
tout à l'heure, mais comme il n'était fait ([ue pour prouver que les
édits attribuaieni au Consistoire le droit de l'excommunication, il
est nécessaire auparavant, pour avoir une idée juste de toute cette
affaire, de transcrire les articles des ordonnances ecclésiastiques
sur celte matière'.
S'il y a (iiiel(nriui qui (lugmalise contre la tlocti'ine rcceiie. (jn'il soit
appelle pour conférer avec luy. S'il se range, qu'on le renvoyé sans scandale
' U. C. vol. 47, fo 147'' (7 sept.); ilaction de raniiée 1341, d'après les Cal-
Ket;. de la Véii. Cotnp., vol. B., fo 16, «lîi/ o;j., t. X, p. 29 (cf. plus haut, pp. 13.'J
dans. Calvini op.. Annales, p. 533. (Note et siiiv.). Les passages cités par (iautier
des éditeurs.) forment les articles 88 et siilv. des dilfé-
'' W. (]., vol. 47, fo 146 vu (8 sept.). renies éditions imprimées des Ordonnau-
^ .Nous donnons ce texte dans sa ré- ces. {Note des éditeurs.)
KXCO.MMIMCATIO.N.
a(Kj
ne diffaine. S'il est opiniastre. qu'on l'admoneste par qnelquesfois. jusques
à ce qu'on verra (|u'il sera niestier de plus grande sev<M'ité : et lors. (|u'on
luy interdise la conininnion de la cène et qu'on le dénonce au magistrat.
Si iiueli]u"un est négligent de convenir à l'esglise. tellement (|u'nn ap-
percoive ung mespris notable de la communion des lidelles, ou si quelqu'un
se monstre estre contempteur de l'ordre ecclésiastique, qu'on l'admoneste
et s'il se rend obéissant (ju'on le renvoyé amyablement. S'il persévère de
mal en pis. après l'avoir troys fois admonesté, (pi'on le sépare de l'esglise
et qu'on le dénonce à la seigneurie.
Quant est de la vie d'un chascun. pour corriger lesfaultes qui y seront.
il fauklra proieder selon l'ordre que nostre Seigneur commande.
C'est que des vices secrets, qu'on les reprenne secrètement, et que
nul n'ameine son prochain devant l'esglise pour l'accuser de quelque faulte
laquelle ne seroit point notoire ne scandaleuse, sinon après l'avoir trouvé
rebelle.
Au reste, que ceulx qui se seront mocquez des admonitions particulières
de leur prochain soient admonestez de rechef par l'esglise, et s'ilz ne vou-
loient nullement venir à raison, ne recognoistre leur faulte, quant ilz en
seront convaincus, qu'on leur dénonce qu'ilz ayent à s'abstenir de la cène
jusques à ce qu'ilz reviennent en meilleure disposition.
OuanI est des vices notoii'es et publiques que l'esglise ne peull pas dis-
simuler, si ce sont faultes qui méritent seulement admonition, l'office des
anciens seraappelier ceulx qui en seront entachez, leur faire remonstrances
amyables alBn qu'ilz ayent à s'en cori-iger; si on y voit amendement, ne les
plus molester; s'ilz persévèrent à mal faire, ipi'on les admoneste derechef.
Et si à la longue on ne proufytoit rien, leui' dénoncer comme à comtempteurs
de Dieu, qu'ilz ayent à s'abstenir de la cène, jusques à ce qu'on voye en
eulx changement de vie.
Quant est des crimes qui ne méritent pas seulement remonstrance de
paroles mais correction avec chasliement. si quelqu'un y tombe, selon
l'exigence du cas il Uiy faaldra dénoncer qu'il s'abstienne quelque temps de
la cène pour se humilier devant Dieu et mieux recognoistre sa faulte.
Si quelqu'un par contumace ou rébellion se volloit ingérer contre la
defence, l'office du ministre sera de le renvoyer, veu qu'il ne luy est licite
de le recevoir à la communion.
Et neantmoins que tout cela soit tellement modéré, qu'il n'y ait nulle
rigueui- dont personne soit grevé, et mesmes que les corrections ne soient
sinon medicines. pour reduyre les pécheurs à nostre Seigneur.
Et que tout cela se face en telle sorte que les ministres n'aient nulle
jurisdiction civile et ne usent sinon du glaive spirituel de la parolle de Dieu
comme Sainct Paul leur ordonne, et que par ce consistoire ne soit en rien
derogué à l'auctorité de la seigneurie ne à la justice ordinaire. Mais (pie la
blO PROTESTATION DFS MINISTRES. 1 55.)
puissance civile demeure en son entier. F-t mesmes où il sera besoing de
faire quelque punition ou conlraindre les parties, que les ministres avec le
consistoire niant ouy les parties et faict les remonstrances et admonitions
telles que bon sera, ayent à raporter au Conseil le tout, lequel sur leur rela-
tion advisera d'en ordonner et faire jugement selon l'exigence du cas.
La somme de ce que les ministres de la paroUe de Dieu en ceste cité de
Genève remon.strenl à leurs tresbonorez s"''' Mess''* les Syndiques et conseil
de Genève sur le différent qui a esté ces jours passez, assavoir si on doibt
rejecter de la Cène ceux qui auront e.sté rejectez par le Consistoi:e, jus-
ques à ce tpi'on ait la mesme recogneu leur repentance '.
Magnificques Seigneurs, nous ne faisons pas longue protestacion du désir
que nous avons de vous obéir comme nous sommes tenus, pource que nous
aimons mieux le monstrer par etîect ainsy que vous l'avez cogneu tousjours.
Tant y a que nous povons bien dire en vérité, (jue nous tacbons tant (ju'il
nous est possible de nous conformer à vostre bon vouloir. Mais si nostre
conscience nous empescbe de vous complaire en tout et par tout, nous vous
prions au nom de Dieu, de recevoir bumainement noz excuses et pourvoir
tellement à ce qui vous sera reraonstré par bonnes et justes raisons, que
nous puissions fidèlement nous acquicter du devoir de nostre office tant en-
vers Dieu (]ue envers vous, car jamais nous ne vous servirons loiallement
et d'un franc courage, si nous ne suivons en intégrité et rondeur ce ipie
Dieu nous commande sans fleschir çà ne là.
Il est (juestion de sçavoir à qui c'est qu'appartient de rejecter de la Cène
ceulx quilz ont mérité, et qui ne seront point capables de la recevoir. Or
puis que vous avez declairé que vostre intencion est d'observer vos ordon-
nances qui ont esté passées sur ce faict en conseil gênerai, il seroit superflu
d'amener icy plusieurs raisons pour vous prouver que nous ne demandons
lien sinon ce qui est de Dieu et de sa parole. Panjuoy sans entrer en longue-
dispute, nous disons que la cbose est assez clairement décidée en vozdictes
ordonnances, où il est monstre par le menu, est [.s(V] spécifié à quelles gens
la Gène est interdicte. Et ceste authorité est donnée au Consistoire, ce qui est
clairement exprimé par quattre fois.
' Cette pièce importante avait été signalée par les savants éditeurs des Calvini opéra
(l. XIV, n» 1847), mais n'avait pu être retrouvée par eux. Nous n'avons pas eu de peine
à la rencontrer, ij'rAce il l'indication île Gautier, ipu déclare l'avoir tirée des Uej,'istres de
la Vénérable Compagnie, où elle se trouve en ellet (vol. B., (<> 1()-I7 r"). Ce document,
qu'il suffit de parcourir pour y reconnaître, dans sa vigoureuse netteté, le style de
(^-alvin, avait d'ailleurs été publié, dès 1858, avec plus ou moins d'exactitude, par
Gaberel, Histoire de l'Église de Genèoe, t. I, Pièces justificatives, p. 140. Nous le
donnons ici d'après l'original. Une traduclion latine, faite à l'usage des ministres de
Zuricb et jointe à la letti'e que le réformateur leur adressa le 2(i no\embre, se trouve
reproduite dans les Opéra, t. XIV, p. 080. {Note des éditeurs.}
if);');^ PKOTESTATIO.N DKS MIMSTRES. -XI
Et à cela ne contrevient point ce ([iii est adjousté en linéique lieu, qu'on
le vous fera S(;avoir, ou qu'un le vous denuncera. car ces mntz n'emiiorlent
pas que le Consistoire ne procède en la correction et discipline qui luy est
commise, et de faire en somme ce qui est là dict, mais c'est allin (pie vous
uiectiez ordre sur les contempteurs, qui ne tiendront compte du cliastiement
spirituel. Et de faict il n'est pas dict qu'il vous soit denuncé, afin (pie vous
cognoissiez si la Cène leur doit eslre défendue ou non, comme il est notam-
ment declairé en ung autre passage (pi'en tout ce qui concerne la justice
civille, et là où il sera besoing de faire (piehjue punicion ou contraindre que
le rapport vous en sera faict avec l'advis du Consistoire, et que le jugement
vous en soit réservé, maisicy simplement il est dict que le Consistoire après
avoir ordonné ce qui est de son office à rejecter de la Cène ceulx (lu'il aura
cogneuz indignes, vous en faire rapport afin que s'il y en avoit qu'ilz n'en
tinsent compte ilz soient reprins par vous qui avez la puissance et le glaive.
Qui plus est cela n'est pas dict de tout ceux auxquelz la Cène sera dé-
fendue mais seulement de ceux qui sont obstinez à dogmatise!' et semer
faulses opinions et erreurs, ou bien qu'ilz sont rebelles à mespriser l'ordre
de l'église, pource que là il y a plus grand dangier.et est besoing que la jus-
tice y mecte la main. Quant à ceux qui n'auront point obtempéré aux admo-
nitions, soit qu'ilz nient leurs faulles combien qu'ilz en soient convaincu?,
ou bien qu'ilz continuent à mal faire : et aussi ceux qui auront commis quel-
(|ue scandale qui mérite que la Cène leur soit défendue pour quelque temps,
afin de leur donner occasion de s'humilier, et que les autres ne tumbent pas
si facilement en semblables faultes, il n'est point parlé qu'on vous en doive
faire mencion, pource aussi que cela n'est pas requis du premier coup sinon
(pi'ilz procédassent plus outre à se mocquer du cbastiement spirituel.
Ainsi Magnificques Seigneurs vous voiez qu'il n'y a nulle double ny
obscurité en voz ordonnances que la charge ne soit plainement laissée au
Consistoire de discerner à qui la Cène doit estre défendue, et finalement il
est là dict que l'office du ministre est de rejecter ceux qui par contumace
et rébellion se viendront ingérer à la table du Seigneur contre la defence.
Sur tout il n'y auroit nul propoz (ju'ung homme quil monstrera ung
mespris manifeste du Consistoire y futreceu: car c'est autant comme s'il
vouloit faire son triumphe en despitant ceux qui sont commis de par vous
pour représenter le corps de vostre Eglise et avoir la charge du régime spi-
rituel (pie Dieu veult estre précisément gardé et maintenu. Or il vaudroit
mieulx qu'il n'y eut nulle police que de souIVrir qu'elle fut rompue par ung
tel desordre et ipie le Coniîistoire fut du tout abatu que de soulTrir qu'il fut
ainsy vilipendé. Cependant vous S(;avez, treshonorez Seigneurs, que si jamais
(pielcung s'est idaintde trop grande rigueur nous avons tousjours esté prestz
d'en rendre raison et clorre la bouche à tous mesdisans. Car nous sçavons
liifii (pie ce n'est pas à nous, encoires qu'il nous fut permis des hommes,
,}l-2 HESITATIONS UV f:OINSKII.. l',)',)ô
(l'usurper une telle tyrannie de faire ce que bon nous semblera sans dire
pounjuoy. Qui plus est nous ne refusons pas de rendre raison jusques aux
plus pelitz, tant s'en fault que nous desdaignions de garder une telle mo-
destie envers vous, auxquelz nous devons honneur et révérence comme
à noz supérieurs.
Mais tout ainsy ipie vous nous volez appareillez à faire tout ce que sera
de raison et équité, (juant vous voirrez qu'on aura murmuré contre nous à
tort, nous vous prions de nous tenir la main, et repousser vivement ceux qui
ne demandent que faire trouble pour couvrir leurs péchez. Car comme nous
avons tousjours remonstré si ceux qui seront les plus rebelles et ne se vou-
dront reigler avec humilité gaignent ceste victoire d'estre plus privilégiez
que les bons et paisibles, il fauldra à la fin que cela attire une hoirible
confusion.
Parquoy, magnificques et treshonorez Seigneurs, qu'il vous plaise au
nom de Dieu tellement pourvoir à cest affaire et remédier pour le temps
advenir à tous scandales, que Dieu soit honoré sans contredicl, l'ordre de
l'église suive son train, que vous soiez en repoz et sans fâcherie, et que
uous vous servions paisiblement, car tant s'en fault (jue nous prétendions
d'amoindrir vostre authorité, que nous prions Dieu allectueusement de
l'augmenter et faire florir à la gloire de son nom et nous y voudrions em-
ploier de nostre petit povoir jus(|ues à n') espargner la vie au hesoing. Et
aini>y pour avoir ce qui vous appartient sauf et asseuré ce n'est point contre
nous qu'il vous fault debatre*.
Le Conseil ne prit aucune résolution sur-le-clianip à I'«*i^ard
(le celte représentation. Au bout de (|uel(|ues jours, Aiiel Poupin et
.Iac([ues Bernard, étant venus solliciter la réponse de la pari de leur
collègues, le Conseil ne put pas encore se déterminer alors, et
cependant il ordonna à Calvin de continuer à faire sa charge, en
attendant que cette affaire fût décidée'. Enfin, la question ayant été
mise sur le tapis le i8 septembre, il fut résolu sans aucune autre
explication que, sur la matière de l'excommunication, l'on se tien-
drait aux Edits\
Un jugement aussi vague ne pouvait pas faire finir cette diffi-
culté, aussi ne fut-elle qu'assoupie pendant le reste du mois et le
' Ce texte est accompagné, dans le et point lors ne donnèrent ancnne res-
Kegistre de la Compagnie, de la note sui- ponce. »
vante : « lïatïaire fut suspendue par Mess's ^ \\. C, vol. 'i7, f» 117 v» (H sept.).
^ Ihid., l'o !;),■; io.
l553 PLAINTES CONTRE FAUKI.. T) I 3
suivant, durant lequel tous les magj-istrals et les ministres ne furent
occupés que de l'atraire Servet, et nous allons \oii- Idiil ;'i l'Iieure
coninient, au mois de novembre, la question fui remise sur le ta|)is
avec beaucoup ])lus de chaleur (ju'auparavant, mais, avant d'en
parler, il est à j)ropos de rapporter une autre affaire qui y a ([uekpie
rapport et (pii se passa dans le même temps.
Farel ('tait arrivé à Genève [wn (!<■ jours avant la mort de
Servet. (/omme nous l'avons déjà dit, il y a beaucoup d'a|)|iarence
(|ne Calvin l'avait piié devenir [)our lui être de quelque secours
dans les deux affaires importantes (|u'il avait sur les bras : le
procès <le Servet et l'affaire <le rexcommunication '. Farel prit
cette dernière avec beaucoup de chaleur. Prêchant le mercredi
i" ncnemlire, il parla des défauts de la jeunesse de Genève, contre
latpielle le Consistoire avait de si rudes assauts à soutenir, en
termes si durs tpie cela souleva tous les esprits contre lui; il dit
que les jeunes gens étaient des luxurieux, des larrons, brig-ands,
Micuririers, et pires ([u'athées. Au sortir de ce sermon, on ne
parlait pas moins ([ue de le jeter au Rhône et, deux jours après,
une trenlaine de ces débauchés comparurent devant le magistrat,
où ils se plaignirent d'une manière très amère du procédé de Farel,
déclarant en même temps qu'ils lui faisaient partie criminelle,
même au nom de toute la communauté, s'il était encore dans
Genève et, s'il en était parti, comme ils soupçonnaient qu'il avait
l'ail, ils priaient le Conseil de leur permettre de le poursuivre par-
tout où ils pourraient. Le Conseil, où ces débauchés ne maHquaient
pas de protecteurs, écrivit au magistrat de Neuchàlel ' de quelle
manière Farel avait prêché et les plaintes qui s'étaient élevées à
cette occasion, priant le même magistral de renvoyer ce ministre à
Genève pour répondre sur ces plaintes, et il ordonna en même
temps que l'on prît des informations contre Farel '.
' Cette conjecture est entièrement fon- * Minute en d.ite du :t novembre, aux
dée : Calvin avait, dès le li octobre, écrit Arctiives de Genève. P. H., n» l.")'t.'): pu
il Farel pour le prier de se rendre à GeMé\e liliée par Roj»et, ouvr. elle, t. tV. p. 13.^.
à l'occasion des affaires de Servet et du (Xnte des édileurx.)
(Consistoire: voir Opéra. I. XtV. n» 1857. ^ R. C., vol. 47, f» 174 r» {'.i nov.).
{Nule dex èdileiirs.)
01 [[ FAREL COMPARAIT DEVANT I.E nOiNPEIL. I TtO,)
Farel, ayant eu avis de ce qui se passait ', n'attendit pas que
le magistrat de Neuchâtel lui ordonnât do revenir dans Genève : il
s'y rendit le plus tôt (|u'il lui fut [)Ossible et y étant arrivé le lo no-
vembre, le Conseil, qui le sut, lui fit dire (|u'il ne prêchai, point
jusqu'à ce que l'affaire pour laquelle il était revenu fut finie'. Trois
jours après, Calvin , accompagné de Pierre Viret, «pii se trouva
alors à Genève, d'Abel Poupin, de Jacques Bernard et de Mathieu
Malezieu, se présenta au Conseil, où il dit que ses collègues avaient
appris avec douleur la plainte que les jeunes gens, dont nous avons
parlé, avaient formée contre Farel, ce qui ne pouvait pas man£[uer
de tourner au déshonneur de l'Eglise et d'être d'un grand scandale,
priant le Conseil de prendre, dans une occasion de celte nature,
des mesures propres à maintenir l'honneur de Dieu et de son
église '.
En même temps que les ministres parurent en Conseil, un
grand nombre de citoyens, ennemis de la di'bauche et des manières
libertines, s'y présentèrent avec eux. Ils dirent qu'ils étaient indi-
g'nés comme les autres qui avaient porté au magistrat des plaintes
contre Farel, et de ce qu'ils avaient pris le nom de la communauté,
puisqu'ils étaient citoyens comme eux et que, bien loin d'être de
leur sentiment, ils avaient trouvé que F'arel, dans le sermon <jui
avait si fort choqué les autres et dont eux avaient été aussi les
auditeurs, ce ministre n'avait rien dit que l'on pût mal prendre
avec quehjue ombre de justice; qu'au contraire, loin de reprendre
avec trop d'aigreur les débauchés, il leur avait adressé des exhor-
tations et des censures toutes paternelles. Ceux qui avaient formé
la plainte furent aussi appelés en même temps devant le mag-istrat,
où ils parurent avec beaucoup d'arrogance, soutenus qu'ils se sen-
tirent d'un avocat qui était du Conseil. Il y eut, comme il est aisé
de juger, de grandes contestations entre les uns et les autres.
' Il avait été immédiatement prévenu mande du Conseil, comme n'étani pas de
par Calvin (voir Opéra, t. XIV, n" 1845) leur compétence ; voir leur lettre, en date
qui l'engageait à se rendre à Genève, sans du 8 novembre, Archives de Genève. P. H.,
attendre la réponse des magistrats nenehâ- n» tî)29. (Note des éditeurs.)
telois. Ceux-ci d'ailleurs se montrèrent peu - R. C., vol. 47, f» 177 v».
disposés à intervenir et déclinèrent la de- ' Ibid., fo 179 v» (13 nov.).
l553 FAniît, EST RKNVOVl': AUROrS. 5i5
Farel, (|iii rlail présciK, justifia aussi sa coïKliiilc : il dii (|U(' i|M;in(l
il avail lihimi' les mœurs do la jeunesse de (Jeuève, il n'avait pas
\nuln parler de tonte la jeunesse, mais seidement d'une partie,
(pi'il n'avait point prétendu envelopper dans ce hlàme la eonnnu-
nauté, j)uisqu'il était persuadé qu'il y avait dans la ville beaucoup
de gens de bien ; qu'il ne doutait pas que, si la |)ln|)arl de ceux ipii
portaient des plaintes contre lui s'étaient rencontrés à son sermon,
ils ne s'en |)laindraient |)as, puisipie, ce qu'il avait dit, il ne l'avait
fait que par forme de remontrance et pour jiorter les vicieux à
changer de conduite '.
Pendant que ces choses se passaient, une grande quantité de
boin-geois, informés de la mauvaise affaire que les débauchés vou-
laient faire à Farel, (pitttèrent leurs boutiques et leur travail pour
monter à la maison de ville dans la vue de soutenir Farel et les
ministres. Iloset dit' que deux jeunes hommes fort sages et (pii
étaient les plus éloignés de l'esprit du libertinage, étaient allés,
de porte en porte, chez les citoyens qu'ils croyaient être bonnes
gens et amis des ministres, pour leur apprendre le fait, qu'ils les
avaient touchés de pitié envers Farel et que les mêmes avaient
aussi dit la même chose au premier syndic Ami Perrin, avec beau-
coup de fermeté. Ceux-ci vinrent en si grand nombre et deman-
dèrent justice avec tant de courage que le [jarti libertin se vit
contraint de céder et le Conseil, condamnant leur procédé, pro-
nonça |)ar la bouche du premier syndic Ami Perrin, tout tremblant
et tout épouvanté', que le sermon ipi'avait fait Farel était très bon
R. C, loc. cit. à propos de laisser dans l'ombre la pression
* Ouvr. cité, livr. V. chap. .32, p. 3.56. populaire qui avait été exercée sur le ma-
' Roget (t. IV, p. liOlremartine que gistrat. Calvin fait eertainemeni allusion
le récit de Roset, qui fait ici le foiid de à l'incident lorsquil écrit a Viret, peu de
celui de Gautier, concorde dans son en- . jours après : « Nos valeureux cliefs ont
semble avec ce que rapporte le registre de dîné quelquefois ensemble depuis votre dé-
la Compagnie des pasteurs. Le registre du part : quant aux preuves de ce courage dont
Conseil est beaucoup moins explicite; il se ils faisaient parade, je n'en vois jusqu'ici
borne à constater qu'il « y a lieust quelque aucun symptôme . {Opéra, t. XIV, u» 1851.
bruyt, et que^iues autres de la ville qui 20 nov.). Il est donc a croire que la vigueur
estoyent en la sale devant sont estes ap- un instant déployée par les partisans des
pelles dedans et .sont esté aoys. » Roget réformateurs n'avait pas eu de lendemain,
pense ipie le secrétaire du Conseil a juge {Note des éditeurs.)
5l6 SUITE DU DEBAT SUR J.'eXCOMMUiMCATION. i553
et très édifiant, que l'on devait regarder ce ministre comme un
serviteur de Dieu des plus fidèles, el tout le peuple avoir pour lui
une vénération |)articulière, connue étant le père spirituel de
l'église de Genève ; que ceux qui s'étaient plaints de ce ministre si
mal à propos, pour lui mar(|uer le regret (pi'ils en avaient et
qu'ils étaient envers lui dans tous les senlimens d'eslinie et de res-
pect qu'il méritait, lui toucheraient sur-le-chanq) à la main et que,
pour achever cette réunion, on ferait, le jour même, un repas de ré-
concilialion. Enfin, que le Conseil écrirait au magistrat de Neu-
châtelce qu'il s'était passé', et qu'après cpie Farel aurait prêché, il
s'en retournerait dans son église quand il lui plairait, acconq)agné
tl'un h(''raut et aux dépens de la seigneurie. Rosel remarque que
les débauchés, depuis cette affaire, commencèrent à sentir que leur
parti n'était pas si Fort parmi le peuple, connue ils se rimaginaient'.
Clependaul l'on était plus échauffé (pu^ jamais sur l'affaire de
l'excoumumicalion. Berihelier, dès le i uovend)re, s'était jxjurvu
de nouveau en Conseil ordinaire pour olilcnir la |)ermission de
communier, malgré l'opposition du Consistoire, el le Petit Conseil
avait renvoyé cette affaire en Deux Cents'. Le jour que le Conseil
devait être assemblé, et qui avait été marqué pour y donner au-
dience aux ministres el aux anciens, les syndics les firent venir
auparavant en Conseil ordinaire, où ils leur déclarèrent (piel était
l'avis de ce corps sur l'article de l'excommunicalion, lequel avis
serait porté en Deux Cents, savoir (|ue, (piand {|uelf|u'un aurait été
repris par le magistrat, soit pour ()aillardise, soit pour quelque
autre cas, il ne serait point nécessaire qu'il se pr(''senlàt encore au
Gonsisloire, à moins que le Conseil ne l'y renvoyât, le magistrat
prétendant avoir la dernière connaissance de ces sortes d'affaires.
Que (le même aussi, quand le (Conseil aurait trouvé à propos de
permettre la Cène à une personne, la chose déviai I avoir lieu sans
qu'il fût nécessaire que cette personne, pour communier, eût
l'agrément du Consistoire'.
' Minute originale en date du 13 uo- ^ Ouvr. cite. liv. V, clia|i. iii. p. 3S7.
vemlire. Arctiives de Genève, P. H.. ' R. C. vol. 'i7. t" 174 \«.
n olairi; pubtiée par Roiret. t. IV. p. l'tl. ' Ihid., (" llli r° (7 nov.).
(Nule (les hlilfurx.)
i;>
1)3 DKCISIO.N l)t: IJEIX CKNTS A CE SIMKT.
Les ministres et les anciens, rnécontens de cette résolution,
(liriMil (|n'ils n'y pouvaicnl |)oinl ar(juicscer, puisqu'elle tendnil à
l)ouleverser absolument l'ordre de FEi^iise. lis déclarèrent la même
chose dans le Conseil des Deux Cents, lequel entra quehjues
momens a[)rès. Calvin y soutint avec beaucoup de force la cause
du Consistoire, après cpioi on lui la représentation (pii avait été
faite un mois auparavant au Conseil et que nous avons rapportée
ci-dessus. Ensuite, les ministres s'étant retirés, le Conseil des Deux
Cents, après avoir vu les articles des édils qui concernaient cette
matière, ordonna (ju'en explication des édits, l'on observerait la
pratique suivante à l'égard de la correction des gens de mauvaise
vie et de l'excommunication : que, lorsque (jnelqu'un aurait fait
faute, on l'avertirait de son devoir en secret pour la première fois ;
s'il ne se corrigeait, il serait averti par deux ou trois membres du
Consistoire, pour la seconde; si ces secondes admonitions ne pro-
duisaient aucun fruit, il serait appelé au Consistoire. Au cas que
les censures de ce corps ne le touchasseni point, en sorte qu'il ne
parut avoir aucune repentance et fjue sa faute fût digne de châti-
ment, il serait renvoyé devant le Conseil ordinaire, à qui la con-
naissance entière en demeurait, et ((ue la résolution que le Conseil
aurait prise, soit de censurer, soit de châtier, aurait lieu et, à
l'égard de la sainte Cène, (pie le Consistoire n'aurait le pouvoir de
la défendre à personne sans l'ordre du Conseil. Mais si le Consis-
toire sentait qu'il y eût quehju'un <pii ne fût pas digne de commu-
nier, il serait obligé de le rap|)orler au magistral, lequel verrait
s'il V aurait lieu de défendre la Cène à cette personne et, pour le
faire avec connaissance de cause, le Conseil ferait appeler deux ou
trois ministres pour examiner en sa présence si celui qui redeman-
(lail la Cène avait une véritable repentance, après quoi le Conseil
jugerait en dernier ressort si cet homme-là devait être admis ou
refusé ' .
Les ministres ayant a[)pris cette résolution, ils eu furent ex-
Irèmemenl irrités : ils s'en allèrent en corps, deux jours après, en
Petit Conseil, déclarer qu'ils ne pouvaient point s'y soumettre, que
' K. i'... vul. 47. 1" 17.3 (7 iioveiiitire).
5l8 CONSULTATION DES CANTONS KÉFOKMÉS. \^)Î)'6
les vouloir contraindre à le Faire, c'était les oblig'er à ([uitter le
niinislèi'C de l'église de Geni'ive, |)iiis({u'ils ne pouvaient pas, en
conscience, consentir au renversement d'un ordre si saint en lui-
niéine, si sagement établi el pratiqué avec succès depuis plusieurs
années. Après quoi, ils prièrent le Conseil de leur accorder une
nouvelle audience en Deux Cents sur le même sujet et ensuite en
Conseil Général, sans l'approbation du(]uel on ne pouvait pas
anéantir les lois que ce Conseil lui-même avait faites, et devant
lequel, s'il les voulait révoquer, ils demanderaient tous leur dé-
charge ' .
Cette fermeté des ministres commença à amollir un peu en
leur faveur la plupart de ceux de la magistrature (jui leur avaient
résisté jusque-là avec le plus de vivacité. On résolut en Conseil
ordinaire qu'avant que d'exécuter le dernier arrêt du Grand Con-
seil au sujet de l'excommunication, il serait bon de savoir le senti-
ment des églises réformées de Suisse sur cette affaire' et quelle
était leur pratique en semblable cas et, pour cet effet, (ju'il faudrait
leur écrire incessamment là-dessus'. Cet avis ayant été porté au
Conseil des Deux Cents, le lendemain lo novembre, il y fut ap-
prouvé ' .
Je n'ai pas eu entre les mains les lettres que le Conseil écri vit %
je n'ai vu que la lettre (|ue Calvin écrivit à Bullinger et celle qu'il
adressa aux pasteurs de l'église de Zurich, lesquelles se trouvent
parmi ses lettres imprimées\ Il y ajouta les articles des Ordon-
nances ecclésiastiques qui regardent le Consistoire et que nous a\'oris
rapportés ci-dessus, ce (jui s'était passé à l'égard de Bertlielicr et
une traduction latine du discours que les ministres avaient donné
par écrit au Conseil, le 8 septembre'. Jean Budé, fils du savant
' R. C, vol. 47, f» 177 1-0 (9 nov.). fhouse, en existe cependant aux Archives
^ Ou plus exactement des magistrats de Genève (P. H., w lo43) ; elle porte la
des cantons réformés, « des seigneurs d'AI- date du 30 novembre et a été publiée par
lemagne de la religion évangelique à tout Hoget (t. IV, p. 146), mais elle a échappé
le nioings en Suytze »; iWd., loc. cit. (iVute aux éditeurs des Calvini opéra. i|ui en
des éditeurs.) donnent toutefois (t. XIV, n» 1862) une tra-
' Ibid., loc. cit. duction allemande conservée aux Archives
' Ihid., fo 177 Vf. de Zurich. (Noie des éditeurs.)
* La aiinute originale adressée aux ' Ibid., n»* 1857 et 18.58 (26 nov.j.
magistrats de Zuridi, Berne, Bâie et Schaf- ' Voir plus haut, p. 308.
[553
i.K i:onsistoirf: ict lks berthemer.
.)!.,
Guillaume Hudi', (|ui s'i'lail iclu't' à (ioiiôvc ilcpuis (|uel(|U('.s aiuK-es
au sujt't (le la religion, tiil le poil eue de ces lettres'. Je n'ai point
vu les réponses ([uc (iicnl les églises réformées de Suisse au uiagis-
Iral, MDii |)lus (jue celle des ministres de Zurich à Calvin'. Je trouve
seulement tlans les registres publics que les églises de Zurich cl de
Bàle envovèrent à Genève, avec la réponse aux lettres (pii leur
a\aient été écrites, une copie de leurs ordonnances sur les mêmes
articles de l'excommunication '.
Cependant, la semaine de Noël approchant, Philibert Berlhe-
lier, avanl ipir les ri'ponses de ces ég'lises fussent arri\ées, se
pourvut en Conseil pour obtenir que la sainte (^ène lui fût redonnée;
sur quoi le Conseil ordoima que le Consistoire et Berthelier fussent
aj)pel(''s pour être ouïs contradicloirement ', ce (jui ayant étc'
exécuté le 21 dt-cemlire, les ministres déclarèrent qu'ils ne deman-
daient autre chose que l'observation des édils faits par le Conseil
des Deux Cents et approuvés par le peuple, et qu'ils n'accorderaient
la Cène à Berthelier f[u'à condition qu'il témoignât une repentance
sincère et qu'il demandât pardon au Consistoire de ses rébellions.
Berthelier, de son côté, soutint ([u'il n'était dans aucun cas qui
méritât l'excommunication et que, d'ailleurs, il avait obtenu du
magisti"at la permission de communier. François-Daniel Berthelier,
son frère, (jui l'avait accompagné, s'emporta d'une manière ter-
rible contre les ministres : il leur dit qu'ils étaient désobéissans au
magistrat et ipi'ils voulaient faire les maîtres. Le t^mseil lui
témoigna ([u'il était indigné de son emportement et cependant, il
continua la défense de la Cène que le Consistoire avait faite à Phi-
libert Berthelier ^ .
' Budé, ami sûr de Calvin, était chargé
par lui de renseigner les chefs des églises
et de les disposer à répondre dans le sens
que désirait le réformateur; cf. Calvini op.,
no* 1837, 186:!, lH6t5. (Note des éditeurs.)
' I^es réponses des magistrats de Berne
et de Zurich ont été publiées dans les Gai-
vini op., t. XIV, no~ 18tJ8 et 1871, d'après
les minutes conservées aux Archives de
ces deux villes. B dlinger écrivit en outre
à fJaUin une lelire parliculiére sur le même
sujet {ibid., n» 1870). A Bàle et à Schall-
house, le Sénat chargea les ministres de
répondre; ibid., nos 1876 et 1877. (Note
des éditeurs.)
» R. C, vol. 47, fo 202 ro (1er janv.).
Les ordonnances de Zurich sur la matière
se trouvent publiées, avec la lettre du
Conseil de cette ville, dans leiCalcini op.,
l. XIV, pp. 700 et suiv. (Note des éditeurs.)
* R. C, vol. 47, fo 197 ro (19 déc).
* Ibid., fo 197 yo.
520 TENTATIVKS DE C(JN(;il>[ATI().\. 1.15/)
L'insullc que venait de taire Franrois-Daniel liertiielier aux
ministres ne demeura pas longtemps impunie' : il lui appelé le jour
même au Consistoire, où il lui fut prononcé qu'il n'était pas en ('lat
de communier après avoir parlé autant injurieusement qu'il avait
fait le matin des ministres et qu'ainsi, on lui inlerflisait la Cène. Cet
arrêt, bien loin d'humilier Bertlielier, ne fil que l'irriter davantag-e
et augmenter sa fureur à un point qu'il dit que les ministres en
avaient usé envers son frère en vrais satans et avec une cruauté
indigne, l'ayant excommunié comme ils avaient fait, sans lui en
dire aucune cause; qu'il avait autant de droit de donner l'absolu-
tion qu'eux d'éloigner qui bon leur semblait de la sainte table', t^es
discours ne firent (|ue confirmer le Consistoire dans sa résolution,
lequel porta de plus des plaintes très vives au Conseil d'une insulte
autant signalée \ Le Conseil ordonna que François-Uaniel Berthe-
lier demanderait pardon au Consistoire, ce qu'il fit, et la Gène lui
fut rendue. 11 n'en fut pas de même de son frère qui, persévérant
dans son obstination et n'ayant voulu faire aucune démarche d'hu-
miliation auprès du Consistoire, ce corps continua la défense qui
lui avait été faite de participer à la sainte Cène.
La ville étant partagée d'une manière si déplorable en des
partis autant animés les uns contre les autres (pie l'étaient ceux
qui la divisaient depuis longtemps, et la haine et les animosités
réciproques n'ayant pas peu augmenté par les disputes cju'il y
avait eu au sujet de l'excommunication, l'on avait à craindre de
funestes suites d'un état aussi violent, s'il eût continué. C'est ce
qui porta le Conseil, au commencement de l'année i554, à penser
au moyen d'éteindre, s'il était possible, le feu de la discorde et de
réunir les esprits. Il donna, pour cet effet, la commission à quatre ,
de son corps d'y travailler incessamment'. Ces commissaires entrè-
rent dans le détail de divers démêlés (|u'avaienl eus les particuliers
les uns avec les autres, dont les plus considérables avaient été entre
' Reg. du Consistoire, 21 décembre, ' Ibid. , f» 206 r» (11 jaiiv.). : les
dans Calvinio))., Annales, p. S63. commissaires ilèsigiiés étaient Etienne de
' Reg.delaVén.Comp.,vol.B,f'>18vo. Cliapeaurouge et Domaine D'Arlod, syn-
' R. C, vol. 47, fo 200 v» (26 déc), dics, Hudriod Du Moilard et Jacques Des
203 ro (2jaiiv.). Arts, conseillers. (Nute des édUeurs.)
if)")'! * uiôco.Ncii.iAiio.N ()i-|-n;ii:i,i,K i)i:s i'aktis. .)2I
le ('apilaiiic Ami l'orrin ol ses pareils el Calvin, c'esl-à-dire eiilre
la cahalc libertine el les niinislres. Loi's(|iie les esprits parnrentanx
roininissaires amenés an point où ils les sonliailaient, ils en lirenl
leiu- i-apporl, en l'elil (lonscil'. (lalvin el (piel(pi('s-iins de ceux ipii
avaient mai'(pi('' le plus iranimosili'- conhc lui y i'nrcnl appeli'-s; les
lins et les autres conNini'cnl ilc melliT sous les pieds toutes les
aii^reurs passées, après (juoi ceux qui étaient présens el les sei-
qneurs du (lonseil levèrent la main en signe de réunion et protes-
tèrent de vivre à l'avenir en paix les uns avec les autres'. Et pour
affermir celle r('Conciliation, on fil, le lendemain '.U janvier, un
repas |>ul>lic dans lequel se rencontrèrent tous les seigneurs du
Conseil ordinaire, le lieutenant et les auditeurs, Calvin avec plu-
sieurs autres personnes des plus considérables de la ville'.
Pour enrayer les esprits divisés à la réunion d'une manière
encore plus solennelle, le Petit Conseil trouva à propos d'informer
celui des Deux Cents, qui é'tait assend)lé pour l'élection des syn-
dics, de ce qui s'était passé et de l'inviter à taire une protestation
semblable à celle dont nous venons de parler, ce ([ue le Conseil des
Deux Cents accepta unanimement, après quoi, tous s'étant levés,
on Ht le serment suivant :
« Nous promectons et jurons de maintenir etsoubstenir l'hon-
neur de Dieu et de sa parole, et vivre jouxte la saincle reformation
de l'evani^ille. Item de protéger, garder el entretenir l'union et
paix les ungs des aultres, et maintenir la republicque el l'honnenr
de la Seigneurie. Aussy laisser caller toutes ainnes el inimitiés (pie
l'on porroil avoir l'ung contre l'aullre sans jamais s'en sovenir.
Aussy de ne contrevenir au présent serment de tout nostre pouvoir
et ainsy avons jur('' el promys et prys Dieu en lesmoing et nostre
saulveur Jésus Crist, afin que cecy soit sus noz testes, corps et
âmes, biens, fenunes et enfans, au cas si nous contrevenons aux
choses susdictes el mentionnées'. »
Il semble qu'après une protestation si expresse et si solen-
nelle, l'on devait s'attendre à voir régner dans la ville une pai.v des
' R. C, vol. 47, fo 21i r» (29 jariv.). cette occasion, n'aimaient pas les réron-
^ Ibid., (° '2l't v» (30 janv.). ciiiatious sècties. • (JVof? des éditeurs.)
' Ibid. « Nos anci-Hres, dit Roget à ■" Ibid., f" âl()(â février).
522 PLAINTES DU CONSISTOIRE AU CONSKIL. 1 554
mieux aliiMinics, copcndaiil, les choses allèrenl de la iiiènic manière
(lirauparavaiil' : les débauchés condamnés, à cause des excès qu'ils
avaient commis, à èlre l'éduils au pain et à l'eau dans les [)risons, y
faisaient bonne chère avec leurs amis (jui les allaient voir, de sorte
que les prisons étaient le lieu de toute la ville où la jeunesse se
divertissait le mieux :
En ce logis qui clevroit estre
Purgatoire d'enfans gastés,
Comme en leur [laradis terrestre
Ils mangent lai'les et pastés ^
et le magistral l'ermait les yenx à de si grands désordres; les jure-
mens, les blasphèmes demeuraient dans la dernière impunité. Le
Consistoire était moins craini et plus méprisé que jamais, aussi se
plaignait-il en Conseil avec beaucoup d'amertume, le \[\ mai, de
trois choses : i" de ce (jue, loi'sque ce corps envoyait deux ou trois
déi)utés au magistrat, on n'ajoutait aucune foi à ce que ces dé-
putés disaient, mais l'on demandait ([ne tout le Consistoire parût
en corps; 2° de ce que le Consistoire était appelé devant le Conseil,
à l'instance des particuliers, et exposé à entrer dans des contesta-
lions avec ces particuliers, très désagréables en elles-mêmes et
qui convenaient peu à la gravité d'un corps autant vi'iiérable;
3° de ce que celui qui avait révélé quelf]ue excès était d'abord
déclaré partie de la personne qu'il accusait'.
11 ne |)arait pas par les registres ([ue le Conseil mit aucun
remède à ces abus, quoique Calvin et ses collègues en fissent du
bruit en chaire, de même que de divers scandales qui arrivaient
tous les jours. Roset remarque' que les personnes qui vivaient
d'une manière plus rég-ulière que les autres et qui gémissaient des
' Roget (t. IV. p. 157) ajoute h ce a réconciliés, écrit-il àBlaurer. le li! février
propos: « Calvin avait bien pu dîner avec (Op., t. XV, n» 1906), ruais rien n'a été
Perriu et Berthelier, de solennels engage- décidé sur le fond de l'ali'aire. .\ussi, ou
nients avaient été échangés, mais la ques- nos adversaires céderont, ou un nouveau
lion de la Cène n'était pas plus avancée combat s'engagera. > Voir aussi sa lettre a
pour cela. 0 Le réformateur, du reste, ne iivi\\{i\^n\ibid.,i\«i9ïQ.{NotedesédUeurs.)
s'était fait aucune illusion sur la valeur de '' Bouivard, ouvr. cité, |i. 98.
l'accord ainsi conclu : « Il est arrivé par ' R. C., vol. i8, f» 5S r».
l'hnhile manège de quelques-uns qu'on nous < Ouvr. cité, liv. V, cliap. 58, p. 362.
l554 IMin .MTK ASSrul'K Al X l.lItKUTINS. ,"» :^ i )
d(''soi-(lics (|iii n'-ijiuiitMil dans la ville, cssiivalrril des railleries
|)i(|iiaiiles (le la pari des d(''l>aiicli(''s, (|ui les a|)|ielaieiil « iiKirlidés
et r(''i!(''ii('"r(''s », ri ,\ -eux de la luai-isl rai lire ijiii n'i^laieiil pas
du |)aili de la cabale lilierliiie ('-laieiil IVoids el liiiiides el disaieiil
({u'ils i-eiiii'llaieiil à la l'i-()\ ideiicc le soin de remédier à lanl de
désordres; (|iie le inai;isLral u'exer(;ail, aucun cliàtiment enveis les
vicieux les plus obsliin-s et les plus rélVaclaircs et que celle seri-
lence élail comimine à tous les ljlas()liènies el à tous les excès, de
quel(pie nature qu'ils fussent : (( bonnes remonslrances », c'esl-
à-dire ([ue le Conseil renvoyait absous les |)lus coupables, a|)rès
leur avoir adressi' ipichpies exhortations el (|uelques légères cen-
sures.
Les niai-islrals qui ne favorisaienl pas le parti de la cabale
élaienl exposés à se voir traités avec mépris el insultés, même
dans les rues el dans les places publiques. Pliiliberl Berllielier,
qui élail d'une inq)udence à ne ])Ouvoir èlre réprimée [)ar quoi
que ce soit, entrant dans une compagnie où élail Amblard Corne,
premier syndic de cette année', dit qu'il saluait tout le monde,
excepté ce premier magistral, ([ui fut encore, quelques jours
après, traité de séditieux par le même Berthelier. Le Conseil
n'avait fait aucune attention à la première injure, ce qui porta le
syndic Corne à se plaindre de la seconde avec un peu plus de viva-
cité. Il déclara hautement au Conseil que si on ne lui faisait pas
justice, il Tirait demander de porte en porte, le bâton syndical à la
main, à tous ses concitijyens, non pas pour ce qui le regardait en
particulier, mais pour soutenir l'hoimeur de sa charge'. Ces me-
naces firent peu d'effet sur les esprits, l'on se contenta d'envoyer
Berthelier pour trois jours en prison el de lui faire quehpie faible
exhortation de ne pas retomber à l'avenir en semblable faute '.
L'afFaire du même Berthelier, par rapj>ort à l'excommunica-
tion, était toujours dans la situation où elle avait été l'année |irécé-
denle et, à l'approche des jours de Cène, il faisait à son ordinaire
' Les élections syndicales de 15.54 Du Pan et Michel de f Arche. (Note des
avaient été plutôt favorables au parti cal- éditeurs.)
viniste; les titulaires étaient, outre Aw- ' R. C, vol. 48 fo 8.3 r".
blard Corne, dont on connaît le dévoue- « Ibid.. fo 86 v».
ment au réformateur, Pierre Tissot, Claude
52^1 LIi CO.NSISTOIHIÎ ET UEHTIIliLlEU DEVA.NT LK CONSEIL. 1 554
des instances auprès du magistrat pour se la taire redonner. Le
jeudi (j août, il comparut au Consistoire, devant les ministres, les
priant de lui pardonner et de l'admettre à la communion suivant
l'arrêt du Conseil. Ces dernières paroles déplurent aux ministres,
(|ui lui répondirent qu'ils ne lui accorderaient point la Cène, à moins
(|u'il ne dit (|u'il la demandait au nom du (consistoire, non pas en
vertu de l'arrêt du Conseil, mais en vertu de l'autorité et du pouvoir
([ui avait été donné de le l'aire aux ministres et aux anciens j)ar le
Petit, le Grand et le Général Conseil, ce que Berlhelier ne voulut
point faire ; au contraire, il continua de soutenir que le Consistoire
n'avait eu aucune raison de lui défendre la Cène comme il l'avait
fait, et de dire sans détour que ce corps ne cherchait (ju'à s'attirer
la supc'riorité, pour éloigner à sa fantaisie et par caprice qui bon
lui semblerait de la sainte table'.
Tous les ministres et les anciens allèrent ensemble en Conseil,
le 0 septembre, pour se plaindre de la continuation de l'obstination
de Berthelier et pour se justifier du dessein qu'il attribuait au Con-
sistoire de vouloir s'arroger une autorité (jui ne lui appartenait pas,
mais Berthelier y parut en même tenqjs (ju'eux pour leur répondre.
Les ministres représentèrent qu'ils avaient procédé dans cette
affaire avec toute la douceur possible, ([u'ils n'avaient jamais eu
dessein de rien entreprendre contre les droits du magistrat, mais
qu'ils avaient cru qu'en agissant connue ils avaient le droit de le
faire, ils représentaient en cela la Seigneurie (|ui leur en avait donné
le pouvoir, protestant que ce qu'ils avaient fait, ils ne l'avaient
point fait dans la vue de s'attribuer quekjue droit qui ne convînt
pas aux ecclésiastiques, tels que pourraient être les droits de juri-
diction, de prison, de glaive ou de mort, mais ([ue leur seule vue
avait été de maintenir l'honneur de Uieu et de son Eglise. Qu'en un
mot, ils ne contestaient pas pour se conserver des choses qui leur
a])partiussenl connue leur héritage, mais uniquement pour ne pas
laisser anéantir la discipline ecclésiasti(]ue.
Après cette représentation, Berlhelier, prenant la parole, dit à
peu près les mêmes choses qu'il avait dites au Consistoire, que les
' Iteg. du Consistoire, 9 août, dans Cahini op., Annales, p. 381 ; cf. R. C, vol. 48,
S° 110 V". 30 août. (Note des éditeurs.)
i554
REPONSE DES EGLISES SUISSES.
minisIres ne lui avaioni refusé la Gène que parce (|u'il n'avait point
voulu reconnaître l'autorité (pi'ils s'attribuaient et que le (Conseil
(levail être contiinielleinent en i^arde contre les entre|)rises des
ecclésiasti(iues et ne |)as se laisser enlever ce qui lui a|)parlenail
et le droit du glaive, inséparable du magistrat, il y eul r('|)li(|ue de
part et d'antre : les ministres soutinrent que le Conseil a\ail trouvé
bon (|ue rexcommunication que le Consistoire avait pninoncée
contre Bertlielier eût lieu juscpi'à ce (pi'on eût la réponse des
églises de Suisse, et Bertlielier |)rélen(lait le contraire. Toutes ces
contestations alioulireul à peu de chose, le Conseil n'ayant rien
prononcé là-dessus ' .
Cependant Bertlielier demeurait toujoiu-s priv('- de la coinnui-
niou et il coiiliiuiail (l(> parler très mal du Consistoire : il allait
pidtliant par la ville que ce corps ne cliercliait qu'à renverser les
ordres et la subordination établis dans l'Etat et à se renilre le maître
des art'aires, ce que les bons citoyens ne devaient pas permettre. Le
Consistoire lui Ht là-dessus un procès «pii n'aboutit non |)lus à
rien ; ce procès donna seulement occasion à presser la décision de
la question de l'exconniinnication'. Il y avait plus de neuF mois que
l'on avait reçu les réponses des églises de Suisse sur celte matière.
Je ne les ai point vues', je trouve seulement dans Pioset que ces
églises furent du sentiment des minisires de Genève' et qu'elles
». R C, vot. 48, fo M3 vo.
» Ibid., fo 118 vo, 138 vo. Voir aussi,
sur ces iiiteriiiiiialiles contestations entre
Bertlielier et le (Consistoire, le dossier
d'informations ijui se trouve aux Archives
de Genève, Procès criminels, S""* série,
portef. XIII, et Roget. ouvr. cité, t. IV,
pp. 1.50 et suiv. (Note des éditeurs.}
' A ce sujet, voir plus liant, p. .ïtlJ.
(Note des i'dileurs.)
* C'est là une des nombreuses inexac-
titudes plus ou moins involontaires qui
éniaillent le récit de Rosel. Son maître
Calvin en avait jugé autrement : « Les
Zurichois, écrit-il à Farel, le 3!) décemlire.
nous engagent prudemment à ne rien chan-
ger. Les liàlois nous envoienl pnreiiieni et
simplement leurs édits, sans énoncer au-
cune opinion. Les Schaffhousois seuls ont
montré du cœur. Quant à nos voisins les
Bernois, ils nous envoient poliment pro-
mener, ainsi que je l'avais hien soup-
çonné » [Op.. t. XIV. no 188.")). En réalité,
comme le remarque Roget, ni les églises,
ni les gouvernemens suisses ne se sou-
ciaient de se prononcer sur la question qui
leur était soumise, car ils ne voyaient pas
qu'il y eût aucune nécessité de régler d'une
manière uniforme et précise la matière dé-
licate de la discipline. Les Bernois allaient
plus loin : ils n'admettaient pas que le
clergé put posséder en aucune manière le
droit que réclamait Calvin et ils le disent
nettement dans leur réponse : « Nous vous
signifiions que n'a\ons aucunement en
usance telle excomnuinicalion. » Messieurs
Haf) ÉTABUSSKMRNT DE LA CHAMBRE DES PATRIMONIALES. 1 55/)
approuvèrent l'excommunication. Cependant, on n'avait encore
pris aucune résolution sur cette affaire; pour la finir, le Conseil
ordinaire établit une commission coin|)osée des quatre syndics et
de huit conseillers, (pii turent chargés de l'examiner avec soin et
de rapporter ensuite leur sentiment \ Cette commission ne rap-
porta son avis (pi'au commencement de l'année suivante, que les
Conseils prirent enfin là-dessus leur dernière résolution, de la ma-
nière (pie nous le dirons dans la suite.
Les droits de la Seigneurie n'étant point encore dans tout
l'ordre ([u'il était nécessaire pour s'en servir utilement lorsqu'on
en pouvait avoir besoin, on avait proposé en Conseil, au mois de
septembre de l'année i553, d'établir une chambre ipii fût chargée
de les ranger, de recouvrer ceux cjui manquaient et même de juger
de ton! ce (pii r(^gardait le tlomaine ou le patrimoine de la I\(''j)u-
blique. Le public, dans ce temps-là, avait cpiantité de démêlés
avec plusieurs particuliers au sujet des censés, des lods et autres
revenus, (jui occupaient une l)onne j)artie des séances du Conseil
ordinaire, et il paraissait (pi'iin trilninal qui n'aurait d'autre fonc-
tion que celle de connaître de ces sortes de cas s'en acquitterait
mieux (pi'un Conseil plus occupé. Cette |)roposition fut g-oûtée et
approuvée même, pour lors, par le Petit Conseil ; on résolut, en
même temps, que cette nouvelle (chambre serait composée des sei-
g-neurs de la Chandîre des comptes, du procureur général, de trois
autres conseillers du Grand Conseil, d'un commissaire d'extentes '
et d'un secrétaire ; qu'elle tiendrait (juatre séances la semaine, l'une
desquelles serait destinée à juger des causes qui regardaient le
domaine \ Le 29 mars i554, le conseil des Deux Cents donna son
approliation à l'établissement de cette chambre et, le dimanche
i*"' avril, le Conseil Général l'approuva tout d'une voix-'. Elle fut
de Berne savaient tenir leurs ministres à désir de ne pas éijrauler à Genève la si-
distance et entendaient, même dans les inulion de Cahin. i Note des éditeurs.)
questions de foi et de discipline, se réser- ' R. C, vol. 48, f» 138 vo (2.5 ocl.).
ver l'autorité suprême. Ils le firent bien * Sur la sif;nification de ce mot, voir
voir, quelques années plus lard, aux mi- plus haut, p. 194. n. 3. (Note des éditeurs.)
nistres de Jjansanne. r\'ous croyons, d'autre * R. C, vul. 47, f» 148 \o.
part, quiî la réserve observée sur li (pies- ' I!iiil.. vul 4"*. f" 28 r", 29 v».
lion par Zurich et Râle fut dictée par le
1554 ARRESTATION DU MINISTRK CIIAUVKT PAR I.KS niïRXOlS. 5^7
appelée la (lluiinliif des |)alriinoniales, parce (pi'cllc prcuail roii-
naissancc du palriiiKii le la Sfigiicurie et elle subsista jusiprà
l'aunée i5()8, (prdle Fui réuuie à la Cliauibre des comptes.
Il y avait eu souvent des conteslatious entre les seigneurs de
Berne el ceux de Genève au sujel des ministres d'Arnioy et de
Draillans, comme nous l'avons dit aux années lô'iy et r55o'. Celle
année-là, ils (Mu-ent siu- h» même sujet de bien plus grands (h'mèlés.
Le ministre Ninault, qui desservait l'église de Uraillans, l'ayant
quittée sans le congé des seigneurs de Genève qui l'y avaient
établi, pour ne pas laisser cette église sans exercice de religion,
jusipi'à ce (ju'on eût donné un successeur à celui qui l'avait aban-
donnée, les ministres de Genève y envoyèrent prêcher, le tlimanche
3 juin, Raymond Chauvel, l'un des pasteurs de la ville'. L<' bailli
de Thonon y avait envoyé un des ministres de la classe du Gha-
blais faire la même fonction, lequel céda la chaire à Raymond
Chauvet ^ Gelui-ci, au sortir de son sermon, fut arrêté prisonnier
de la part du bailli de Thonon ' .
Quand on eut ap})ris cette nouvelle à Genève , le Conseil
envoya à ce bailli Jean-Ami (lurtet, ancien syndic, pour apprendre
de lui la cause d'un événement si extraordinaire. Le bailli lui ré-
pondit ([u'il avait fait saisir le ministre Chauvet parce qu'il avait
été prêcher sans congé à Draillans, contre tous les édits de Berne,
qu'il y avait fait le service divin à la manière de l'ég'lise de Genève
et qu'il lui avait témoigné (jue s'il eût été question, ou de célébrer
la sainte Cène, ou d'administrer le baptême, il ne l'aurait point fait
à la manière el selon les cérémonies de Berne. Curtet lui repré-
senta qu'une telle procédure était contraiie au déjjart de Bàle, pour
lequel les seigneurs de Genève avaient le droit d'établir qui bon
leur semblait pour prêcher la parole de Dieu dans les cures qui
leur furent rendues, du nombre desquelles était celle de Draillans,
mais le bailli ne voulut |)oint élargir le ministre (Miauvet, sur ([uoi
' Voir plus liant, pp. 287 et iOti. laiis, y avait trouvé « le diacre de Thonon »
^ R. C, vol. 48, fo 6|j V". et c'est lui, an contraire, qui, ce jour-là,
' D'après le registre du Conseil (ibid., aurait céilé la place au pasteur envoyé par
fo tJi r"), c'est t' dimanche 27 mai que le liailli bernois. (Nute des éditeurs.)
Chauvel, envojé une preniii're fois à Drail- ' Ibid.. f" 67 r» (4 juin).
528 MARCHE DE LAUSANNE A CE SUJET. F 554
on résolut de lui intimer la marche pour l'y obliger'. C'est ce que
lui allèrent déclarer Jeau-Anii Gurlet et Claude Vandel, de la part
de leurs supérieurs, à moins qu'il ne voulut rendre le prisonnier en
payant les dépens et faisant réparation de l'injure faites à la sei-
gneurie de Genève, ce que le bailli ne voulut point faire, offrant
seulemeni de remettre Raymond (Jliauvel en liberté, à condition
que celui-ci payât ses dépens'.
Sur ce refus, on se |iré|)ara à Genève |)Our la marche, qui
avait été assignée au i(i juillet. Jean de Uiesbach et Wolfg-ang
d'Erlach y furent nommés juges de la part des Bernois, et Jean-Ami
Curtet el Pierre N'audel eurenl la même couunission de la part des
Genevois\ Les juges étant asseinl)!(''s', Jean Lambert et Jean Voi-
sine, procureurs de ceux de Genève, y représentèrent d'abord le
fail (el (pie nous l'avons déjà rappoi'lc'-, a|»rès ipioi ils dirent (pie le
bailli de TIioikjii, depuis (pie la marche lui avait ('h'" uoliH(''c, conti-
nuant dans sou mauvais et injuste procédé, avait fait seiidre le
cheval du ministre pour se j)ayer des di'pens. Ensuite, ils firent
voir (pie ce jiroc(''d('' ('tait attentatoire aux droits de leiiis supérieurs,
que, l'église de Uraillans leur a|>|)arlenant et ('tant en possession,
non seulement d'y établir le ministre et d'y faire pr('''cher des leurs
quand il leur plaisait, mais aussi d'y faire administrer les sacre-
mens et annoncer la parole de Dieu suivant l'ordre et la liturgie
usil(>e en leur église, dans la([uelle possession ils n'avaient jamais
été troublés jus(ju'alors, les seigneurs de Geni've ('-taient extrême-
ment surpris (pie le bailli de Thonon eût trouvé, comme il avait
fait, (pi'il y eût du crime à se servir des prières usitées dans r('glise
de Genève, quoique la doctrine que cette église enseigne el la ma-
nière du culte qu'elle observe fussent entièrement fondées sur la
pure parole de Dieu.
Que quand il y aurait quelques petites différences dans les
cérémonies des églises de Berne et de Genève, ces deux églises
' Ibid., fo 68 v», 70 v". * Ija iiiarclie se (int à Lausanne. Gau-
^ R. C. vol. 48. fo 7Jï vo (16 juin). liera tiré les détails qu'il donne à ce sujet
Voiranssi la correspondance éclianirée avec du procès-verbal de la marche et autres
le bailli et avec Berne. Archives dolieiicve, pièces conservées aux Archives deGenève,
l^t^., nnsl.'j53etl539. (Note des (■ditenrii.) V. H., n» ioSi. iNote des klileurs.)
' R. C, vol. 48, fo 86 vo.
inâ/l MAKCIIK I)K LU SAN.NE. ;)2()
étaient parfaitement d'acoonl sur rcssciilii'l de l;i rclii^ioii, (|ii';iiiisi
il y avait (|ii('l([iie cliose de l)ieu violciil dans le piocM-di' du liailli
(le faire un aussi tij^rand déshonneur à un uiiiiislre que celui (|u'ii
lui avait fait en l'arrêtant pour un fait de cette nature, et de
rompre, pour un sujet si létJier, l'union des églises. (Ju'au fond,
comme les seigneurs d<> Berne pouvaient établir telle liturgie et
telles cérémonies qu'il lein- plaisait dans les églises de leur dépen-
dance, les seigneurs de Genève étaient dans le luéuie droit par
rajiport à celles qui leur appartenaient. Que le droit de faire faire
le service divin dans l'église de Draillans à la manière de Genève
leur était acquis par le départ de liàle, puis(|ue ce traité leur don-
nant le pouvoir d'élire le ministre de cette cure et de le destituer,
leur donne en même temps celui d'examiner sa conduite, ses
uKi'urs cl son savoir, ce qui eni|)orte nécessairement une obligation,
de la part du ministre, de se conformer entièrement à l'ordre ecclé-
siastique et à la réformalion de l'église de Genève. Ou'aussi, depuis
le départ de Bàle, on avait vécu dans cette constante pratique, sui-
vant laquelle le ministre de Draillans se rencontrait à la Compagnie
des ministres de Genève, où il était sujet à la censure de cette
Compagnie comme tous les auln-s ministres, soit de la ville, soit de
la campagne, que cet usage n'avait jamais varié, sinon depuis
([uelque temps que le ministre Ninault avait cessé de se rendre,
selon son devoir, à l'assemblée des ministres de Genève, désordre
que les ministres de cette ville étaient dans la résolution de ne pas
souffrir davantage, d'où les procureurs de Genève concluaient que
le bailli de Thonon devait être condamné, en réparation de l'at-
tentat qu'il avait commis, à restituer le ministre Chauvet au même
lieu où il l'avait fait arrêter, à lui rendre son cheval et à tous les
dépens.
Adrien Baumgarter, bailli de Chablais, assisté de Jean-Fran-
çois Niçgeli, ancien avoyer de Berne, et de Jean Steiger, bour-
sier, représenta ensuite aux juges de la marclio, pour justifier son
procédé, qu'il n'avait rien fait ni rien entrepris au préjudice des
seiijneurs de Genève et de leurs droits, mais (pi'il avait seidenient
voulu maintenir l'autorité de ses supérieurs en reprenant la faute
du ministre Chauvet, tjui avait contrevemi à la réformalion et à
53o MAnniIE DE LAUSANNE. l554
l'ordre ecclésiastique de Berne; que par là, il n'avail |)oiiit violé les
traités par lesquels il est permis deVhalier ceux (pii oui l'ait quelcpie
faute dans le lieu même où elle avait été commise, ce ipii était
arrivé à ce ministre. Uue les seigneurs de Genève avaient bien le
droit de choisir le ministre de Draillans et de le destituer, comme
la chose paraissait par le départ de Bâle, mais qu'ils n'avaient rien
au delà. Qu'aussitôt que le ministre de Draillans était élu, les sei-
gneurs de Genève n'avaient pas plus à voir à la manière dont il
desservait son ég-lise qu'à celle dont les ministres des autres cures
du bailliage de Thonon s'acquittaient de leurs fonctions, et qu'il était
soumis comme eux aux lois et aux rites de l'église de Berne. Que,
suivant ces principes, les seigneurs de Berne n'avaient jamais
voulu permettre que le ministre de Draillans fût sujet à la censure
des ministres de Genève et qu'il se soumît aux ordres de leur com-
pagnie, mais qu'ils l'avaient toujours regardé comme memlire de
la classe de Thonon et qu'il n'y avait, dans tout cela, rien que de très
juste et très naturel, les seigneurs de Genève n'ayant aucun droit de
seigneurie dans cette terre el, par consérpient, rien à y commander,
mais un simple droit de patronat et de collation de bénéfice. Qu'il
est inouï et contre la pratique observée partout que, sous |)r(''texte
d'une semblable prérogative, celui qui en est pourvu veuille s'in-
gérer à faire faire le service divin à sa manière, que, si cela était,
les seigneurs de Berne, qui ont la collation de quelques bénéfices
dans les terres de Lucerne et de Fribourg, auraient le droit de
pourvoir ces cures de ministres au lieu de prêtres, ce (ju'ils
n'avaient pourtant jamais prétendu ; que de même aussi, les sei-
gneurs de Lucerne el de Fribourg pourraient mettre des curés dans
les églises du canton de Berne où ils ont le droit de patronat et y
faire dire la messe, et qu'ils se garderaient bien d'y établir des mi-
nistres qui y prêchassent l'Evangile, comme dans tous les autres
lieux de la domination de ce canton. Que ces sortes de droits aux
nominations de bénéfices ne s'étendaient jamais au delà de leurs
bornes naturelles, ce qui, d'ailleurs, ne se pouvait faire sans une
confusion et un désordre étranges, puisque si le collateur avait
droit de faire desservir à sa manière l'église à laquelle il nomme,
l'on vei'rail, dans les cantons de Lucerne et de Fribourg, des églises
]'k)^[ marche dk i.aisanm:. 53 i
réfonnéps fin li-onnées de callioliqucs, et dans celui de Beiiie, des
paroisses papistes au milieu d'un pays proleslanl. Qu'enfin, la terre
et les liahilans de Draillans ne recoiniaissant d'autres supérieurs
{|ue la r(''puljli([ne de lierne, ils n'avaient à recevoir des ordres,
soit sur ce qui regardait la relitçion, soit sur loute aulr<' chose, (pje
des seigneurs de cette répid)liqne, d'où le bailli concluail (pie les
seig'uein's de (Jenève devaient èli'e (h'Iiouh's de la dcinaiidc (pi'ds
faisaient contre lui et condamnés à tous les dépens.
Il y eut ensuite ré|)li(pie et duplicpie de |)art et d'aud'e. Les
procureurs de Genève direni (pie le départ de Bâle ne réservait rien
aux seigneurs de Berne par rapport à l'ordre et à la pratique ecclé-
siastiques dans l'ég-lise de Uraillans. (l'était aux seigneurs de Ge-
nève à en disposer, ces choses ayant d'ailleurs un rapport nalm-el
avec le droit d'examiner, de choisir et de déposer le pasteur de
cette ég-lise comme ils l'avaient déjà dit. One les seigneurs de
Genève n'avaient jamais consenti que ce ministre dépendît d'au-
cune autre compagnie de pasteurs que de la leur, et que, sur
l'opposition qu'y avaient faite, depuis quelques années, les sei-
gneurs de Berne, la question avait (Hé portée à la marche et n'était
point encore décidée; que l'exemple que le seigneur bailli allé-
guait des églises qui sont dans les cantons catholicjues aux(|uelles
les seigneurs de Berne avaient droit de nomination sans avoir celui
d'ordonner de ce qui regarde la religion, n'était d'aucune consé-
quence pour le fait dont il s'agissait, puisqu'il était question de
religion, entre lesquelles il y avait une différence essentielle, au
lieu que la religion des seigneurs de Berne était absohnnent la
même (|ue celle de Genève, et qu'il n'y avait aucune différence
essentielle entre la discipline et l'ordre ecclésiastiques de l'une des
deux villes et ceux de l'autre, enfin que les ministres qui avaient
été établis à Draillans \mr les seigneurs de Genève s'étaient tou-
jours servi des prières usitées dans l'église de Genève et avaient
administré les sacremens à la manière de cette église.
Le bailli de Cliablais représenta ensuite que si la prétention
des seigneurs de Genève avait lieu, il s'en suivrait de là qu'un sou-
verain pourrait avoir le droit d'ordonner de la manière d'adminis-
trer les sacremens, de célébrer le mariage, de faire les prières publi-
532 SENTENCE DES JIGES DE LA MARCHE. l')')!\
ques, etc., dans les états d'un autre souverain où il n'aurait aucune
supériorilé ni seigneurie, de quelque nature qu'elle lut, ce qui
serait absurde. Qu'encore qu'il n'y eût pas de difîérence essentielle
entre les cérémonies de l'église de Berne et celles de l'église de
Genève, il était cependant bien persuadé ([ue les seigneurs de cette
ville ne permettraient jamais que le culte divin se fît à la manière
de Berne dans aucun lieu de leur obéissance. Que toutes les fois
qu'il s'était aperçu que le service public ne se faisait pas dans
l'église de Draillans selon la liturgie el les cérémonies de Berne, il
s'y était opposé comme il avait fait à l'égard du ministre Chauvet,
qu'ainsi, les seigneurs de Genève lui o])posaient, sans sujet, de leur
possession. Enfin, que le départ de Bàle, qu'ils alléguaient en leur
faveur; ne prouvait point ce qu'ils prétendaient, puisqu'il ne pouvait
pas donner aux (Jenevois plus de droit rpi'ils n'en avaient naturel-
lement sur la terre de Draillans, cjui était un pur droit de ])alroiuit
et de présentation, comme la chose paraissait clairement par le
titre même que les Genevois avaient produit en leur faveur et cpii
était de l'année i5o5', par lequel le prieur de Draillans reconnais-
sait, pour lui et ses successeurs, tenir son prieuré, par droit de
patronat et de provision, de Jean-Amé de Bonivard, prieur de
Saint-Victor hors les murs de Genève, sous une certaine rede-
vance annuelle'.
La matière ayant été ainsi débattue fort au long de part et
d'autre, les juges exhortèrent les parties à s'en tenir à la pronon-
ciation amiable qu'ils feraient sur la difficulté agitée entre elles, à
forme des traités faits entre les deux villes alliées, lesquels por-
taient que, avant d'en venir à la rigueur du droit, la voie amiable
et d'accommodement serait premièrement employée, à quoi les
uns et les autres consentirent, sous le bon plaisir cependant de
leurs supérieurs. Après quoi, les juges donnèrent leur sentence, qui
portait :
i" Qu'ils ne prc'tendaient point, par le jugement qu'ils allaient
' Une copie de cette pièce figure dans ' « Uniim franchnm .inri tioni et vete-
les actes de la marche, dossier cité. (Noie ris, annis singiilis pei-petne terniino S. An-
des éditeurs.) (ire;e aposloll persoUendum. >
l5r»/| AVIS I)K ISliKNE-: TOrciIA.NT I.KS NISKKS DK LA KKANCK. .)33
faiir, (loiiiici- aucune atteinte aux modes de vivre, dépari de Bàle et
auln's traités qui étaient entre les villes alliées.
2" Que, lorscjue les seigneurs de (jcnève ('lii-aienl à l'avenir un
ministre pour le lieu de iJraillans, il devrait être ordonné d'une
manière bien e.\[)resse au ministre élu de se conformer en son
ministère à l'usag-e de l'église de Berne concernant les |)rières,
l'administration des sacremens et la discipline ecclésiastifjue.
3° Que les dépens qui regardaient le ministre Cliauvet seraient
payés par moitié entre le jjailli et lui, et (pie le bailli rendrait au
ministre son cheval, enfin (pie, pour les irais de la marclie, chaque
seigneurie supporterait les siens.
Les juges et les procureurs de la marche ayant rapporté, de
jiart et d'autre, à leurs supérieurs ce qui s'était passé, la prononcia-
tion à l'amiable fut acceptée et ensuite exécutée'. Elle paraissait
etlectivement juste, les Genevois, d'un côté, n'étant pas fondés à
étendre le droit de patronat au delà de ce (jui était porté par le titre
qu'ils avaient sur le prieuré de Draillans, et de l'autre, le bailli en
ayant usé envers le ministre Chauvel avec une dureté dont la
moindre peine devait bien être de payer la moitié des dépens.
Le sort des petits états environnés de tous côtés d'états beau-
coup |)lus puissans est d'être dans nue crainte et dans une défiance
presque perpétuelles de leurs voisins. C'est la situation où nous
avons déjà vu que Genève s'était rencontrée à diverses fois. Cette
année, sur la tin de juillet, l'on prit ombrag'e dans cette ville du
roi de France, sur une lettre que les seigneurs de Berne écrivi-
rent au Conseil, par laquelle ils marquaient (ju'ils avaient appris
que ce prince avait des vues sur Genève el i|u'il avait ordonné
au duc de Guise de s'en saisir; que, pour y réussir, ce duc avait
des intellig-ences secrètes avec les Français réfugiés dans Genève
qui avaient été désarmés l'année précédente et auxquels on devait
fournir des armes en cachette'. Perrin, capitaine g-énéral, ([ui
était un ennemi déclaré des Français, coufirina cet avis au Conseil
et dit que le roi avait promis aux réfui^iés un entier pardon au
' It. C, vol. i8, fo 93 yo (2:) juillet). » .\rctiives de Genève, P. H., no 1360,
lettre du 21 juillet; R. C, vol. i«, fo 94 v°.
534 MESURES PRISES A l'kGARU DES EHAN^AIS. 1 554
cas (ju'ils fissent ce qu'ils pourraient pour faire tomber Genève
entre ses mains'. Sur cet avis, le Conseil résolut d'éj)ier de plus
près la conduite de ces g'ens-lâ et que, pour cet effet, lés syndics
avec les capitaines, bânderets, dizeniers des quartiers feraient une
revue générale j)ar toute la ville jiour s'informer de ce qu'ils fai-
saient et qu'ils chercheraient exactement dans leurs maisons, s'il n'y
avait poini d'armes, afin de châtier ceux chez qui ils en trouve-
raient'. Roset remarque que ce soupçon que l'on eut de la fidélité
des réfugiés fit augmenter la haine (ju'on leur portait et que les
débauchés leur donnaient le nom odieux de k bannis Française »
Il y avait encore dans Genève un assez grand nombre de ceux
qui avaient échappé aux massacres faits à tiabrières et à Mérindol
en Provence et que l'on avait recueillis en l'année i545, comme
nous l'avons vu dans le livre précédent'. Cette année i554, ces
gens-là prièrent le magistrat de leur permettre d'habiter dans les
mandemens de Jussy et de Peney, et de leur abandonner certaines
terres incultes, à condition qu'ils les cultiveraient et les feraient
valoir, ce qui leur fut accordé \ Ils furent aussi employés à tra-
vailler aux fortifications', ce qu'ils firent avec beaucoup de zèle et
d'affection, de sorte que l'ouvrage avançait d'une manière toute
particulière entre leurs mains, comme le remarque Roset'.
La ville étant remplie d'un aussi grand nombre de débauchés
qu'elle l'était, les débordemens les plus criminels n'y étaient pas
inconnus. Au mois de mars de cette année, un nommé Lambert
Le Blanc fut brûlé vif pour avoir commis le crime de sodomie ' et,
nonobstant cet exemple, au mois de décendjre suivant, de jeunes
garçons tombèrent dans le même crime. Leur grande jeunesse les
sauva de la peine de mort, le Conseil s'étant contenté, suivant l'avis
de Calvin, Poupin, Colladon et Chevalier, (pi'il consuha sur ce cas
extraordinaire, de les condamner à voir brûler leur effigie, dans la
cour des prisons, en présence de la justice, afin de leur faire com-
' R. C, vol. 48, fo 93 ro. « Ibid., f» 122 vo.
> Ibid., f» 95 yo. ' Ouvr. cité, liv. V, cliap. S9, p. 362.
' Ouvr. cité, liv. V, chap. 37, p. 361. ' Archives de Genève, Procès crimi-
* Voir plus liaut, p. 229. nels. n» .302 ; R G., vol. 48, fo.-^ 20 r»,
' R. C. vol, 4S, fo 33 ro (10 mai). 21 r". 22 r"
i554
l'LISl.ICATIO.N lAITK l'Ait l-UU.MK.Nl
,)0,}
prenilrc \)i\v là ([iiol siipplire ils avaient niérilr, ol. à rire fouettés
ensuite dans le nièiue lieu, puis enierniés pendant trois mois dans
des chambres séparées et enchaînés chacun à une cliaîne de fer
attachée à la muraille'^.
Nous avons parlé ci-devant des mémoires sur riiistoire de
Genève .aux([uels Froment avait travaillé, et qui comprenaient
l'histoire des années de la réforniation. Clet auteur avait (ht assez
naturellement sa pensée sur les événemens dont il faisait mention
et il n'avait pas ménagé ses expressions avec toute la prudence
nécessaire, aussi le magistrat avait |)aru ne pas goûter cet ouvrage.
Cependant Froment avait envie de le rendre public et il était déjà
imprimé en partie lorsque le Conseil, (jui l'apprit, en supprima
tous les exemplaires'. Froment, au reste, avait quitté le ministère
dej)uis ipiehpies années, il avait servi pendant assez loiigtemj)s
l'église de Massongy, dans le (^hablais, en qualité de pasteur et
■ ' R. C. vol. 48, fo'^ lf)8 ro, 169.
' « Surce que est venuz à notice à la
Seigneurie, disent les registres du (Conseil
{ibid., fo 167 r°), que niaislre Antlioenne
Froment a composer et t'aictz imprimer le
Summaire des Croniques et faiet de Ge-
nève. » — C'est à tort que notre histo-
rien a cru qu'il s'agissait ici des Actes
de Froment proprement dits. Il s'agit, en
realité, de la plaquette rarissime intitulée :
Deux epistres préparatoires aux histoires
& Actesde Geneiie : l'une dédiée au Sénat :
l'autre exhortatoire à tout le peuple de
Genève, composées par Antoine Froment.
A Genève, de l'iminimerie de leau Gérard,
1.to4, pet. in-8 de 27 fï. (Bildiotti. puljl.
de Genève, Ba. 2342). Froment, ne pouvant
olUeuir l'autorisation d'imprimer ses chro-
niques, se décida à publier cette pièce,
que le registre du Conseil désigne sous le
nom de « Summaire des Croniques et faict
de Genève » et dont Messieurs décidèrent
la saisie, comme renfermant « plusieurs
injures et choses que sout au grand desho-
neur et desaventaige » (vol. 48, f» 167,
21 déc. lSo4). Le IV (]haponuière, dans sa
Notice sur Bonivard (M. U. (i.. 1. 1 V. p. 223)
est tombe dans la même erreur que notre
historien ; les Actes et gestes de Froment
sont, eu réalité, demeurés inédits jusqu'à
la publication faite par Gustave Revilliod
en 1834.
Il est, au reste, assez difficile de se
rendre compte des motifs qui engagèrent
le (Conseil à supprimer les Deux Epistres:
les passages qui pouvaient être au « des-
honneur et desavantaige » de la Ville n'ap-
paraissent pas clairement. Ce doivent être,
pensons-nous, les attaques de l'auteur con-
tre le duc de Savoie, ainsi que ses véhé
meutes protestations contre les persécutions
auxquelles les réformés anglais étaient alors
en butte et contri les massacres de Ca-
brières et de Mérindol. Les ennemis nom-
breux et puissans dont Genève était en-
tourée imposaient à ses magistrats une
ex-trême prudence. Peut-être aussi Mes-
sieurs trouvèrent-ils qu'à force d'exalter
le secours de la Providence. Froment re-
présentait nu peu trop la République comme
dépourvue de toute espèce de ressource et
de moyens de défense, ce qui n'était pas,
en etfet, de nature à donner une idée très
flatteuse de l'intelligence et de l'activité de
ses magistrats. (Note des éditeurs.)
s'était ensuite retiré à Genève, où il avait composé les mémoires
dont nous avons parlé et où il fut reçu bourgeois gratis et notaire
public au commencement de l'année i553 '.
Nous avons remarcjué, dans le troisième livre de cette his-
toire, que le commerce qu'il j avait entre les Fribourgeois et les
Genevois n'avait pas peu contribué aux g-randes liaisons qu'il y eut
entre eux et à l'alliance qu'ils contractèrent ensuite. Ces liaisons
avaient fait trouver aux Fribourgeois de grandes facilités dans
Genève par rapport à leur commerce, lesquelles avaient cessé
depuis la nqjture de l'alliance. Au mois de décembre de cette
année i55/j, les Fribourg-eois s'avisèrent de faire revivre leurs
anciens privilèges à cet égard, et ils envoyèrent à Genève des
députés qui eurent ordre de représenter au Conseil, de leur part,
que plusieurs de leurs marchands s'étaient plaints de ce qu'ils
étaient privés dans Genève d'un ancien droit qu'ils avaient aux
halles, qu'ils avaient été dépossédés d'un maison qui leur appar-
tenait, qu'ils avaient achetée neuf cents écus et que l'on appelait
communément la Halle de Fribourg. Qu'ils avaient "remis cette
maison aux seigneurs de Genève, à la prière qui leur en avait été
faite, pour y mettre de l'artillerie, et sous l'espérance de leur assi-
gner en place quelque autre lieu, mais, que depuis les difHcultés
qu'il y avait eu entre Fribourg et Genève, la chose était demeurée
sans exécution. Que ces marchands demandaient d'être rétablis
dans leurs anciens droits et qu'ils avaient prié leurs supérieurs de
soutenir leurs intérêts auprès des seigneurs de Genève, ce qu'ils-
leur av^aient accordé ; qu'ils n'avaient pas d'acte, à la vérité, pour
prouver ce qu'ils avaient avancé, mais que la chose n'en était pas
moins certaine, y ayant encore plusieurs perscmnes qui s'en sou-
venaient très clairement. Qu'ainsi, ils s'en remettaient entièrement
à l'équité du Conseil, lequel ils priaient de faire chercher dans les
archives publiques les monumens qui pouvaient rester de cette
afFaire et de faire interroger là-dessus, Jes plus âgés des citoyens ' .
' R. C, vol. 46, fo 343; cf. Livre des « R. C, vol. 48, fo 1S8. Cf. Archives
Bourgeois, publ. par A.-L. Covelle, Ge- de Genève, P. H., ii" lo61 , lettres de
nève, 1897, in-8, p. 238. (Note des édi- l'avoyer et Conseil de Fribourg. (Note des
teurs.) éditeurs.)
Kt,)/| I.1\IU: Dli CASIKIJ.IO.N K.N l'A \ IClilt \>K l,\ T( )l,i:i( A.N'Ci; . .)•)"]
Le Conseil répoiidil à ces (lé|)iil(''s (|ii'il |i()iivail l)ieii leur dire
[lar avance (iiio les I^'rihoiii'geois ii'avaieul aucun droit sur les
liallcs de Genève", ([uc, loul au |)lus, on j)ouvail leur avoir accordé
une porinission i^raluile d'y nietlre leurs uiarcliandiscs; (|mc cc|icn-
danl on cherclierail avec soin dans les arclii\es ce qu'ils avaicnl
demandé et qu'ils pouvaient couqiler, jlans la disposition conslaïUe
où l'on était à Genève de leur Faire plaisir, (pi'on leur ferait part
de fce qu'on avait trouvé, soit (pie la chose tïU favorable à la Ville
ou (pi'elle ne le fût pas'. Ouelque temps après, on écrivit aux sei-
gneurs de Frihourg', (ju'après avoir fouillé .dans les archives et
après avoir pris des informations exactes des bourg-eois les plus
âgés, on n'avait trouvé aucune trace de ce qu'ils avaient demandé'.
Nous avons parlé ci-devant du traité ([ue fit Calvin pour justi-
fier le su{)plice de Servel et du livre ipii fut fait pour le cond)atlre,
et qui avait pour litre « De non puniendis gladio Ha'reticis'. » L)e
Bèze, dans la Vie de Calvin', dit (pie Gastellioii en fut l'auteur —
le même (pii avait eu des affaires avec ce grand homme, lequel
l'avait fait déposer de l'emploi de régent l'année 1544, comme nous
l'avons vu dans le livre préccMlent " — quoiqu'il eût déguisé son
nom sous celui "de Martin liellins. Ce livre, selon de Bèze,
dont les pensées étaient tirées en partie des écrits de quekjues
pieux docteurs, détournées en très mauvais sens, en |)artie de
quelques livres de fanatiques, contenait de plus lui grand nombre
de blasphèmes auxquels de Bèze lui-même répondit cette année",
pour épargner la peine de le faire à Calvin, ([ui était surchargé
d'autres occupations et qui travaillait, entre autres ouvrages,
à ses Commentaires sur la Genèse. Je n'ai pas lu le livre dont de
Bèze parle si désavantag-eusement, ainsi je n'en peux rien dire de
bien positif. Je me contenterai seulement de remanjuer que s'il mé-
' l!. C, vol. 48, fo 159 v". " ^ Cette réponse est intitulée : De
* Ibid., vol. 49, fo 16 r". Hmreticis, a cicili magistratu puniendis Li-
' Ou, plus e.xatîtement : De Hœreticis bellus adversus Martini Bellii farraginem
an sint persequendi. etc.; voir plus tiaut. et noeorum Academicurum sectani. Getii-vp,
p. 504, n. 5, et les lettres de Bèze à Bul- Robert Eslienne, 1554, in-8. Une traduc-
linger, publiées daus \e&Calviniop.,t.W, tion française parut en 1560 cliez Conrad
nos 19:i6, 1952 et 197:5. [Note des éditeurs.) Badius. Cf. Calviniop., t. XV, p. 2:i4, n.
* Calviniop., t. XXI, p. 149. (Note des éditeurs.)
^ Voir plus liaut, p. 217.
538 SCANIJAI.E CAIISÉ PAU OUEUJUES dÉBAICHÉs. 1555
rilail dNMrc caraclérisé d'une nianiôro si odieuse, ce ne pouvait être
que la laule de son auteur', qui avait apparemment mal ménagé
ses expressions, et non celle de la matière qu'il soutenait, puisqu'il
est très aisé de prouver que rien n'est plus contraire à l'écjuité natu-
relle et à l'esprit du christianisme (|ue de vouloir introduire la vérité
par la voie de la contrainte et de regarder comme criminelles des
opinions dont souvent on n'est pas maître ou, du moins, qu'il n'y a
que Dieu ({ui puisse savoir si on les soutient contre les lumières de
sa conscience. Je n'en dirai pas davantage, parce que je me suis
déjà étendu sur cette matière lorsque j'ai parlé du supplice de
Servet.
L'année dont nous venons de rapporter les principaux événe-
mens fut la dernière du règne de la licence et de la débauche dans
Genève'. Cette cabale lil)ertine que nous avons vue, depuis tant
d'années, tenir en quehjue manière le haut bout, et dans les Con-
seils et parmi le peuple, et résister à la réformation des mœurs
avec tant de violence, cessa cette année de primer et, la suivante,
elle fut absolument renversée. Nous verrons quels efforts elle fit,
sentant sa décadence, pour regagner le dessus, et comment ses
efforts lui furent funestes et procurèrent sa ruine entière. C'est
aussi ce ([ui rendra l'histoire de cette année i555 plus curieuse et
plus intéressante que celle de plusieurs des années précédentes.
.le trouve dans Roset' (|u'au mois de janvier, une troupe de
ces débauchi's, après avoii' sijujx' ensendjle, prirent chacun une
' La lecture de l'ouvrage aurait car- époque n'a poiul été celle du règne de la
lainement démontré à notre historien que licence et de la débauche, mais Calvin et
les invectives de Théodore de Bèzp à ses partisans ont jujîé k propos de repré-
l'adresse de (jastellion étaient aussi injustes senter indistinctement ceux qui furent leurs
que déplacées. Ce premier plaidoyer en fa- adversaires sur le terrain de la discipline
veur de la tolérance brille par sa modéra- ecclésiastique et de la politique, comme des
tion autant que par sa fermeté. (Note des gens perdus de mœurs. Il eût donc été plus
éditeurs.) juste de dire que cette année 1534 fut la
^ C'est là la version oflicielle, deve- dernière de l'opposiition à la théocratie et
nue un véritable cliché. Il suftit de relever, au régime disciplinaire tel que l'entendait
dans les registres du Consistoire et dans Calvin, mais on ne saurait faire un grief a
ceux du Conseil, les innombrables admo- Gautierden'avoir pu échapper entièrement
nestations et punitions infligées, pendant aux préjugés de son temps et à l'intluence
les années antérieures, à l'occasion de du milieu. {Note des éditeurs.)
simples vétilles, pour constater que cette ' Ouvr. cité, liv. \. chap. 611, p. iîti'î.
lÔâ.") KKPKISE I)K I.A nlKSTIO.N l»K l'kXCO.M.MIMCATKJ.N. ."ji^lj
cIuiikIcIIc iilItiMi(''(' à la iiiHiii cl iilli'iciil (•(iiiiiiiç eu pi-ocossKiii dans
les rues, chantaiil les Psaumes, auxijuels ils nièlaieiil, divers traits
proFaiies en dérision de ces hymnes sacrés, i^e ( lonseil, en ayani
été int'oriué, leur fil de Forles censures et les |)unit de (|uel(|ues
jours de prison', où, liien loin de niai(|iier (|uel([ue repentir, ils
faisaient la tli'bauclie avec leurs amis — nous avons vu ci-devant
(|ne cette maison de pénitence était, pour ces sortes de gens, un lieu
de bonne chère et de divertissement — ce (pii, étant venu à la
connaissance du mai^istrat, il les condamna à être renfermés pour
six jours dans un cachot et à y être nourris au pain et à l'eau '.
Dans le même temps, la question de l'excommunication, donl
la décision avait été suspendue depuis si longtemps, fut enfin mise
sur le tapis. Le i4 janvier ', Calvin, accompagné de tous les minis-
tres de la ville, fit une forte représentation au Conseil pour prouver
que le pouvoir d'excommunier les vicieux devait être laissé au
Consistoire, tel qu'il était attribué à ce corps par les édits, ce qu'il
prouva et par plusieurs passages de l'Ecriture sainte et par la
pratique des apôtres et celle de l'ancienne église. Il fit voir que les
conducteurs de l'église avaient non seulement le droit de prêcher
la parole et d'administrer les sacremens, mais aussi celui de lier et
de délier; (pi'ils étaient préposés pour empêcher que les sacremens
ne fussent profanés en donnant la Cène à des gens qui en étaient
indignes. Qu'ainsi, il fallait qu'il y eût dans l'Eglise chrétienne une
police et un ordre ecclésiasticjues auxquels il ne devait être permis
à personne, pas même au magistrat, de donner aucune atteinte, de
la même manière que les ministres, de leur côté, devaient être sou-
mis absolument au gouvernenuMit politique, comme tous les autres
sujets de l'Etat. Que la distinction du pouvoir civil et du pouvoir
ecclésiastique avait eu lieu dans tous les temps; que, parmi le
peuple juif, la sacrificature avait été laissée à Aaron ; tpic David
n'avait pas sacrifié; qu'au contraire. Dieu avail punid'iuie manière
exemplaire ceux (jui avaient interrompu cet ordre, comme la chose
l^araissait |)ar la mort d'Huzza* et la lèpre du roi Osias. Qu'encore
R. C. vol. 48, fo 17o r". ^ Ibid.. l" 17(5 v».
Ihid., vol. 49, fo 10 1-0. * Voir 2 Sam., VI, 6.
54o DISCUSSION EN CONSEIL. 1 555
que la liberté naturelle parût à j)lusieurs extrêmement çênée par
les lois (pie le bon ordre et l'Ecriture sainte veulent que l'on observe
dans l'Eylise, cependant, si l'on y faisait bien attention, il paraî-
trait qu'une telle liberté serait une liberté très mal entendue, et
même qu'elle ne serait pas difféi'cnte d'une véritable servitude'.
Calvin étendait beaucoup toutes ces réflexions et il produisit
aussi, en faveur de la cause qu'il soutenait, les réponses des églises
de Suisse aux lettres que celle de Genève leur avait écrites tou-
cha ut l'excommunication '.
La matière fut discutée en Conseil avec beaucoup de vivacité.
Les chefs de la cabale libertine y firent leurs efforts pour détruire
les raisons (jue Calvin avait alli'tjjuées, en (juoi il leur paraissait
d'autant plus aisé de réussir qu'ils pouvaient donner à leur senti-
ment un air de plausiliililé propre à gag-ner les esprits : ils dirent
(|ue l'exemple du passé devait engager le magistrat à être extrê-
mement sur ses gardes contre l'esprit de domination qui avait paru
d'une manière si scandaleuse parmi le clerg-é romain, pendant une
si longue suite de siècles, et que le pouvoir temporel que les |)apes
et les prélats avaient usurpé, sous ombre de la juridiction spiri-
tuelle, devait faire sentir combitsn il était dangereux d'accorder
aucune autorité aux ecciésiastitpies; que la liberté (jue le peuple de
Genève avait recouvrée depuis si peu de temps et qui lui avait
coûté si cher lui devait être précieuse, plus que (|uoi que ce soit au
monde, et que ce peuple devait craindre infiniment tout ce qui
pouvait doimer la moindre atteinte à cette liberté. Qu'il était d'au-
tant plus nécessaire de faire ces réflexions que Calvin, avec qui on
avait affaire, était un esprit extrêmement haut, fier et ambitieux,
lequel, s'il ne portait pas le nom d'évêque, n'aspirait pas à moins
(pi'à en avoir toute l'autorité. Enfin, qu'il était absurde qu'il y eût,
dans la société, comme deux puissances souveraines et collatérales
puisqu'il ne serait j)as possible (|ue la Républi(|ue pût subsister
longtemps dans une telle situation'.
Ces raisons, quoique poussées avec toute la chaleur qu'inspire
' Roset, ouvr. cité, liv. V, cliap. 61, ^ A ce sujet, voir plus liaul, p. 325.
p. 365. ' lloset, loc. cit., p. 3iii.
,555 DÉCISTON DÉFINITIVE DES CONSEII.S. 54 1
res|)rit (le |)rirli cl la confiance (jue donne le crédil que s'est, atliré
une cabale (jui, dejniis si loni'lenii)s, avait dans le Clonseil une 1res
grande antorilé, ne prévalurent, pourtant pas : le parti opposé l'ein-
porla et il fut résolu (pie l'on se tiendrait à ce (pie portaient les (>dits
louchant l'excommunication '. Cet avis, pour être plus autorise'', l'ut
porté ensuite au Conseil des Soixante et à celui des Deux Onts, où
Calvin, à la tête de ses collèi^ues, ayant Fait un discours semblable
à celui qu'il avait fait en Conseil ordinaire, l'avis de ce(-onseil y fut
confirmé', ce que le premier syndic Amiilard Corne déclara ensuite
aux ministres qui avaient t'ié appelés devant le (Conseil ordinaire
pour entendre la résolution des Conseils. Comme le magistral était
fort oppos(' à la faction libertine, il se servit, pour déclarer aux
ministres le sentiment qui avait prévalu, de termes qui marquaient
la joie qu'il en avait' : Dieu a été victorieux, dit-il, le Consistoire
conservera l'autorité que lui donnaient les édits et qu'il a exerc(''e
jus([u'à présent, et la licence et le crime étant ainsi réprimés,
comme ils le doivent être, les gens de Itieii auront le plaisir de voir
la gloire de Dieu et la vertu faire tous les jours de jilus grands
progrès en celle ville.
11 paraît par la lettre des ministres de Berne loucliant l'affaire
de Bolsec que nous avons rapporli'e ei-devanl, qu'ils étaient dans
des idées fort ditfi'ren les de celles de Calvin sur la doctrine de la
puédestination, ([ue la condamnation de Bolsec fil beaucoup de bruit
' R. C, vol. 48, fo 181 (22 janv.)- P- l'H")). on mettait lin an\ discussions par
^ Ihid., !■' 183 vo (2i janv.). la consécration ofUcielle du nlntn quo. En
' Re^'. de la Vén. Comp., H., f" 21 v" pi-incipe, on nacconlail pas Ip droit d'ex-
(24 janv.). — Ou remarquera que cette communication au Consistoire, mais on
décision de se tenir aux édits était exacte^ le lui accordait en fait implicitement,
ment celle qui avait été votée par le Petit Les efforts des perrinistes césavéopapistes
(]onsed le 18 septembre lo.i3 (voir plus étaient venus se briser contre la fermeté
liaut. p. olâ). Il semblait donc que les de Cal\in, obstinément et inébranlable-
Conseils n'eussent pris aucune résolution ment campé sur le terrain de l'autorité de
délinitive et que la question restât ou- la Parole de Dieu. Le vote était un succès
verte, puisque ces ordonnances n'étaient marquant ponr le réformateur et ses amis. »
pas interprétées dans le même sens par tout Calvin en comprit immédiatement la portée
le monde, mais la déclaration du premier réelle : • Après de longues discussions,
syndic accentua en faveur du Consistoire écrit-il à Bullinger, le droit d'excommuni-
le sens de la décision. « En réalité, dit cation nous fut enfin reconnu: » Oiteni.
très justement M. Clioisy (ouvr. cite. {. S.\'. \i. 'iV.K iNide des éditeinxj
542 PLAINTES DRS MINISTRES A BERNE. 1 554
dans le pays de Berne et surtout dans le pays de Vaud et dans les
antres plats de la dépendance de ce canton qui étaient dans le voisi-
nage de Cîenève, et (pie la plupart des ministres de tous ces pays-là
accusaient hautement Calvin de faire Dieu auteur du péché. Ces
accusations et ces plaintes continuèrent les années suivantes et elles
allèrent si avant (pu- Cal\ in était traité d'héré'ticpic, non seulement
dans les conversations, mais aussi dans les chaires. Les ministres de
Genève, irrit(''s de voir les sentimens de Calvin et, par consérpient,
ceux de leur église, caractérisés d'une manière si odieuse, résolurent
de s'en plaindre aux seigneurs de Berne, au mois d'octobre de l'an-
née i554, après en avoir demandé la permission au Conseil, cpii leur
fut accordée'. Ils députèrent, pour cet effet, Jean Fabri, l'un d'eux,
à Berne, lerpiel ils charg-èrent de deux lettres, dont Calvin est l'au-
teur, l'une adressée au (conseil et l'antre aux ministres de Berne'.
La hiltre écrite aux seigneurs de Berne contenait les mêmes
faits et des réflexions à peu près semblables à celle destinée aux
ministres : ces seigneurs ('laienl priés de rendr<> justice aux minis-
tres de Genève en imposant silence à ceux qui avaient parlé en des
termes injurieux de la doctrine que Calvin et ses collègues ensei-
gnaient, en leur imposant, dis-je, silence d'une manière que ces
gens-là comprissent qu'ils allireraient sur eux l'indignation de
leurs supérieurs, s'ils ne chang-eaient pas de ton. Les seigneurs de
Genève accompagnèrent aussi ces lettres d'une lettre de recom-
mandation de leur part'.
Le ministre Fabri ne rapporta aucune réponse de Berne,
l'avoyer ne lui ayant dit autre chose, si ce n'est tpie les seigneurs
du Conseil étant alors en très petit nombre dans la ville, on ne pou-
vait point prendre de décision sur celte affaire, qu'ainsi il pouvait
s'en revenir et que, dans peu, les ministres de Genève appren-
draient l'intention des seigneurs de Berne sur l'affaire dont ils
avaient porté des plaintes '.
La réponse ne vint à Genève ([ue sur la fin du mois de novem-
■ R. C, vol. liX, fo 126 ro. ' R. C, vol. 48, fo 127 r" ; Reg. de
' Elles ont été jiuliliép.s l'une et. l'anlre la Vén. ('omp., vol. B., f» 19 v Ct net.).
dans les Caimni op.. t. XV, no* 2020 et ' H. C, vol. 48, 1'» 131 v» (12 oct.).
2023. (Note des i'diteui:s.)
'"'"^4 RÉPONSE DES BEK.NOIS. î]l,l]
l)re\ par la(|iiello les seigneurs de Berne niarquaienl au Conseil A
(jni ils écrivaieni, (pi'ils élaienl lacl.és des (linicuilés (pTil y juail
entre leurs ministres el ceux de (Jenève, c^'ils feraient tont, ce c|ui
dépendrait d'eux |)our les faire cesser, (ju'ils exhorteraient les leurs
à revêtir un esprit de douceur si convenable à des nn'nisires de
l'Evangile, comme aussi ils ne doutaient pas (pie les seigneurs
de Genève ne fissent connaiire à leurs ministres (pi'ils d.-vaienl,
de même, être animés d'un esprit de modération et ne pas donner
lieu, par leur trop de vivacité, à des disi^nles dont les suites ne |)ou-
vaient être que lâcheuses. Le Conseil avant l'ait savoir celte réponse
aux ministres, ils en furent fort mal satisfaits : ils trouvèrent que
les seigneurs de Berne, confondant les innocens avec les coupables,
d fallait les presser de nouveau sm- la menu- affaire. Ils écrivirent,
pour cet effet, au Conseil et aux ministres de celte ville des lettres
|)lus fortes encore que les premières', (pii portèrent les seigneurs de
Berne à faire des défenses fort expresses à ceux des ministres du
pays de Vaud qui avaient parlé en des termes injurieux de Calvin
et des senlimens de l'église de Genève, de continuer à le faire el
même à prononcer contre Bolsec un arrêt de bannissement'. Il est
vrai que cet arrêt fut révoqué peu de jours après*, ce qui renouvela
les plaintes des ministres de Genève qui en témoignèrent leur sur-
prise aux ministres de Berne par des lettres qu'ils leur envoyèrent
le 2t) décembre ^
■ Cette réponse, en date du 17 no- « Reg. de la Vén. Conip , vol B
ye,nl,re, a été publiée dans les Cahini op., fo 21 vo. Cf. lettre de Haller à Calvin du
t. .\\, no 20i7. Voir aussi la lettre du 2 décembre. Opéra, I. XV n» 20rj(; (Note
Conseil de Berne à ses ministres des classes des éditeurs )
françaises et celtes de Haller à Bullinger, « Reg. de la Vén. Comp vol lî
tUr ^,? "f^*^- "• "^^ "■■■ "'^- *'' f" -' ''■■ "• '^'"■'^ ^l^ H«l'"^^ B"llinger;
fo 15.J vo, (JVo(. des éditeurs.) du 28 déc, Cahini op., t. .W n» 207^
Reg. de la Vén. Comp., vol. B.. {Note des éditeurs.)
0 21 I.a lettre aux ministres bernois, da- a ^^^-^^ „. ^^-^ . ,^ ,^(„.^ ^^,
les du 27 novembre, a été publiée dans les par Calvin au non, de tous les ministres
Calvtmop t. XV, n» 2051. Le Conseil Le réformateur porte de nouvelles accusa-
repond.t, de son côté, au .Sénat de Berne : lions contre Bolsec et se plaint du Conseil
sa let re dont le texte na pas été conserve de Berne, ainsi que des pasteurs de cette
aux Arc bnes de Genève, fut lue et ap- ville, qui n'avaient pas con.nn.niqué aux
prouvée e J novembre également ; R. C. . nmgistrats sa lettre précédente. (Note des
vol. 48, fo l;/t V". {Note des éditeur.':., éditeurs.)
.")44 ACCUSATIONS CONTRE LES MINISTRES DE GENEVE. l555
Ces lettres déplureni, aux seigneurs de Berné : ils en écrivirent
leur pensée à leurs alliés de Genève, le 26 janvier suivant'. Ils leur
marcjiiaient qu'ils auraient cru (|ue les mesures qu'ils avaient prises
pour arrêter la trop grande licence de ceux de leurs ministres dont
on se plaignait, auraient du satisfaire Calvin et ses collègues, mais
(pie, pour l'aire \oir qu'ils ne voulaient rien négliger de tout ce cpii
pouvait contribuer à entretenir l'union, la paix et la confraternité
de la doctrine, ils avaient envoyé appeler ceux dont les ministres
de Genève s'étaient plaints et qu'ils leur avaient fait de fortes
exhortations à ne rien dire qui put déplaire aux ministres de
Genève; que les ministres Zébédée et Lange' s'étaient fort justifiés
et avaient soulcini (pi'ils n'avaient jamais rien dit au d('savantage
des ministres de Genève et de la doctrine qu'ils enseignaient, bien
loin de les avoir traités d'hérétiques, mais qu'au contraire, ceux-ci
les avaient très mal nn-nagés, ayant dit en diverses occasions
beaucoup de choses contre les cérémonies observ('es dans l'église
de Berne, ce (pii ne poiixait causer (juc des aigreurs, des divisions,
des sectes et autr(^s iiH'onvéïiieiis semblables, (pioicpie ces sen-
timens et ces |)rali(pies dilférentes ne roulassent que sur des ques-
tions de petil.»^ imjîortance. A|)rès fpioi, les seigneurs de Berne
priaient leurs allic's de Genève de vouloir remédier d'une manière
efficace à ces ('tincelles de division et surtout de dt'dendre, sous de
grandes peines, à leurs ministres de dilFamer, de calomnier et de
mépriser ceux du pays de Berne, promettant de faire de sem-
Ijlables défenses à leurs ministres.
Les seigneurs de Berne joignirent à cette lettre des articles
(pii leur avaient été remis par les ministres Lange et Zél)édée
contre les ministres de Genève', qui accusaient ceux-ci d'avoir
' Calvini, op., t. XV, n" 209."> ; l'ori- occupé celte cliarge k Orlje et à Yverilon.
ginal se trouve aux Arcliives de Genève, Voir Herniinjard, Corresp. des Réf., {. V,
P. H., no 1563. — Le Sénat de Berne avait p. 98, n. 7. —Jean Lange, ministre de
consulté Haller sur la réponse à faire aux Bursin, était de t'Argonne; il avait étudié
plaintes des Genevois; l'avis de ce niinis- sous Le Fèvre d'Estaples et enseigné lui-
tre se trouve ilaus les Ca/cini op.. t. XV. même le grec au collège du Cardinal Le
n'> '2(194. {Note des éditeurs.) Moine, en L"i21. Cf. ihid., t. I. p. 17K. n.
^ André Zébédée, originaire du Bra- (Note des éditeurs.}
I)anl, était ministre à Nyon, après avoir ^ Calvini op., t. XV. p. W'2.
i;)o;)
55 CONSÉOIIENCES DK CES ACCUSATIONS. 545
appeli' les ministres de Berne lapidaires, parce (|iic Ton avait CAv
dans Genève les pierres ([ui sei'vaieni, dans les ('•i>lises, de tonds
baptismaux, lesquelles avaient été conservées dans les églises de
Berne. 2" Oue les mêmes ministres de Genève avaient fait une
grande liste des noms qu'ils croyaient (|ue l'on devait s'ahslenu- de
mettre aux enfans au baptême, tels (jue sont ceux de Melchior,
de Balthasar, de Claude et que, lorsque les sujets de Berne leur
présentaient au baptême des enfans à qui ils voulaient imposer de
semblables noms, on leur faisait, à la face de l'église, l'affront de
les refuser. 3° Que les ministres de Genève enseignaient qu'on ne
pouvait bien administrer la sainte Gène sans avoir l'usage et la
pratique de l'excommunication et que ceux qui s'opposaient à
cette pratique étaient pire que des Turcs et que des Juifs et les
ministres (jui n'en voulaient point non plus étaient de lâches flat-
teurs des princes et des magistrats. 4° Que les mêmes ministres
soutenaient que la magistrature était un office à temps et de courte
durée, mais que le ministère était un office perpétuel. 5° Enfin,
que ceux qui célébraient encore (juelques fêles ne faisaient que
judaïser et qu'ils contrevenaient même au commandement de
Uieu qui disait en termes exprès : « Tu travailleras pendant six
jours. »
Ces plaintes avaient si fort irrité les seigneurs de Berne',
qu'ils envoyèrent en même temps des ordres à leurs baillis des
bailliages qui étaient dans le voisinage de Genève de défendre
à tous les sujets et habitans de ces bailliages d'aller prendre la
Cène à Genève, à la manière et selon les coutumes calvinistes —
c'est ainsi qu'ils s'en exprimaient — comme ils apprenaient que
plusieurs le pratiquaient' au mépris de celles qui étaient établies
dans Berne et dans les états dépendant de cette ville, sous peine
de bannissement pour les étrangers qui contreviendraient à celte
défense et à ceux qui auraient quelque pension de l'Etat, de s'en
' C'est Calvin surtout qui était l'objet - Il s'agissait, en réalité, de quelques
de leur ressentiment; voir à ce sujet les réfugiés français liabitant dans le voisinage
lettres de Haller à Bullin,wr du 26 sept. de Genève; cf. ibid., p. tOti, n. (Noie des
1334 et de février iS.lo, Cnhuiii op., t. W, éditeurs.)
nos 2016 et 2103. [Note des éditeurs.)
35
546 LE MINISTRE CIIAUVET dÉPUTÉ A BERNE. 1 555
voir privés et d'êlre bannis '.'Ces défenses furent publiées, un
dimanche du mois de février, dans toutes les paroisses des bailliages
dont nous avons parlé, par les ministres au sortir du sermon, ce
qui est d'autant jilus surprenant que les seigneurs de Berne recon-
naissaient, comme nous l'avons déjà dit ci-dessus, que ces petites
différences qu'il y avait dans le culte et dans les cérémonies des
deux ég'lises étaient absolument indiflFérentes.
Zébédée et Lange ayant réussi, comme ils avaient fait, à pré-
venir les seig'neurs de Berne contre les minisires de Genève et s'en
vantant de tous côtés', Raymond Chauvet, pasteur de la même
église, fut envoyé à Berne pour présenter aux seigneurs de ce can-
ton une réponse de la part de ses collègues aux chefs d'accusation
dont ils avaient été chargés'. Cette réponse portait que les ministres
de Genève étaient surpris que les seig'neurs de Berne eussent cru
sur leur parole Zébédée et Lange et qu'ils eussent pris leur sim-
ple négative pour des excuses satisfaisantes, puisque les faits dont
il était question étaient des faits j)ublics cpii pouvaient être prouvés
par quantité de témoins, comme ils avaient offert dès le commen-
cement et (pi'ils offraient encore de le faire :
i" Qu'il était faux qu'ils eussent jamais appelé lapidaires les
ministres du pays de Berne et que si l'on pouvait les convaincre
de s'être servis de cette expression, ils consentaient d'être lapidés.
2° Qu'il n'était point vrai non plus (p'ils eussent refusé à des
sujets de Berne de mettre les noms que ceux-ci souhaitaient aux
enfans qu'ils présentaient pour être baptisés, le cas ne s'étant
' Ces ordres du Sénat de Berne aux Sénat par les ministres de Lausanne, qui
baillis sont datés du 26 janvier 1S5S et prirent fait et cause pour leurs collègues
ont été publiés dans les Caloini op., de Genève: d. ibid., n° âlLii. Quant à la
t. XV, n" 2097 ; voir aussi les n»* 2H7, réponse point par point dont Gautier donne
2127, 2131. {Note des éditeurs.) le résumé d'après la pièce qui se trouve aux
'Cf. lettre de Haller à Bullina;er. Archives de Genève (P. H., n» 156.5), elle
ibid., n° 2103. ne fut pas alors portée à Berne par Chauvet.
' R. C, vol. 49, fo M v» (14 février); En etfet, les ministres l'ayant sounjise au
Ile!,', de la Vèn. Comp., vol. B., f" 22 r». Conseil le 23 février, celui-ci décida d'at-
— La lettre en question, datée du 15 fé- tendre le retour de Chauvet, parti le 16,
vrier et signée : « les Ministres de la pa- avant de prendre une décision à ce sujet;
rolle de Dieu en l'Eglise de Gene\e », a cf. R. C, vol. 49, (« 18 r°, dans Calvitii
élé publiée dans les Cnlnini op., t. XV^ op.. Annales p. .595. (Noie des i'dileurs.)
n" 2114. Calvin la lit appuyer auprès du
l555 RÉPONSE DES MINISTRKS DE GENEVE. 547
jamais présenté, quoiqu'il fùl vrai (\\w les seigneurs de Genève,
pour éviter certaines pratiques superstitieuses, eussent fait des
rèi'lemens |>ar lesquels il avait été défendu de donner certains
noms aux enfans, l'èylemens (jui avaient été observés dans Genève,
mais que l'on n'avait jamais prétendu les étendre aux étrangers.
3" Qu'on avait tort de leur faire un crime de ce qu'ils ensei-
gnaient touchant l'excommunication, puis([u'ils l'Iaient |)ersuadés
qu'elle avait été établie par Jésus-Christ et pratiquée par les
apôtres et qu'on donnait un très mauvais tour à tout ce qu'ils pou-
vaient avoir dit sur ce sujet, quand on leur attribuait d'avoir sou-
tenu publiquement que ceux qui ne voulaient pas que les ministres
eussent le droit d'excommunier les gens de mauvaise vie, étaient
pires que des Juifs et que des Turcs. Qu'ils n'avaient jamais rien
dit de semblable, mais seulement que les païens et les idolâtres
montraient aux chrétiens ce qu'ils devaient faire par rapport à
l'excomnmnication, puisque ces peuples, privés de la connaissance
du vrai Dieu, avaient un soin tout particulier d'éloigner de leurs
sacrifices ceux qu'ils croyaient indignes d'y assister, de j)eur de
les profaner.
4° Qu'ils s'inscrivaient en faux contre l'article qui les char-
geait d'avoir dit que la magistrature était un office à temps, mais
que la charge du ministre était un office perpcHuel, puisqu'ils
n'avaient jamais rien dit ni pensé de semblable. Enfin, qu'encore
qu'ils crussent qu'il valait mieux s'abstenir de ci'lébrer les fêtes
que de les observer, cependant ils avaient toujours parlé avec
beaucoup de modération de cette affaire, qu'ils avaient dit que l'on
ne devait point se pifjuer les uns et les autres là-dessus, mais
laisser chacun en liberté d'en croire ce qu'il voudrait; (pi'ainsi, ce
qu'on leur imputait d'avoir dit de dur contre la célébration des
fêtes était de pures calomnies.
Après que les ministres de Genève se furent justifiés de la
manière que nous venons de voir, ils parlèrent de deux autres arti-
cles, l'un touchant Jérôme Bolsec et l'autre sur un nommé Sébas-
tien Fonselet', habitant à Saraulx dans le bailliage de .\yon. A
' D'apri>s un document des Arcliives de Genève (P. H., n» ISÙ'i), P'onselet était
originaire Je Plaisance en Bourgogne. [Note des éditeurs.)
5/|8 PLAINTES DES GENEVOIS CO.NTKE SEBASTIEN FONSEl.ET. l555
l'égard du premier, duquel les seigneurs de Bt^rne avaient révoqué
le bannissement sous les promesses fju'ii avait faites de ne parler
plus, dans la suite, en des ternies injurieux de Calvin, les ministres
de Genève représentaient que Bolsec n'avait point tenu parole,
rapportant des preuves par témoin (|u'il avail dit (|ue Calvin était
un méchant liomme et un hérétifjue et (pi'il avait été la cause de la
mort de Servet que l'on avait fait mourir fort injustement, et que le
même Bolsec, pour faire voir combien peu il se souciait des ordres
(|ue les seigneurs de Berne ses supérieurs lui avaient donnés, allait
chantant en toute occasion une chanson (pi'il avait faite contre
Calvin, remplie d'indignités' ; que tous ces faits étaient d'une noto-
riété publi([ue et avaient pour témoins toute la ville de Thonon où
habitait Bolsec.
Pour ce qui regarde Sébastien Fonselet, les seigneurs de
Genève et les ministres de la même ville avaient porté des plaintes
aux seig'neurs de Berne de ce que cet homme-là avait dit et écrit
que Genève était une Sodome abominable, un miroir d'orgueil,
une Jérusalem charnelle, où l'on prêchait une doctrine hérétique :
Miroir d'orgueil, lenisalem charnelle
Vie! plomb doré, reblancliie paioy,
Presches tu Christ et tu es infidelle,
Presches tu Christ et fais contre sa Loy,
De charité n'as aulcune estincelle,
Ton crue! Chaulvin. homme de faulx aloy.
Pire qu'ung Cayphe ou prebstre de la loy,
Poursuit chrestiens. soub umbre de bon zelle.
Et tu maintains son injuste querelle.
Attens, attens img merveilleux esmoy
Malheur sur toy, ô cité très cruelle '.
' C'était apparemment les vers qu'il n» 1982, d'après l'original conservé aux
avait faits lorsqu'il était en prison à Genève, Archives de Genève (P. H., n» l.')03). Le
l'année 1351, et dont nous avons parlé ci- même dossier renferme d'autres pièces con-
devant (p. 444). cernant Fonselet, et en particulier deux
^ Ces vers se trouvent dans une lettre lettres de ce personnage à Calvin et une au
écrite par Fonselet à sa femme pour lui Consistoire, également reproduites dans les
demander de venir le rejoindre. Celte lellre Opern, n"* 1971) à 1981. (Note des i'âi-
a été publiée dans les Calvini op.. t. XV^, leurs.)
'•'■'•' CALVIN SE KIÎMJ A HEK.M;. 5^
F,.„s,.|rl, pour s. justifier, avait fait entendre aux seigneurs
de Berne qu'.l avait été contraint ,1e .juitter Genève, il y avait
quatre ans, parce qu'il s'était déclaré contre le sentiment de ( laMu
•ouchan, la prédestination, que .lepuis, Calvin était devenu sou
<'"'n-.Hi irr,'.concd.ahle et que, pour se venger de lui, il avait per-
M.ade a la leu.u,e de Fonselet de cjuitter son n.ari, parce qu'il élait
l.eretique, ce qui avait porté Fonselet à écrire à sa te.nu.e (,ue
ceux qu, lui donnaient de tels conseils méritaient plutôt d'être
appelés sodomistes que chrétiens, à r,uoi il avait ajouté quelques
vers contre ces gens-là, mais dans lesquels il ne nommait per-
sonne. La réponse des ministres .le Genève sur cet article portail
que ce cp.'avait dit Fonselet pour sa justification était fauv,
qu il s était rendu fugitif de Genève pour ses larcins, que si le
C-onsistoire de Genève avait défend» à sa femme de le rejoindre
<• ola.l parce que le mariage qu'il avait contracté avec elle étail nul'
puisque, lorsqu'il avait épousé cette femme, ce qu'il avait fait clan-
destinement et après l'avoir séduite et surprise, elle était mariée
actuellement à un aulre, lequel, quoique absent depuis assez long-
temps, était pourtant encore vivant e. qu'il n'y avait jamais eu de
divorce entre eux; qu'en cela, le Consistoire n'avait fait que son
devoir et qu'en semblable cas, les ministres du canton de Berne en
useraient de la même manière. One, par rapport aux vers injurieux
qu il avait faits, il mentait quand il disait qu'il n'avait nommé per-
sonne, puisque Cal viu y était appelé par son nom et Genève, si bien
désignée, qu'il était impossible de méconnaître cette ville, ce qui se
prouvait par l'original même de ces vers, écrit de la propre main
do Fonselet dans une lettre qu'il avait envoyée à sa femme,
laquelle lettre ils produisaient ' .
Raymond Chauvel ne rapporta aucune réponse positive des
seigneurs de Berne à ces plaintes, ce qui porta Calvin et ses collè-
gues a prier le Conseil de prendre cette aflaire encore plus à cœur
et, pour cet effet, d'envoyer à Berne quelques seigneurs de son
corps, qm pourraient être accomj.agnés de Calvin et de quelque
autre nnmstre et qui seraient chargés de la solliciter plus vivement
' Voir plus liant, |j. ,5i8, n. 2.
000 INSTRUCTIONS DONNEKS AUX DEPUTES A BERNE. 1 000
encore que l'on n'avait fait\ Le Conseil accorda aux ministres
leur demande : le sjndic Auberl et François Chamois, ancien
syndic, furent députés à Berne, le 5 mars, avec les ministres Calvin
et Chauvet'. Ils avaient ordre de représenter ' :
Premièrement, sur ce qui regardait les ministres Zébédée et
Lang-e, qu'il n'était pas juste qu'ils fussent absous de ce qui leur
était imputé sur leur simple négative, qu'ainsi les seigneurs de
Genève priaient instamment leurs Excellences de Berne de faire
vérifier le fait par des informations exactes, afin (jue l'on sut au
juste qui avait droit et qui avait tort, pour faire après cela justice.
Que s'il se trouvait que les ministres de Genève fussent coupables,
leurs supérieurs étaient dans le dessein de ne pas les épargner,
mais de les punir suivant l'exigence du cas.
2° Sur la diversité des cérémonies des deux églises, de laquelle
les seigneurs de Berne prétendaient que procédait la division qu'il
y avait entre leurs ministres et ceux de Genève, les députés de cette
ville avaient ordre de dire que l'église de Genève n'avait rien
innové à cet égard, puisqu'à l'égard du baptême, de la Cène et des
fêteSj elle pratiquait le même ordre qu'elle avait observé au com-
mencement de la Réforination. Que les cérémonies dont il s'agissait
étant en elles-mêmes indifférentes, chaque église était en liberté
de suivre celles qu'elle jugeait à propos, qu'ainsi elles ne devaient
pas être moins bien unies les unes avec les autres parce qu'il n'y
avait pas entre elles une entière conformité à cet égard, qu'aussi
les seigneurs de Berne, bien convaincus de cette vérité, vivaient
dans une parfaite intelligence avec leurs autres alliés évangéliques,
quoiqu'il y eût, dans leurs églises, plusieurs pratiques et plusieurs
usages différens de ceux de l'église de Berne. Que cependant, afin
qu'on ne reprochât pas aux seigneurs de Genève d'avoir négligé
ce qui pouvait procurer une plus grande union et pour faire voir
qu'ils ne cherchaient qu'à ôter tout prétexte de mésintelligence, ils
' Reg. de la Vén. Comp., vol. B., n» 2136, avec une réponse des ministres
fo 22 r"; R. G, vol. 19, f» 21 v» (1er mars). de Genève au Sénat de Berne, touctiant
" Ibid., fo 23 r". les accusations dont ils avaient été l'objet,
' Instructions aux députés en date du ibid., n" 2137 ; cette réponse est celle dont
.5 mars, Archives de Genève,?. H., n» 1367. il a été question plus haut, p. 546, n. 3.
imprimées dans les Caloini up., t. XV, (Note des éditeurs.)
ibbi) SLITli UK CES I.NST1U(;TI0>'S. DOI
avaient ciivov*', au mois de mai de raiinée i553, le syndic Jean-
Ami Ciirki cl Jean Calvin à Berne ponr |)ro|)Oser à leurs alliés de
convenir de (juel(|ue uniformilé de culte, en prenant de clia(|uc éjj'lise
ce (|ui sérail Iniuvi- le jilus [)ropre à l'édification du peuple et lais-
sant le reste el (pi'il n'avait pas tenu aux seig'neurs de Genève que
la chose n'eût été exécutée dès lors' ; (pi'ils étaient encore dans les
mêmes dis|iositions el (jue, s'il plaisait aux seigneurs do Berne qm-
les ministres de l'une et de l'autre ville eussent ([uel([ue coiiterence
sur le même sujet, leurs alliés de Genève y donneraient les mains
avec beaucoup île joie.
3° Que les intentions des seigneurs de Genève ayant toujours
été et étant actuellement telles que je viens de le dire, ils avaient
appris avec un dé|)laisir très sensible que les seigneurs de Berne
eussent défendu à leurs sujets de venir communier à Genève et
marqué, par un ordre de cette nature, qu'ils regardaient la manière
dont la sainte Cène était administrée dans cette ville, comme peu
conforme à la j)arole de Dieu et à la pureté du culte évangélicjue.
Que le terme de « cérémonies calvinistes », par lecjuel la pratique
et le culte de l'église de Genève étaient désignés dans le mande-
ment des seigneurs de Berne, ne pouvait que faire un très méchant
eftet, causer du scandale et donner occasion à quantité d'esprits
malins et ne cherchant qu'à brouiller, à mal parler de l'église de
Genève et de la doctrine qui y était enseignée, comme la chose
était déjà arrivée. Qu'à la vérité, le bon ordre voulait ([ue chacun
communiât dans sa paroisse, autant cpie la chose se pouvait faire,
afin que les pasteurs pussent veiller avec plus de soin sur leur trou-
peau, mais que la défense de prendre la sainte Cène ailleurs ne
devait pas être si expresse qu'il ne pût pas être permis à un parti-
culier de le faire quand il aurait une cause légitime d'être absent
de son éghse. Que, sous prétexte d'une telle défense, il ne fallait
pas se séparer les uns des autres, se condamner réci[)roquement
et s'imposer quehjue note d'infamie, tout cela ne pouvant que faire
un très mauvais effet et donner occasion aux papistes de se moquer
de la Réformation. Que même, les deux villes étant obligées par
' Voir plus liaiil, p. 'i73.
SliîTE DE CES INSTRUCTIONS.
l'alliance ([u'elles avaient eiilre elles, de procurer l'hoiiiieur et
ravaiilagc l'une de l'autre, on pouvait dire que c'était s'éloig-ner de
ce but que de décrier de cette manière les cérémonies de l'ég-lise de
Genève.
Qu'ainsi, les seigneurs de Berne étaient priés instamment
d'apporter au scandale que leur mandement avait causé un remède
convenable et de l'aire publier une déclaration par la([uelle ils lissent
savoir, (ju'ayaiil appris (pie quelques personnes ignorantes et mal
intentionnées avaient mal |)ris les défenses qu'ils avaient fait pu-
blier, comme s'ils eussent voulu faire connaître par là qu'ils
condamnaient la doctrine (jui était enseignée dans Genève et les
ministres qui rannonçaient, ou qu'ils voulussent se séparer de
leurs alliés, ils expliquaient plus précisément leur intention qui
était que s'il y avait des gens qui témoignassent quelque mépris
pour leur Réformation et pour l'ordre observé dans leur église,
ils regardaient ces gens-là comme des perturbateurs du repos
public et qui ne cherchaient qu'à troubler l'église par des divisions
et des schismes et, afin qu'il parût qu'il n'y avait aucun de leurs
sujets qui ne trouvât la manière de communier pratiquée dans
l'église de Berne, bonne et conforme à la parole de Dieu, ils ordon-
naient à chacun de recevoir la sainte Gène en sa paroisse, à moins
qu'il n'eût une cause légitime d'absence.
Enfin, les députés devaient prier en général les seigneurs de
Berne de revêtir des dispositions à une union entière entre les deux
églises, non seulement par rapport aux sentimens qui étaient, par
la bénédiction de Dieu, conformes, même à l'égard de la prédesti-
nation sur laquelle les ministres de la ville de Berne étaient dans les
mêmes idées que ceux de Genève, mais aussi par rapport au culte.
Les députés avaient encore ordre de représenter, touchant
Sébastien Fonselet et Jérôme Bolsec, les mêmes choses que nous
avons déjà rapportées ci-devant et qu'il n'est pas nécessaire de
répéter ici. A l'égard du premier, ils étaient chargés de demander
qu'il fût puni d'une manière exemplaire pour les injures qu'il avait
dites, non seulement contre Calvin, mais aussi contre la ville de
Genève, de lacpu^lle les seigneurs de Berne étaient obligés, |)ar le
devoir de l'alliance, de maintenir l'honneur.
l555 SE.NTE.NCK ItK.NDriC l'Ail I.i:s lîKKNOIS. .).»3
Gomme les sei§n<>iirs de lit-iiie ne iiouvaieril prendre de di'-ll-
béralion, selon les rèi^les de la justiee, sur une parlie des articles
dont je \iens de [(ai'ler (|ira|)rès avoir ouï conlradietoireinenl les
personnes conlrc (|ul les di'piili's avaieiil |)()rl('' des |)lainl,es ••! (pic
ces î^-ens-là n'ctaieiil pas à IJciiic, les scii^iicins <l(' cetle ville ren-
voyî'reiil à faire l'éponse au i'^^' avril '. Ainsi les dt'pulés di" Genève
s'en revinrenl el reparlircnt ensiiile pour se trouver à lîerue au
jour mar([U('''; les iiiiiiisires Z(''l)éd(''<î el Laui'e cl Si'baslieu l'oii-
selel s'y renconirèreni dans le même Lemps. Les ditlirulli's doni
nous avons parli' iiirciil aiii|ilciMeiil Irailées de pari cl d'aiilre, et
par écrit' el de vive voix, dcvaul le Gonseil <le Berne, lc(piel donna
ensuite sa prononciation par écrit. Cetle prononciation portait' :
i" A l't^gard des ministres Zébédée et Lange, (jue le premier
niant absolument d'avoir nommé en son sermon Gai vin et de l'avoir
appelé héréticpie et Jean Lan:^e n'avouant d'avoir parlé désavan-
lageusemenl du même Galviii (pi'à l'occasion d'un endroit de son
livre de la prédestination, que Gai vin liii-mcmc recomiaissail cire
défectueux, mais dont il rejetait la faute sur l'imprimeur, laquelle
faute avait causé le bruit ([ui s'était fait dans les états de Berne sur
ce livre, Galvin, qui en était l'auteur, avait eu tort de ne pas corri-
ger cette erreur avant de rendre le livre public; qu'ainsi, les sei-
gneurs de Berne trouvaient à propos de laisser cette affaire entiè-
rement assoupie, comme si jamais l'on n'en eût dit mot, exhortant
cependant leurs ministres à parler et à prêcher sur les matières de
la nature de celle ([ni avait fait le sujet de la constestation, avec tant
de modestie et de retenue que personne n'en pût être offensé ni
' Arrêt du Conseil de Berne, du 13 plaintes portées contre Zébédée, Lange,
mars, Aretiives de Genève, dossier cité ; Sébastien Fonselet, Bolsec et un uoninie
Calvini op.. t. XV, no 2147. Cf. R. C, Pierre Desplans. D'autres pièces se trou-
vol. 49. fo '.\l V, et EUlij. Abschiede, t. IV, vent à la Bibliothèque publ. de Genève,
1 e, n" M'i. {Note des éditeurs.) Carton 11*7"». Voir Calrini op., t. XV^
2 Ils emportaient de nouvelles ins- n"- 21o6-21.38, 2164, 2167, 2173. (iVote des
tructious, en date du 28 mars; voir Cal- éditeurs.)
rini op. ,l.X\. MO 'ilQb {Note des éditeurs.) * Une expédition de cette sentence,
' Le dossier déjà cité (P. tl., ii" 1567) datée du 3 avril la.ï.i, se trouve aux Ar-
des Archives de Genève contient plusieurs chives de Genève, dossier cité; Cnlrini
dépositions de témoins sur les griefs arti- oii., t. XV, n" 217."). Cf. Eidg. .Ahschiede,
culés par les ministres et un feuillet de la t. IV, 1 e, n» 378. {Note des éditeurs.)
main de Calvin contenant le résumé des
55/j SUITE DE CETTE SENTENCE. 1 555
scandalisé, comnip ils l'avaient déjà ordonné par doux fois aux
ministres Zébédée et Lange et comme ils en avaient écrit aux
doyens et pasteurs des classes de leurs pays conquis, ordre qu'ils
voulaient encore leur réitérer, afin ([ue leurs ministres en eussent
d'autant moins à prétendre cause d'ignorance. Mais que, puisqu'ils
en usaient de celte manière, ils espéraient que leurs combourgeois
de Genève exigeraient aussi de leurs ministres de parler peu et
avec beaucoup de circonspection de matières autant relevées et diffi-
ciles que l'était celle de la prédestination, dont la connaissance n'est
nnirement nécessaire au salut et qui, bien loin de contribuera l'édi-
fication, ne sont propres qu'à faire naître dans l'esprit des doutes
fâcheux, d'être en un mot bien convaincus que ce n'est pas aux
hommes à pénétrer dans les secrets de Uieu et tjue plus l'on veut
creuser ces sortes de questions, plus elles paraissent inaccessibles
à l'esprit humain. Qu'ils ne se proposaient point de porter un
jugement d'approbation ou de condamnation des livres et de la
doctrine de Calvin, mais qu'ils étaient bien résolus d'empêcher
(|u'on disputât en aucune manière, dans leurs pays, sur des ma-
tières autant abstraites et autant obscures.
2° La prononciation des seigneurs de Berne portait ensuite
que s'ils recommandaient à leurs ministres de parler avec hon-
nêteté et avec retenue des sentimens qui pourraient être con-
traires aux leurs, ils souhaitaient aussi que les ministres de Genève
eussent les mêmes égards pour les sentimens reçus dans l'ég-lise de
Berne et qu'à ce sujet, ils ne sauraient dissimuler combien ils dé-
sapprouvaient la manière dont Calvin avait parlé, dans des lettres
([u'il avait écrites, de la doctrine de Zwing-le louchant les sacremens,
laquelle il appelait fausse, ce qui leur déplaisait d'autant plus que
ce n'était qu'après avoir ouï traiter amplement cette mgitière dans
des disputes dont Calvin lui-même avait été un des principaux
tenans' et, par consi'quent, après s'être bien assurés de la vérité
(ju'ils avaient embrassé le sentiment de Zwingle, ce qui aussi leur
avait donné juste sujet de se plaindre de Calvin, quoiqu'ils ne l'eus-
' Il s'agit des disputes tenues à Lausanne et à Berne en octobre 1336. [Note des
éditeurs.)
1555 SUITE DE CETTE SENTENCE. Oi)a
sent pourtant pas encore témoii-né jusqu'alors; que cependant, ils
voulaient (jue ('.alvin et tous les ministres de Genève sussent que
s'il se trouvait dans les étals de Berne des livres qu'ils eussent com-
posés, dans lescjnels on condjaltît (pielcpies-uns des articles de la
confession de foi de l'église de Berne, que non seulement ils ne le
souftriraient j)as, mais (|ue même, ils les hrùleraienl et (ju'ils
puniraieni aussi d'une manière exeuqjlaire tous ceux qui seraient
assez hardis pour dogmatiser contre les mêmes articles dans leur
pays'.
3° Les seigneurs de Berne marquaient expressément dans leur
prononciation qu'ils étaient dans la ferme résolution de se tenir,
sans varier en aucune manière, à tous les points de leur réforma-
tion, tels qu'ils avaient été réglés après les disputes, premièrement
à Berne et ensuite à Lausaime ; qu'ils avaient ordonné à leurs mi-
nistres d'observer religieusement cette réformation, soit à l'égard
des dogmes, soit à l'égard de la discipline ecclésiastique et des
cérémonies et qu'ils leur réitéraient les mêmes ordres'.
Ainsi, bien loin d'obtenir aucun adoucissement par rapport au
premier mandement dont les seigneurs de Genève s'étaient plaints,
au contraire, leurs députés eurent le chagrin d'en voir envoyer un
autre (pii n'était pas moins fâcheux et cette réponse ôtait toute
espérance de s'entendre jamais avec les Bernois sur l'affaire des
cérémonies ' .
' Ce fut surtout cette menace de brù- ' L'éctiec était donc complet pour
1er ses livres qui piqua Calvin au vif; il Calvin et d'autant plus cuisant qu'il avait
s'en plaignit très vivement dans la lettre poursuivi avec plus d'Apreté la condamna-
de protestation qu'il adressa au Sénat de tion de ses adversaires. Il avait fait appuyer
Berne dès que le jugement de celui-ci lui ses plaintes par le Conseil de Genève, les
futconnn; voir Ca/y»t/o;)., t. X\^n»2177. ministres de Lausanne et ceux de Berne;
(Note des édite uni.) il avait même réclamé l'intervention de
^ Je trouve dans les registres delà Vé- ceux de Zurich. Lors de sou premier
nérable Compagnie (vol. B., f» 22 v») voyage à Berne, au commencement de
qu'ils le firent dans le même temps et que, mars, il avait pu croire au succès, les ma-
dans un mandement qui fut envoyé à ce gistrats bernois paraissant, après l'avoir
sujet aux ministres du pays de Berne, les entendu, mieux disposés en sa faveur
sentiiiiens des minisires de Genève sur la (cf. Opéra, t. XV, n" 2i.S0), mais dans
prédestination y étaient blâmés ouverte- le débat contradictoire qui eut lieu le 31
ment. (Note de l'auteur.) — Ce nmndemenl mars, il se produisit un revirement dont
a été publié dans les Calcini op., t. XV, Haller indique les motifs dans une inté-
n" 2176. {Xule des éditeurs.) ressanle lettre adressée à Bulliuger {ibid.,
r.r.
)r)G
MECOiNTENTEiMENT DES (JENEVOIS.
Il n'y eut (jue Tarlicle (jui rci-anlail Sébastien Fonselel sur
lo(|uel les envoyés de Genève ohliin-enl gain de cause : les seigneurs
de Berne trouvèr-enl les excuses do cet homnie-là frivoles et le
condamnèrent, pour avoir diffann'' la ville de Genève et |)arlé de
(lalvin en dc^s ternies très injurieux, à en faire réparation d'honneur
entre les mains de l'avoyer et à être hanni à perpétuité de toutes les
terres de Berne.
Les envoyés de Genève n'ayant ohlenu ce ([u'ils souhaitaient
qu'à l'i-i'ard de ce dernier article, ils n'accejjtèrent la prononciation
que pour le même article et ils s'en revinrent sans avoir rien fait
par rapport aux autres, de sorte (jue les ministres de Genève n'eu-
rent d'autre parti à prendre (jue celui de la patience'. Ils auraient
11" 2i8'i). A la suite d'une première au-
dience, le Sénat avait décidé que toutes
les injures devaient être réciproquement
pardonnées, que cliacuu serait tenu pour
boninje de liien et que l'on s'abstint à
l'avenir d'accusations du même genre.
Mécontent de cette sentence qui absol-
vait ses adversaires, Calvin, malbeureu-
semeiit pour lui, réclama aussitôt une
nouvelle audience du Sénat pour essayer
de faire modilier cette décision et obtint,
à force d'instances, malgré la lassitude de
Haller en présence de ces incessantes ré-
criminations, que les ministres bernois
tentassent une démarche auprès des ma-
gistrats. Ceux-ci ayant consenti à entendre
Calvin encore une fois, il se présenta de-
vant eux avec Farel qui l'avait accompagné
à Berue, mais le ton vébément et agressif
de leur protestation fut, parait-il, si mala-
droit que le Sénat, dit Haller, fut plus
exaspéré contre eux que jamais. Pour com-
bler la mesure, leurs habiles adversaires
produisirent, ;"i ce moment, des lettres de
Calvin dans lesquelles il taxait de fausse
et pernicieuse la doctrine de Zwingli. Le
réformateur chercha vainement à se dis-
culper; la cause était entendue, et c'est
alors que fut portée la sentence définitive
qui blâmait Calvin sans détour et con-
damnait ses livres. On peut consulter aussi,
sur celle ail'.iire, la lettre adressée à Bul-
liuger par le réformateur lui-même (ibid.,
n» 2187) et dans laquelle il se justifie
d'avoir voulu attacpier la doctrine de
Zwingli. {Note des éditeurs.)
" Patience toute relative. On doit re-
connaître avec notre historien que Calvin
et ses collègues avaient reçu une leçon
méritée du gouvernement bernois, poussé
à bout par leur esprit sectaire et Iracassier.
Mais ils ne la subirent point sans protester.
Nous venons de voir qu'avant même de
(juitter Berne, Calvin avait réclamé auprès
du Sénat contre la sentence qui lui infli-
geait un blâme non déguisé. De retour à
Genève et n'obtenant aucune réponse, il
adresse, dès le 4 niai, une nouvelle pro-
testation à leurs Excellences ainsi qu'aux
ministres de Berne et la fait appuyer par
le Conseil de Genève et les ministres de
Lausanne (Opéra, t, XV, nos 2199-2201,
219.3). Les Genevois saisissaient l'occasion
pour se plaindre de certains propos nou-
vellement tenus sur leur compte par des
sujets des Bernois. Cette fois, ceux-ci per-
dirent patience; dans leur réponse, en date
du 3 juin {ibid., n» 2211), ils déclarent
que les informations prises ne corroborent
pas les accusations portées par les Gene-
vois : • En considération de quoy, ajou-
tent-ils, est nostre désirée requeste que
doresnavant de telles et semblables pa-
rolles que pourriez avoir à desplaysir, vous
l555 PLAINTES CONTRE LA PREDICATION DES MINISTRES. H^^
tiré un grand usage do toulo cette dispute et de ces difVicullés, si
elles leur eussent a|)|)ris à être modérés dans leurs senlimens el
dans leurs expressions et à ne pas donner' lieu aux autres, en ou-
trant les matières, à se scandaliser et à leur i'ournir des prétextes
plausibles de les blâmer.
Je trouve dans Roset ' ipie ceux cpie les ministres avaient le
plus à dos dans Genève — il veut parler sans doule de la cabale
libertine — trouvaienl (|u'il n'était pas nécessaire d'imprimer,
autant (pi'on taisait, de livres sur la religion et de commentaires sur
l'Ecriture sainte; que l'on avait aussi un trop grand nombre de
pasteurs dans la ville, (|ue deux seraient suffisants pour faire toutes
les fonctions du ministère, l'un à Saint-Pierre, pour le haut de la
ville, l'autre à Sainl-Gervais, pour le bas. Que ces ministres, au lieu
de s'arrêter à donner de longues explications des {Passages du Vieux
et du Nouveau Testament, ce (pii était une chose non seulement
superflue, mais aussi ti-ès dangereuse, comme on le voyait par les
disputes qui s'étaient élevées et qui s'élevaient tous les jours sur les
matières de la religion, devraient se contenter de lire simplement
le texte de l'Ecriture et d'enseigner au peuple la prière dominicale,
les dix Gommandemens et les articles de la foi, en leur donnant
là-dessus de fort courtes explications. L'on parlait beaucoup de
cette aff"aire dans la ville, les ennemis des ministres, pour faire pas-
ser leur sentiment, et ceux qui étaient dans les idées opposées, pour
soutenir le contraire, mais la sédition dont nous allons parler
tout à l'heure et qui fut fatale pour toujours à la cabale libertine,
ne tarda pas à faire cesser pour toujours celte dispute.
Il paraît assez par l'histoire des années précédentes combien
grand était depuis longtemps, dans Genève, le crédit d'Ami Perrin,
mieux iiiformer. Car combien que sommes • Langage diplomatique, ajoutent les
enclins d'user envers vous de tous debvoirs éditeurs des Calvini upera, pour les en-
de bonne amytié et voysinance, si est-ce voyer promener avec des plaintes aussi
que ne scaurions endurer que les nostres mesquines que tracassières. « Le Conseil
soient ainsy pour unescliunes paroiles in- et les minisires se le tinrent pour dit et se
certaines par les voslres pouiiuenés et mis résignèrent enfin à « prendre patience »,
en grosses coustes.ains serions occasionnés d'autant plus que des événemens bien au-
demander telles coustes à cenix qui font trement graves absorbaient alors leur at-
plaintitTz. Ce veuillez entendre de nous à lention. (Note des éditeurs.)
la bonne part. . ' Ouvr. cite, liv. V, cliap. (», p. ;{(i8.
558 CAUSES DE LA CHUTE DE PERRIN. l555
capitaine général. Il est bien difficile, pour ne pas dire impossible,
rprime autorité de cette nature, injusie et usurpée' se soutienne
toujours, surtout dans une république dont les membres se regar-
dent les uns les autres à peu près comme égaux. Des airs de hau-
teur et d'empire ne peuvent (pi'attirer à la fin à ceux tpii les alFec-
tent une fâcheuse catastrophe; on souffre pendant quelque temps
le joug de ces sortes de gens, on prend patience, ou temporise,
mais la mesure de leurs iniquités devenant comble, ils vojent le
nombre de leurs créatures diminuer tous les jours, la plus saine
partie des citoyens, auparavant craintive, dissimulant et pliant
même sous leur pouvoir tyrannique, ranimer son courage et oser
leur résister et, acrpiérant peu à peu de nouvelles forces, prendre
enfin le dessus. Ces esprits ambitieux, se sentant par là éloignés de
leur com|)le, ont la rage dans le coeur et ne pensent jour et nuit
(ju'à regagnei' le crédit ([u'ils ont perdu et, pour en venir à bout, ils
chercheni à faire quelque grand effort, dont le succès, selon qu'il est
heureux ou malheureux, ou les fait remonter au [ilus haut degré de
la roue, ou les plonge dans ]o plus grand malheur et dissipe
et anéantit absolument leur parli. Mais la Providence permet
que, pour la conservation des élats, ce dernier arrive le plus sou-
vent.
C'est ce (pi'éprouva Ami Perrin et, avec lui, les j)rincipaux
chefs de son parli. Pour avoir une plus juste idée et de l'autorité
([u'il s'était ac([uise et de la manière dont se fit sa chute, je repren-
drai la chose de plus haut et je me servirai du témoignage des au-
teurs contem|iorains, je veux parler de Calvin ' et de Bonivard.
' C'est là une appréciation manifeste- personne, comme Wandelli et plusieurs
ment exagérée ; Perrin ilevait surtout son autres à luy semblables .' ains faisoil à
influence à sa situation personnelle, ap- chascini plaisir et service où il pouvoit. •
puyée par une famille nombreuse, ricbe et (Note des /'diteurs.)
considérée, aux services qu'il avait rendus ^ Dans la lettre écrite par le réforma-
à la Ville et à la popularité dont il jouissait leur à BuUinger, en date du t.'jjuin (Opéra,
auprès de ses concitoyens. Bonivard, qui t. XV, n" 2243). Elle contient en effet le
le délestait et dont le lémoignage n'est, par récit détaillé de l'émeute du Iti mai et de
conséquent, pas suspect en cette occasion, ses causes. Dans une lettre précédente, da-
est obligé de reconnaître (ouvr. cité. p. 36) fée du 5 juin {iind., n° 2218), Calvin avait
<i qu'il ri'estoit pas liomme de maligne na brièvement inforinn Biillinger de l'événe-
ture, non seullement s'abstenoit d'outrager ment. {Noie des éditeurs.)
l555 CAUSES DE LA CUITE DE PEURIN. 55c)
Quoique le preniior t'ùl celui (|iii, dans Genève, eût l'ésisU" depuis
1res longtemps avec le plus de leruieti' à l'errin el à sa cabale,
ce (jui avait fait naître entre eux des aigreurs tpu pourraient,
rendre ce que Calvin en dit, suspect, cependant ce (ju'il rapporte
étant cout'oruie à ce que dit, non seulenieni, Bonivard', mais s'ac-
cordant parfaitement avec ce cpie Ton voit de cette affaire et dans
les registres publics et par Ions les autres monumens que l'on en
a, ce que nous tirerons de lui ne pourra cpie servir Ix'aucoup à
l'éclaircir '.
Perrin avait eu occasion, par sa cliarge de capitaine g('néral,
de mettre dans ses intérêts un tas de canailles (ju'il s'atlacliait en
leur faisant espérer l'impunité de leurs crimes, car s'il y avait
ipielqu'un qui eût commis quekjue action infâme, il était silr de
trouver en cet homme-là un défenseur el un protecteur assuré. Per-
rin était uni d'une manière fort étroite avec Pierre Vandel,([ui était
du Petit Conseil comme lui et ancien syndic. Ces deux hommes,
gens d'un très mauvais caractère et hardis jus([u'à l'impudence,
avaient trouvé le moyen de se rendre maîtres des affaires: ils avaient
gagné les cœurs d'une partie de leurs collègues par leurs caresses,
ils faisaient faire ce qu'ils voulaient à d'autres qui étaient indignes
du poste qu'ils occupaient et qui ne pouvaient s'y maintenir que
par leur faveur, ils avaient aussi des parens dans le même corps, des
suffrages desquels ils disposaient en quelque manière, de sorte que
leur crédit dans le Conseil était augmenté à un |)oint (jue personne
ne leur osait résister pendant plusieurs années. Ils furent maîtres
' Ce ne sprait pas là un contrôle suf- vard. Il convient donc de demander la vé-
fisant. La haine qne Bonivard avait vouée rite aux documents originaux, registres du
à Perrin ne permet d'accueillir ses appré- Conseil el dépositions de témoins recueil-
cialions qu'avec une extrême réserve, d'au- lies dés le lendemain de la prise d'armes
tant plus que le maintien de la pension du 16 mai (Andiives de Genève. Procès
qui lui avait été accordée par la Ville en crim., 2e s'«, portef. XIX). C'est ce qu'a
1338 dépendait, au moment où il écrivait fait Amédée Rnget et c'est dans le tome IV
son livre, du bon plaisir des adversaires de son livre, déjà si souvent cité par nou.s,
actiarnés et devenus tout puissans de l'an- que l'on trouvera le récit impartial et com-
cien capitaine général. (Noie des ('dileiirs.) plet de l'événement qui va changer inopi-
' Les récits moins détaillés de (Calvin nénient la face des choses dans Genève et,
et de Roset sont naturellement tout en fa- en assurant le triomphe définitif de Calvin,
veur du parti victorieux et ne sauraient, faire de cette ville la capilale illustre de
par conséquent, servir à coiilr(Mer lioni- la Réforme. {Note des édUeiDs.)
56o CAUSES DE LA CHUTE DE PERRI.N. 1 555
des jui^emens (|iii s'y rendaient et ils prenaient même si peu de préi-
caulioiis ([u'il n'y avait personne qui ne s'aperçût qu'ils vendaient
la justice, ce qui ne faisait pas seulement du bruit dans la ville,
mais aussi dans le voisinage et chez les étrangers parmi lesquels
la magistrature de Genève était dans une très mauvaise réputation,
par la seule faute de ces gens-là'.
En vendant ainsi la justice, ils s'étaient fait beaucoup d'enne-
mis, mais si quelque personne se plaignait de leurs injustices, ils
ne manquaient pas aussitôt de s'en venger et, par là, se faisaient
si fort craindre, cpie le parli ipie prenaient la plupart était de souf-
frir patiemment leur tyrannie.
Les peines portées par les édits n'étaient exécutées contre
personne et, quand on avait la faveur de Perrin et de Vandel, on
se moquait impunément des lois les plus sacrées. Ayant autant de
crédit (pi'ils eu avaient parmi le peuple, ils faisaient donner à qui
bon leur semblait les charges (pii sont pourvues en Conseil Général,
comme celles de lieutenant et d'auditeurs, de sorte qu'après les
élections faites, le peuple lui-même avait honte d'avoir donné d'ini-
portans emplois à des personnes qui en étaient absolument indi-
gnes.
Au mois de février de l'année i553, ils firent par leur cabale
déposer du Petit Conseil quelques conseillers qu'ils avaient remar-
qué n'être pas assez avant dans leurs intérêts et mettre en leur
place des jeunes gens, leurs parens', de sorte que Perrin et Vandel
pouvaient compter dans le Conseil ordinaire sur quatorze suffra-
ges assurés, de leurs parens ou de leurs alliés, sans parler de ceux
de leurs amis, ce qui les enfla tellement, que Bonivard remartpie'
que lorsque l'on recommandait à Perrin une affaire, il ne répondait
point comme d'une chose qui dépendît du suffrage de plusieurs :
(( Nous ferons » ou « le Conseil fera », mais comme d'une chose dont
il était absolument le maître : « Je ferai » ou « je ne ferai pas ». En
général, la plupart des charges furent si mal remplies cette année,
(|uc l'on disait publiquement que si l'on eût donné aux ennemis la
' Lettre de Calvin h Bnlliiiger, Op., ' Voir plus liaul, p. 469.
t. XV, p. 077. ' Ouvr. cite, p. H7.
.ICCTIO.N l)i;S S^MllCS.
f)*') 1
comniissioii de [tourvoii- les ('iii|il()is, ils n'jimaiciil |i;is pu l'jilrt'
(l'(''l('clions plus IkimIcuscs cl ('Icvcc aux lioiiiiciirs de |ji l\(''|iiil)li(|iic
des grns |)liis iti(lii>iios que cnix <|iii y [larviiin'iil. AM|)ai-;iv;inl, si
lo (^-oiiscil ordinaire faisail, ([ii('l(|m' l'aiilc, celui des Deux (leuls
pouvail, y apporter du remède, mais l'errin el Vandel avaienl (rouvé
le moyeu, eeUe année-là, de faire entrer dans ce corps une i^raudc
(juanlili' (le personnes de la lie du peuple, jeunes i^cns insolcwis e(
sédilicux e( d'une vie honteuse et déréglée'. Et afin d'avoir laiil
plus de suffrages à leur dévotion, ils avaienl l'ait faire nue (''l(>clion
qui allait fort au delà du nombre (pii mancpuiit ; de cette manière
la caijale libertiiu" fut de beaucoup supérieure dans les Conseils et
nous avons vu ci-devant quels assauts Calvin eut à soutenir de sa
part et conuiieut, malgré les efforts de ces gens-là, il vinl à bout
de l'établissement de rexcommunication.
Dès lors, cette cabale commença à n'avoir plus le même cré-
dit (pi'auparavant; plusieurs même de ceux qui lui avaienl été
le plus attachés ouvrirent les yeux et sentant qu'ils avaient été
abus(''s et que Perrin el Vandel étaient parvenus à un degré de cré-
dil el d'autoriléqui pourrait être funeste à la République, ils prirent
un parli tout opposé' et l'on fui surpris, au mois de février de
l'année i555, de voir élus pour syndics, quatre sujets de ceux qui
étaient le plus opposés à la faction de Perrin el Vandel. Ces quatre
se nommaient : Jean Lambert, Henri Auberl, Pierre Bonna et
Pierre-Jean Jessé'. L'élection des syndics est suivie, le lendemain,
de celle du Petit Conseil, laquelle se faisait depuis quekpies années,
comme nous l'avons dit ci-devant', en opposant huit nouveaux
' Li'ltiv de Cilviii A Bulliiii;oi-, Op..
t. XV, p. (578.
* I! y eut surtoul, dans ce revire-
iiicnl. di>s questions de rivalités et d'ambi-
lions personnelles ; cf. Ro£;et, onvr. cilé,
I. IV. p. 11)8. (iVci(c des i'il,iieur.<;.)
■'■ R. C. vol. W, fo i Y". — Il est
singulier que le rei^'istre, L-onlraireinent à
l'usage, n'indique pas les noms des ipiatre
autres candidats présentés par le Petit
Gon.seil et par ceUii des Deux Cents au choix
du Con.scil Général. Le secrétaire Glande
Roset se liorne à dire qne ces propnsifiojis
se trouvent consignées en « ung feuillet
que a retiré le s' premier sindique [Am-
hlard Corne] » ; ibid., f" 184 v», 186 ro.
De plus, le registre mentionne l'absence
du second secrétaire, François Béguin, qui
appartenait à l'opinion perriniste et qui
fut suppléé par le trésorier Des Arts ; or,
on sait que les électeurs indiquaient leur
vote k l'oreille des secrétaires. Ces ileux
irrégnlariti's, dit Rogel (t. IV, p. 198, n.).
peuvent juslilier certains soupçons. (Nnte
dex rditeiirs.)
* Voir plus hnni, p. 'iliS.
30
562
GASPARD FAVRK KLIMINK DU PETIT CONSEII..
sujets aux seize conseillers doul la charge était sujette à une revi-
sion annuelle. Perrin avait l)eaucou|) contribué à cette nouvelle
manière de faire l'élection du Petit Conseil, s'il en faut croire Boni-
vard', dans la vue de faire sortir plus facilement de ce corps ceux
(jui n'y seraient pas dans ses intérêts et d'y faire entrer de ses
créatures, mais il n'y trouva pas son compte cette ann(''e : l'on dit
tout haut en Deux Cents (jue la plus grande partie du Conseil ordi-
naire étant composée d'une seule parenté, il fallait la réduire à un
plus petit nombre et ([ue l'établissement de la conciu'rence des nou-
veaux sujets contre les anciens, qui avait été fait pour avancer celle
de cette parenté, serait fort propre pour retrancher du Conseil
quelques-uns de ces gens-là'.
Sur cette proposition, il s'éleva de grandes rumeurs et bien des
discours de part et d'autre. La cabale perriniste surtout fit beau-
coup de bruit et elle fit tant par ses clameius rpTelle conserva dans
le Conseil tous les sujets tpii lui étaient dévoués, à la réserve de
deux, dont l'un était beau-frère de Perrin' et l'autre, qui s'appelait
Jean-Bapliste Sept, son proche parent, qui furent destitu(''s*, mais
quoiqu'elle ne perdît que ces deux hommes-là, elle ne laissa j)as
sentir que sou cré'dil était diminu»' considérablement, d'autant plus
(|ue les deux qui renqilirent la place des deux déposés, qui furent
Jean de la Maisonneuve% fils de ce Baudichon (jui se signala d'une
manière si avantageuse dans les alTaii'cs de la Uc'formallon" et Jean
' Onvr. cité, p. 115. Chircaml, mort dans le i-ouraiit île l'an-
^ Ibid., p. 12S. née préeéilente. {Note des éditeurs.)
' (îaspani Favre; on téliit, en ma- ' L'introdui-lion de ce personnage
nière de dédomniagenienl. du (Àmseil des dans le Petit Conseil à la place de Gaspard
Soixante; R. ("•., vol. W, f» ."j r". (Note Favre était signilicative en effet. Ardent
des éditeurs.) calviniste et ennenn personnel de Perrin,
* Cette assertion, tirée de RonivanI il avait en, à plusieurs reprises, des con-
(ouvr. rite, p. 126), est inexacte en ce testations personnelles avec ce dernier
ipii concerne Sept. Ce dernier ne fui dé- (voir plus haut, p. .'{fiH, note 2, et Roi;et,
posé qu'au mois d'avril suivant, à la suite ouvr. cité, t. III. p. 142). C'est lui égale-
d'une altercation avec .son nouveau col ment qui, étant auditeur, avait procéilé.
lègue .lean de la Maisonneuve (Archives au sortir de la congrégation du Ifi octobre
de Genève, Procès criminels, n" o27). Il 1551, à l'arreslalion de Rolsec. {Noie des
y eut, à la vérité, un autre conseiller nommé éditeurs.)
en même temps que la Maisonneuve, ce " Il s'était surloul signalé par la dé-
fut Jean Pernet, maisqui renjplaça Antoine vastation de la cathédrale de Saint-Pierre
i555 (;ii.\Niii:.Mi:Ns dans i.k i)i:rx cio.nts. f)!),''!
l'(M-iiel, avaient (''1,('' depuis loni^tjMups tles plus opposés aux projels
(le la cabale liherline e.( haïs l'un et l'autre mortellement de Perrin.
Celte nièuH^ caliale aperriil encore d'une manière liien plus
sensible sa di-cadence le jour (pic le (lonseil oi'dinau'c, siii\anl la
coutume et les édits, procéda à l'examen ou à l'élection du (Jonsoil
des Deux Cents, car il déposa une trentaine de ces gens de néanl
(pie Perrin y avait fait entrer et il mit en leur {)lace un nombre
('gai déjeunes gens sages, élevés dès leur enfance dans les princi-
pes de la religion réformée, car ils étaient nt>s peu d'ann(''es avant
la Kéformation et ils se trouvaient ainsi exempts de la plupart d(^s
défauts auxquels étaient sujets ceux (pii, étant d'un âge plus
avancé, avaient été instruits dans la religion romaine, lors([u'il
régnait encore dans Geniîve un désordre et un dérèglenu'nl
effroyables de moeurs. Michel Roset, auteur des Chroniques que
nous avons si souvent citées et (pii a si liien mérité de sa patrie
par les longs et importans services qu'il lui a rendus, comme nous
le verrons dans la suite de cette Histoire, fut du nombre des non-
veaux conseillers des Deux Cents et, pour le dire en passant, il fut
sul)stilu('' deux mois après à son père qui était fort âgé et sujet à de
fâcheuses incommodités, dans la charge de secrétaire d'Etal/, de
la(pielle, au mois de juillet suivant, il fut pourvu en chef, cette
charge étant devenue vacante par la mort de son père.
Perrin, Vandel et leurs adhérens furent dans la dernière mor-
tification de voir leurs affaires aller si mal dans les Conseils et leur
crédit entièrement tombé dans tous les corps de la Ré|>ublique el
ils ne purent pas dissimuler le dépit qu'ils en avaient conçu. Perrin,
plein de rage de ce changement, ne venait que fort rarement au Con-
seil et les uns et les autres se plaignaient de tous côtés d'être oppri-
més. Ils le faisaient nu^-me avec si peu de ménagement, qu'il n'était
pas difficile de voir qu'ils ne cherchaient fpi'à lirouiller.
Le Consed, pour enqxV'her qu'ils ne regagnassent le crédit
qu'ils avaient perdu et qu'à l'avenir ils ne fussent encore maîtres
des élections qui se faisaient en Conseil G(''n('Mal, pensa à im moyen
et le pillage des caiii|iagnes avoisinant voir t. Il, pp. 1,57 et ."iO."). (Noie des édi-
(îeniive. Notre historien portait alors sur teurs.^
Baiidiclion un jngemcnl moins tlaltenr: ' li. C, vol. 49. f" 53 V.
564
CHEATION l)K NOl NIOAIX Itni'KGlCOIS.
f|iii lui panil, l'orl propre ;"i |)r('\eiiii- un seinhlaljlo (If'sordre. Il y
avail dans Gcnè've quaiilih' (l'(''lraiii^ci's (|ni avaienlclioisi celle ville
|)()ni' asile coiilre les pers(''eiili(jiis (pie le papisme iiiellail en nsaii;'e
en (li\'ers endroits de rp]nro|)e contre les réronn(''s ; (pianlil<'' d'Ita-
liens, d'Ani^lais el surloul de Français s'y (''laienl mis, depnis pln-
siem's ann(''es, à rai)ri de la rai^cdes ennemis de la V(''rilr'', el il s'y en
rendail. Ions les jours de nouveaux pour le luème sujel , de soi'le
(pie le noud)re des exii(''s pour la religion avail autjiuenh'' à un
|)oinl. (|ui sur|)assail celui des citoyens, s'il en l'anl croire Hoiii-
vard '. Parmi un si grand noml)re, il n'(''lail pas |)ossil)le qu'il n'y
eùl desi>ens de toutes sortes de caracli'res, mais s'il yen avail (piel-
tiues-uns dont la [)i(''t('' et la vertu |>ouvaienl ('Ire encore l'-ipiixo-
ques, l'on en voyait beaucoup d'aiili'es de (pii la vie exemplaii'e
avait (''ti' depuis loui^leiiips de urande (''dilicalioii, lels ('•laienl un
Laurent t\o iN'oinieiidie ', un Jean Uiah' ', de (pii (îaKin parle avec
t'Ioi-e dans ses lettres, un Germain ( lolladon ', le(pud, de UK^'uie (pie
les deux autres, ('lail consiill('' par le nia^^istral dans les affaires
épiueiises et difficiles.
L'on crut donc (pi'en recevant an uoiulire des liourucois les
priiicipaiix de ces r(''rui^i(''s, l'on l'orlilierail d'aiilani le pai'li des
honnêtes g'ens et (pie, dans les ('leclions (pil se l'onl eu ( lonseil
G(în(^ral, où ils auraient voix di-MIx-rative, ils jetteraient les yeux
sm- des n'ens de leur caracItM'c et (pi'ils laisseraient eu arrit're les
' Ouvr. cité, p. 127.
^ Laurent île Normemlie ap|iai'leii.'iit
à lUK^ famille nolahli', oi'ii^'inaiio île la
(lliaiiipagne ; (locleiir eu ilroil el avoral. il
availniîciipé àNoyoïi l(!s Ibuctions de lieu-
leuant du roi et maire de cette ville, maître
des requiHes, etc. Arrivé à Genève peu
avant Nui'l 1318, il fut rei;u hour.nenis le
2o avril 1353 et iiiournt en 13119. Voir
(lalilTe, Notices qhihd., t. II (S" éd.), p. 684 ;
France prot., t. IV, 2« part., p. 24. {Noie
des éditeurs.)
' Il était le second des sept lils de
l'illu.stre liuinanisle Guillaume Rude, fut
reçu liourjîeois de Genève le 2 mai 1333 et
mourut eu 13S7 à 72 ans. Son atlacliement
pour Calvin est connu. Il était seigneur de
Vérace et c'est par ce nom qu'il était lia-
bituf'lleinent désijjin'. Voir GalilTe, ouvr.
cilé, t. III, p. 8(i: Fronce prot., 2'' éd..
t. III, p. :^73. (Note des éditeurs.)
* Cet avocat, si frécpiemment consulté
par le Conseil et qui montra tant d'acliarne-
meut contre Servct, était de La CliAtre près
lîourges ; reçu bourgeois do Genève le
22 avril 1355. il mmirul en 1594. Voir
Galiffe, ouvr. cité, t. II (2e éd.), p. 791 ;
France prot., 2e éd., t. IV, p. 314. Il ne
doit pas être confiuidu avec .son neveu.
Germain Colladon. dit le jeuiie. reçu bour-
geois le 23 avril 13.53 el mort en 1371.
(Note des éditeurs.)
1000 oi'i'osnio.x UK l'iouiu.N i;r \)e va.nukl. ."iC),")
sujels sciiiltlablcs ;iii.\ IJcilliclicr, aux Scpl, aux Gentil, (llialuxl
cl aiili'cs (le iiK'tiic Irciiipc (|iii a\aiciil eu jiis(|iraloi-s la l'aNciir ilii
|)eu|)le (îl (jiii riaient parvenus aux oiii|)l()is par la brigue de gens
(jui ne valaient |)as mieux qu'eux. L'on liouvail aussi en même
temps (ju'il était avantageux île reeevuir ees gens-là bourgeois,
|K)ur a\()ii-, (lu |)rix de leur liourg'eoisie, de (pioi fournira divers
besoins pressans de la ville. ImiIIii, l'on couiplait ([n'en leiu- don-
nant la (|ualilé de bourg'cois, on leiu- rendrait Iciiis armes (uie la
eabalc perriniste leur avait fait ùler, connue nous l'avons \ii ci-
devant, ce qui rendrait le bon parti plus craint et plus respeclt',
puis(jue ces g'ens-là seraient, de celle manière, en élat de |ir(''ter
main forte à la justice au cas (jue les débauchés et les libeilins
voulussent connncllrc (jnchpie rébellion. Dans ces vues, le (lonseil,
aux UKjis d'avril et de mai, r(^(;ut au nomlire des bourgeois dixcrs
principaux réfugiés fraïujais. Calvin dit' (pie l'on en admit, en ce
tem[)s-là, en diverses séances du (lonseil, environ cincpiante, des-
(|uels les descendans, du moins de (|uelques-uns d'entre eux, ont
rempli depuis et remplissent encore aujourd'hui les premières
charg-es de l'État.
Bonivard remanpie ■ (pie d'abord Perriii et Vandel ne ti^noi-
gnèrent pas une grande répugnance à la réception de ces nouveaux
bourgeois, dans la pensf'e que l'argent ([u'ils financeraient pourrait
aider la Seigneurie à payer ses dettes et entre autres à fournir les
intérêts des sommes ([u'elle avait emprunlées depuis longtemps à
Bàle, mais (pie, voyant en augmenter le nombre tous les jours, ils
commencèrent à en faire paraître du chagrin, sentant l)ien (pie ces
gens-là, dont les principaux étaienl liés d'une manière fort étroite
avec (lalvin et (pii avaient les uns et les autres une vénération toute
particulière pour ce urand homme, seraient dans des intérêts fort
oppos(''s aux leurs et donneraient le dernier coup à leur autorité
' LeUi-f cilée, Ofi., I. XV. fi fiTl). — cabli', (|iii rjiil \r nxiible an rij(_'i.-(](itijiite-
Oii compte, CI) ell'et, tians le Livre des iikîiiI des peniiiistes et détei-iniiia la pro-
Bourgeois, ciiiquaule FrarKjais re(:us entre testation d(i lieutenant Du .Mollani. fNote
le 18 avril et te 9 luai looo. A celle der- des éditeurs.)
iiiéiedale, te Conseil en admit seize le iiièdie - Ou\r. cilé. p. 128.
joue. C'est celle fournée, la plus considé-
HGG DISCUSSIONS EN CONSEIL A CE SUJET. 1555
cliaïK-L'hiiilc. l'fi riii mr-mc s'al)andoniiail à sa colère d'uiio iiiaiiirip
loul à l'ail indiyiie, il en criail en Conseil sans aucun inénaycnient,
il s'eni|>or(ai(, il jelail sou bonnet par terre, comme il avait accou-
tumé de l'aire ciuand il voyait prendre (pielque délibération f|ui
n'était pas de son goût'. Il disait ([u'à la manière dont on s'y pre-
nait, on verrait dans peu (jue les Français, non seulement chasse-
raient les anciens citoyens de la ville, mais même qu'ils la ven-
draient au roi de France ou à (pielque autre prince. Bonivard ajoute
(juc Vandel ne parlait pas sur cette matière avec le même emporte-
ment (pie Perrin, (pioi(}u'il fit tout ce (pi'il pût, par des voies plus
fines el |»Ius d(''tournées, pour s'op|)oser à la réception des nou-
veaux bourgeois. (Ju'enHn, voyant l'un el raiilre (pi'ils ne pou-
vaient pas réussir dans leur dessein, ils pioposèi'ent que si l'on
voulait donner la bourgeoisie à tant de nouveaux venus, ce fût à
ces deux conditions : l'une, qu'on ne leur rendît pas leurs armes,
l'autre, (pi'ils n'eussent de voix délibérative ni dans le Conseil
Gén(''ral, ni dans aucun autre Conseil, de dix ans. L'on disputa
beaucoup et à diverses fois en Conseil, mais les délibérations furent
toujours contraires aux intentions de Perrin et de ses suppôts ;
les bourgeois (|ni furent reçus, le furent à la manière accoutumée
avec tous les privilèges accoutumés à la bourgeoisie et sans aucune
des conditions |)ro|)osées par Perrin.
Bonivard dit' (pTentre ceux qui lui résisti-renl dans le Conseil,
le premier syndic Lambert, (pii s'était toujours opposé avec vigueur
aux desseins de Perrin, fut celui qui le fit avec plus de force et que,
pour réfuter les mauvaises raisons (pie la faction perriniste allé--
guait contre la réception des nouveaux bourgeois et faire connaître
en même temps le chef de cette cabale, il dit en opinant': « Je suis
surpris, magnifiques seigneurs, (pie le capitaine Perrin et le sei-
gneurVandel s'emportent autant qu'ils le font, (pi'ils soutiennent que
les nouveaux bourgeois chasseront de la ville les anciens citoyens
et ([ue même il est à craindre qu'ils ne soient assez scéh'rats pour
trahir la Ville'etla remettre au roi de France ou à quelque autre
|irince. Ces soupçons sont très mal fondés et contre toute vraisem-
' Hoiiivaril. onvr. rid', p. 129. '^ IbiiL, lue i-it.
l555 DISCOURS Di; SY.NUIC LAMIîKItT. .Kiy
blaiicc : ces i^ens-là oui filiaiiddiiiK- Iciii' painc, lriii-s iiarciis, leurs
amis, leurs l)iens, pour tr('''(re |)aseoiili'aiiils (r(ili(''irà leur iii'iiKM' (iiii
voulait les (•olllrailulr(^ à se souuieltre à uu culle su|)erslilieu.\ et
iiluhUre, ooulre les inouvcuKuis de leur eouscieiice. (Juellc appa-
rence ([u'ils voulus!«eul, de jt^aîté de co'ur, après avoir écliap|)é à un
aussi grand nialliein', s'y ploiii'er de nou\cau, eu se souuiellaiil de-
rechef |);ir la traliisou la plus lâche el la plus uidu^ue, au joui; ipiils
ont eu le bonheur de secouer"? Uuelle apparerice encore i|ucdesyens
de |irovinces si ditlV'nwit.es et, pai- eons(''(pieiil, de caractères el d'iu-
lérèls si divers ipi'il n'est. nuUeaient, vraisendjlahle qu'ils se soient
entendus, lussent entrés dans Genève concourant tous dans le
ui('ine desseiu inlaun- (|u'ou leur ail l'ihue ? ( lerles, ajoutait-il, en
s'adressani à l'erriu, je ne couiprends pas, capilaine, d'où vous
viennent des soupçons et des délicalesses de cette nature; vous ne
les aviez pas, il n'y a |)as dix ans, lorsrpu' vous vouliez ipie l'on
reçût dans la \ille deux cents chevau-léyers (|ui tissent serinent au
roi de France. Vous voulez bien que l'on reçoive les étrangers
lioiu'geois sous doux conilitions, l'une i|iu' l'on ne leui' rende jias
leurs armes et l'autre (pi'ils n'aient de voix déhbéi'ative en aucun
(lonseil, dedix ans. Mais de quel usage nous seraient-ils, si nous les
laissions dc'sarmés? S'il survenait une alarme dans la ville, pendant
que chacun d'eux irait prendi'e ses armes chez son capitaine et les
reconnaître, (pie ue pouirait pas faire l'eimeuii? Ne serait-ce pas
aussi leui' faire une grande injustice ([ue de les priver t\v tous les
honneurs et de tous les (Conseils, après (ju'ils auraient acheté la
bourgeoisie et pendant (ju'ils supporteraient actuellement les char-
ges tle l'Imitât? Ena-t-on usé ainsi envers nos [trédécesseurs? Lecjuel
de nous peut se vanter d'être sorti, depuis cent ans en çà, de race
de citoyen"? Quand nos pères ont été reçus bourgeois, ils ont <''té en
mi'ine tem|)s regardc's comme admissibles à tous les honneurs de la
Républiipie, jus(pi'à pouvoir être faits conseillers du Petit Conseil
et même syndics, ([uoi([u'ils ne donnassent pas, |)Our ac([uérir la
bourgeoisie, des sommes à peu près aussi grandes que le sont celles
que fournissent ceux qui veulent aujourd'hui devenir bourgeois.
Ainsi je suis d'avis, qu'autant qu'il se présentera d'honnêtes gens
(pii demanderont la bourgeoisie, nous les recevions avec plaisir et
508 PEKKIN ET SES ADHÉRENS EXCITENT LE PEUPLE. 1055
Hiix coïKlilioiis que le sont, tous ceux qui oui |irésentement le même
droit '. »
Il est aisé de s'iuiaginei' conil)ieii uu discours de cette uature
augmenta la colère de Perrin, surtout à cause du reproche des
chcvau-lég'ers. Aussi dès lors, voyant (ju'il n'avait [)lus de crédit
dans le Conseil, il tourna toutes ses vues du côté du peuple et ne
chercha avec ses adhérens qu'à s'attirer, parmi la multitude, des
suffrages et un nombre suffisant de gens de main, sur (|ui il pût
compter, poui- se rendre maître des affaires par la force.
Pour y réussir, il se trouvait tous les jours dans les cabarets
et dans d'autres lieux où ses amis les plus alïid(''s faisaient rencon-
IriM- (piaiilit('' de gens de la lie du peuple. En buvant et mangeant
ensemble, la conversation ne mancpiait pas de tomber sur le gouver-
nement contre lecpiel Perrin et ses adhérens faisaient des plaintes
très vives et très amèrcs; ils s'arrêtaient surtout à la réception des
nouveaux bourgeois, plainte à laquelle il ne leur était pas difficile
(le donner un air de plausibilité.
Le Conseil, disait-on à ces gens-là, ne garde plus de ménag-e-
mens avec vous : il crée tous les jours, à t<jrt et à travers, un si grand
noudjre de bourgeois que, dans peu, les nouveaux surjtasseront de
Ijeaucoup les anciens citoyens, car nous savons (ju'on en veut rece-
voir jus([u'à mille; alors on ne fera plus aucun cas de vous, vous
n'aurez plus de part aux honneurs que l'on réservera pour ces nou-
veaux venus pour lesquels seuls il paraît clairement que le magis-
trat a de l'affection. Ainsi ceux à la fermeté et au courage desquels
la Ville est redevable de sa liberté, les familles dont les ancêtres
et les chefs n'ont épargné ni leurs biens, ni leur vie, pour secouer
le joug des princes qui la tyrannisaient, auront la mortification de se
voir supplantés par des inconnus^ peut-être |)ar des ennemis secrets
de la liberté de Genève, par des Français en un mot, ipii n'ont d'au-
tre vue (|ue celle de remettre à lem- prince cette ville lors({u'ils
seront en assez grand nombre pour croire de ()Ouvoir venir à bout
d'un tel dessein. Oue l'argent qu'ils donnaient avec tant de facilité
pour acheter la bourgeoisie et dont on se félicitait connue d'une
' Gautier repi-oiluit ici, dans un style rajeuni, le discours que Bonivard {loc. cit.)
allribue au syndic Laniherl. (Nute des i'dileiivs.)
1555 CO.NClIJAlU'LIvS DliS CIIKFS l'KlUUMSTKS. 5()()
chose iixaiilimcusc à lit l\(''|)iil)li(|ii(' (''lail le prix r;it;il ;iii(|m'l fllo
vondiiil s;i lilicrh' cl (\\\c la l'raiicc le l'oiiiiiissail |iciil-r'lfc sons
main, liicii assiii'(''(' de se dédoiiitiiai'er aiiipleiiicnl , dans la snile,
de ces sortes tl'avances. Ainsi c'en est fait, ajoiilail-on, de cetle
pauvre ville ponr laf|iielle nous avons tant et si longtemps com-
hatlu; adieu sa liberté, elle est Iraliie, notre clièrc patrie, si nous ne
ranimons notre zèle pour sa conservation et si nous ne prenons
incessamment ([uekiue résolution généreus(> pour la lirer de Tat-
f'reux malheur dans lecpiel on méilile de la plonger.
Tels élaient les discours cjue l'errin, Vandel, Franeois-Uaniel
et Philibert Berthelier, Cliabod, Pierre Verna, (Jlaude Genève et
autres suppôts de la cabale perriniste tenaient de tous côtés par la
ville, dans les rues, dans les places publicpies et dans les cabarets,
pon>r nu'Ki'e le peu|)le en nionveinent et l'exciter à la s(''(lition. Mais
ils ne se bornaii'ul |)asà ces sortes de plaintes générales : ils tenaient
des assemblées entre eux et concertaient avec application les uKjyens
défaire réussir leur dessein. Chabod, ([u'ilsap[)elaient le /Joinba/-(/i,
était maître de l'artillerie, Claude Cienève était capitaine du boule-
vartl de Longenialle, où il y avait de la poudre et des armes ; le frère
de celui-ci avait la garde du clocher de Saint-Pierre et l'on pouvait,
|>ar son moyen, aller à la grande cloche; Pierre Verna a\ait (jnelipie
inspection sur les |)ècheurs et sur les bateliers; F'rançois-l-)aniel
i3erlhelier était maître de la monnaie ; avec ces avantages ils ne dou-
taient [)oint de venir facilement à bout de tout ce qu'ils voudraient
entreprendre.
(Jnand les chefs ('taient ensend>li', ils s'i^xhortaient les uns les
autres à s'assurei- de Ions ceux de leur dépendance. « .le parlerai,
disait Pierre Verna, aux bateliers et aux pécheurs, ils sont tous mes
valets. )) (( L'on [)eutcom[)ter sur les gens de la monnaie, disait Fran-
çois-Daniel Berthelier,car j'en fais ce (pieje veu.x. » i*i(;rre Vandel,
([uilogeaitauBourg-de-Fouretqui en était capitaine, faisait espérer
([u'il gagnerait ceux de ce (juartier. ( ".hacun, en un mot , promettait de
faire de son côti' tout ce (pii serait en son pouvoir. Ces chefs ensuite
se rendaient compte des progrès rpi'ils avaient faits et leurs entre-
vues devenaient tous les jours plus frc^pientes; le lieu où ils s'as-
semblaient le plus souvent était le boulevard dont était capitaine
rt-jO PROJETS DES PEHRINISTKS. l555
CUitiilo GeiK've. Là, ils s'animaient les uns les autres el ils |)ous-
saient toujours plus en avant leurs projets séditieux : il ne tau! pas,
ilisaient-ils, se laisser niàtiner aux Français et à leurs proteeleurs,
mais il Faut leur l'aire voir (pi'il y a eneore, dans la ville, un nombre
plus i^rand (pi'ils ne jiensent de bons Genevois prêts à défendre leur
lilicrli' au pc'ril de leur vie et de (ont ce (pi'ds oui de [dus cher, et,
piMii' l'cuNerser loul d'un coup leurs |)i'()jets, il est de la |)rudence
de les prévenir en l'aisanl main basse sur ces i>ens-là et en com-
mençant par- ceux du Conseil ipii lessoutieiment et (pii avaient juré
depuis si longlemps la morl d(î l'errin et de Vandel, conij)lot dans
le(juel Calvin lui-uKwue avait tremp('\ Ou'ainsi, il l'allait se d<'Faire
des syndics Laudjert et Aubert el des conseillers (^orue. De Fosses,
Pernet etBaudichoii ; (pu^ ces deux-ci, surtout, ne devaient |»as être
é|»ar^iiés, puis(|u'oii avait ôté du Conseil Gaspard Favre et Jean-
liaptiste Se|)t pour les y faire entrer.
En même temps (pi'ils excitaient leur l'aiçe contre les Français
et leurs protecteurs, ils n'éparqnaient pas les immstres: ils disaient
d'eux (pi'au lieu d'('tre les |)asleurs du troupeau (pii leui' avait été
commis, ils en ('laient les l(iu|)s,(pii ne cherchaient qu'à les conduire
les uns et les autres au gibet; (pie la doctrine (pie Calvin enseii^nait
sur la |)r('destinatioii était tri'-s dangereuse, (pi'clle avait ét('' con-
daniiK'e à IJeriie, rpie lîolsec, Zébédée et Sébastien Fonselet avaient
eu là-dessus, et sur d'autres poinlsde la religion, des idt^es beaucoup
plus justes. Ou(^ Calvin voulait ("Ire le mailrc; dtîs consciences, ipi'il
se donnait des airs de prince et d'iîvèipie, (pie si l'on en demeurait
à ce (pii avait été fait à l'égard de rexcommunication, il viendrait
à bout de tout ce (ju'il voudrait dans Genève et (pi'il ferait déposer
du Conseil ([ui bon lui semljlerait; <pi'en un mot, comme Calvin et
ses collègues ('■laieiit li(''s d'une manière fort étroite avec leurs
(Mmcmis, il (''tail à pr(i|)()s de s'en soiucnir oX (jiie, (piaud les choses
seraient amenées au [)oiut (pie les bons citoyens se |)roposaient, il
fallait |)enser aux moyens de faire repentir les ministres de la con-
duite (pi'ils tenaient à leur égard '.
' Tous ces détails toncliant les projets du parti perriniste sont tirés, dit une note
(le Gantier, des « Procîédures criminelles. » On en trouve efTeclivenient une partie dans
tes réipiisitoires du procureur générât contre Pierre Vandel, l^liililsert Bertlietier, Jean-
I,).).) l'UK.MIEKK l'UOlHSlATIO.N 1)1 l.li:ini;,\A.\T Di: .MOI.I.AKl). .J^l
.liis<|iii'-l;i, les st''(lilioii.\ n'avauMil en encore (|iie des viii-s i;(''iié-
rales e( des ich'-es vagues du luuudie «[u'ils voulaieiil excil.ec-. Mais
enliii, après avoii' à dixci'ses lois contV'ré enire eux, ils eoneluiciil
(|iril t'allail coMiiiu'iieer |iai" [lofler des plaiiilesau (louseil oi-ditiaire
du li()|) içraïul noruluc de bourgeois (|ii'il reeevail Lous les jours
et le prier ilc n'eu reee\()ir pas davaiilai^c. Alin que leurs plaintes
fussent mieux ('■couti-es, ils ri'soliu'enl de les l'aire porler jiar ipiel-
(pie lion 11 ne de poids cl iik"' nie, s'il se pou \ ail , par ipiel(Hie corps (pu
tînt ini rani-cousidérahle ilans Tl'llal. Ils se servirent, |)ourcel elVel,
d'Iludriod Du .Mollard, lieutenaul, ami el compère de Peirin. (lal-
\in dit (pi'il l'ut si'duit et sul)orné; ils persnadèreiil ce mai^islral de
la justice de leurs |)lainles et obtinrent de lui (pTil |)arlerait |)our
eux. iludriod l)ii .Mollard se |ir(''senla donc eu ( '.onsed ordinaire,
le luiiili i.'i mai, accompag-né de .Nicolas (ientil, IJaltliasar Sept et
Jean-1'liililiert. Bonna auditeurs, lesijuels depuis lonylenips étaient
des princijiau.x soutiens de la cahale libertine el ipii avaient sans
doute le secret du dessein ijui se traînait. Tout le corps donc de la
justice inférieure étant entré en Conseil, représenta |)ar la bouche
de son chef qu'ayant aperçu qu'il paraissait beaucoup de iiiécon-
tenteuient pariiii le peuple de ce ipie l'on recevait un si grand nom-
bre de bourgeois, tous d'une même nation, ils avaient cru ipi'il était
du devoir de leur (-liarge, non seulement d'en avertir le (lonseil,
mais aussi de le prier, avant de passer plus outre, d'assembler le
Conseil des Deu.v Cents pour y mettre sur le tapis la question s'il
était du liieii de l'Ktat de recevoir davantage de bourgeois; cpi'ils
trouvaient les plaintes des citoyens liicn fondées et que si le Conseil
ne voulait pas y avoir égard el assembler le Deu.Y Cents comme
ils respi'-raient, ils seraient contraints, pour leur décharge, de por-
ter eu.x-mèmes la (juestiondaus le t^onseil et même, s'il était néces-
saire, au Conseil Général. Le Conseil ordinaire, peu frajipé de ces
menaces, répondit aux lieutenant et auditeurs qu'il demeurerait à
Bapt. Sept, etc. (.\rcliives de Genève, Procès criiii., n» oiîO), mais un document de ce
genre, rédigé par des adversaires actiarnés, ne constitue puiiit une preuve suffisante de
la réalité des intentions et des discours de ceux que l'on voulait trouver, à tout prix,
coupables d'un complot saiiiiuinaire contre le gouverneinent et les niairislrats de la
Répnbliijue. Voir aussi plus bas notre i de la p. .>78. {Note des éditeurs.)
5^2 SKGONDE PROTESTATION UE DL" MOLLARIJ. l555
l'usai;;e (|iii (Mail de recevoir les bourgeois quand il le Irouverait
à propos et lorsque le bien de la Répul)li(|ue le demandait'.
Cette réponse l'ut aussitôt sue de tous les chefs des sédi-
tieux, qui s'asseinblèieut le jour même au bastion de Long-emalle.
Perrin, Vandel, les Berthelier, Claude Genève, Chabod, Pierre
Verna avec le lieutenant Du Mollard s'y rencontrèrent; ils soupè-
rent ensemble et, parlant de ce qu'il y avait à taire, P'rançois-Daniel
Berllielier, qui était l'un des plus échauffés et des plus en colère du
relus (pi'avait fait le Conseil, dit (pie, puis(^[U(; le magistrat n'avait
tenu aucun conqjle de la prière qu'avait l'aile h; corps de la juslice,
il fallait aller à lui en plus grand nombre et (pie le lieutenant et les
auditeurs fussent du moins accompagnés d'une (juarantaine de
citoyens \ Perrin ne g'oùta j)as d'abord cet avis : il témoigna aux
autres qu'il craignait qu'une démarche d'un aussi grand (k'iat ne fît
un mauvais elfel, fpi'elle n'était jjas encore de saison, (pi'il se |)ou-
vail Irouver parmi la troupe (juehpie particulier imprudent et ein-
port('' (pii dirait des choses dont ils se repentiraient dans la suite et
(|ui l'cndrait leur cause de bonne (|u'elle était, mauvaise. <Ju'il \au-
(hait beaucoup mieux (pie le lieutenant et les auditeurs seuls se
présentassent dencjuveau au Conseil et pressassent encore la nu^-me
demande, ce (pii ferait un aussi bon elfet. Mais les autres chefs
de la sédition ne furent pas de cet avis : em|)ortés par la passion,
ils se proposaient d'(''p()uvantcr le magistral par un altioupement
considérable et Fou conclut (pie l'on ferait acconqiagner le lieu-
tenant à la maison de ville, le lendemain, d'cnvii'on (juarante
[jersonnes.
La chos(^ fut exécutée comme elle avait été résolue : le lieute-
uaul Du Mollard et ses auditeurs, suivis d'un tas de canailles, pres-
(pie tous balelieis cl pécheurs el doiil plusieurs même ir(''laieiil ni
citoyens, m boui'geois, aruu's de Ioniques épées, vim'ciil iienrler à la
poi'le du Conseil. Bonivard dit (pi'ils étaient environ de deux à trois
cents. Le saulier ayant ra|)porlé (pi'ils élaient en si grand nombre
el fpie la |)liiparl a\ait \inv mine h('re et ai'rogante, le (^jnseil en
' R. (;.. vol. 4!(, I" 7'i 1-0. |irouès Je FiaïK-ois-Daniel Berthelier, au-
- Procédures criiiiiiielles (yote de joiinriiiii |ierilii. {Note des éditeurs.)
l'duleur) ; il s'ugil 1res |iroljul)leiiieiit du
1555 AririTDi'; di consimi,. fi'y,'^)
fui ('Ioiuk'' cl il (il (lire ;'i ces i>('ns-l;i (|iic ce n'i'-lail pas la (■(iiiliiiiic
(\c donner audience à lanl de nioiide à la l'ois cl ([n'il snl'lii-ail «Ten-
Icndrc les piùncipanx d'enli'c eux. L'on fil anssil(')f, cnlr'ci- le lieiile-
nanl cl, ses andilcnrs cl les autres liircnl laissés dehors. DiiMollard
reprcscnla les mêmes choses qn'il avail dilcs le jom- anpar-avanl,
ajoiilanl, (jii'il avail clé charité par- Ions ceux (jni l'avaienl. suivi cl
par quanlilé d'auli'cs ciloycus de poilei- la parole poni- eux cl de
s'opposer en leur nom à la r('"cepli()n de lanl de liouri^cois, ce (pii
ne se pou\ail l'aii'c ipTau pr('|ndiec des |)lus anciens cihn'cns sur
les ruines des(pu'ls c(^s nouveaux venus s'élèveraienl ; (pic rien ne
sérail, |)lus injusie cl plus Irisle en même leiups, poui- ceux i\\i\
avaienl, comhallii pour conserver à la Ville sa lihcrié, (pic de voir
occuper les premiers si(''i^cs de la magisiralui'e par les enrans de
ces g'ens-là, pendani (pic les leurs seraieni (''loiyiK's du i^oin crne-
menl,, comme la chose n(> man(|uerail pas d'arriver ; (pi'aiiisi ils
priaicnl ledonseil, par l'inh-ivl rpi'ils |)rcnaienl au bien public, non
sculemeiil de cesser de n^cevoir des bourgeois, mais m('''me de ren-
dre l'argenl à ceux à ipii la bourgeoisie avail, été conl'érée depuis
r[uel(]ue temps, ou du moins, s'il ne trouvait |)as à propos de leur
accorder leur d(^maii(lc,(lc la porleraii (lonseil des Deux (lenisdaiis
lequel ils souhaitaient d'avoir audience '.
11 y eut beaucoup de bruit au Conseil siu- cette affaire : Perrin,
Vandel et leurs amis, lirant bon augure du nombre qui avait
accompag-né le lieutenanl à la maison de ville, et en concevant de
grandes espérances, parlaient d'un Ion extn'memeni liaiil et vou-
laient absolumcnl (pi'oii leur accordai leur demande, mais ils ne
fireni pas la plus grande voix. Le Conseil n'-pondil à Du Mollard
(pi'il avait, pom- le moins, aulanl à cieur le bien public <[ue lui et
la troupe (pii l'avait accompagné et ([u'il saurait y pourvoir d'une
manière cpie loiil le monde en sérail conleni ; que cependant, on
leur ordonnail, aux uns cl aux autres, de se i-etirer inccssaminenl
chacun chez soi, et de se garder bien de l'aire de nouveaux allroii-
pemens (jui ne |)ouvaienl causer (pie du Iroiiblc et du ([('■sordre
flans la vill(>, doiil les siiiles seraieni l'àcliciises '■.
' n. C. vol. W, fo 7fi vo (T), mai); = l!(iiiiv,inl. loc. fil.; I!. ('... vul, W.
Bonivni'il, rmvr. (Mlr. |i. d.3:i. |o 70 y".
')-jli KlvVIONTKANCES l)(" CONSEIL A UT MOLl.AKU. 1 555
Ce second rot'ns n'augmeniji pas peu rirrllalion des séditieux,
ils s'en relournèrenl grondant, dit Bonivard, dans leurs assem-
blées tavernières. Effectivement, il paraît par les procédures crimi-
nelles (jue l'on tint dans la suite contre les chefs de la sédition',
qu'ils soupèrent ensemble le même jour et qu'ils résolurent, dans
ce repas, de se présenter de nouveau en Conseil, le jeudi suivant,
en un si grand nombre que le Conseil fût porté par là à ne pas
mépriser, comme il avait fait jusqu'alors, leur demande.
Le lendemain, qui fut le mercredi, il n'y eut pas d'attroupe-
ment séditieux (]ui fit (juelque éclat. Perrin et les autres chefs se
contentèrent d'avertir leur monde pour l'assignation du jeudi,
lacpielle n'eut pourtant pas de lieu', soit (pie les chefs n'eussent pas
pu s'assurer encore d'un assez grand nondjre de gens pour se
rendre à la maison de ville, soit qu'ils voulussent prendre des
mesures plus fortes et plus efficaces, non seulement pour empêcher
le Conseil de recevoir davantage de bourgeois, mais aussi pour se
rendre alisoinment maîtres des choses. Je trouve dans les registres
pidilics (pie le Conseil, indigiu'' du personnage qu'avait fait le
lieutenant Du Mollard, le fil apjieler ce joiii-là devant lui pour lui
en témoigner sa surprise ; ou lui ordonna, en même temps, de
diVlarer ipii étaient ceux (pii l'avaient engagé à faire une démarche
aussi indigne de son caractère, à quoi il répondit que personne ne
l'y avait contraint et qu'il ne l'avait fait que pour satisfaire au
(h'sir de plusieurs citoyens (pii l'en avaient sollicité, parce (ju'il
trouvait leur' demande juste et pour emp(5clier ces gens-là de se
porter à tpiehpie extrémité fâcheuse, au cas (jii'ils n'eussent trouvé
' Archives de Genève, Procès crim. maire de ce procès.) lîoset' dit la niêtiie
(de Claude Genève), no .^35; Carnet des chose et son récit, comme on voit, se
informations, déposition n» 135. (Noie des trouve conlirmé sur ce point par un docn-
i'diteurs.) ment officiel. Roget (p. 242) conteste l'exac-
* Cela ne nous paraît pas certain ; titude de l'assertion de Roset, le registre
on trouve eu ellel, dans le procès déjà du Conseil ne mentionnant pas de dé-
cile (n° iiSO). que » mesmes le jeudy jour monstralion populaire dans la journée du
de ladie sédition revindreul en la maison 16, mais il suffit de jeter nn coup d'<eil
de la ville pendant que noz d'z srs te- sur les protocoles du 13 au 16 pour cons-
noient leur conseil, tellement que aultrc tater qu'ils ne relatent les événeniens que
ne se pouvoil comprendre, sinon qu'ils vo- d'une manière très incomplète. {Note des
lussent forcer le rnai^istrat si Dieu ne heubt cditeurs.)
remédié. » (Voir plus loin le texte du som-
ASSEMHI.KKS l'EKItl
.MSIKS IA-. \(\ MAI
575
personne qui cùl vonlu pailcr ponr eux; (in'cn un mol, il n'jiv.'iil
en en vue, dans lont son |)rocé(l('', t]\w le [dus i;iaii(l liicn de la
Répuhli([iic '.
Soit (jue Du MoUanl tut regardé coumip un bon lionniie dont
les inlentinns n'avaient |)as été mauvaises, soit ([ue le magistral ne
tut pas maître de |)rendre quelcpie résolution un peu vigoureuse
contre des démarches de cette nalur(>, à cause du grand nombre de
personnes ipi'il v avait dans le Conseil dévouées à IVrrin el à
Vandel, soit que, comme il n'est (pie trop ordinaire dans ces sortes
d'occasions, la peur eût saisi les mieux intentionnés |)oin- le l)ien
public, quoi qu'il en soit, il est certain que l'on ne prit alors aucune
pri'canlion contre les niouvemens séditieux (pi'il était à craindre
que l'on vît se rendre tous les jours plus tacbeux. Tout ce (pie
l'on fit se réduisit à augmenter de (pielques personnes le giiel (|ui
se faisait, dans ce temps-là, toutes les nuits dans la ville, par des
conseillers du Petit et du Grand Conseil, et (|ue l'on en doima la
commission à des gens que l'on savait sûrement <^"tre dans des
idées toutes ditVérentes de celles de Perrin et de sa cabale'.
CependanI les chefs des séditieux faisaient tous leurs (efforts,
de tous les côU'-s de la ville, pour grossir le nondjre de leurs parti-
sans'. Il V t^nt divers repas, et à diner et à souper, dans différens
' H. (".., vol. Ift, l'o 77 V" (l(i mai).
■' liDiiivard, oiivr. cité, p. 134.
^ Outre les auteurs contemporains,
Bonivanl. Roset et Calvin, notre historien
a consul tti, pour composer le récit île la
joarnée du 10 mai, les documens ,'[uc lui
ont fournis les Archives de Genève et, en
particulier, le procès (par contumace)
des principaux chefs du parti perriniste,
l'ierre Vandel , .fean-lîaptiste et Michel
Sept, Plilliliert Bcrtliclior, Pierre Savoye,
etc. (Procès crim.. n" !i'M)), ceux de (Mande
Genève, dit le liastard (n" ."iMoi, et du frère
de celui-ci. dit le Pellouv (n" .'j.^3'"'«), enfin
ceux des frères (lomparel et de François-
Daniel lîertlielier : il faut déplorer la dis
parition de ces (rois derniers, ipii n'exis-
tent plus aux Archives, (jautier a eu éga-
lement sous les yeux un dossier coristi
tuant une source de renseigneniens plus
importante encore, nous voulons parler du
« (Carnet des informations » sur le tumulte
du 16 mai , déjà cité par nous (Procès
crim., 2e série, portef. .\IX). Ce cahier,
qui est, en grande partie, de la main de
Michel lîo.sct, contient les dépositions de
nombreux témoins interrogés à partir du
lendemain de l'événenicnt. Il a été trans-
crit dans un registre conservé également
aux Archives de Genève, sous la cote
li. 1, et renfermant en outre d'autres dé-
positions relatives aux perrinistes fugitifs.
(le l.o.")6 à l.'i.'iK. Enfin, le gouvernement
genevois a consigné la version officielle de
Palïairedans un mémoirejustifieatif adressé
anx villes de Zurich et de Bàle (Archives
delîenève. copie de lettres D. '1, fos lit et
suiv.), mémoire dont on trouver» plus loin
le (exie. (Ndtft des pditenrs.)
n^O l.KS SOUmCKS DE I,0.\(ii;.MAI,l,K RT DE SAINT-CiEIWAIS. 1555
cabarols où |)ersonnc ne payait, son ('cot '. Perrin, Vandel, Verna, les
Bertholier, Clialwd ol les autres cliefs se trouvèrent presque dans
tous, c'est-à-dire (pi'ils faisaient la revue de tous ces petits pelotons
séditieux dans les(iuels ils animaient les citoyens à la révolte el où
ils s'ouvialeiil plus ou moins de leur dessein, selon ipi'ils croyaient
(]ue les i;-ens leur étaient plus ou moins atïidés. La conversation
oïdiuaire el générale roulait sur les Français, on s'animait les uns
les autres contre ces çens-là : c'est une nation glorieuse et Hère,
disait-on, tpii veut dominer partout où elle se trouve, la(pielle nous
chassera nous-mêmes de la ville, si nous ne l'en Taisons sortir. Les
chel's llatlaieni de la manière <lu monde la plus basse des gens de la
lie (lu peuple (pii se trouvaient à ces repas. Perrin, entre autres,
monti'aiit de la main des bateliers: « Voyez, Messieurs, disait-il,
ces i;-ens-là, ils ont mieux servi (Jenève que tant de F^^rauçais ne
feront jamais' ; c'est à ces gens-là, ([ui ont défendu la l\épulili(|ue
dans son pressant besoin, que les honneurs en sont dus, aussi nous
souviendrons-nous d'eux dans l'occasion. » Ensuite, les chefs se
conlenlaieut de leur dire de se tenir pièts |)0ur faire ce (pi'on exi-
gerait d'eux au premier mot (pi'ils leur diraient.
Après le dfnei' de ce jour-là, Perrin prit avec lui (piehpu-s-uns
des plusaflidés su|)pôts de la cabale, ([u'il mena promènera sa mai-
son de Pregny, auxquels il tint divers discours séditieux % lescpu'ls
furent poussi's si loin (pi'il leur faisail espérer que l'on aurait
cinq cents hommes des sujets de Berne pour les soutenir dans la
ville; il les rassurait aussi contre la crainte (ju'ils auraient pu avoir
de périr, si lem-s desseins venaient à échouer, et il leur prometlail
(pie sa maison de campagne leur serait un asile en ce cas-là '.
Dans un souper qu'il y eut, le même soir, au boulevard de
Longemalle, où les chefs seuls se rencontrèrent ', l'on eutia dans
' noiiiv.-ii'd, onvr. cité. p. l'-V^. ajouter loulcfois que ces asserlinns se re-
^ Cai-nel lies infoniialions, déposition tmiivenl dans te niénioire juslilicalif cité
de (>tan(le Janin, n" 153. ptns liant, p. o7o, n. 3. (Note dex rdileurs.)
' Procès criminels, n» S39. ■' H y enl en elTet, dans la soirée du
* Calvin. leUie citée,0;)., t. XV, p. (ISO. Ki mai, un souper à Lon!;ematle,cliez le p>1-
lîou'et (p. 245. n. 2) estime ipie ce sont là lissier Thomas, auquel assistèrent quel(iues
des imputations trop comiihiisaninjent ac- (lerrinisles milifans, entre antres Pierre
cueillies par le rérornialeur. Nous devons Vcnia, Claude Simon, les frères de .toux,
1555 PHOJKTS DES PERUINISTES. 677
quolcjue dôlail des mouvempiis qu'il y aurait à taire. Ou cria coulre
la n^cepfion des uon\oaux liourifcois, ou accusa les jinucipaux du
Conseil, e( entre autres le premier syndic Lambert, de prendre de
l'argent de ceux qui prétendaient à la l)our£;eoisie, et l'on dit <|u'il
faudrait avoir l'àme bien basse et aimer extrèmemeul l'esclavaqe
pour souffrir (pi'un Colladon, qu'un de Normeudie et quelques
autres Français, que le Conseil consultait à tout propos. Fussent
comme les princes de la ville, pendant que ces gens-là eu devaient
être les sujets, et qu'il en coûterait |)lulôt cent vies que de |)er-
nuMIre que rien de semblable arrivât.
Après avoir bien animé leur colère par des discours de cette
nature : il faut, dirent-ils, que nous fassions main basse sur les
Français et que nous promettions au peuple le |)illage de leurs
maisons ; mais, pour ne pas manquer notre coup, il est à propos
de commencer par ceux qui les protègent et, entre autres, par ce
malheureux Baudichon rpii a (Mé mis dans le Conseil à la |)lace de
Gaspard Favre, cpie les mauvais citoyens en ont chassé, de même
que Jean-Baptiste Sept. Cet homme-là doit être le premier objet
de notre vengeance, c'est un méchant homme, fils d'un très méchant
père, sa maison est l'asile de ces canailles de Français, il nous la
faudra brûler et la donner au pillage; pour cet effet, nous ferons
amener devant celte maison une quantité suffisante d'artillerie
pour la foudroyer, s'il est nécessaire. Si ce malhonnête homme
nous échapjiait d'abord, il faut ordonner à tous les citoyens de
([ui nous disposons, de lui faire son reste partout où ds le rencon-
treront et, pour venir plus facilement à bout du dessein (pie nous
formons sur sa personne, nous le consignerons aux nôtres sous le
nom de Grand Crucifix, ou de Grand Jésus. Nous continuerons
Guillauiiie Genod et Claude Genève, dit le fn, dit te Bouron ; le reste se composait
Bastard (Carnet des infornialions. n"« 4 et de navatiers (Ijatetiers) et autres gens de
îi), mais précisément ce n'est pas là que métier, en particulier des frères (jomparet.
les chefs du parti se rencontrèrent : ils La compagnie fui rejointe par Verna. Plii-
s'en furent souper à Saint-Gervais, ctiez le lihert tjertiielier, François Cliahod etautres.
traiteur Le Muuier ; on y remarquait Per- Voir Sommaire du procès no 339 et Carnet
rin, Vandel. Jean-Baptiste Sept, l'auditeur des informations, dépositions 00, 56, 72 et
Baltliasar Se|it. Jean Finirai, François-Da- 8!), de Pierre Verna. Claude de Joux, Le
niel Berllielier, Claude Simon. Jean Bauf- Munier et Claude Sere\. (iVofeficsfditcHr.?.)
O^S 1M(0.IK1S DES PEHHINISTES. 1.^)55
ensuile [lar Jean Pornel, qui a aussi r[r i'ûrvr sur les ruines d'un
des citoyens les plus zélés pour le bon parli et, en général, par
tous les autres magistrats (|ui Iraversent nos desseins. En un mot,
dès que nous aurons une fois pris les armes, il ne nous les faudra
jioint mettre bas (pie nous ne nous soyons fait justice à nous-
mêmes de tous nos ennemis et de tous les protecteurs des Français;
pour cet effet, ramassons autant de monde qu'il nous sera possible,
afin que nous soyons assurés d'avoir la force de notre côté et fjue
les autres, épouvantés par le grand nombre des nôtres, n'osent
nous faire aucune résistance ' .
Perrin, ensuite, pour flatter sans doute André Philippe qui
•'•tait présent et qui était un des plus zéb's suppôts de la cabale,
se mit à louer Jean Philippe son père, qui était, disait-il, un
homme de bien, un homme d'un grand courage et qui avait beau-
coup souffert pour la |)atrie', et à leur proposer aux uns et aux
autres son courage et sa fermeté à imiter.
Telles étaient, en général, les vues de la cabale, mais les chefs
n'avaient pas encore résolu s'ils exécuteraient d'abord les choses
dont nous venons de parler, ou si, avant d'en venir à toutes ces
extrémités, ils ne feraient pas assend>ler le (lonseil Général dans
lequel ils se proposaient de rendre ceux des magistrats qui n'étaient
pas de leur faction tellement odieux aux citoyens, que leur colère
étant par là anim(''e contre eux au plus haut point, ils courussenl.à
l'assouvir sur ces mêmes magistrats d'une manière ([ue leur perte
fût infaillible'. Il est certain qu'ils avaient résolu de faire une pein-
ture affreuse, dans ce Conseil Général, de la plupart des conseillers
' Gautier indique en note qu'it rap- que apparenccde réalité au prétendu com-
porte ces propos d'après les procédures plot dont le parti victorieux avait besoin
criminelles. Nous n'avons pu les relrouver pour anéantir détinitivement ses adversai-
dans les dossiers qui subsistent au\ Ar- res. Il convient donc de n'accueillir qu'avec
chives de Genève; il est donc probable une extrême réserve le récit des projets pn"-
que notre historien les a tirés, en les pa- tés ici anx perrinistes. {Note des éditeurx.)
raptirasaiil plus ou moins, du procès, au- ^ Carnet des informations, déposition
jourd'liui perdu, des deux (jomparet, mais de (Claude Serex, n» 89.
on sait que l'on chercha, p.ir ta torture, à ' l^èquisitoire du pi'ocnrenr général
arracher à ces inallieureiix des avenx coni- contre Pierre Vandel. art. 28 et 20, dans
pronietlans pour Perrin et Vandel et des te procès déiii cité des principiuix perri-
confessions qui permissent de donner quel- nistes (Archives de Genève, n" 'ÏM).
l555 SERMENT PRETE PAR LES PKKIUMS TES. .)■]{)
du l'elil. (lonscil, di' dire (ju'ils se laissaitMilconoiiiprc aux Fraiii^ais
pour de l'argent, de rendre en général odieuse leur conduite à tous
égards, et, en parliculier, d'accuser le syndic Auhert et Fran^-ois
Chamois, qui avaient été à Berne avec Calvin cl Cliauvet au sujet
des difficultés dont nous avons parlé ci-devant, d'avoir excédé les
ordres qui leur avaient été donnés. 11 paraît par d'autres déposi-
tions (pie s'ils ne pouvaient pas obtenir du Petit et Grand Conseil
la convocation du Conseil Général, ils avaient dessein de se l)attre
|)our le faire assendjier.
Quoi (ju'il en soit, le repas étant fini, Porrin, pour mieux
s'assurer de son monde, voulut les lier par un serment et s'étant
mis à lever la main fit la protestation suivante : « Nous promet-
tons tous à Dieu de maintenir son honneur et la ville de Genève,
notre patrie, envers et contre tous, et de vivre et de mourir pour
sa querelle. Dieu nous en soit témoin. » Tous y acquiescèrent et
dirent : « Dieu nous en fasse la grâce, ainsi soit-il ' . » Pour se recon-
naître les uns les autres et ceu.x de leur parti, ils avaient pris ce
mot du guet : Vive Dieu et Genève. Je trouve même, dans un
manuscrit qui contient en abrégé l'histoire de cette sédition', qu'ils
avaient pris pour livrée des chausses vertes et quelques-uns, le
manteau de même couleur, ce qui fit que la populace leur donna le
nom de Verdeirolles et d'autres les apj)elaient Perroquets. Ils
furent plus de vingt qui firent le serment dont nous avons parlé,
entre lesquels, outre les chefs, se rencontra François Béguin, un des
secrétaires d'Etat. Perrin, au reste, défraya toute la troupe.
Il ne paraît pas, par tout ce que nous venons de dire, que les
chefs eussent pris encore des mesures pour exciter, le jour même,
le tumulte, comme la chose pourtant arriva, ce qui se rapporte à
ce que dit Bonivard^ rpie Perrin et Vandel n'avaient point dessein
' D'après le sommaire du même pro- qu'ici, est l'œuvre d'un contem|)oraiii. C'est
ces, ce ne fut pas au souper, mais pendant un réquisitoire verbeux et passionné con-
te dîner ilu même jour, au lioulevard de tre l'errin et Vandel ; il renferme néan-
l^orii;eniall(', ((n'eut lieu le serment dont il moins (juelques diHails iuléressans qui
est ici question. (Noie des éditeurs.) paraissent authentiques, entre autres le
' Arcliives de Genève. Manuscrits liis- récit des derniers momens de François-
toriques, n" 114, f« 16. Ce. document, qui Daniel Berlhelier. (Note des éditeurs.)
ne uiius paraît [las avoir été signalé jus- ' (>u\r. cité, [>. IXi.
58o LES PERRINISTES SE PORTENT A LA FUSTERIE. 1 555
encore de faire soulever le peuple, le jeudi iG mai, les choses
n'étant pas alors disposées de la uianièro ([u'elles le devaient être
pour se flatter de réussir. Qu'encore que ces deux hommes eussent
le cœur très mauvais et que la passion (jui les agitait fût fort vio-
lente, ils avaient trop d'esprit et ils étaient assez maîtres d'eux-
mêmes pour ne pas s'engager légèi-ement et avant d'avoir pris
les précautions nécessaires dans une affaire si importante et dont
les suites pouvaient être autant funestes pour eux, si elles venaient
à manquer.
Mais ils ne furent pas maîtres des esprits qu'ils avaient
échauffés : il aurait fallu, dit cet auteur, afin (|ue h^ur dessein eût
réussi, qu'ils eussent eu affaire à des gens de la même habileté et
de la même prudence qu'eux, qu'ils n'eussent rien entrepris qu'à
propos et après y avoir bien pensé. Mais ils ne pouvaient pas
trouver des hommes de ce caractère, à cause du danger que l'on
court pour soi-même, dans ces sortes d'occasions, à (pioi les per-
sonnes prudentes ne s'exposent pas volontiers, ce (jui fit (pi'au
défaut des sages, il leur fallut se servir des fols. Ces fols, ajoute
Bonivard, auraient demeuré dans l'inaction, si les chefs de la
cabale ne les eussent pas fait boire, et après qu'ils avaient bien bu,
ils faisaient plus qu'on ne leur commandait, de sorte que les chefs
ne purent jias en être les maîtres. Ces gens-là, comme nous l'avons
déjà dit, ayant fait tout le jour la débauche en divers quartiers de
la ville, l'on ne put, le soir, retenir leur fougue : le vin leur mit les
pieds en mouvement pour courir à la sédition et il y a beaucoup
d'apparence que ces démarches prématurées, (|ui furent faites sans
avoir été concertées comme il fallait, ne contribuèrent pas |)eu à
faire échouer le dessein de Perrin et de ses conqjagnons.
Quoi qu'il en soit, au sortir de ce repas, ceux qui avaient
soupe avec Perrin et Vandel et ceux qui avaient mangé ensemble
en divers cabarets de la ville sortirent, environ à neuf heures du
soir, et se rendirent du côté de la Fusterie, où était la maison de
Jean liaudichon. Perrin et Vandel étaient sur leurs mules, é(|ui-
page duquel ils se servaient à l'ordinaire pour aller par la ville'.
' Il est C'^rtain, au rontiaire, que Perrin et Vandel n'étaient point avec le
reste de la troupe; ils avaient pris rongé des autres convives à la fin du souper et
COMMENCEMENT DU TUMULTE.
58.
Oiiaiiil ils fuicnl (-11 ce (juartier-là, la lr()ii|i(! sédil.Ieiiso com-
iiicnra à l'aiie du Ijiuil : François-Daniel lieii.lieli(!r l'Iendil d'abord
par- Ici re, d'un coup de pierre, un valet tle Jean Pernel (ju'il reii-
eonlra dans la rue'; ils tirèrent les uns et les autres Jein-s épées,
criaul (pie la maison de Bandiclion étail |»leine d'ai'ines (ju'on y
avait VII porter le jour nième dans deux halles, (pi'elle était aussi
remplie de l^'raiiçais entre les(|uels étaient les Trend)ley, que ces
g'ens-là voulaient se jeter sur les citoyens, ipTil fallait prévenir leur
mauvais dessein en faisant main basse sur eux et ne |jas laisser
devenir les bons Genevois, les anciens citoyens, la proie de ces
gens là; surtout, ipi'il élait important de ne pas (''pargner ce traître
de Baudiclion. La maison et la boiitiipie du syndic Aubert, (jui élait
apothicaire, n'était pas loin d(> là. (le magistrat étant dans sa bou-
ti(|ue avec deux de ses amis et Jean Uaiidichon, cpii s'y était ren-
contré sans aucun dessein, entendant les clameurs ipii se faisaient
dans la rue contre celui-ci, le fit d'abord évader et, sortant ensuite
selon le dû de sa charge, son bâton syndical à la main, il se rendit
sui' le lieu du tumulte pour voir ce (ju<' c'était et apaiser le bruit,
s'il «'lait possible. Il y trouva les séditieux en prise avec le guet
ipii, faisant sa ronde par la ville, se renconlra alors à la Fnsterie.
(^eux dont le guet était composé étaient François 13andiclioii — qui
le faisait pour Jean, son frère — Michel, fils de Claude Roset, Jean-
François Bernard, Jacpies, fils de l'ancien syndic Curtet, et Pierre
Tissot, chirurgien, tous dans des idées et dans des intérêts fort
dilTérens de ceux des séditieux. Les gens du guet voulaient faire
retirer les autres, mais ceux-ci n'en ayant rien voulu faire et fai-
s'élaient retirés. C'est ce qui résulte du té-
moignage du traiteur Le Muuier (Carnet des
iuforiiiations, déposition n» 72), qui affirme
.■noir accompaLîué Vaiidel eu sou logis avec
Perrin. C'est en s'en retournant, suivi de
Le Munier, que Perrin tomba au milieu de
la bagarre. C'est là une présoiiiption bien
forte que ni lui ni Vandel n'avaient or-
ganisé une manifestation pour ce soir- là.
Tout au plus prévoyaient-ils ipie leurs par-
tisans, écliaullés par les discours et par le
vin, feraient quelque tapage; mais s'ils se
proposaient di' tirer parti des manifesta-
tions du mécontentement populaire, ils
n'entendaient pas s'y compromettre. (Note
des éditeurs.)
' Ué|iositioii de Clauilin Du Mont, ser-
viteur de Jean Pernet (Carnet des informa-
tions, n» 16). Du Mont lui-même ne recon-
nut pas son agresseur, « un homme, dit-il,
qu'il ne scait nommer » . C'est Bonivard
(ouvr. cité, p. IS.'i) qui nous apprend que
lesComparet, soumis k la question, dénon-
cèrent François-Daniel Berthelier comme
l'auteur du coup porté à Du Mont. {Note
des éditeui-s.)
582 VIOLENCE FAITE AU SYNDIC AUBERT. 1 555
saiil leurs cU'oi'ls pour conlraindro le guel liii-iiiriuc à (iiiiller la
place, la querelle commençait à devenir lorl vive, lorsque parut le
syndic Aubert. 11 fil aux séditieux le mèuic coniniandeuient ipie
leur avait tait le guet, mais ils n'en tinrent aucun compte; la chan-
delle qui l'éclairail lut éteinte à plusieurs fois, et le pauvre syndic,
environné de cette canaille, reçut dans l'obscurité plusieurs coups'.
Entre ceux (pii lui résistaient avec le plus d'insolence se signalèrent
deux pâtissiers cpii étaient l'rères et qui s'appelaient Conq>aret; ils
avaient été du souper où étaient Perrin et Vandel, ils dirent au
syndic qu'ils se mocpiaieni de ses ordres et (pi'ils ne se retireraient
point. Sur (pioi, ce magistrat ayant saisi l'un d'eux au collet et
lui ayant dit ([u'il l'arrêtait prisonnier, toute la troupe séditieuse
s'y opposa : ils dirent ipi'ils ne laisseraient jamais aller leur cama-
rade en prison, (pi'ils répondaient pour lui, corps pour corps el, en
même tenq)s, ils l'enlevèrent <les mains du syndic.
Le syndic Aubert, ne se sentant pas assez foi't [jour être maître
de toute cette canaille, d'autant pins que la trou[)e grossissait à tout
moment, ordonna au guet de se retirer [)our éviter un plus grand
mal. Les gens du guet ayant choisi pour asile la maison même de
Baudichon et ayant fermé et bien barricadé sur eux la porte de
cette maison, ils furent fort embarrassés, ayant été aperçus par les
séditieux. Ceux-ci se mirent aussitôt à crier (jue les traîtres étaient
allés joindre leurs camarades qui étaient déjà dans le même lieu,,
qu'il fallait se rendre maître des uns et des autres, après quoi,
s'avançant, vers la porte, ils voulurent la rompre". Roset, qui était
' Bouivard, ouvr. cité, p. 138. l'excliarguet, c'est à lui, semble-(-il, qu'il
* Roset, liv. V, chap. 69, p. 373. convient de s'en rapporter, d'autant plus
— Bonivard et Roset rapportent l'incident que ceux qui composaient la ronde avec
d'une manière contradictuiro. Le premier lui ne disent mot, dans leurs dépositions,
dit formelleiiient (|uc l'excliarguet se rél'u- d'un incident de ce genre. Quant au fait
gia dans la maison deBaudiclion, le syndic même de la tentative dirigée contre la mai-
Aubert l'ayant engagé à se retirer pour son de Baudichon, Roget (t. IV, p. 250,
éviter un plus grand mal. Roset ne parle n. 3) n'en paraît pas très convaincu mal-
point de l'excliarguet, mais seulement du gré le témoignage de i{uset, aucune décla-
couseiller Jean Baudichon ; celui-ci, dit il, ration de témoins ne mentionnant, dit-il,
s'était « retiré dedans pour oster occasion une pareille attaque, mais le réquisitoire
de combat et prioit Dieu avec sa compa du procureur général contre P. Vandel
guie. » Roset ayant été témoin oculaire de (procès cilé, n" 339, art. Il), dit expres-
l'événement, puisipi'il faisait partie de sèment que les séditieux s'assemblèrent
i555 cOiNTiM^.VTio.N ur Tl .Mri.ric. "iSi)
coiiimc nous liisoiis (lil , un de (•("iix ([iii rjiis.iiciil ic i;ucl, l'jicorile
(|ii(_' l;i |)(ii-|(' ('liiil ;irr-(M(''(' |iar ilcriiric ;évcc une liar'ic de l'cr, ({iic du
(•()ii|i <|iii lui donné, celte barre loiulta par Icrre, el (ju'elle lit un
bruil snr le |iavé (|ni éponvaiila les séililleux, les(|uels crnrciil (|mc
cV'lail, des armes, dans la |)réven(ioti on ils (Haienl (|ne la maison
de Bandichon en ('lail r-eniplie. (lelle |m'iis(''(' les lil l'eenler, de sorle
(juMs ne s'allaclièreiil pins à celle porle (pi'il ne lein' anrail lias ('-li''
ditïieile de l'oreei' el de se rendre mai'li'es, de eeUe nianièr'e, el de
la maison el de ceux (|ui étaienl dedans, lesipiels (''laieul, dans un
yrand endtarras el priaient Uieu avec loiitc l'ardeni' el le zèle
donl son! capaliles fies i;cns (pii se (rouveiil, dans nn 1res qraiid
danger el (pii rei;ardenl leni' perle pres(|ne connue in(''\ ilable; mais
la leirenr pani([ne fies se-ditienx liia les anlics lieureusemenl d'al-
laire.
Cependanl la lron|)e nmline coiilimianl de l'aire du briiil, le
syndic Auberl, redoublail. ses exiiorlalions [)onr la calmer el la con-
gédier. (( Messieurs, leur disail,-il, je suis voire syndic, je porte les
marfjnes de riiomieur que mes concitoyens m'oiil coideré ; vous
voyez ce bàlon, je vous ordonne, par le pouvoir (pie m'en donne la
charge que j'exerce, de vous retirer iiicessammeni et je vous puis
assurer (pie si vous déférez à mes ordres, leC^jiiseil fera all.enllon à
vos [)lainl,es cl vous accordera loulceipi'il pourra faire sans blesser
les lois de la justice et de l'équité. »
Mais tout ce (pie put dire le syndic n'aboulit à rien, l'errin,
(pie nous avons vn sortir du repas séditieux, moulé sur sa nmle,
n'avait suivi que de loin la troupe (jui s'était rendue devant la mai-
son de Bandichon, soil (pi'il n'eût pas donné volontiers son consen-
tement à celte démarche qui lui paraissait encore préinatur('e,
comme nous l'avons d('jà dit ci-devant, soil (pi'avant de s'engager
liii-nième dans la (pierelle, d'une manière si ouverte (pi'il courût
devant la maison de Jeaa Rail Jiclion « fai- (-ontre la porte. En ton! cas, Ro!,'et se
sans grandes crieries, trdulilcs el eniolions, Ironifie lors(|H'il avance cjne lîunivard ne
ayans leurs espees desgaynees. » Il est parle pas d'attaque contre la maison de
donc a croire (jue s'il n'y eut pas d'attaque Baudiehon ; l'auteur des Advis et Devis est
en règle contre la maison, il y eut du moins au contraire très explicite à cet égard : les
un rassemblement devant celle-ci, des me- séditieux, dit-il (p. 138). » s'efforcèrent de
iiaces prol'i?rees et (luelques coups donnes rompre la (lorlc. » {Note des éditeurs.)
ARRIVEE DE PERRIN.
[555
avec tous les aiilres le liasaid de révéneineiil, il voulût, voir aupa-
ravant quel tour cette alTaiie prendrait'. Ouoi (|u'il eu soit, il s'était
tenu pendant (pielipie temps à l'écart. A l'éyard de Pierre Vandel, il
s'était reialu à son (juartier du Bourg-de-Four, et nous allons voir
hientôl quel personnage il j joua.
Perrin, donc, voyant la troupe séditieuse augmenter à tout
moment et commençant à se llatler de (juehpie succès, s'avança
vers le lieu du tunudte et contrefaisant le zélé et taisant mine de
vouloir aider au syndic Auherl à se tirer de l'end)arras où il était' :
« Monsieur le syndic, lui dit-il, je suis ici pour vous aider à apaiser
tout ce tumulte. » Et, dans le moment même, étant descendu de sa
' ■ il estoit l'ui'l cliulere à entrepren-
dre, tardif à exécuter, a dit de lui Himi-
vard (ouvr. cité, |i. 'il), car il estoit croya-
ble [crèdidej comme Jehan I^hilippe, et
pour peu de faict consentoit à un desLat,
si luy ne l'esmoiivoit, mais quand venoit
à ruer des cops, sa cliolere luy passoit, et
laissant l'office de conducteur, prenoit cel-
luy de tractateur et d'arbitre de paix et se
mectoit au mylieu pour pacifier, mais il
n'y guaigQoit rien, car la partie de luy
[ses adversaires] se raeffiant, ce pour cela
ne l'espargnoit pas. » Ce portrait, de main
de maître, doit être ressemblant et tel appa-
raît bien le capitaine général le soir du
16 mai 1S5S. Il est permis de se demander
si, avec du courage et de la décision, Per-
rin n'aurait pas réussi à faire tourner en
sa faveur l'événement qui fut si fatal à son
parti. Il disposait d'un certain nombre
d'hommes résolus qui lui étaient aveuglé-
ment dévoués et pouvait compter, en ou-
tre, sur une partie des anciens citoyens,
mécouteus de voir leur influence diminuée
par l'accession à la bourgeoisie d'nn grand
nombre d'étrangers. En face de lui, un
gouvernement surpris par l'événement, ne
disposant presque d'aucun moyen matériel
pour résister et n'ayant guère pour appui
que de prudens citoyens, peu désireux
d'exposer leurs personnes, et des français
réfugiés qui, se sentant suspects, n'avaient
garde de se montrer. Il n'eilt donc pas été
très difficile à Perrin, semble-t-il, s'il avait
été homme à saisir ro(;easioii, de diriger
sur rilôti'l de ville la troupe rassemblée
au Bourg-de-Four par Vandel et de s'as-
surer de la personne des principaux ad-
versaires du parti, puis, en profitant de
l'émotion causée par les nominations de
bourgeois, d'obtenir d'un Conseil Général,
promptement réuni, la sanction d'un coup
de force accompli pour maintenir « l'hon-
neur de Dieu et de Genève » . C'eût été
sans doute un flagrant attentat à la léga-
lité, mais qui, en tout état de cause, n'eût
pas eu pour les Perrinistes de plus graves
conséquences que la folle et inofTeusive
équipée dont le seul résultat fut de fournir
un prétexte au parti calviniste pour écraser
définitivement ses adversaires et se livrer,
sous des apparences juridiques, à une im-
pitoyable et sanglante répression. On voit,
en tout cas, combien peu le tumulte du
16 mai fut une entreprise préméditée et
qu'il fallut toute la passion et les haines
de parti pour transformer cette afTaire en
complot contre la sûreté de l'Etat. Il y
avait eu à Genève, depuis cinquante ans,
nombre de bagarres plus graves, oubliées
le lendemain. {Note des éditeurs.)
^ Les détails qui suivent sont bien
conformes, pour la plupart, à la déposition
du syndic Aubert, consignée, sous le n» 73,
dans le Carnet des informations. {Note des
éditeurs.)
l35r» l-i:i(KI.\ liT l.K SY.NDIC AIBKKT. 585
mule, il (•(iiimioiira à oiddiiiicf ;'i criix (jm ('■laiciil aiiloiir de lui de
SI' rclifcr; ciisinU', il dil au syndic : « CoiUMir vous ("les Ifop pclil
|)Our liaussiT suttisaiiiuicnl NoIrc hiîluu, — Aultcii ('lail i\c |)i'lili'
(aille — |)()ur le l'aire voir cl iuspiicr par là du res|ieel au peuple,
doiuiez-l(! moi, je le leur nioiiirerai e( je les caluierai. ;) El t!u
mèuit; temps, il l'aisait ce (pTil pou\ai( pour le lui ai'raclier des
uiaiiis, criaul de loule sa l'oi'ce : « Mcssieui's, Noici le hàloii,
ol)éissez-iui, » ; i\ disail eu uuMue temps au s\iidic, à l'oreille :
« Donne-moi ce l)à(oM, ne urapparlient-il pas aulaiil «ju'à loi? Ne
suis-je pas capitaine iiénéralV Je m'en servirai miiMix cpie toi. »
Mais le syndic, résistant avec courage à la violence i\ne IVrrin vou-
lait lui l'aire, tint si bien la manjue de sa dignité, que l'autre ne la
lui put point enlever : « Je suis syndic, lui répondit-il, le bâton
m'appartient et je ne uTeii dessaisirai poiul. Je le liens de Dieu et
du peuple, auquel je le remettrai et non pas à loi'. » Calvin dit
que', pendant que l'errin faisait ses efforts pour arracher le bâton
des mains du syndic et (ju'il se vil entouré de tous côtés d'un
nombre assez grand de ses gens pour croire avoir la force de son
côté, il se mil à crier : k Le bâton syndical est nôtre. Messieurs, car
je le liens », et que Dieu ])ermit (pie pas un de ces séditieux ne lui
applaudît et ne se rangeât sous lui, ce tpii fil fjue, confus et épou-
vanté même, il lâcha prise pour le coup.
Sur ces entrefaites, un autre syndic, appelé l'ierre Bonna, allié
de Perrin, ayant été réveillé par le bruit, se leva de son lit et vint,
le bâton syndical à la main, au lieu du tumulte et, en même temps, il
donna des ordres pour assembler sur-le-champ le Conseil ordi-
naire à la maison de ville. Il dit en même temps à Perrin de s'y
rendre. Perrin, qui craii^nait ipic le Conseil ne prit (juehpie mesure
fâcheuse contre lui, faisait ce qu'il pouvait pour persuader au
syndic Bonna de ne point aller à la maison de ville ; il lui disait que
c'était trop tard pour assembler le Conseil, i[u'il valait mieux
attendre au lendemain, qu'il se faisait fort d'apaiser le peuple et
de faire retirer chacun chez .soi. Le syndic Bonna, (pii connaissait
Perrin, ne se laissa pas gagner par ses discours ; il faisait toujours
' Boiiivard, onvr. cilu, p. 1:W. » Lettre citeL-, 0/j., t. XV, (j 081.
58G PEKRIN ENLÈVIC Al SY.MJIC liON.NA SON BATON. 1555
chemin du ('o\('' de l;i maison i\c \ illc, et ciiliii, se servaiil de son
aul.orilé, il ordonna à l'errin de le suivn; de ce côl,é-là. Le syndic
Anberl avait |)iis les devants, el Bonna et l'errin moulaient le
Perron, suivis d'une grande Foule du peuple, Perrin le pressant
toujours de ne pas j)ousser cette allaire et de renvoyer le tout au
lendemain.
Le syndic Bonna persistant à son dessein, Periin, irrit<'; d'être
contraint par là d'aller r(''pondre île sa conduite en (ionseil et
de voir tous les projets de la cabale déconcertés, fit un dernier
elloit pour ret;agner le dessus : il mit la main sur le bàlon du
syndic et, le lui enleva ; sur (pioi, lionna se plaii^int de la violence
i|m lui avait été Faite et du ini'pris Fait au (îouvernement ou à
l'KtaL en sa personne; il en prit à tiMiioin tous ceux (pii les sui-
vaient et il dit à Peri'in qu'il se repentirait de l'altenlat ipi'il avait
commis, deux des citoyens l)ien intentionnés qui étaient pré'sens
n'osèi'ent |)as lui l'aire main Forte parce que les autres étaient en
plus grand nomltre, mais ceux-ci aussi n'iHant |)as sans apprélien-
sion de leur C('il('', ne lirent aucun iiKjuvement en Faveur de Pei'rin,
ce qui porta celui-ci à lendie au syndic l3orma son bâton. Après
avoir marclii' (juebpie temps, le tenant à la main, il pria en même
t,em|is le syndic avec l)eaucou|t il'inslance de ne dire mot de cette
alFaire, et même, de ne |)oint aller à la maison de ville, se cliar-
i^cant au reste d'apaiser le tumulte et de Faire retirer tout le
monde, mais lîonna continua sa route et ol)ligea Perrin à le suivre;
cependant, il ne dit mot au (jonseil de la violence que Perrin venait
de commettre, et ce ne Fut que huit ou dix jours apiès que Perrin
eut quitté Genève, que le Conseil, ayant appris d'ailleurs ce qui
s'était j)assé, ol)ligea Bonna à en Faire sa déclaration*.
En même temps que Bonna et Periin arrivèrent à la maison de
ville, où s'i'taieiit rendus la |iluj)arl des (Conseillers, la trou|)e sédi-
tieuse y vint aussi. Elle voulait entrer, maisle sautier le luidéFendil
de la part du Conseil ; mais, si elle ne put pas avoir cette satisFac-
tion, elle s'évapora en ili^s clameurs insolentes et criminelles : (( il
Faut tuer, disaient les mutins, et pendre tous les Français, et coni-
' ti. (;., V(]|. 'i9. fc !)4 ; Carnet Jus iiiforiiiations, déposition n» 85.
lâ.').'» kassi:miîi,i;mi:m ai isdi K(i-i)i:-F(irit. 087
lui'iicei' i)iir («iix (lu (IdiiM'il (jiii les suulicmioiil ; ihmis jivoiis i'Iii
nos mai'isliiils, iiuiis nous saiifoiis l)ieri les (l(''|)()sei''. »
(_;('|iciiil;iiil raliinnc ('liiil i;i';iii(lr |);ii- loiilr la niIIc : N'aiidcl
t'I (iliahiid, i|iii s'i'laiciil cliarni-s (rallfiiiipi-r cimix du i|ua['licr dcii-
liaul, l'a\al('ul l'ail a\('c un soin cl une diliqcucc exlraordiiiaii-cs ;
cciui-ri ('lail alli' de |uiil(' en |H)iI(' I(''\('iII(M- loiil le monde et la
tenuue de N'antlel en avait l'ail aiilaiil '. < i^es Kranrais, disait-elle,
dans ses iiivilalions s)''dilieiises, se niclli'iil aux eliani|>s |ioui' sac-
(•aU'er la xdieel s'en rendre les niaflres, le\iv,-\(ius |ii iiNi|ilcinenl ,
aiitrenienl vous ("-les [teidus ; ees malheuicux on! Iioun ('■ le ni()\ en
de faire entrer des armes dans Genève, t[u'ils se sont distrihuées ;
ils sont |>liis d'une lrent;iinc arm(''s chez les 'rn;ml)ley, la maison
lie Baudielioii en est aussi toute remplie; venez vous ranger au
l3ouri>-tle-K(iur, sons les ordres de mon mari ; si vous n'avez pas
des armes, il vous en foiuMiira. » (lelle m('''nie l'enime envoyait
d'autres personnes chez ceux où elle ne pouvait pas alltu- elle-
niè'nie, leur dire la même chose, de sorte (|ue, dans peu, le IJourg-de-
Four tut rem|)li de plus de trois cents personnes, prêtes à exécuter
les ordres de Vandel, et ce quartier et les autres retentissaient, de
toutes parts, de cris horribles : « Aux traîtres, disait-on, aux ti'aîtres,
c'est à [irésent (pi'il Faut se moiilrei' lions Genevois, c'est à pri'sent
(pi'il Faut faire paraître du courage et de la fermeté pour maiiilenn-
les libertés de la Ville et exterminer tous les Français. » Dans la
|)lupart des rues, il y avait des gens apostés qui criaient : « Debout,
deljoul, de la part du capitaine l'eriùn, on se bat à la Fusterie
élan Bonrg-de-Four, on tue tout. » Pierre Veriia, un des chefs de
sédition les plus animés, faisait la revue de tous les (piarliers,
ramassait tous ceux (|u'il pouvait, insultait ceux (pi'il ne croyait
pas être du parti perriniste et leur faisait de terribles menaces;
tout était, en un mot, dans un dés')rdre et dans une confusion
affreuse'.
Pendant que ces choses se passaient, le Conseil résolut, sur ce
([ue le syndic Auberl lui avait rapporté des violences et de la dés-
' Carnet des informations, dépositions ^ Ibid., n»* H, 12, 14, 41, i:!9.
n»* 46, 52, .34. 62. ■' Ihid.. iléposilioii n" i'W et ixissiiii.
588 UISPEKSION DIÎS TUMULTUANS. 1 555
obéissance tics deux IVèi'cs GomparcI, Ar les l'aire saisir et iiietlre
on prison, ce (|ui Fui e.\(''cii(i'' sur-le-cliaiiip même.
2" De i"air(! j)rendrcdes informations exactes, des le lendemain
matin, de tout (-e qui s'était passé.
3° D'ordonner à tous les citoyens l'épaudus dans les rues et
dans les places publi(|ues, de se retirer incessamment ciiacun chez
soi. Les syndi<'s Boana <'t Jessé lurent cliaryc's d'aller porter cet
ordre partout, ce (ju'ils lireiit'. Ils (rouvèreut, en bien des endroits,
des gens peu disposés à leur obéii', (juel(|ues-uns leur dirent en
termes exprès (pi'il ne leur plaisait pas de se retirer; au iîourg-de-
Four,on leur répondit la même chose et, ([uehjue instance (pie fit le
syndic Donna, |)ersonne ne (juitta la |)lace. 11 fallut (pie Vandel lui-
même, ([iii y étaitavec la troupe rebelle, ieui' ordonnàtde s'en aller,
ce (pi'ils lirent alors incontinent, obéissant ainsi aux ordi'es d\ui
seul particulier et d'iiu séditieux, pluliM qu'à ceux du Conseil'.
Vandel, sans doiile, prit le parti de concourir aux ordres du magis-
tral, |)arce ipi'il voyait jjien (pie leur entreprise avait échoué.
L'attroupement du Bourg-de-Four ayant ainsi liisparu, ceux
(pii ('taient dans d'autres ([uartiers de la ville ne tardèrent pas à en
faire autant, de sorte (juc, dans peu, loul le luuiulte fut dissipé
sans ([u'il y eût eu aucun coup donné, du moins aucun sang
répandu, (le ([iii contribua sans doute beaucoup à faire passer les
(choses [)lus doucemenl, ce fut la relenue des Fran(;ais, dont aucun
ne parutdans les rues, s'il en faut croire (^alvin^, le(|uel ne doute
|)as (pie, dans la fureur oii la |)liis grande [lartie du peujile était
contre ces gcns-là, si les s(Vlitieux en eussent rencontré sur leurs
pas, ils ne les auraient pas (!j)argnés, et s'il y eût eu (juehpie Fraïu-ais
assez imprudent [lour atta(|uer (pielques-uns de ceux (pii criaient
contre la iiali».»n, les mutins se seraient aussi jetés sur tous les
autres l^raiw^aiset se sei'aient portés conire eux aux dernières exlrr''-
nnl(''S ' .
' R. ('.., vol. yi, f» 7S r«. p. 2()fi) sur le tiituulte ilu 10 mai nous pa-
' (Lariietdes iuroiiiialiuiis, diipositioii rait iléliiiilif : « (Juuiil à lions, dit-il, l'exa-
de Jean Porral, n» 138. iiien calme et attentif des faits ne nous
' Lettre cilée, Op., t. XV. p. 681. semble pas peniietlre d'imputer aux chefs
* Le jugement porté par Iloi,'et (t. IV, de l'opposition genevoise d'autre dessein
IMtKAriKRICS INI'Ol! MATIONS.
589
Lo Consoil, ilrs le hMidciiiriiii, lui ()ccii|i('', coiiimc il l'iiMiil
[•('■solii, à proiulri' des inloniialiDiis de loul ce (|iii s'(''l;iil |);isst'', (•<•
(|iii dura trois ou (juaire jours. I^cs si-dilicux, irrih'S d'avoir- Miaiii|U(''
leur cou|), pi'ojolôrcnl de lau'c wur iiouvellf sôdilioii, le dniiaiiclic
siiivaril, 1 () luai. < )ii leur \(i)ail l'cconmiciicci' Iciir's alh(Hi|iciiH'iis
cl l'on a|)|)ril, uiriiic (|u'ils C()Mi|)lai(Mil (pic fc[i\ i|iii dcNalcnl faire
le i>uol, la iiuil, de ce jour-là, seraient à leur dévotion, (pTils disai<'iit
qu'ils prendraient les ar-nies et «ju'ils se vantaient de se trouver en
si grand noinhre, (pi'ils feraient trembler les auli-es. Le (Conseil,
pour prévenir ce mauvais dessein, fit l'aire une publication par toiili^
la ville, ce jour même, après le seriiion, pai' la(|iicllc il di'-fciidail
loul allroiipenicnl, soiisde rigoiirctiscs j)cines. Bonivard tlil ipic ce
fui sous peine de la vie'. Il fit aussi renforcer consi(l(''ral)lemenl le
guet pendant qiu^Npics jours ; même, j)Our plus grande sûreté, les
syndics le firent en |)crsomie, pn-caiilions (pii rcMissircnl ; les sédi-
tieux n'ayant osé' remuer, cliaciin se linl Irancpiillc clicz soi.
que celui d'une déniDiistiatioii liiuyanle,
(liriij'ée contre les Franrai.s, et devant par
contre-coup atteindre Calvin et la niajorilé
gouvernementale. »
« En intimidant le.s Français et lenrs
adhérens indigènes, Perrin se proposait,
pensons-nous, comme pn'mier résultat,
d'amener le Conseil à revenir sur les oc-
trois de hourgeoisie qu'il avait récemment
concédés. Si Perrin ertl réussi, il aurait
préparé favorablement le terrain pour les
élections futures. La facile dispersion des
tnmnituans, qui ne fut évidemment pas
due aux forces déployées par l'autorité, ne
s'accorde guère avec la supposition d'une
entreprise révolutionnaire mûrement com-
binée. Nous nous trouvons en présence,
non pas d'une insurrection, mais d'une
sorte de pronunciamento fort étourilinioiit
concerté, qui éclata même prol]alil(>iiienl
avant qu'on fût prêt. »
« Au fond, cette écliaulTourée, qui
n'avait pas duré beaucoup plus d'une
heure, si elle avait été très bruyante,
n'avait causé de dommages ;> personne et
semlilait ne laisser ni \ainqnenrs ni \aiii-
cus. Des émeutes bien plus terribles sonl
consignées dans les annales de Genève.
Cependant il est certain qu'il n'y a pas
d'événement dans l'iiisldire intérieure de
notre cité qui ait entraîné des conséquences
aussi graves et aussi étendues. Le parti
gouvernemental trouva dans la bagai're du
1() mai l'occasion de démolir sts adver-
saires et, dès le lenderrjain, il procédait
d'une main impitoyable à cette o>uvre
d'extirpation que devait couronner un
succès complet. » — .lames Fazy, avant
lingot, avait dit : • Sans l'échaullément des
partis , fonte cette affaire eût passé pour
une simple dispute de nuit. ■ C'est,
croyons-nous, en deux lignes, l'expression
de la vérité. {Note des éditeurs.)
' Ouvr. cité, p. 142. — Telle parait
l'ii ell'ef avoir été primitivement rint(Mition
du Conseil, mais cette sanction excessive
ne fut pas maintenue. On remanpie, en
etlét, dans le registre (vol. 49, f» 78 v»)
que les mots : « la vie » mit été elfacés et
remplacés par « l'indignation de Mes-
sieurs ». {Note lies éditeurs.)
5()0 LECTURE DES INFOliMAl'IONS EN CONSEIL. 1555
Cependant les informai ions chargeaient Perrin, Vandcl, Sept,
(]lial)0(l, Verna et les autres; elles furent lues en Conseil le 24 mai.
I*eriin et Vandel s'y «Haient rencontrés ]us(|u'alors comme à l'ordi-
naire, ils avaient même donné les mains, et à la publication dont
nous venons de parler et aux autres mesures que l'on avait prises
pour empêcher un nouveau tuundie, afin de ne pas paraître sus-
pects et se (irer par là d'affaire. Perrin fut accusé d'avoir fait au
syndic Aul)ert la violence dont nous avons parlé. Lorsqu'on lut les
dépositions des témoins qui le chari-eaient de ce fait, il se mit dans
une i^raude colère ; il dit que les U'-moins en avaient menti, qu'ils
élaieiit des scélérats et des traîtres, (pj'il les maintenait tels, qu'il
n'avait dit autre chose au syndic Auhert, si ce n'est d'élever davan-
tage son l)àton, afin (pTi-lanl mieux remarqué, il inspirât [)Ius de
respect ; qu'il priait que le syndic Auhert fût interrogé lui-même
sur ce fait et qu'il s'en tiendrait à sa déclaration'. 11 s'imaginait
peut-être que ce magistrat aurait encore peur de lui déj)laire et
qu'il n'oserait pas dire la chose telle qu'elle était; cependant il se
trompa : le syndic Auhert rapporta le fait tel qu'il s'était passé \ Le
syndic Honna fut plus timide ; (|uoi(|ue le (x)nseil le sommât de
déclarer, selon le dû de sa charge et son serment, ce qui lui était
arrivé le soir de la sédition, il ne le voulut point faire, sous le frivole
prétexte (}ue l'on ne pouvait pas, sans encourir quelque espèce de
note d'infamie, déposer contre ses parens et que ce serait une
chose contraire à l'usage el à la |)ratique constante que de l'obliger
à le faire"; nous avons vu ci-devaut (pie Perrin était proche parcul
de ce syndic ' .
C'est une chose surprenante que le Conseil, après avoir ouï la
déclaration du syndic Auhert, ne s'assura pas, sur-lc-chanqj même,
de la |)ersonne de Perrin, lequel resta tranquillement sur son sièg-e
el assisia au (Conseil des Deux Cents (pii se tint ce jour-là même et
(Mii avait (''l('' convoqué, soil pour être infornx' de tout ce qui s'était
passé el pour dcUibérer sur ce qu'il y a\ail à faire à cet égard, soit
pour examiner l'affaire (pii avait ser\i de |)r(Mexte à la sédition,
' tH. C. vol. W, 1" S4. ' R. C, vol. 40. fo 84 v».
■^ Canii'l ilis iiironiialioiis. (loposi- ' .Nous ii'avon.s pu trouver aucune indi-
tioM n» 75. cal iou sur celle parenté. {Noie des hliteum.)
iBOf) SKANCE Dr CONSEIL DES r)Ei:X CENTS. Sq I
savoir, s'il ('lail à |)i'()|)(is de recevoir (laxaiilan'e de lioiiri-cois,
comme l'on s'y élail eii^ai^V" en (|nel(|ne manière, (vir |)OMr apaiser
le peuple ému la imit du Uimulle et pour ohliner les gens à se
retirer tran(|uillenien( chacun chez soi, on leui- fit espérer que le
Grand Conseil serait C()nvo(|iié incessanmienl pom- ch'lihérer sur la
question qui leur tenait si l'ort au cœur, comme nous l'avons déjà
dit ci-dessus.
Aussitôt que le Grand Conseil Fui entré, les syndics commen-
cèrent par faire un récit exact et circonstancié de tout ce qui s'élait
passé, des démarches rpi'avait faites le lieutenant Du Mollard,
et de tous les mouvemens séditieux qui avaient suivi. Après quoi,
Du Mollard voulant justifier sa conduite dit que ce ([u'il avait fait,
il l'avait fait par le dû de sa charge et pour le plus grand bien de
sa patrie, que l'on avait plusieurs fois proposé de faire des règle-
mens sur ce qui concernait les nouveaux bourgeois, avant rpie d'en
recevoir davantage, (pi'un grand nombre de citoyens avaient té-
moigné depuis très longtemps souhaiter que l'on travaillât à ces
règlemens. Que cependant l'on avait paru faire peu de cas de leur
demande, puistpie l'on recevait tous les jours un nond)re extra-
ordinaire de bourgeois, aux mêmes conditions que les plus anciens;
que l'on mm-murait beaucoup de cela par la ville, et que, pour prt'--
venir les suites fâcheuses du mécontentement du [jeuple, il avait
cru très bien faire de solliciter, comme il avait fait, le Conseil
d'avoir ég-ard aux plaintes des citoyens. Qu'il avait aussi cru (pi'il
n'était pas du bien |)ubHc de recevoir davantage de bourgeois parce
que, dans la vue cpie l'on avait de renouveller avec les Bernois
l'alliance (jui s'en allait être expirée, et même d'en contracter une
avec les Ligues, il était à craindre que l'incorporation de tant de
nouveaux venus à la bourgeoisie ne déplut aux uns et aux autres,
et diminuant l'inclination et l'amitii' (pi'iis avaient eue poui- la ville
de Genève, les rendît IVoids sur les propositions ([u'dii poiu'rail
leur faire.
Après que Du Mollard eut dit ce qu'il voulut |)our sa jus-
tification, les syndics mirent sur le tapis cette question, savoir
s'il fallait examiner premièrement la proposition de la réception
des bourgeois ou coniniencer par la lecliu'edes informations prises
5()2 m;ite de perrin. lOnO
contre les séditieux, pour procédei- ensuite contre eux de la manière
que le bien de l'Etat l'exigerait, el l'on trouva, nialg-ré les efibrls
que Ht Perrin et sa cabale' au contraire, qu'il fallait, avant toutes
choses, lire les int'orniations % ce (jui l'ut exécuté en présence de
Perrin et des autres du Grand Conseil qui se trouvaient enveloppés
dans des démarches séditieuses. Ils ne manquèrent pas de s'ins-
crire en faux contre les dépositions et de traiter les témoins de faux
témoins. Les informations qui avaient été prises à la hâte ne char-
geaient encore ([u'une partie des séditieux, savoir Perrin, Balthasar
Sept, François Chabod, l'ierre Verna, N. Michallet et Michel
Chenu, ne faisant pas mention de Vantlel, des Berthelier et des
au! les, dont les démarches criminelles ne furent mises en évidence
(pie dans la suite. L'on fit sortir du Conseil tous les accusés' pour
opiner de leur affaire ' ; les amis de Perrin el des autres voulaient
alt(''mier leiu's fautes, mais tout ce qu'ils purent dire ne persuada
pas : ils furent trouvés criminels, et le Conseil ordonna (ju'on s'as-
surât incessamment (le leurs personnes "'.
Ces s(''(litieux, sentant bien (pie l'affaire prenait un mauvais
tour pour eux, n'attendirent pas la résolution du Conseil et ils
no pensèi-ent qu'à se metti'e à l'abri des poursuites de la justice".
Perrin, (pioique inconmiodé et d'une démarche pesante à cause de
la goutte, à laquelle il était sujet, ne fil pas amener sa mule à la
maison de ville pour monter dessus, mais il s'enfuit à pied aussi
vite (praucun des autres ([ui étaient avec lui, la |)lupart jeunes gens
vigoureux et dispos. Ils prirent d'abord le chemin de la porte de
Cor-navin, où Perrin monta à cheval avec sa femme; ils sortirent
dans cet écpùpage de la ville, accompagnés des autres séditieux
' Bonivard, ouvr. cité, p. 142. il se trouve confirmé par un passage du
'' R. C, vol. 41), f» 8.5 r». procès intenté en 1536 au conspiller Pierre
' Et leurs parens. {Notedes l'dilcnrs.) Tissot, parent de t'errin, à l'occasion d'un
' lionivard, ouvr. cité, p. 143. legs fait par Gaspard Favre aux fugitifs.
■■* W. ('.., vol. 49, f« 85 v° (décision (lu Ce procès sera prochainement publié par
Petit C(inseil). M. fi^douard Favre, dans les Mémnire.i de
' « Lors, dit Bonivard (p. 1411), l'un la Soriélé d'Histoire el d' Archéologie de
de leurs complices .sortit dehors, feignant Genève. O fut Vandel qui, après un court
de vouloir aller espancher d'eaue, et leur conciliahule avec Pierre Savoye, • vers les
seigna du doigt que là et ailleurs faisoit privez « , engagea, d'un mot, Perrin à
hon estre. » Ije renseignement est exact; s'éloigner {Note des éditeurs.)
PKrUtliN A I.A POKTK DK COHNAVIN.
5.,3
dont nous avons |tarl('', cl ils sn rendircnl à l'n'i^iiy, villag'ft du pays
de Gex, qui osl à une dcuii-licuc de distance de (îenèsc, à deux pas
hors des liniiles de relie ville, el, qui élail alors de la dé|)eudaucede
Berne. Perrin y avail une niélairie (pii lui servil, el à ses cama-
rades, d'asile et d'où ils firent mille insultes el mille avanies aux
Genevois, comme nous le verrons dans la suite.
En sortant de la ville, Perrin dit à divers citoyens (|ui (''laieul
présens : a Adieu enians, nous nous en allons, gardez bien vos
Français'. » Sur quoi, un nommé Gallois, des plus jn-évenus en
faveur de la cabale, se mit à faire des imprécations horribles contre
ceux de cette nation, et à dire que c'était une chose déplorable
qu'à leur occasion, les principaux de Genève et même le seigneur de
la Ville — il voulait parler de Perrin — fussent contraints d'en sortir,
mais que l'indignilé d'un semblable traitement ne ferait qu'animer
davantag'e le juste ressentiment des citoyens contre ces gens-là et
que, dans peu, l'on verrait exercer contre eux une terrible ven-
g-eance. Ces paroles furent relevées par quekjue autre qui fit voir
combien extravag-ante et criminelle élail la ])etis(''e de Gallois à
l'ég-ard de Perrin'. Tel est l'aveuglement de la populace brutale el
stupide : on lui inspire des sentimens de jalousie et de révolte
contre ceux (\u\ gouvernent, on lui prêche l'indépendance el,
en même temps, elle se rend esclave d'un seul honnue, elle
ra[)pelle son prince el son seig'neur et, insolente et fière envers
' D'après les ilépnsitions très précises
des témoins de rincideiit, ce n'est pas
Perrin, mais sa femme qui prononça le
mot célèhre, rappnrié ici. Voici, par exem-
ple, le récit du nommé Claude Ronzier,
dit le Tarin, qui se trouvait à la porte de
Cornavinaa moment du départ des prin-
cipaux perrinistes (Carnet des informa-
tions, n" 79) : « Il vit hier sortir eiivyron
mijour le capnc Perrin par la porte de
Cornavin. avec François Clialioil, Jaques
Nycolas Vulliet, M. Clienuz, et plusieurs
aultres enfans de la ville, comme Claude
Curtin, Roget l'espinglier, ou monnoyenr.
9t le curial Foural qui sortit par deux foys
et aussi Pierre Savoye, lequel | Perrin]
bailla la charge de la garde de sez anilles
[béquilles] lequel il entend qn'il lirassa ce
chemin là, et ledi^ Perrin dict aud' dépo-
sant : t Fay moy amener vittement ma
mule », et vint en après ung nommé André
qui tient des idievanx en poste, lerpiel ame-
noit ung cheval auquel il déposant dict :
« Menez vous cela pour le capitaine Per-
rin? » Il lui respondit ouy.et il luy dict :
Il Ailes donc vittement » , et là vint après
ledi- André, la femme dudi seigneur Perrin
laipielle dict : « Adieu enfans, garda vous
bien vostro Françoys », et estoit à cheval
sus son aquenee. » {Note des éditeurs.)
'' Carnel des informations, déposi-
tions de Jehan Papillieret Clande Konzier,
n»s 7(i et 79.
5t)4 '-KS IMGITIFS SONT PHnni.A.VlÉS. 1555
son magistral légiliiiio, ollc rampo do la iiiaiiiric du monde la
[lins lâche ol la plus indigne devant ceux (|m lui l'ont iiaHre ces
senlimens.
La ierinre des inl'oi'malions contre les s(''ditienx ayant occnpc''
loiile la séance, l'on renvoya au 27 mai à opiner sur la (piestion
de la r<''('epLion des lionrgeois. Le (Conseil des Deuxdenis s'(''lanl
donc rassendth'' ce jour-là, Iroiiva (pi'il l'Iait du hien de la Ui'pu-
l)li(|ue de cri'-ei-, de temps en leuips, des bourgeois poui' remplacer
les familles ([ui s'éteignent, comme la chose se |)rali(pie [lartout, et
fpie, flans la situation où était la Ville, la Ixjnne polili(pie voulait
(|U(> l'on en r(;çût,de peur que le nombre des él rangers (jui y étaient,
venant à se multiplier trop, il n'égalât et ne surpassât peut-ètr(>
à la fin celui des citoyens; (pie rien n'i'tail donc plus à projios ipie
de faire de ces étrangers, que l'on connaissait depuis longtemps, des
l)ourgeois, afin rpie ces gens-là n'ayant d'auli'e intérêt (|ue celui de
la Ville, ils fussent j)ort(''s à procurer son avantage par toutes sortes
d'endroits et à la défendre avec le même zèle (pie les autres
citoyens; qu'ainsi, il fallait laisser au Petit Conseil la lilierl*'' (pi'il
avait eue de tout temps et (pii lui ('"tait ac(juisede droit, decréer des
bourgeois quand il le trouverait à propos'.
Perrin et les autres dont nous avons parlé ayant disparu, le
Conseil résolut de proc(''dcr contre eux à la manière ordinaire,
c'est-à-dire de les faire proclamer à trois difFérentes fois, sur (pioi
les |)arens de Perrin présentèrent une requête, par lacpielle ils
demandaient (pie Perrin fût admis à se défendre, pede non liijntn^
ou, si le Conseil ne trouvait pas à propos de le leur accorder, ils
priaient qu'il leur fût |)ermis de porter leur demande en Deux Cents.
Le Conseil leur refusa leur requête à tous égards, et ordonna de
plus fort que si Perrin voulait venir purger son innocence, il vînt
le faire en |)rison comme tous les autres'. Les mêmes parens
de Perrin revinrent à la charge le jour suivant, demandant la même
faveur pour Balthasar Sept et François Chabod, mais le Conseil
s'afFermit dans sa résolution : il ordonna de plus fort que l'on con-
tinuât les proclamations et (ju'on suivît à leur égard le cours de la
' H C, vol. 49, f» 88 vo. » Jtdd., fo 88 r" (27 rrjai).
l'Mb ATTIII DE OKS FEMMES DES FlfillIFS. ;)():•
justice cl l;i iiKMiic pr'on'-diirp (iw'oii ;i\;iil (ciiiic jiuliM-rois à l'(''i;i(r(l
des Mainnieliis ol des Fenejsans '.
Los prorlainalioiis dont nous venons de parler furent un roup
de foudre pour les proches parons des proclanit-s, surlout pour
leurs femmes ; accoutumées qu'elles étaient auparavant à tenir le
haut hdiil dans la \illo, elles no pouvaient se résoudre à nou' faire
à leurs maris l<' personnage de criminels. La iMcmioro l'ois (|u'ds
furent cités pulili(jU(>ment, elles crièrent en pleine rue (ju'on leur
faisait tort, (ju'ils étaient des gens de bien et d'honneur et qu'elles
s'op|)osaient à la proclamation. Elles furent vivement censurées
d'une action aussi téméraire et renvoyées sous soumission de
comparaître île nouveau quand elles seraioni demandées, oi sous
de sévères défenses de retomber dans la même faute'.
Cependant Vandcl assistait toujours dans les Conseils, même
il se rencontrait à l'examen des Comparet, dont le procès s'instrui-
sait tous les jours. Béguin, secrétaire d'Etal, qui était entré fort
avant dans les projets séditieux, se trouvait aussi en Conseil,
comme si de rien n'était, et continuait d'en écrire les délibérations,
mais on lui ordonna de sortir toutes les fois qu'on parlerait de ceux
qui avaient eu part à la sédition, et l'on chargea en même temps
Michel Roset d'écrire toutes les délibi-rations qui auraient rapport
à celte afïaire. L'on défendit aussi à \'audel de se rencontrer davan-
tage aux interrogatoires des prisonniers et aux autres procédures,
défense contre laquelle il se récria fort'. Bonivard dit qu'on la lui
(il à l'instance même des Comparet, qui dirent qu'ils ne pouvaient
pas parler en liberté en sa présence '.
Quoique la demande des parens dePerrin,de Balthasar Sept et
de Chabod eût été refusée, ces derniers ne laissèrent pas cependant
de la renouveler, le 3o mai, par une requête tendant à leur accorder
un sauf-conduit pour venir défendre leur cause, sans entrer en
prison, à défaut de quoi ils priaient le Conseil de ne pas trouver
mauvais qu'ils eussent recours aux seigneurs de Berne en qualité
de leurs combourgeois, et qu'ils se missent sous leur protection. 11
' R. C, vol. 49, f>'^ 90. 91 io. 3 [hid., f»* 91 v>, 137 vo.
^ [hid.. fo 91 vo (29 m.ii). ♦ Ou\r. cité, p. IW.
5()() CONDAMNATION l)K PKMUIN. 1^)^}?)
est aisé de s'imaginer coiiiliieii imc reqiièle si iiisolenle aiignieiila
rindignalion e( l'ii-i'ilalion où l'on ('(.ail conlre eux ; le (Conseil, an
resl(!, d(Mnenra Ferme dans ses premières résoinlions'.
L'on ne larda pas à voir des effels des menaces de l'errin el
de ses complices. I^e r'^ juin, le (lonseil reçut des seigneurs de
Bei'ne une lellre de recommandalion en leur Faveur, par larpielle,
après avoir dil «pi'ils avaienl ('■(('■ inlornH's du lumulle (pi'ii y avait
eu dans Genève, de la Fuile d<' ceux (jui l'taienl soupçonnés de
l'avoir causé, de la |)rocIanialion cpii avait ('tV' Faile de leurs per-
sonnes, ce fjui ne tendait (ju'à lé'duire leurs ])iens enli-e les mains
de la Seigneurie, et du l'cFus (pie le Conseil leur- a\ail l'ail du sauF-
COikIimI (pi'ils avaienl (leman(l('', ils priaient le (lonsed de le leiu"
accorder, afin rpi'ils pussenl ('''lr(^ admis à leiu- justification, protes-
tant- en même temps (pi'ils avaienl Fort à Cfrur la trainpiillilé de la
Ville el la paix el l'imion des citiiyens entre eux \
Le Conseil ordinaux» iidorma celui des Soixante de celle
art'aire, où d Fui r(''solu de ré|)ondre aux Bernois ipTon lem' (''lait
Fort oblig('' de la pari ipi'ils |)renaienl à la lran(piillil('' de (Jen(''ve el
à la conservation de la paix el de l'union entre tons les mend)res de
l'Etal, mais (pie le Conseil les priait de croire, en même temps,
(pi'il ne voyait aucun meilleur moyeu pour parvenir à ce l)ut cpie
de punir les malFailenrs el les pertinbateursdn repos public, el d'en
Faire bonne el briève justice, ce ipi'on les priait de prendre en boime
part \ On ne tarda pas à leiu' tenir parole. Le jour ui('''me (pie celte
réponse Fut envoyée à Berne, le Conseil ordinaire procéda au juge-
ment de Perrin, de Baltliasar Sept, de Cliabod, Verua et Micliallet' ;
les uns el les autres Furent condamnes à avoir la t('''te trancliée et
leurs corps ('cartelés, avec les têtes clouées à une potence, avec
cette différence (jue Perrin, avant de perdre la tête, ('-lait condamné
à avoir la main dont il s'(''lait servi |iour enlever le bàlon syndical,
' R. C, vol. W, fo92 v°. ■* R.(:.,voi.49,fo96ro(:ijuin): . Icy
^ Airliives lie GeiKive, P. H., n» ItilH ; on a aussi niys en avant la sentence el suni-
lellre du 3t mai; R. C. vol. 49, f" 93 r». maire qu'est aujourdliuy à faire et estant
' Minute aux Archives de (ïenilnp. d'yeelle faicio Icrtnreon Ta aiiisin décrétée,
copie de lettres, D. 4, f" (12 v". en dale assavoir que led' IVrrin a\ t le poins du liras
du )! juin ; \\. C, vol. 49, f" 95 v». droit duquel il a attenté aux liaslnns syn-
lu;).)
COND.V.M.NATION Uli l'EHKl.N.
^^97
coupôe. Un iioniiiK'MiclH?! Clieiui s'était saiivr avec ceux (|iic nous
avons iioininés, coruiiie nous l'avons dit ci-devaiil,, mais s'étanl
voim rendre dans les prisons el, ayant été Lrouvé dans un det^ré de
faulc fort, au-dessous du crime des autres, le Oonseil se contenta
de le déposer du Conseil des Deux Cents, de lui déFctidre de sortir
de la ville et des terres, sans permission, et de lui Faire promettre
de comparaître de nouveau cpiand il seiail demandé '.
Les Bernois n'avaient pas fait la levée de houcliers dont
(licalz cop(>, et tous tant led' Perrin que
BallIiasaiJ, Cliaijod, Verna et Midiulet la
leste copee, tes testes et lecl' poin^' cloués
au gibet et les corps mys en quatre quar-
tiers, jouxte la coustuuie et coinlainiiez à
tous despens, danips et iiiteresiz. » —
Avec les dépositions consij;iiées dans le
« Carnet des informations » , c'est là tout
ce qui nous a été conservé des procédures
diri,!,'ées contre Perrin et ses quatre co-ac-
cusés. l\oget (onvr. cité, t. IV. p. 281)
paiait croire qu'il n'y a pas eu d'autres
pièces et que le procès n'a pas été formé
selon l'usage : « Une pareille manière de
rendre la justice, dit-il, doit révolter à
bon droit quiconi|ue pense ([u'avant que le
juge en vienne a infliger nue peine, le délit
commis doit être nettement établi el carac-
térisé. • Tout en nous associant pleinement
à ces conclusions, nous considérons cepen-
dant comme certain qu'il a dû exister un
« sommaire « du procès . puisque cette
pièce est mentionnée dans le passage cité
plus baut des registres du Conseil, et très
probablement aussi une consultation d'avo-
cats. En outre, le procureur général a dii
rédiger son réquisitoire par écrit, connue
il le lit. quelipie temps |dus tard, pour le
procès des autres condauniès par coutu-
mace (Arcliives de Genève, Procès erim.,
no S.'tfl). Il est hors de doute enfin que le
lexle de la sentence lue • de ilessus le tri-
bunal », et dont le registre ne donni-.
comme d'babitude, ([u'uii extrait, a dil être
joint au dossirr, mais ces pièces ont dis
paru â une date ancienne, car Gantier,
qui n'aurait pas manqué de les signa-
ler, mentionne uniquement le registre du
Conseil. IjC point sur leijuel il convient,
croyons-nous, d'insister, est l'incroyable
lirécipitation avec laquelle le procès fut
i-ondnil. préci[)itation qui l'ait un singulier
conh'aste avec la cruelle lenleurde la pro-
cédure criminelle de l'époque. Ce fut le
samedi 30 mai que Perrin et ses co-accusés
furent proclamés pour la troisième fois ;
c'est la veille seulement que le syndic
Bouna. contraint par ses collègues, s'était
décidé à déposer, et c'est le 2 juin, soit
trois jours après la dernière proclamation,
que la sentence capitale fut prononcée.
Cette seule constatation suffit à montrer
avec ipielle liaine et quelle passion.le parti
vainipieur poursuivit ses adversaires. Ou
voulait à tout prix pouvoir opposer la
« cbose jugée » aux démarches des Ber-
uois en faveur des accusés. Il est à remar-
quer enfin que treize conseillers seulement
sur vingt-cinq assistèrent a la séance dans
laquelle l'arrêt fut prononcé; ce furent :
Lambert, Aubert et Jessé, syndics. Corne,
Du Pan, Curtet, Chautemps, Benay, Per-
net. De L'.\rcbe, De Fosses, Cbamois,
Bigot. Fêtaient ab.>ients : P. Bonna. syndic,
P. Tissot, Claude Vandel, récusés comme
parents de Perrin, Pierre Vandel, égale-
ment récusé, Jean-Bapt. Sept, précédem-
ment exclu du Conseil, Et. de Chapeau-
rouge, Doni. d' Arlod, .lean Philippin, Mal-
lai;niod, .lean île la Maisonneuve et J. Des
Arts, enfin Perrin lui-même. {Note des édi-
teurs.)
' Archives de Genève, Procès crini.,
n" .jJO; B. C, vol. i'.t, f" 98 ro (4 juin).
5lj8 DÉPUTATION BERNOISE A GENEVE. l555
nous avons parlé, l'u faveur île Perrin et de ses complices, pour en
demeurer là et pour se contenter de la réponse qu'on leur lit, aussi
ne tardèrent-ils pas à envoyer leurs dé|»ulés à Genève, pour ob-
tenir, en faveur des séditieux, ce qu'on n'avait pas accordé à leurs
lettres. Les députés, (jui étaient l'avoycr de Berne, Jean-François
Nœgeli, et Germain Jenscli, conseiller du Petit Conseil, repré-
sentèrent que leurs supérieurs avaient appris, il y avait longtemps,
(ju'il y avait eu dans Genève des divisions qui leur avaient beau-
coup fait de chagrin, connue ils l'avaient déjà fait connaître au
Conseil par la lettre f[u'ils avaient écrite sur la fin du mois de mai,
et à laijuelle le Conseil avait répondu; que, depuis, les seigneurs de
Berne avaient encore été priés par Ami Perrin et Balthasar Sept, au
nom des autres fugitifs, de vouloir Lien leur accorder des ambas-
sadeurs qui vinssent dans Genève intercéder en leur faveur auprès
du magistrat, pour leur accorder un sauf-conduit, afin fpi'ils
pussent en sûreté venir se défendre et justifier l'innocence de leur
conduite ; ({u'encore que les seigneurs de Berne eussent d'abord
été refusés, ils se flattaient pourtant ([ue leurs alliés de Genève
réfléchissant encore à cette affaire, feraient quelque chose en leur
considération. Ensuite, l'avoyer Nœgeli et Germain Jensch pro-
duisirent une recjuête signée par Perrin, Balthasar Sept, Cliabod,
Pierre Verna et Jean Michallet, par laquelle ils se plaignaient
d'être accusés, par quelques ennemis (pi'ils avaient, d'avoir été les
auteurs d'une émotion prétendue, et demandaient en même temps
qu'on leur déclarât les accusations formées contre eux, afin cpi'ils
y répondissent, concluant au sauf-conduit.
Cette requête fut lue d'un bout à l'autre ; après quoi, l'avoyer
Niigeli reprenant son discours, appuya par les sollicitations les plus
pressantes la demande des condamnés. Il dit qu'après tant de maux
et de peines que la ville de Genève avait endurés par l'effusion du
sang de ses citoyens, après les guerres et les dépenses extraordi-
naires qu'elle avait été obligée de soutenir pour maintenir sa liberté
et secouer le joug du duc de Savoie, de l'évêque et d'autres puis-
sances qui voulaient se l'assujettir, que dans cette heureuse situa-
tion où elle se voyait par la grâce de Dieu, libre de toute crainte au
dehors et qu'elle n'appréhendait plus de se voir inquiétée par les
Rlil'KKSKNTATIONS DIOS ItKKNOIS. .)()()
iii|)i)iliiii('s sol lioiliil ions ni do l'EinpeiTiii-, ni du roi de Fi-jiiicc; (iiic,
lit IIS des (•iicoiisUiiicesdc colle luiliire, ily aiiniil iiik- (cn-ihlc l'alalitô
liTolle IVil drcliirôe coiiiiiio elle l'ôlail par des divisions iiiLoslincs ;
in'ainsi Ions les membres (|ui composaienl la l>('-|)iil)li(|iie dcvaicnl
laire, eliaciin de leur (•(")(('•, Ions leni-s ellorls [xinr \ i\ri' dans une
paH'aile niiion. (Jnc, pour (■cl, ciVcl, il l'allail (|iic le niai;islia(, se
reiidiL iacilc t'I, (in'cn nii mol, on ciilcinic de s'ciilcndrc les uns
avec les aiilres. (Jnc ceux (|ni avaieni si^iK' la re(|nèle (|ui availélé
()résenlée an (conseil ne demaiulaienl anlre chose, si ce n'esl (|n'on
leur rcndil juslice, c'est-à-dire ([n'on les admil à leurs d(''rens(>s,(jue
ce scrail une chose hoiilense cl conlraire aux coulnines les |)lus
anciennes de la leur rel'nser. (Jne, surloiil, la |)rali(|ue cl l' usage le
|)Ius (onslammenl observés parmi les seigneurs des Lignes élait
de ne refuser la jnslice à (|ui ipie ce lut, cl (|ii'aussi leur coulume
invariable élail de se déclarer proleclenrs de Ions ceux ipii l'im-
|)loraienl. Oue, dans le cas donl il s'agissail, le Conseil pourrait avoir
('■lé' mal informé, et (|u'ils ne doutaient pas ipie ceux (|ue l'on s'était
si h)rt liàlé de condamner ne parussent innocens, (juand la chose
serait examinée de plus près et qu'on les aurait ouïs dans leurs
défenses. Oii'au fond, si ces gens-là ne pouvaient pas se justifier,
on serait toujours en droit et en pouvoir de les saisir. Ou'ainsi, ils
priaient le (Conseil de faire une sérieuse attention à la demande
(pi'ils lui faisaient de la |)art de leurs supérieurs et, si le Conseil
ordinaire ne se croyait pas suffisamment autorisé [)onr la leur
accorder, de porter l'affaire à celui des Deux Cents et de leur y
faire avoir audience ' .
Le Conseil, opinant sur cette représentation, fut surpris de la
demande des seigneurs de Berne et trouva que c'était une affaire
sans retour, puisque les condamnés avaient élé jugés et leur sen-
tence prononcée, mais ipie, comme ce que leurs envoyés avaient
représenté contenait diverses réflexions auxquelles il élail à propos
de répoiidr(> séparément d'une manière précise, il serait bon de
leur donner la réponse j)ar écrit'.
' M. C, vol. 49, fos 107 v«-dO« i-u ^ Airliivas de Genève, copie de let-
(IS juin). Ires D. 4, l» ()8.
6oO RÉPONSE DU CONSEIL. 1 555
Celle réjîonse portait ([ue les seigneurs de Genève remer-
ciaient les seigneurs de Berne, leurs conihourg-eois, des offres de
services (ju'ils avaient bien voulu leur faire à l'occasion des
troubles ([ui étaient survenus dans la ville, que Dieu ayant per-
mis que ces troubles eussent été presque aussitôt apaisés qu'ils
avaient été excités, sans que personne que le magistral s'en fût
mêlé, le Conseil n'avait pas cru (ju'il dut importuner leurs Excel-
lences sur une affaire qu'il avait pu terminer par lui-même el qui
avait été heureusement finie de cette manière ; qu'il n'était pas
vrai, comme on en avait mal informé les seigneurs de Berne, qu'il y
eût de la division dans les Conseils ; (pie la ville jouissait d'une
grande tranquillité, laquelle n'aurait jamais été troublée, si quel-
(pies mauvais esprits, auxquels il n'avait pas tenu que l'Etal fût
renversé, n'y eussent pas excité une affreuse sédition, mais Uieu
avait soufflé sur leurs criminels desseins, de sorte qu'ils n'en
avaient eu (pie de la honte et de la confusion.
Sur la prière qu'avaient faite les seigneurs envoyés de Berne,
d'accorder à Ami Perrin el ses complices un sauf-conduit, les
seigneurs de Genève priaient leurs alliés de prendre en bonne pari
le juste refus (pi'il leur faisait, puis(pril ne serait ni avantageux, ni
honorable à une ville, de recevoir à leurs défenses de ses citoyens
ou liourgeois qui auraient commis (pielque crime, et de les dispen-
ser par là des lois, ce qui ne pourrait fjue les rendre plus insolens,
de sorte qu'enfin la justice se verrait sans force et sans autorité.
Quant à ce que les seigneurs envoyés avaient insinué qu'on
aurail peut-être mal informé, les seigneurs de Genève répondaient
(|u'ils avaient pris grand soin de ne pas tomber dans cet inconv(''-
nient, puisque, avant que d'avoir ordonné prise de corps contre
les fugitifs, ils avaient fait prendre de très exactes informations
de ce (]ui s'était passé, ce que le Conseil ordinaire avait même
fait de l'aveu de celui des Deux Cents, de sorte que toute la pro-
cédure qui avait été tenue dans cette affaire n'aurait pu être plus
régulière.
Si Perrin el ses complices ne se fussent sentis coupables,
ils ne se seraient jamais retirés de la ville, comme ils avaient fait,
ou, s'ils se fussent (l()nn('' pciu' d'abord, ils seraient l'cveiuis après
l555 HKI'O.NSE Ui; CONSEIL. ("loi
avoii- rlc ajournés et proclamés sous les peines [)orlées par la pro-
clamation.
Sur ce (pie les seii-iieurs auihassatleurs avaieiil dil tpu- la
Ville étant délivrée, comme elle l'était, des oppressions du duc de
Savoie et de l^'-vèque, ce serait un grand malheur de se détruire
les uns les autres, les seigneurs de Genève ré|)ondaient que, pour
maintenir comme il l'allall la paix et la traïKpiillih' d'une ville, il
n'y avait, pas de plus sûr et de plus indispensable moyen (pie de
réprimer les excès et les violences de la nature de ceux qu'avaient
commis Perrin et ses complices, et (pie, bien loin que l'on pût dire
(jue ce lut travailler à se ruiner et à se perdre les uns les autres
(pie de cliàtier les criminels d'une manière j)roporli()uiiée à leurs
crimes, (pi'au contraire il n'y avait pas de moyen plus infaillible
pour entretenir la paix et l'union dans l'Etat ([ue de ne point soid-
l'rir les extorsions ([ui se Font par ceux (jui croient (pi'ils peuvent
impunément violer toutes les lois et tout ordre de justice.
Les seigneurs de Genève ne voient point non plus (pi'il y aille
de l'honneur de la Ville de refuser aux fugitifs d'être admis à leurs
défenses, et qu'on les puisse blâmer en aucune manière de faire
répondre juri(li(piement, et selon l'usage le plus constamment
observé, leurs citoyens et bourgeois.
Ils sont même surpris et indignés, et du style et du fond de la
requête de Perrin et de ses (Complices, lorsqu'ils attribuent leur dis-
grâce à leurs ennemis; (ju'ils traitent la sédition horrible ' ([u'ils ont
excitée, d'émotion, et d'émotion prétendue, et (pi'ils ont l'audace de
dire (pie l'on ne peut pas, sans déroger à tout droit divin et humain,
refuser à des accusés de se défendre, le fait dont il est (pieslion
étant de notoriété publi(pie et ayant été soumis à l'examen, non pas
de deux ou trois qu'ils pourraient accuser d'être leurs ennemis,
mais de tout le tlonseil des Deux Cents, ce (pii fait assez voir (pie,
|)Our éviter la juste punition ipie méritent leurs excès et leurs
crimes, ils voudraient ([u'on renversât en leur faveur tout ordre de
justice.
' Le texte uriyinat dit siiii|il('iiieril (|iu' rémotion soulevée par les coiutaniiiés
« n'est que par trop notoire ». (Niite des klilents.)
(ioa MÉCONTENTEMENT IJES dÉpUTI-;s BERNOIS. 1 555
Si les seigneurs de Genève n'ont pas accoulunié d'accorder
de sauf-conduil aux prévenus, ce n'est, pas pour refuser de leur
faire dioil, mais pour ne pas rendre tant plus audacieux ceux qui
voudraient èlre en [lieine iiberlc'' de mal faire.
Mais encore ([ue l'on pùl l'aire une faveur de celle nature à
des gens qui auraient été sinq)lement accusés, l'on ne |)eut rien
accorder de sendjiable à ceux dont il s'agit, puistpi'ils ont été con-
danm(''s [)ar une sentence définitive et (|u'il n'est (>lus temps de
conlcster sur une chose jugée. Lesdits seigneurs envoyés n'igno-
rent |)as que rien n'est plus préjudiciable au gouvernement et plus
propre à procurer la ruine des l'-tats (pie de révo(pier les sentences
doim(''es et l'on ne saurait reprocher avec ipielque fondement aux
seig'neurs de Genève de n'avoir pas proc('"d('' é([uitablement au
jugement des condamnés.
Ils prient donc les seigneurs envoyés de vouloir se contenter
de cette réponse, de croire (pie ce qui a élé conclu et arrêté juri-
diquement ne peut se défaire, et que, (piand une sentence a été pro-
noncée contre un criminel dans Genève, il n'y a plus de retour à
moins de violer la Franchise, c'est-à-dire les lois les plus anciennes
de la Ville, lescjuelles les seigneurs de Genève sont dans la disposi-
tion constante de maintenir et. d'observer religieusement et de tout
leur pouvoir.
Le Conseil ordinaire, pour être mieux autorisé, fil convoquer
le Conseil des Deux Cents, où cette réponse fut lue cl a|)prouvée' ;
elle fut ensuite portée aux envoyés de Berne qui témoignèrent d'en
être très mal satisfaits. Ils dirent qu'ils ne l'accepteraient point et
qu'ils étaient surpris que le Conseil des Deux Cents eut pris la réso-
lution qu'il avait prise sans les avoir auparavant entendus ; qu'ils
demandaient d'y avoir audience incessamment et d'être, après
cela, ouïs en (lonseil gV-néral. Ils dirent ensuite aux députés qui
leur avaient fait la réponse dont nous avons parlé, qu'ils priaient
le Conseil d'user de douceur envers Nicolas Gentil, qui avait été
mis en prison, le jour même, pour avoir eu part à la sédition et
avoir dit, après la sentence rendue contre Perrin et ses complices,
' R. C, vol. W, (■> 109 vo (1!) juin'.
• 555 I.ES DÉin TKS lîKKNOIS K.N IJELX CENTS. Go3
(jirils ir(''l;ilcii( |)()iiil (II" rii;illi()iiii(Hi's gens et. do iiiiiiivfiis cilciyoris'.
L'on n'solul, à l'(''i;ai-il de ce dernier article, d'avoir (|nel(jne éi-ai-d
ponr lenr demande : les procédnres ordinaires sur ce (|iii reyar-dait
Gentil ('■tant finies, le (lijnseil Ini |>rononça son jui^enienl (ini
portail, (|u'usanl de douceur envers Uii, et en considi'ration du
seigneur avoyé .Xa-yeli, on cnndaninail (ienlil à rire d('|ios('' de
tous honneurs, à demander pardon à Dieu et à la Seigiicnrie, huis
ouverts, et à ne point sortir de la ville à peine de deux cents
('eus ".
Sur les deux autres articles, le(-onseil ii'soliil d'accordei-, pour
le lendemain, aux envoyivs l'audience (pi'ils avaient deuiafid/'e en
Deux Cents, mais de leiu- refuser ahsolument le (Conseil (^l'-m'-ral, ce
Conseil ne devant jamais être assend)l('' pour des allaires de cette
nature'.
Le Conseil des Deux (.lents ayant été assend)lé au jour niar(pié,
les envoyés de Berne y représentèrent les mêmes choses (pi'ils
avaient déjà dites en Petit Conseil : ils insistèrent surtout sur les
menaces qu'ils avaient faites; ils dirent qu'avant de lenr refuser
absolument leur demande, le Conseil avait un grand intérêt à y bien
penser, puisque, non seulement leurs supérieurs, mais aussi tous
les seigneurs des Ligues se pourraient sentir de ce refus, les uns et
les autres ayant accoutumé de se déclarer toujours en faveur de
ceux (jui demandaient justice. Que l'alliance portait bien, à la vé-
rité, que l'une des parties ne devait pas favoriser les ennemis de
l'autre, mais que cette clause n'empêchait pas (jue l'on ne dût
écouter tous ceux qui ne faisaient que demander justice. Ensuite,
ils produisirent une requête des fennnes et des parens de Perrin
et des autres fugitifs, par laquelle ils priaient le Conseil de leur
permettre de pouvoir aller et venir vers eux et leur aider à main-
tenir leur bon droit, laquelle requête les envoyés apj)uyèreiit de
leur recommandation, priant le Conseil de ne pas permettre que les
témoins, les délateurs et les parties fussent juges dans ces affaires.
Ils prièrent enfin le Conseil de ne pas se séparer (ju'il ne leur eût
' R. C, vol. i'J, f« 109 vo (19 juiu). n» .>?7 ; R. C, vol. 49. fo 124 r" Ci juillet).
* .\rctiives de Genève, Procès criin., ^ Ibid., l'o 110 r".
()04 RÉPONSE DU DEUX CENTS. l555
iciidii n'poiisc sur lous les articles de leur demande, après quoi ils
auraient encore quelque chose à représenter'.
Le (Conseil des Deux Cents, délibérant sur celte afl'aire, il y fut
résolu, tout d'une voix, de répondre aux envoyés de Berne de la
manière suivante ' :
Responce fuicte par petit et grand Conseil de Genève à la proposite devant
eiilx faicte par les s" ambassadeiu-s liaiis Franlz iVa'gely, advoyer et
German Jensch conseillier de Berne noz trescliiers combourgois,
donnée ce jeudy 20 de Juing 1555.
Combien que dans Genève la francbise et coustume ancienne soit que
après les sentences criminelles données par les seigneurs Sindi(iues juges
d'ycelles avec leur Conseil, on ne peult passer plus oultre. ny moins ycelles
rescinder, comme en exposant noz corps et noz biens, l'avons avec l'aydede
Dieu maintenu contre le duc de Savoye et autres, et jusques icy fermement
observée, tellement qu'il n'y a principaulté au monde à laipielle soyons
tenuz rendre compte de telles sentences, lolelTois sus la re(pieste des
s'^ ambassadeurs des m[agniffiques | p[uissans] et t[res redoubtez] s" de
Berne noz trescbiers combourgois poin- les condamnez faicte, leur avons
bien volu amyableraent donner d'entendre, que non pas comme ilz pensoient,
mais luen eljuridiquement sûmes estez informez et n'avons faict (pie justice,
eslimans que de telle nostre amiable l'emonstiance ilz se conlenteroient.
Mais puys (]ue ilz persévèrent en leurs i-equestes, pensons bien (pie
quand lesd'^ magi»«» seigneurs scauront que par sentence diflinitive, donnée
publi(piement au Tribunal de ceste cité selon noz anciennes coustumes
lesd'^ Perrin et sez complices sont estez declairez ennemys et aggresseurs
de noslre justice, bien public, union, paix et Lran(iuililé commune, ilz scau-
ront Iresbien reputer, que non pas avec lesd'i= complices, la combourgoisie
est faicte, mais généralement avec les .Sindi(]ues, petit, grand et gênerai
Conseil et communaulté de Genève, et (pie par le debvoir de lad''= combour
goisie et serment de maintenir les libériez et franchises les ungS'des autres,
et decbasser les ennemys les ungs des autres, ceux cy (pii sont déclarez noz
ennemys ne (ioibvenl trover ayde suporl ny faveur vers noz d" combourgois
de Berne, soubz umbre et imposilioii fausse d'yceux condamnez qu'on leur
relluse justice, comme s'ilz ne fussent juridiquement citez évoquez et pro-
clamez, et les choses bien provees.
i'arquoy et en vertu de lad« comboui-goisie et serment preste à Dieu et
mutuement les ungs aux auUres. prions tpi'il plaise ànozd*^ trescbiers com-
• R. G., vol. 49, fo HO (20 juin). tres, D. 'i, (« 09, minute ilf la main de
■^ Archives de Genève, copie de let- Michel Boset. {Noie des éditeurs.)
iHnf) UKPO.NSK Dr niCCX CK.NTS. (iof)
hoiirgois avoir en telle recnimii:inil;Uinn nostre honneur, nnslre jiistir,e, noz
francliises. noz libériez, nostre bien public, paix, union et lran(|uilité com-
mune, (jue les ennemys et aggresseurs d'yceux ne soient par eulx solïertz ny
endurez, mais (léchasses de leurs terres et pays, comme en seuiliiable
endroit, de tout nostre pouvoir le voudrions faire.
Quant à ce ipie lesd'^ seigneurs ambassadeurs demandeni eslrc ouys en
General, ne volons pas celt^r à nnzd''- comboui-i,'iiis i|iir' |(Mi\le nostre
ancienne coiisluine. il ne s'asseiniile (pie pour l'élection de noz oITices, pour
factions d'alliances, bourgoisies, edictz et slatiiz, (pie sont choses concer-
nantes nostre estât et seigneurie. Et pour cas de particuliers, comme est
cesluy cy, mesmes out s'agit de sentences données, ne se doibl point tenir,
d'autant (|ue cella seroit directement contre noz uz et coustumes contre
les(pielles pensons que lesd'-^ mag''°<'= s'» nous comboiirgois ne voudroient
attenter, mais (piand pour choses concernantes les deux s""» lîernc cKJeneve
ou bien conimung d'ycelles comme en ;illiance. combourgoisie. traités et
semblables, lesd'" s" voudroient un General, lors ne voudrions icelliiy aucu-
nement relTuser comme bien scavons le porte nostre combourgoisie. par(]uoy
aussi les prions de nostre |iresente responce se contenter.
Quant à la .suplication (pi'ilz nous ont présenté pour les femmes et
parentes de Perrin, et autres sez complices, respondons que ayans entendu
que nostre petit Conseil leur en a respondii. assavoir (pie ceux ipii font telle
suplication se doibgent nommer en icelle et se présenter devant nostre
petit Conseil. Ie(]uel lors leur |)rovoistra. à icelle responce nous tenons, les
prians d'yceile aussi se contenter.
Cette r(''|)oiisc ayant i'ic lue aux envojf's de J3erno, ils rlirenl :
« Bien Messieur-s, puys (ju'il ne vou.s plaid cela, roimnc lieub-
sions pens(', outroyer, nous ne scaurions f\uy Faire el faut laisser
le cas à Uieu, mais eiicor, (pTil vous plaise à tout le nioini-s per-
mettre qu'ilz |)uissent aller el venir en vostre ville connue eslran-
giers, on bien s'ilz vous otFense, recevoir une pièce d'ar^-ent d'eux,
el aussi vous plaise leur laisser leur bien, conil)i(>n de cecy n'avons
pas charjn-e de nos Seii^nenrs mais en parlons de nostre part et en
nosln^ nom particulier. Joint aussi (pi'il vous plaise pour l'amour
de nous, les prisoniers ipie vous avez là (pii son! i-ens pauvres et
ignorans, les lâcher des prisons'. »
Le Conseil des Deux Cents n'-poiidit à celle dernière (l(>mande
(pi'il voudrail de tout son cipur pouvoir leur donner ra:^r('Miieut
' R. C. vol. W, fo 110 \o.
(hiG procès DKS FUÈHES COMl'ARET. 1 555
qu'ils soiihailaioni, eL qiio ce u'élail qii'avoc une oxlrême répu-
gnance qu'il se voyait comme conlraiul à refuser f|uelque chose
aux seigneurs de Berne, les grands et, anciens amis de la Répu-
blique ; que l'on ne pourrait leur accorder ce qu'ils demaudaicnl à
l'égard des condamnés, sans déroger aux sentences, ce qui ne
pouvait pas se faire ; qu'il n'était pas possible, non plus, de donner
la liberté aux prisonniers sans violer les lois de la justice; que
cependant, ils pouvaient compter qu'à leur reconnuandalion, l'on
ne maufpierait pas d'en user avec ces gens-là avec le plus de dou-
ceur qu'il serait possible'.
Les envoyés de Berne s'en retournèrent avec cette réponse.
Fort cliagrius de n'avoir pas pu obtenir ce qu'ils avaient demandé ;
ils s'i'laient, sans doute, imaginés que ceux pour ipii ils parlaient,
(|ui étaient les plus accrédités de la ville et soutenus par un parti,
leipu'l, quoique afTailtli, n'était pourtant pas anéanti, ayant encore
la |)rolec(ion de leurs supérieurs, ne mancpieraient pas d'être rétablis
dans leur état précédent et qu'alors, les seigneurs de Berne au-
raient de puissans amis dans les Conseils et ainsi, feraient tout ce
qu'ils voudraient dans Genève. Mais la fermeté avec larpielle
l'avoyer N;ïgeli et le conseiller Jenscli furent refusés leur causa
un fort grand dépit ; aussi leurs supérieurs s'en ressentirent-ils et
continuèrent-ils à accoi'der aux condamnés une protection ou-
verte, comme nous le verrons dans la suite.
Pendant (pic ces choses se passaient, le procès des frères
Comparet continuait de s'instruire. Comme l'on voulut découvrir
par leur moyen toute la suite de l'intrigue, les différentes cabales
qui s'étaient faites et leurs complices, la procédure ne put pas être
sitùl linie, d'autant plus que, dans les commencemens,ils niaient
tout, de sorte que ce ne fut qu'à la fin du mois de juin qu'ils furent
jugés. Le procès de François Comparet, l'aîné, qui fut lu de dessus
le tribunal, le 28 de ce mois% portaitqu'il avait avec sou frère com-
' U. C, vol. 49, f" 110 vu, et copie p. 375, note 3) que les procès des frères
lie lettres cité, fo 69 v". — On ti'Oiuera, Comparet n'existent plus aux Arctiives de
dans les Eidg. Abschiede, t. IV, n» 392, le Genève ; le résumé des considèrans de la
résumé complet de cette afl'aire. (JVofe des sentence, que nous a conservé notre liisto-
kiileurs.) rien, a doiu- nue valeur parlicnlière. (Note
' Jious avons déjà constaté plus liaut, des éditeurs.)
l5r)5 SO.M.MAIHK I)K lA SKNTKNCE. (107
inoiici'" le luiimllo cl hi sôdllioii Hrriv(''s le i () iii;ii. Ou'il avail avoué
(lu'avaiit ce jour-là, il s'élail Irouvé trois ou (|ua(ic Fois au lioulc-
vard de Loni^emalle avec Perrin et ses couiplices, où, entre autrc's
discours qui y turent tenus contre les Français réfui^iés, Perrin el
Vcrna dirent qu'il ne fallait pas laisser i^ouvcrner ces gens-là el
que,pour lesempêcliei, il Faudrait, d'un beau uialiii,les hier tous el
ceux (lui les protégeaieni ; que, dans celle occasion, les hons Gene-
vois se devaient montrer et fpi'ii Faudrail aussi Faire main basse
sur tout le Conseil, excepté sur sepi ou luiil de leiu-s amis. Ou'étaul
nuiîlres connue ils l'étaient du clocher et de l'artilN'rie, il leur
serait facile de venir à bout de leur dessein, ([u'ilsclresseraieiil l'ai-
lillerie corilre les maisons des Français, el qu'ils auraient deux
liommes aftidés au clocher pour être [trêts à sonner la grosse cloche
el à émouvoir le peuple. Qu'un antre jour, Perrin ayant demandé
au dit Comparet s'il ne voulait pas èlre du nond)re des Genevois et
se rendre à la maison de ville avec eux, pour demander audience
au Conseil des Deux Cents, afin d'y proposer que l'on ne reçût plus
de Français à la bourgeoisie, il répondit que oui, et il s'y rencontra
effectivement le mardi i4 mai, el il eut [lart à plusieurs discours
séditieux qui s'y tinrent, et ensuite il s'en alla faire la débauche
dans un cabaret avec divers bateliers par ordre du même \'erna,
(jui paya la dé'pense du repas, où les uns et les autres buvaient auv
hons Genevois et s'excitaient à la sédition. Que le jeudi, jour du
tumulte, Comparet et son frère étant à Saint-Gervais, Perrin sur-
vint, étant sur sa mule, leriuel les mena avec lui à Pregny. Qu'en
chemin, ils disaient (pi'il serait à propos d'avoir une garnison de
(piatre à cinfj cents hommes pour se rendre maîtres des Français,
aux([uels il ne Fallait pas se laisser mâtiner, à (pioi Perrin répondit
qu'il se tiouvait un nombre suFfisant de monde dans la ville pour
cet effet, et qu'en revenant à Genève, le même Perrin les invita à
aller souper dans un cabaret où se devait rencontrer Pierre Vandel.
Qu'ils se trouvèrent à ce repas, après lequel Pierre Verna, les
tirant à pari, leur doima charge d'aller du côté de la maison du
conseiller Baudichon, d'y faire du bruit el d'y exciter du lumulte,
ce qu'ils firent, ayant misl'épéeà la main et crié, du plus haut qu'ils
purent, qu'on se battait, afin d'attirer Baudichon hors de sa maison
6o8
EXECUTION DES COMPARET.
l555
et se jeter siii' lui [xiiir lui ïa'iro uu uihuvhIs couj). Oup Io syndic
Auberl, ôliinl accouru au hruil, j)orlanl son iiàlon syn<iical cl ayant
mis la main sur François (lomparol le jeune, le faisant prisoimier,
Comparel l'aîné, Verna, CJiahod, liailliasar Sept et une grande
troupe de bateliers et autres séditieux survinrent, lesquels firent
violence au syndic, criant d'un ton furieux que Comparet n'irait
jKiint en pi'ison, de sorte f|ue le syndic fut contraint de le laisser
aller. Oue, par ces di'marclies criminelles, il avait donné lien à tons
les monvemens séditieux (pii avaient suivi et (jui avaient mis la
Ville à deux doigts de sa perte ' .
La sentence (pii Fut lue ensuile condamnait François t^omparet
l'afni'- à êli'e men(' à (Jhanqiel et à avoir la lêle lrancli(''e, et son
corjis mis en (pialre quartiers, l'un des(|uels avec la tète devrait
être élevé sur un poteau planté près du pilier qui sert de limile
an territoire de la Seigneurie, au dehors de la porte de Gornavin,
vers le bord du lac, et les antres trois quartiers posés en trois autres
endroils des plus «'-levés aulour de la ville '.
L'endroit, lioi's la porte de ( lornavin, où fut mis un des (piar-
' Tels sont, (l'aprùs le procès méine
des accusés, les griefs formulés coulre les
deux Comparet : c'est un délit de lapage
noetuiiip i|uo les inayisirats eurent le trisie
courage de nuuir de la peine ca|iitale, mais
on voit avec quelle insistance l'acte dac-
cusatioti met Perrin en cause et cherche à
le compromettre par les aveux des deux
malheureux soumis à la torture. A l'article
de la mort, ceux-ci déclarèrent « qu'ils
n'avaient point dit ce qui était eu leur
procès, mais que la corde le leur avait l'ait
dire » ; cf. Roget, ouvr. cité\ t. IV, p. 287,
n. (Note des i'diteurs.)
■' W. C, vol. 4'.», f» 117 vo ("27 juin).
— Le même jour, Frauçois Comparet le
jeune était condamné, lui aussi, à avoir
« la teste trenchée et qu'elle soit mise avec
celle de sou frère et les quartiers demeu-
rent en (]liampel » (ibid.). La sentence ne lui
lui |u-(iuoiicée (pie le I! juillet. A la suite des
incideiis (jui avaient marqué l'exposiliou
de la tête de Comparet le vieux, le Conseil
décida que la tête de son frère serait expo-
sée ,à Plainpalais et non du côté de Pregny :
(1^. C, vol. 49, f" 121 r».) Celte exécution
dit Uoget, déj:"i si cruelle si l'on considère
([ue les deux pauvres diahles qui en l'ureiU
victimes n'étaient guère coupahles (|ue d'un
délit de tapage nocturne, fut rendue plus
douloureuse par la maladresse du hour-
reau : « Icy l'on a parlé du maislre exe-
quuteur de la haulle justice, leipiel n'est'
point puissant pour faire exequution ains
list heaucopt langui les deux Comparetz et
ne scay plus riens faire dont pour sa faulte
fust hier mis en prison. Arresté qui doibje
demeurer troys jours en prison et de là
que pour ses l'aulles il soit hauquiis pour
an et jour et privé de l'oflice. • (K. C,
vol. 49, f" 122 r», 4 juillet). Sur les ré-
flexions que la maladresse du bourreau
inspirait à Calvin, voir la lettre de ce der-
nier à Farel, Opéra, t. XV. n» 22.')(l, et
Roget, ouvr. cilè, I. IV, p. 2KH, n. {Note
des éditeurs.)
1555 VANDEL OriTTE I. A VILLE. O09
tiers el la lêto de Compare!, élail (oui auprès de la maison de cam-
pagne que Perrin avait à Preg-ny, dans laquelle il s'était relire avec
ses complices, ce qui avait été fait à dessein de lui faire peur et de
faire senlir aux uns et aux autres qu'ils étaient dii-nes de suhir la
même peine. Mais l'on avait affaire à des séditieux si insolens que
la justice, qui faisait faire l'exécution, fut elle-même cruellement
insultée. La femme de Perrin, qui parut dans un pré situé près du
pilier des limites, mais hors du territoire de Genève, se mit à
char£>er d'injures tous ceux qui étaient présents : a Vous n'êtes, leur
dit-elle, que des traîtres, des meurtriers, des voleurs, vous avez
vendu la ville aux Français ; vous proposez l'évang-ile du diable,
celui que vous avez exécuté est plus homme de bien que ceux qui
l'ont fait mourir. » Le sautier, sentant la justice et les magistrats de
Genève traités avec cette indig-nité, ne put s'empêcher de répondre
à cette femme et de lui dire que c'était son mari (pii était cause de
ce qui se passait, ce qui ne fit qu'attirer de nouvelles insultes à la
justice et la commettre encore davantage '.
il ne paraît pas que les Comparel eussent eu depuis long-temps
le secret de la sédition, mais, pendant que leur procès s'instruisait,
l'on saisit un de leurs complices, nommé Claude de Genève, dit le
Bâtard, intime ami de Perrin, et auquel celui-ci avait fait part, dès
le commencement, de tous ses projets. Aussi, il ne fut pas plus tôt
mis en prison que Pierre Vandel, Philibert Berthelier, Jean-Bap-
tiste et Michel Sept, Pierre Savoye et divers autres, qui craigni-
rent ([ue Claude de Genève ne découvrît leurs menées, se reti-
rèrent (le la ville'. Les uns choisirent le pays de Vaud pour leur
asile, les autres les bailliages de Ternier et de Gaillard, où ils
' Carnet des informations, dépositions qu'ils s'y trouvaient encore à la fin de
n" t04-10l>. juin ; cette date est, croyons-nous, trop
^ Le nom de Pierre Vandel fignre. tardive. Un passage dn reijistredu Conseil
pour la dernière fois, à la date du :!1 mai (\ol. i'.l, f" H2 r») indique que, le il juin,
comme assistant au Conseil. D'autre part, Vandel n'était déjà plus à Genève, et Ptii-
le procès de Claude Genève ayant corn- libert Berthelii^r avait certainement pris le
mencé le fer juin, c'est peu de temps après large lorsqu'il adressait au Conseil sa re-
que les perrinistes demeurés jusqu'alors quête du 27 juin, à laquelle il était répondu
dans la ville ont dû la quitter à leur tour. que « tontes gens de liien peulvent aller et
Roget (ouvr. cité. t. tV. p. 290) croit re/iir en la ville. « {Noie des éditeurs.)
39
blO LKTTRK DE CALVIN A BUI.I.INGER. I OiJiJ
avaient des possessions ol, du lieu de leur résidence, ils l'aisaienl
aux Genevois tous les maux et toutes les avanies qu'ils pouvaient.
Plusieurs d'entre eux allèrent non seulement à Berne, mais
aussi dans les autres cantons, où ils répandn'cnt des bruils très
désavantag'eux contre le magistrat de Genève. Sur l'avis qu'on en
eut, le Conseil chargea Calvin d'écrire à Bullinger à Zurich com-
ment les choses s'étaient passées', ce qu'il fit d'une manière fort
circonstanciée et fort sincère dans la lettre cpu^ nous avons déjà
citée plusieurs fois', par laquelle il justifia la conduite du magistral
et fît voir sa douceur, sa bonté, sa patience et sa lenteur luême
dans les procédures qu'il tenait avec les plus coupables des sédi-
tieux, le peu de fondement de leurs justifications \ Ces g-eus-là
s'étaient plaints en Suisse que c'était ])ar un es|iril d'envie et de
jalousie, parce qu'ils avaient soutemi la cause des citoyens contre
les Français et le magistral (jui ('tait vendu à ceux-ci, (|u'ils s'élaient
vus opprimés tout d'un coup et traités avec l'indignité qu'on avait
fait, et (pi'il n'était pas vraisemblable (pi'ils eussent entrepris la
sédition don! on les faisait les auteurs et qu'ils eussent couru aux
armes sans avoir sous leurs ordres et à leur disposition mie forte
garnison.
Calvin fait voir le peu de solidité de ces excuses : il dit (pie
cette d('rni(~'r(' est ridicule, que les nn-chans et les séditieux étaient
souvent fort inqjriidens et prenaient tr('s mal leiws mesures, et
(|ue ce n'était pas la |)i'emi(''re fois (pi'on avait vu les gens de ce
caractère, emport(''s par la fougue de leurs passions, faire des
entrepi'ises téméraires et extravagantes; (pie les séditieux se mo-
(piaient du monde (piand ils disaient que c'était pour avoir soutenu
la cause des citoyens (pi'ils avaient été expos('s aux disg^ràces qu'ils
essuyaient, comme si le Conseil des Deux Cents, qui avait exhorté
le Conseil ordinaire à les punir de leurs crimes, n'était pas composé
de citoyens et n'avait pas les intérêts de la République à cœur, et
comme si le peuple, sentant cruellement opprimer les détenseurs
' R. C, vol. 49, fn 124 V» (7 jnitit't). tpur diins tes priicédiiros » de ses amis n'a
■ Voir plus haut, p. 558, n. 2. pas été partagée, même par les contempo
' L'opinion du réforniatenr sur la rains; voir à ce sujet Roget, ouvr. cité,
« bonté, ta douceur, la patience et ta len- I. IV, p. 320. (Note des éditeurs.)
155") VANDEL, BI:U1III:lI1:u KT AIITKES SONI' l'ItdCI.AMKS. (îll
de ses droits cl de ses libertés, souffrirait liaïKjiillIciiiciil imc iiijiin'
si atroce. Que, l)ieii loin ([ue le peuple eût nuiruuiré de la disgrâce
que ces gens-là s'étaient attirée, au contraire, les |)rinci|»aux
chefs de la sédition ne s'étaient pas plutôt retirés de la ville (pie
tous les troubles avaient été apaisés, cpie l'on avait vu reprendre
aux lois leur Force e( leur vigueur, et la paix et la tranquillili'^ pu-
bliques succéder aux agitations précédentes. Que les envoyés de
Berne, qui étaient venus pour parler en leur faveur, avaient vu de
leurs propres yeux que la Ville n'était plus partagée en différentes
factions et que les jugeinens ipie l'on avait rendus contre les sédi-
tieux étaient ap[)rouvés de tout le monde. Après avoir justifié de
cetle manière la conduite du magistral, Calvin prie Bullinger de
faire voir celle lettre aux ministres et au sénat de Zurich, et d'en
envoyer aussi le précis aux ministres de Schaffliouse, afin de
détromper ceux qui, dans ces cantons, pourraient avoir conçu de
mauvais [iréjugés contre la Seigneurie de Genève par les faux
bruits (pie les séditieux avaient fait courir de divers côtés.
Après que Pierre Vandel, Phililierl lîerthelier et les autres
doni nous avons parlé eurent (piilté Genève, le Conseil fut long-
temps sans faire de procédure contre eux. Enfin, ces gens-là ne
venant point, ils furent proclamés, selon la coutume, à trois diffi''-
renles fois'. Vandel, accoutumé à tenir le haut bout parmi ses
concitoyens, fui fort irrité de se voir traité en criminel et, dans cet
esprit de colère, il écrivit une lettre insolente au Conseil', dans
laipielle il reprochait les services (pi'il avait rendusà la Républi(pie,
sans avoir même épargné son propre sang pour rhomieiir et
l'avantage de sa patrie. Que cependant, il avait la mortification de
voir son zèle et son amour pour le bien public bien mal récom-
pensés, puisqll(^ le Conseil l'avait fait proclamer, à son de trompe, à
comparaître pour répondre sur les charges doiil il le prétendait élre
alleiiit, à peine d'èlre convaincu de crime de l(''se-ma|esli'' el de
' La première citation fut faite le lettre, nullement insolente, comme le dit
22 juillet et la dernière, le ;!1 ; Archives notre historien, mais très diiîne au cou-
de Genève. Procès crim., n" ."ilW. {Note traire et très modérée, est datée de Sa-
des éditeurs. ) connex [delà dWrve] ce 23 juillet l.oaa.
' Archives de Genève, itiid. Cette {Note des éditeurs.)
6l2 REOUÊTES OES FlHilTIFS. 1555
rélK'Ilion conlro le niagislrat, éprouvant par là le même sori (|iie
siihil. aiilrefois le vaillaiil el, généreux Alcibiade. Que cependant il
défiait, ([u'on le pût, convaincre d'avoir connnis aucune aclion con-
traire à son devoir, et (ju'il n'était pas si abandonné du bon sens
pour (effacer, dans un âge plus avancé, par une mauvaise conduite, le
mérite des importans services qu'il avait rendus à l'Etat dans sa
jeunesse, en faisant des efforts, comme on le lui attribuait, pour
renverser l'autorité du magistrat ([u'il avait travaillé à établir et à
affermir autrefois avec un zèle infatigable et à toute épreuve. Qu'il
aurait cru que les choses étant telles (pi'il venait de les dire, le
Conseil, au lieu de le faire honteusement proclamer, comme il avait
lait, l'aurait du moins fait citer devant son juge ordinaire ; (|ue l'on
ne pouvait plus ignorer (pi'il avait changé le lieu de sou domicile
depuis fpi'il avait fait déclarer au Conseil par le seigneur de Nernier,
son beau-frère ', il n'y avait que peu de jours, (|ue sa santé, qui était
si fort affaiblie que ses jambes ne pouvaient plus le soutenir, ne lui
permettant plus d'agir et de s'employer, comme il avait fait jus-
qu'alors, au service du public, il avait résolu de finir ses jours dans
sa terre de Sacoimex, située au bailliage de Ternier. Qu'ainsi, il
offrait de répondre sur tout ce qu'on ])ourrait lui demander devant
le bailli, où il priait le Conseil de l'interpeller el de ne pas en user
avec lui comme l'on fait à l'égard des vagabonds et des fug-itifs,
dont 1(^ domicile est ignoré ou incertain, envers lesquels seuls on
emploie la voie de la proclamation et que, si le Conseil avait égard
à la prière qu'il lui faisait, il rendrait un jugement é(piil,able;
qu'autrement il protestait de la luiliité de la procédure (|ue l'on
tiendrait et de pouvoir recourir partout où il trouverait à propos
et où il croirait qu'on lui fît justice.
1 1 est ais('' de juger (pie le Conseil n'eut aucun égard à celte let Ire
el qu'il fit continuer le cours des proclamations. Il n'eut pas plus
d'attention à la requête que lui fit présenter, à |)eu près dans le
même temps, Pierre Savoye, par larpielle celui-ci priait le magistrat
de lui accorder un sauf-conduit pour se venir défendre ". Savoye,
' Pierre Vanilel avait ('ponsi'Anililai-ile tires fihu'cil.. I. I.p. 80. (Nnle de.t rditeur.i )
de Novaselte, sœur de Bernard de ISova- ^ Arctiivcs de Genève, Procès eririi.,
setle, seigneur de Nernier ; cf. Galiffe, No- w S39 (25 juin).
liJ-Ji) LETTKK 1)1-; IMKlUtK SAVOVK Al' KO.NSKIL. {', f ,]
irnir (lu rcliis i|iii lui lui IViil, (•crivil ;ui Conseil une Idliv (n'-s
nijiiiiiMisr, |,;ii' l;i.|ii('ll(', ;i|)r('-s iivoir iv|)n.cli(' les services (in'avail.
roiidiis à l;( Sei-iiem-ic ( ll.iude Sjivoye, son |)(Te, il dil ijne !',,,! ne
clierclijiil ;i cliasser de hi ville les anciens citoyens, des(|iiels on
anrail besoin unjonr, (|ne |>onr élever sur lonfs mines de nouveaux
veinis.|ue Toi connaissail pas el, |.ar ra|>[iorl à lin", (|ue l'on ne
cliercliail .|nVi le d('sli iicr avec sa famille el à les réduire à
la nuséi-e, .|noi(|irils ne l'enssenl ni('-ril(' |iar aucun <ndroi|, (|u'il
n'eût jamais commis de mauvaises aciious, les(|uelles il laissait
faire à ceux ([(n'en faisaieni métier el (|ui ne cliercliaieni à li-avail-
ler(|u'à la ruine de l'Étal eL des citoyens. Une, voyant (jue le ma-
yislral voulait procéder contre lui sans aucune raison ni cause légi-
time, en reliisaiil de l'enleudre dans ses jnsles défenses, il se voyait
conlrauil de renoncer à sa bourgeoisie et de faire savoir (|u'il se
leiiail(|uit(e de tout serment envers l'État, <léclaraiil de j.lus <|u'il
s'opposait à tout ce (pii pourrait être fait contre lui et pntlestant
d'en pouvoir appeler ])artout où il verrait bon èlre el de faire casser
tous les jugemens que l'on avait faits, ou que l'on ferait dans la
suite contre lui, priant l)ieu(|u'il lui plût de donner au magistrat à
l'avenu- meilleur conseil (|u'il n'avait pris jus(|n'alors. Cette lettre
insolente était écrite de Nyon le 3o juillet i555 '.
Jean-Ba|)tisteSepl, autre séditieux des plus criminels, envoya
aussi, dans le même temps, un lilielle diffamatoire où l'arr-oi^ance
était |)oussée an delà de tout ce (|u'on peut s'imaginer-. Il disait
(pi'd se serait pr('"senl(' devant le Conseil pour justifier son inno-
cence, s'il y eût eu encore dans Genève quekjue reste de probité et
de bonne conscience, mais que n'y ayant plus de gens de bien, il
avait pris le parti de se retirer à Prcgny, rière les étals d(( Berne,
et de renoncer à tout serment et engagement (ju'il pouvait avoir
envers la République, en attendant que les choses y eussent changé
de face, ce (jui arriverait dans peu, comme il espérait, et qu'il en
Arciiives île GenéNe, Procès crini.. « Lettre receue le 1 d'augst 1355, injurieuse
"" ''*'^' ^ contre Messieurs, non soubscrile, mais
■' Ihid. Celle pièce, non sii^-nèe, porte aporlee de. la part lie Jehan Bapt" Sept. .
au ilos, (le lanjain île Michel Roset. alors (Nnte des éditeurs.}
secrét;iire dii Conseil, la note suivante :
Gl4 LETTRE DE J.-I5. SEPT AU CONSEIL. 1 555
priait Dieu ([ni ne iiiaii<[iierait pas de faire sentir aux magistrats de
Genève les terribles effets de sa colère, en les faisani |)i''i-ir d'une
manière tragi([ue et comme méritaient des gens qui ne se plai-
saient ([u'à répandre le sang' innocent. Il reprocliait ensuite au
Conseil de n'être rempli que de gens de deux jours, rpii [l'avaient
jamais dépensé un sol pour le bien et l'avantage de la Ville, [)eiularit
(jue ceux dont les pères et les ancêtres l'avaient mise dans l'étal où
elle était, se voyaient n(jn seulement hors des emplois, mais aussi
chassés honteusement de leur patrie, injustices qui ne procédaient,
disait-il, « que de ce que vous vous laissez mener par le nez à votre
V(''néral)le évêcpie, à ce porteur d'eau inanité qui vous inspire ces
indignes et ces hiclies sentimens, (jui n'est (ju'un véritable Gain,
comme son nom le porte en ôtant deux lettres, selon que je m'en
expli(pie dans ces deux vers latins :
Jiiipid (Ja/vt/ti iiii'ditai'c [jalrala uialor
Cui dempiis, L. V. Caïnus aller adest.
« Je ne peux en dire davantage, je suis trop indigné en vous
écrivant. Je finis en vous demandant une copie des articles dont
vous m'accusez et priant Dieu de vous punir de vos calomnies'. »
Tel est le triste sort des petits états : n'étant pas dans une
' Voici le texte exact de la ilernitire séditions, qu'est ugne cliose onible et de-
partie de la lettre de Sept : lestaljle â tous ceux qui eu oyeut parler
• El [lour Mjyouxdire lequel est code lesquelles praticcpies ont esté démences en
vous qui ce venteroit advoyr jamais em- maisons particullieies taisant vous ban-
ployé uiig denier pour Genève uy jamais c|ueliî et jouant aux cartes el dez, qu'est
advoyr sué ugne gotte d'eaue ou lequel uug bel exemple <à ceux qu'advés cediiiet
dyra de vous : Mon père a faict i Pour moi pour estre de vostre hcnde,-qne sera lin de
je n'en scay poinct, car leur dévotion n'y ma lectre m'ennuyaut escripre de voz me-
estoyt pas mais estoyt plustoust au cueur cbancettés et séditions, demandant toutes-
d'ungducct voy la que vous faict descliasser foys testimonialles et le double de ce que
les gens de bien et ceux desquelz les pères prétendes me demander et sur colla j'advi-
ct ancestres ont niys Genève en Testât seray, priant Dieu pugnyr vous calumnies
qu'elle estoyt din'aiit que l'eussiez ainsy et malnoles. De Priguiez ce premier jour
vilainement usurpé par pralicques et mes- d'aougst 15.53. »
cbancetés, ensuyvant voustre vénérable D'autre part, on avait trouvé, trois
ovesque dont c'est grand honte à vous qu'il jours auparavant, au pilier des francbises
faille que vous laissiez ainsy mener par le vers Pregny, le placard suivant, dont l'ori-
ni'z à ce pourteur d'eaue benicte qui ainsy ginal est conservé aux Archives de Genève
vous abreve de ces ruses méchancetés et (Procès crim., dossier cité) :
l555 REOUÈTE Dl" S"^ DE NEUNIEK EN FAVELR DE VANDEL. (")!.')
situation à jxmvoir Faire rc|)entir ceux ([iii les insiilk'iit de leur
audace, ceux-ci s'abandonncnl sans fclemn' à lotit ce ([ue le res-
setilimoiit et la rai^e leur iiisjiireut, surloiil (|iiand ils se sentent
soutenus ({('([uelque proleclion puissante, telle (|u'('tait, en ce cas-ci,
celle des seigneurs de lîerne.
(Juand les tiigitits eurent été |>ro(lani(''s, selon la coutume, à
trois ditlV'i'entes fois, sans (ju'ils eussent coui|)ai'u, le ( lonsed pensa
à |)rocéder à leur jui,'-enienl. Avant qu'il s'asscnd)làl, pour juçer,
IJcrnardde Novaselle, seii-neur de Xernier, se [)résenl,a encore une
t'ois pour son beau-frère Vandel et pria en son nom le (lonseil de
faire (pu'Kjue considération des soins infinis (pi'il s' était donnés
poiu' rétablissemenl et le maintien de la n'formatiou dans Genève,
de l'autorité du niaijislral, et, des libertés de la Ville, el, en général,
tie tant de services (|u'il avait rendus à l'Etal depuis (|u'il était dans
les emplois et de ne le pas traiter, comme on avait fait juscpi'alors,
en le proclamant j)ar trois fois, avec aussi peu de ménagemens
(pie l'on en aurait usé envers le dernier des honmies, surtout puis-
(pi'il ne |)araissail pas (|u'il eût fait, ni dans la ville, ni dehors,
aucun acte de rébellion ni de désobéissance contre les anciennes
coutumes el les édils. Uu'ainsi, il plùl au Conseil, en clianijeanl
de procédure, de convenir Vandel devant son juge ordinaire,
comme il l'en avait prié plus d'une fois, à défaut de quoi le seigneur
de Nernier prolestait de nullité contre tout ce qui serait fail'.
Le Conseil ne fit aucune attention à la demande du seigneur
Les (l'vres de Calvin Sept, et Iny estant iiionslré le présent billet,
[inpia Gilvini iiieilitare patralii V^i.itor elle l'a reco;,'nen, ilisaiil que c'est de la
(lui deiiiptis t-. V. Caiiius alter adest. lettre de son uiai'J et que c'est le tiillet qui
estoit au [lilier. » Cf. les Calpini op.,
Osles unu'. t.. iiiqjrudeinment vulaiite, (t. XV, n" :23(I2), (pii donnent le lexled'un
Uns;. \^. overl, à tous iiiaulx de Calvin, autre exemplaire conservé aux Arcliives
Vous congiioistres, sa raye violente, de Genève, t'. U., n« 1.j79.
Le congnoissant, le jugeres Cain. Le fond du récit de Gautier est donc
J. B. S. exact, mais ce n'est pas, comme il le dit,
Ce placard porte au dos la note sni- dans la lettre de Sept que se trouvent les
vante : ' Apporté au Conseil le lundy vers contre Calvin. (iVofe des «toeurs.)
29 d. luillet 133S. ^ ' Arctiives de Genève, Procès crim.,
« Le jeudi premier dauL'sl looa, en n» o39, supplique du *■■ de Nernier, accoin-
Conseil ordinaire. Personnellement cons- pagnant une lettre de Vandel. (Note des
litué Claude Perlene femme de Jelian-liap'" éditeurs. )
6l6 CONDAMNATION DE VANDEL, BERTHELIER ET AUTRES. 1 555
de Nerilicr ; il ne lui ié|)onJiL autre chose si ce n'est que, si Vandel
était innocent, il ne courait aucun listjuedese rendre incessa niiiient
dans les prisons pour se justifier ', niaiscjue sa faute et sa contumace
et sa distraction de juridiction faisaient voir évidemment cond)ien
il se sentait coupable. Ainsi, l'on ne pensa plus ([u'à |)rocéder à son
jugement et à celui des autres qui s'étaient retirés de la ville avec
lui : Pierre Vaiidel, Jean-Baptiste Sej)t et Philibert Berlhelier,
comme coupables au plus haut degré de la dernière sédition, furent
condanmés à avoir la tète tranchée et leurs corps mis en quatre
quartiers. Ouoic^i'il paraisse assez, par ce ([ui a été dit jus([u'ici,
quels durent être les articles de leurs procès, cependant, alin de ne
rien omettre d'essentiel, et pour ne |)as laisser en arrière des
circonstances (jui, autrement, me pourraient échapper, je les rap-
porterai'. Pierre Savoye, Michel Sept et six autres complices des
premiers', mais un peu moins criminels, furent condamnés au
bannissement perpétuel de la ville et des terres, sous peine de la
vie. Deux autres', qui se trouvèrent dans un degré de crime au-
dessous des précédens, furent bannis pour dix ans, sous peine du
fouet. L'abrégé du procès criminel des uns et des autres et leur
sentence furent lus de dessus le tribunal, selon la coutume, le
6aoûti555\
L'indig'uation où l'on était dans Genève contre les condamnés
et les fug'ilifs augmentant de plus en plus, la fureur et la rage de
ceux-ci devenaient tous les jours plus grandes; l'on peut dire qu'ils
tenaient, en quelque manière, la ville bloquée. Les uns, qui avaient
choisi leur domicile dans le bailliage de Ternier, étaient pour l'or-
dinaire dans les cabarets et dans les grands chemins voisins du
pont d'Arve. La maison de campagne qu'avait Perrin à Pregny en
avait attiré plusieurs de ce côté-là. Divers aussi se tenaient aux
environs de Bellerive. Roset remarque ' «pi'il y eut près de trente de
ces gens-là dispersés dans le voisinage de Genève, et comme ils
' R. C, vol. W, f» 148 r» (2 août). fri, dits les Bouron. {Note des éditeurs.)
" Voir ci-après, Pièces annexes, n° I. * Pierre Cheneval et Ami Genève.
{Note des éditeurs.) ^ Archives de Genève, Procès crim.,
' Savoir : Claude, Pierre et Claudon n» 539 ; U. C, vol. 49, f» l.'iâ v".
de Joux, Jean Foural, Jean et Pierre Baiif " (luvr. cité, liv. V, clia|i. 70, p. 37S.
lOO.)
ATTITLDK l>i:s FlMilTIFS. () l 7
faisaieiil li'iir r(''si(lcMCf en dillV-rciis endroils, ainsi (|iii' mous
venons de le dire, Bonivanl dll ' (|n'on les a|>|H'la la tionjn- des
Éf/rcnrs. La |»rol('Clio(i ijne les IJerriois leur avaiciil accordrc les
rendait si iiisolens (jiie(|iiel(iues-uns d'enlre eux s'iiMayinaiciil (|iic
les seigneurs de IJerne ohliendraienl de qré (tu de l'orce leiii- relour
dans Genève, ou en le sli|MiIaiil |)ai- In rciioiivcllcnieiit de l'alliance
(lue l'on projelaihlc I ai rr au uiiiis de mars de raiiri(''(' suivaule i. )■»('),
ou en niellaul nue arui/'c sur |iied pnur coiili'aiiidrc les (ienevois
à les recevoir.
F^a femme de Perrin dil, ('■laiil à Colicx, villayc du pays de
Gex, à une lieue de Genève, dans une :^iaiide coni|>ai>-iiie, ([ue
dans [jeu, les fuqilits iraieril les uns el les autres à (ienève ;
(ju'alors, ils feraient tenailler les traîtres (jui faisaient mourir les
autres et (|u'elle soufflerait elle-même le feu, ce qui était souh'uu
par Pierre Savoye et par Micliel Sept'. Il y eut même des déposi-
tions qui accusaient ces séditieux d'avoir eu des intellig-ences avec
Ja([ues, protonotaire de Savoie, qui demeurait au Grest dans le
mandement de Jussy, et (jui portaient ([ue celui-ci avait dit à Nyon
qu'ils avaient bien mal su faire leurs affaires de n'avoir pas
achevé d'exécuter leurs projets, puis(pie, pour en venir à hout, il
leur avait promis huit cents hommes et trente mille écus% ce (pii
était confirmé en quelfjue manière par une autre dé|iosition, (|ui
accusait le prolonolairc de Savoie d'avoir dil ipi'il ne s(^ tenait
dans les environs de Genève (jue pour jouer un tour aux Gene-
vois*.
Nous avons parlé plusieurs fois de la haine iuqilacahie que
portaient à Calvin les principaux chefs de la sédition et, en parti-
culier, Philibert IJerthelier, aussi s'évaporait-il sur son compte en
injures les plus piquantes. Il disait de ce ministre (pi'il était pire
que les Juifs et ([ue les idolâtres; que ceux-ci faisaient sacrifier des
veaux et des autres bêtes, mais (|ue Calvin voulait qu'on lui sacri-
fiât des honunes; qu'il tranchait du prince dans Genève; qu'au lieu
de metire la paix entre les citoyens, il y mettait le feu; qu'il voulait
• Onvr. cité, p. 148. ^ Ihid., déposition n» 157.
* Carnet des inforiiiallons, déposition ' Ihid., déposition n" 158.
n» 181.
(n8
PKOPOS TEXUS PAK BERTHELIER.
t'aiiT le Pa|ic, (|u'il ri'élail, (jii'mi li('M"éli([ue, ce qui paraissait surtout
|)nr son livre de la prédeslinalioii; ([u'il était dans Genève à la tête
d'un tas de i^eus de uième caractère el, (]ue, s'il sortait jamais hors
du territoire de celle ville, il pourrait bien compter de n'y rentrer
jamais et (pi'on lui ferait son reste. 11 parlait de même très mal des
autres ministres, desquels il faisait, ({uand l'occasion s'en présen-
lail, des railleries très insullautes '.
La fenmie de Perrin, d'un naturel des plus violens et des
plus ein|)orlés, aussitôt (pi'elle se renconlrail avec (piel<|iies Gene-
\o\s, |)arlait en leur présence et des (Conseils el des parliculiei's, de
la manière la plus indigne el dans les termes les plus outragcans.
KWv, Irailail les magistrats de traîtres (pu avaient |)ris plaisii- à
n'paudre le sang innocent et (pii s'en (''taient soùlés et, crachant à
terre, elle disait (pie c'était pour eux. Elle faisait des railleries
mortifiantes sur le compte du syndic Anhert par rapport à sa pi'o-
fession d'apothicaire ".
En même temps que les condamnés parlaient avec mépris île
ceux (pii avaient été opposés à h^urs desseins, ils faisaient l'éloge
des uns des antres en îles lei'mes magiiiH(jues. Berthelier disait à
Bei'ne de Pcrrin qu'il avait mérité une couronne de gloire, en
ayant empêché, comme il avait fait, ([u'il n'y eût un grand carnage
le jour de la sédition, puistpie, s'il eût voulu dire le mol, l'on aurait
vu beaucoup de têtes cassées. Oue la ville de Genève ava.it
des obligations infinies à l*(M'rin el à Vandel, les(piels avaient, eu
diverses occasions, sacrifié avec une générosité ([ui a peu d'exemple,
une bonne partie de leurs biens pour la Ré|)ul)lique, jus(|irà s'ap-
painrir eux-mêm(>s. Oue, jiour ce ([ui le regardait lui, Berthelier,
la liienséance ne lui periiieltail pas de parler de ce (pi'il avait lait,
mais (pi'elle ne l'empêchait pas de rappeler les importans services
(pie son perc avait rendus à la Vaille el la mort glorieuse (pi'il avait
souiferle pour mainleiiir ses liberh's et la garantir des usurpa-
' (lai'iiet lies iul'oi-inalioiis, dépositions tenus en réalité par Jai]uesClieiieval. {Note
u'js 19;î et 290. — Cette seconde dé|iositioii des éditeurs.)
Minutie (|ue quel(iiies-uns des propos prêtés '' Ibid., u»* 177-179 : « Beau Itutteeut
il liiTlIielier par notre liistorien ont été et soiifflecu! de scindiquat, tainturier de
liarbes qui les faysoit noyres.
1555 VIOLENCES COMMISES PAK LES KUCilTIFS. (» I (J
lions (les r\r(|ues et des ducs de Savoie. Qu'ils avaiciil le iiwtllioui-,
les uns cl les autres, de voir de si grands bienfaits |)ayés de la plus
noire in^raliludo, mais ([u'ils trouveraient le moyen de s'en vengci',
One la réeeplion de tant de bourgeois, si conlraire en elle-même
au bien de la Ville et à l'intérêt des plus anciens citoyens (pu se
verraienl mis dehors pai- ces nouveaux venus, l'-lail aussi (-(tiitraiic
à l'alliance (pie Fou avait avec Berne, puiscpu' Ions les bourgeois
de Genève (Hant combourgeois de Berne, autant de personnes à
(|ui l'on donnait la boiu-geoisie, autant en associait-on, en quelque
manière, aux Bernois, ce ([ui ne se pouvait faire sans leui- agri'-
inent. Qu'ils feraient si bien sentir la chose aux seigneurs de
Berne et (pi'ils les pei-suaderaient si bien (pie c'(''tail violei' l'al-
liance que d'en user de cette manière, (pie ces seigneurs sauraient
faiiT repentir ceux ([ui gouvernaient alors les affaires dans Genève
d'une conduite si contraire au devoir cpie l'on avait envers eux.
Ajirès avoir parlé de cette manière, il vomissait les injures les plus
grossières et contre les magistrats de Genève, en g(''néral et en
|>arliculier,et conlre les nouveaux bourgeois qu'il appelait malheu-
reux liaiinis, disaiil (pi'il mourrail |)lutôt de mille morts (pic de se
laisser gouverner par de telles gens ' .
Ces sortes de discours faisaient de l'impression sur l'esprit
des Bernois, qui assuraient les st'-ditieux de leur prolecliou et ipii
ne leur tinrent que trop parole, comme nous l'avons déjà vu ci-
devant et comme nous le verrons encore dans la suite, ce qui
rendait les condaniiu^s tous les jours plus fiers et plus insolens.
Les chemins n'étaient pas sûrs autour de Genève pour les Français
r(''fiigi('"s et j)our tous ceux qui avaient quehpic habitude avec eux
ou (pii élaienl de leurs amis. Un jour, \es sieurs deVérac' et
de Maillane% gentilshommes franc^ais, reveuani avec un gentil-
' Carnet (les informations, dépositions seigneurs de Vtirac. l'une des plus distin-
nos 143 et 202. iîuées du Poitou et i|ui, de bonne heure,
* La déposition de ce |}ersoiinai,'e est avai t adhéré à la réforme ; cf. France prot.,
signée Ganduse de Veirac ; ses eornpaynons 2« éd., t. I. p. Gl!7. {Noie des éditeurs.)
MM. de Maillane et Stafford l'appellent ' Noble llardouin de Porcellet, sei-
M. de Verac dans leurs dépositions. Nous gneur de Maillane, originaire de Beaucaire,
n'avons pu retrouver ce nom aux .\rciiives fut rei;u habitant de Genève, le 31 décembre
de Genève, mais il s'agit cerlainemenf d'un 15"J2. iXule des éditeurs.)
membre de la famille des SainlGcorges,
('»2 0
AFFAIRE DK SCIPIO.X DE CASTRO.
i555
liotiiinc ;iiii;l;iis, nomme GuilItuiiiR' Slallbrd 'jd'imc maison do cam-
pagne silnée an delà du |)onl d'Arvo, lurcnl allaqnc's |)rès de ce
|)onl |)ai' dix ou douze séditieux (|ni, non seuleineni les cliari^èceut
d'injnr'es, mais aussi Icui' tlonuèrenl des coups de plat d'(^p(''e, l'un
miMiic de la lr(jnj)e ayant lâclié contre Stall'oi'd un coup de pistolet,
ipii licnreuscnuMit ne pi'it pas l'eu \ i'Ierr'e d'Ai^ihondouze, minisire
de.lussy, venant à Genève, l'ut atta(|u<'' par ijcillielier, (pu l'aiTêta
an|)rès du villaye de Clioulex, lui dit des injures les [)lus grossières
cl lui |)r<'senta le pistolet. Arihoudonze le pr'iant d'avoir (juehpie
('■gard poiu' son cai'actère de servitt^ur de Uieu, c'est-à-dire de
niiuistic, Berllielier lui répondit (|u'il n'était pas serviteur de Uieu,
mais de ces médians de Genève et de ce h de (Calvin'. Ouehjue
(ein|)s après, Jean-Ami Gnrtel, anci<'n premier syndic et juge des
a|)|)ellalious de St-Victor et (Chapitre, allant à Troinex tenir la
cour de ses appellations, fut insuh/- lioi's du pont d'Arve, d'une
cruelle manière, par ce même Bertlielier, celui-ci l'ayant couclié en
joue, traité de juge inique et lui ayant dit que si ce n'était la consi-
dc-raliou di^s seigneurs de Berne, il lui (lierait, sur l'iieure même,
la vie*, (le ne l'ut pas seulement |K'ndant le reste de l'année que les
Genevois se virent exposés aux insultes dont nous venons de
parler, celte persécution continua lesanné'es suivantes, |)eiidanl tout
le temps (jue les Bernois furent maîtres des liailliages tieïeriiier et
de (Jaillard, comme la chose paraîtra par la suite de celte histoire.
Pendant que les choses que nous venons de raconter se pas-
saieiil, il arriva dans Genève un nommé Sci|)ion de Castro,
romain, lecpiel se disait être au service du duc d'Albe qui était
alors gouverneur de Milan '. Gel homme, dans ipiehpies conversa-
lions (pi'il avait eues avec des Italiens domiciliés à Genève, ayant
Sir William Slall'ord, seigneur de t. IX, pp. 'MV et suiv. {Noie des editeurt
tîochefoi't, i|ue les pefsécutioiis religieuses
de Marie Tudor avaient obligé à quitter
r.'Viigleterre, fut reçu habitant de (îenùve
le 2'J mars 1553 et mourut le 5 mai de
l'année suivante. Au sujet de ce person-
nage, voir l'intéressante Notice sur la colo-
nie iiaglaise établie à Genève de 1555 à
1560, par Th. Heyer, dans les M. D. G.,
■■' Carnet des informations, dépositions
auto!,'ra|ilies n"s 9^-96.
» Ibid., no 190.
* Ibid., no :20:!(l't,janv. l.>56).
* ."^u sujet de cette affaire, voir sur-
tout aux Archives de Genève, Procès crini.,
n" .i4i. {Note des éditeurs.)
ir)55 KÉVIÎLATID.NS FAITliS PAU DE CASIKO. ()2 I
tenu dos discours suspects, le Conseil le fit mellie en [)iison', où il
avoua d'abord (|u'il «'tait venu à Genève pour le service du due
d'Allie, son maître, mais que, dans les bons senlimensoù il était
pour la relii^ioii réForuK'c, la commission (|u'il a\ail lournanl au
désavanlaçe de cette relii>ioii el de la ville de Genève en particu-
lier, il avait fait dessein de tout révéler au ma^^islrat, ce tpi'il
devait faire le jour même qu'il fut |)ris. Qu'il dirait donc ([ue le
pape Paul IV avait résolu de faire du chagrin aux cantons évangé-
liques par le moyen des cantons papistes. Que, pour y réussir, il
était d'intelligence avec l'Empereur et que, de concert avec ce
prince, il avait envoyé l'évéque de Terracine', légal aux cantons
papistes, avec ordre d'employer tous les moyens imaginables,
caresses, présens, persuasion, pour brouiller ceux-ci avec les
protestanset les porter à se faire la guerre les uns aux autres'. Que
le Pape espérait par là, au cas que les cantons papistes eussent le
dessus, de venir à bout de faire rentrer les autres dans sa commu-
nion, et l'Empereur se proposait deux choses : l'une, que les
cantons ayant guerre entre eux, le roi de France serait jH'ivé de
leur secours, l'autre, que ces brouillerics faciliteraient au duc de
Savoie les moyens de rentrer dans ses états.
Il dit ensuite qu'étant à la cour du duc d'Albe, sur la (in du
mois de juin, il vit un gentilhomme de la cour du duc de Savoie,
nommé Raconis', qui avait été envoyé par son maître au duc d'Albe
pour conférer avec lui sur la proposition qu'avait fait faire au duc
de Savoie un nommé Perrin de Genève, qui se faisait fort de faire
passer cette ville entre les mains de ce prince, pourvu qu'il lui
envoyât deux mille hommes, proposition qui parut ridicule au duc
d'Albe, lequel dit à Raconis que, si l'on pouvait faire passer aux
environs de Genève deux inille hommes, les services de Perrin
seraient bien superflus, {juisque, avec une aussi grande (pianlité de
monde, il ne serait pas difficile de prendre cette ville, sans aucune
' B.C. \ol.'i9, f» l'iO \o (2.T juillet). * Sans doute Pliitippe de Savoie,
* Octavieii lîaverta, évèque de Terra- comte de Ftaconis, descendant de Louis de
cine, légal apostolique en Suisse: cf. Êirfj. Savoie, bâtard d'Achaïe. Cf. Guichenon,
Absrhiede. t. IV. le. pas.iim. {Note des HixI. ghtMoiiiiiue . éd. de Lvon . 1660,
edUeurs) |i. WM . [Noie des éditeurs.)
' Cf. Und.. |i, IXiO. lit. ,1. (Ni,te des
éditeurs.)
()22 RÉVÉLATIONS FAITES PAK DE CASTRO. 1555
intelligence el sans le secours fl<' Perrin. Ouc Raconis avait, un
[ilan «le Cicnève qu'il fit voir au duc d'xVlhe; que, peu de jours
avant l'arrivée de Raconis à Milan, un autre homme avait paru à la
même cour, (]ui se disait être de Genève, lequel était d'une taille
médiocre, assez replet, noir de visage, et <|ui portait un justau-
corps vert. One cet homme était allé auprès du duc d'Albe pour le
même sujet que Raconis. Que cette affaire ayant fait quelque bruit
dans celle cour, l'on disait, que, pour en venir à bout, il faudrait
([u'auparavant le duc do Savoie fût maître de la ville de Thonon,
que les brouilleries que l'on méditait d'exciter entre les cantons
évangéliipu's et papistes pourraient beaucoup contribuer à faire
réussir ce dessein, [)uisque le duc de Savoie obtiendrait facilement
des Valaisans, en ce cas-là, le passage pour les troupes qu'il vou-
drait (Muplojer, soit pour se saisir de Thonon, soit pour se rendre
maître après cela de Genève.
Après quoi, Scipion de Castro, passant à ce qui le regardait,
(lit (|u'«'nsuit,e de tous ces projets, le duc d'Albe l'avait envoyé à
Sion en Valais pour tâcher de ramener l'esprit de l'évêque de celle
ville, «pii était aliéné des impériaux, et disposer ce prélat à écouter
favorablement ce que l'évêfpje de Terracine, (pii devait dans peu
aller en Suisse et en Valais, lui représenterait de la part du Pape
et de l'Enqiereur. Que, dans la persuasion où il était de la vérité
de la religion réformi'-e et du dessein ipi'il avait formée il y avait
longtemps, d'en embrasser la profession et même de se retirer
dans c(^ pays et d'y acheter (pielque fond, il ne s'était charg('' (pi'à
regret d'une semblable commission, de même que d'une autre (jue
lui avait donné don Garcia, lieutenant de Milan, (pii était qu'il vînt
à Genève et qu'il examinât exactement si la ville était conforme au
plan ipie l'on en avait vu à la cour du dur (FAIIk^, et tpi'il avait
d('i;'i iVrit à don Garcia (pi'il avait trouvé une i^rande conformité
entre la ville et le plan_, par rapport du moins à la |)orle de Rive,
par laipielle il était entré en venant de Thonon, et qu'il y avait un
endroit des murailles, à c«Mé gauche de cette porte, qui était fort
bas et (|u'il ri'élail pas difficile d'escalader'.
' Ces révélai ions de Castro sont consifînL'es dans un iiiénioire autognplie, annexé
au dossier de son procès, f» 3. (Note des éditeurs.)
AVIS DONNE A lîERNE.
623
('.('lit' artaii'O iiit<''i'Ossaiit, coiiiiiic elle faisait, les seii;iieurs de
Berne, le Conseil leur en fit aussitôt part par une lettre <|n'il leur
écrivit le a? juillet', les«|uels répondirent que, si leurs allii's de
Genève leur voulaient demander juslice de l'errin, sui- le linl dniii
l'accusait Scipion de (laslro, ils offraient de la reiulre telle (|u'()n
pouvait raisonnablement la souhaiter'. Sur quoi, les seigneurs de
Genève leur écrivirent (pie celte affaire rei^ardanl éi>aleuieul les
deux villes, ils ne s'étaient proposé autre chose sinon de la leur
comniunifpier, afin que les uns et les autres y pénétrant, l'on put
en découvrir plus facilement tout le mystère; que dans celle vue,
ils croyaient (pi'il sérail à propos de confronter Scipion de Gasiro
avec celui (pie l'on soiip(;onnait être le Genevois qui avait paru à la
cour du duc d'Alhe et qui avait le plan de Genève; (pi'à la descrip-
tion que de Castro avait faite de cet homme-là, il y avait lieaiicoup
d'apparence que c'était iîalthasar Sept, d'autant plus qu'il l'-lait
absent dans le temps (pi'on attribuait au Genevois qui avait paru
à la cour du duc d'Albe, d'avoir été à Milan. Oue, comme Sept
s'était retiré avec les autres fuq-itifs dans le canton de Berne, les
seigneurs de ce canton étaient. pri('s de permettre ([ii'il fùl conIVonlé
avec de Castro, dans (pielque lieu de leur ohéissance, qui ne fût pas
éloigné de Genève, dans lequc^l on ferait conduire ce prisonnier à
condition ipi'il sérail rendu aussil(')t a|)rès la confrontation '. Je suis
surpris (pie le Conseil ne demandât rien à l'ég^ard de Perriri ; il y a
quelque apparence (|ue l'on crut (pie, n'y ayant aucune preuve bien
positive contre lui mais de simpl(>s (iiiï-dire, la recherche rpic l'on
aurait faite à son ég;ard n'aboutirait à rien.
F^es seigneurs de Berne consentirent à la confrontation dont
nous veiKius de |iaili r, mais ils voulurent qu'elle se fît à Berne,
offrant eu même temps un sauf-conduit pour y faire conduire et en
' Archives de Genève, copie de lel- à Berne le .10 de jiiillel i'.iS'i. » ('elle pièce
très. D. ^, (« 11 : R. C. vnl 'i.'.), 1" IVV r'. a été publiée dans les Caltnni op., t. XV,
'■ Ibid. W H., n» l.")7.'). leltifi ilu n» 22.56 ; ta rédaction dut en paraître déli-
29 juillet. {Nide des édileurx.) cite au Conseil pour r|u"il ait eu recours à
'Copie de letlres . D. i, f" "'.• ; la la plume du rcforinaleur. Cette conslatalion
minute esl loule entière de la main de permet d'nflirnier que Calvin prit une part
Calvin, avec celle menlinn ajoutée par très directe à lonles ces atTaires. (jVo(e «/es
l'un des secrétaires du Conseil : « Envoyé éditeurs.)
()24 CONFRONTATION DE CASTRO AVEC LES FUGITIFS. 1 555
faire ramener Scipion de Castro, el une déclaration par laquelle ils
reroiinaissaient que le tout se faisait sans préjudicier aux libertés
et aux franchises de la ville de Genève '.
Le Petit Conseil ayant fait part de celte affaire à celui des
Deux Cents, l'on trouva qu'il fallait faire conduire incessamment
(le Castro à Berne pour y être confronté avec Balthasar Sept en
présence des seigneurs de Berne et de quatre députés de Genève :
Claude Du Pan et Michel de l'Arche, du Petit Conseil, Louis Franc
et Ami Varro, du Conseil des Deux Cents, furent choisis pour cet
elfel '. Ils partirent le 4 août, menant avec eux le prisonnier romain
au(|uel fureal pi('sentés, devant quelques seigneurs du Conseil de
Berne et les députés de Genève, l'un après l'autre, Pierre Savoye,
Philibert Berthelier, Ami Perrin, Michel Sept et enfin Balthasar
Sept. De Castro n'hésita pas à dire (jue les premiers ne ressem-
blaient point au Genevois (ju'il avait vu à Milan, mais ayant un peu
plus arrêté sa vue sur le dernier, il y trouva de la conformité, sans
pouvoir pourtant bien assurer qu'il fût le même'.
Ainsi cette confrontation n'aboutit à rien ' ; Scipion de Castro
fut ramené à Genève et remis dans les prisons. Quand il y eut
resté encore (pu'lques jours, il commença à s'ennuyer de son état ;
il présenta une requête au Conseil, (|ui était écrite en latin', par
la(pielle il marquait que, lorsqu'en discourant avec le ministre
italien, il lui avait découvert des choses dont il croyait qu'il était bon
' Arcliivps (le Genève,?. H., n» 1573, Absi-hiede. t. IV, l e. p. 1296. {Note des
lettre du :il juiltet, 5 heures après midi ; éditeurs.)
cf. R. C, vol. 4'.l, fo 150 vo. ♦ « Il est difficile, dit Roget à ce pro-
* Ihid., fo ISl ro. pos (ouvr. cité, t. IV. p. 296), de corisi'
' Ibid., fo 137 v°. Le procès-verbal dérer toute cette affaire autrement que
bernois de la confrontatiou ne renferme comme une macbinatioii destinée à faire
rien de pareil; il constate, au contraire, perdre aux condamnés la protection de
que Sci|)ion de Castro, après avoir consi- Berne, en les représentant comme complo-
(lérè Sept comme les autres, a déclaré tant avec l'étranger. Le prétendu projet de
« qu'aucun d'eux ne ressemblait à riiomme glis,ser des troupes espagnoles ou pièuion-
(pii avait été à Milan et dont il se souve- taises dans les environs de Genève ne
uait parfaitement; ce dernier avait une pouvait avoir Été conçu par aucun homme
barbe plus longue, nue meilleure appa- sérieux, puisque la Savoie et une grande
ronce et n'avait point le dos ainsi voiitè : partie du Piémont étaient alors au pouvoir
le prisonnier n'a donc voulu reconnaître du roi de France, en guerre avec le prince de
aucun d'eux pour celui qui avait parlé au Piéiiiiinl el l'Espagne. » (Note des éditeurs.)
duc d'Albe et pratiqué avec lui. » Eidg. ^ Procès cité, f» 8.
ir)55 lî.VNMSSK.MKN'T [)K CASTUO. 625
pour ravanlai^*' (le I;i N'illc iiircllc tVil. iiirorim'-c, hicri loin de cioiic
(m'oM lo relînl on [M'isoii piMidaiil si loii^lfiiips, il se lln(triil au
coulraire de Faire la douée e.\|>('Mienee de la boulé du (louseil envers
lui, mais que, |)uis<|u'il éprouvait le contraire, il priait iustani-
nient le magistrat de vouloir incessamment le juger, selon loiile la
sévérité des lois, s'il se trouvai! ipi'il eût fait quoi que ce soit contre
les intérêts de la X'ille, el, au coulraire, de le renvover comme un
homme rpii mérilail plutôt d'être remercié, que de se voir traité en
crinu'nel, les atlaires de l'Emperem-, pour lestpielles il avait eu
(|ucl(|ue commission, n'ayant aiicim rapport avec celles de (jenève,
ville qui ne faisait |)as profession d'être dans des intérêts contraires
à ceux de ce jirince. Le ( Conseil laissa encore quelque temps de Gasiro
en prison pour voir si l'on ne découvrirait rien de nouveau à son
égard; enfin, n'apprenant rien, il le jugea. L'on trouva, suivant l'avis
des avocats', (pi'y ayant plus de légèreté que de malice dans son
fait, ce qui paraissait par le peu de précautions tpi'il avait prises à
cacher le sujet de son voyage à Genève, l'ayant même déclaré à
plusieurs personnes aussitôt qu'il fut arrivé et n'ayant point fait
d'entreprise de (pieKpie inqjorlance contre la sûreté de la Ville, il
ne méritait pas d'être condanmé à aucune peine capitale. Que
cependant, comme il avait eu charge de voir si la ville de Genève
était semblable au plan qui en avait paru à la cour du duc d'Albe
et qu'en exécution de cet ordre, il avait commencé d'examiner la
hauteur de la muraille du côté de la porte de Rive et ipi'il avait
domii' des avis de ce (pi'il avait remarqué, il devait être condamné
au bannissement perpétuel de la ville et de son territoire, sous
peine du fouet. Ge jugement lui fut prononcé le 12 septembre'.
Uosel dit' que, dans la suite, il fut saisi dans le canton de Berne, où
il soutint tout ce cpi'ii avait avancé dans Genève et qu'il fut aussi
prisàBaden, pour avoir parli- avec peu de prudence et de ména-
gement des négociations que faisait l'évêque de Terracine auprès
des cantons catholiques * .
' Archives de Genève, procès cité: ' Ouvr. cité, liv. VI, cliap. 3, p. 380.
lavis est signé par CollaJon. (Note des édi- * La diète se contenta de liannir Cas-
teurs.) tro; Eidg. Abschiede, t. IV, te, p. 13?J1,
^ Ibid.: la sentence fut prononcée lit. t. (Note des éditeurs.}
« entre deux portes » . {Note des éditeurs.)
40
('):>J\
CONDAMNATION DES FHKHES GENEVE.
Cependant^ le procès dos chefs de sédition n'était pas encore
fini; il restait trois de ces gens-là dans les prisons: (llaiidede
Genève, dit le i3à tard, garde dn honlevard de Longenialle, (Glande; de
Genève dit le Pelonx ', et François-Daniel IJertlielier, inaîire de la
monnaie. Le premier, après avoir resti'- deux mois et demi prison-
nier et subi tons les inlerrogatoires, fut à la fin condamné et exé-
CMt('' le a'y aonl. Sa s(>ntence portait (pi'il avait fait Ions ses efforts
depuis longtemps el cahaN' de loul son pouvoir jxiur abattre le
Consistoire et renverser l'excommunication établie par le Petit,
Grand et Général Gonseil \ <Jne, contre son devoir et son serment,
avait prêté le boulevard de Longemalle, dont il avait la garde, à
quantité d'assemblées el de repas séditieux. Qu'il s'était rencontré
dans ces re|ias et avait (Mé pr(''!sent à tous les pi'ojets des chefs de
s('"dition, sans eu donner avis au magistrat, par où il s'était rendu
leur complice, ce qu'il avait si bien reconnu que, lorsque Perrin
fut proclamé, il dit en pleine rue cpie si Perrin était criminel de lèse-
majesté, il l'était aussi, et pour lesquels crimes le Conseil le con-
damnait à avoir la tête tranchée, son corps pendu au gibet et la
tête attachée aux créneaux du Molard\
Claude de Genève, dit le Peloux, condamné dans le même
temps, lequel était entré fort avant dans les mouvemens séditieux,
mais un peu moins que son frère, fut condamné au fouet public,
avec défenses expresses de porter armes offensives ni défensives
et de sortir de la ville sans congé. Sa sentence portait que le Con-
seil avait usé envers lui de douceur plutôt que de sévérité *.
François-Daniel Berthelier aurait facilement échappé aux
mains de la justice, s'il eût voulu. 11 était allé, depuis la sédition.
' Claude Genève, dit le Bastard, et cédèrent le triomphe de l'église nouvelle,
son frère cadet, surnommé le Peloux (le 11 était devenu membre du Deux Cents et
velu, pilosus), descendaient de quelque avait rempli les fonctions de geôlier. (Note
bâtard des comtes de Genève. Cf. Galilïe, des éditeurs.)
Pages d'hist. exacte (Mém. de l'Inst. gène- ' Voilà, au fond, le véritable grief,
vois, t. VIII, p. i 10, note ."5). Claude l'aîné, celui (jue l'un trouve formulé dans tous les
nous dit Rogot (ouvr. cité, t. IV, p. 289), procès des perrinistes. (Note des éditeurs.)
ligura dès 1332 parmi les plus chauds ' Archives de Genève, Procès crim.,
adhérens de la Réforme et prit une part no 53.J ; cf. R. C, vol. 49, f» Ifitj v».
active à toutes les prises d'armes qui pré- * Ibid., n" SSSft's.
ir>r>r) PROCÈS DR FHA\(;()is-iiANii:i, iir;nTiii:i.ii:u. ()27
à Dolo |)()iir (|iicl(|ii(' Hllairc ijni roq-artlail l;i iikiiiiijiIc ' . l\c\riiHiil à
(îonève, il rt'iicoiitra à Njon (|ii('l(nies-iiii.s des Ciii-ilirs cl imiIic
aulros Pierre Savoye, (|ui lui dil (|irii ferail iiiieiix de ne pas
reiilrer dans la ville, |tnis(|irii ne nian(|iierail pas d'rlre pi'is, con-
seil (jn'il ii'éeonfa pas. Il Fn( etlecliveinenl pris le jdin- niètne (pi'il
arriva, non pas ponr la pari ipi'il avail eiii' an\ iiionxernens si'di-
lieiix, mais pour avoir d()nn('' (piehpie ari-cnl aux (lomparel ((iii
('■laieiil alors dans les prisons, mauvais pas dont, il se lira en disani
que l'arj-ent qu'il avail, donné n'éfail, pas desliné aux (;onq>aret
seuls, mais à tous les |)risonniers, ee qu'il avail Fail par eliarili'. Il
fut élargi le jour m«"me, mais les démarches sédilieuses dont il était
coiqjahle étant, venues, dans la suite, à la connaissance du magistrat,
il fut saisi dans son lit la nuit du iH juillet.
Comme il avail eu part à tout le secret de la sédition, on fut
longteiiq)s à instruire son procès, pour découvrir toutes les parti-
cularités de celte affaire. Lorsqu'il fut prêt d'être jugé, Amhlarde
du Crest, sa mère, veuve du fameux Philibert Berthelier, intercéda
pour son fils auprès du Conseil, le faisant souvenir des services
qu'avait rendus le père du pn-venu à la Ville et de la mori qu'il
avait endurée pour maintenir ses libertés, et priant en même temps
le magistrat de vouloir, en consich'-ralion du père, ne pas punir les
crimesdu fils selon toute la sévérité des lois'. La famille Bandières,
à laquelle il était allié par sa femme', et qui avait aussi bien mé-
rité de la République, fit la même prière au Conseil '. Les requêtes
des uns et des autres furent lues en Petit Conseil et en Deux Cents,
mais, dans l'un et dans l'autre Conseil, le cas de Berthelier ne fut
|)oint trouvé graciable '.
' R. C. vol. 19, fo 131 r'. ■• R. C.. vol. Ï9. fo 1(59 r\ 170 r»,
'Cette toudiante supplique ne se 175 vo, 178 r». — Les Bernois. eu\ aussi,
trouve plus aux .Archives de Genève, mais avaient intercédé pour liertlielier, par
elle a été imprimée par J. A. Galilîe, l\o- l'organe de la depiitation qu'ils avaient
lices génént., t. III, p. 532. {Note des édi- alors à Genève; ibid.. fo 162 v". {Note des
leurs.) éditeurs.)
' Autoina.filiedeNo. Ami lîaudières, ^ Le Conseil des Deux Cents résolut,
" l'un des plus zélés défenseurs de la li- « par la (ilus grand voix », que l'on fît
berté • , dit Galill'e. deux fois syndic, mort « bonne justice » (li, C, vol. 49, fo 180 ro,
en 1544; cf. Galilie, Notices iiénéal, t. I, 10 sept.). C'était en réalité l'arrêt de mort
p. 22. (Note des éditeurs.) de Berthelier. La veille, en ellet, le Petit
(J28
EXECUTION DE FRANÇOIS-DANIEL BERTIIEI.IEU.
i555
Il Fui condamné, le i i septembre, A avoir la tête Irancliée'. Sa sen-
tence rappelait premièrement une espèce de sédition (ju'il avait
excitée contre le ministre Farel au mois de novembre i5r)3, de
laquelle nous avons parlé ci-devant, en amenant à la maison de
ville les officiers et les ouvriers de la monnaie et leur faisant croire
que c'était pour des affaires qui regardaient leur office, quoique ce
fût pour aug'menter le nombre de ceux (|ui étaient allés se plaindre
au magistrat de ce ministre. Sa sentence rappelait encore les
démarches irréi^iilières (pi'il avait faites pour al)altre rexcommuni-
cation et pour rendre odieux les ministres parmi le peuple. Je ne
dirai pas mot des articles de son procès (|ui concernent la part
qu'il eut à la sédition, parce que je ne le pourrais faire sans répéler
ce que j'ai dit ci-devant : je me contenterai de faire souvenir le
lecteur qu'il avait été de toutes les assemblées et de tous les mou-
veinens séditieux. Je trouve au reste, dans un manuscrit ipie j'ai
déjà cité quel(|uefois, qu'il lémoig'na à sa mort beaucoup de repen-
tance de ses crimes'.
Conseil avait prononcé « que le crime est
horrible, et que c'est cas de sédition et
menaces contre le magistrat, qu'on ne
peult faire que justice, mais totelïois qu'il
sera bon de mettre le cas en deux cens, et
lotefl'ois que le petit Conseil est d'advys
qu'on ne luy face point grâce, mais qu'on
iloibt faire justice. » Ihid., f» 178 r". {Note
des éditeurs.)
' R. C, vol. 49, fo 181 r» : « Con-
damné à avoir la teste coupée en Champel,
laquelle devra estre ligee au gibet et le
corps en icelluy eslevé. » — Nous avons
déjà dit i|ue les pièces du procès de Fran-
çois-DaTiiel Berthelier n'existent plus aux
Archives de Genève, mais notre hislorien
les a eues sous les yeux, et c'est lui qui
nous a conservé les principaux considérans
de la sentence. Le registre du Conseil nous
apprend .seulement (ihid., f° 169 r») que,
le 29 aortt, Berthelier présenta une suppli-
cation dans laquelle il confessait le coup
de pierre et d'avoir dit beancoup de pa-
roles contre Messieurs à cause qu'on faisait
des bourgeois. (Note des éditeurs.)
" Archives de Genève, Mss. hist.,
n" 114, f» 48 (voir pins haut, p. 579, note 2) :
« Et au lieu que l'on estoit allé pour le
prescher et consoller il preschoit et admo-
nesloil les aullres voyre jusques à faire
larmoyer les ministres etceulx qui estoyent
presens, excusant tousjours Perrin et VaiH
del de trahison comme les preeedens exé-
cutés. Et encores estant au gibet il di.soit :
Je vous prie tous mes amys de me par-
donner ainsi que je pardonne à tous et
prie un chascun de prier Dieu pour moy
affin qu'il me donne la grâce d'avoir pa-
tience et de persévérer jusques à la fin en
la foy et asseuranee qu'il m'a de.sja donnée
d'eslre saulvé et d'estre aujourd'liuy avec
luy, vous prians tous au nom de Dieu de
suyvre sa saincte parolle, de la bien ouyr
et fréquenter et de non la mespriser comme
j'ay faict par cy devant, car si je l'eusse
suyvie ainsi que je delivois faire je ne
fusse pas icy comme vous me voyez en
espectacle à tous. Et en luy donnant à
boyre de la malvesie, dict : Ce n'est pas le
breuvaige qu'on donna à boyre à Jésus
155.") l.KS ItlîKNOIS REFUSENT DE CIIASSI^U I.KS FUdlTIKS. ()2((
Ainsi finirenl les jug'emens contre les séditieux, niais la Ville
ne Fut pas pour cela hors d'affaire : ceux qui avaient fui lui cau-
saient mille iiKpiiétudes et lui faisaient nilllo avanies, comme nous
l'avons déjà dit, et les Bernois continuaient de leur accorder leur
protection. Les députés (|ui furent à Berne au sujet de l'affaire de
Scipion de tiastro furent insultés impunément dans celte ville par
Perrin, Vandel, Pliilihert Berthelier, les Sept, Verna, Chahod et
Michallet. Ils furent même très mal reçus des seigneurs de Berne :
ils n'eurent audience que les derniers de ceux qui étaient dans
l'anlicliandjre du Conseil et après avoir attendu très longtemps'.
Ces mêmes députés, outre l'affaire de Castro, avaient été chargés
de deux autres, savoir : de solliciter le renouvellement de l'alliance,
affaire dont nous parlerons amplement dans la suite, et de prier
instamment les seigneurs de Berne de chasser de leurs terres les
condamnés ef les fugitifs, conformément aux instances qui leur
avaient déjà été faites auparavant là-dessus, sur quoi le Conseil de
Berne envoya ensuite aux seigneurs de Genève la réponse suivante
par écrit ^ :
Successivement ayant les prediclz de Genève demandé leur estre donné
responce sur leurs lettres (]u'ilz ont envoyées à mes honnorez S" causant
les liannys et condampnez de ne voulloir ieeulx endurer riere enlx au con-
tenu de leur première response aux S'" commis de mes honnorez S" à
(îenefve donnée, aussy en vertuz de la liourgeoysie entre les deux villes
(jlirist. Ha, ilisoit-il, ce n'est pas icy le sans pitié, on ait voulu, en réalité, attein-
lieii où il failli parler en faintize, c'est ilre son frère, l'adversaire turbulent et
maintenant l'heure qui nie fanil parler irréconciliable du (Consistoire et de Calvin,
avec Dieu et en disant cecy la teste fut (Note des éditeurs.)
quasi plus lost bas que le mot proféré. » ' R. G., vol. W, f» 157 v» : « On leur
H n'y a. dans ces paroles, rien qui a l'ait nieitjre cliiere », rapportent les dé-
resseinblo à un aveu des prétendus « cri- pulés. {Note des éditeurs.)
mes » imputés à l'infortuné tils du grand - Cette pièce inédite a été tirée par
lîertlielier. L'examen des faits ne nous Gautier des Archives de Genève, mais nous
perinet de voir, dans sa condamnation, n'avons pu l'y retrouver. C'est à t'obli
non plus que dans celle des Coniparet et geance de M. Tiirler, archiviste d'Etat à
de Claude Genève, autre chose (|M'nn menr lierne, que nous devons de pouvoir repro-
tre juridique, il'antanl plus cruel que diiire le texte exact de la njinute originale,
Fraui.ois-Daniel était rentré dans la ville conservée aux Archives de cette ville,
de son plein gre, preuve ipi'il ne se Instruktionsbuch. lit. F., 1'° t V. (jf. Eidg.
croyait point coupable de conqilot et de Ahschiede, t. IV, 1 e, p. 129(j. lit. c. (Note
sédition. Il semble bien qu'en le frappant des éditeurs.)
63o RÉPONSE DES BERNOIS A CE SUJET. l555
dressée, laquelle contient que nulle des deux villes doibje recueillir les
ennemis de l'autre (du nombre des(iuelz ilz tiennent et estiment lesd'* con-
dampnez) riere ses terres et pays, ains iceulx decliasser, ont mesd'" lionno-
rez S" entendu les responces et excuses surce par lesd'" condampnez
faictes, disants et aliénants la malveillance et indignation par lesd'* S" de
Genève contre eulx conceue estre seulement engendrée et procédé de ce
que cy devant de tout leur pouvoir, en vertu de leur debvoir et du sere-
menl (ju'ilz ont (aict à Dieu de procurer le bien et profikt des deux villes et
d'éviter leur dommaige, ilz ont pourchassé et se sont opposez i|ue Ion ne
dheusse accepter au grand conseil de Genève tant d'estrangiers ains debvoir
mieulx consyderer le prouffit honneur et franchises de la ville, affin que ce
au temps advenir ne leur pourlast aulcung dommaige, aussy (|ue lesd'^
estrangiers et nouveaulx bourgeois n'eussent moyen d'estendre et employer
leur pouvoir et credict au préjudice des deux villes, se declairants quant aulx
aultres préjudices, raisons, pratic(jues et menées desquelz l'on les accoulpe
entièrement innocents à peine de la vie, priant pource allectueusement
mesd'* honnorés S'''^ (^veuz qu'il ne se appart aulcunement qu'ilz ayent en
aullre sorte meiïaicl, ains que seullement à la vérité pour les raysons susd'"
soyent tombez en la maie grâce des S" de Genève et sans aulcung mérite
esté condamitnez et pour éviter le furieux courroux de leurs adversaires
heussent absenté la ville élans aussy bien combourgeois jurez d'une ville
de Berne comme leurs persequuteurs) (pi'il plaise à mçsd'" S" pour l'hon-
neur de Dieu et en vertu de la d'» bourgeoisie leur pourveoir du remède de
justice affln que par ce moyen ilz puissent evidement approuver leur inno-
cence comme ilz espèrent en Dieu, leur honneur et bon droict en toutes
justices équitables aysement pouvoir garrentir et préserver.
Surquoy ont mes honnorez S" auxd'" ambassadeurs de Genève causant
lesd"^ condampnez donné responce suyvante. ascavoir qu'ilz ont tout au long
bien entenduz les lettres des S''" de Genève dattees du ii" de juillet, ensem-
ble la response desd''' condampnez sur icelles donnée et que en consydera-
tion de tant apparente excuse et purgation ne les scavent estimer pour telz
comme l'on les blasme et repute, ny comme malfaicteurs et ennemys d'une
ville de Genève dechasser de leurs terres et pays, car combien que la sus
mentionee bourgeoisie contienne que nulle de deux villes doibje entretenir
les ennemys de l'autre ains de iceulx dechasser, sy est ce neantmoings que
ceulx qui demandent droict y sont exceptez et en ce non comprins, voyant
doncques lesd''' condampnez s'ayder et appuyer de leur cousté sur la lettre
et contenuz de la bourgeoisie laquelle ne denye recueil à ceulx qui deman-
dent justice comme incessamment les condampnez jusques à présent ont
faict pour remonstrer et faire apparoir leur innocence avec plusieurs offres
de voulloir soulïrir et endurer en corpz et biens ce que par droict non sus-
pect sera cogneuz et contre eulx prononcé, demandants à cest effaict leur
I ;),).) MKCONTIvNlIlMK.NT DKS (iKMCXOIS.
()3l
voulloir oultroyer saull-rimdiiyct et sciirto de se piesi-nler en la ville «le
Gencfve el s'en retourner s;ins l()iil(!lï()ys avoir peu (-ela ohlenir; que à ces
causes mesd'" lionnorez S'^- prient el requièrent ilerechielVz alïectueuseraent
leurs d'* cornboiirgeois de (lenefve (pi'ilz veiillent tant en consyderation des
sus declairees reinonstrances de grand poiz (pie en vigueur de la bourgeoi-
sie auxd'^ decliassez (alTectioneemenl desyrants) ouvrir le droict et leur
doiinei' saullVondiiyct et seiireté d'aller aud' Genefve et s"en retonr'iier ou
iceulx prendi-c en droict icy en ceste ville où leur sera contre lesd" de-
cliassez adniinisti-é lionne et liriefve justice, vlieu (pi'en la coulpe ou inno-
cence desd'* accusés mesd" S'" [irelendent interest, car s'ilz se trouvent par
droict convenuz estre couipahles de telles praltic(pies et menées avecq
princes et seigneurs estrangiers, cella attouche aussy bien à une ville de
Berne voyre à toute la nation des Ligues comme à une ville de Genève, dont
et pour cest elTect est tresnecessaire de vuyder et liquider lesd"* crimes par
voye de justice adîn que Ion nyt ferme fondameiit de leur coulpe ou inno-
nocence et moyen de procéder aud' cas comme reipiis sera, tellemenl que
l'innocent ne soit condampné sans estre admis à ses delTences ne les con-
vencuz et coulpables esparngnés. es|ierant mesd'* S''" que leurs trescliiers
combourgeois de Genève se contenteront de ceste lionneste et à la bour-
geoisie conforme responce.
Perrin ol les autres condamnés avaient si bien su prévenir les
(•S|)rits dans Berne contre les seig-neurs de Genève et les rendre
odieux, que Fou disait publiquenienl dans ce canton que les Gene-
vois étaient vendus à la France, (|ue Genève ne manquerait pas de
tomber entre les mains du Roi |tar le moyen des Français que l'on
recevait bourgeois, si les Bernois eux-mêmes, pour prévenir le
coup, ne s'en saisissaient, ce qu'ils ne manqueraient pas aussi de
faire ' .
Il est aisé de s'imaginer quelle peine ces sortes de bruits cau-
saient dans Genève et quelle fut la mortification du Conseil à la
lecture de la réponse dont nous venons de rapporter le précis. 11
voyait par là de malheureux séditieux, soutenus contre toute
sorte de raison par ceux qui auraient dû concourir avec les
seigneurs de Genève à leur faire porter la juste peine de leurs
crimes, et ces gens-là devenir, par cet endroit, tous les jours plus
fiers et plus hardis à insulter el l'Etat et les particuliers. Aussi, le
' R. C, vol. 49, fo l.'jg v" (15 août). D'après le rej-'istre, ces propos avaient été
tenus par le liailli de Xyoïi, eu |>ré.sence de « Monsr Je Lulliii ". [Note des éditeurs.)
(")32 LETTRE A BERNE DU 3o AOUT. 1 555
Petit et le Grand Conseil de Genève, sentant vivement toute l'in-
justice du procédé des Bernois et le mépris avec lequel ils traitaient
un Etat, non seulement libre et souverain, mais «lui était de plus
leur allié, leur écrivirent une lettre, laquelle, quoique soumise et
conçue en des termes où étaient observés tous les ménage mens
que la bonne politique eng-age le plus faible d'enqjloyer envers le
plus fort, enc(jre (jue celui-ci viole, à l'égard de l'autre, les lois les
plus essentielles de l'équité, ne laissait pas de leur faire connaître
l'affliction dont une conduite si extraordinaire avait pénétré les
honnêtes g^ens, pour ne pas dire l'indignation qu'elle avait excitée
dans leur esprit. Celte lettre était conçue en ces termes ' :
Magnifllques Seigneurs
Ayans veue la responce de voz Magniflicences à nous par escript envoyée
sus la cliarge et proposite de noz derniers arnljassadeurs. el quant à ce (|ue
nous respondez sus nostre requesle que noz enneinys séditieux el desloyaulx
ne fussent riere vous soutïertz ny trovassent ayde ny faveur, ayans icelle
selon son contenu liien et meureinent considéré, et d'aultre part la qualité
des alïaires, lieubssions bien pensé (pie voz excellences heubssent réduit en
mémoire l'affectueux bon vouloir amitié et affection que tousjours leur avons
en tout honneur portée, sans que jamays ayons prétendue chose contre
icelles mais tousjours estimé et preferu leur honneur pardessus totes impo-
sitions et calumnies de qui que ce soit qui nous pourroient estre advenues,
tellement que sûmes toujours esté comme de présent, preslz de exterminer
et dechasser de nostre pouvoir totes choses à vozd''^» excellences contraires
si les pouvons apercevoir. El avons bien à icelles attribué cet honneur que
de commettre à leur prodhommie el feaulté beaucoup de grandz affaires,
desquelz de bon cœur vous remercions, el (|ue par telle souvenance de
nostre ancienne alteclion envers vozd'"» excellences heubssiez mieux pesé
nostre honneur el bonne foy jusques icy immaculée, (jue de entrer en telle
réputation de nous de adjouxter plus de foy et créance à dix ou douze mes-
chantz et séditieux nos condamnez, que à nous en nostre Conseil des deux
cens, le corps el communaulté de cesle cité de (îeneve, voz combourgois
representans.
Mesmes eu cest endroit, veu qu'il n'est à doubler que si ung meschant
ou malfaicteur pour mesdire el detracler du juge pouvoit eschapper la loy.
' Archives de Genève, copie de lettres, D. 4, f» 89; ilociunenl inédit. {Note des
éditeurs.)
l555 SUITE DE f:ETTE LETTRE. 633
pas iiiig mesrhanl ne seroit iniriy. mais ([ui plus est sommes jraiidcmenl
esbahys connue voz(l'"« excellences (jui ont assez enluiulu le faicl de la dernière
sédition le 16 du moys de may en ceste cilé par telz ennemys de tote paix
esmeue. peuvent estimer le cas estre si peu de faict, veu ijue c'est chose tant
notoire à tous, et laissons penser vosd'<=» excellences si le dangier et forfaict
de lad'» sédition tend au prolit des deux villes, comme se vantent led"=
traîtres l'avoir voulu pourchasser, et si l'amhition, l'arrogance.et conspiration
vindicative desd'^ condamnez, en icelle sédition déclarée, par les faux crys
el impositions ijifilz faisoient est ung beau moyen de pourchasser le prolit
des deux villes, et ipielz protecteurs sont telz gages de tavernes, contemp-
teurs de Dieu et de sa parolle qui de longtems ont troblé nostre cité et
taché abolir institutions saintes pour donner tant plus grande licence à
leur vie corrompue et désordonnée, tellement qu'il a fallu (pie la justice et
jugement de Dieu les ait attaint declairant leur malice insuporlable, et n'y
scauroit avoir raison à penser que nous voulsissions ce (pie tant avons com-
paré et si chier nous a costé, c'est assavoir la manutention de noz franchises,
maintenant pour nostre plaisir et à nostre escient bailler ny laisser venir en
aultre main ny de France ny d'Espagne comme lesd'^ faulsaires condamnez
prétendent nous charger pour couverture de leurs meschancetés, car grâces
à Dieu ne doibvent dobter vozd'»» excellences que nous sommes en délibé-
ration finale, avant permettre que autre que nous, quel (ju'il soit, y mette la
main, d'y laisser et corps et biens et de nous et de noz enfans.ayans la con-
fiance au Dieu (pii jusqiies icy nous a pour l'amour de son saint nom, pré-
servez, de cela nous dourra la grâce.
Parquoy ne doibvent vozd'^^ magniflicences estre esbahyes si telle res-
ponce non espérée trovons estrange. d'autant que voyons nostre re(inesle en
vertu de la Bourgoisie fondée, avoir esté de moindre poix envers vozd'^^ excel-
lences que les coustumieres impositions desd^ condamnez soubz l'umbre de
dire qu'ilz n'ont rien faict. (pi'on leur relfuse justice et (jii'ilz la demandent.
Mais (pie sont don(]ues les dlieues informations, ou pounpioy s'en .sont ilzfuys
et pourquoy les a on proclamez et citez tant juridiquement à venir respondre
et alléguer leurs delfences? Les portes ne sont point esté serrées, ilz en sont
venuz des autres lesquelz sont estez oiiys et par nous selon leurs mérites
gratieusement traitez, tellement (pie ne pouvons comprendre où c'est que
le.sd'»^ condamnez prétendent ceste fureur de leurs adversaires qu'ilz allèguent
ains trovons (pie jouxte leur cœur et maulvais voloir. ils raonsirent t;intplus
par elïect leur delilieree et desloyale malice contre leur debvoir, cbargans
leurs seigneurs et les volans dilfamer comme si estions quelques brigandz
ou incensez, mais Dieu mercy, la vérité en est telle (pie combien que soyons
desplaisans de leur cheute. tolelïois ne pouvons espérer autre que leur ruine
et confusion.
Et quant à l'objectée requeste de voz excellences de donner saulf conduit
G'Mi
SLirii DE CKTTK l^ETTKE.
fiuxd'^ contlamnez poui- aller et venir en nostre cité pour faire leurs delTences.
ou hien les prendre en droit par devant vous, à Berne, prions vozd'»^ magnif-
(icenoes leur plaise sus ce l'epeter la resjionce avons desja à leurs arnbassa-
dein-s par cydevant donnée; ne penser ipie en manière que ce soit veuillons
ny prétendions deroguer à nostre justice. Irancliises, et libertez. lesipielles
en cesl endroit prions vozd'^^ excellences en vertu de la combourgoisie et
serinent d'ycelle avoir en recommandation et en poix. Joint que laissons
penser à la prudence de voz magnifficences que ce seroit si allions par
devant elles demander justice de noz condamnez et ennemys, veu (jue cela
redonderait autant au déshonneur de voz excellences que du nostre, pource
que ce seroit mettre et révoquer en double noz sentences difflnitives, les-
ipielles suyvant le commung cours des justices et souverainetés sont irrévo-
cables, et beaucoup plus quand c'est cas de sédition, et lesquelles en vertu
de lad'" combourgoisie debvroient suffire à vozd'«' magnifficences pour ne
recuillir et moins donner faveur à nozd'^ condamnez, car ce n'est pas l'ordre
si (pielcung de voz condamnez venoit à recours vers nous pour demander
justice et vous accuser comme furieux et suspectz, que nous le recevrions,
d'autant (pie ce seroit chose du tout estrange et difforme à nostre serment
et debvoir les iing aux autres. Nous scavons ce qu'est dict en lad'<= combour-
goisie quant à demander justice et prions vozd'i's excellences considérer ou
c'est qu'elle doibt estre demandée et administrée et si tel article n'est pas
gênerai aux deux villes et si vozd'"^ excellences voudroient que leurs
citoiens ou subjectz quant par vous seroienl comme traîtres condamnez
vinssent vers nous chercher justice et quelle raison y aurait en cela, et
encores si du passé le semblable n'heubt esté par lesd'^ condamnez veu et
la procédure contre eulx faicte selon noz bonnes coustumes et le droit, contre
autres expérimentée, pourrions attribuer leur imposition à quelque igno-
rance, mais ilz l'ont veu.
Parquoy en considération desd''^" choses, prions et affectueusement
requérons vozd'"^ magnifficences, au nom de Dieu et en vertu de dite com-
bourgoisie, il leur plaise ne prendre à la maie part si ne pouvons de leur ■
d'* responce nous contenter, mais sûmes contrains, en espérance, que vozd*»^
excellences et renommée prudence poysera noz amiables remonstrances,
persister en noz recpiestes, vous prians derechef comme en icelles, ne
donner ayde, suport ne faveur auxd'^ noz ennemys déclarez et sus juridiques
informations, après dheues proclamations et citations à se venir purger,
pour lelz condamnez en nostre tribunal selon nos anciennes coustumes et
par bonne participation de conseil, mais les dechasser de voz terres et pays
es(]uelles ils ne cessent faire outrages et à nous et aux nostres et mesdire
et entreprendre contre nous, infectans voz sulijectz de leur maulvais voloir
comme de ce journellement sûmes informez, que nous contraint nécessaire-
ment pour la reqiiesle prédite implorer la combourgoisie que espérons estre
i555 iiiii'OiNSh: i)i;s isKUiNOis. 01)5
à vos magnifficences recomniamioH. A tant |)neroiis Dieu il liiy plaisp vous
proserver en lole prospérité. De (leiieve i.e vendieily :i(l d'Aiigsl laîjlj.
Voz liieii lions voysiiis attiys el liiiiiililes comlioiirgois, les Siii(li(pies,
petit et grand Oonseil tie Cioneve noninié les deux cens.
(^ello IfMlrc ne fil aiiciiiic iiii|ir<'ssioii siii- Tcspril <l('s sciqticiirs
delieriu", k'S(|ii('ls i-époiicliroiil, ([iiel(|ii(' I('hi|)s ;i|)rès', qu'ils (''lîiieril
siii'|)ri.s (iii'oii leiii- all(''H(iiît le ticvoir de r.-illiaiicc pdiir les porlcrà
fliasser de leurs états les bannis et les condamnés de Genève;
([u'ils ne croyaient point d'être dans aucun enqageiuent sendilahie,
mais que l'article qu'on lem* opposait ne regaidait que les ennemis
déclarés des deux villes et non pas (pielques personnes particu-
lières. Oue l'alliance perpétuelle (pi'avaient les seigneurs de Berne
avec les puissans seigneurs des Ligues, lacpu'lie ("lait d'une Ijien
plus liante inq)ortance et (jui faisait un peu plus de hruit cpu; la
comhourgeoisie de Genève, n'eui^ageail à rien de semblable les
cantons les uns envers les autres, et qu'il fallait bien (|ue les
seigneurs de Berne souffrissent, sans dire mot, que plusieurs de
leurs sujets, bannis de leurs états |»our des raisons bien plus
importantes (pie les conilamnés de Genève ne l'étaient de cette
ville, puisque c'était pour n'avoir pas voulu observer leur réfor-
mation et leurs édits, fussent reçus et trouvassent asile chez leurs
autres alliés, de sorte qu'ils auraient bien plus de sujet de se
plaindre de leurs alliés des Ligues que les Genevois n'en avaient de
se [ilaindre d'eux, les crimes de leurs bannis étant, sans compa-
raison, beaucoup plus grands et plus atroces que ceux des con-
damnés de Genève, outre que les condamnés n'étaient pas moins
leurs alliés, par le traité de la combourgeoisie, que les autres Gene-
vois. Qu'ainsi, de la même manière que les Bernois n'iinpiiétaient
pas leurs alliés des Lig'ues au sujet de leurs bannis à qui lesdits
seigneurs des Ligues avaient donné asile, les Genevois en devraient
user de môme envers les Bernois.
Que, sur les plaintes que les seig-neurs de Genève leur faisaient
d'être insultés tous les jours par leurs condamnés qui habitaient
dans les terres de Berne, aux environs du territoire de Genève, ils
' Archivt's de Genève, P. H., n» 1.573, letlre du 11 octobre. (Note des éditeurs.)
(•)3G
KEPONSE DICS BEKNOIS.
n'en avaient rien appris, mais que, si la chose était véritable, ils en
étaient fâchés et qu'ils donneraient des ordres bien précis à leurs
baillis et autres officiers des lieux où résidaient lesdits bannis, de
les cliàtier en ce cas-là, suivant l'exigence du cas, et de faire aux
seigneurs de Genève bonne et briève justice, toutes les fois qu'ils
voudraieni la demander.
Enfin, les seigneurs de Berne témoignaient à ceux de Genève
qu'ils avaient été dans une grande indignation du reproche injuste
(pii leur avait été fait, d'avoir contrevenu au traité de l'alliance,
[)uisqu'ils l'avaient toujours constanunent et religieusement ob-
servé. OiTils auraieiil bientle plus justes sujets de se plaindre, il y a
longtemps, des Genevois à cet égard, et (pi'ils l'auraient fait sans
l'inclination qu'ils avaient pour la paix et pour entretenir un bon
voisinage, mais que, puisqu'on les ménageait si peu, ils ne pouvaient
s'enq)èchor, ([iioique à leur grand regret, de faire souvenir leurs
alliés des contraventions (pi'ils avaient faites et au traité d'alliance
et au traité perpétuel dans lequel il est dit que la ville de Genève
doit être ouverte aux seigneurs de Berne en temps de nécessité et
(pie, contre cet article, lorsque leur conseiller Tillier et autres de
leurs bourgeois accompagnaient le seigneur Germain Jensch, élu
bailli de Ternier, dans son bailliage, on leur ferma les portes de la
ville et on tendit les chaînes, leur demandant leurs noms avec une
inciviliti'' grossière, connne si on ne les eût pas connus, les Gene-
vois oubliant ainsi les obligati(ms (pi'ils avaient à hmrs Excellences
de Berne, de les avoir secourus dans leurs extrêmes nécessités et
de les avoir tirés des mains de leurs ennemis'.
Ils rapportaient encore une autre occasion où ils prétendaient
(juc les Gentîvois avaient enfreint le devoir de l'alliance : c'était
dans uiK' marche tenue à Lausanne l'an i54o ' au sujet des Articu-
' Au sujet de cet incident, i|iii eut iiiiut, |i. 37. C'est par erreur que Roset
lieu eu ir/tl, voir plus li:iut. pp. 137 i;!8. (ouvr. cité, liv. VI, cliap. 4, p. 381), suivi
{Noie des éditeuis.) par M. Dunaiit (ouvr. cité, p. 149, n.),
'' Il s'ai;it dr la marche tenue au rapporte les plaintes des Bernois à certains
mois de janvier 1540 et dans laquelle les événeniens de l'aunée 1539; le texte de
Genevois avaient refusé de siéger, ce que leur lettre précise, comme on voit, ces in-
los Hernois estimaient contraire aux condi- cidens de la manière la plus explicite,
tions du traité de combourgeoisie ; cf. plus {Note des éditeurs.)
ir)r)r) .NOI \ [-.I.I.K MOIIKI': 1)1 CONSKII, MX KHIINOIS. (ii)^
lans, el ils (iiiissaicril |),ii- dire (|ii(' ce ii'rliiil (|ii';'i ici^rcl (pTils
parlaioni de ces cliitses passées cl parce ((u'ils y avaieiil ('le coiiiiiie
forcés |iar les repi-oclies insii|)|)()rlal)les (|iil leiii- avaieiil ('■!('■ lails,
(l'aulaiil, |iliis ([n'ils ne cliei-cliaieiil qn'à eiili'eleiiif a\('c la ville de
(ieiiève une Ixiiine C()|-res|)()n(larice. (lelle lellre ('■hiil ('•cr'ileaii nom
de l'avoyei', |»elil el urand (lonseil de iierne.
Celle réponse cansa de rini|iii(''lnde dans rienève, connne il
esl, aisé de s'irna^^inei', l'I l'on lionva à propos, poin- apaiser
l'espril lies Bernois (pii, malien'- les a<loncissenH'nls (pi'ils avaienl
mis dans leur leUre, paraissaient assez irrih'^s, de ieni- en ('-erMC
iiiu'' cxlréinenienl sonnns(^ Il ne sera pas hors de propos de la
transcrire ici, elle l'Iail conene en ces lei'nies^ :
Aux magnilliqiies. piiissans el li'esrpdoiibtez Seigneurs, les Seigneurs
Avoyer Petit et granil Conseil de Berne noz bons voisins, amys et com-
bourgois.
MagnilTiques Seigneurs,
Par voz lettres datées du 11'' d'octobre nous voyons (pie vous avez prins
plus aigrement les pleintes que par cy devant avons faict à voz excellences
que nous n'beubssions pensé. Si vous sentiez le mal tel qui nous a pressé
jusques icy, vous jugeriez que non sans cause nous avons insisté si fort à ce
que les condamnez (pii sont fuitifz de nostre ville ne fussent soulïertz ny
endurez en vostre pays, mais devant que venir là nous prolestons que nous
n'avons pas entendu de vous accuser que vous fussiez contrevenuz à la
combourgoisie, ne vous cbai-ger d'aucun blasme el sommes bien niarrys
que vous ayez prys les remonslrances el exhortations par nous fnictes en
ceste sorte et aussi que par là vous avez prins occasion de nous reprocher
ce que nous pensions estre du tout mys en oubly, car quand à l'entrée du
s' Germain Jensch, pource que c'estoit chose nouvelle d'ouir une trompette
sonner sans scavoir pourquoy et surtout lors qu'il y avoit des fâcheries et
trobles comme scavez, il se fil ung eIVroy soudain ducjiiel nous finies excuse
à voz excellences, tellement ipie nous pensions iiu'eii fussiez contens. Quant
à ce qui fut faict à I.osanne, cela aussi a esté appointé amiablement et vous
scavez qu'en telles conventions il entrevient beaucoup de choses qui ont
besoing d'estre modérées. Tant y a (]ue d'iing costé et d'aultre, nous devons
désirer que la mémoire de ce temps là soit ensepvelie.
' Archives île Gi>nëve, copie de lettres, D. 4, f» KKi, [iiinule de la main de Uoset ;
liocument inédit. {Note des cditeurs.j
(138 SUITE DR CKTTE LETTRE. l555
Ail reste jam;iis nous n'.ivons [iretendii ny en cela ny autre chose nous
dévoyer de bonne amitié avec vous, et tant moins de la foy que nous vous
avons donnée et |)romise, et tant s'en faidt ([ne nous veuiliions entrer en
reproche pour vous irriter que nous portons amiablement la rigueur dont il
nous semble qu'avez usé en voz lettres, vous priant toteiïois que si privement
nous parlons quelquefoys du debvoir de la combonrgoisie, vous ne preniez
cela en pi(pie comme une accusation, surtout en l'alïaire présent comme
de.sja nous avons dict ; quant vous aurez cogneu par quelles et combien
justes raisons nous avons estez esmeus voire contreins à vous soliciter et
faire telle instance de ne point sollrir riere voz terres et pays ceux qui se
monstrent ennemys de nostre ville, vous n'en seriez point ny esbahys ny
olïencés. Ciir nous n'avons iioint faict telle demande souliz umbre (pi'ilz
lussent condamnez ou fuilifz et qu'ainsi soit jamais en cas semblable nous ne
vous en avons rei|uys de cela. Et scavons bien que la combourgoisie ne
doibt pas estre estendue si loing, mais nous avons regardé la (]ualité du
crime (ju'estoit conspiration contre Testât publique de nostre ville et la
sédition (pii s'en est ensuyvie, surtout ponrce (|ue lesd" condamnez ont
continué de mal en pys ne cessans de faire outrage à tous les nostres en
dépit de nous, avec grandz mes|»rys et opprobres, tellement iju'ilz se decla-
roient ennemys manifestes comme encor aujourdhuyilz persistent à ce faire.
Tochant ce que vous nous renvoyez à demander justice devant voz offi-
ciers, nous avons heu pliislout recours à vous, pensans que telz excès et vio-
lences meritoient bien remède extraoï-dinaire veu que ce ne sont point que-
relles entre particuliers, mais vitupères qui s'adressent à nostre estât, et
extorsions qui se font à nostre ville. F-t quand vous seriez bien advertys du
tout vous mesmes diriez (]ue non sans cause nous avons imploré vostre
secours pour y provoyer, mais sus tout vous nous pardonrez si nous avons
trouvé ce mot estrange qu'ilz sont vous combourgois comme nous, car
l'alliance ne s'estend pas sinon aux Sindiques Conseil et Communaulté de
Genève dont ceux cy, non seulement se sont retrenchez mais font tous leui-s
ellorlz de nuire et mal faire à ceux desquelz vous estez alliez. De nostre part
ja Dieu ne plaise que nous tenions pour combourgois ceux qui seront séparez
de vostre corps, mais aussi nous ne prenons pas cela comme si en faveur
d'eulx vous ne vouliez observer tout debvoir de bons alliez envers nous.
Cependant nous vous prions derechefz bien penser si les bruitz qui volent
peuvent torner ny à l'honneur ny au profit des deux villes, car c'est une
chose lote commune, tant par les chemins que par les hostelleries que
nostre ville de jour en jour doibt estre assiégée. Nous scavons bien que ce
sont bruitz frivoles et qu'il fault laisser passer comme fumée, mais si n'est-il
pas bon ny honeste ny utile que voz subjectz soient ainsin abbrevez les-
quelz doibvent estre nourrys en bonne pais et concorde avec nous. Pource
ipie le mal nous presse de près, voilà ipii nous a faict plaindre, ce que
iH^r» CONFISCATION DRS lUKNS DES CONDAMNES. 63f)
nous VOUS prions prendro on lionno pari, von (pie nous vous ailvertissons
en amitié du mal (pii vous est prejuilicialjle comme à nous.
Et pourcc que vous ileclairez que vostre désir n'est sinon d'entretenir
aussy de vostre costé toute amitié envers nous, cela nous donne occasion
de soliciter derecliefz qu'il vous plaise nous donner le plus lirefz (]ue pos-
sible sera, responce sur le faict de la comliourgoisie. Vous scavez, Magnifli-
ques .Seigneurs, ipie de longteuis et pai- plusieurs foys alTiii de prévenir à
tous dangiers nous avons leijuys à vous excellences de voloir continuer
lad'" comliourgoisie, remonstranl qu'il n'estoit pas bon d'attendre la tin du
terme, de peur que ce ne fut une ouverture à ceux i|ui cherchent de nous
surprendre au depourveu.
Serablahleinenl nous vous avons remonstré que comme en cela nous
procuiions la soureté de nostre ville <iue aussi nostre désir seroit de faire
servir nostre ville comme de boloard pour ayder à garder vostre pays. Or
vous voyez MagnilFiques .Seigneurs que la lin aprocbe. et qu'il n'est pas
expédient que nous demeurions ainsin eu suspend, par ipioy la nécessité nous
doibt presser d'une part et d'aultre d'en faire sans delay brieve conclusion.
Parquoy nous vous suplions tant elî'ectueuseraent qu'il nous est possible de
nous faire entendre vostre bon voloir, comme aussi quant on scaura (pie la
combourgoisie sera renoiivellee cela sera pour apaiser tous bruitz et scan-
dales qui nous fâchent à présent et c'est le vray et seul remède pour acqué-
rir repos, lequel debvons d'une chacune part désirer, et mesmes aflin que
rien ne relarde ung bien (lui est si désirable, c'est qu'estans asseurez de
continuation de bonne amitié nous fermions la boche à tous raesdisans et
fermions aussy la porte à tous ennemys qui voudroient rien machiner contre
nous. Eu somme nous vous prions qu'il vous plaise d'y adviser bien tost
comme la chose le requiert, tellement que nous ne soyons pas laissez
denuez, ce qui seroit si nous dilferions plus longtems veu qu'il nous reste
bien peu de terme. Dont attendans responce prierons le Créateur pour
vostre prospérité.
De Genève ce 21 d'oct. looo.
Les Sindiques petit et grand Conseil de Genève
dict les deux cens, voz bien bons voysins
amys et humbles combourgois.
Pendant (|ue les Conseils pourvoyaient do leur mieux à remé-
dier au.K maux que causaient au dehors les séditieux condamnés,
ils ne né£;li^eaient pas ce qui regardait le dedans et ils prenaient
toutes les mesures qui pouvaient empêcher que l'on ne vît à l'ave-
nir, dans Genève, des mouvemcns semblables à ceux qui en avaient
'54*' ''^r)!'' r>K piinsciupiioN i'kispktiîki.i.f,. 1555
si fori troublo la Iranquillil/' cl donl les siiiU's avaient (''(('■ si l'à-
choiises. L'on roniinença par inliiirc sons la main de la Scùi^ncui-ie
Ions les liiens îles (•oii(lamn(''s, afin de |)rocé(ler ensuite à la li([nida-
lion (le ees biens, ce qui n'était (|ue l'exéculion des sentences (jui
a\aicnl i''lV' l'cndues contre eux, par' lcs(|iielle.s ils étaient condamnés
à Ions les d(''|>ens, donnnai^-es et inl(''nHs causés |>ai- la s(''dition
(|n'ils avaient, excitée'.
Les femmes des condamnés tenant des discours fort injurieux
contre le niai^islral et ne faisant qu'exciter ceux à (|ui elles par-
laient, à la ri'-vdlle el à la sédition, l'on piit à leur égard la même
résolulion (pii avait (''té- autrefois prise à l'égard des fenuu<'s des
Peneysans, ipii lui de les faire sorlii- de la \ille, le(u- défendant d'y
rentrer sans |)ernussion, sous peine de la jirison'.
11 y eut ensuite deux antres délilK'-ralions im|)ortanles, prises
taiil en Petit qu'eu Grand Conseil, les(pielles |)assèrent après en
édit. L'une portait (pie (piiconque parlerait jamais de faire revenir
dans (ienève les condanuK's, aurait la lèle IranclnV, l'autre, (pie
l'on sup()rimàt pour louj s la charge de capitaine général. Le
Conseil Général fut assemblé, le dimanche 8 septembre, pour domier
for'ce de loi à ces deux (h'-lilx'ralions ; elles furent lues, avec les
niolifs sur- lesipu-ls elles étaient fondées. A l'égardde la prenn"('re, il
fui dit (pie :
« Pour iiiiilanl iiu'il a plea à Dieu de i^lelivrer cesle cité de Genève de
lirannie et servitude, tant temporelle (|ue spirituelle et au lieu de cela la
remplir de sez grâces et douer de liberté, jiar le moyen de la sainte refor-
miition de son suint Evangile tellement ([u'elle est esté mise en grande
tranquilité et repos. Et totellois nonobstant cela se sont Irovez aucuns mem-
bres d'ycelle détestables et ingralz contre Dieu et leur propre patrie lesrjiielz
api'es avoir quelijues ans par leur ambition bataillé contre Dieu, sa paroile
el sez sains commandemens et mesprisé l'Iionneiir de Dieu et de la justice,
se sont finalement par leur orgueil, téméraire arrogance, et malin voloir.
voulu eslever contre le magistrat de ceste cité el anciennes ordonnances,
libériez et fr-anchises d'ycelle. se veuilians contr-e tout oi'dr-e et à travers
faii-e valoir juscpies à entreprendr-e et faire elïort aux basions sindicaux
' IV C, vol. 49, fo 1.Ï9 1-0 (ISaoï-lt). » Ihid., f» 158 v".
c
IJ.),") SlII'l'IlKSSION r)K l.A (:ilAI{(ilv \)K CAl'rTAINK (iKNKU AI,. ()/( I
cliose horrililo', cl fairo violences i'i la jiislict» nyans ilressé une sédition à
heure nocturne grandement ilangereiise, lesinielz malins personages par la
providence (ie Dieu sont ilicuz de leurs attentes et comme conveinciiz en
eidx mesmes des crimes horrililes, se sont rendiiz liiitifz, ennemys et con-
traires à ceste cité, tellement que noz très redouhlez Seigneurs .Sindi(|ues et
Conseil, avec bonne participation du magnifKpie Conseil des deuv cens,
suyvant le dehvoir de justice et pour le pourchas du liirn. prolit et tran-
quilité de ceste cité, auroient procédé juridicpiement contre lesditz seditieu.x
et lugitifz et contre iceux ddunees leurs justes sentences j(H]xle les lionnes
constiimes de ceste cité, de sorte (ju'avons à louer Dieu de ceste préserva-
tion, mais pomce (|ue iceux séditieux et fugitil'z, comme n'ayant peu estre
appréhendez pour lexecutiun des sentences, sont toujours vivans et ennemys
de ceste no. République et que les hommes sont suhjectz par le temps à estre
canteleusement deceuz et circonvenuz par pratiques sinistres, affin par bon
moyen prévenir les dangiers que pourroient advenir et les subornations (jue
pourroient estre i\ l'instigation des ditz séditieux et fugitifz faictes. a semblé
par bon conseil ailvys et meure délibération à nozd" magniffiques puissans
et très redoubtez seigneurs Sindi(pies. petit et giand Conseil dict les deux
cens (|u'il soit l'aict et passé edict exprès, que nul quel qu'il soyt. n'ayt à
parler, avancer ny moins procurer de remettre ny laisser venir dedans
ceste cité et terres d'ycelle. lesditz fugitifz et séditieux, à poyne que celuy
qui en parlera avancera ou procurera, aura la teste coupée et c'est pour
obvier à l'infection etmeschnnceté (pie pourroit le retour desd" condamnez
et séditieux aporter en ceste cité et pour ob.servation des juridiques .sentences
contre eulx données ^
Et en outre pour autant que esd" trobles et sédition l'abuz de l'oflice de
Capitaine gênerai est esté grand et non seulement maintenant mais de jadys
a esté cause de plusieurs maux en ceste cité par la malice de ceux qui l'ont
exercé, tellement qu'il leur est revenu en grand malheur et au dangier de
la republique, en ce que par orgueuil et ambition, ils se sont eslevez mespri-
sans les aultres, se voulans attribuer et usurper plus que ne leur apartient
soubz umbrede tel nom, dont ja maintes foys en sont advenuzgrandz trobles
travaux et fâcheries, et notamment les dernières. A aussi semblé bon aux-
' C'est là, en réalité, le .seul a;rief se- 2 l^ mesure était habile : elle iléliar-
rieux qai puisse être invoqué contre Perrin. rassait définitivemenl le parti vainqueur de
.\ttenter aux bAtons syndicaux, c'était à ses adversaires et faisait sanctionner par le
(ienève commettre un acte séditieux dont peuple tout entier les coudarniiations pro-
la portée était grave. » Si est, dit lioni- nuncées par le Conseil, précaution qui
vanl (ouvr. cité, p. 140) le baston du Sin- n'était pas inutile en présence de la ré-
dicat à Genève en telle révérence qu'il n'y proliation manifestée dans les canlons
a niutlin qui ne le craigne, plus que ar- suisses au sujet des exécutions politiques
meures que on luy seeust présenter. » {Note qui avaient ensanglante Genève. (Noie des
des éditeurs.) éditeurs.)
042 LES ARMES SONT RENDUES AUX ETRANGERS. l555
d'" m. p. et t. s" Sindiqiios, petit et grand Conseil que pour éviter telles
choses est très nécessaire que ce nom et office soit abbatii et ensevely et
que jamais ne soit avancé de point en faire et à cest elfect, et pour obvier
aux pratiques (jui se ])oiirroient faire à l'advenii-. il y ayt edit exprès, que
perpétuellement nul n'ayt à parler ny avancer de faire Capitaine t^eneial,
ny abbé, à poine que celluy (jui en parlera ou avancera aura la teste coupée.
affin que comme aparlient en une bonne poli(;e et republique tous soient
contenuz en degré de citoien et bourgois. sans se vouloir préférer' et s'alri-
buer quelipie aulhorité ou seigneurie |)ar dessus les auti'es. sinon en tant
qu'office de justice portera et (pie par ce moyen soit entretenue bonne ]iaix,
les séditions, tumultes, noyses et diiïerens populaires évitez et la bénédic-
tion de Dieu nous soit donnée poui estre une republique devant luy bumiiiee.
à son honneur et à sa gloire '. »
AprJ'S que cette lecture Fut acliev<'0, l'on alla aux opinions,
mais à jx'ine les premiers cnronl-ils commencé de parler, (prune
voix unanime s'éleva en faveur de ces deux édils, de sorle (pi'iis
furent acceptés et ratifiés sin-le-chainp par le peuple, ce (pii ('-lant
fait, le premier syndic congédia l'assemblée, apr("'s avoir l'ail une
forte exhortation à Ions les citoyens de \ivr<^ entre eux dans une
jiarfaite imion, d'aimer la relit^ion et la pit'df'', de frc'ipienter les ser-
mons et de veiller avec un soin extraordinaire à tout ce qui |)ouvail
regarder la sûreté de la Ville '.
Peu de jours après, l'on rendit, par arr("^l du (lonseil des Deux
Cents, aux é( rangers les armes qui leur avaient été CArcs le i i avril
i553, par un effet de l'intrigue de la cabale perriniste, comme nous
l'avons dit ci-devant; on leur fit prêter serment, en même temps, de
s'en servir pour la garde et la défense de la Ville ; on leur défendit
seulement le port de l'épée, sinon en cas de nécessité, jusqu'à ce
qu'ils fussent reçus bourgeois '.
Nous avons insinué ci-dessus que les séditieux condamnés et
fugitifs n'avaient pas seulement décrié le magistrat de Genève dans
le canton de Berne, mais qu'ils avaient aussi rendu sa conduite
odieuse dans les autres cantons'. Nous avons même vu que Calvin,
' R. C.,vol.49,f° 176v»-177(8sept.). » Ibid., f» 180(10 sept.).
— L'édit relatif aux fugitifs a été déjà pu- * Cf. ibid., fo* 124 v», 129 r"; vol. oO,
lilié par lioget, ouvr. cité, t. IV, p. 309. (« 27 r". — Voir plus liaut, p. 610. (Note
{Note des éditeurs.) des éditeurs.)
» R. C. vol. 49, fo 177 v'i.
IÔ55 MISSION DE ROSET A ZURICH ET A BALE. G43
peu de temps après la sédition, fut cliargé d'écrire à Zurich pour
justifier la conduite du Conseil. Lorscjue les Conseils eurent remé-
dié aux maux qu'avait causés la sédition, qui demandaient une plus
prompte provision, et (ju'ils eurent pris les mesures les plus conve-
nables au dedans pour prévenir, dans la suite, de semblables désor-
dres, ils pensèrent de nouveau à lever les j)réjug-és que les sédi-
tieux avaient fait naître dans les esprits contre les conducteurs de
la République cl à Zurich et à Bàle, qui étaient les deux cantons
avec lesquels, après celui de Berne, l'on avait dans Genève le plus
de relations et desquels on ménageait l'amitié avec le plus de soin,
ce qui était d'autant plus nécessaire que, depuis que la lettre de
Calvin avait été envoyée, les séditieux fugitifs n'avaient cessé de
répandre partout des bruits très désavantageux au magistrat de
Genève^ . Le secrétaire Michel Roset fut envoyé dans ces doux
villes, sur la fin du mois de novembre, et chargé d'y faire voir un
mémoire qui contenait un récit abrégé des principales circontances
(le la sédition et une justification de la conduite (pi'avait tenue le
magistrat envers ceux qui en avaient été les auteurs. Il avait ordre
de laisser aux seigneurs de Zurich et de Bâle une copie de ce
mémoire, s'ils souhaitaient d'en avoir une'. Je le transcrirai ici
tout au long, pour donner aux lecteurs une connaissance plus juste
de la manière dont cette affaire avait été prise en Suisse et sous
quelle idée les Conseils voulaient qu'elle y fut envisagée' .
Roset fut reçu très favorablement et des seigneurs de Zurich
et de ceux de Bàle : le mémoire que nous venons de rapporter y fut
lu avec satisfaction et les Conseils de l'une et de l'autre ville
témoignèrent ajouter une entière foi à ce qu'il contenait et ap-
prouvèrent à tous égards la conduite des magistrats de Genève ' .
' Ils avaient, entre autres, envoyé à ' Voir ci-après, Pièces annexes, n» II.
Zaricli une protestation dont M. Emile * R. C, vol. .iO, f» .54 (3déc); rap-
Dunant (ouvr. cité, pp. 142 et 2H) a donné port au Conseil. En outre, Roset a rédigé
l'analyseet une partie du texte en allemand, une relation détaillée de son voyage, la-
d'après l'original des Arctiives de Zurich. quelle est conservée aux Archives de Ge-
(Note des éditeurs.) nève, P. H., n" 1.568. On y voit (|u'il
' Instructions données à Roset. en arriva à Zurich le 26 novembre et à Bàle
date du 19 novembre. Archives de Genève, le 29. (Note des éditeurs.)
P. H., nola68. Cf.R.C.,vol.gO, fo41ro.
644 KÉFLEXIONS DE l'aUTEUR SUR l'ÉMEUTE DU l6 MAI. 1 555
Telle fut la source et la nature de la sédition qui eut pour
auteur Ami Perrin et ses complices, telles en furent les fâcheuses
suites. J'ai tâché de réciter cet événement de la manière la plus
circonstanciée qu'il m'a été possible, parce qu'il m'a paru très
important dans l'histoire que je décris. Je l'ai fait aussi afin que
l'on vît de (pielle manière périt une faction qui, depuis longtemps,
causait bien des désordres dans Genève, et pour apprendre à la
postéi'ité comment l'on s'y prit, dans ce temps-là, soit pour punir
les chefs des factieux, soit pour remédier aux maux qu'ils avaient
causés et pour en prévenir de semblables à l'avenir ' .
11 était aussi à propos que je racontasse toute cette affaire avec
quelque exactitude, afin que l'on vît non seulement combien peu de
' 11 nous est impossible de résumer ici les jugejnens qui ont été portés sur les dra-
matiques évéïieinens de l'année loo.5, par les divers liistoriens qui s'en sont occupés
après (îantier. Nous nous bornerons à signaler particulièrement l'opinion, toujours
impartiale et fortement motivée, de Roget (onvr. cité, t. IV, pp. 317 et suiv.), ainsi que
la remarquable étude, déjà mentionnée par nous, de M. Eugène Ghoisy, sur la Théocratie
à Genève au temps de Calvin (pp. 183 et suiv.), bien que nous ne puissions nous associer
à toutes les conclusions de l'auteur. Avec Roget, nous persistons;! croire que le tumulte
du 11) mai ne fut que le prétexte des exécutions .sanglantes et des proscriptions aux-
quelles se livra le parti vainqueur. On voulut avant tout frapper, en la personne des
victimes, les adversaires de l'autorité disciplinaire du Consistoire et du droit d'excom-
munication. Mais était-ce là, même aux yeux des hommes du XVI« siècle, des crimes
dignes de mort? Nous pouvons admettre avec M. Choisy que la victoire des perrinistes
eût arrêté le rôle de (ienève « comme cité d'une tliéocratie biblique, comme cité du
refuge et métropole dn protestantisme réformé » , mais c'est payer cher un tel lionneur-
que de l'acheter au prix du sang versé et la nécessité d'étoufler l'opposiiiou dans les
supplices ne nous apparaît nullement : la faction vaincue aux élections de {o'ào avait
perdu, par l'incorporation de nombreux réfugiés et le discrédit qui l'avait atteinte au
lendemain des événeinens du 16 mai, presque toute chance de reprendre le dessus. Bien
plus, remarque Roget, le parti victorieux fut très près d'amener, par ses allures intrai-
tables, la rupture définitive de l'alliance avec Berne et de compromettre gravement
Genève en la brouillant avec ses protecteurs. Les exécutions de looo, ajouterons-nous,
n'eurent d'autre résultat que d'exaspérer les perrinistes fugitifs, d'indisposer gravement
les Bernois et de soulever l'opinion dans toute la Suisse contre Genève et contre Calvin.
Mais, d'autre part, il faut être juste et, sans parler de la dureté des mœurs de l'époque,
savoir chercher aussi l'explication des rigueurs du parti victorieux dans l'ardeur
aveugle mais sincère du sentiment religieux qui l'animait, la violence et la durée de
la lutte soutenue contre l'adversaire, les redoutables périls qui assaillaient la ville de la
Réforme et, dès lors, dans la conviction que, de l'énergie de la répression, dépendait le
salut de la république et de la religion. 11 ne faut pas non plus que le sentiment de
réprobation qu'inspire la conduite des partisans de Calvin à l'égard des vaincus nous
empêche de reconnaître la grandeur des services rendus par ces mêmes hommes pour
le maintien de l'indépendance et pour la gloire de Genève. (Note des éditeurs.)
1555 AFI'AIUIC DK JAOI KS l)Ii SAVOIK. 045
FdikI il y a à faire sur les Étals i|iii, par les liaisons «'Lioiles (ju'ils
ont avec la Répuljliciuc, semblent èlie appelés à la soutenir contre
les entreprises des citoyens séditieux, mais même, qu'au contraire,
bien loin d'en attendre du secours, ils se déclarent (|uel(juetois pro-
tecteurs de ces g-ens-là c( les soutiennent contre toute sorte de
raison et de justice, ce (|u'ils avaient déjà l'ail à l'égard des Arti-
culans, connue nous l'avons vu dans le livre sixième. D'où l'on
|)eul (irer cet usag-e : qu'en matière de sédition dans Genève, le
plus sûr est (jue le magistrat ne compte que sm- lui-même et sur
les remèdes qu'il peut a|)porter au mal, dans les commencemens
aux(juels il ne saurait s'opposer trop vivement et de trop bonne
heure, les Bernois, i[ui ont toujours soutenu la Ville avec beaucoup
de fermeté dans les démêlés qu'elle a eus avec des puissances étran-
gères, ayant toujours eu, par une politique dans laquelle il n'est
peut-être pas difficile de pénétrer, des maximes toutes différentes
par rapport aux ennemis du dedans, qui ne sont cepentlant pas
moins dangereux à divers égards que les plus redoutables du
dehors '. 11 est temps présentement de passer à d'autres choses.
Nous avons parlé quelquefois ci-devant de Jaques, proto-
notaire de Savoie', qui résidait au château du Crest. Il était soup-
çonné d'avoir quelque commerce de galanterie avec la fenuue du
sieur de Blonay, seigneur de cette terre'. Ces soupçons augmen-
tèrent après la mort de ce gentilhomme, arrivée sur la fin de l'an-
née i554. Le protonotaire de Savoie, continuant de demeurer
' Gautier avait certainement en vue. le gouvernement genevois n'aurait pu au-
lorsquil écrivait ces lignes, les trouljles de toriser la publication de l'ouvrage de notre
1707 et la tentative de Pierre Fatio. Si l'on historien. (Note des éditeurs.)
ne retrouve pas. dans le récit des événemens » .faques de Savoie, protonolaire apos-
de 1335, l'impartialité qu'il a montrée ail- tolii(ue, était (ils illégitime de Philippe
leurs, l'on doil, croyons nous, l'attriliuer, de Savoie, duc de Nemours. Chanoine
d;ins une large mesure, au souvenir encore de la cathédrale de Genève en 1.529 (cf.
trop vibrant de la lutte que venait de sou- Mayor, Bull, de la Soc. d'Hist. et d'Arch.
tenir son parti contre l'élément populaire. de Genève, t. I, p. 81), et prieur de Tal-
Fils de syndic, il ét;iit trop facilement porté loires, il devint ensuite abbc de Pignerol et
à transformer en crime d'état toute inani- d'Eiitremontset mourut eu 1507. VoirGui-
festatiou un peu vive d'opposition au gou cheiion, Hkt. génèal. etc., éd. de 1660,
vernement. p. logg. (Note des éditeurs.)
La liberté de ses appréciations à l'égard ' Voir plus haut, p. 370.
des Bernois fait conjprendre aussi pourquoi
646 LES PRISONNIERS DE CHAMBÉRY. 1 555
avec sa veuve dans le château du Cresl, l'on en fut scandalisé dans
Genève, et le Conseil lui lit ordonner, de même qu'à la dame du
Cresl, de venir rendre com|)te de leur conduite au Consistoire. Ils
firent peu de cas de ces ordres qui leur furent réitérés j)lusieurs
fois par le châtelain de Jussj, de la part du Conseil ', le prolono-
taire ayant déclaré à cet officier qu'étant, comme il était, sujet du
roi de France et ne l'étant point de Genève, il ne reconnaissait ni
la Réformation ni le Consistoire, et qu'ainsi il n'y répondrait
jamais. Sur- ce refus, on lui ordonna de se retirer et du château du
Crest et de toutes les terres de la Seigneurie, de laquelle il devint
ensuite un ennemi déclaré'. Nous avons vu ci-devant dans quels
sentimens il était sur la sédition \
Les persécutions qui furent faites aux protestans en Ang-le-
terre sous le règne de Marie avaient fait sortir quantité d'Anglais
de ce royaume, dont plusieurs avaient choisi Genève pour le lieu
de leur refuge'. Le Conseil, sur les remontrances et les prières de
Calvin, accorda à ceux de cette nation un temple, pour y faire le
service divin en leur langue. Notre-Dame la Neuve, qui sert au-
jourd'hui d'auditoire de théologie et de tenq)le à l'église alle-
mande, fut choisi pour cet usage ' .
Calvin avait aussi prié le Conseil d'intercéder auprès du sénat
de Chambéry en faveur de ([uelques personnes : Jean Vernou,
Antoine Laborie, Jean Trigalet, Guiraud Tauran, Bertrand Ba-
taille, prisonniers en celte ville au sujet de la religion et qui
étaient habitans de Genève, ce que le Conseil lui accorda, ayant
député Jean-Ami Curtet au sénat de (Chambéry au mois de juillet
pour cet effet \ Je ne vois pas, par les registres publics, quel fut le
' R. C, vol. 50, fo H5 r» (2,S janv. * H. C, vol. .50, fos 17 v», 3.5 v. —
1.5S6), vol. ."il, fo 182 1-0 (1.5 juin). Notie-Dame la Neuve est aujourd'hui le
* Nous voyous cependant (|u'en date temple de l'Auditoire. {Note des éditeurs.)
du 12 mars 1357 (cf. R. C, ad. diem), « Ibid., fo* 125 v», 129 v» ; la minute
.laques de Savoie se déclarait prêt à rendre de la lettre de créance de Curtet (Holellier),
l'homniage au Con.seil, à raison de la terre en date du 12 juillet, se trouve aux Ar-
du Crest. (Note des éditeurs.) cliives de Genève, copie de lettres, D. 4,
» Voir plus haut, p. 617. f» 72 v» ; cf. Calvini op., t. XV, nos 2248,
♦ A ce sujet, voir la notice de Th. 2231, 2237, 2280, 2312, 23:J1. {Note des
Heyer, citée ci-dessus, p. 620, n. 1 . (JVofe éditeurs.)
des éditeurs.)
VISITK Dr
'RINCE UE CO.NOE.
647
succès dp celle dépulalion. Il |i;ii;iil |)ar V Histoire des martyrs*
([(('(«Ile ne piodiiisit aiiciiii cllcl, |iiiis(|H'ils fiiiciil Ions cotidaninés à
la morl.
Nous avons paili' ci-dcvatil du luarfjuis Galeace (^arracciolo',
l('(|uol ayaiil parfaitenicul liioii soulciui, (l('|)uis ([u'il ('lait clans
ficiirvc, la r(''|)iilali()ii (riioiniut' allacli('' à la rclii'iuii cl (|ui nicuall
une vie exemplaire, s'élail acquis une estime générale, ce (|ui, joint
à sa naissance dislinguéc, porta le (Conseil à lui Faire présent de la
hourg-eoisic au mois de novembre de celle année i555\ Nous
verrons, dans la suite, qu'il s'attira tous les jours de nouvelles
marques de considération.
Le prince de Condé, accompagné de quelques seig-neurs, étant
venu dans Genève au mois d'octobre de cette année, pour voir la
ville et de quelle manière la religion y était prèchée, furent au
sermon le dimanche 20 de ce mois '. On fit au prince de Condé tous
les honneurs dus à un seigneur d'une si haute ilistinction et tous les
accueils que lui devait attirer, outre sa naissance, son attachement
à la religion ii'Forniée. Ce prince et sa suite, après avoir resté quel-
ques jours à Genève, s'en alla, témoignant être fort satisfait des
civilités tju'il avait reçues'.
Les Bernois ayant eu avis de ce qui s'était passé à cet égard.
' Éd. de 1619, fos 3i3 et suiv. (Noie
des éditeurs. )
= Voir plus haut, p. 422.
' R. C, vol. oO, fo 32 1»; Livre des
Bourgeois, éd. Covelle, p. 245.
' R. C, vol. 30, fo 14 r». « Sur ce que
hier au soir arriva eu ceste eité Monsf
d'.\nguyeQ, ung des frères de Mens"' de
Vendosme, et autres priuces de France,
lesquelz eut estez aujourdhuj' au sermon et
en après ou leur a porté le vin. »
M. d'Enghieu est Jean de Bourbon,
lils de Charles de Bourbon, premier duc
de Vendôme. Après avoir porté le titre de
comte de Soissons, il devint comte d'Eu-
ghien en 1.346, par suite de la mort de son
frère F"rançois, et mourut en Ioo7.
Quant au personnage désigné dans le
registre cuiiime l'un des frères de M. de
Vendosme, il s'agit bieu eu elTet de Louis l<"
de Bourbon, prince de Condé, cinquième
frère du comte il'Enghien et d'Antoine de
Bourbon, duc de Vendôme, roi de Navarre;
mais Condé, peu connu alors, s'appelait à
cette époque Louis Monsieur de Vendôme,
suivant l'usage des princes cadets qui
n'avaient pas encore reçu d'apanage ; de
là, la désignation du registre. Gautier a
quelque peu devancé les evénemens en
faisant de lui, a. la date de 1353, un per-
sonnage illustre et le principal chef du
parti protestant de France. C'est en reve-
nant d'Italie, où ils avaient servi pendant
l'été de 1333. dans la campagne du maré-
chal de Brissac contre le duc d'Albe, que
les princes passèrent à Genève. Nous de-
vons à M. le professeur De Crue la plupart
de ces renseigne mens. (Note des éditeurs.)
'" Roset, ouvr. cité, liv. VI, chap. 3,
p. 382.
048 NÉGOCIATIONS AU SUJET DE LA COMBOURGEOISIE. 1 555
en prirent quelfjue ombrage, et écrivirent aussitôt au Conseil (ju'il
était dangereux de recevoir des princes d'un rang si élevé et (|ui
pouvaient avoir des desseins pernicieux contre la liberté de la
Ville. Ils manpjaient aussi qu'ils avaient appris avec douleur qu'il
y avait dans Genève des divisions t'àclieuses qui pourraient causer,
de même que la trop giande confiance que l'on avait à des princes
étrangers, la ruine entière de l'Etat, avertissement (pi'ils se
croyaient obligés de donner en (pialité d'alliés et de bons amis'.
On leur répondit que l'on n'accorderait jamais l'entrée à des
princes dans la ville qu'en prenant, en même temps, toutes les
précautions nécessaires pour sa sûreté et, à l'égard de l'autre article,
on leur manpiait qu'ils avaient été mal informés ; que jamais il n'y
avait eu j)lns d'union entre le magistrat et le peuple et entre tous
les citoyens, les uns envers les autres, qu'il y en avait depuis que
ceux qui avaient troublé si longtemps la ville n'y étaient plus, et
que l'on voyait avec plaisir, par une singulière bénédiction du
ciel, chacun conspirer au bien et à l'avantage de la République'.
L'alliance avec Berne, lacpielle avait été prolongée pour cinq
ans au commencement de l'année i55i, devant expirer au mois de
mars de l'année i55(3, l'on Fut, pendant plus d'une année avant
rex|)iration de ce terme, dans de grands mouvemens dans Genève,
pour porter les Bernois à en contracter une nouvelle avec la Ville,
qui fût perpétuelle, afin de n'être pas, dans la suite, dans les peines
où l'on avait été lorsque l'on avait vu le terme prêt à finir". Sur la
fin de l'année i554, le Conseil avait déjà fait des démarches à ce
sujet auprès des seigneurs de Berne par des députés qu'il y
avait envoyés, mais ils renvoyèrent de leur faire réponse sous de
frivoles prétextes'. L'année i555, cette affaire fut reprise et suivie
avec beaucoup de vigueur et d'assiduité. Le syndic Aubert et
François Chamois, qui furent députés à Berne avec les ministres
' Archives de Genève, P. H., ii» to7S, et les Eidg. Abschiede, t. IV, 1 e, iio* 327.
leUredu21oct. ;cf. l{.(;.,vol..W, fo 2"2i». :t74, 378, 392, 405. 422. {Nute desédi-
' (jopie de lettres, D. 4, f" 107 ro teurs.)
(8 nov.). * R. C, vol. 48, f» 117 v» (11 sept.),
' Au sujet de ces laborieuses négocia- 145 r» (9 nov.); Eidg. Absckiede, t. IV,
lions, voir surtout, aux Arcliives de Ge- 1 e, n» 327. {Note des éditeurs.)
nève, le volumineux dossier, P. H., u»15G8,
l555 ATiri'UDl'; luîSKKVKK DKS lilCllNOlS. ()/|()
('«ilviii cl (lliauvcl, au mois (l(^ mars de colle aiiin'c, [loiu' les
alVaires doiil nous avons parli'î auiplcMmuil ci-dcvaiiL', (mu'cuL ordre
de l'aire de tories inslances |)Our oljleuir des JJcruois ce (ju'on leur
avail si souvenldeniandi'i'. Lesliernois ne voulurent poinl entendre
parler d'alliance perpétuelle cl li's (l(''|)uLr's ne ra|)porlèreiil point
d'autre rf'ponsc (pu; C(!lle-ci : fpie, (piarid ii's seigneurs d(! (icnève
doniieraienl par écril les raisons et, les inoliFs (pii les poi'Iaicnt à
demander de Faire une alliance et en ipiels articles ils voulaient
(pielle consistai, ils verraient ce (juils auraient à répondrt;'. Les
Conseils, opinant sur (;e i'ap[)orl, trouvèrent (|ue les Bernois ne
voulant point d'alliance perpétuelle, il Faudrait se contcnler de les
|»rier d'en contracter une send)lal)le à celle de lâaG en tous ses
articles et (pii dût durer, comme celle-là, vingt-cinq ans. Ou'il y
aurait plus d'apparence de réussir dans cette demande (pie si on
leur proposait un nouveau traité composé d'articles (jui pourraient
ne leur pas agréer*. Les mêmes députés furent renvoyés à Berne le
28 mars pour en Faire la proposition, mais ils n'en rapportèrent
aucune réponse positive : on leur dit seulement (ju'on y penserait,
que les Conseils réfléchiraient sur certains articles de cette alliance
qui étaient préjudiciables aux seigneurs de Berne et (|u'ils ver-
raient quels cliangemens on y pourrait Faire \
L'on n'eut aucune nouvelle de cette affaire (pi'au mois de juin
suivant, lorsque les seigneurs Nœgeli et Jensch vinrent à Genève
pour demander un sauf-conduit en Faveur de Perrin et de ses com-
plices \ Ces envoyés avaient ordre de parler en même temps de
l'alliance, mais ce qu'ils en dirent n'aboutit non plus à rien. Ils
Firent seulement quelques excuses de la part de leurs supérieurs de
ce qu'ils n'avaient pas eu encore le loisir d'examiner les articles de
» Voir plusliaut, pp. 530 et siiiv. * R, C, vol. 49, f<is .36, .37 vo (26-
' R. C, vol. 4!). fo 23 MO (o mars), 27 mars); iiislriicUons aux députés, en
et instructions aux députés, P. H., n» to6H. date du 28 mars, P. H., dossier cité. (Note
VJ. Eidij. Ahschiede, t. IV. 1 0, n» 374. des éditeurs.)
{Nute des éditeurs.) ' R. C, vol, 49, f" 4o v» (Il avril),
" R. C, vot. 49, fo 33 (21 mars); rapport des députés; texte de la réponse
rapport des députés ; le texte de la réponse de Rerne, en date du 6 avril. P. H., dos-
des Bernois, en date du dti mars, se trouve sier cité. Cf. Eidy. Abschiede, 1. IV. 1 e,
an dossier cité, P. H., n» la6S. {Nute des n» 378. {Note des éditeurs.)
éditeurs.) " Voir plus Jiaut, p. 598.
65o MODIFICATIONS PHOPOSKES PAR LES BERNOIS. 1 555
ralliaiicc (|iie l'on leur proposait de irnouveler pour vinyt-cinq
ans, (pii leur étaient désavantageux, à cause de diverses afFaires qui
leur étaient survenues et auxquelles il avait fallu pourvoir promp-
temcnt, ajoutant que l'on ne devait |)as prendre ces délais en mau-
vaise paît, |)uisque les seigneurs de Berne étaient dans la résolu-
tion de donner incessamment réponse à leurs alliés là-dessus'.
Le Conseil des Deux Cents, où ces envoyés eurent audience,
les pria instamment de ne pas renvoyer cette affaire et de faire
réflexion qu'encore que la ville de Genève y fût beaucoup |)lus
intéressée que celle de Berne, cependant il était de l'avantage des
uns et des autres de la conclure, puisque les princes qui peuvent
former des desseins sur Genève ne demanderaient pas mieux que
d'avoir quelque occasion de le faire, el (ju'il serait fort à craindre
qu'ils ne laissassent pas échapper celle que leur fournirait l'expira-
tion de l'alliance, sans qu'elle eût été confirmée ou que l'on en eût
fait une autre en place, puisqu'en ce cas, ils pourraient se saisir de
Genève impunément et sans que personne pût s'en plaindre'.
Les seigneurs Naegeli et Jensch firent espérer que leurs supé-
rieurs ne tarderaient pas à donner aux seigneurs de Genève la
satisfaction ipi'ils demandaient. Au mois d'août suivant, les Bernois
envoyèrent deux nouveaux députés à Genève % lesquels présentèrent
au Conseil un mémoire qui contenait les articles de l'alliance de
i53(), auxciuels les seigneurs de Berne souhaitaient que l'on appor-.
tàt (|uelque changement'. Ces articles regardaient les emprisonne-
' H. C, vol. 49, fo" 107 v°-108 r» avaient aussi reçu l'ordre de réclamer une
(18 juin) ; Eidg. Absckiede, l. IV, 1 e, réponse au sujet de la combourgeoisie.
no 392, I 1 {{Note des éditeurs.) C'est à la suite de cette nouvelle démarche
' Archives de Genève, copie de let- que les Bernois se décidèrent enfin à en-
tres, D. 4, fo 67, minute de la réponse des voyer leurs représentans à Genève pour
Conseils, en date du 19 jnin ; cf. R. C, apporter des propositions. Voir Archives
vol. 49, fus 108 vo-109 r". {Note des édi- de Genève, copie de lettres, I). 4, f'J81 vo,
leurs.) instructions aux députés; cf. R. C, vol 49,
' Les députés bernois étaient en réa- f» loi ro, et Eidg. Abschiede, loc. cit.
lité au nombre de quatre, savoir : Hans- {Note des éditeurs.)
Frans Naegeli , Germain Jensch, Bernard * Archives rie Genève, P. H., n» 1.568;
d'Erlach et Galhis Galli ; £tdj. Abschiede, copie vidimée par Béguin, secrétaire du
t. IV, 1 e, no 405, p. 129o. Quelques jours Conseil ; cf. R. C, vol. 49, fos 160 v°-
auparavant, les députés de Genève chargés 161 ro (16 août), et Eidg. Abschiede, t. IV,
de conduire Scipiou de Castro à Berne 1 e, no 40S. (Note des éditeurs.)
1^)^)^) i4i';i'0\si: i)i:s (;k.m;\ois. 65 i
mens [xiiir dollcs, les iiiaiclics iwiliciilières cl l(^ (léparl de IJàic.
On ne lui |ias (•(tiileal des [iroposilions (jiie Faisaient, les IJcM'iiois là-
dessus, et a|)rès les avoir l)ien exaniim'es, on lenr donna par (''ci'it
la réponse suivante de la part du Petit et du Grand (Conseil ' :
Responce à ce ([ue nous a esté cleclairé et donné par escripl sus le faict
de la Combourgoisie pai' les s" commys des Magiiifliques S''* de Berne no7
treschiers et honorez combourgois, faicte le dimanche dix huit d'augsl
1555, [lar noz tresredoublez Seigneurs Sindiques et Conseil de (Jeneve.
En premier lieu, comme nous avons par cy devant declaité auxd'==
seigneurs, nous heubssions bien volu et encor à présent nous desirons ijue
leur bon plaisir fut de continuer la combourgoisie faicte et passée entre
nous l'an rail cinq cent trente six en tote sa forme et teneur, et combien
qu'il y ayt certains pointz et articles esquelz nous pourrions bien estre
grevez totellois affin de éviter changement nous serions contens de suporter
les charges (jui sont là contenues (comme de les secorir à noz propres des-
pens, sans qu'ilz nous .secourent aux leurs, et que nous soyons tenuz poyer
les péages en leurs pays, sans que cela soit réciproque de lein- costé, et
semblables etc.) plustout que de rien innover, ce que nous les prions voloir
prendre en bonne part, considérant que nous ne prétendons sinon de
nourrir bonne amitié avec eulx.
TotelTois pource que siiyvant la responce à nous donnée par lesd'"^
seigneurs (ju'il ne leur semblait bon de continuer lad'"' combourgoùsie sans
y corriger ou modérer quelques pointz. nous leur avons declairé là où il
leur sembleroit pour l'utilité commune des deux villes declairer ou modérer
ce qui seroit obscur ou griefz, nous ne refusions point d'ouir leurs bons
advertissemens, ains estions prestz d'acquiescer à ce qui seroit de raison et
équité, affin de monstrer que nous persistons en ce propos, après avoir veu
et considéré ce que nous a esté envoyé par lesd'^ s"''' pour leur advys et
advertissement, nous trovons qu'il y a quatre passages qui emportent chan-
gement à lad'* combourgoisie, sus lesquelz nous tocherons icy ce qu'il nous
en semble prians lesd'^ seigneurs d'y voloir bien penser pour condescendre
à ce que sera raysonable.
Le premier pas.sage est louchant les marches auquel ilz changent troys
choses, dont la première est du lieu, la seconde du superarbitre, la troy-
siesme que totes marches particulières soient abatues. Or quant au lieu,
combien que noz facultez ne soient point pareilles à celles desd" seigneurs.
• Archives de Genève, copie Je lettres, D. 4, f" 83, iiiiiiule île la main de Michel
Roset; il en existe une copie aux mèrnes Archives. P. H., n» to()8. Cf. li. C, vol. 49,
f« 162. Document inédit. {Note des éditeurs.)
652 RÉPONSE DES GENEVOIS. 1 555
totelïois s'ilz se sentent intéressez d'avoir plus long chemin à faire, nous
sommes bien conlens que la ciiose soit esgalee, pour venir à ray chemin
tant d'ung costé que d'aultre, comme cela est utile non seulement pour les
despens, mais aussy pour autres respeclz, parquoy nous accordons bien en
la ville lie Moiidon. De choisir superarbitie d'ailleurs que de la ville de
Basie il nous semjjle ipi'ii ne soit pas expédient, attendu que jusques icy,
totes les deux villes se sont bien trouvées d'avoir prins superarbitres dud'
lieu, aussi que lesd"' s"'* de Rasle se sont monstrez bien voluntaires n s'em-
ployer quand ilz en ont esté l'eipiys. mesmes veu qu'ilz sont alliez et con-
federez à nozd" chiers combourgois, nous n'avons point avantage aucun en
cest endroit. Or- ce (jue nous faisons diflicullé d'aller ailleurs n'est pas pour
défiance ou double que nous ayons des mag"'* s''* de Schwytz estimans tant
de leur prudence et intégrité (pie nous voudrions bien nous fier en eulx
jusques là, mais pource que desja nous sommes assez grevez en la distance
du lieu, nous prions nosd" combourgois d'avoir regard que si nous estions
encor plus eslognez, cela nous viendroit mal à propos. Totelïois, s'ils
estoient esmeuz de quelque raison urgente qui ne nous aparoisse point, de
choisir encore ung autre canton, nous les voudrions bien prier que ce fut
plustout de la ville de Zurich, pource que là nous aurions encore accez plus
privé et non tant difficile, et ne fut ce que à cause de la religion qui nous
est commune. De retraindre aux deux bourgeraaislres ce que s'estendoit à
tout le Conseil, combien que nous n'y ayons nul interestz particulier,
totelïois nous creignons que cela ne fut cause de prolonger les procès à
cause qu'il pourroit souvent advenir que l'ung des deux seroit malade,
l'aultre empêché et ne pourroit vaquer au jugement duquel seroit requys.
Sur ce que lesd'" Seigneurs noz combourgois prétendent d'abolir totes
marches enti-e les particuliers, nous les prions de voloir bien poyser les
remonstrances que nous leur ferons là dessus. Pour le premier, ce change-
ment seroit dur et pesant aux subjeclz de totes les deux villes, combien que
aucuns à présent se pleignent des molestes ou despens qu'ilz ont soubtenu,
si est-ce qu'il y auroit plus de murmures et fâcheries quant cela seroit du
tout aboly. et quoy qu'il en soit les choses accoustumees sont toujours plus
supportables combien ipie pour éviter les griefz iiu'on pourroit alléguer et
corriger ce que l'usage a monstre n'estre point équitable, nous ne relTusons
point qu'il ne se face bonne et plus ample déclaration de ce qui ne seroit
point assez clairement passé par cy devant et le tout pour retrancher multi-
tude de procès tant d'ung costé que d'aultre. Cependant, nous pi-ions nozd''^
combourgois de consentir à nostre requeste que les marches ne soient point
abatues en gênerai veu que c'est ung remède propre pour prévenir beau-
coup de pleintes et par ce moyen nourrir lionne amitié.
Le second article principal (jiii est de ne point detenii' bai-rer ny
empêcher sinon pour debtes stipulez aux deux villes ou pays dependans et
l5Ô5 RÉPONSE DES GENEVOIS. 653
que du tout les emprisonnemens soient ostez a esté par cy devant debatu,
et nous prions lesd'" s"'* nos combourgois de réduire en mémoire les
remonstrances que nous leur finies allors pour estre excusez de ne point
passer une telle chose que nous seroit insuportable. Desja nous sommes
condescenduz à ne point user d'emprisonnement à cause des debtes, sinon
qu'elles fussent confessées ou qu'il y en heubt instrumens passez ou bonne
cedule, mais si nous quittions le droit et usage ancien de nostre ville, cela
nous tourneroit à trop gros dommaige et quasi à ruine, car combien que
cella y soit si est-ce qu'une partie de noz bourgois sont aujourdhuy desers
pour avoir baillé à crédit et n'avoir peu recovrer leurs debtes, parquoy il
nous seroit impossible de subsister ne conserver Testât de nostre ville, si
pour le moings cela n'estoit réservé de pouvoir faire emprisonner ceux qui
doibvenl. El nous sommes bien persuadez que l'intention desd'^ seigneurs
de Berne n'est point de faire combourgoisie dommageable, joint aussi que
si parla combourgoisie nous estions despouUlez d'ung privilège duquel nous
avons de tout temps jouy mesmes quand nous avons estez opprimez par
ung duc de Savoye et evesque, ce ne seroit pas chose accordante au second
article où il est dict que lad"= combourgoisie se faict pour nous maintenir en
tûtes noz franchises et libériez. Qui plus est ce ne seroit pas le profit de
plusieurs leurs subjectz d'eslre exemptez d'un tel lien, car si aujourdhuy il
ne leur chault gueres de poyer leurs debtes combien qu'ilz y soient solli-
citez par telle adstriction, ilz seroient beaucoup plus noncbalans jusques à
s'enfondrer du tout, car on voit quelque foys que ceux qui doibvent ayme-
roient mieux se manger et consumer en procès que de bailler poyement à
leurs créanciers autant iju'ilz dépendent seulement, pour se décharger et
s'aquiter d'autant. Davantaige puys que de tous temps l'usaige a esté en
nostre ville comme il est ordinaire quasi pour tout pays, de s'obliger corps
et biens nous ne pouvons nullement le rompre, or est-il ainsin que les
obliges seroient frustratoyres si elles n'estoient exécutées. Ouanl est de ne
pouvoir barrer ny détenir sinon pour debtes stipulez aux deux pays, nous
espérons bien que nozd'^ combourgois se contenteront bien de mettre sim-
plement debtes confessez ou vérifiez, car il pourra advenir tous les coups,
qu'ung des subjectz fera plus grand plaisir à l'aultre le secornnt en sa
nécessité quand il seroit en Boui-goigne ou ailleurs que si c'estoitsus le pays
mesmes. Or ce ne seroit pas de raison que cestuy là souffrit de plus qu'ung
autre pour s'estre monstre plus libéral. Et cela est réciproque desd" deux
costez. Cependant nous accordons voluntiers que s'il y avoit de l'abuz
d'achepter des actions pour molester les ungs les autres que cela soit
corrigé.
Sur le Iroysiesme article principal que nozd" combourgois veulent que
l'arrest de Basle prenne fin, nous les prions adviser si cela n'emporleroil
pas plustout mal que bien, car Dieu raercy l'appointement ayant esté
654 RÉPONSE DES GENEVOIS. 1 555
observé nous a mys en concorde et repos et aujourdhuy tout est bien pai-
sible quant à ce qui a là esté prononcé. Or si on venoit à changer ce seroit
ouvrir la porte à ung nombre infiny de querelles et procès, tellement quant
led' appointement n'auroit esté faict par superarbitres nous le debvrions
passer de nous mesmes pour éviter tous debatz et contention. Et si lesd"'
s" nos combourgois tiennent meilleur de convertir en forme de transaction
ce qui est pronuncé par arbitrage ce nous est tout ung, moyennant que les
choses demeurent en leur entier. De quoy nous prions nozd'" combourgois
comme iiz voyent que nous ne desirons en cest endroit que de vivre en
bonne amitié avec eux.
Quant au dernier article où lesd"" s" demandent qu'il soit exprimé la
combourgoisie ne soit au préjudice du traicté par lequel nous sommes
erapeschez de faire alliance ailleurs, nous désirons et affectueusement tant
(]u'il est possible les prions suyvant les requestes que nous leurs avons
faictes par cy devant qu'il leur plaise nous oulroyer leur ayde et faveur
envers leurs alliez de pouvoir entrer en quelque bon traicté d'amitié avec
eulx, car à la vérité ce seroit ung aussi bon moyen de conserver et main-
tenir leur pays qu'ilz en ayent point, quand nostre ville seroit alliée avec les
seigneurs des Ligues, pource (]ue nous ne pourrions estre aydez ne secouruz
qu'au profit de nozd'^ combourgois et à la préservation de leur pays con-
questé. Comme nous avons tousjours protesté, nous ne desirons et ne cher-
chons alliance que avec leurs bons amys et qui leur debvra estre bien
aggreable. Et de leur part, ilz ont trové nostre désir si raisonnable qu'ilz y
sont condescendus humainement et nous ont promys l'an mil cinq cens
quarante neuf le troisième jour de juing, nous prester conseil ayde etlfaveur
de tout leur pouvoir par tous moyens competans de pouvoir entrer en alliance
avec Messieurs des Ligues comme ceux de Saint Gallen, Rottwyl et Mul-
husen, etc. Suyvant donques ceste gracieuse promesse, nous les prions de
continuer en leur bon voloir, comme nous espérons qu'ilz le feront, mesmes
qu'il leur plaise en cas que le susd' traicté fut ratiffié, que aussi ung article
fut coché conforme à lad'" promesse après led' traicté faicte, affln que s'il .
plaict à Dieu nous faire ce bien, que les mag" s"* des Ligues nous receus-
sent en amitié cela puisse estre procuré non seulement de consentement et
congé de nozd'^ combourgois mais aussi avec leur ayde suport et faveur.
Nœgeli et Jensch emportèrent à Berne cette réponse. Les
Bernois, selon leur coutume, ne se hâtèrent pas de faire savoir aux
Genevois ce qu'ils en pensaient. Deux mois entiers s'étant écoulés,
sans qu'on en eût dans Genève aucune nouvelle, le Conseil écrivit
aux seigneurs de Berne pour les faire souvenir de cette affaire et
l555 CONTINUATION IJLCS NKGOCIATIONS. 055
los presser d'y nintirc l.-i dcriiii'i-c main avaiil (|ii(' le Icrmc de
l'alliance ([iii allail liieii((')l tiiiii', IVil, expiré '.
Les seii^tienrs de Berne, an lien d'envoyer- nnc r(''|)(iiis(' d(''li-
nilive, «''crivii-enl <|n'nne aiVan-e de la naliii-e de celle dnni il s'ai'is-
sail se frailanl lieanconp rnienx de Itonclie (iiie pai- Irllrc, il sérail
à propos (pie leurs alliés de (Jenève lenr envojassenl des di'-pirlés à
(pii ils donnasseni, pleins ponvoiis de convenir de Ions les ailicles
de l'alliance'. Snr ipioi, les < Conseils, après avoir aiin)leinenl i('"Hé-
clii', Iromèrenl, qu'on ne pouvait, pas (''viler de suivre la roule (lue
proposaient, les seigneurs de |}ern<\ <pii ('lail de lenr einover des
députés, mais, (pr(>ncore ipTil lui à sonliailcr, pour le liien de la
Répnbli([ue, que cette alFaire, que l'on avait si fort à cd-iir, lui finie
incessamment, cependant, afin qu'il ne se fît rien avec pr(''ci|)ita-
tioii et que du cousciitement et du t^ré', non seulement dn l'etit et
du Grand (Conseil, mais aussi dn peuple, les députés (pi'im enver-
rait ne devraient avoir qu'un pouvoir limité, c'est-à-dire (pie s'ils
pouvaient convenir des articles de l'alliance, ils r(''serveraienl tou-
jours le bon plaisir et l'agrément de leurs suj)érieurs, au\(|nels ils
('criraient incessamment ce fpii aurait été arrêté, jioiir (Inir ensuite
le tout aussit(jt (|u'ils aui'aienl eu réponse.
Pour ce (pii regardait la chose en elle-même, l'on r(''soliil de
s'('n tenir, (>n gV'néral, à la réponse (pii avait él('' donnée |)ar («crit
aux seigneurs Naîgeli et Jensch sur tons les articles. One cepen-
dant, comme les seigneurs de Berne avaient fort à cœur l'abolition
d(is marches particulières, sans leur accorder absolument ce qu'ils
demandaient, on pourrait pourtant avoir quelque complaisance
pour eux sur cet article, ce qui les porterait à ne pas insister que
ces marches fussent abolies et que, comme ils se plaignaient que
les sujets des deux états se convenaient très souvent les uns les
autres devant la marche pour des affaires de très petite impor-
tance, ce qui était fort incommode, on leur pourrait proposer de
' Voir plus liant, p. &M . le texte de ' On consulta tout spécialement Cal-
cette lettre, en date du 2t octnlire. (Note vin et les jurisconsultes François Chevalier
des éditeurs.) et Colladon. Voir l\. C. vol. .j(l. f»* 29 v",
' Archives de Genève, P. H., n" 157.*), :{() r", 'i9 r», 51 v" ; cf. Cnlnni op., t. XV,
lettre dn 29octolire ; copie, ibid., n» 1568. no âiiiO. (Note des éditeurs.)
(Note des éditeurs.)
656 di':putatio\ liicNKNoisK A nnnNE. ir)r)5
remôdier à cel iiiconvénieni en ;iiirl;iMl (|ii'il no sérail, pas |ieniiis à
l'avenir anx parlicnliiM's d'apiicler à la niaiclic contre d'aiilr'cs |)ar-
liciiliers |)()nr une somme plus pelile (|ne celle de cenl. Ilorins au
|)rinci|)al. On'il ne sérail pas |)erniis non plus d'a|)pcler pour les
accessoiics, à moins qu'ils u'iniluasseni siu" le principal, mais
(pi'avec celle explication el celle modéralion, les marches parti-
culières conlinuassenl sur le même pied qu'elles avaient été; <|ue
les senleuces (pii y seraieiil, rendues Inssenl exécutées, el (pie celle
des (\v[iK villes (jui aurait int(''rèl à l'exc-cution d'une sentence pût
oblii-er l'aulre à le Caire el em|)loyer pour cet effet, au cas fpi'elle
fui ierus(''e, les voies de la jnslice. ( )n r(''solul aussi, pour ce (pii
rei>ai-dail le (If'parl, de liàle, d'en demeurer à la r(''|)onse (pie l'on
avait d(''jà faite, en projtosani aux l}ernois,an casqu'ils insistassent
à vouloir (|ne ce Irailé u'enl plus lien, de faire (piehpie (''cliange
des terr(;s enlr'euièl(''es '.
Le syndic iîonna, Michel de l'Arche, Jean-Ami (Jurlel et
Michel Uoset fuient choisis jxnn- allei' à lierne, en (pialité de dé-
putés, et charf;és de nég'ocier l'alliance sur le pied que nous venons
de mar(pu'r'. Ils partirentau commencement dedécemhre. Anssil(M
qu'ils furent arrivés à Berne', ils s'adressèrent à l'avoyer de Wal-
tenwjl, du(piel et de l'ancien avoyer Na'i-eli ils eurent d'abord
audience, el ensuite du Conseil ordinaire, où ils représentèrent ce
dont ils avaient élé chargés par leurs instructions. Après qu'ils
eureul dit ce (pi'ils voulurent, comme ils sortaient de la maison de
ville, ils rencontrèrent les principaux des séditieux fugitifs, (|ui
entrèrent d'abord après eux en Conseil, on ils eurent audience.
Peu de temps a[)rès, les avoyers leur vinrent rendre réponse, dans
leur logis, que les seigneurs de Berne avaient nommé des commis-
saires qui auraient une conférence avec eux dans deux jours.
La conférence s'élanl tenue au jour marqué et les (lé|)ulés de
' Instruclions aux députés, en tiale ^ Ilnd., P 36 r» (12 nov.).
(lu 3 décembre, Archives de Genève, " D'après leur propre relation, parlis
P. H., n» 1568. — Les détails qui suivent le 5 décembre de Genève, ils arrivèrent à
sont tirés de la relation des députés, écrite Berne le 8, et non le 12, comme lo dit
par Roset et faisant partie dn même dos- Roget, ouvr. cité, t. V, p. 10. (Note des
sier. CJ. l\. C, vol. .jO, fus 74 el suiv. éditeurs.)
(Note des éditeurs.)
(
MU
!•'>•'>•'> demam)f:s des dki-i tks (iExuvois. {]7>-
Go'nc've ayant ('h' iiivili'-s ;i dii-r ce ipTils juaiciil à rcptv'sciilcc, ils
fireiil d'ahonl sonlir en :;(''ii(t;iI (|iril ('lail jiliis avaiila-iciix de l'aire
alliance avec la villfi (le (ioiièvc (|ii'il ne i'.'i.iil l(iis(|iic hi iircniière
conihoiir^-eoisie fnl cnniraclée, (|iic (clIc ville, (lc|.iiis ce lciii|is-là,
éfail (levemic, |)ai- la Ix-nédiclion de Dicii, plus c(iiisid(''i alilc à
li\cis ('■:;ai<ls; (nrdlc (''lail l'iMriplie de ninnilioiis laril de i;nerre
|iic de iioiiclie, (|iie ses lorlitica lions ('laient dans un l.raiicon|)
neilleur ('Mal (ju'ellcs ne l'avaienl jamais ('-li'-, (|u"elle jouissail d'une
|)ai-Faile (ranijuillilé au dedans d<>|)nis qu'elle avail éh- puii^V^e de
lanl de mauvais ciloyens qui, en divers temps, avaient livnailli-
à la perdre et qu'enfin, ce qui était le principal, la |)ar()le de Dieu
j était, prêchée dans toute sa pureté. Ensuite, entrant en matière,
les d(''put('s de Genève |)ressèrent les dirtéi'ens articles dont ils
étaient chargés de la manière (|ue nous eu avons |)arlé ci-dessus;
après ([uoi, les commissaires de Berne déclarèrent ([ue leurs supé-
rieurs ne voulaient pins entendre parler de marches particulières,
lesquelles ne tendaient qu'à la diminution de l'autorité et de la
souveraineté de l'un et de l'autre État et dont ils demandaient de
plus fort l'abolition, laissant ce|)endant les autres marches de
particuliers contre une seig-neurie, ou de l'une des seig-neuries
contre l'autre. Cette même question fut encore débattue dans une
autre conférence, où les commissaires de Berne rejetèrent toutes
les modifications que proposaient les députés de Genève.
Pour n'avoir rien à se reprocher, ceux-ci voulurent avoir
encore, sur cet article, audience et du Pelil cl ilu Grand Conseil,
quoique l'avoyer leur eût dit d'un ton fort irrite- qu'ils n'y trouve-
raient pas leur compte. Pour leur faire de la peine, on les oblig-ea
de faire leur représentation en allemand en Deux Cents ; elle fut
faite par Michel Roset, qui était le seul des députés de Genève qui
entendît cette langue. Perrin, \'andel, Verna et Berlhelicr eurent
audience dans le même Conseil, après que les députés en furent
sortis, comme ils en avaient eu une en Conseil ordinaire.
Bien loin d'obtenir une réponse qui donnât f|uelque satisfaction,
l'avoyer leur dit, de la part du Conseil des Deux Cents, (jue leurs
Excellences ne donneraient aucune réponse sur les autres articles
de l'alliance avant que celui qui reg-ardait les marches particulières
58 REPONSE NEGATIVE DES BERNOtS. 1 555
f'ùl arrrti' de la manière que les seigiieiirs de iiei'in- l'avaient déclaré,
et il leur remit, eu ukmuc temps, lui ('■(•['it (|ui coulcuait les raisons
sur lesquelles était fondé le refus qu'ils faisaient d'admettre ces
sortes de marches ' .
Cet écrit portail qu'encore (pie, lorsrpie l'alliance fut faite
entre les deux villes — (jui était un tenq)s autpiel les anciens sujets
de Berne ne pouvaient avoir que très rarement matière de démêlés
et de procès avec les bourgeois de Genève, à cause de l'étendue
considérable de pays qui les séparait et (pii ('tait sous la domination
du duc de Savoie — cet usage fiit en quel([ne manière supportable,
cej)endant il ne saurait être convenal)le ni aux uns, ni aux autres,
dans la situation présente des choses. Oue la ville de Genève élant
environnée comme elle l'était, de tous côtés, des états de Berne,
le fré'quent commerce et les habitudes continuelles des sujets des
deux villes les uns avec les autres avaient fait naîlre une grande
quantité de ces sortes d'actions qui avaient n'dnil plusieurs j)er-
sonnes dans une grande pauvrel('' par les grands frais des marches,
de sorte (pie si un tel élablisseuuMil, continuait d'avoir lieu dans la
suite, l'on ne pourrait pas se dispenser d'avoir des juges exprès et
ordinaires des deux Conseils pour les marches, afin de juger des
procès qui y seraient portés tous les jours. Outre que les seigneurs
de Berne ne se porteraient jamais à consentir qu'à l'avenir, des
jugcmens rendus par les juges des diflV-rens lieux de leur obéis-
sance, et même des sentences prononcées par le tribunal de justice
de leur propre ville, comme la chose était arrivée quelquefois,
fussent portées ailleurs devant des juges particuliers, pris d'entre,
les seigneurs des louables cantons des Ligues, ce qui ne pourrait
tourner qu'au préjudice de leur souveraineté, ce que les seigneurs
de Genève, qui étaient, de leur côté, si fort jaloux de leurs privi-
lèges, ne pouvaient pas trouver mauvais. Qu'ils avaient d'autant
moins de raison d'insister sur cet article, que les seigneurs de Berne
n'avaient aucune autre alliance qui renfermât une semblable condi-
tion. Que le canton de Zurich, qui était le premier de tous et très
' La traduction française de celte réponse, en date du ta décembre et de la main
de floset. se trouve aux Archives de Genève, P. H., n» io68. (_;f. Eidij. Absckiede,
t. IV, 1 e, no 4â2. (Note des éditeurs.)
1 555 LES M.VRCUKS PAKTICIîuÈrKS. ('>5()
(■oMsi(li''i';il)If' (Ml liii-iiKMm', siiiiUViinl liicii i|iic ses sii)('ls <|iii ;i\iiirnl
(|iicl(|ii(' prori's ftvec des su jcis (le Mi-rrip, t'iisstMil )iii;(''s en diTiiicr
ressorl |>ni' (h's jni^cs de (•clic ville, les soii^iioiii's de. (ieiièvo ne
flevjiieiil |)as avoii' ('elle df'iieatesse. Oiie d'ailleurs, si l'on l'aisail
allcnlioii à l'orii'ine et à raiicieii usat;e des marches, on verrail
(|u'elles n'ont pas été l'iahiies dans les coniinencemens entre des
voisins et des amis, mais enli'e des cens ([ni, a|)i('s [iliisieufs
(l(''m('''l(''s cl |iinsM'm's ij'uerres, ne [xjnvaient avon' raison les nns
des autres que par cette voie, ce qui n'était pas nécessaire entre
des villes qui en usaient bien ensemble et (pii aimaient la paix et
la justice. Oue par ces raisons, les marches particuHères devaient
être abolies, mais (pi'il n'en était pas de même de celles (jni
ri'ylaient les difficultés de particuliers contre l'ime des deux villes,
ou des deux villes l'une conti'c l'autie, parce (ju'il n'était pas juste
que la ville défenderesse fût juge dans sa propre cause.
Un refus si absolu obligea les dépnl(>s de Genève, (pii avaient
orilre de ne point passer l'article de l'abolition des marches parti-
culières, de s'en revenir de Berne sans avoir rien fait.
Autan! (|ue l'on peni juger de la situation des affaires dans ce
temps-là et de la manière dont la justice était admiiiislri'-e dans les
tribunaux, il semble que les Genevois avaient tort de s'obstiner,
comme ils faisaient, à conserver les marches particulières, et qu'il
était bien plus naturel d'appeler des jugemens rendus |)ar des
juges inférieurs aux tribunaux supérieurs desquels ils ressor-
lissaient (qu'un particulier de Genève, par exemple, condamné par
le liailli de Nyon, allât demander justice à Berne) que de faire
assembler à Moudon deux conseillers de Berne et deux de Genève,
pour juger de son procès et, en cas d'égalité de suffrages, d'avoir
recours à un surarbitre de Bàle pour décider, détours cpii ne pou-
vaient causer aux plaideurs que des frais très considérables et leur
porter un plus grand préjudice que le refus de la justice, ou (|ue
des injustices même, au cas que, dans les tribunaux ordinaiies et dn
pays contpiis par les Bernois et dans Berne même, les Genevois
eussent toujours été exposés à se voir condamnés sur réti([nette du
sac, à quoi, d'ailleurs, il n'y a pas d'apparence.
Aussi Calvin et d'autres habiles gens (|ue l'on consulta dans
6Go DÉCISION DÉFINITIVE DES CONSEILS. 1 550
Genève sur celle affaire, après le retour des députés à Berne,
lurent d'avis que l'on n'insistât pas là-dessus et que l'on abandonnât
l'article des marches particulières, pourvu que les Bernois vou-
lussent passer les autres de la manière ipii leur avait élé proposée ',
ce qui l'ut approuvé par le Conseil ordinaire, celui des vSoixant(> et
celui des Deux Cents, et enfin par le ( lonseil Général du peuple,
assemblé le i'"' janvier i550\ Le jour même, on écrivit aux seii^neurs
de Berne la résolution (pii avail r\v |)rise. La Icltre é-lait (''crite an
nom du Petit et du Grand Conseil el étail courue eu ces lermes' :
MagnilTicques Seigneurs,
Nous avons ouy le rapport de noz commis de ce qu'ilz ont traiclé et
devisé avec vous de la comhourgeoisie sans pouvoir rieu conclurre. l'areille-
ment nous avons entendu voftre response ipi'ilz nous ont apportée par
escrlpt. Or il nous a faicl bien mal d'estre frustrés de l'atente qu'avions
conceue d'avoir meilleures novelles car nous ne pensions point qu'il se
trouvast sy grande difficulté sur l'article des marches particulières moien-
nant que les abus fussent corrigés et du reste nous ne doublions point que
vous ne fussiés enclins à demourer de bon accord comme encoure à présent
nous espérons que vous ne reffuserés point de condescendre à ce que nous
avons remonstré estre raisonnable, mais pource que vous declairés précisé-
ment que jamais vous ne passerés cest article que les subiectz plaident plus
en marche l'ung contre l'aultre et allégués les raisons pourquoy vous ne
pouvés estre induictz à ce faire, combien que de nostre costé nous y sen-
tions grand préjudice et que nostre condition sera empiree de beaucopt,"
toutelîois le grand désir qu'avons d'entretenir tousjours bonne amitié et
alliance nous a incité à regarder derechief d'acquiescer et fust ce avec inco-
modité à vostre voulloir. pour le moings affin qu'à nous ne tint (pie nous ne
vinssions en quelcpie bon appointement. Aussy nous espérons de faicl que
vous, aians cogneu que nous taschons par tous moiens à nous possibles à
' R. C, vol. 30, fo 80 r» (24 déc). employa toujours son influence dans le
' Ihid., fos 84 v», 85 v», 86 r», 87 r» sens de la conciliation. Malgré son peu de
(liO déc.loSS-te'' janv. loS6). sympathie pour Leurs Excellences, il étail
' Archives de Genève, copie de lot- trop profond politique ponr ne pas recon-
tres, D. 4, f» 138; document inédit. Le naître l'importance capitale de l'alliance
texte fut rédigé par Calvin, Chevalier et bernoise pour le maintien de l'indépen-
Colladon; R. G., vol. oO, f» 84 \°. — dance de Genève et, par conséquent, pour
Dans les cantons suisses, on attribua gêné- la cause de la Réforme. A ce sujet, cf. plus
ralement à Calvin la rupture avec [terne. haut, p. 171, n. '^. (Note des éditeurs.)
Le reproche était injuste; le réformateur
iHol) DÉCISION DKI-I-MlIVi: DES CONSKILS. ()(') I
coiitiiiiier liicl. combourgeoisie, serés esraeuz à faire le semblable de vostre
liart. aiiisy moiennant ([iie nous obtenions le reste de vous ce qui ne nous
semble pas estie fort diflicile, encoures aymons nous myeulx céder en cest
endroict plustoust que la combourgeoisie soit empeschee ou rompue. Et de
faict nous pensons bien que les raisons que vous amenés pour abatre les
marches particulières sont suffisantes pour vous faire désister de ce que
vous demandés quant au.v emprisonnemens, c'est que de tout temps nous
avons heu ceste coustume et franchise en nostre ville laquelle ne se peult
changer sans grandz murmures, encoures que les donmaiges ne fussent pas
sy apparens comme on les veoit et comme nous n'osons pas vous presser à
changer une chouse que vous dites estre de voz coustumes et libertés an-
ciennes, aussy nous vous prions de laisser en son entier ung droict qui de
tout temps a esté observé en nostre ville et sans lequel nostre ville s'en
yroit en ruine comme plus amplement déjà il vous a esté remonstré par
nous ci devant, en quoy nous espérons que l'équité et raison vo;is persua-
dera de nous giatiifier.
Touchant l'arrest de Basie vous voies que nostre intention n'est que
d'obvier à toutes querelles, ausy nostre requeste doibt estre plus que favo-
rable veu que nous ne procurons que concorde et amitié et nous semble que
c'est une chose aultanl désirable de vostre costé que du nostre de fermer la
porte à tous procès desquieulx nous serions en grand dangier sy les diffe-
rens qui ont esté cause de grandz troubles estoient remis en leur premier
estât. Mais aussy nous avons bien pensé quant Dieu nous feroit la grâce de
conclurre la combourgeoisie, cela faict. de remédier à beaucopt de que-
relles par quelque eschange qui ce pourroit faire, comme mesmes nous
avons entendu de long temps qu'il ne nous viendroit point mal à gré et ce
seroit une chouse bien utille aux deux villes et propre pour nourrir paix
que les jurisditions ne fussent point ainsy entremeslees mais que chascung
eust son droict mieulx séparé et destingué. Par ce moien telle difficulté
seroit bridée mais de cela avant le principal qu'est de continuer la combour-
geoisie seroit passé et s'en pourroit traicter avec meilleur loisir, combien
que nous croions que vous n'y trouvères point chouse sy grande qui retarde
une alliance qui est pour servir à la conservation de vostre païs aussy bien
que de nostre ville.
Quant au traicté de ne faire alliance ailleurs sans vostre consentement,
nous avons en nostre response refrechy la mémoire de vostre promesse que
nous avés faicte pour vous monstrer que jamais nous n'avons prétendu que
d'avoir amitié avec vous bons arays. Toutelïois pour éviter tous relardemens
nous accordons volentiers qu'il ne soit rien touché de cecy au traicté de la
combourgeoisie ny d'ung costé ny d'aultre comme aussy il n'en est pas
besoing, mais pource que de tous ces pointz nous vous avons plus ample-
ment declairé nostre intention en la response qui fust donnée aux s'" comis
662 REFUS DES BERNOIS. 1 556
de voz excellences le dixhuict d'aoust nous vous prions comme toutes nous
requestes là contenues sont raisonnables, que cela soit suyvy et conclud
sans aultre changement et noveaulté excepté l'article des marches particu-
lières puis que nous voions que ce n'est pas vostre voulloir. Surquoy
magnilficques puissans et tresredouhtés seigneurs, atendant vostre response
par nostre présent herault prierons Dieu pour vostie félicité.
De Genève, ce premier de janvier 1 556
Voz bons voisins amys et humbles combour-
geois, les scindiques, petit et grand conseil
de Genève.
Les Bernois ne voulurent relâcher cjuoi que ce soit de leurs
demandes et ils récrivirent à Genève qu'à moins d'en passer par
tout ce qu'ils avaient marqué, tant sur les emprisonnemens que
sur le départ de Bâle qu'ils voulaient être anéanti, et sur l'adstric-
tion de ne pouvoir point faire d'alliance que de leur aveu, l'on
pouvait compter qu'il n'y aurait plus d'alliance entre les deux
villes. Cette lettre, contre leur coutume, fut écrite en allemand'.
L'on fut à Genève extrêmement mortifié dans tous les Conseils de
l'obstination des Bernois, et cependant l'on aima mieux laisser
expirer l'alliance sans en contracter de nouvelle, que d'en faire une
aux dures conditions qu'ils la voulaient faire, résolution cjui fut
prise dans tous les Conseils et qu'on Ht savoir aux seigneurs de
Berne par une lettre qu'on leur écrivit le 19 janvier, laquelle avait
été composée par Calvin ' . Nous la rapporterons telle que nous
l'avons trouvée dans les Archives publiques ' :
Magnifficques Seigneurs,
Nous receupmes le 16 de ce mois les lectres de voz magnifficences.
Nous ne pouvons pas dire ijue nous les aions entendu, dont il nous faict
bien mal car nous vouldrions sy s'estoit le plaisir de Dieu entendre vostre
langue alïîn que fussiés relevez de paine en communiquant avec nous, mais
puis que vous scavez que nous sommes destituez d'ung tel bien, nous avons
' Archives de Genève, P. H., n» 1580, « Les acceuts simples et élevés que mit
lettredatéedu l'3janvier;cf.R. C, vol. SO, Calviu dans la bouche du peuple genevois
fo 100 vo (16 janv.). étaient dignes d'une communauté qui, en
^ Ibid., fus 102 v», t03 v", 105 (17- tant d'occasions, avait fait ses preuves de
19 janv.). fermeté. » Roget, ouvr. cité, t. V. p. 11.
* Copie (le lettres, D. 4, f» 147 v». — {Note des éditeurs.)
l55G RUPTlKli UE LA COMISOUHGEOISIE. (i(j3
estes esbiiliis comme il ne vous a pieu d'user envers nous de vostre humanité
accoustumee, (|ue ne vous seroit pas ciiose griesve ny diflicile. de ijucy il
nous a semblé bon vous adverlir en premier lieu allin (]ue de vostre grâce
vous continués à suyvre la bonne coustume que vous avés tenue par cide-
vanl en cest endroicl. Toutelïois selon que la translation nous a esté faicte
nous avons au moings mal que avons peu entendu ce qu'en icelles nous est
finallement respondu et lieussions bien pensé que voz magnifflcences qui
ont peu apperceveoir l'ancienne et moderne combourgeoisie ne leur avoir
esté dommageable et sans proflit aussy Ijien que à nous lieussent gralieuse-
ment considéré comme en cest endroict nous sommes mys en tous degrez
de raison, vous cédant toutes chouses à nous possibles et que suyvant l'ar-
ticle exprès contenu en lad'' combourgeoisie de maintenir les libertés et
franchises les ungs des aultres il n'y a chouse à nous moings possible que
de deroguer en façon que ce soit à telles chouses, comme aussy pour nosd'^*
franchises maintenir, nostre ville a souffert des guerres, fascheries, costes,
missions et adversités et en corps et en biens jusques à tant (]ue nostre
Seigneur nous en a délivrés avec vostre moien. ce que n'avons pas oblié et
vous fussiés contentés de ce que cherchans de parolles œuvres et de faict
l'amitié et alliance de vos magnifflcences, leur avons compleu au faict des
marches particulières nous contentans que la bourgeoisie se fist sans dero-
guer à noz libertés et des amiables remonstrances que vous en avons faictes,
tant par noz ambassadeurs que par noz réitérées responses selon que vous
mesmes en pouvés juger el combien ipi'il nous vienne à grand regret i]ue ne
puissions obtenir ung tel bien, touteffois voians la conclusion que vous
faictes vous prions aussy prendre à la bonne part sy vous declairons ne
pouvoir condescendre aux articles par vous cochés qui restent en différent.
Au reste nous espérons que le seigneur Dieu qui jusques icy nous a assisté
nous regardera en pitié. Il a esté bon besoing que par ci devant il nous ait
secouru en grandes extrémités oultre l'attente et opinion des hommes,
ainsin pour l'advenir il nous a bien donné raison et argument de nous lier
en luy qu'il ne nous deffauldra jamais et que sy nous n'avons pas grandz
appuitz du monde, que nous ne serons point délaissés de luy pourtant.
Cependant nous vous remercions grandement des offres que vous nous
faictes de bonne amitié et voisinance vous prians très affectueusement en
cela perserverer, de quoy ne nous défions pas et nous offrons de nostre
cousté faire a voz excellences tous honneurs plaisirs et services à nous pos-
sibles, et prierons Dieu pour l'augmentation de vostre magniffique estât.
De Genève ce 19 de janvier 1556.
Ainsi, rallianco de la ville de Genève avec celle de Berne
expira, sans avoir ('"té renouvelée, de sorte (|ue les Genevois se
664
UUPTITRE DE LA COMBOLîRr.EOISIE.
[556
virent sans aucune alliance', ce qui dura pendant les années i556
et 1557.
Cependant, durant tout cet espace de temps, les négociations
pour en faire une nouvelle ne furent jamais interrompues. Nous
verrons, dans le livre suivant, quels mouvemens se donnèrent les
Genevois pour en venir à bout et comment l'alliance tant souhaitée
fut enfin si heureusement conclue, et à des conditions bien plus avan-
tag-euses que la première, au mois de janvier de l'année i558.
» La rupture de la eombourgeoisie laissait cependant subsister le traité dit perpétuel,
passé entre Berne et Genève, en 1S36. Voir t. Il, |). 5t7. (NuU des éditeurs.)
PIECES ANNEXES
r F.
SOMMAlItE DU l'UnCKS DES FUGITIFS
fi nont 1 !)!>!)-.
(Voir plus liaul, p. 010.)
],e procès fairl cl, formé |i;ir devant noz 1res redoublez Seigneurs
.'=!indi(iiii's Juges dos causes iTiniineiies de coste r.ité. à l'instance et prosecu-
tion des seigneurs lieulenanl et procureur gênerai de ceste dite Cité esdites
causes instans,
Contre
Pierre Vandel, Jehan Bap'" Sf-pt. Philiberl lîertellier. Michel Sept.
Claude, l'ierre, et Claudon Simon dicl.z de .Toux frères. .lehan et Pierre
Bauiïri diclz les Bourons, Jehan Foural, Pierre Savoye, Ja(|ues Clienevai.
Amied Genève. Claude Franc. Jaques Cusin, Anthoine (ieneve, Rezançon
Verna, Janin Maillet. Loys Ti-onchona, tous tant citoiens liourgois que
habitans de Genève.
I.esquelz comme intitulez des crimes de lèse majesté, sédition et rébel-
lion contre ceste Cité, magistrat et justice d'ycelle. à l'instance desd'^ s"
lieuten;int et procureur gênerai sont estez de la part de noz dictz très redoub-
lez seigneurs par troys diverses foys à son de trompe par les carraphes de
caste cité, avec dheues et juridiques comminations citez, proclamez et
adjournez à certains jours et heures pour respondre desd'^ crimes et spé-
cialement des charges résultantes des te.smoingnages. acculpations et articles
par les dtz s" instans produys icy sus ung chascun d'eulx respe(;tivement
et sommairement suyvantes :
'• Il nous a paru préférable de placer dans le texte nn'me, comnu' Ta fait Gautier,
à la fin de notre volume ces deux doeu- (Note des éditeiifs.)
mens assez étendus, au lieu île les insérer « Archives de Genève. Prorés criiii..
no.'ilW ; document inédit. (ïVole des éditeiirx.)
CM
PIECES ANNEXES.
Premièrement que Ja de longtemps lesd" Vnndel, Philibert Bertellieret
.leiian Bap''' Sept avec aiiti'es leurs complices, combien qM'ilzfiissentconstilués
en olïices piiblii|iies, conti'e leur del)voir et serment, ont esté de leur povoir
contrai-jans à la discipline ecclésiastique et de la sainle reformation, et taché
par plusieurs foys et par divers moyens d'abatr'e l'ordre de l'excommunica-
tion institué joiixe la pnrolle de Dieu et passée par pelil, grand et gênerai
Conseil de ceste cité, et estez contrarians aux ministres de la parolle de
Dieu, et de cela souvent leniiz plusieurs pi-opos ensemble, et notamment
disoient lesd" Vandel et Bertellier ipie à cela il falloil tenir main, et que
s'ilz pouvoient cela obtenir, aucuns des minisires s'en iroienl par despit et
par ainsin seroient dechassez. Et entre aultres une foys ung dimanche à
matin fut faicte assemblée en la maison dudict Sept, là ont fut délibéré
d'aller crier en Conseil gênerai pour altalre le Consistoire et que il leur cos-
teroit pluslout les vies que de soullrir l'excommunication, s'exhortans les
ungs les autres à telle pernicieuse délibération.
Item et suyvant leur maulvais vouloir et corage aui'oient tou.sjours per-
sévéré à telle contrai'ietez, n'ayans esgai'd à leur debvoir et serment faict à
Dieu et à ceste cité, et mesmes le lundy avant la sédition dernièrement
advenue, treze du moys de may, seroit led' Pierre Vandel sorty du Conseil
de ceste cité et ayant l'econtré ung autre son complice à présent détenu en
ceste cité, en contrevenant à son serment et se parjurant, et parlant avec
gi-and mesprys de la seigneurie de ceste cité, luy auroil dict : ilz font des
bourgois mais j'ay protesté de n'y consentir aucunement, commandant aud'
sien complice qu'il lit aprester le diner au boloard de Longemale pour
parler desd" affaires et pour trouver moyen d'empescher nozd" iresre-
doubtez seigneurs en leurs anciennes franchises et libertez.
Item et auquel diner se trova led' Vandel, avec Perrin, Chabod, Bate-
zard Sept et Pierre Verna complices et ja condamnez, et .laques Cusin. et
autres complices aux procès nommez là. où pai- led' Vandel fut tenu propos
de olivier, et mesmes incitoit la compagnie et spécialement led' Perrin luy
disant qu'il esloil trop froit et que le commung s'en fioit en luy et qu'il deli-
vroit prendre le cas en main, abusans faussement tant dud' commung que
desd" offices, et dict led' Vandel qu'il se faudroit Irover une cinquantaine
ou soixantaine pour aller parler à messieurs, detraclant du magistral comme
totallement lebelle à icelluy, lequel diner fut poyé par ung desd'" compli-
ces, d'argent conféré et colligé par lesd" complices pour lianqueter.
Item ce mesme jour souparent lesd" complices aud' boloard conti-
nuans leurs entreprises et machinations pour empêcher nozd" s''% et ainsin
(pi'il se parloit de amener des gens en la maison de la ville suyvant les pro-
pos du diner, led' Vandel disoit : amenez les veoir, j'ay peur qu'il n'y en
aye pas tant, induisant par cela sesd" complices à séduire plusieurs gens,
pour lad"" entreprise, et futadvisé d'y aller le lendemain, que fut le mardy,
1555 SOMMAIRE Dr PUOCÈS DES FCCIÏIFS. C\(]-J
auquel vindrent grande quanlilé desdlz complices, contre tout ordre et police
l;'i où furent tenu/, plusieurs et divers propos séditieux, et sulisecutivement
faisans iesd" complices des esrot/ et assemblées |iar les tavernes enllam-
boient de plus eu plus les gens vulgaires des(piel/, il/, se prelendoient en
telles entreprises servir. Et niesmes le jeudy jour de lad'" sédition ie\iu-
drent en la maison de la ville pendant (jue no/.d" s'Menoieul leur conseil,
tellement i]ne anitre ne se pouvoiL comprendre sinon (pi'il/. voliissent lorcer
le magistrat si Dieu n'y heubt remédié, là où les uiigs disoienl (pie si (ni ne
leur liailloit le Conseil de deux cens et gênerai (ju'il/ vroient .sonner la grosse
cloche, pour esmouvoir le ciunniung. les autres movoient d'aultres bniit/. et
menaces, et estaiis de là par nozd''^ Lresreilouhtez .S" lienignement ren-
voyez s'espanclierent aux tavernes, assavoir Iesd" Vandei. .leiian Bap'"
.Sept, Jaques C.iisin, .Jaques Cheneval, avec l'en in et autres complices au
boloard de Longemale, là où furent réitérez les dessusd" propos, et per-
sévéré lad'" entreprinse, et notamment reiteroit led' Vandei ipi'il avoil pro-
testé en Conseil d'en advertir le gênerai et qu'il ne falloil pas endnrer cela,
et esmouvoit et incitoit led' Penin. luy disant : Compère vous estes capi-
taine gênerai, vous dheubssiez prendre le cas en main, tellement (pie entre
telz ban(]uetz. led' Perrin poui- tant mieux aiiuser les gens et usant de fausse
couverte, levant la main, dict : Messieurs nous protestons (pie (^e cpie nous
faisons est pour l'honneur de Dieu et de Genève, à quoy tous respondirent
levans aussi la main : Ainsin soit il. et en outre y lieubt ung autre (Complice
(juidict: Et messieurs qui tocbera l'iing tochera l'aiiltre. et les antres respon-
dirent : Guy oiiy, il s'entend bien, et disoit led' Vandei entre autres choses :
Xous sommes maistres de l'artillerie et du clocher, et plusieurs autres parol-
les de conspiration et complot (pii lurent là tenues et poya Vandtd led' diner.
Et d'aultre part dinoienl et beuvoyeiit chez Thomas Rron. taveinier de
caste cité Iesd" .Simon dict de .Ton frères, Guill'' Genod. le Moiiifui. avec
autres complices, et avoil baillé Pierre Verna condamné, argent devant la
maison de la ville and' Claude Simon pour poyer l'escot dud' diner, auquel
ilz hevoient aux bons geneveysans aluisans comme de mot du gued. dn terme
de l'honneur de Dieu et de Genève disans qu'il/ le voloienl maintenir et
paiiementoient ensemiile (pie c'estoit pour ung asne ipi'ilz dinoient ensem-
ble, pour donner couvertuieà l'escot, à quoy survint led' Verna et lors dirent
(]u'il falloit pliistout diie (pie c'estoit pour ung droit de na '.
Et après diner estant sortys du boloard ceux qui y avoient diné excepté
Iesd" Perrin et Vandei principalz autheurs du mal, commencèrent à deviser
entre eulx et disoit led' Vandei : Compère je vous veux dire quelque chose,
il est tout certain ipie je suys esté adverty que ilz ont juré nostre mort,
nommant aucuns s" du Conseil de ceste cité, mais par le sang nous les
' .N'a, imz, (1,-ui {luirix). Iijti';((i. Ii:in|(i('. (Noie dea hlileiirs.)
(»G8 PIÈCES ANNEXES. l555
engarderons bien, l'occasion est lionne à cest heure puys que le commiiiig
esl esmeu h ranse de ces bourgois. et complolans ensemble dirent : il faut
tant faire (|iie nous ayons ung gênerai là où nous dernonstrerons les detri-
mens i|ue c'est de faire ces bourgois, et que c'est ung tel et ung tel qui les
font et leur gelterons la rage du commung dessus puys nous jetterons sur
eulx [loui- nous venger.
item et après cela alla led' l'eriin avec les deux Comparetz frères ja
exécutez, et Jelian Baiiiïri dict le Rouron, à l'iignié là où tant par led'
Terrin, Comparetz que le Bouron fut dict (ju'il seroit bon d'avoir troys ou
(|uatre cens bornes pour nous garder pendant (pie nous serons en conseil
gênerai et led' Bouron disoil, ; I! seroit iion d'avoir troys ou quatre cens de
noz subjcclz, et en allant led' soir soper avec Comparet à St Oervaix il luy
monstra une pierre et en avoit une autre en son seing et luy dict : j'ay trové
des miches voycy bon |)our estouidir ung homme.
Item led' jour souparent grande partie desd" complices à Saint Oervaix
chez Jaques le Munier assavoii' led' Vandel, .Jehan Bap'" Sept, Claude
Simon, le Bouron. .Feiian Foural avec led' l'errin, les Comparetz et autres
complices, aiupiel soper lurent réitérez lesd" propos des bourgois et sus
la (In (bid' soper survindrenl led' Pb' Berlellier H autres complices ja con-
damnez.
Et delà s'en vindrent coniro la Fuslerie ensemble une partie d'yceux, là
où furent aussi faictes des menaces et contenances de sédition et delà par les
Comparetz frères fut dressée la sédition toute notoire ainsin (]ue en leurs
sommaires et procès est esté par cy devant desja publiiiuement pronuncé,
pendant quel commencement led' Claude de,]ou\ dict Simon alloit criant et
apelant à telle beui'e nocturne et suspecte les navatiers par le port, criant :
sur sus les bons geneveysans debout, car les Françoys veulent sacager la
ville et par telz faux crys. tant de luy que d'autres complices de lad"" sédi-
tion survindrent incontinent grand nombre desd'' complices au lien où
estoit le seigneur sindi(pie tenant Comparet prisonier. et me.smes y furent
iesd" Simon frères, lesd" Banfri frères, Amied lilz de Claude le bastard de
Genève, Claude Franc, et plusieurs autres, et alloit led' Pierre Baull'ri,
criant: Il fault tout tuer et led' Amied ayant son espee desguaynee auprès de
Comparet le vieux faisant resistence au s'' Sindique et led' Bouron crioit :
tue tue. par grande birie. Item et aud' tumulle birent criés plusieurs parolles
terribles et séditieuses, et mesmes led' .laques Cusiu s'y trouva criant : Ha
sus cez canailles (pii veulent gouverner les enfans de la ville. Item s'y trova
led' .Jehan Bap"' Sept avec une rondelle criant aux traîtres. Item y survint
aussi led' Pb" Bertellier avec une pertizane menant et conduisant avec led'
Verna plusieurs navatiers.
Item et pendant lesd'" choses, crieres, violences et effors à la justice, se
trova led' Vandel en armes au Bourg de four ayant assemblé sa capitainerie
l555 SOAI.MAIKIO Dl' l'KOcks DES KUtilill'S. (i(l()
sans le commandement de noz tresi-ed"" s"^", là oiï aussi esloit Jelian Fou-
ral armé, faisant grandz bruictz et crieres séditieuses, mesmes quant par
ung ancien ciloien de ceste cité liiy fut renionstré (lu'il falloit aller vers
messieurs à recoui's et se présenter à eulx pour faii-e forte la justice, il dict
par grand mesprys, furie et arrogance : Ouelz messieurs, non non, allons les
prendre et les jettons au Hosne, nous n'avons ipie nions'' le capitaine, disant
avec grand villipendement des s''» sindi(iues de ceste cité, c'estoit Santi(iuo
Santequet, quelle justice font ilz, ne le voit on pas bien. Et fut aud' Bourg
de four faicte grande esmotions crieries et assemblée de gens en armes soubz
led' Vandel, duquel la femme estoit asté à telles heures par la ville, faisant
demander des gens d'une autre capitainerie pour aller au Bourg de four.
Item et auxd'*^ choses volurent noz très ledoublez s" remédier, et
pource s'assemblèrent en leur Conseil, et fut faict commandement auxd"
complices par ung seigneur sindiipie de se retirer ce que ne voulurent
faire, mais pendant que noz d" s" estoient en leur Conseil, lesd" l'hillibert
Bertellier et Jaques Cheneval alloient par la ville menans lesd" .Simon, Bou-
ron et antres navatiers, avec acquebutez et armes, menans de grandz
bruictz et mesmes led' Bertellier estant devant la maison de la ville dict :
par le sang Dieu, il y en a encor icy de ces trailoras, esmovant toujours
propos séditieux et fut au Bourg de four et autres lieux en ceste sorte et en
passant par le Perron en ceste bande, Claudon Simon dict de Joux lequel
déjà avoit faicte grande rébellion au S"' Sindique à tout son espee deguaynee
alloit criant : par le sang Dieu nous en batterous tant bas de cez fran-
cillons.
Item et pendant lesd'" choses led' Jehan Bap'" Sept portant sad" ron-
delle alloit disant que s'il recontroit Raudichon iju'il le mettroit par terre,
et estant devant la maison de la ville pour mieux esmouvoir et eschaufTer
la sédition combien qu'il sceut mess"'* estre en Conseil pour y remédier
comença à crier que tous les françois se missent à part et les bons genevey-
sans aussi à part.
Item pour mieux envenimer ses complices, dict à François Comparet :
Comparet tiens bon et si on te demande dys hardiment que tu es plus homme
de bien que celluy que tu as assailly, Jehan de la Maisonnove qui debvoit
estre pendu y a desja six ans.
Item et dempuys telle sédition le susd' Jehan Foural est venu felonne-
ment aggredir avec paroUes outrageuses son dizennier qui avoit esté exa-
miné du faict de lad"' sédition en sa propre botique, et s'il ne fut esté retenu,
luy heubt faict du domaige, et dempuys s'en est enfuy, et absenté la cité.
Item et led' Michel Sept après avoir quelque temps y a mortellement
aggredy et assally avec parolles oultrageuses ung conseillier de ceste cité
à sa propre porte, a aussi absenté la cité.
Item et led' Janin Maillet, après avoir perpétrées plusieurs aggressions
G7O PIÈCES ANNEXES. l555
et tjiitteries en cesle cité a aussi absenté lad"' cité et s'est d'ycelle rendu
fuitifz.
Item et pour la susd'" sédition comme est tout notoire sont estez con-
damnez en ce honorable Tribunal, Amied Perrin, Ballhasard Sept, Fran-
çois Chabod, Pierre Verna et Jehan Michalet, comme complices et autheurs
de lad'"" sédition avec detïences à tous citoyens bourgois et liabitans de ceste
cité, de ne les hanter ny donner ayde ny faveur (luelconque. comme enne-
mys et desloyalz à la cité.
Item et nonobstant lesd'»'* choses, led' Pierre Vandel combien qu'il lut
conseillier et ayant charge publique en ceste cité, led' Jehan Bap'"' Sept,
Ph" Bertellier, Claude Pierre et Claudon Simon, lesd" Bautïri, Jehan Fou-
ral, Pierre Savoye, Jaques Cheneval, Amied Genève, Ja(iues Cusin, Anthoine
Genève, Bezançon Verna, Loys Tronchona, et Claude Franc, comme com-
plices de lad'" sédition, se sont renduz absens et fuitifz de ceste Cité et ont
hanté fréquenté et conversé avec lesd" condamnez et à iceux donné ayde
et faveur. Mesmes led' Janin Maillet se rendant complice et compagnon
avec lesd" condamnez, avec eulx a assally ung citoien de ceste cité avec
grandes injures, et non content de ce en a assally encor ung aultre, et aussi
led' Michal Sept avec desd" complices condamnez a aggredy ung habitant
de ceste cité luy présentant le pistolet avec le morden dessus et en a frapé
ung aultre par grande contumelie, de son espee engueynee sur la teste
l'aiielant Mons'' le Glorieux et non content de cela pour demonstrer de plus
fort sa délibérée malice, a usé de grandes menaces contre ceste cité, disant
en grinsant les dens contre ceste cité : par le sang Dieu canailles voyez vous
bien cez murailles là bien blanches, avant qu'il soit peu de temps elles seront
tant canonees qu'il n'y demorera pierre sus pierre.
Item led' Pierre Savoye a dempuys qu'il est dehors taché de dissuader
ung home des dictz complices de venir en ceste cité es mains de la justice
luy disant qu'il n'y avoit point de delîences pour se justifier, et non content
de ce a rescript lettres à nozd" S''* par lesquelles il use de grandes mena-
ces et injures renonçant tout debvoir, se déclarant ennemy et traitre à ceste
no. Republique.
Item et led' Claude Franc a aussi rescriptes lettres à nozd" seigneur's
par lesquelles il rescript avoir esleu son domicile ailleurs qu'ycy et avoir
son juge ordinaire.
Item led' Vandel a semblablement rescript à nozd" s" lettre conturae-
lleuse et disant avoir son juge ordinaire.
Item et led' Jehan Foural a rescriptes plusieurs lettres à nozd" Sei-
gneurs grandement injurieuses et remplies de mesprys et arrougances.
Item et se sont trovez ensemble au lieu de Collonges à ung goster
Jehan Bap'" Sept, Plei're Verna, Pli"'' Bertellier, Claude Simon, le Bouron
et Jehan Michalet, lesquelz ont tenuz propos terribles et énormes et grande-
1555 SOMM.VIIUÎ UV. l'UOC.ks DES KlKilTIFS. (i^ I
meut injurieux contre les ministres de ceste lité et relorrnalioii d'yceile,
disans entre eulx que mous'' Calvin ne mourroit jamais (]iie par leiii-s mains,
et autres propos injurieux contre iing des s'^ sindi(iMes de ceste cite.
Item et led' Jehan Bap"' Sept a escript ung phupiar et icelliiy soubsi-
gné Icipiel est esté Irové au pilier de la justice vers Cornavin, grandement
injurieux contre ung ministre de ceste cité monstrant en ce tousjours tant
plus sad'^ démesurée malice.
Item led' Jehan Raullri dict Rouron, estant à Visinal avec Pierre Verna
et les Simons a dict en hlasphemant i[u'ilz estoienl hien troys cens qui
avoient faict alliance et serment, dont Amied Perrin l'ung, pour défaire cez
françois.
Item et non content led' Jehan Bap''' Sept, de totes lesd'" choses, a
envoyé à nozd" seigneurs une lettre en laquelle il use de horribles et
détestables injures, disant que le Conseil est plein de trailres, larrons, faulx
tesmoings. pi'rjures et fdz de putains, avec défiance et ung dementy exprès,
leur imposant faussement iju'ilz sont traîtres et mechanl.z qu'il n'y a ordre
de droit ny bonne conscience en leur justice avec menaces du changement
de Testât public de ceste cité dedans briefz temps, calumnieuses imposi-
tions de cruauté et injustice contre luy et autres condamnés abusant du
nom de Dieu, et imprécations contre nozd" s", et plusieurs aullres propos
horribles et détestables.
Lesquelz complices s'estant ainsin rendus fuitifz. combien que juridi-
quement ilz soient estez proclamez citez et remys, totelfois ne sont comparus
mais renduz contumax, et rebelles, et par conséquent renduz tant [ilus
alîeins et convaincuz desd" crimes. Comme le tout plus amplement est con-
tenu en leur procès.
Leu et prononcé publiquement led' summaire le mardy (j d'augst 1555
devant le Tribunal.
ROSET.
i'yi'J PIÈCES ANNEXES. l555
N" II.
MÉMOIRE JUSTIFICATIF ADRESSÉ PAR
LE Conseil de Genèvf.
AUX UOUVEKNEMENS DE ZURICH ET DE BaLE
Novembre 1555'.
(Voir plus haut, p. 641t.)
Magnifflcques Seigneurs,
Combien que par cy devant nous estions assez advertys des mauivais
bruitz qui estoient semez contre nous, toteflois nous avons mieux aymé dis-
simuler jusques ycy que de vous facber en nous excusant des blasmes qu'on
nous mettoit sus, joint aussi que nous pensions liien que telles calumnies et
si frivoles s'esvanoyroient bientost, mais pource que nous voyons que le
mal continue tellement (jue ceux que nous avons justement condamnez pour
leurs crimes et forfaictz ont prins hardiesse de s'adresser à vous affin de
nous charger comme si nous leur avions fait tort, nous avons pensé que
nostre debvoir estoit de ne plus dissimuler. Scachans bien quelle amour
vous nous avez jusques icy porté, nous ne voudrions nullement estre en
maulvaise réputation envers vous par quoy nous pensons bien que vous ne
prendrez point cela à importunité si pour nostre décharge et maintenir
nostre honneur, nous vous declairons simplement et à la vérité quel a esté
le faict duquel nous pensons bien vous avez esté mal informez, par no.
Michel Roset nostre secrétaire auquel de ce avons donné charge et vous
prions pour ce coup luy croyre comme à nous mesmes et nous avoir tou-
jours en vostre bonne grâce pour recommandé. Donné de Genève ce 19 de
nov*"» 1555.
En premier lieu, doibvent leuis Magnilïicences estre advertyes que le
mal qui est apparu en l'esmeute et sédition qui advint le raoys de may der-
nier passé estoit desja nourry de longtems, pour en dire le honte d'en avoir
tant souffert, mais comme vous scavez qu'on craint de user de rigueur
jusques à ce qu'on ayt essayé par patience si le mal s'appaisera de soy nous
' Archives de Genève, copie de lettres, D. 4, fo 114, minute originale; le même
recueil renferme (f» 110) une traduction allen)ande du mémoire. 11 existe, en outre, aux
mrn)es Archives (P. H., n» 1S38) une copie, soit mise au net, du texte français.
Document inéilit. {Note des éditeurs.)
l555 MKMOIKK .Il STIFICATIF A ZURICH KT liALE. OyS
avons suporté tant qu'il nous a esté possible beaucoup de fautes et vices qui
ne pouvoient attirer en la fin que tout mal. Or est il ainsin que aucuns de
ceux qui se sont renduz fuitifz pensoient bien estre venuz en telle possession
qu'il n'y heubt plus moyen de les empêcher de faire ce que bon leur sem-
bleroit, tellement qu'ilz avoient faict leur compte de changer tout Testât de
nostre ville, mettre en office et déposer ceux qu'ilz voudroient. Cependant
pour gagner les debochez maintenoient une licence dissolue de tous scan-
dales tachant à pervertir tout ordre et honesteté. mesmes ilz ont suscité de
grands trobles sur la religiim et avons esté par l'espace de deux ans en
grandes fâcheries pour tenir (piebjue bride. Cependant si ne iais.soient ilz
point de maintenir beaucoup de corruptions sans (ju'on y peult remédier.
Or est-il advenu pource que en eslisant les .Sindiques et Conseil on [n'| a pas
suyvy ce qu'on heubt voullu, mais les choses sont venues au rebours de
leur intention, ilz se sont ouvertement eslevez. outragant et de faict et de
parolles tant par les rues que en nostre conseil ceux qui ne leur venoient
point à gré. comme volans opprimer tote liberté et tenii- la Ville soiibz leur
main, de quoy nous fallut faire quelque chastiment voire si modéré qu'ilz
ne s'en fussent osé pleindre. mais cependant ilz n'ont pas laissé de machi-
ner ce que leur a esté possible. Hz avoient une certaine malice entre autres
de molester injustement tous les estrangiers qui se sont icy retirez pour
vivre selon Dieu et combien que nous puissions affermer qu'ilz se sont
tenuz aussi quoys et paisibles comme brebys et qu'ilz se soient rendus aussi
humbles et obeissans (pie nulz de noz subiectz. tellement que il n'y avoit
occasion de se fâcher d'eulx, si est-ce que à l'instance et poursuyte de
telles gens leurs armes leur avoient esté ostees, leur avoit on deffendu de
porter espee ny baston. .Vous en la fin voyant que ceux qui avoient estez là
cogneuz de longue main et avoient estez si bien aprovez qu'on ne se pou-
voit doubler d'eulx, pourroient mieux servir à nostre ville quant ilz seroienl
receu bourgois que en nous deflians d'eulx nous estions d'autant affaiblys,
affin de leur donner corage de nous secorir tant mieux au besoing et les
obliger tant mieux, avions advisé d'en passer quelques ungs bourgois selon
nostre ancienne coustume comme de totes villes '. Or ces malins ne deman-
dans que de esmovoir riotte par quelque occasion que ce fut, prindrent
coleur sus cela de se mutiner et après avoir mené leurs pratiques par les
tavernes et avoir attiré en leur bende beaucoup de gens ramassés vindrent
' La raison alléguée ici pour juslifier l'admission à la bourgeoisie d'un si grand
nombre de Français était à l'usage des gouvernemens que le Conseil voulait convaincre
Je la bonté de sa cause, mais ce n'était point là le motif véritable. Calvin l'avouait
avec plus de franchise lorsqu'il écrivait à BuUinger {Op., t. XV, p. 678) : » Le Conseil
résolut d'opposer à la licence effrénée des novateurs un remède excellent : parmi les
Fiançais qui avaienl établi leur domicile dans la ville, il en choisit près de cinquante
qu'il adjoignit au corps des citoyens. " {Note des éditeurs.)
674 PIÈCES ANNEXES. l555
en nostre maison de ville avec grosses menaces comme pour nous forcer
tellement (]iie nous voyans le péril eniinenl. si Dieu n'heubt heu pitié de
nous, cependant que nous tachions d'apaiser telz tumultes, aussi après avoir
continué leurs pratiijues vindrent en une nuit rencontrer ceux qui estoient
ordonnez pour le gued et comme Dieu volut que l'img des sindiques se
trova au lieu, voyant l'nng d'eulx avec son espee desgueynee le saisist pour
le faire mener en prison, incontinent plusieurs de leur hende s'y vindrent
opposer, tellement i]ue bon gré maugré il fallut qu'il fut lâché. Mesrae
Amied Pei'rin estant survenu flt violence au sindique et puys à ung autre
comme s'il iieiilit délibéré de mettre touten confusion. Ordoibvent noterleurs
MagnilTicences que en une minute de temps 11 se trova une merveilleuse
quantité de gens en armes tous sollicitez et subornez et que tous refusoient
avec gi'ande fierté et rébellion de obéir aux sindi(jues (]ui tachoient à les
faire retirer, en sorte que la justice n'avoil quasi nulle faveur ne suport car
tous les bons bourgois et habitans paisibles ne se dobtant de lien estoient
codiez en leurs litz et combien les mutins criassent d'une boche (jue les
fiançoys avoient Iraby la Ville et qu'il y avoit ipiarante ou soixante bornes
armés en la maison de l'ung de noz conseilliers, jamais n'y apai'ut françois
par les rues et combien que l'ed'roy fut grand et terrible ilz se tenoient
cliascun en sa maison tous quoys sans boger. Si fismes nous tant par la
grâce de Dieu que pour ceste nuit là l'esmeute fust asopie. Le lendemain
comme le cas le meritoit et que aussi il avoit esté ordonné en Conseil nous
fumes dilligens à prendre informations et leur povons dire que nous avons
examinez passé à cent tesmoings pour iiien sonder la source du mal et
combien (pie de tote ancienneté la cognoissance des causes criminelles
nous apaitienne sans aller plus oullre si volusmes nous bien communi(pier
le tout à nostre Conseil des deux cens pour en avoir leur advys. Cependant
qu'on deiii)eroit que seroit de faire aucuns qui se sentoient les plus cul-
pables et qui mesmes avoient entendu les charges qui estoient sus eux s'en
fuirent tellement (pi'ilz estoient eschappez quant on les debvoit pi'endre
pour les mener en prison.
En somme, nous avons trové par bons tesmongnages et sufïisans que
deux frères, gens de nulle estime ayant soupe en une taverne avec Perrin
et Vandel et autres complices s'estoient venuz assallir nostre gued et l'ung
de cez frères estoit celluy que le sindique avoit rencontré avec l'espee
desgueynee. D'autre costé, il a esté très bien vérifié qu'une pierre avoit esté
ruée contre ung passant par l'ung des complices et ce sans aucune (juerelle.
Voyant donques l'esmeute estre procedee de ces troys là après les avoir
constituez prisoniers nous leur avons fait leur procès et tant par leui's con-
fessions que par tesmoignages avons trouvé :
Premièrement (pi'il s'esloit payez les jours précédons de la sédition plu-
sieurs escotz francz aux tavernes soubz faulx filtre.
l555 MÉMOIRE JUSTIFICATIF A ZURICH ET BAI.E. G75
Item que entre tous ceux ([u'on tachoit de attirer il y avoil le mot du
gued tendant à coleiir i]ue leur enii'eprinse estoit poui- l'Iionneiir de Dieu
et de Genève.
Item iin'ily. avoient conclu d'esraovoir le peuple et sonnei- la grosse
cloche pour nous mettre la rage sus.
Item poui' ce ipie l'ung de leurs complices avoit charge de nostre aitil-
lerie qu'ilz se faisoient fors de cela comme estans maistres de la munition
de la ville.
Item quant le peuple seroit assemblé ilz avoient conspiré de faire ung
tumulte contre nous, comme si nous heuhssions trahy la ville aux françoys.
Item que le jour mesme de la sédition Perrin avoil dict auxd" deux
frères qui commencèrent cpie si quelcung faisoit à r,ene\e quel(|ue chose,
il avoit lieu })rochain hors des franchises pour le retirei'.
Item (pi'il falloit avoii' ijuatre ou cini| cens hommes d'ailleurs pour
tenir main forte de leur costé contre les Françoys pendant le Conseil.
Item que ce jour là durant le soper, aucuns des complices se levant du
lieu où ilz avoient souppé s'estoient transporté à l'autre bout de la ville
pour trouver Perrin et Vandel.
Item que ung nommé Berlellier jetta une pierre contre ung passant qui
ne l'avoit point olléncé, le(|uel Iroys ou (juatre jours au paravant avoit dict
avec grandz blasphèmes qu'il falloit rompre beaucoup de testes (pi'est ung
signe évident qu'ilz ne chei'choient ([ue de faire quelque escarnioche.
Item (|uant la sédition fut esmeue. que aucims de leurs complices
crioient contre la justice aux traîtres pour esmouvoir le commung peuple et
qu'il falloit aller chercher dedans les maisons des françoys car dedans leur
coche il y avoit des armes qu'est ung signe évident qu'ilz vouloient sacager.
Joint que ipielque temps auparavant avoit esté dict par ung desd" com-
plices à ung sien frère qu'ilz se feroient riches avec les françoys.
Et qui plus est pendant que nous estions assemblez en nosire maison
de ville pour y remédier crioient qu'il falloit tuer et pendre tous les fran-
çoys et ceux qui les soubtenoient.
Toutes ces choses sont bien et dheuement vérifié et sans contredit a
esté maintenu par ceux qu'avons fait morir. Vray que ilz nous avoient con-
fessé quelques autres pointz dont ilz se sont retractez, comme les deux frères
qui assallirent nostre gued disoient (pie cela s'estoitfait par commandement
exprès atfin de mettre bas ceux qui sortiroient de leur maison. Item que
Perrin et Vandel disoient entre eulx que l'heure estoit venue de se venger
de leurs ennemys entre lesquelz ilz nommoient une partie de nostre com-
pagnie, sindiques et conseilliers et nostre chier ministre Calvin.
Et ont assez protesté qu'ilz ne moroient point traistres ou pour avoir
rien conspiré contre la Ville mais cependant ilz n'ont laissé de persister en
leurs confessions telles que vous avez ouyes cy dessus, si est-ce que par
676 MÉMOIRR JUSTIFICATir A ZLIRtCll [.;T BALE. 1555
l'espace d'ung moys ilz avoient continué franchement les propos desquelz
ilz se sont voulu dédire à la mort, car ce que les malins qui se sont renduz
fuilifz nous dillamenl (Tavoir usé de tortures excessives, nous leur declai-
rons que de tous ceux (jui ont esté exécutez par justice deux seulement heii-
rent la corde et encore non pas rudement et deux autres y furent tant
seulement liez, en sorte (|ue pour ung tel crime où il estoit question de
complot et sédition pul)li(pie, il estoit impossible d'y procéder plus modé-
rément.
Or combien ipie plusieurs en fussent entacbez si est-ce que nous
n'avons envoyé à la mort ((ue ipiatre; mesmes de ceux qui estoient convain-
cus d'avoir crié qu'il se falloit ruer sus la maison de ville nous les avons
trailté si doucement qu'ilz n'ont pas lieu seulement le fiiet.
Quant à ceux qui se sont rendus fuitifz nous y avons tenu procédure
légitime les faisans adjourner à son de trompe et leur donnans termes com-
petans pour se représenter et purger, voyant que au lieu de comparoir ilz
se rendoient plus culpables faisans des noveaux excès pour agraver leurs
crimes voyre jus(]ues à menacer les murailles de noslre ville de prochaine
ruine, tellement qu'il n'y demoreroit pierre sur pieire. nous les avons con-
damné selon leurs démérites les uiigs à la mort, les autres à estre bannys a
perpétuité ou à temps, tellement (pi'ilz n'ont autre reprocbe sinon d'avoir
esté condamnez par leurs ennemys. Or leurs Magnifiîcences scavent bien
que ung malfaicteur accusera toujours son juge s'il biy estoit licite et de
nostre costé nous confessons bien que nous aymerions mieux estre mors
que de donner faveur à telles gens pour laisser leurs forfaictz impunys.
Aussy ilz n'ont pas cessé de nous faire totes les injures à eux possibles et
assallir les nostres auprès de nostre ville avec outrages estranges. Au reste
nous espérons bien, voyre somes tous persuadez que Hz adjouxteront plus
de foy au récit que nous vous avons icy declairé que à tout ce qu'ilz pour-
ront controver pour nous rendre suspectz envers eux ou elïacer nostre
bonne réputation et l'amour qu'ilz nous portent. Si nous n'heubssions craint
de importuner leurs MagnifBcences nous heubssions bien déduit les choses
plus au long mais ce brefz recueil monstre assez qu'il nous falloit bien user
de quelque sévérité à reprimer ung mal si énorme si nous ne voulions à
nostre essien ruiner noslre ville et laisser perdre toutes bonnes meurs, reli-
gion et honneur de Dieu, qui nous est singulièrement recommandé.
Surquoy après nous estre derechefz recommandé à leurs MagnifBcences
et les avoir remercié de leur bon voloir et nous estre oITertz alfectueuse-
ment à tous les services que nous vous pourrions faire, etc.
TABLE
Livre VI (lo38-loi't) 1
Livre VII (loii-Ia.SO) ISS
Livre Vill (loSMoSG) 413
Pièces annexes 665
DATE DUE
^WWAJtt^^
DQ455.G27V.3
Histoire de Genève des origines a
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JM012 00074 2496
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